PARIS
Noayelle Libraire Parisienne
Albert Savine, éditeur
i8, rue Drouoi, 18.
A tous fins dilettantes
des choses de P esprit
j^ adresse ce simple opuscule^
où se verra distillée^
condensée^
réduite en quintessence pure
Vhistoire de V étemel sophisme et de Cuniverselle
déraison.
RicuNAUTÉ 1 Mot flamboyant, impérieuse chimère, illusion t3rrannique de Pesprit surexcité, mirage fascinateur : que d^attrait, que de séduction dans tes promesses 1 L'originalité, c'est la gloire peut-être, la réputation et Téclat presque toujours; c'est le but victorieux, c'est le
terme idéal vers lequel on voit tendre, depuis une longue suite de siècles, Pefibrt acharné de toutes les imaginations.
Mais pour l'atteindre ?
Unique est l'ambition, unique le résultat.
Quant aux moyens et aux procédés ils sont aussi divers que les goûts et les tempéraments. Ils sont aussi multiples que les aspects de l'idée.
Et d'abord, si l'on songeait à en décrire les formes les plus audacieuses, quel beau voyage il y aurait à faire dans les régions supérieures du fantastique ! A travers ces contrées poétiques et flottantes, que d'impressions à recueillir pour celui qui ne craindrait point d'y accompagner tant de généreux esprits, tant de grands narrateurs,, dont l'imagination débordante accumulait sans les compter palais et tem-
pies d^or, songes admirables, paysages splendides, visions resplendissantes, ou qui oserait y poursuivre et fixer une à une toutes les hallucinations bizarres ou terribles qui hantèrent des cerveaux maladie.
Oui, les surprises viendraient en foule si pendant quelques heures de transport idéal, on voulait bien se laisser entraîner parmi ces sphères vaporeuses où le surnaturel, se confondant avec les voix de la nature , donne à Tâme sans cesse le fiîsson de Pinconnu et rillusion mystérieuse du rêve.
Mais, pour cette fois, n^égarons pas si loin nos vues; n^allons pas chercher si haut nos découvertes. Restons à fleur de terre; car de là nous poiurons reconnaître, s'étendant à perte de vue, les terrains vagues d'un pays sans limites, le plus curieux du monde à parcourir, qui se nomme Paradoxe, où chacun a planté son pavillon un peu au hasard, mais dont nul voyageur encore, nul studieux amateur n'a embrassé
(XMnplètement retendue. Essayons d^en faire le tour, et, sur notre chemin, nous rencontrerons sans doute, isolées ou par bandes, toutes les folies humaines.
ANS les temps anciens comme dans les temps modernes, sans distinction de peuple, de littérature, de civilisation, et par Tefifet de causes très différentes : abus de logique, passion excessive de la singularité, dérèglement d'esprit, bassesse de caractère, on a vu les doctrines et les actes les plus contraires non seulement à la raison commime, mais en-
core aux lois fondamentales de la justice et de l'humanité, rencontrer d'habiles défenseurs et de complaisants théoriciens.
n s'est trouvé des talents pour légitimer ou soutenir :
* Le parricide avec préméditation : Sé- NÊQtjE, le glorieux philosophe; Sénèque le sage, le stoïcien, dont les idées morales furent aussi hautes que celles de Zenon et d'Epictète, et dont la mort devait être aussi généreuse que celle de Socrate, avait prêté sa voix à la justification officielle de l'attentat de Néron sur sa mère ;
Le deîcide reconnu pour tel: Christophe Marlowe, précurseur et rival de Shakspeare, déclarait avec assurance que le Christ était plus digne de mort que Barrabas; — ainsi, dans un autre sens, mais sur les traces de ce compatriote, longtemps après, SouTHEY se fera chasser de l'uni-
versité d^Oxford pour un pamphlet anonyme sur la Nécessité de r athéisme;
Le régicide par violation de serment : le 8 mars 1408, dans une audience solennelle, ouverte à l'occasion du meurtre du duc d'Orléans par son cousin Jean Sans- Peur; en présence du dauphin, du roi de Sicile, des ducs de Berri, de Bretagne, de Bar et de Lorraine, du recteur de l'université, d'une foule de seigneurs, docteurs ou dercs, maître Jean Petit, cordelier de la province de Normandie et créature du duc de Bourgogne, se constituait l'apologiste de la trahison et de l'assassinat; et deux siècles plus tard le puritain Milton, s'autorisant des lois divines aussi bien que des lois de la terre, a sanctifié, pompeusement l'exécution sanglante du premier des Stuarts;
L'homicide en masse par amour de la
8 Lt Paradoxe
religion et de la royauté : Gabriel Naudé, Tabbé de Caveyrac, Linguet, ont glorifié le vaste massacre de la Saint-Barthélémy;
Le liberticide à Tétat de principe, Pesclavage des peuples et Pimpunité sank frein des tyrans : dans Pltalie du XV« siècle livrée aux trahisons, aux assassinats, à toutes les ambitions effrénées, on en vint à établir le code du meurtre ; des philosophes érigeaient en théories les pratiques dont ils étaient témoins; ils avaient fiai par croire que, pour subsister ou réussir en ce monde, il faut agir en scélérat; et Machiavel a poussé jusqu^aux plus extrêmes limites la logique du crime et de rindififérence morale ;
Enfin Panthropophagie : dans Pantiquité, le stoïcien Chrvsippe, élève de Cléanthe, avait simplement déclaré qu^il valait mieux manger les morts que les enterrer; au dix-
Lt Paradcxi.
huitième siècle, Voltaire et Swift, l'un en raillant, l'autre avec un sang-froid cruel (mt plaidé la cause du cannibalisme, — le cannibalisme, que Montaigne avant eux avait décrit, sans en rien rabattre, comme un état social non seulement préférable au rêve républicain de Platon, mais supérieur à l'âge d'or.
Dans toutes les époques et dans tous les pays, de même qu'on a soutenu les thèmes les plus extraordinaires ou glorifié les plus tristes infirmités du cœur humain, on a traité par badinage les siyets les moins raisonnables ou posé d'un air convaincu les aphorismes les plus baroques.' Polv- CRATE avait fait le panégyrique du tyran Busiris, exercice ordinaire des écoles de rhétorique et dont le souvenir rappelle, en guise de comparaison, l'éloge du bourreau de Naples par l'abbé Galioni, ou l'éloge du bourreau en général par l'auteur de la
lo Lt Paradoxe
SecMa rapita^ le TassonL Glaucus entreprît la défense en règle de Pinjustice, et Favontos releva tour à tour les mérites de Thersite et les avantages de la fièvre quarte, febris dwa^ febris sancta^ comme disait un autre ancien qui avait élevé un autel à cette divinité fimeste. Lucien, à Pinstar d'OviDE chantant la puce, de Fronton célébrant la poussière, la fimiée, la négligence, ou de DiDN Chrysostome dissertant pour son plaisir sur la chevelure et le perroquet, exalta les prérogatives du vil moucheron et du pique-assiette. D'après rillustre rhéteur de Samosate, le philosophe devait être considéré comme inférieur au parasite, par cette raison qu'on voyait des philosophes devenir parasites et jamais des parasites devenir philosophes. Au cinquième siècle, en un long poème composé tout exprès, l'évêque Svnésius mit la science universelle à contribution pour démontrer aux hommes qu'il y a de la
Lt Paradoxe, il
gloire et du mérite à être chauve. Dans un temps bien éloigné de celui-là, où le burlesque faisait fortune, où Geiler prenait pour texte de ses fameux sermons de Strasbourg et de Wartzbourg des vers grotesques de la Nef àes Fous par Sébastien Brandt, Erasme léguait à la postérité son immortel éloge de la Folie. Quelque cent ans plus tard, un avocat au Parlement de Paris, Sébastien Rouillard déployait un luxe inou! de faconde pédantesque pour chanter les attributs incomparables de la Paille, sous ce titre resplendissant : la Magnifique Doxologie du Festu. Au dix-septième siècle, ritalien Aviano a glorifié bruyamment, prolixement, dans le troisième de ses Capitoli^ le boudin et le cervelas. Et depuis lors on a célébré des sujets pires que ceux-là. Un des princes de la poésie lyrique, Ronsard, a fait sonner poétiquement la royale puissance... du... (ma plume se refuse à écrire ce monosyllabe déplai-
la Ia Par ado x€
sant); et Tabourot, le builesque seigneur des Accords, puis Heinsius, le poète et savant hollandais, jaloux sans doute des sophistes grecs qui plaidèrent en Thonneur de Pescarbot et de la punaise, composèrent tour à tour Téloge du'pbu. Arrêtons-nous, il faudrait dire ce qu'a chanté dans la langue des Muses le trop audacieux Piron. £n morale, en philosophie, en économie politique, en histoire, dans l'érudition conune dans la fantaisie littéraire, les idées les plus hétéroclites, qui paraissent si clairsemées lorsqu'il faut aller les recueillir pas à pas, les additionner une à une, deviennent surabondantes, quand on les a retrouvées toutes et qu'on les examine ensemble, par sections et -par groupes. \jt croirait-on?
Abstraction faite des sciences occultes qui ne sont que chimères, — même lorsqu'elles revêtent le caractère spéculatif que donnèrent à l'astrologie les Averroès, les Amauld de Villeneuve, les Pietro d'Albano, les
Cecco d'Ascoli et les Pomponace, — Pcxcentrîcité manifeste a pénétré jusque dans les mathématiques pures, jusque dans la géométrie. 'VApianun de Mario Bettini ofire une belle collection de théorèmes audacieux comme celui-d : le contenu est plus grand que le contenant De même, après ce chanoine italien et bien avant .
Tabbé Gratry, rigoureux explicateur de la Trinité, de Plncamation, par Palgèbre, rencontre-t-on le mathématicien écossais John Craig, qui prétendait appliquer à la démonstration des idées chrétiennes ou plutôt à la détermination de la durée de leurs témoignages , le calcul des probabilités. Mais surtout, dans les œuvres de foi, de sentiment, d^imagination, que d'utopies I que de paradoxes I Comme ils affluent de toutes parts ! Comme ils s'agitent et tourbillonnent, débordant à flots pressés! Une digue, vite une digue, ou nous allons être submergés.
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u'est-ce que le paradoxe ?
Ouvrez une encyclopédie, un traité de philosophie, un dictionnaire raisonné, moral ou didactique, partout vous recueillerez la même et unique réponse :
c'est une proposition contraire à l'opinion commune, qu'elle soit ou ne soit pas vraie.
En apparence rien de plus simple; au fond
Li Paradoxe. 15
rien de plus complexe et de plus indéfim.
Un seul mot pour exprimer à la fois les grandes audaces de Tesprit divinateur, les découvertes avancées, les vues prime-sautières, ou les idées phénomènes, les folles exagérations^ les maximes insoutenables, les assertions fantastiques et l'étemel sophisme, l'universelle erreur! Ce mot-là c'est un monde.
Le paradoxe peut n'être qu'une manière neuve de rendre soit ime chose établie déjà, soit, comme disait, en 1588, le sieur Pierre de S aint-Jxjlien , dont l'ambition était de faire de l'excentricité raisonnable, « des propositions vraies et qui neantmoins causent esbahissement, » ou bien encore ime façon très particulière de déterminer un principe certain au moyen d'arguments qu'on supposerait inconciHables et contradictoires. Telle la fameuse démonstration de Beccâriâ prouvant que, pour diminuer
l6 Le Paradoxe
%>^ . le nombre des crimes, il fallait affaiblir la
sévérité des peines, — tiiéorie fort juste dans une certaine mesure mais qu^on a malheureusement exagérée depuis lors jusqu'à plaider cette cause : l'inutilité complète du châtiment Hier encore Emile de GiRARDiN ne se déclarait-il point, envers et contre tous, le champion de l'impunité?
Et aujourd'hui que de socialistes ultra-philanthropes vont jusqu'à repousser toute espèce de répression! Le crime à leurs yeux n'est qu'un acte d'aliénation mentale ou de simple ignorance; s'il n'en tenait qu'à leurs désirs la prison et le bagne seraient aussitôt remplacés universeUement
! par l'hôpital et par l'école.
Quelquefois c'est une opinion hardie que
le hasard ou la soudaine lumière du génie
fait naître et que l'expérience constate, qui
I renverse du jour au lendemain les idées
courantes et que la routine obstinée re-
pousse mais dont la marche du temps doit assurer le triomphe. Hesternus error^ hodierna virtus. En de certaines questions devancer son époque d'un siècle n'est pas moins périlleux que d'être d'un siècle en arrière. Personne n'ignore — c'est un lieu commun de rigueur — comment furent accueillies les théories de Galilée, le créateur de la philosophie expérimentale, lorsque reprenant et développant les idées de l'Allemand Nicolas Crebs, cardinal de Cusa, et du Polonais Copernic, il révéla la sphéricité de la terre et sa rotation. Nuls principes aujourd'hui ne paraissent plus élémentaire^ dans la science de la physique céleste. Il est vrai qu'au dix-huitième siècle Mercier, reprenant à nouveau, et non sans l'amplifier, la vieille tradition astronomique , soutenait que l'astre-roi fait autour de notre planète le service d'un cheval de manège , il n'est pas moins vrai ^u'à notre époque des savants ont déclaré
i8 Le Paradoxe
que le soleil a perdu son immobilité et se précipite vers la constellation d'Hercule.
Mais ni l'un ni l'autre de ces systèmes, surtout le premier, n'a encore eu gain de cause, et Galilée règne toujours. Lorsque Christophe Colomb, non moins encouragé par la force du calcul et de l'érudition qu'excité par l'amour de la gloire et le zèle religieux, fut arrivé à considérer conune certaine la présence d'un continent au fond des mers occidentales, on sait quels obstacles il rencontra jusqu'à ce que la découverte de l'Amérique lui eût donné raison.
Au milieu du dix-huitième siècle, le marquis d'ARGENSON s'avisa brusquement d'annoncer la prochaine invention des ballons :
on ne tarderait pas, disait-il, à trouver l'art de faire partir et voyager dans les airs des hommes avec des provisions. Ses amis durent le juger fort chimérique; mais, après l'année 1783, quand Montgolfier eut imaginé les aérostats, ils furent bien obligés,
Lt Paradoxe 19
sans doute, de reconnaître que, pour un ministre et pour un littérateur assez enclin d^ordinaire à l'utopie, notre théoricien ne manquait ni de justesse ni de prévoyance.
Dernier exemple. Avant que le docteur Ëddison eût confectionné son merveilleux instrument à emmagasiner les sons, laissant bien loin derrière lui les machines parlantes de l'abbé Mical et du baron de Kempelen, le photographe-aéronaute Na- DAR n'avait-il pas deviné qu'un jour ou l'autre, on arriverait à construire comme une sorte de daguerréotype acoustique?
Lui-même croyait rêver alors qu'il décrivait, au mois de décembre 1856, dans un « coin ignoré, » dans un magazine anglaisfrançais, la forme de cette boîte où se fixeraient et se retiendraient les sons, ainsi que la chambre noire surprend et fixe les images, de z^ phonographe^ — car il avait dit le mot, — qui reproduirait fidèlement et à volonté les sons soumis à son objectivité.
Vingt -six ans plus tard la machine existait.
Ces paradoxes-là, du genre initiateur, sont les plus rares. Mais il n'en manque pas d'autres qui paraissent très choquants au premier coup d'œil et néanmoins peu- ""vent renfermer une part considérable de vérité. La forme en est brutale ou agressive ; et la proposition s'énonce d'une manière violente, qui blesse la délicatesse de l'esprit et dérange la molle habitude des idées reçues. Peut-être même cette façon de procéder n'est-elle qu'une ruse pour surprendre l'attention, ou plutôt une enseigne à effet pour attirer le public blasé et curieux. L'auteur de '^ Emile et le socialiste Proudhon en usaient souvent ainsi, débutant par une formule extravagante et finissant par un lieu commun. N'importe, laissez-vous retenir et pousser en avant.
Pénétrez davantage au fond d'une question
dont l'aspect vous a effarouché trop vite ; souffi-ez qu'elle se déroule devant vous avec son cortège de preuves et de conséquences, et vraisemblablement vous y gagnerez quelques notions nouvelles et la connaissance de quelques idées originales de plus. Je n'en veux qu'un témoignage. C'est à propos de ces deux déclarations du docteur MoREAU de Tours.
Le génie est une névrose.
La constitution de beaucoup d'hommes de génie est bien réellement la même que celle des idiots.
n est peu de problèmes, dans l'ordre de la psychologie, qu'on ait interrogés avec plus d'ardeur que cette difficile question de l'inégalité des intelligences. Quelques rêveurs ont cherché sérieusement le moyen
de rétablir dans l'esprit humain l'équilibre parfait des facultés et des connaissances.
