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Le paradoxe de l'égalité

Je dédie ce livre à la mémoire d'un des hommes que j'ai le plus aimés. La [mort l'a pris cumme j'écrivais les derniers feuillets. Il s'intéressait à mon travail : ses conseils m'étaient utiles, et son afTection m'était douce. S'il eftt vécu quelques jours encore, je lui aurais <lemandé l'autorisation d'écrire son nom sur cette première page. Je veux, du moins, fixer ici un souvenir ijui vivra autant que moi.

Versailles, avril ISêT.

PRÉFACE

L'égalité, de tout temps, l'ut la passion des démocraties : elle en fut quelquefois lii perte. Le citoyen d 'Athènes n'avait pas un autre idéal politique que l'électeur de Belleville ou de Montmartre. Toute inégalité, même celle du mérite, lui était insupportable. Le peuple punissait ce magistrat d'avoir été vertueux, ce général d'avoir été victorieux. Quand la démocratie athénienne fut ainsi décapitée, elle se trouva sans force devant le Macédonien discipliné. N'oublions pas cette leçon d'histoire : la tendance, dans

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une fraction do la démocratie française, est la même ; et le Macédonien est à nos portes. 11 en est de régalité comme de toutes les idées, de toutes les institutfons : au début, elles répondent à des besoins légitimes ; elles se développent et se transforment avec le milieu où elles sont nées : puis elles se corrompent jiai' l'c\nii('ration même de leur principe.

Pendant des siècles, Tidée ésalitaire a

été un admirable véhicule du progrès.

C'est elle qui a protégé le faible contre le fort ; c'est elle qui a relevé la femme, affranciii l'esclave, arraché le serf à la glèbe, aboli les privilèges de naissance et de caste; c est elle qui a mis l'instruction, la justice, tout ce qui fait le prix et la dignité de la vie. à la portée du plus obscur et du plus chétif. Souvenons-nous qu(^ la plus grande des révolutions religieuses a été faite au nom de 1 égalité morale.

PREFACE

Aujourd'hui, Tégalité est dans nos mœurs romme dans nos codes. L'idée a triomphé: mais voici que quelques-uns voudraient la pousser à ses dernières conséquences logiques, au risque d'épuiser la vertu qui est en elle. Nous les voyons s'agiter autour de nous, impatients de toute hiérarchie, de toute discipline. Ils rêvent l'égalité absolue, sans se demander si elle ne serait pas l'absolue médiocrité. Les constituants de 1789 disaient : <' Plus de privilège î » Les constituants de demain, si nous les laissons faire, diront : « Plus d'autorité ! » Prenons garde : ce n'est plus ici le principe de l'égalité; c'en est le paradoxe.

Choisir, dans une ojjinion généralement acceptée, dans un lieu commun de philosophie ou de morale, un point de vue unique; l'isoler de tout le reste; en déduire un certain nombre de propositions abstraites, sans tenir compte de la nature des choses :

VI FKKFACE.

ainsi se forment les paradoxes. Dites, par exemple, que le plus humble des citoyens a le droit et le devoir de s'intéresser à la chose publique; que, dans une société démocratique, il faut répandre Tinstruction h tlots comme l'air et la lumière; que chacun, riclie ou pauvre, doit servir sa patrie; que la femme est l'égale de l'homme en honneur et en dignité ; tout le [monde convient sur ces vérités; ce sont, à proprement parler, autant de lieux communs. Admirez maintenant les conséquences que la logique radicale a su tirer de ces prémisses ; après le principe, voici le paradoxe.

Dans Tordre politique, on vous dira que le suffrage de l'ignorant vaut le suffrage de l'homme éclairé, que le silence est le devoir des minorités et que la loi du nombre est la loi suprême : paradoxe ; car les intérêts permanents d'une nation sont audessus des caprices d'une majorité.

