‹ Le papierChapitre 4 sur 211 · A L’ENSEIGNE DU PÉGASE · texte numérisé non relu

A L’ENSEIGNE DU PÉGASE

•ù^wrsaEir'"’

PRÉFACE

S’il est une industrie dont le passé mérite toute notre aitention et sans laquelle l’imprimerie n’aurait jamais connu la gloire qui s’attache à son invention, c’est bien assurément celle de la fabrication du papier.

Répandue tout d’abord en Espagne et en Italie, dont les produits se vendaient couramment en France, cette industrie n’a pris son essor dans notre pays qu’au xiv' siècle. C’est alors qu’elle se propage du sud au nord et que nous la voyons naître en Auvergne, en Champagne, en Barrois, à Essonnes et à Saint-Cloud (Seine-et-Oise), à Maincy (Seine-et-Marne), puis dans le Lyonnais et en Franche-Comté, ailleurs encore, sans que nous soyons bien fixés sur son développement et sur les conditions de son existence, faute de textes précis, peut-être aussi faute de recherches scientifiquement et méthodiquement poursuivies.

Frappé de cette carence en même temps que de l’ancienneté des moulins à papier fondés à Troyes et aux environs de cette ville, M. Louis Le Clert s’est mis courageusement au travail ; depuis plus de quarante ans et sans désemparer, il a compulsé une masse énorme d’archives ; chercheur infatigable, il a constitué un volumineux dossier de notes et de documents sur les papetiers de la région, puis, patiemment, il a écrit un gros livre très neuf, très complet, où les renseignements inédits abondent, où la puissance de l’ancienne industrie papetière troyenne apparaît dans toute son ampleur.

Y a-t-il une relation directe entre les célèbres foires de Champagne et la création des premières papeteries troyennes ? Bien que la preuve en fasse

PRÉFACK

défaut, je n'en serais pas autrement surpris. Les marchands italien.s, originaires de contrées où la fabrication du papier était déjà active au xiiù siècle, ont dû nécessairement en importer et le mettre en vente à ces foires qu’ils fréquentaient assidûment. L'idée d’en fabriquer sur place sera venue peutêtre à quelque intelligent industriel qui se fixa dans le pays ou s’aventura tout au moins à faire les premiers frais d'une installation précaire : ces modestes débuts ne furent sans doute guère antérieurs à l’année 1348, date du premier établissement connu. Son auteur (ne serait-ce pas le chanoine Ohert Tcdesco, originaire de Plaisance ?) trouva bientôt des émules, et la région troyenne ne tarda pas à se peupler de petits moulins spécialisés dans cette labrication.

Leurs propriétaires rivalisèrent avec ceux d’Lssonncs pour obtenir la grosse clientèle des administrations parisiennes, qui jusque-là s’approvisionnaient en Italie, et, plus tard, celle non moins avantageuse des premiers ateliers tvpographiques français. Papetiers-jurés de l’Université de Paris en même temps que ceux d’Lssonnes, les papetiers trovens obtinrent des privilèges considérables; fournisseurs attitrés d’un grand nombre de presses actives, ils se créèrent une situation presque mondiale et une riche clientèle. Les Le Bé, les Nivelle sont de ceux-là.

A l’étude des filigranes à laquelle les recherches si remarquables de Briquet ont lait faire tant de progrès, le présent ouvrage apporte un contingent appréciable de renseignements nouveaux. Si les conclusions de M. Louis Lu Ci.F.RT sont acceptées — et pourquoi ne le seraient-elles pas ? — tels de ces papetiers troyens dont il nous révèle l'état civil et les liens de parenté, dont il définit les travaux, dont il décrit l’installation, dont il montre la situation de fortune, les Denise, les Péricard et les Gouault, par exemple, ont adopté des marques à provenance certaine qui se retrouvent dans les archives de toute la France septentrionale et même

PRÉFACE

des Pays-Bas, en nombre très considérable. De la correspondance de Chr. Plantin, il résulte indubitablement que pour certaines publications luxueuses de l’officine d’Anvers, pour la Bible polyglotte, notamment, le célèbre typographe acheta du papier à Troyes.

En feuilletant les incunables, en étudiant avec soin les belles éditions des maîtres imprimeurs du xvr siècle, on retrouvera un peu partout, assurément, des papiers ayant la même origine. Une telle constatation ne pourra être basée que sur l’examen des filigranes : aussi M. Le Clert a-t-il été particulièrement bien inspiré en s’attachant à reproduire fidèlement tous ceux qui furent par lui rencontrés et dont il a pu démontrer avec certitude l’origine troyenne. Son livre acquiert par là une valeur d’autant plus grande que ses recherches ont été plus étendues.

C’est ce livre qui voit le jour en 1926, et dans quelles conditions !

La présentation, confiée à l’excellente Maison Protat, en est de tout premier ordre. Le papier qui sert à l’éditer sort d’une des grandes et des plus célèbres fabriques françaises, celle de Vidalon-lès-Annonay. Est-ce tout ? Non. Ce papier, création essentiellement nouvelle, dans la composition duquel n’entrent, pour la plus minime part, ni pâte de bois, ni produits chimiques d’aucune sorte, est un papier inédit des Papeteries Canson & Montgolfier qui, à peine né, aura trouvé son emploi naturel dans une publication consacrée à la glorification de nos vieux papiers d’antan.

Enfin, par l’initiative des Établissements de Rai-Tillières, cette édition ressuscite le filigrane personnel, pour la fabrication duquel nous ne sommes plus tributaires de l’étranger ; elle en fait ressortir l’élégance discrète, et

PRÉFACE

Page 1