Rajrmond Lxjlle, le savant chimiste du treizième siècle, le docteur illuminé, doctor illuminatissimuSy conçut un mécanisme philosophique à l'aide duquel tout homme eût pu disserter sur une matière quelconque avec subtilité. Lui-même, à l'avance, avait donné les solutions de quatre mille problèmes. Ses commentateurs, Cornélius Agrippa entre autres, essayèrent de perfectionner son système. Kitcher rajeunit la machine de LuUe. Le jésuite Knittel, Brunus, Kuhlman, travaillèrent sur le même plan. Ces chimères ambitieuses, que Swift devait avoir en vue lorsqu'il décrivait sa fameuse machine à faire des livres, touchent par un point essentiel à ime théorie moderne' très en faveur auprès des uns, très contesté par les autres, à savoir que le génie est fait de patience et d'application.
On a retourné de toutes les manières l'a-
Lt Paradoxe 23
phorisme célèbre de BufFon. Edgar Poe redisait volontiers que l'originalité est chose d'apprentissage. Le pédagogue Jacotot allait plus loin ; il établissait pour base de sa méthode ^Enseignement universel ce principe absolu :
Tous les hommes ont une égale intelligence.
En admettant qu'on pourrait élever tous les esprits au même niveau s'ils étaient tous capables d'une même somme de volonté, ce qu'il est assez difficile de croire, l'égalité n'excluerait point la variété. D'où viennent donc les nuances innombrables qui distinguent les êtres pensants? Quelques théoriciens ont rattaché les diversités des intelligences aux diversités des formes :
Lavater prétendait les déterminer toutes d'après les seules indications de la physionomie, et Gall et Spujizheim se fondaient pour atteindre le même résultat sur la com-
paraison méthodique des protubérances du crâne. Depuis lors de nombreux savants ont cherché dans la physiologie cérébrale la clef des opérations de la pensée. Par quel concours de circonstances fortuites ou régulières, par quels effets de rayonnements inconscients ou de combinaisons préconçues et voulues se produisent les phénomènes psychologiques? Où prend naissance le germe fécond des oeuvres de génie ? Vient-il des choses extérieures et des faits, ou bien d'une source plus profonde et cachée comme l'origine même de la vie ? Comment se développe-t-il et suivant quelles lois, fatales ou dépendantes de la volonté? Telles sont les questions qu'on a traitées de préférence. Mais l'opinion la plus singulière peut-être qu'on ait émise sur la nature constitutive du génie est la théorie du docteur Moreau, que nous citions tout à l'heure comme exemple du demi-paradoxe, cette sorte
Ia Paradoxe 25
de mixture à dose égale d'erreur et de vérité.
« Le génie est une névrose, » déclare-til. Or, depuis Cullen, on range, avec ou sans réserves, la folie dans la classe des névroses. Ainsi donc il faudrait dire que l'état le plus voisin de l'excitation de l'esprit est la dépravation mentale. Voilà une démonstration bien extraordinaire, dira-t-on. Sans doute, mais est-elle pour cela si déraisonnable ? Dans une dissertation en règle on pourrait fournir bien des arguments de la parenté qui existe entre les affections cérébrales et le développement excessif des facultés intellectuelles. En dehors des cas spéciaux signalés par Léhit, Moreau, Trélat, que de rapprochements il serait aisé de faire entre les écarts les plus affligeants de la raison et les productions les plus distinguées dans, les sciences, les lettres ou les arts ! D'après Lélut et Brierre de Boismont, l'hallucination n'est autre chose que
exclusives, s'il avait étudié, dans l'organisme des grands hommes, après l'état maladif, l'état sain et normal. Mais il n'a considéré que l'aspect morbide, pathologique.
H a généralisé l'accident. Et c'est là l'excès où tombent ordinairement les théoriciens rigoureux qui, dans les faits isolés, cherchent avant tout des éléments de système.
N général, lorsqu'on raisonne sur des matières abstraites ou qu'on opère sur des idées complexes où l'h3qpothèse ne peut s'appuyer d'aucune observation positive ni trouver un contrôle nécessaire dans aucune expérience, l'intelligence n'étant soumise qu'à ses instincts propres doit forcément dévier de la route commune et heurter les idées courantes. Sans
parler spécialement des savantes frivolités de la sophistique et des vaines arguties de la dialectique du moyen âge, il n'y a pas de philosophie sans paradoxe, car l'objet qu'elle poursuit est précisément la recherche de vérités cachées ou non apparentes.
Essentiellement conjecturale, la métaphysique se vouant à la pénétration des problèmes les plus mystérieux : la source de la vie, la nature de l'homme, son existence présente et future, dépend surtout des facultés imaginatives du penseur et de la personnalité de son esprit Nul système n'a de raison d'être s'il n'ouvre point quelque nouvelle perspective dans le champ de l'universel. Aussi, que les philosophes se nomment déistes, matérialistes, athées, naturistes ou panthéistes ;
Qu'ils se donnent pour des stoïciens rigides ou qu'ils appartiennent au sensualisme ;
Lt Paradoxe 31
Qu'ils croient avant tout à la force intérieure (Epictète), à l'activité libre (Duns Scot), à l'instinct scientifique (Bacon), à la conscience (J.-J. Rousseau), au sens commun (Thomas Reid), à la raison pure (Emmanuel Kant), à la liberté absolue (Fichte), à la volonté sans limites (Schopenhauer); ou qu'ils révoquent en doute le moi central et dominant, et refusent à l'homme la direction spontanée de ses actes (Montaigne, Bayle, Hume, Hegel);
Qu'ils exagèrent, la suprématie de la vertu personnelle au détriment de la force expansive de l'amour (Zénon de Citium), ou ne voient dans la conception du bien, du droit, du devoir, que l'idée du plaisir stable (Epicure), ou la science de la véritable utilité (Spinoza), ou l'attrait de la sympathie (Adam Smith), ou le penchant de \! altruisme (Auguste Comte); dans la
loi morale, qu'une certaine chaleur muable et propre à la nature de chaque être (Diderot, Cabanis, Broussais); dans la justice qu'un état de convention approprié aux nécessités sociales (Helvétius); et dans la raison de tous nos actes que le mobile de l'intérêt personnel et le calcul du plus grand plaisir (Hobbes, la Rochefoucauld, Bentham, Stuart Mill);
Qu'ils réduisent la métaphysique aux objets de la sensation, ou qu'ils en ramènent tous les problèmes aux objets de la conception rationnelle;
Qu'ils repoussent à la fois l'esprit et la matière, trouvant, conune David Hume, qu'il est également insensé de raisonner et de croire, ou que, bien au contraire, ils remplacent le doute de la raison par une foi aveugle et par une théologie violente, la théologie d'ORiGÈNE et de Joseph de Maistre ;
Enfin, qu^îls soient idéalistes ou sensualistes, sceptiques ou mystiques à Penvi:
Les uns comme les autres, en s'isolant dans leurs propres systèmes, en prétendant imposer comme des vues d^ensemble des vues partielles et des hypothèses individuelles, produisent forcément des paradoxes.
Au spectacle de tant d'inutiles recherches, faudra-t-il donc redire avec l'historien oriental Ibn-Khaldoum :
La philosophie est une science vaine en ellemême et nuisible dans ses applications.
A cause de l'étemelle dissidence des doctrines et du conflit non moins perpétuel des écoles qui prétendent concilier dans un vaste syncrétisme les innombrables contradictions de l'esprit humain, devra-t-on s'écrier avec le Grec Nausiphanus et le Hollandais Van den Enden :
Rien n'est certain si ce n'est que tout est incertain.
Mais vouloir fermer à Pintelligence la discussion de ces grands problèmes : Dieu, l'homme, la destinée, l'ordre imiversel, lui interdire en quelque sorte le contact de ces hautes pensées, qui sont comme la respiration de l'âme du côté de l'infini; ruiner d'un seul coup la certitude de la raison, et ne plus offrir en échange que le doute irrémédiable et le pur athéisme mathématique, ce serait soutenir d'autres paradoxes. Alors, où se diriger? que faire?
que chercher? où aboutir? C'est la question étemelle et probablement insoluble.
Laissons là des mystères impénétrables aux plus grands génies comme au reste des humains, abandonnons ces énigmes qui ont fait et feront à perpétuité la croix des philosophes, et parlons librement sur de moins graves sujets.
OUT peut se dire et se prouver ;
tout paradoxe a des airs de vraisemblance. Les Ëléates ne manquaient pas d'arguments solides pour nier la diversité des êtres et le mouvement. Anaxa- GORE, le premier des Grecs qui ait fait entrer l'idée d'une intelligence immatérielle dans le système philosophique, s'avisa un jour, de démontrer que la neige est par-
faitement noire, prétextant que Teau est noire et que la neige n'est que de Peau concrétée. Cicéron, qui relève cette théorie n'a pas manqué d'en faire sentir le ridicule; mais, remarquez le contraste! le moderne Edgar Poe, réfléchissant snr le même sujet, a donné raison au philosophe de Clazomènes. A l'instar du disciple d'Anaxarque, le sceptique Pyrrhon, qui ne croyait rien de ce que ses sens lui représentaient et n'aurait vu dans un goufiâre ouvert qu'une illusion de ses yeux ; conformément à la manière de dire des Berkéléistes modernes, qui révoquèrent en doute l'existence des corps, de la création et du monde, de telle sorte qu'en prêtant une forme matérielle aux modifications de l'âme la vie entière pourrait bien n'être qu'une longue suite d'hallucinations : William Godwin, dans son MandevillCj afiirme sans s'étonner que les choses invisibles sont les seules réelles, et il trouve moyen de vous porter à le
croire. Balzac a pu démontrer, métaphysiquement, dans Siraphitay que deux et deux ne font quatre que par une abstraction fausse et monstrueuse et que la plupart des axiomes scientifiques, vrais par rappprt à l'homme, sont fondamentalement erronés par rapport à Pensemble.
Non moins bizarre et non moins conséquent, un philosophe allemand de Pécole de Schopenhauer, revenant sur la question des génies et des démons au sein de laqueUe le rhéteur du deuxième siècle Apulée n'avait osé s'engager qu'avec le secours de toute la doctrine des Pythagoriens et des Platoniciens, M. Frédéric Nitche, dans son livre intitulé Choses humaines et plus qi^ humaines^ a découvert des arguments pour nous apprendre que le prétendu dœmonion de Socrate n'était qu'une maladie d'oreilles. Et nous pourrions signaler une foule de bizarreries de même sorte qui furent défendues
38 Lt Paradoxe
avec un égal sérieux, sincère ou apparent
L'amour et la théologie sont les deux causes qui ont fait déraisonner le plus de gens sensés à tous autres égards. Un oratorien de la fin du dix-huitième siècle prétendait que, pour bien saisir Tesprit de la Genèse, il fallait la lire à rebours. Libre à quelques-uns de trouver son idée ingénieuse; mais, pour mon compte, je lui préfère de beaucoup la théorie du Hollandais CoccEjus qui avait adopté cette règle d'interpréter les mots et les phrases de l'Ecriture dans tous les sens dont ils sont susceptibles, parce qu'ils signifient, pensait-il, tout ce qu'ils peuvent signifier. A la bonne heure! Du moins avec cette latitude sans bornes qu'il accorde à l'exégèse, il n'est plus d'extravagance qui ne ^ît expliquée, justifiée. La méthode est très générale, très commode, et nulle ob-
Lt Paradoxe 39
jection ne peut être soulevée qui n*y soit prévue d'avance. Si vous n'admettez pas cet argument universel, je ne vois pas comment vous arriverez jamais à comprendre qu'on ait pu voir tant de choses bizarres et contradictoires dans la Loi et les Prophètes. Oui, voilà bien le seul raisonnement qui puisse faire concevoir toutes les folles suppositions des docteurs de l'Eglise, des commentateurs, rabbins, catholiques ou luthériens, sur une foule de sujets aussi graves que ceux-ci :
Quelles étaient les occupations de Dieu avant la création du monde ?
A qael moment et de quelle manière furent célébrées les noces d'Adam et d'Eve ?
Quelle était, au juste, l'espèce de fruit, figue,
pomme ou citron, qa' Adam mangea de moitié avec sa femme ?
En quelle langue dut s'établir la fameuse conversation entre la mère du genre humain et le premier-né des serpents ?
Dans l'état d'innocence, tous les enfants n'auraient-ils pas été mâles?
Est-ce qu'il y a eu un instant dans la génération divine ?
Doit-on admettre plusieurs générateurs dans "le Christ?
Au premier instant de sa conception, le Christ a-t-il eu l'usage du libre arbitre?
Quelle situation occupait J.-C. dans le sein de sa mère lorsqu'elle venait à s'asseoir ou à se coucher ?
Le corps du Christ ressuscité avait-il des cicatrices?
La colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était-elle un animal véritable?
Le Sauveur avait-il pu prendre la figure d'une femme ou d'un diable, d'un âne, d'une citrouille ou d'un caillou ? — Et, admettant qu'il eût pris la forme d'une citrouille, aurait-il pu prêcher^ faire des miracles, et être crucifié ?
43 Z^ paradoxe
Et nous en passons des plus intraduisibles sur la digestion du Christ, et sur la virginité de la mère du Sauveur avant, pendant et après.
Ces questions et toutes celles qu^on pourrait enfin signaler concernant le Messie, PÂntechrist, le Diable, ses suppôts et ses domaines, semblent fort ridicules. On a peine à concevoir que des gens sérieux revêtus de la robe, coiffés du bonnet ou de la mitre, aient dépensé tant de science et tant d'ardeur à la discussion de pareilles niaiseries. Mais c'est qu'à nos docteurs et théologastres les sujets de controverse dont on vient de servir quelques échantillons paraissaient d'une suprême importance. Nul d'entre eux n'aurait supposé qu'il en existât de plus digne de leur étude comme de l'attention générale.
ETENDANT il fàut dire aussi que maintes fois les propositions les plus baroques se réduisent à n'être que des amusements de la plume, des excentricités pour rire. Dans cette catégorie nous allons ranger tout d'abord, pour nous débarrasser bien vite d'un livre affreusement immoral, certaine facétie publiée à Mantoue en 1545 sous le titre suivant : Cica"
44 ^ Paradoxi
lamenti del Grappa intorno al sonetto^ etc.
Entre autres énormités l'auteur, après avoir combattu très vivement i piangiani che vogliono cHl poeta Petrarco e donna Laura non peccassero mai carnalmente , n'a pas honte d'affirmer que l'illustre chantre d'Arrezole cultiva beaucoup plus la Vénus terrestre que la Vénus céleste et qu'en se familiarisant avec la belle Laure il hérita d'une affliction dont Job, si nous en croyons un jésuite espagnol et le capucin BoLDUC, aurait été le premier patron, et dont Voltaire a donné la très plaisante généalogie au chapitre IV de Candide.
Vraiment il vaut encore mieux parler du Paradoxe sur les femmes où Pon tâche de prouver qt^ elles ne sont pas de P espèce humaine j — disputatio perjucunda qua anO' nymus probare ninitur mulieres hommes non esse. La thèse est audacieuse, mais, à titre de passe-temps, de fantaisie littéraire, elle
est si bien soutenable que, suivant le rapport de Vossius, le grave jurisconsulte CujAS s'est égayé sur le même sujet C'est qu'en effet il n'est point d'opinion maligne qu'on n'ait soutenue à l'encontre de la femme.
Sans doute quelques écrivains de bonne foi la glorifièrent avec amour et reconnais^ sance; il s'en trouva même, Cornélius Agrippa entre autres, qui lui attribuèrent formellement l'état de précellence :
c La femme, s'écriait plein d'enthousiasme le » célèbre philosophe cabalistique allemand, la » femme, c'est Eve, c'est la vie, c'est l'âme, c'est » le mystérieux tétragramme n^H ®^ niH^ » de l'ineffable toute-puissance divine, tandis » que l'homme, c'est Adam, c'est la nature, la » chair, la matière. Aussi la femme est-elle le » complément de la création; après lui avoir » donné l'existence. Dieu se reposa comme fati- » gué d'une œuvre aussi parfaite. La femme eut
48 Le Paradûxt
ception de Marie, elles cfaangenûent toutes de sexe, pour le jugement dernier, et qu'elles ressusdteraient comme hcnmnes, afin que le del ne At troublé par aucune dissension ni jalousie. Mais le fameux Scot Erigène ne s'en tenait pas là : reprenant une vieille opinion d'AïusTOTE, il écrivait que la nature ne formait des femmes (jue lorsqu'à cause de l'imperfection de la matière elle ne pouvait arriver au sexe par- ^t, qu'elles n'étaient par conséquent que des accidents de l'honmie, des hommes manques, si vous voulez; et le plus bizarre de cette idée, c'est qu'elle fiit suivie par saint Thomas, Cajetan, et par plusieurs autres scolastiques. Aussi l'auteur de notre paradoxe, auquel il est temps de revenir, ne manque-t-il pas de preuves lorsqu'il veut, au moyen des plus graves témoignages de la littérature chrétienne, établir la proposition suivante :
L'instrument, devant toujours être considéré comme un être distinct et séparé de l'ouvrier qui le fait agir, le marteau comme un objet séparé de la main de l'artisan <|tti s'en sert, et la femme n'ayant d'autre mission que de coopérer à la continuation de l'espèce, est un être distinct et séparé de l'homme, par conséquent elle n'appartient pas à l'espèce humaine.
