‹ Le parapluie de l'escouadeChapitre 30 sur 35 · CHEZ EDISON · texte numérisé non relu

CHEZ EDISON

Le lendemain même de ma rencontre avec le correspondant du Figaro, je sonnais à la grille d'Orange-Park. Quelques minutes s'écoulèrent et je fus en présence du génial Edison.

Le sympathique Américain me montra son petit appareil, et j'y pus constater des images successives, se remplaçant rapidement et donnant Tillusion soit de petits parçons jouant à saute-mouton, soit de petites filles sautant à la corde, à moins que ce ne fût une écuyère de cirque passant à travers un cerceau.

Je ne m'étais pas trompé : j'avais déjà vu cela quelque pari.

Edison voulut bien me conduire dans ses ateliers et me mettre au courant des nouvelles inventions qu'il mijote en ce moment.

Une de celles appelées, selon moi, à obtenir un vif succès, c'est ce qu'il appelle VOil-Lamp (lampe à huile).

Edison a eu l'ingénieuse idée d'utiliser les propriétés combustibles et éclairantes des corps gras de toute nature. Pour son Oil-Lamp, il emploie Phuile de colza.

Grâce à un ingénieux dispositif, dont la principale pièce est un wick (sorte de mèche en coton), et d'un spring (ressort), rhuile monte, par capillarité, dans le wick. Quand ce dernier est suffisamment imbibé, on rallume avec un match (allumette), et tant qu'il y a de Voil dans le wick, on jouit d'un éclairage très suffisant pour la plupart des occupations de famille et beaucoup moins aveuglant que la lumière électrique.

Cette nouvelle découverte n'est pas en-

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core tout à fait au point. Edison compte être à même, dans deux ou trois ans, de livrer plusieurs centaines d'Oil-Lamps par jour à la consommation des deux mondes.

Malheureusement, la place me manque pour décrire toutes les merveilles d'Orange- Park, Pourtant, je ne veux pas passer sous silence un petit appareil bien simple, mais appelé à rendre de nombreux services.

Cet instrument se compose d'un âl se rattachant par chacune de ses extrémités à deux petites poignées en bois {wooden holders). Et c'est tout. Comme l'indique son nom : butter cutting thread, ce fil est un fil à couper le beurre.

Mais il est un instrument qu'Édison n'inventera jamais, car c'est un produit bien

français, celui-là : c'est le fil à couper..... dans les ponts.

Citoyens français, mes frères, nous J sommes tous des daims I

Toto, un jeune gentleman de cinq ans et demi, passait tous ses loisirs, c'est-à-dire ses matinées et ses après-midi, au jardin du Luxembourg. Là, par ses façons avenantes et pas fières, il s'était créé quelques relations dans le monde des potaches et des étudiants. Sa bonne le laissait agir à sa

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guise, et tandis qu'elle j^-cassait avec les nounous ses payses, Toto circulait dans les groupes, appelant chacun de son nom, et distribuant gravement de grandes poignées de main.

Malheureusement, cette belle existence est terminée. Un jour, Toto est venu au Luxembourg avec sa maman, et cette dernière a pu s'assurer que l'éducation du jeune homme avait fait de trop rapides progrès dans une regrettable direction.

— Dis donc, m'manl avait dit Toto.

— Quoi, Toto?

— Tu vois c'te p'tite blonde qui passe là, toute frisée avec ses cheveux sur l'front?

— Eh bien?

— Tu sais pas comment qu'é s'appelle?

— Non, Toto.

— Eh bien, moi, je V sais... E' s'appelle Alida Veau-d'Or.

-- Alida...?

— Veau-d'Or... Tu sais, comme le veau d'or que Moïse a fichu par terre, dans l'histoire sainte, que les Juifs étaient si colère... Tu sais bien? •

— Et comment sais-tu le nom de cette dame?

— C'te dame?... D'abord, c'est pas une dame.

— Demoiselle, alors?

— Demoiselle non plus... C'est une grenouille.

— Une grenouille 11! — ???