PUÉIACK. vn

En matière créducation, on soutiendra que tous les enfants, quelles que soient leurs aptitudes, doivent passer sous un même joug universitaire : paradoxe aussi; car adapter les programmes à la moyenne des intelligences, c'est forcément abaisser le niveau de l'enseignement public.

S'agit-il du service militaire, on prétendra imposer à la jeunesse entière trois ans de présence dans la caserne : paradoxe encore; car dépeupler nos grandes écoles et nos facultés, c'est compromettre le recrutement des professions libérales sans profit pour l'armée.

Enfm, on demandera pour la femme une éducation semblable à celle de l'homme, mêmes études, mêmes parchemins : paradoxe toujours ; car, sous prétexte de rendre la femme égale à l'homme, on risque de la rendre inférieure à elle-même.

Voilà le paradoxe de l'égalité tel qu'il

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nous apparaît en ses formes diverses, eiiangeant à chaque instant de langage, flattant les passions les plus contraires, s'aflressant tour à tour aux instincts les plus bas et aux sentiments les plus nobles, là envieux, ici généreux, d'autant plus dangereux qu'il a en soi une part de vérité où nous sommes toujours tentés de nous laisser séduire.

Ce paradoxe est partout, dans l'atelier, dans la rue, à la tribune, dans les salons : il nous enveloppe comme un nuage gros de tempêtes. Le mal a été plus d'une fois signalé; mais, il faut l)ien le dire, il Ta été surtout par les ennemis de la démocratie. Pour moi, j'estime que nous ne devons pas laisser à nos adversaires le privilège de la vérité. Je me crois aussi démocrate que personne, démocrate d'origine, d'éducation, de principes, de sentiments : je n'en suis que plus touché du péril, quand c'est la démocratie elle-même qui est menacée.

PKKFACK,

L'égalité absolue est une de ces idées simples qui conviennent aux esprit simples, c'est-à-dire à la majorité des hommes. Ne montrer qu'un seul côté des choses, rien de tel pour être compris du grand nombre. La formule de l'égalité absolue contient en deux mots tout un système politique : la société n'est qu'une réunion d'individus; tous ont les mêmes aptitudes, tous doivent avoir les mêmes droits. Ainsi raisonnaient les plébéiens de Rome quand ils se retirèrent sur le mont Sacré : plus d'un politicien, au bout de deux mille ans, ne raisonne pas autrement. Faut-il rappeler l'apologue de Ménénius Agrippa? Le vieux Romain, sous une forme familière, signalait déjà l'analogie entre les phénomènes

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sociaux et les phénomènes de la vie. L'idée a fait son chemin : aujourd'hui les penseurs les plus éminents nous enseignent que les sociétés humaines sont comparables aux corps vivants, où chaque organe a sa fonction propre; que le progrès se mesure à la multiplicité des organes et à la variété des fonctions ; qu'il faut chercher l'harmonie, non dans l'uniformité, mais dans le concert de forces diverses par l'origine et par le but même où elles tendent. Point de vue vrai, mais qui. pour être compris, suppose quelque réflexion et quelque étude. Les peuples, comme les individus, ne peuvent s'y élever du premier coup.

Méfions-nous des idées simples. Nous n'y sommes que trop portés, sur ce vieux sol de Gaule, par notre amour de la logique et notre goût des abstractions. La simplicité marque l'enfance de l'individu comme de l'humanité, Tenfance de l'art, de

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la science, de toute cliose. Ainsi l'absolue égalité, où nos démagogues voient le dernier terme de la civilisation, a existé au début des sociétés humaines. On la trouve encore chez les peuplades qui vivent de la chasse et de la pêche : là. nul n'a plus que son voisin ; chacun se nourrit des produits de sa propre industrie; tous sont misérables, tous sont égaux. Vous qui espérez ({ue l'utopie égahtaire sera une réalité dans l'avenir, regardez plutôt derrière vous ; vous verrez votre rêve réalisé dans ces primitives sociétés, semblables aux êtres inférieurs, où des organes rudimentaires, à peine distincts les uns des autres, assurent les fonctions essentielles de la vie. Élevezvous par degrés, soit dans l'échelle animale, soit dans l'échelle historique : que voyezvous? D'un côté comme de l'autre, la division du travail qui s'établit, les organes qui se distinguent de plus en plus les uns

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de> autres, les fonctions qui se séparent, et, pour tout marquer cVun seul mot, la diversité qui augmente. L'uniformité, c'està-dire la confusion, n'est pas au point d'arrivée : elle est au point de départ. Partout, qu'il s'agisse d'organismes vivants ou d'organismes politiques, le type supérieur est le plus eompliqué, le plus varié.