Névizan, l'auteur de la Sylva Nuptialis où il est dit que ' Dieu forma tout dans la femme, excepté la tête dont il ne voulut pas se charger sed permisit illud facere dœmom^ le farouche Névizan lui-même n'aurait pas trouvé d'argumentation plus cruellement catégorique, au désavantage des filles d'Eve.
Mais notre dialecticien va lâcher pied ; il se sauvera de la hardiesse de la théorie par l'inconséquence de la conclusion. Après avoir produit tant d'arguments sacrés en faveur de sa thèse, il se rétracte tout d'un coup, il fait amende honorable aux dames.
3 les supplie de lui pardonner ses divagations : en les mettant en cause avec tant de liberté, il avait voulu tout simplement montrer quel abus déraisonnable on peut faire des témoignages de PEcriture. Qui jamais se serait attendu à rencontrer pareil badinage théologique? O GédicusI ô vénérable ministre de Brandebourg , fallait-il que tu prisses la peine de réfuter sérieusement, comme injurieux au beau sexe, ce qui n^était qu^une satire détournée contre les Sociniens et les Anabaptistes 1
D'ailleurs, l'auteur eût-il voulu soutenir sa proposition jusqu'au bout, eût-il essayé de faire, accroire qu'il y allait de toute sa franchise, il est probable que fort peu de gens seraient tombés dans l'erreur du naïf Gédicus. On reconnaît vite le caractère de ces tours de force prémédités, de ces gageures à outrance, et la conviction du lecteur n'en est pas alarmée. Les écrivains,
en quête de bizarreries, peuvent se donner libre carrière : il suffit qu'ils surprennent et qu'ils amusent, sans qu'ils aient à poursuivre d'autre ambition. Prétendre, comme Hortensio Landi et le Docteur inconnu^ qu'il vaut mieux être pauvre que riche, laid que beau, ignorant que sage, aveugle que clairvoyant, sot que doué d'intelligence, maladif que plein de vigueur; soutenir en forme de « déclamations forenses »
que l'ivrognerie est meilleure que la sobriété, la guerre plus à estimer que la paix et la femme morte plus utile à l'homme que la femme vivante; ou vouloir prouver avec John Hill, l'auteur du Lucina sine cancubitu qu'une femme peut concevoir et enfanter sans le commerce de l'homme : il n'y a pas de mal à cela. De telles audaces sont purement inofifensives. A l'avance, les auteurs savent bien qu'ils ne persuaderont personne. Amusettes d'écrivains, badinages de gens spirituels, et voilà tout Par
exemple, avez-vous lu certaine diatribe, écrite en 1836 et réimprimée naguère, contre Pusage des parapluies ? Connaissezvous cette catilinaire indignée contre le préjugé absurde et anti-social qui fait croire à tant de gens honorables que le parapluie garantit de la pluie? Ou plutôt vous rappelez-vous la sortie virulente de Théophile Gautier contre les chemins de fer, fléau des temps modernes, et la fameuse tirade de Nestor Roqueplan contre la lumière du soleil, qu^il rend responsable de la généralité des maux qui couvrent la terre ? Eh bien I les hardiesses de tout à Pheure étant de même nature, leur influence dut être pareillement négative sur le cours des opinions contemporaines. Je me trompe, elles eurent leur utilité et pourraient servir encore. Nous en recommandons Pétude aux jeunes avocats qui désirent apprendre à plaider des causes difficiles, et, d'une manière plus générale, aux esprits ingé-
nieux, aux purs dilettantes, qui voudraient s^exercer à développer, dans le même goût, des maximes comme celles-ci :
Rien n'est si bon, si atîle à l'homme que d'être toujoars en plaidoirie.
n 7 a plus de poésie dans la Gazette des Tribunaux que dans les œuvres d'Homère.
Le meiUear S3rstème en politique est de détester à mort tous les gouvernements.
Dérober avec adresse n'est pas voler, mais simplement trouver un objet avant que son propriétaire l'ait perdu, hériter d'un bien avant la mort de celui qui le possède.
Quand on ne peut pas payer son terme, on a une maison à soL
Etc., etc.
Ce serait vraiment faire montre d^une ambition sans mesure que de prétendre épuiser d^un seul coup la liste des fantaisies paradoxales de cette famille, où sont permis tous les jeux de la pensée, où Pesprit de l'auteur ne relève que de ses propres caprices et peut se donner toutes les licences imaginables. Aussi bien, les livres les plus bizarres sont ceux qui restent à faire; les conceptions les plus étranges sont celles qui n'ont j)as trouvé leur forme. Sans remonter plus haut que certaine période turbulente de notre siècle où chacun prenait facilement pour un éveil du génie la simple démangeaison d'écrire, n'est-il point regrettable, par exemple, que Jules Vabre, le « compagnon miraculeux, » le facétieux romantique, n'ait pu léguer à la
postérité son fameux Essai sur rmcoffmuh ditéjUs commodes^ fameux, en effet, par la seule annonce du titre sur la couverture des Rhapsodies de Pétrus Borel? Que de révélations nous aurait encore fournies le traité De Pinfluence des queues de poisson sur les ondulations de la mer^ d^Ëmest Ryer, si l'ouvrage eût existé! Mais voilà, on trouve le titre, on imagine l'étiquette et celle-ci paraît merveilleuse d'inattendu : le difficile, c'est d'y répondre. Le cadre semble original : l'obstacle, c'est qu'il faut le remplir. On juge plus raisonnable de tout abandonner. C'est fini, on n'y songe plus, et ces projets en l'air vont rejoindre dans un autre mondé tant d'inestimables chefs - d'œuvre qu'on oublia d'écrire , comme : le Panégyrique du nombre trois , V Histoire générale des oreilles , V Essai cri" tique sur Part de brailler cagotement^ considéré aux points de zme philosophique^ physique et musical ^ annoncés au dernier
siècle , par le malicieux Swift, le Quiçuengrogne longtemps promis par Victor E[ugo, les Amours (Tun crapaud incestueux dont on attend encore la révélation, par « le lugubre commandeur Léo Lespès, » et la très originale biographie de Sambosces, le pré-' cepteur d^Adam, que devait nous lasser Gérard de Nerval pour nous consoler, sans doute, de la perte du livre des livres, le fameux Abistek^ reçu directement du ciel par Abraham.
OUTES les vérités sont devenues triviales; on se lasse de les reprendre de main en main, et, faute d'en pouvoir trouver de nouvelles, on les convertit en paradoxes. Quelqu'un, un jour, reprochait au Père Hardouin la hardiesse de ses systèmes : « Croyez-vous, réponditil brusquement, que je me serais levé toute ma vie à quatre heures du matin pour ne
6o Lt Paradoxe
veilleux zèlel Uévêque Nigor, qui conduisit Aime Dubourg au supplice, ne sanctifia pas avec plus de chaleur le massacre général des huguenots, nobles et roturiers.
Celui-là, un des princes de la littérature moderne, a Foccasion de parler des droits de la liberté publique. Nul esprit ne fut plus impatient du joug et de la loi que ce grand poète dont toutes les conceptions, don Juan, le Giaour, Manfred ou Lara, sont des tjrpes d'orgueil et de révolte. Certainement, il devrait chérir plus que personne ridée de l'indépendance universelle et réclamer avec plus d'ardeur que nul autre pour tous les peuples les bienfaits de la liberté. Mais en étant conséquent avec luimême Byron ne serait plus Byron, sa logique paraîtrait commune et banale, et c'est à cause de cela qu'il écrit :
Si jamais il y a une république universelle je
Le Paradoxe 6l
m'établirai le partisan du gouvernement despotique : on ne peut pas faire comme tout U monde.
Ce dernier, s'adonne de préférence aux questions de Péconomie sociale. Il veut aujourd'hui traiter de la famille. S'il se résigne à suivre la route ordinaire, tout naturellement il redira, comme nous en parlerions, vous et moi, l'importance du rôle qu'elle exerce et le respect qu'on doit aux légitimes prérogatives du foyer; il représentera de nouveau son influence considérable sur les mœurs publiques et privées, sur les habitudes du travail, sur le régime et la prospérité des écoles. Mais, pas du tout, son intention formelle étant de rompre sans rémission avec les vieux préjugés, ses théories ont bien une autre allure.
Voyez plutôt ccnnme il supprime hardiment la famille au nom de l'individu. Ecoutez comme il fait le procès aux « vices monstrueux de cette despotique institu-
6a Lt Paradoxe
don. » Aussi l'heureux auteur paraît-il intéressant, bizarre, audacieux, paradoxal, ni plus ni moins qu'en 1838, le romancier socialiste de Frhre et Sœur^ M. Luchbt, qui défendait ces opinions.
Nous venons de voir par l'exemple de lord Bjrron que les génies les mieux trempés, en apparence, ne sont pas à l'abri des entraînements déraisonnables de la pensée.
Us forcent leurs impressions, ils dénaturent leurs propres sentiments, ils exagèrent leurs boutades, leurs fantaisies, leiurs humeurs, et tout cela par fanfaronnade et pour étonner la galerie. « Je serais curieux, disait une fois ce poète, d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de commettre un assassinat » Et rien ne le charmait tant que de passer aux yeux de ses compatriotes pour im être sans analogue, plus vaniteux que Lara, plus impie que Manâred, plus débauché que don Juan, et
non moins cruel que le Corsaire. Tout est désordre, contradictions, folie, dans certaines natures lorsque les tourmente l'ambition de ne ressembler à personne, ni par les habitudes de la vie ni par l'expression des idées morales. Cest encore B3nron. H vient de perdre sa fille naturelle nonûnée Allegra et voici comment, à la suite de cette catastrophe, il écrit à Thomas Moore :
Est-ce que toos concevez le sentimeiit paternel ? Quant à moi je trouve que c'est un mot vide de sens.
Affectation pure ! Son désespoir avait été profond. La veille encore il versait des larmes amères.
Le désir déréglé de l'extraordinaire renverse l'esprit de bien des gens ; à force de vouloir passer pour des intelligences rares ils perdent jusqu'au sens commun. Se distinguer à tout prix du reste des hommes
par Pexcès de la manière de dire ou de faire, voilà Punique motif de tant d'extravagances dont on voudrait aller chercher fort loin la déterminante et qui n'ont d'autre origine qu'un transport de vanité, à l'état suraigu. Chez certains auteurs cette passion de l'inouîsme tourne en délire.
C'était la maladie du Père Hardouin.
En effet, le trop orgueilleux Jean Hardouin, qu'on a surnommé le Père Etemel des Petites maisons^ peut être considéré comme le type par excellence de cette monomanie. Doué d'un esprit fort subtil, il possédait un savoir réellement prodigieux. Son édition de Pline l'Ancien l'avait fait connaître à l'Europe entière. Mais les succès qu'il obtint d'abord lui devinrent funestes, on lui prodigua tant d'éloges qu'il en perdit la tête, et le hasard ayant voulu qu'il eût maille à partir avec les autres antiquaires et traducteurs, à propos de quel-
lu Paradoxe 65
ques méprises dont Q ne voulait pas convenir, il s'exalta, il se stinnena de telle sorte que, de démenti en démenti, de contradio tion en contradiction, il finit par n'être l^ns, sur aucmi sujet, de Pavis de personne.
Sans doute, il n'est pas le seul qui ait avancé en matière d'érudition et de littérature des opinions hétéroclites. Pour ne parier que des commentaires inspirés par les œuvres d'Homère, et même pour ne donner, à ce sujet, qu'un petit nombre d'exemples, on a vu soutenir en France, en Angleterre, en Flandre, en Italie, sur la question des origines, des thèses si extraordinaires, si peu justifiables, que les négations absolues de Flavien Josèphe et de^ François Hédelin (l'abbé d'Aubignac), ou les imaginations de Constantin Koliadès sur l'identité d'Ulysse et d'Homère, ou les hardies conjectures bibliques de Gérard
66 U Paradoxe
Croèse, retrouvant à coap sûr, dans V Iliade^ la prise de Jéricho et la conquête de la terre promise, et celles de Bentley, de Vioo, de WoLP, de Max Muller, les négateurs audacieux de la personnalité du divin rapsode, ne sont rien auprès de ces suppositions-là. Voici d^abord le démonographe angevin Pierre le Loyer, sieur de la Brosse, s^obstinant à retrouver des traces de son cher pays dans la Bible et dans Homère, croyant sérieusement que la plupart des écrivains grecs n^ont pensé qu^à PÂnjou, que Pantre des nymphes décrit par le poète se rapporte aux localités situées entre Ligner oUes et Chaufour, et citant im vers de V Odyssée qui signifie évidemment par anagramme :
Pierre le Loyer, Angeyin, Gaulois» d'HiuUé.
Cest encore le philologue anglais John Bryamt faisant naître Fauteur de V Iliade à
Ia Paradoxe 67
Thèbes, en Egypte, prétendant que la fameuse cité phrygienne n'exista jamais sur la surface du globe, représentant le glorieux Aède comme un poète superstitieux qui, après avoir vieilli sur les bords du Nil, déroba dans le temple d'Isis les livres de Phantasia et, pour dissimuler son larcin transporta la scène dans la Troade en déguisant sous des noms helléniques les dieux de la monarchie des Pharaons. C'est Técrivain flamand et membre du conseil de Flandre, Grave-, employant trois volumes à établir qu'Homère est, ainsi qu'Hésiode, originaire de la Belgique et que les événements de la guerre de Troie se sont passés aux environs d'Amsterdam. C'est enfin le Napolitain Vincente Cocce imaginant du premier coup que les chants du sublime poète, loin d'appartenir à la Grèce, étaient de source italienne. En voilà assez pour témoigner que le D^ Hardouin n'a pas manqué de rivaux et d'émulés dans le
genre où il brille d'un si grand éclat Uétude du passé fit tourner bien des cervelles, et s'il allait maintenant dresser la liste complète des miUe et mille chimères où sont tombés une foule de grammairiens, d'antiquaires et de philologues par la manie de systématiser et de réformer toutes les connaissances, on resterait effrayé devant cette multitude d'aberrations.
Mais, n'importe, notre Père jésuite qui à lui seul découvrit :
Que tous les ouvrages classiques de l'antiquité, en prose et en vers, à l'exception des écrits d'Homère, de Cicéron, de Pline l'Ancien, des Géorgiçues de Virgile, des satires et des épitres d'Horace, avaient été fabriqués par des moines du treizième siècle, sous la direction d'un certain Severus Archontius ;
Que VEnHde^ œuvre authentique d'un
Ia Paradoxe. 69
bénédictin, n*étaît pas autre chose qu'une &ble inventée d'après les événements qui avaient consommé le triomphe du christianisme sur la synagogue ;
Que dans Pembrasement de la ville de Troie il fallait voir Pincendie de Jérusalem, dans le personnage d'Enée emportant ses dieux en Italie la figure de PEvangile annoncé aux Romains, et dans le développement du poème une description allégorique du voyage de saint Pierre à Rome — où, d'ailleurs, affirmait-il, l'apôtre n'était jamais allé ;
Que les odes d'Horace provenaient de la même fabrique et que la Lélagé du poète était le symbole parfaitement clair de la religion chrétienne;
Qu'Hérode, le roi des Juife, était Athénien, païen et platonicien;
Que le Christ et ses disciplel(^]^êchèreiit en langue latine;
Et que Platon, Descartes et autres philosophes idéalistes non jésuites, furent des athées :
Cet illustre Hardouin remporte sur tous les commentateurs anciens et nouveaux par son intarissable verve paradoxolo^ gique.