— Oui, une grenouille... Ah! oui, toi, tu connais qu' les grenouilles dans les mares à la campagne. Eh ben! à Paris, y en a

aussi, des grenouilles, seulement c'est pao les mêmes grenouilles.

— Et, à Paris, qu'est-ce que c'est que les grenouilles?

- Comment, à ton âge, tu sais pas encore ce que c'est que des grenouilles ?

— Toto, je te prie d'être poli. On no parle pas comme ça à sa mère.

— Mais, m'man, je suis poli avec toi, seulement j' peux pas m'empêcher d'être épaté !

— Épaté ! . .. Mais, quelles drôles d'expressions tu as depuis quelque temps î Tu me feras le plaisir de renoncer à tous ces vilains mots.

— Des vilains mots!... Ah! zut, alors!

C'est toujours des vilains mots, avec toi. J' dirai pus rien, v'ià tout!

Toto boude une grande minute, puis so ravisant tout à coup :

— A propos, j' t'ai pas dit ce que c'est qu' les grenouilles à Paris.

— Qu'est-ce que c'est?

— Eh ben, c'est des petites femmes qui sont comme des bonnes dans les calés ; seulement, tu sais, des chouettes bonnes, bien peignées, avec des c/i2C robes et des petits tabhers blancs, et pui^ des petits sacs accrochés à la ceinture.

— Ah!

— Il y en a qui sont rud'ment gentilles.

— Ah bah!

— Mais oui... Si tu veux, nous repasserons par la rue de Vaugirard. J' connais un café où qu'é sont tout F temps à la porte... J' te les montrerai. J'en connais une justement, une qui s'appelle Titine.

La maman de Toto pousse un cri d'horreur.

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— Comment, tu connais une de ces créatures?

Toto paraît stupéfié de l'indignation maternelle.

— Pourquoi qu'tu les appelles des créatures? É sont pas méchantes du tout, pourtant.

— Je te défends absolument, tu entends bien, Toto, de fréquenter ce monde-là!

— Bon... bon. T'emballe pas, m'man, t'emballe pas! J'fréquent'rai pas ce mondelà, comme tu dis.

— Et puis, si tu n'es pas plus convenable, je te ferai corriger par ton père.

— Oh I la! la! Avec ça quep'pa, quand il était étudiant, il allait pas voir les grenouilles! Et moi, quand j' serai étudiant, avec ça qu' je m' gênerai!

La maman reste confondue de tant de perversité précoce. Tout à coup débouche une troupe de touristes anglais qui se rendent au musée.

Toto fait autour de sa bouche un entonnoir avec ses deux mains, et de sa voix la plus tumultueuse :

— Ohé, les Angliches!... Ohé, les Angliches !

Les Angliches, ainsi interpellés, se retournent, et, méprisant leur microscopique blasphémateur, continuent vers le musée leur marche triomphale et saccadée.

La maman est devenue rouge de honte et de confusion. Toto s'en aperçoit et sourit supérieurement :

— Ça t'épate, ça?... Eh ben, qu'est-ce que t'aurais dit Tant' jour!... Imagine-toi

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que v'ià une voiture d'Anglais qui s'arrête devant r Panthéon... Alors y avait un bonhomme qui leur expliquait tout haut, en

anglais, c' que c'était quMe Panthéon

Alors, v'ià un poivrot qui s'amène et qui s' met à les attraper, comme j' faisais tout à l'heure: « Ohé, les Angliches!... Ohé, les Angliches I... » Les Angliches étaient furieux... Alors le pochard est parti en leur faisant comme ça... Et puis il leur a dit : « Quand vous verrez Tprince de Galles, vous lui direz que j'rem...

Et Toto reproduit exactement la scène.

Les derniers mots, il les hurle au grand complet, en les rythmant sur ce geste bien connu qui s'appelle, dans les régiments, tailler une basane,

La maman de Toto ne sait plus où elle en

est. Fiévreusement, elle saisit le poignet de son fils, et s'enfuit, éperdue.

Et voilà pourquoi le parc des Médicis est désormais interdit à Toto, jeune gentleman de cinq ans et demi.

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