Les esprits simplistes ne l'entendent pas ainsi. Ils estiment que les rapports politiques doivent être réglés par un principe unique; ils s'attachent à une seule idée, la plus générale, la plus simple : c'est l'égalité. La société idéale, telle qu'ils la conçoivent, ressemblerait au jardin de ïarquin quand il eut coupé toutes les tieurs dont la tète dépassait le niveau commun. Dans l'école, égalité d'instruction. Au foyer domestique, égalité du fils et du père. Dans l'atelier, égalité de salaire. Dans la caserne, égalité de service. Dans la justice,

PREFACE. xin

élection des juges par les justiciables. Dans la politique, une Cliambre unique : des députés recevant le mot d'ordre des comités électoraux, et des ministres le recevant des députés. Si nous nous laissions glisser sur cette pente, nos fils connaîtraient un jour le gouvernement des clubs et des cabarets. Et on ose parler d'égalité î C'est jouer sur les mots d'étrange façon; car on nous oll're, non l'égalité, mais une inégalité à rebour-. où le supérieur dépend de l'inférieur.

On voit le paradoxe : c'est de vouloir tout ramener à un seul principe ou à un seul intérêt, quand la vie se passe à concilier des intérêts el des principes opposés. On j)eu( écrire poui' ou contre régabt('' : on n'aura rien fait si Ion ne concilie le princij)e d'égalité avec son contraire, le principe de biérarchie. Tant qu'il s'est agi de détruire les privilèges, les monopoles, 1-es distinction? arbitraire:-^ . les iniquités sociales ,

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ridée égalitaire a été un merveilleux instrument de combat ; mais larme qui a servi pour vaincre ne convient pas toujours pour organiser le pays conquis. C'est précisément notre cas : le problème aujourd'hui est d'organiser la démocratie, et l'idée égalitaire n'y suffît pas. La société civile peut être fondée sur la seule égalité, non la société politique. Les hommes sont égaux, les fonctions ne sont jamais qu'équivalentes. Chacun est tenu de servir sa patrie, mais tous ne doivent pas la servir de la même manière : il faut des chefs, il faut des subordonnés, non dans l'intérêt dune classe sociale, mais dans lintérét de lou^. Nous ne voulons plus d'une aristocratie de naissance, nous ne voudrions pas davantage d'une aristocratie d'argent ; mais il semble que la démocratie, sans renier son principe, puisse s'accommoder d'une liicrarchie du mérite et de? services rGndu>.

PREFACE

Ce qui est la difficulté du temps présent, c'est que les lois et les institutions politiques sont en avance sur les mœurs. L"avènement du suffrage universel a été un coup de théâtre ; les masses ont conquis le pouvoir politique avant d'avoir reçu l'éducation politique; la majorité est plus persuadée de ses droits que de ses devoirs ; l'individualisme nous déborde de toutes parts : organiser la démocratie ou être emportés par le flot de la médiocrité, c'est l'alternative où nous sommes placés. Beaucoup le disent tout bas : pour([uoi ne pas le dire tout haut?

Tandis que j'écrivais ces pages, on ma dit de divers côtés : « Prenez garde! il est difficile, dans des questions qui passionnent le public, de faire la part de la vérité et de Terreur. Un se trompei'a ^\\r votre \\\\oution. Républicain, vous risquez que vos amis vou- blâment, et, ce qui est pire, que vos

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