Oui, ce savant S3rstématématique représente bien le paradoxe moderne obstiné, fanfaron, violent, contradictoire en principe et avec préméditation, passant à Tétât dliabitude et d'usage familier, devenant une forme régulière de la littérature écrite, un moyen spéciale propagande ou si Ton veut d'appel à la réputation, et la monnaie courante, la manière propre d'un talent; le paradoxe tel que l'ont
Ia Paradoxe 71
conçu, enseigné, pratiqué, des esprits voués à l'opposition par nature et par calcul, comme Richard Savage, qui, depuis sa jeunesse jusqu'à l'âge de 89 ans ne cessa de prendre le contre-pied de toutes les idées reçues dans son pays, comme LiNGUET, Henri Heine et presque tous les écrivains dits originaux de la période contemporaine. Ni l'antiquité, ni le moyen âge ne nous le montrent sous ce caractère à la fois si net et si complexe. Subtilités d'écoles, exagérations de principes philosophiques, superstitieuses croyances, voilà bien les seules formes qu'il ait revêtues avant ces derniers siècles. Et le meilleur moyen de s'en convaincre, c'est d'en retracer brièvement l'histoire.
vn
u temps des Grecs et des Romains on se plaignait déjà de Tencombrement des auteurs. Chœrilus de Samos, au début des Poèmes persiçues^ gémit sur ce qu'il vient trop tard. Virgile, au troisième livre des GéorgiqueSy se plaint discrètement des obstacles qu'oppose la concurrence des lettres, et Tite-Live paraît comme saisi de crainte en songeant à
Lt Paradoxe 73
tant de ses < illustres » devanciers , dont il n'est parvenu jusqu'à nous ni les noms ni les œuvres. Plus d'un alors se fût écrié volontiers conune au quatrième siècle de notre ère le grammairien Donat, précepteur de saint Jérôme : Perecmt illi qui cmte nos nostra dixerunt ! Néanmoins, dans les âges classiques, on se contentait des idées générales; les meilleurs esprits ne souffraient point de revenir sans cesse sur les mêmes sujets, il suffisait que les œuvres répondissent à un certain convenu plein de mesure et de haute sagesse, vrai, simple, grand comme la nature, et le génie lui-même ne murmurait point contre cette imitation nécessaire. Les poètes les plus hardis, les plus inventifs dans le détail, les plus entraînants et les plus pittoresques, comme Aristophane, n'admettaient pas pour cela l'extravagance et ne sortaient point des conditions absolues et traditionnelles du grand art La fantaisie brusque
74 i^ Paradoxi
des caractères et des tempéraments, qui éclate en inspirations violentes et désordonnées, n'avait pas encore revendiqué sa pleine indépendance. Les philosophes pouvaient imaginer des systtoes étranges ou développer des principes déraiscmnables :
ils obéissaient encoïe, au moins pour la forme de leurs démonstrations, à des règles prescrites comme aux lois véritables du goût et de la méthode. Cest dans un magnifique langage que Platon, au sein du ThnéCy sorte d'histoire fictive de la production du monde, développe sa bizarre théorie de Pharmonie triangulaire, qui lui £ût considérer les nombres, les lignes géométriques, les abstractions mentales, comme des principes d'existence d'où dépendraient la formation des éléments, la génération des êtres, et tous les phénomènes de la nature comme des causes efficientes et réelles, d'après lesquelles le père et la mère n'engendreraient un en-
Lt Paradoxe 75
fant que pour tenniner un triangle. Cest avec une éloquence égale que le divin auteur du Phèdre s'efforce de persuader à un bel adolescent qu'il doit avoir plus d'attachement et plus de complaisance pour quelqu'un qui ne l'aime pas que pour quelqu'un qui l'aime. Cest au moyen d'une dialectique irréprochable que tels professeurs de stoïcisme, Chrysipfe et Cornu- Tus, produisaient des maximes aussi mjustes et non moins immorales qu'extravagantes; c'est d^une manière très grave et très pompeuse qu'ils exposaient des idées comme celles-ci :
n est très conyenable qu'on père épouse sa fiUe.
Tout ce qui n'est pas sage est fou, fugitif, exilé, ennemi.
76 Ia Paradoxe
Un sage par cela seul qu'il est sage est beau, même quand il est bossu, et riche, même s'il meurt de faim, et roi, même s'il est votre esclave ou le mien.
Un sage ne pardonne aucune faute ; pour lui * la compassion est sottise et faiblesse.
Toutes les fautes sont égales, tout délit est un crime.
H y a autant de scélératesse à tuer un poulet, quand on n'en a pas besoin pour son dîner, qu'à tuer son père.
Lt Paradoxe JJ
Le sage ne doute de rien, ne se repent de rien, ne se trompe sur rien, ne change jamais d'ayis, ne se rétracte jamais.
Et les Grecs qui se connaissaient en sophismes ne craignaient point de dire :
Si les dieux se servaient de dialectique, ce sejait celle de Chrysippe qu'ils choisiraient
Les rhéteurs aussi pouvaient tour à tour plaider le pour et le contre, défendre à volonté le bien ou le mal, le vrai ou le faux, le juste ou Pinjuste : ils ne s^écartaient point de la discipline des écoles; ils ne faisaient que se transmettre les arguments captieux de la sophistique. Aussi, tout en rapportant leurs, procédés, ni Âristote, ni Cicéron, ni Longin, ni Denys d'Halicarnasse ou Démétrîus de Phalère, ni Quintilien, n^ont mis en précepte Part de soute-
• J[8 U Paradoxe
nir et de défendre le paradoxe, tel que nous Pavons figuré tout à l'heure.
On connaît l'origine de la sophistique.
La philosophie grecque venait de parcourir la première phase de sa carrière, après avoir débuté par la physique générale.
Vers la fin du septième siècle s'étaient multipliées les hypothèses cosmogoniques.
Chacun des sages de Plonie, ces initiateurs, avait eu son système sur Torigine du monde ; l'un voulait en reconnaître la cause dans Peau (Thalès), un âiM^^ans Pair (ÂNAXiMÈNE, puis Diogène, éPÂPOL- LONiE, son disciple) et celui-là dans le feu (Héracute). Le dernier d'entre eux, Ana- XAGORE , allait enfin chercher ce principe suprême en dehors de la matière, lorsqu'une vive réacti(»i se produisit contre la physique sensualiste de Pécole ionienne.
A leur tour, Xénophane de Colophon et Parménide d'Elée, dédaignant Pétude des
Le Faradaxi ^^t^.
phénomènes, s'étaient efforcés d^atteindre tout d'abord la substance absolue, unique, immuable, et, partant de la doctrine de Vum et toutj leurs continuateurs Méussos de Samos et Zénon d'Elée étaient arrivés à nier d'un seul coup le changement, le mouvement et la vie. De cette diversité de doctrines naquit le scepticisme. Le doute s'éveilla sur l'impossibilité de se rendre compte de la cause, puis il s'étendit au vague de toute connaissance concernant la nature intime des choses. Pro- TAGOiUBwd'Abdère, le roi des sophistes, rinvedteur de Véristiçue ou art de la dispute, commença par déclarer qu'on peut soutenir également le pour et le contre en n'importe quel sujet; et qu'on peut même discuter la proposition qui prétend que tout est discutable. Gorgias de Leontium se fit fort de démontrer: !<> que rien n'existe; 20 qu'en admettant qu'une chose existerait nous ne pounims la connaître; 30 qu'en
Lt Pmrmdêxt
sopposant par extraordinaire que nous oonnaitrioos ce qui existe nous ne pourrions le £ùre connaître ans antres. Et wptks eox MtTRODORS de Chio, Bùstias d'Elis, Prodicus de Céos, THRAsntiiQnE de Chalcédoîne, Càluclès, Diagoras l*Athéb, Crctias, Agathon, Polos d^Agrigente et ALODAiiAS, hommes de mérite pour la plupart continuèrent à démontrer le caractère relatif de la vérité, comme de la vertn. Arcésilas, disciple de Théo- FHRASTE, de DiODORE, de Pyrrhon, de Cranton, et le premier maître de la seconde Académie, en vint directement à nier non seulement la science, mais encore la possibilité de la science. Les sophistes en général s'^pliquèrent à prouver que la rhétorique, souveraine maîtresse des arts, indifférente en elle-même au vrai et au &UX, permettidt de parler avec vraisemblance sur les sujets les plus contraires aux propositions communément établies.
Lt Paradoxe %l
d'employer les mêmes argmnents pour la défense d'une bonne et d'une mauvaise cause, et que les mêmes formes de lan^ gage pouvaient servir également à démontrer l'être et le non être, l'existence ou la non existence de Dieu et de l'âme , l'identité du bien et du mal. Deux frères, natife de Chio, Euthydème et Dionyso- DORE, enseignaient que nulle affirmation ne peut être un mensonge. Calliclès, dans le GargiaSy déclare que les lois n'ont aucun droit au respect des hommes intelligents, libérés des préjugés vulgaires, et ce n'était point la plus hardie des assertions de la sophistique.
Les attaques redoublées de Socrate et de Platon avaient discrédité profondément ces artistes de l'éloquence. Mais au temps de la domination romaine, sous les empereurs, le nom de sophiste reprit une signification honorable; les rhéteurs affluèrent.
et ces nouveaux venus renchérirent sur les procédés de Gorgias et de Protagoras.
Multipliant à tout propos les disputes inutiles, les vaines surprises de la dialectique, ils recherchaient de préférence les sujets les moins relevés et trouvaient qu'il y avait plus de mérite chez un orateur, en raison de la difficulté, à faire le panégjrrique de la Fièvre, de la Surdité, de la Goutte, à parler en de très beaux termes de la Marmite ou du Vomissement qu'à célébrer Jupiter ou Achille. Dès l'origine, dans la société grecque, les philosophes et les rhéteurs se voyaient avec peu d'estime et de sympathie. Les héritiers des dialecticiens d'Elée, par exemple, ne supportaient pas facilement les jongleurs littéraires de l'école d'Isocrate, les trop brillants successeurs de Coras et de Tibias.
Pendant des siècles, ils voulurent rester séparés. Mais à la longue ils furent bien obligés de s'entendre; car ils s'emprun-
Li Paradoxe 83
taient mutuellement leurs procédés, et la rhétorique entrait de force dans la philosophie. Sous l'empire, lorsque le stoïcien Attale, exagérant encore la doctrine du pythagoricien Sotion sur Pabstinence complète des viandes, affirmait non sans une certaine morgue qu'avec un peu de pain et de bouillie on pouvait être aussi heureux que Jupiter; lorsque le fortuné Sénèque écrivait sur des tablettes d'or l'éloge de la pauvreté, et quand Démétrius le Cynique s'écriait à la face des puissants, dont il recherchait les persécutions, qu'il n'y a rien de plus malheureux que de ne pas connaître le malheur : ces grands moralistes n'étaient point si dédaigneux des contrastes de mots et d'idées que recherchaient avant tout les sophistes. Souvent les philosophes et les rhéteurs traitaient des sujets semblables et se servaient des mêmes argmnents. Tantôt, spéculant à plaisir, moins pour éclairer les âmes que pour rivaliser
^4 I^ Paradoxe
ensemble de dextérité dialectique, sur les actions humaines, ou sur les motife de ces actions, ou sur les conflits qui s^élèvent entre nos devoirs, les uns et les autres s'écervelaient à débattre en forme les cas de conscience les plus compliqués.
Un fils doit-il dénoncer son père, yoleor de deniers publics?
Peut-on donner en paiement de la fausse monnaie qu'on a reçue soi-même ?
Vendant une maison malsaine, sommes-nous tenus de la déclarer pour malsaine ?
Car les ântipater et les Diogène de
Babylone avaient de loin précédé les casuistes du catholicisme, et telle question, par exemple, de l'honnête jésuite Filliucius, restée fameuse, autant à cause de la singularité de la circonstance que de l'imprévu de la réponse, — à savoir :
Celui qui s'est fatigué à poursuivre une fille, ad msequendam atmcam, est-il obligé de jeûner? — Nullement...
Cette question mirifique ne présentera rien en soi de plus extraordinaire que le très rare sujet de scruptile proposé par
SÉNÈQtJE :
Si un homme, ayant perdu ses deux bras à la guerre, surprend sa femme en flagrant délit d'adultère et ordonne à son fils de la tuer, que doit faire le fils ?
Tantôt, éplucheurs infatigables de syllogismes, curieux avant tout de se sur-
monter mutuellement à force de combinaisons ingénieuses, ils se complaisaient à Penvi dans Pexamen d^une foule de menus problèmes qu'ils savaient, à l'avance, chimériques et insolubles. Chez le grave Taxjrus, nous rapporte Aulu-Gelle, il arrivait maintes fois qu'à l'heure du dîner, entre un plat de lentilles et une courge coupée en morceaux, on discutait des questions du genre des suivantes :
Qaand peut-on dire qu'un mourant se meurt ?
Est-ce quand il est mort ou quand il est encore en vie ?
Quand peut-on dire qu'un homme assis se lève ? Est-ce quand il est déjà debout ou quand il est encore assis ?
Est-il possible à l'homme de rire à gorge dé-
ployée et de pleurer à chaudes larmes tout à la fois?
Entre la poire et le fromage, ils prenaient plaisir à développer de ces théories spécieuses :
Le jambon désaltère ; car le jambon fait boire, le boire désaltère ; donc le jambon désaltère.
Ou bien ils se délectaient avec un charme extrême, les ingénieux abstracteurs de quintessence à reprendre, non sans dépense nouvelle de démonstrations subtiles et beaux renforcements, de preuves énigmatiques, certains des sophismes les plus célèbres des Grecs.
V Le tas de blé : un grain de blé ajouté à un autre grain ne fait pas un tas; un autre grain ajouté ae le fait pas non plus , et ainsi de suite ; donc on ne fera jamais un tas de blé avec des grains de blé;
2° Le chauve : en ôtant un cheveu à une tête garnie de cheveux, on ne rend pas un homme chauve ; en en ôtant deux, trois, pas davantage ; donc on peut lui ôter tous les cheveux de la tête sans le rendre chauve ;
3® L Electre : Electre, fille d'Agamemnon, connaissait et %cl même temps ne connaissait pas Oreste; car, en présence d'Oreste encore inconnu, elle sait qu'Oreste est son frère; mais elle ignore que celui qui est là est Oreste.
Les plus sérieux raisonneurs, comme Favorinus, qui se fit par gageure le panégyriste de la laideur, ne détestaient point d'aborder quelques-uns de ces sujets ridicules {infâmes tnateriœ)^ tant ils avaient alors de vogue dans les écoles de rhétorique.
vm
ES savantes frivolités de la sophistique païenne, nous les retrouvons florissantes en plein moyen âge chrétien, au sein des écoles. Bizarre contraste ! Alors que l'Eglise absorbe en elle toute influence et tout enseignement, alors qu'il n'existe d'autre règle générale que la loi d'une croyance parfaite et soumise, les libres fantaisies de la discussion semblent
n'avoir pas de limites. Rien n'arrête nos courageux dialecticiens; armés du triple syllogisme ils s'attaquent de préférence soit aux mystères les plus impénétrables, soit aux sujets les plus épineux. Que de longues et vaines discussions, par exemple, soulevées par les docteurs Thomistes, Albertistes, Scottistes , à propos du thème ridicule auquel ils avaient réduit la question de la préexistence de Dieu :
L'œuf a-t-il existé avant la poule ou la poule avant l'œuf?
Avec quelle intense application de leur esprit, avec quel sérieux et quel scrupule, les Comificiens, les compulseurs d'arguments cornus, ne se prenaient-ils pas à discuter des énigmes de cette importance :
Le porc qu'on mène au marché est-il tenu par le porcher ou par la corde ?
Ou d'horrifiques problèmes, comme celui-ci :
La chimère bourdonnant dans le vide ne pourrait-elle pas dévorer les secondes intentions?
Que Rabelais assure avoir été débattu douze ou quinze semaines par un concile I
Combien d^efforts malheureusement très inutiles on dépensa pour expliquer les unîversaux, les formes séparées, les matières premières, les quiddités, les eccéités, ou les formalités! Les luttes d'école, aux douzième et treizième siècles, ne passionnaient pas moins que les tournois. On poussait l'amour de l'argumentation à un degré de raffinement et de subtilité vraiment inconcevable. C'est ainsi que, prenant pour base cette règle élémentaire de la langue latine : deux négations valent une affirmation, les scolastiques jouaient sur des né-
gâtions tellement compliquées qu'il fallait se servir de pois et de fèves pour en constater le norabre et décider si la proposition était négative ou affirmative. Voyez les thèses impossibles^ les Quœstiones logico'
' les^ naturales^ foliacés ^ impossibiles ^ du docteur Siger de Brabant, ce grave pro-
.fesseur de la rue du Fouarre que le Dante estima si haut, cette voix éclatante de la vieille controverse, comme dit Victor le Clerc : elles se déroulent avec une logique infernale. Tantôt, pour l'instruction des étudiants en théologie, adcommunem sociorum utilitatem , il argumente contre Pexistence de Dieu, tantôt il plaide contre l'imputabilité des actes humains. Dans la cinquième de ses propositions, il renouvelle tout le pyrrhonisme et prouve qu'il n'y a en ce monde que des apparences et des songes, simulacra et sicut somnicy in çuiàus non sumus certi de existeniia cUicujus re^y etc.
Quelques-unes de ces thèses sont simple-
ment bizarres et puériles, la troisième entre autres où il prétend que la guerre de Troie dure toujours sous prétexte qiielle a sa place dam le temps et que le temps dure encore :
aussi forte sera la dialectique de ce prédicateur du seizième siècle disant que le monde ne saurait remplir le cœur de r homme par la raison que le monde étant rond et le cœur triangulaire ^ un rond inscrit dans un tfiangle ne le remplit peu.
Mais, de fait, à quoi servait tout Pattirail de nos bateleurs d'école? Après l'objection arrivait inévitablement la réfutation, et, dans le développement de leurs propositions implicites et explicites de nouveaux syllogismes venaient toujours pour renverser les premiers. Stérile exercice de l'intelligence qui en proposant des doutes sur toutes les questions semblerait donner à croire qu'elles sont toutes également problématiques I Cependant il faut le signaler comme un effort et une dépense d'esprit
Après avoir jeté un rapide coup d'œil sur les étrangetés voulues, cherchées, combinées d^avance, du moyen âge scolastique, une tentation vient à Pesprit, la curiosité s'accroît, et l'on voudrait par contraste en relever une à une les si nombreuses excentricités involontaires. Certes il y aurait à récolter d'amples moissons d'erreurs et de préjugés à travers ces époques naïves où le miracle passait pour 1q fait le plus ordinaire et devenait en quelque sorte l'explication la plus naturelle des choses inexpliquées. Seulement on risquerait fort de s»'engager là dans une terrible digression. Voyez plutôt D'abord il faudrait s'essayer à faire tenir en un seul tableau l'érudition fantastique du temps des trouvères et la physique et la cosmographie abracadabrantes des auteurs de Miroirs, de Trésors, d'Images du monde. IL y aurait ensuite à recueillir tous les plus singuliers commentaires d'une foule d'intelligences crédules sur le sym-
bolisme déjà passablement merveilleux des Pères de l'Eglise : Clément, Origène, Tertullien, Lactance, Amobe, Augustin, Ambroise, qui tour à tour et d'un commun accord avaient fini par constituer une sorte
d'histoire naturelle sacrée pour les besoins du culte. On ne saurait négliger non plus les impossibles rêveries du trop prolixe
Albert le Grand et les amplifications du firanciscain Barthélémy de Glainvil sur les vertus mystérieuses des végétaux, des pierres et des animaux. Dans ce cadre enfin devraient trouver leur place les capricieuses explications de la nature des êtres que nous apportent, à l'imitation d'Epiphane et d'Isidore de Séville : Philippe de Thaun, Guillaume le Clerc de Normandie et Richard de Fournival; puis les merveilleuses recettes que nous fournissent sur les propriétés attribuées aux gemmes le traité de Marbode et nombre d'ouvrages sortis de la même source, codes anonymes
de minéralogie médicale et phylactérique, collections de talismans, livres de médecine populaire ou lapidaires mystiques. £t naturellement cette revue des fantaisies de la science d^autrefois ne saurait s^arrêter là : il conviendrait de la poursuivre jusqu'aux limites extrêmes du seizième siècle, jusqu'au terme de cette période originale et confuse, que trouva si propice l'imagination des démonographes (Sprenger, Del Rio, de Lancre, Boquel, le Loyer, Hédelin), où tant d'ingénieuses théories furent exposées sur les phénomènes de l'action lointaine des astres, sur le système des correspondances qui s'établissent entre le ciel et la terre, puis entre la terre et l'homme (Léonicus Thomjeus, Jérôme Cardan, Oswald Crollius, Cremonini, Campanella) et sur le fameux principe des ressemblances duquel sortirent, comme autant d'accessoires de l'astrologie, la physiognomie, la métoposcopie, la chiromancie, la podo-
mande et autres spéculations merveilleuses se rattachant toutes à cette même et unique formule : la constitution de l'homme n'est que l'image de la constitution de l'univers. Mais alors ce ne serait plus un alinéa, un paragraphe, une portion de chapitre ni même un chapitre entier à écrire ; ce serait la matière d'un livre à faire. Rentrons bien vite dans notre sujet Le paradoxe proprement dit n'a riâi de connexe avec les préjugés populaires, les divinations occultes, et les quatrains oraculaires
des NOSTRADAMUS.
UL terrain n'aura été plus favorable à la culture du genre burlesque et de la littérature facétieuse que le sol de I'Italie.
L'Espagne fut le climat privilégié du sophisme théologique, croissant de pair avec les libertés de son génie picaresque.
A bon droit revendique-t-elle les noms du
fameux Molina, cI'Escobar, de Valentia, des HuRTADO, de Castro Palao , d' Azor, de ViLLALOBOs, de Suarez, Sanchez, Hen- RiQUEZ, Fagundez, les piliers de la casuistique obligeante et accommodante, les doctes théologiens et absolveurs des cas de conscience, si habiles à mettre d'accord les intérêts du monde et les exigences du culte, la corruption grandissante des hommes et les lois rigides de la morale, à purifier l'intention après l'action commise, à corriger le vice du moyen par la pureté de la fin, à rendre presque légitimes et défendables, à force d'interprétaticMis pointilleuses et d'arguties, des maximes terriblement élastiques sur l'art de conserver les apparences du bien en faisant lemal^ d'employer les restrictions mentales comme une manière innocente de fausser ses engagements, et enfin de rester dévot, en commettant quelquefois le mensonge, le larcin, la calomnie et l'homicide.
loo Le Paradoxe
^Allemagne passe, à bon droit, pour être la terre classique des billevesées abstraites, des songes creux et des chimères philosophiques. « La Providence, disait un compatriote de Klopstock, a donné aux Français Pempire de la terre, aux Anglais celui de la mer ; aux Allemands celui de l'air. » C'est qu'en effet la plupart de leurs génies et de leurs créations vivent dans l'élément des rêveurs et des oiseaux du cieL A l'Allemagne appartiennent bien les visions apocalyptiques de Jacobus Bœhme, le Phi" losophus teutonicus qui considérait ses absences ultra-terrestres comme l'illumination immédiate du Saint-Esprit; — les élucubrations oraculaires et sybillaires de Ha- MANN, intitulées de façon extravagante :
Mémoires de Socrate pour P ennui du public; Apologie de la lettre H; V Esthétique dans une noix; Golgotha et Schlebhmm; le grand Hamann, le Mage du Nordy « profond comme le ciel, a dit prétentieu-
Le Paradoxe loi
sèment Jean-Paul, avec ses nébuleuses mystérieuses qu'aucun œil humain ne pourra résoudre ; » — les inatàsmes prémédités de RiCHTER, l'auteur inimitable du Titan, qui déclarait prendre autant de soin pour rendre son œuvre obscure, inintelligible aux profanes, qu'un autre en eût pris pour l'embellir et pour la simplifier ; qui se vantait, se glorifiait d'inquiéter perpétuellement le lecteur, de tenir sans cesse sa^ curiosité en suspens, de lui infliger au moins une dizaine de persécutions différentes, à l'heure, et dont les dénominations fantasques des parties séparées de ses livres le disputent en extravagance à celles d'un fou .littéraire de notre siècle lequel ayant composé un drame sans analogue au monde : Semiramis Trisniégiste (trois fois grande), en avait ainsi partagé les actes : Journée de Dieu en cinq coupes d^ amertume* En Allemagne encore virent le jour cette légion de philosophes pessimis-
I02 Le Paradoxe
tes, les commentateurs impitoyables de la dure maxime de Cakya-Mouni : « Le mal, c'est l'existence ; » et des sombres conceptions du boudhisme :
ScHOPENHAUER, qui veut l'anéantissement de la race humaine par l'extinction de l'amour, par la supression absolue du conunerce sexuel devant tarir le flot des générations, par l'ascétisme universel; — Hartmann, qui, lui aussi, proclamç la déraison du vouloir-vivre, mais qui, dépassant les conclusions de son maître, étend cette nécessité de la délivrance finale à tout le globe, et demande la libération du monde par sa destruction volontaire, complète, simultanée, par une explosion gigantesque, à l'aide de tous les moyens de la science, par le suicide cosmique , suicide absolu, sans réveil possible, où l'on verrait le cosmos entier s'évanouir avec ses archipels, ses nébuleuses, ses
mondes en formation, et Puni vers tomber en poussière dans le cercueil où Phomme se serait volontairement couché ; — Frauenstadt, Taubert, Julius Bahnsen, les logiciens à outrance d^une même affection cérébrale et littéraire, dont le principe est la haine de la vie et le terme l'étemelle mort ; — et, au-dessous de ces graves penseurs, le conseiller Weinhold, le trop cruel traducteur de Malthus, qui, renchérissant sur son modèle, propose la castration largement opérée comme l'indispensable remède à l'excès de la population.
La Grande-Bretagne, où toutes les originalités de caractère ont leurs coudées franches, où tout un chacun peut, à son heure et à sa guise, enfourcher son hobby' harse et le conduire comme il lui plaît; VOld England est le pays par excellence de l'excentricité.
I04 Le Paradoxe
L^Amérique, à rencontre d^une civilisation d^ommes d^affaires, orgueilleuse de son bon sens pratique, basée sur trois siècles de science positive, d^action industrielle, de mise en œuvre commerciale, financière, économique, aura pareillement connu toutes les exagérations imaginables du laisser-dire individuel se manifestant en liberté par toutes les voies du journalisme, de la littérature humoristique et de la prédication. Les divagations théologiques en première ligne s'y seront épanouies avec une abondance, avec une fertilité sans pareille, chacun voulant s'instituer pour son propre compte son inspirateur et son juge. Là, pas de contrôle intellectuel dont on reconnaisse, en doctrine, le caractère dominateur ou l'influence exclusive. « L'Américain est indépendant, un charpentier se croit aussi sage, aussi capable de décider qu'un historien, un critique, un philosophe ou un théologien de profession... »
Joignez à cela ce que M. Taine appelle un certain fonds de folie mystique, une disposition spéciale de tempérament, à prêcher, discuter, s'exalter, et l'on s'expliquera vite que tant d'idées bizarres aient pu naître, qu'elles aient pu rencontrer tant d'applaudisseurs ou d'adhérents au Nouveau-Monde, où les sectes se dénombrent par centaines. Dans ce pays, seul, avait chance de se produire naguère et de prospérer pendant un demi-siècle, l'étrange religion du mormonisme, fondant une société sfir l'ignorance du public, sur l'asservisseiùent des sujets, sur l'abaissement des femmes, et trouvant néanmoins une multitude d'adeptes pour admettre comme articles de foi :
Que les os des anciens Indiens sont ceux des Israélites ;
Que l'ancienne Amérique fut colonisée par les dix tribus d'Israël ;
Io8 Le Paradoxe
des littératures, on est bien obligé de reconnaître que la France, — à son avantage ou non, — est la vraie patrie du paradoxe.
On Ta dit avant nous, Pesprit français, plus amateur des idées brillantes que des idées justes, y est enclin par nature, notre tempérament nous y entraîne, la langue nationale s'y prête avec sa souplesse habituelle et la majorité du public l'accueille de préférence. Du reste il ne fleurit pas toujours avec la même luxiuîance dans notre heureuse contrée : on l'a vu traverser des phases très inégales ; et c'est de nos jours qu'il est arrivé à son plein épanouissement.
Au dix-septième siècle, malgré les hardiesses sceptiques de La Mothe Le Vayer dont les opinions se résumaient dans ces deux vers espagnols :
De las cosas mas seguras La mas segura es dudar,
c'est-à-dire : des choses les plus certaines, la plus certaine est le doute; malgré les audacieuses critiques de Pierre Bayle, ce précurseur de Voltaire et de Hume voyant partout rafBrmation et la négation, le pour et le contre, Passertion et la difficulté, la théorie et Tobjection, et se réfugiant dans un que satS'jef universel; en dépit des trop ingénieuses subtilités de la casuistique, grâce auxquelles on pouvait travestir jusqu'au sens naturel de chaque mot, et des chimères du quiétisme sur l'impossible amour de Dieu et sur la doctrine des parfaits ; en dépit du paradoxe obstiné de Malebranche sur la vue en Dieu des corps qui nous environnent, des utopies de Fénelon concernant la religion, la politique et la philosophie, voire même des rêveries du Père Hardouin ou des imagi-
I lO Le Paradoxe
nations baroques de Cyrano de Bergerac, dont V Histoire de P Etincelle promettait d'être un corollaire tant précieux de V Histoire comique du Soleil et de la Lune^ si la main d'un voleur ne l'avait dérobée à la postérité; — au dix-septième siècle, disons-nous, l'esprit de discipline règne en souverain maître sur les intelligences, dans tous les ordres de la littérature, et l'esprit de liberté n'a pas encore rompu le parfait équilibre où voudraient se maintenir la raison et l'imagination. Au temps de Voltaire et de Diderot il n'en est plus ainsi. Une nouvelle puissance vient de naître, qui s'appelle l'Opinion publique. Chacun prétendant avoir désormais sur toutes choses son mot et son jugement, le système de contradiction passe à l'état d'habitude courante. Les tendances de l'époque sont essentiellement agressives et sceptiques. Une année de novateurs s'écoule par toutes les issues du siècle. Il n'est pas une seule idée qui ne soit reprise sépa-
Le Paradoxe m
rément, discutée, niée, remuée, bouleversée. On assiste à Pébranlement imiversel du monde moral. Sans doute le dix-huitième siècle fit pénétrer bien des idées généreuses au sein de la politique et de Péconomie sociale; il étendit et exhaussa la puissance des lettres; par l'ardeur de son génie analytique il contribua, dans ime foule de directions, à l'avancement des connaissances ; enfin il prépara largement la moisson scientifique de notre âge. Mais aussi combien de chimères systématiques n'a-t-il pas enfantées ! Que d'exagérations dont il s'est rendu responsable I
ir
EAN- Jacques Rousseau, Diderot, Mercier, Linguet, tiennent le premier rang parmi les raisonneurs excessifs d^alors.
Jean-Jacques, a ce fou du grand genre, »
comme l'appelait Buflfon, aurait pu passer pour le roi des sophistes.
Renverser les lois et les maximes
De toute société, Aux beaux arts imputer tous les crimes,
Dégrader l'humanité, Des Iroquois préconiser la vie, Confondre les états et les rangs,
Etouffer les talents.
Voilà sa philosophie.
A-t-il suggéré vraiment beaucoup d'idées neuves ?
A-t-il créé beaucoup de théories ? Non, certes. Mais en reproduisant les mêmes dilemmes de cent manières il savait leur commimiquer ime force étonnante. Il débuta par ime diatribe générale contre les lettres, la philosophie, les sciences, les arts et le progrès. Voici deux échantillons des idées qu'elle renferme :
L'état de réflexion est un état contre nature et l'honmie qui médite est un animal dépravé.
n y a cent à parier contre un, que le premier qui porta des sabots, était un homme punissable, à moins qu'il n'eût mal aux pieds.
Rousseau n^aura été ni le premier ni le dernier à soutenir cette thèse contre le perfectionnement de l'intelligence. Au n« livre des Essais de Montaigne on peut voir la liste des philosophes grecs et latins qui ont avancé des opinions analogues.
Erasme, dont PéruditTon était immense, s'est amusé, dans X Eloge de la Folie^ à donner la place d'hcHmeur aux ignorants. En 1527, Corneille Agrippa, qu'on appelait à cause de l'étendue de ses lumières le Trismégiste^ déploya des connaissances prodigieuses pour démontrer que le souverain bien consiste à ne rien savoir. En 1545 parut, sous le nom ^ Opsitnathls ^ im opuscule spirituel du genre des paradoxes d'Hortensio Landi et de Charles Estienne,
OÙ Pauteur prenait pour texte de plaisanterie le sujet que Jean -Jacques Rousseau devait, deux cents ans plus tard, traiter sérieusement Au dix-sepdème siècle, sans parler de Pévêque Godeau et de son discours contre l'éloquence qui n'est qu'un jeu d'esprit, le poète italien Tassoni, dans son livre des Pensées^ décrie systématiquement l'influence générale des lettres. Du temps de Rousseau, milord Bolingbroke déclarait d'ime manière formelle qu'il y aurait plus de savoir et de sagesse parmi les honmies s'il y avait moins d'érudition et de philosophie. Mercier allait plus loin : il affirmait que l'instruction est la peste du genre humain. Swift, dans le Conte cPun tonneau j cette satire de toute science et de toute vérité, et SÉNANCOxmT, dans les Rêveries sur la nature primitive de Phomme^ cmt des conclusions de cette sorte. De nos jours, Herbert Spencer a repris très au long la théorie même de Jean-Jac-
Ii6 Le Paradoxe
ques Rousseau disant qu^il ne faut rien attendre des connaissances pour le progrès de la moralité, et cette autre, corrélative de la première, quMl faut laisser le progrès s'opérer de lui-même par la sélection naturelle. Enfin on pourrait dire que XAne de Victor Hugo est un véritable pamphlet contre la science. Mais nul écrivain n'apporta dans les développements de ce thème sophistique autant de force, d'éclat, de vivacité, de chaleur, de personnalité, que Rousseau. Et cela, bien qu'il fût redevable de nombreux emprunts à Malebranche, à Crouzas et à Morelly. ^
Trois ans après, avec le Discours sur Pinégalité des conditions ; c'est la société tout entière qu'il malmène; il ne prétend à rien moins qu'à reconstruire l'homme primitif par les secrètes lumières de la raison. Dépassant de loin les inventions du père BuFPiER qui, dans son Cours des
Le Paradoxe II7
sciences^ avait célébré la félicité de Pétât sauvage à rencontre des vains assujettissements de la politesse^ il prend résolument pour idéal cet état de nature purement imaginaire où l'homme n'aurait ni parlé ni pensé. Hobbes, le défenseur conséquent de la tyrannie, avait déclaré que les animaux, comme les abeilles et les fourmis, par leur instinct propre, sont plus sociables que l'homme. Un certain Mac- Mahon, l'auteur peu connu de V Essai sur la dépravation de la nature humaine y exagérant encore cette philosophie déjà si absolue, établissait positivement : i» que l'homme est en hostilité nécessaire contre tout ce qui existe ; 2» que si chaque père le pouvait, il tuerait son fils; 30 que si chaque fils le pouvait, il tuerait son père; 40 que si chaque roi le pouvait, il tuerait tout son peuple. Jean-Jacques pousse à bout la théorie de l'un et aboutit presque aux conclusions de l'autre. H représente
Ii8 Li Paradoxe
Pétat de société comme ayant été la cause unique de tous les maux et de tous les crimes, lance ses anathèmes contre la dvilisadon, et aspire à la vie barbare.» Là, du moins, comme dit le poète anglais Tenny- SON, son disciple, les passions délivrées de leurs entraves auront un but et de Fespace pour retirer 1 There the passions cram^d no longer shall hâve scope and Breathmg' space,
Rousseau était en trop beau chemin pour s'arrêter. D écrivit le Contrat social^ auquel le moiadre reproche qu'on ait pu faire, c'est de favoriser le communisme en ruinant le principe de la propriété ; il porta l'utopie dans le roman de la Nouvelle'Héloîse y aussi faux par le but moral que par l'expression des sentiments; et pareillement dans V Emile où, pour élever un enfant, il voulait refondre toute la société, où sur tous les points de l'éduca-
tion il apporte de continuels démentis à la nature, à Fusage, à la raison :
Tout est bien, sortant des mains de l'Âutear des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme.
L'homme en inventant l'acclimatation, fait dégénérer la nature.
La science et l'industrie ne créent que des difformités, des monstres.
Voilà, n'est-il pas vrai, une belle collection d'idées fausses, dans l'ensemble et dans les détails ?
Mais comment pouvait-il en être autre* ment chez cet homme qui ne raisonnait que par imagination et ne construisait des sys-
I20 Le Paradoxe
tèmes que par instinct! De froid ou de glace, Jean-Jacques ne connaissait pas de juste milieu. Sa fougue remportait naturellement au delà du but sans qu'il pût s'en défendre. Il ne fut jamais en sa puissance de s'animer avec modération, et toute pensée chez lui sortait de l'émotion et de la fièvre. Du reste cette disposition particulière de son tempérament convenait si bien à ses ambitions littéraires ! H voulait d'abord frapper, étonner le lecteur, saisir le succès plutôt par l'outrance que par la justesse des idées, quitte à revenir ensuite en arrière, à s'amender, à se corriger luimême dans^ des pages contradictoires. £n effet, presque toujours il modifia graduellement ce que ses premiers raisonnements, sur un sujet ou sur un autre , avaient de trop rigoureux : par des commentaires ou des remaniements tardifs il a transformé presque entièrement l'aspect de chacune de ses thèses. L'inconséquence et l'illo-
gîsme furent très profitables à Jean-Jacques Rousseau.
Diderot, lui aussi, réunissait tous les contrastes dans sa manière d^écrire et dans son caractère. On pourrait dire qu'il fut le type littéraire le plus original du décousu et de la témérité. Capable de défendre avec autant de force, de verve, d'exaltation, d'éclat, l'erreur et la vérité, il se jetait continuellement d'un pôle à l'autre de la pensée; suivant la sensation présente où l'humeur du moment il subissait des métamorphoses surprenantes. Un jour, défenseur de la raison, il perçait à jour les vues spécieuses de tel ou tel de ses contemporains ; le lendemain, venait-il à s'engouer du caprice le plus bizarre, aussitôt, dans une improvisation ardente, il le poussait pour son propre compte jusqu'aux bornes ultimes du chimérique. Le matérialiste Diderot combattit très vive-
122 Lt Paradoxe
ment ces divers sophismes du sensualiste Helvétius :
L'éducation seule fait toute la différence entre des individus à peu près bien organisés.
Les vrais, les seuls précepteurs de notre enfance sont les objets qui nous environnent et le l\ja8ard.
L'amour des talents est fondé sur l'amour des plaisirs physiques et surtout sur celui des fenmies.
Sans passion, point de besoins, point de désirs; sans besoins et sans désirs, point d'esprit, point de raison.
Mais lui-même, — outre son fameux Paradoxe sur le Comédien se résumant à dire
qu'un comédien joue d^autant mieux son rôle qu'il y met moins de passion, de sensibilité, d'émotion personnelle, — que d'affirmations extrêmes n'a-t-il point semées à travers ses romans, ses lettres, ses traités de philosophie, de science et d'éducation 1
 de certaines heures il se posait en ^ôtre de la vertu. s'exaltait, dans ces moments, à l'idée d'im théâtre sérieux et honnête, de la comédie faisant l'office de la morale en action, de l'art dramatique ayant charge d'âme et se tournant en sermons dialogues. Car voilà bien le théoricien du Phre de famille. Mais toiunez la médaille, vous retrouvez l'auteur de la Religieuse et des Bijoux indiscrets. On sait jusqu'où va le libertinage d'imagination d'où sortirent ces deux livres. Dans le Supplément au voyage de Bougainville Diderot se montre encore plus hardi peutêtre , car il y prêche l'union libre comme
124 ^ Paradoxe
Pidéal des rapports humains. H ne fait pas difficulté d^écrire que « ce serait une vertu comme la continence, qui elle-même serait le premier des crimes contre la nature s'il pouvait y en avoir. »
Dans le Rêve de d^Alembert^ il réduit la morale à cette unique loi
Tout ce qui est ne peut être ni contre nature ni hors de nature.
La contradiction était inhérente à la nature de Diderot. Il n'y pouvait échapper, et cet homme qui remua tant d'idées et fut en bien des cas un initiateur si puissant, n'eut jamais la force nécessaire pour établir l'unité dans sa vie intellectuelle et morale. Ce serait donc folie que de lui demander un compte sévère, au nom de la logique, des utopies nombreuses qu'il caressa tour à tour. Soumis à tous les caprices de l'imagination et des sens, il n'écri-
Lt Paradoxe 125
vait que pour débarrasser son cerveau du trop plein des idées qui, dans cette fournaise, tourbillonnaient perpétuellement, n inventait, produisait, oubliait, puis recommençait, et la mobilité de son humeur faisait son originalité. Déraison et génie, enthousiasme et fanatisme, bon sens et paradoxe, ce fut Diderot
Mercier par ses manies contradictoires sMtait acquis le surnom de singe de Rousseau, n ne manquait ni de verve ni d'esprit ; mais comme lui non plus n'écrivait jamais une ligne à froid et poussait tout à l'exagération, dramatisant jusqu'aux moindres vétilles de grammaire, il tombait constamment de la chaleur dans la violence, de l'énergie dans l'enflure, de la hardiesse dans la grossièreté, et du raisonnement original dans l'hypothèse extravagante.
Bien qu'il ambitionnât la gloire de réformer la langue et les lettres, nous avons vu
tout à rheure ce qu^ pensait de Pinstrucdon en général II n^était pas moins absolu dans ses jugements pardculiers. Avec quel dédain profond ne traitait-il point CoinBR- Nic, dont le système impossible lui faisait hausser les épaules, Locke et CoNim^LAC, qu^il surnommait méprisamment les idéoUh gués et Newton V absurde qu'il se vantait d'avoir anéanti ! En matières artistiques , il avait aussi des opinions très personnelles. Selon lui, les peintres, les sculpteurs et les graveurs ne sont bons qu'à être jetés à la rivière ; il appelle les statues à.es poupées de marbre^ et son bonheur serait de voir supprimer jusqu'aux noms des Raphaël, des Corrège, des Titien, dont les oeuvres, déclare-t-il, ont été si pernicieuses pour les mœurs. Les merveilles de l'art, considérées en bloc, ne lui semblaient rien de mieux que d'inutiles frivolités ; il estimait plus ime aile de moulin que l'Apollon du Belvédère. Personne avant lui, croyait-il.
n'avait jugé sainement de Pharmonie musicale. Le chant inaphrasé^ sans modulation et sans nuances, du rossignol lui donnait sur les nerfs, mais il se pâmait d'aise aux coassements de la grenouille, de cette fille marécageuse des fontaines, comme l'appelle Aristophane. D réhabilita le chant mélodieux du breke koax.
Toutes les idées de Mercier n'étaient pas aussi ridicules. Les esprits les plus excessif peuvent avoir des illuminations soudaines. Lorsque l'auteur de la Néologie publia VAn 2240^ rêve fii en fut jamais ^ où de lui-même il réalisait les utopies couvées par son imagination en morale, en éducation, en politique, on n'y vit d'abord qu'une folie pure. Quand se furent accomplies certaines réformes révolutionnaires on dut reconnaître. qu'il avait eu comme des velléités prophétiques.
Opiniâtre j injkmtmable ^ inflexible^ c'est
par ces trois mots que le fougueux avocat LiNGUET définissait son caractère. Immédiatement, sans hésitation^ il sMtait promis d^associer la culture des lettres à Texercice de la jurisprudàice; mais, comme il ne réserva jamais rien, ni dans Tune ni dans l'autre de ses intempérances, il trouva moyen de mécontenter tout le monde : tour à tour il fiit inquiété dans la littérature par les haines du barreau et poursuivi au barreau par des vengeances littéraires. Aussi bien quel type endiablé de la contradiction que ce »Linguet I S'il s'entremet de juger les plus illustres personnages, prenant l'avance sur les diatribes de l'Allemand Mommsen, Cicéron lui semble un orateur sans talent, un homme d'Etat sans caractère, dont la parole était vénale et l'âme commime ; il rend suspect d'adulation sourde et raffinée le grave Tacite, il le traite de « misérable écrivain; » il ravale au plus bas rang Leibnitz et Mon-
tesquieu. Ecrit-il sur la justice, les lois, les gouvernements, il renverse de fond en comble les saines traditions de Phistoire et de la politique : suivant lui, Auguste n^avait aucune bonne qualité; Trajan et Henri IV n'ont rien fait de plus que Tibère pour le bonheur des peuples. L'esclavage antique et le despotisme oriental lui paraissent le meilleur état social. D représente la banqueroute publique comme im droit de la couronne, un devoir de chaque nouveau monarque, et voici comment cet avocat parle des lois :
La société en général est contraire à la population ; les lois aident la population comme les liqueurs fortes aident l'estomac en altérant les organes de la digestion.
Les lois font pendre les voleurs, et il n'y aurait pas de voleurs s'il n'y avait pas de société.
130 Lt Paradoxe
Les lois produisent les guerres, et les guerres enlèvent une partie des habitants du monde.
A vrai dire, il se contredisait souvent.
Le même homme qui vanta les douceurs du régime asiatique, Pheureuse fortune des peuples courbés sous le bâton des janissaires ou le sabre des fnamelucks, émettait un jour cette réflexion, à propos de l'empereur Joseph II :
Sans vouer à ces malheureux qu'on appeUe rois une haine aveugle et indistincte, j'ai conçu pour la royauté une horreur qui ne finira qu'avec ma vie.
Ce grand adversaire de la liberté fut un de ceux qui par leurs vœux et leurs ouvrages contribuèrent le plus à faire pénétrer dans les esprits l'idée du renversement de la Bastille. L'inconséquence lui était fami-
Hère : on le vit, dans certains cas, soutenir alternativement deux opinions contraires et quelquefois les deux thèses à la fois.
a Linguet, dit Charles Monselet, mourut comme il avait vécu, par le paradoxe.
Ce fut un de ses paradoxes qui le dénonça et qui le tua. » En effet la fantaisie lui était venue de déclarer que le pain est une drogue meurtrière, une invention dangereuse et très nuisible. Il avait essayé de démontrer que l'esclavage, l'accablement, la bassesse en tous genres dans les petits, le despotisme, la fureur effrénée de jouissances destructives chez les puissants, sortent des mêmes sillons où croît le blé. Ce fut pour avoir mal parlé du pain que le tribunal révolutionnaire condamna Linguet à porter sa tête sur Péchafaud.
Après avoir donné les portraits en rac-
132 Lt Paradoxe
courci de Rousseau, de EHderot, de Mercier et de Linguet, considérés comme écrivains systématiques, on aimerait à compléter la série, c^est-à-dire à passer rapidement en revue ceux de leurs contemporains qu^atteignit plus ou moins la contagion du chimérique. Ce seraient Bernardin de Saint-Pierre, Pimitateur exagéré de Jean-Jacques, à propos de ce thème : la nature fait Phomme bon et Péducation le déprave; — Cartaud de la ViLATE, le négateur, trop savant pour être sincère, de la certitude scientifique; — Mably, le défenseur du communisme admis avec toutes ses conséquences; — Julien Offray de La Mettrie, ce « brave athée, » ce « gourmand célèbre, » ce médecin extravagant, ce fou qui rf écrivait que dam r ivresse y selon l'expression de Voltaire, enfin, c'est assez dire, l'auteur de la Vénus métaphysique et de VArt de jouir; — Charles Dupxns, l'adorateur
fantastique de « l'Univers — Dieu », qui prétendit avoir trouvé dans le ciel Porigine de toutes les erreurs de la terre, l'explication de toutes les difficultés des premiers âges de l'histoire, de tous les symboles, de toutes les légendes, et poussa si loin l'usage, je veux dire l'abus de l'allégorie explicative qu'après avoir trouvé des faits dans les fables, il ne trouva plus que des fables dans les faits; — Condorcet, le théoricien de la perfectibilité indéfinie de l'homme, cette chimère trop douce à croire que devaient reprendre de nos jours deux utopistes de l'immortalité :
Pierre Leroux et Jean Reynaud; — l'abbé de Saint-Pierre, l'apôtre de la fraternité universelle; — Saint-Martin, le rêveur mystique, le singulier disciple du théosophe allemand Jacob Bœhme, et les étrangers : Swedenborg le voyant, Mesmer l'empirique , Cagliostro le charlatan, et tant d'autres. Désireux d'épargner
au lecteur les analyses prolixes et les longs commentaires, nous nous bornerons à conclure par cette réflexion que, dans les derniers temps du dix-huitième siècle, l'excentricité était devenue banale, que les idées les plus étranges paraissaient déjà déflorées en naissant et que le sophisme n'étonnait plus personne.
OLTAiRE se plaignait de ne rencontrer partout chez ses concitoyens qu'extravagance et système : ce qu'il appelait du Cyrano de Bergerac renforcé. Comme le âix-huitième siècle, le dix-neuvième a fait une débauche immense de paradoxes, mais avec une diversité de formes bien autre. De nos jours des esprits
très personnels ont longuement frappé l'opinion publique par leurs idées extrêmes ou provoqué de vives surprises par la hardiesse de leurs fantaisies. Il nous semblerait fort curieux, fort intéressant, de nous arrêter à certains d'entre eux comme à des types de choix, en essayant de caractériser par quelques traits nets et rapides les côtés les plus saillants de leur physionomie morale. Joseph de Maistre, l'exagérateur passionné des doctrines de saint Martin sur la nécessité de répandre le sang humain a siège de toute impureté » ; Stendhal, l'expression la plus rafiOnée de ce matérialisme radical dont Diderot fut le poète ; Mérimée, le cruel et froid railleur; MiCHELET, l'ardent chevalier de la Vénus abyssinienne; Toussenel, le naturaliste idéal dont le regard extra-lucide découvrait tant de preuves de la supériorité des femmes dans l'ornithologie passionnelle; Veuillot, le démolisseur de réputations;
Barbey d'Aurevilly, l'apologiste très ardent de la guerre, de la vanité, de l'intolérance, des procédés inquisitoriaux, le catholique agressif, oppressif, superbe, te terrible jugeur conten^K)rain, si sévère pour les Eugène Sue, les Dumas, les Michelet, les Sand, propagateurs des gales modernes^ pour Villon et Hégésippe Moreau, des « voyous » selon lui, pour Lesage, ce pau" vre diable de Lesage^ ce chiragre de Le^ sage^ pour « l'ennuyeux » Guizot, le « poussif » Villemain, et l'insensible Goethe, qu'il appelait une fois, Dieu me pardonne, ce niais de Goethe^ etc., etc. : — ceux là, naturellement, figureraient aux premières places dans cette galerie de portraits originaux vus en enfilade. Et, pour ajouter à la décoration, certes on ne manquerait pas d'y installer, aux bons endroits, les antithèses ébouriffantes de Victor Hugo, les imaginations paradisiaques de Méry sur l'Inde, les paradoxes bibliques de
Dumas fils et les douces vemons de Gérard de Nerval, le disciple fervent des anciens thaumaturges, si versé dans la connaissance dHill Tanden et dHill le saint, d^Âsclépiodote et de Wigbodel Malheureusement le cadre où cette étude veut se renfermer est trop étroit, la place manque et il faut se résigner à ne représenter que par la plus simple énumération le paradoxe philosophique, scientifique, historique, politique, moral et littéraire au dixneuvième siècle.
En philosophie, tout à la surface, nous trouvons d'abord à glaner ces quatre ou cinq aphorismes passablement hardis et qui, sans nul doute, eussent fait brûler leurs auteurs dans les beaux siècles d'intolérance :
La seule excuse de Dieu, c'est qu'il n'existe
pas. MÉRIMÉE.
Dieu n'existe point, ou, s'il existe, despote imbécile et impuissant, bourreau de l'humanité, je le méprise. Proudhon.
Nous bifibns Dieu. Narsteau.
L'idée de Dieu est devenue aujourd'hui non moins anarchique que rétrograde.
LiTTRÉ.
Dieu est une vieille hypothèse (c'est la redite d'un mot fameux du maâiématicien Laplace), actuellement bannie du domaine de la science et à laquelle il ne reste plus qu'à porter les derniers coups.
Naquet.
Dans le champ des sciences naturelles, on composerait une riche collecte d'affirmations non moins rigoureuses mais pour
I40 Li Paradoxe
l'humanité peu consolantes. Autrefois par mysticisme on libérait le fonctiozmement intellectuel de tout lien avec les organes qui en sont le siège. Aujourd'hui par un excès opposé on confond si bien le rôle de l'esprit qui gouverne et celui du corps qui sert d'instrument qu'on arrive à ne plus voir dans la pensée qu'une sécrétion du cerveau, qu'un produit chimique. On a mis en avant sur un tel sujet des opinions fort bizarres, mais encore ne sont-elles rien auprès des théories inspirées à nos modernes anthropologistes par la recherche obstinée des gradations de la vie, ce fameux thème que Lamartine poétisait un jour, en reconnaissant, à la manière du panthéisme indien, dans les animaux les frères cadets de l'homme. Donc il n'en faut plus douter, l'homme primitif, c'est-à-dire un fils du singe descendant lui-même de marsupiaux, de lamproies, de grumeaux d'écume et de monères : voilà l'Ancêtre et les grands go-
rilles sont nos plus proches parents 1 Les heureux archéologues 1 Ils ont pu constituer les annales de ces époques infmiment lointaines dont on ne sait rien, décrire avec assurance les mœurs des peuples antéhistoriques, les diviser rigoureusement diaprés la configuration de leurs crânes en brachycéphaUsy semi'brachyciphales^ dolychocéphaleSy dolych(hbrachycéphales^ représenter sans incertitude leurs guerres, leurs chasses, leurs « voyages; » raconter positivement r^istence des mangeurs d^huîtres, puis des chasseurs de chevaux de Solutré, puis des Troglodytes, et le moment et les circonstances du fameux traité de paix des hommes avec les chiens ; enfin dépeindre jusque dans les moindres détails l'aspect des cités lacustres. Est-ce da roman ? Estde la science ? Ou plutôt quelle est la part de l'un et de l'autre?.... Glissons. Une juste prudence nous l'ordonne. Et par une égale réserve nous laisserons à de plus
142 Lt Paradoxe
experts le soin de ramener aux proportions de la vérité probable maintes et maintes hypothèses aventureuses où se sont lancés, de nos jours, bien des savants français et étrangers, Pun sur Pétemité par les astres (Blanqui), d'autres sur l'habitabilité des terres célestes, en général, et du soleil, en particulier (Arago, Flammarion), un autre sur la discontinuité de ^univers (Thomson), un autre sur l'enchaînement des corps simples (Mendeleieff), d'autres encore sur la théorie atomique, renouvelée de Descartes, sur le phénomène de l'air habité par des transparences vivantes sur la préexistence des germes, — sur mille points enfin.
Dans les ouvrages contemporains d'histoire, l'étrangeté des pomts de vue n'est pas rare. Nombre d'écrivains, subissant des influences diverses, ont abusé de l'allusion, du s)anbole, du trait fantaisiste, ou fait excès de goût romanesque, de la passion politique.
comme de l'hypothèse sans vraisemblance.
Quelques-uns ont cultivé spécialement la réhabilitation à outrance et la négation systématique. En Angleterre, on avait vu, il n'y a paj longtemps , l'auteur de Grégoire VII ^ HoRNE, se raccrochant à la thèse des Caïnistes par laquelle ces hérétiques reconnaissaient pour saints Cam, les Sodomites et en général ceux que l'Eglise condamne, on l'avait vu exalter catégoriquement Judas Iscariote. (Pareil fut l'enthousiasme de Josué Carducci divinisant Satan). En France on n'a pas été moins loin dans d'autres voies.
Sans être trop rigoureux nous pourrions critiquer plus d'un fougueux panégyriste de Marat (Alphonse Esquiros, par exemple), de CoUot-d'Herbois, des démagogues altérés de sang, et surtout plus d'un apologiste complaisant des cruels ou imbéciles Césars absous déjà en France, par Linguet ; en Angleterre, par Walter Savage-Landor; en Allemagne, par BucHOLZ, W. Kruger, Stahr,
144 ^ Paradoxe
SiEVERS et Hermann Schiller. Sans courir le risque d'être taxés d'une sévérité excessive, nous aurions quelque rais(m d'insinuer que Latour de Saint-Ybars, Lucien Double et Dubois -GuCHAN poussent un peu loin l'admiration pour cet excellent Tibère, ce délicieux Claude, ce bon Néron, et se montrent un peu bien durs pour ce gueux de Tacite, un infâme aristocrate, sans doute, qui soupirait après le retour des comices consulaires.
La perfection morale, affirme l'un, eût décrédite les Césars : il fallait des princes souillés.
Tibère, dit un autre, était une noble et généreuse nature, eine edle und gtUe natur !
Le César de Caprée, reprend celui-ci, avait de grandes qualités : il ne lui a manqué que de gagner V amitié des Romains,
Lt Paradoxe 145
Néron, poursuit celui-là, avait l'âme remplie de bienveÛlance; par humanité, il détestait la guerre ; c'est à regret, contraint par la dure nécessité qu'il régala Britannicus d'une coupe empoisonnée; c'est avec un réel chagrin qu'il ordonna la mort de sa mère ; il l'aimait au point qu'après l'avoir tuée il voulut qu'on lui donnât un bracelet qu'elle portait ; « car sa bonté native ne fut jamais étouffée, et resta toujours opprimée, captive, mais gémissante au fond du cœur. »
Selon le mot spirituel de Champagny, il fallait que ces messieurs vinssent après cinquante quatre générations deviner l'histoire que le monde entier avait falsifiée, et déterrer, à une profondeur de dix-huit siècles, le vrai Tibère et le vrai Néron que tout le monde s'était entendu pour enfouir I Mais n'insistons pas davantage. Le procès est jugé. Quant aux contradicteurs obstinés qui, jaloux de marcher sur les brisées de NiÉBxmR, le grand douteur germanique, ont
146 Lt Paradoxe
voulu transformer en pures légendes les faits les moins discutables, niant Texistence de Jésus-Christ avec autant de facilité que celle de Guillaume Tell, l'histoire des rois de Rome aussi formellement que celle des Atrides et l'existence d'Âgamemnon, ne les chicanons point : il suffit de les renvoyer au spirituel opuscule intitulé : Comme quoi Napoléon fia jamais existé. L'auteur le prouve. C'est la meilleure parodie qu'on ait faite de leurs exagérations.
En matière de critique, il n'y aurait qu'à puiser à pleines mains si l'on pensait relever tous les jugements ultra-fantaisistes portés, à notre époque, sur les personnes illustres, toutes les idées biscornues émises sur Dante révolutionnaire, sur Shakspeare dentiste, Shakspeare femme, Shakspeare- Bacon, sur Molière masque de fer, etc., etc.
En économie sociale, en politique, la
matière paradoxale n'est pas moins surabondante. L'utopie ne date pas d'hier. Dès le quatrième siècle avant l'ère chrétienne, \ Assemblée des femmes et les Oiseaux d'Aristophane ridiculisaient sur la scène les projets de républiques impossibles qui circulaient dans la société grecque. Cabet n'a pas inventé la formule du conmiunisme.
Après dix-sept siècles les Icariens ne faisaient que répéter en France ce que les nomades de la Germanie disaient aux Romains : « Les fruits de la terre appartiennent comme l'air à tous les hommes. » Maintes fois avant notre époque révolutionnaire par excellence des esprits novateurs avaient conçu dans leur imagination le plan d'un monde politique idéal, caressé le rêve d'une société parfaite où se fussent trouvés résolus pour le bonheur commun tous les problèmes de l'avenir des peuples. Dans l'intervalle de temps écoulé entre la République de Platon, cette curieuse fantaisie de
148 Lt Paradoxe,
Tesprit grec et les folles théories de ce Robert OwEN qui prétendait créer un nouvel ordre et une nouvelle volonté dans l'univers entier en fondant une éducation sans culte, un état social sans famille, sans propriété, et un peuple sans gouvernement, on avait eu : V Utopie de Thomas Mortjs, la Cité du Soleil de Campanella, la Nowvelle Atlantide de Bacon, V Argents de Barclay, VOceana d'HARRiNGTON, dont les généreuses rêveries furent comme le préambule de la création de Philadelphie par William Penn, ce Don Quichotte enchanté de la tolérance, V Histoire des Sévor rambes de Vaïrasse d'Alais, la Salente de Fénelon, la Polysinodie de l'abbé de Saint- Pierre, et la Synarchie européenne du marquis de Saint -Yves. Mais c'est au dixneuvième siècle, c'est en France, que s'épanouissent avec le plus d'exubérance et de fécondité les systèmes utopistes, les uns et les autres provenant d'une seule et
même erreur de principe : vouloir découvrir une société qui vaudrait mieux que les êtres qui la composent, un tout qui vaudrait mieux que ses parties. Car ils sont unanimes à rendre la civilisation responsable des fautes de l'individu et à supprimer le devoir personnel pour mettre tout à la charge du devoir social. Voyez conmie se succèdent :
Les théories absolues du vaniteux Henri de Saint-Simon, de Brazard, son meilleur disciple et du Père Enfantin, ce grand prêtre d'une religion nouvelle, concluant ensemble à l'abolition de l'héritage, à la suprématie des industriels, à l'émancipation complète des femmes ;
Les imaginations de Charles Fourier, qui nous transporte en plein rêve avec ses impossibles théories des créations successives, du mariage en septième période,
avec ses distinctions phâlanstériennes de favoris et favorites, géniteurs et génitrices, époux et épouses, avec sa prodigieuse statistique des transformations des âmes ;
Les débordements humanitaires et panthéistes de Pierre Leroux, le Jérôme Cardan du dix-neuvième siècle, croyant à la cabale, aux nombres, à la métempsycose, au circulus ;
La folie majeure des adeptes du fusionisme^ de ces illuminés conmie Tourreil (un boudhiste du faubourg Saint-Jacques) posant pour règle et principe, pour dogme et pour fin l'indulgence entière qui permet et comprend toutes choses, la parfaite liberté qui détruirait tous les vices en les admettant tous ; et ne visant à rien moins qu'à renouveler, en plein dix-neuvième siècle, les égarements incroyables de certaines sectes mystiques du quatorzième
siècle, adamites d'Autriche, lucifériens de Strasbourg, turlupins de TIle-de-France, par lesquels on vit professer l'indifférence complète des actes extérieures, l'abolition sans réserve de toute loi morale ;
Les manies égalitaires de Cabet, le continuateur en démence des idées communistes de Mably, Morelly, Condorcet, Babeuf, Sylvain Maréchal :
Et les sophismes de Proudhon , grand adversaire des rêveries de Saint-Simon, de Fourier, de Cabet, de Louis Blanc, aussi bien que des conclusions impitoyables de Malthus et de son école; mais lui-même théoricien violent d'une égalité aussi profondément injuste qu'irréalisable dont la loi suprême aurait été celle-ci : la différence des facultés chez les hommes ne représentant que des différences d'aptitudes naturelles, la rémunération de tous les
152 Lt Paradoxe
travaux de même durée doit être égale; Proudhon, ce maître abstracteur de quintessence, qui rêvait : en politique une anarchie ou absepce complète de gouvernement afin de réaliser la plénitude de la liberté ; en religion, la négation absolue de Dieu comme moyen dMtablir la tolérance et la conmiunion universelle des honmies ; enfin la réglementation non moins absolue des rapports de l'homme avec la femme par l'anéantissement de l'amour, du sentiment de la beauté, de l'idéal, et la bizarre création d'un organe de la justice par le sacrement du mariage, établi sur de nouvelles bases. Du reste, voici, cueillis au passage, quelques-uns d^s aphorismes de ce Goliath du paradoxe :
Dieu et Phumanité sont des ennemis irréconciliables.
La révolution n'est point athée, elle est antithéiste ; elle ne nie pas l'absolu (Dieu), elle le chasse.
Le premier devoir de l'homme intelligent et libre est de chasser incessamment l'idée de Dieu de son esprit et de sa conscience.
Je n'ai écrit dans toute ma vie qu'une chose, et cette chose je vais vous la dire tout de suite : « La propriété c'est le vol (Brissot avait eu la primeur du mot en question), et savez-vous ce que j'ai conclu de là, c'est que pour abolir cet espèce de vol, il faut l'universaliser.
La propriété est le suicide de la société.
Tout travail humain résultant nécessairement d'une force collective, toute propriété devient, par la même raison, collective et indivise ; en termes plus précis, le travail détruit la propriété.
154 ^ Paradoxe
Le gouvernement de Phomme par l'homme, sous quelque nom qu'il se déguise est oppression.
Le plus parfait des gouvernements serait la négation de tons.
n n'y a pas de supériorité réelle ; le plus beau génie n'est qu'un enfant sublime.
Le talent est l'attribut d'une âme disgraciée.
La gloire est une offense directe à la dignité d'autrui.
D'après le calcul proportionnel, la femme est à l'homme comme 8 à 27.
La femme est une sorte de moyen terme entre Phomme et le reste du règne animal.
La femme n'est qu'une simple réceptivité. Capable d'appréhender jusqu'à un certain point une vérité trouvée, elle n'est douée d'aucune initiative, et, sans l'homme qui lui sert de révélateur, de verbe, elle ne sortirait pas de l'état bestial.
De ces gentillesses proudhonniennes on remplirait des pages. Fermons plutôt la liste de nos réformateurs modernes, socialistes, communistes, utilitaires, humanitaires, tous d'accord, ou peu s'en faut, à méconnaître sous ombre de libéralisme, le devoir et le droit, la raison et la liberté, c'est-à-dire les principes sans lesquels la science morale et la vie morale ne sauraient subsister. Arrêtons-nous, car, si nous prétendions paraître complet, ne fût-ce
156 Lt Paradoxe
qu'avec l'apparence d'une énumération superficielle, il nous faudrait aussi nous entretenir des excentricités de Jean Journet, du Mapahy de l'inventeur des calottes organiques et de l'évadaïsme, voire des hallucinations révolutionnaires de Mademoiselle Louise Michel.
Dans le domaine de la pure littérature, le dix-neuvième siècle n'est pas moi^LS riche que le dix-huitième en esprits contredisants. Et même la tendance générale des auteurs contemporains a été de prendre continuellement l'envers des sentiments les plus naturels et des principes les plus incontestables. La manie de la pose avec l'affectation d'un pyrrhonisme universel chez les uns, et chez les autres l'ambition de renouveler les sujets et les formes littéraires : ce sont les deux causes qui ont fait intervertir à notre époque l'ordre de presque toutes les idées et principalement des
idées morales. De là nous viennent, au théâtre et dans le roman, tant de vertueux criminels, tant de forçats qui valent mieux que la société, conrnie le Valjean de Victor Hugo, le Brulart d'Eugène Sue et le Vautrin de Balzac, tant de courtisanes vierges et majiyres. Voyez le drame romantique. Là, véritablement, Tamour est une vertu, qui transfigure les personnages, supprime d'un bond les distances sociales, franchit les barrières que lui opposent des lois arbitraires ou l'inégalité des conditions, permet à un laquais d'aimer la reine d'Espagne idéalise le cocuage et purifie tour à tour, au même titre : la grisette sentimentale, la courtisane poétique et poitrinaire, les Madeleines repenties, les Vénus de l'agiotage, les Messalines bourgeoises et plébéiennes, ou les aventurières déchues. Lisez les œuvres de sentiment : les oisifs mélancoliques, les parasites sociaux, les René, les Conrad, les Manfired, les Antony, les Trenmor y ré-
clament toutes les sympathies. « La tristesse du remords dans une grande âme qui a pu espérer un instant trouver dans le crime un développement sublime, » c'est par ces paroles que George Sand explique les déchirements du cœur de l'homicide Lara. £t là encore la passion libre est adorée, mise sur l'autel, et la forme de la société moderne représentée comme une hérésie politique ; le mariage y passe pour une horrible tyrannie, l'adultère pour un légitime retour vers le droit imprescriptible de la liberté de la femme, et le suicide pour un acte glorieux, souvent même pour un devoir. Lisez les autres, épicuriennes ou réalistes, on n'y célèbre que l'aflfranchissement absolu des sens et le laisser-faire et le laisser-dire sans limites. Quelle précieuse anthologie on pourrait former avec des maximes de ce genre :
La vertu, c'est augmenter le bonheur, le vice
augmenter le malheur ; tout le reste n'est qu'hypocrisie et ânerie bourgeoise.
Qu'est-ce que la beauté ? c'est une aptitude à vous donner du plaisir.
Une femme appartient de droit à celui qui l'aime et qu'elle aime. Stendhal.
L'amour est pur chez lez bêtes, parce qu'il est dégagé de tout sentiment moral et intellectuel. Proudhon.
La morale est absolument étrangère à l'art
Chaque artiste est doué par la nature d'un tempérament particulier, et il n'est rien de plus absurde à un artiste que de chercher, sous prétexte de morale ou d'autre chose, à fausser ce tempérament.
Feydeau.
i6o Lt Paradoxe
En art il n'y a rien de moral ni d'immoral ; il y a le beau et le laid, des choses bien faites et des choses mal faites.
La jouissance me parait le bat de la vie et la seule chose utile au monde.
Théophile Gautibe.
La vertu est une suprême illusion. . '*
Renan.
Ma poétique est que le droit du romancier et du poète est de tout peindre en s'y prenant bien.
Barbey d'Aurevilly.
n en est des passions comme des éléments ; aucune n'est mauvaise en soi : ce sont des leviers. Eugène Sue.
Un livre est toujours bon pour les âmes oisives ; il n'y a pas de mauvais livre qui ne porte sa moralité. Arsène Houssaye.
Lt Paradoxe. i6i
On est très coupable quand on écrit mal ; en littérature il n*y a que ce crime qui tombe sous mes sens ; je ne vois pas où l'on peut mettre la morale lorsqu'on prétend la mettre ailleurs. Une phrase bien faite est une bonne action, une vertu pour l'humanité. Emile Zola.
La PomocratU est le virus rabique des sociétés modernes. La Pornographie est l'application du fer rouge sur la plaie.
Le BoccACE, 2 octobre 1880.
Nous avons gardé la théorie suivante pour la bonne bouche. D'un ordre moins général elle n'en est pas moins singtUiïre :
La femme est née perdue avec toutes les perversités des Vénus et des Eve, avec toutes les férocités des bêtes fauves. Comparer les femmes aux jeunes lionnes serait les flatter. H faut les comparer aux jeunes tigresses... L'innocence première n'est qu'une fable pour les enfants qui vont au catéchisme. Ce n'est qu'en traversant toutes les stations des crimes amoureux qu'elles finissent
102 Lt Paradoxe
par s'élever à la vertu. La femme partie du fumier arrive à la virginité idéale. Elle ne s'élève qu'à force de chutes; voilà pourquoi Madeleine pécheresse est plus sainte que les plus saintes. Voilà pourquoi Vénus garde la souveraineté de l'Olympe, quand Junon n'est qu'une petite bourgeoise de qualité.
Est-il vrai qu'Alfred de Musset ait prononcé très sérieusement ces dernières paroles et qu'il les ait dites, telles qu'on les rapporte, dans une assemblée di impures 1 Toujours est-il que, sous une forme exagérée elles répondaient parfaitement à la morale en action de bien des romans modernes, aussi absolus que la Valéria de Jules Lacroix et d'Auguste Maquoet où nos deux romantiques représentent Messaline comme une merveille de vertu domestique.
A ce propos il nous revient à la mémoire un fait singulier qui touche de près à l'histoire morale de la prostitution. L'orientaliste Silvestre de Sacy raconte dans son
]Lô Paradoxe 163
ouvrage sur la religion des Druzes que les Nozaïris croient à la sainteté des rapports charnels. « Malheur! malheur infini, s'écrient-ils, à la femme fidèle qui refuse ses faveurs à son frère ! » Eh bien ! — qu'on nous pardonne l'imprévu du rapprochement — il semblerait, en vérité, que certains de nos contemporains, adorateurs des stupres sacrés, auront été les fervents adeptes de ces dévotions -là. Le magicien Eliphas Levi, le premier mari de Claude Vignon, se prenait, dit-on, d'un amour attendri pour toutes les femmes errantes.
Je n'ai jamais vu, s'exclamait-il dans un soliloque enflammé," le soir, errer ces pauvres oiseaux de nuit aux ailes froissées sans me ressouvenir de l'épouse du Cantique des Cantiques qui se lève la nuit et court folle de désir à la recherche de son époux.
C'est le paradoxe poussé jusqu'à l'insa-
nité sur un thème devenu le plus bana^ des lieux communs : la réhabilitation de 1^ courtisane.
En général, nos apôtres du laisser-faire trahissent bien souvent, dans leurs sorties contre les idées reçues, la fanfaronnade et, comme nous le disions tout-à-Pheure, la pose. On prétend mettre à la fois les maximes en pratique et la manière de vivre en théorie ; mais l'intention véritable, celle qu'on n'annonce pas, c'est de paraître original. Lorsqu'ils rédigent en axiomes et convertissent en dogmes leur mépris systématique de la vertu désintéressée, ils mêlent au paradoxe une large dose de vanité.
Moqueurs par contenance, férocement sceptiques avec préméditation, ils ont la coquetterie du vice ; ils prennent plaisir à faire du machiavélisme voluptueux, et leur satisfaction est indicible à paraître plus corrompus qu'ils ne sont. En jouant les incré-
Lô Paradoxe 165
dules et les blasés, ils espèrent bien que leurs audaces vont soulever les haut-decorps de la pudibonderie, effaroucher les honnêtetés niaises et faire frémir le public vulgaire sur la profondeur de leur immoralité. Ils travaillent pour cela et s'en réjouissent à l'avance. Lorsque l'auteur de Mademoiselle de Maupin , dans toute l'ardeur d'une jeunesse provocatrice, partait en guerre contre les gens vertueux et leurs stupides déclamations, il avait bien un peu conscience qu'il disait des choses exorbitantes; quand il déclarait que, pour donner à la France les beaux jours du siècle de Périclès et du siècle des Médicis, il faudrait choisir dans les deux sexes des types de beauté, les mettre à l'état de statues vivantes et les promener ainsi à travers nos rues et nos jardins, autant que le permettrait la température, il se doutait bien qu'il énonçait une énormité.
Mais il voulait stupéfier les bourgeois. Et
i66 Le Parade xe.
la plupart de ceux qui firent, à son exemple, de la débauche en doctrine, ont apporté la même exagération artificielle dans l'expression de leurs sentiments et l'étalage de leurs principes.
XTI
EL est, en effet, le caractère habituel des opinions extrêmes dans notre époque sceptique et blasée d'émaner plutôt du pur caprice littéraire que de l'émotion violente et du sentiment sans règle. Cette réflexion générale nous mène à la conclusion.
Tous les paradoxes peuvent se ramener à quatre familles distinctes. Ceux-ci vien-
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nent de Pabus du raisonnement, ceux-là d'une fausse direction de l'intelligence, quelques-uns sortent d'une impression passagère de sensibilité exagérée, et les autres sont les produits calculés d'une imagination habile.
Les premiers sont de l'espèce la plus nombreuse, car ils comprennent, sous forme de thèse à établir, toutes les erreurs possibles de la théologie et de la philosophie doctrinaire. Partant d'un point de vue soutenable en principe, mais traversant une série d'illusions ou d'équivoques, leurs démonstrateurs aboutissent finalement à tourner en instrument de déception les idées les mieux fondées, en apparence. Ainsi ce réformateur du XVIe siècle, Arnsdorf, arguant des lois fondamentales de la religion pour soutenir que les bonnes œuvres sont pernicieuses au salut. Ainsi les anciens sophistes, s'emparant des armes de la science afin de détruire en théorie et en
pratique l'axiome premier de la raison, savoir : qu'on ne peut en même temps affirmer et nier la même chose dans le même sens et sous le même rapport ; et, de nos jours, l'héritier de leurs doctrines, Hegel, a le grand corrupteur de l'esprit moderne, » selon le mot de Champagny, se servant de moyens analogues pour amener de pareilles conclusions, proclamant l'idendité absolue de l'identique et du non identique, répétant, après Heraclite que l'Etre et que le non-être sont la même chose, que tout est et n'est pas.
Ainsi enfin les fameux casuistes catholiques, Caramuel, Lessius, Reginaldus, Diana, Bauny, etc., s'appuyant de cette juste pensée qu'il faut proportionner les conditions du devoir aux facultés des individus, selon l'état des mœurs de l'époque où ils vivent, s'en autorisant pour arriver, de concession en concession, de relâchement en relâchement, non seulement à boule-
verser les maximes et les exemples des premiers docteurs chrétiens, mais à permettre, à justifier, sous le bénéfice trop commode de la direction d'intention et des restrictions mentales, de certains vices, de certains parjures, de certains vols et de certains assassinats.
Les paradoxes de la seconde catégorie, étant de la nature la plus sincère, apparaissent aux esprits qui les conçoivent comme de profondes découvertes, conune des révélations. Les auteurs y croient religieusement, et de pareilles chimères tournant bientôt en manies , le désordre de leur raison est incurable. Les plus fortes aberrations se réalisent dans la tête des gens à système et les plus fous sont les plus convaincus. Lorsque le chimiste et industriel QUATREMÈRE-DiSJONVAL s'obsti-
nait à démontrer que toutes les inventions humaines étaient nées du besoin d'eau, et que ce besoin avait produit le développe-
ment des facultés intellectuelles, que les signes de la première écriture ' n'étaient que la reproduction des lignes formées pas les machines à tirer l'eau ; que les diverses langues avaient d'abord imité le cri des animaux demandant de l'eau et le bruit des instruments au moyen desquels l'homme se la procure ; lorsqu'il développait ces merveilleuses leçons d'idéologie hydraulique, il en était persuadé comme de sa propre existence. C'était sa foi, son obsédante rêverie ; il en était hanté aussi profondément que pouvait l'être de sa propre chimère cet explorateur anglais déclarant à qui voulait l'entendre ou le lire que les pyramides d'Egypte ou les ruines de Palmyre sont des productions volcaniques, se refusant à faire grâce même aux inscriptions et aux bas-reliefs de Persépolis, et s'extasiant avec une crédulité touchante devant la nature qui s'amusait en ses caprices, à imiter les ouvrages de l'art.
Quand Alcide Morin, démonstrateur de psychologie expérimentale, doué de verve, d'esprit, et chargé d*ime bonne dose de déraison, prétendait prouver, clair comme le jour, par une certaine théorie de la réverbération, que le soleil n'existe pas, celui-là aussi se fût plutôt laissé arracher l'existence que d'en démordre. Habitué à vivre seul en face de ses propres conceptions , l'utopiste ne voit rien qui ne s'y rapporte , qui n'en découle ou n'y doive aboutir. Il se cantonne dans son rêve comme au sein de la vérité absolue, et il n'en veut point sortir; hors l'objet qui l'occupe l'univers n'existe plus pour lui. Ses convictions ont la permanence maladive de l'idée fixe; mais enfin il est heureux :
car au travers de ces nuages son imagination peut découvrir tout ce qu'elle désire y trouver.
Les paradoxes de la troisième famille ne sont que des entraînements de verve ,
des impulsions soudaines dont l'esprit du penseur voudrait inutilement se défendre et qui l'emportent bien au delà des bornes où se serait arrêtée la froide logique. Ds naissent d'un transport de fièvre et les diverses formules dont ils se revêtent en expriment tous les effets. Mais la crise passée, l'honune de talent qui l'a subie s'en étonne; l'enthousiasme tombe, la raison intervient, le jugement reprend ses droits et le bon sens triomphe jusqu'au prochain retour d'un nouvel accès de passion. C'était le cas ordinaire de Diderot et de Jean- Jacques Rousseau, s'inspirant surtout des caprices fantasques de leur tempérament et laissant quelquefois échapper la vérité... par distraction.
Ceux du dernier groupe (d'une race très commupe) peuvent être considérés simplement comme des artifices littéraires, des procédés de métier d'où l'auteur espère un effet de scandale ou d'étonné-
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ment Pour attirer les yeux du public il faut des couleurs vives et des réclames tapageuses. Le succès va de préférence aux notes extrêmes. Il n'est pas étonnant qu'on en abuse. Tout écrivain, amoureux de la nouveauté, veut endosser le paradoxe comme ime parure de style, comme une toilette de l'esprit Encore n'est-on jamais sûr, quels que soient les renversements de la forme ou de l'idée, de paraître neuf, original, en se faisant bizarre, tant il est vrai qu'il n'est paradoxe si audacieux qui ne coure le risque d'être une redite.
Chacun recherche à sa manière le difficile mérite d'originalité. C'est un effort très légitime même quand le résultat ne saurait y répondre. Se voit-on interdire, soit par insuffisance de verve créatrice soit par certaine irrégularité de nature, les grandes conceptions de caractère et les sublimes élans de la pensée, il faut bien se rabattre sur l'étrange et le fantasque. Tel
courtisan de la gloire des lettres se surmène à faire de l'acrobatisme artistique ; rien ne lui paraît assez compliqué dans l'agencement des phrases, dans la combinaison des mots et des syllabes; il est au comble de son ambition s'il parvient à dresser quelque chef-d'œuvre de difficulté matérielle; car il voudrait sérieusement créer le phénix du genre. Tel autre possédé d'une humeur indisciplinable , se livre, à tort et à travers, aux lubies effrénées de la divagation; les plus fortes inconvenances littéraires le réjouissent au suprême degré ; il rêve de . les rassembler en foule et d'en composer une mosaïque sans pareille : ainsi l'Allemand Jean-Paul RiCHTER accumulant d'une manière si exorbitante ses digressions, ses périodes jubilaires, ses lunes de miel^ ses cycles, ses postulats, ses apophthegmes, ses abstractions, ses antithèses, ses phrases touffiies et incohérentes dont certaines commen-
cent sans finir ou bien finissent sans commencer; ainsi Thumoriste anglais Robert SouTHEY, — jaloux peut-être de Gabriel Naudé, lequel faisait bizarrement débuter ses Considérations sur les coups d'Etat parla conjonction maisj au mépris de la riiéthorique, — Southey ouvrant son livre du Docteur par le chapitre VII, mettant la dédicace à la page 31 , la préface à la page 200, le chapitre premier après le soixante-douzième; et notre spirituel Charles Nodier écrivant un volume entier sans dire un seul mot du sujet. Tel autre enfin, jaloux de passer pour un novateur, se jette brusquement à la traverse des opinions générales et recherche, avec autant d'ardeur, le désordre apparent de l'idée que certains la liberté insensée de la forme: cent exemples au moins de ce type du raisonneur paradoxal viennent de passer sous nos yeux. Par des moyens divers chacun d'eux poursuit le môme but, celui que nous représentions tout
à l'heure. A quel jugement définitif s'arrêter? En de pareilles matières les appréciations les plus accommodantes sont encore les meilleures. Toutes les fantaisies de l'imagination ont leur mérite lorsqu'elles sont ingénieusement conduites ; toutes les erreurs du raisonnement ont leur excuse lorsqu'elles sont menée$ avec logique et défendues avec sincérité. Chaque bizarrerie intellectuelle a la valeur d'un fait On la discute, mais il importe d'en tenir compte. Voyez combien les historiens de la littérature anglaise, si prompts , cependant, à reprocher aux Français d'être légers, et aux Allemands d'être chimériques, auraient mauvaise grâce à se plaindre, s'attaquant à BuRTON, Sterne, Brown, Hazlitt, Sou- THEY, Selborne, Carlyle, de rencontrer chez ces humoristes tant de folles improvisations, tant d'incohérences originales : c'est auprès d'eux qu'ils trouvent, pour l'agrément de leurs propres étu-
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des, le plus de détails piquants et de révélations imprévues. En général, les écrivains indépendants feront toujours les délices des amateurs passionnés d'anecdotes singulières et de citations rares. Les utopistes eux-mêmes conservent des titres perpétuels à Tindulgence. Ds offirent une si ample matière à la réfutation ! Ds prêtent si bien au commentaire! Ds fournissent aux plumes inoccupées tant d'occasions d'écrire ! Outre que la littérature semblerait fort monotone si les auteurs ne sortaient jamais du respect de la discipline et du sérieux de la pensée, il est bien certain que les sujets les plus attrayants de Fhistbire intellectuelle et morale feraient défaut si la mine des erreurs et des préjugés de l'esprit liumain n'était pour jamais inépuisable. Est-ce à dire qu'après avoir relevé des séries entières d'opinions étranges nous voulions, à notre tour, finir par un sophisme ? Nullement C'est l'avis pur et
simple du critique enfin parvenu au terme de sa longue exploration et qui, jetant un dernier coup d'œil sur le chemin qu'il vient de parcourir, marque sa satisfaction d'avoir eu si largement à moissonner dans le champ de l'excentricité, d'avoir pu recueillir, de ci et de là, tant de recoupes et de débris pour en composer la première Monografkie du Paradoxe.