RUE AUBER
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Vers la fin de l'été dernier, je me promenais pensivement de mon salon à mon cabinet, de mon cabinet à ma salle à manger, et de ma salle à manger à mon salon; car, pour le dire en passant, je partage le goût du confortable, auquel sacrifient aujourd'hui la plupart des jeunes célibataires qui ont de la fortune, et même quelques-uns de ceux qui n'en ont point. J'ai donc un cabinet de travail, quoique je ne fasse rien; un salon, quoique je ne reçoive pas, et une salle à manger, quoique je dîne dehors. Ma niche, choisie avec soin et décorée avec amour, ne serait assurément pas digne d'un saint, mais elle a de quoi plaire au pécheur qui l'habite. Ce jour-là, cependant, j'y trouvais peu d'attraits, et je me sentais travaillé d'une irrésistible tentation d'en sortir. Mais oïl aller? ou, pour
exposer plus complètement la difficulté, comment passer le mois de septembre? L'emploi du temps, ce problème sans cesse renaissant pour les oisifs, m'embarrassait en ce moment ou(re mesure, et, depuis deux heures, j'en poursuivais vainement la solution, en pérégrinant à travers mon logis.
Voyager? Pendant les cinq derniers mois, qu'avaisje fait autre chose? Depuis le commencement du printemps, j'avais visité les bords du Rhin, la Belgique, la Hollande et les principales villes d'Angleterre : la fibre voyageuse était émoussée. Aller aux eaux? En quittant Londres, j'avais passé quinze jours à Brighton et trois semaines à Dieppe : j'avais assez de la mer. Vichy, Baréges, le mont Dore? Archiconnus! D'ailleurs, la saison des bains touchait à sa fin. Rester à Paris? Fi donc ! A part les sergents de ville, qui reste à Paris à pareille époque? Les épiciers mômes ont des villas où ils passent les beaux jours de l'automne. Ce n'était pas que, dépourvu d'une habitation champêtre, il me fût interdit de suivre cet exemple. Je possédais près de Meaux un domaine de quelque importance où se trouvait un pavillon fort habitable, et il ne tenait qu'à moi d'y ; mener indéfiniment la vie de propriétaire campagnard;
1 mais je me sentais les nerfs agacés à la seule idée des plaines de la Brie. Comment donc venir à bout de ce maudit mois de septembre?
Octobre ne m'inquiétait pas ; j'avais, par devers les
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monts de l'Auvergne, une aimable cousine qui devait se marier à cette époque. En qualité de proche parent et de célibataire encore jeune, peut-être aussi en raison composée d'une trentaine de mille livres de rente dont je jouis et de trois ou quatre demoiselles à marier qui embellissent la branche de ma famille, établie aux environs de Saint-Flour, j'avais été promu, dans cette circonstance, à l'emploi solennel de premier garçon d'honneur. Je me faisais une fête de ces noces auvergnates, et, en y songeant, mon imagination d'avance dansait la bourrée.
Le mois d'octobre avait donc son emploi; mais que devenir durant les trente jours bien comptés de cet infernal mois de septembre ?
Pour la cinquantième fois, peut-être, je m'adressais cette question, sans parvenir à y trouver une réponse satisfaisante, lorsque ma méditation fut interrompue à l'improviste par un de mes amis, l'élégant et spirituel Edmond Vanois, que je n'avais pas vu depuis quelque temps.
— Encore à Paris t me dit-il avec cette familiarité enjouée qui se prend aisément pour l'accent de la cordialité et de la franchise; je venais vous voir à l'aventure et à peu près convaincu que je ne vous trouverais pas. Que faites-vous cet automne?
— C'est ce que je me demande, répondis-je en lui offrant ma boite à cigares.
-- Qu'avez-vous décidé ?
— Rien.
— En ce cas, je suis plus avancé que vous. J'étais, depuis quelques jours, assez embarrassé de ma personne, je ne savais que faire jusqu'à la mi-octobre, quand, hier au soir, il m'est venu tout à coup une inspiration sublime dont rien ne vous empêche de profiter. Je vais en Suisse voir notre ami Richomme. Hein! qu'en dites-vous?
— Je le connais à peine, notre ami Richomme.
— Laissez donc f j'ai dîné chez lui avec vous, et il vous a invité, moi présent, à aller à sa campagne. Sa femme prise beaucoup votre esprit. D'ailleurs, le plus grand plaisir qu'on puisse leur faire est d'aller les voir. Vous savez que notre ami Richomme est fort bien nommé. Il possède là-bas, près de Berne, une propriété magnifique; c'est tout à fait la vie de château. Aimez-vous la chasse, il y a des bois superbes et du gibier à foison. Préférez-vous la pêche, l'Aar est à deux pas. Avez-vous le goût de l'étude, une bibliothèque considérable est à votre disposition. Et puis journaux, billard, chevaux de selle, voitures, en un mot toutes les ressources que doit offrir une maison parfaitement montée. Je ne dis rien de la table, qui est excellente, ni du pays, que vous connaissez. On est aux portes de l'Oberland ; en fait de pittoresque, c'est tout dire. Enfin, pour brochw par-dessus tous ces
agréments, une société sans cesse renouvelée : attrayantes Bernoises, agaçantes Fribourgeoises, séduisantes Lucernoises, ravissantes Zurichoises 1 Ertce que cela ne vous tente pas?
— Je crois que vous avez, en effet, juré de me Un ter, répondis-je en souriant de la chaleur que mettait Vanois à vanter les délices de la campagne de notre ami commun.
— Vous devez comprendre, reprit-il gracieusement, que je serais enchanté de vous avoir pour compagnon de pèlerinage. Voyons, supposons que je réussisse à vous entraîner : de combien de temps pourriez-vous disposer?
— Mais... je vous avouerai que, d'ici à un mois environ, je ne prévois ni affaires urgentes ni plaisirs absorbants.
— A merveille ! quatre jours pour aller^ autant pour revenir, et trois semaines là-bas. Cela m'arrange parfaitement. Quand partons-nous ?
Pouvais-je faire mieux que d'accepter une proposition qui venait ainsi, comme à point nommé, terminer mon embarras?
Sans être intimement lié avec M. Richomme, j'étais sûr d'être bien reçu chez lui; car, ainsi que l'avait dit Edmond, il mettait son plaisir, et surtout sa vanité, dans l'exercice d'une hospitalité fastueuse. Il m'avait, en effet, invité, à plusieurs reprises, à l'aller voir en
Suisse; sa femme , d'autre part, m'avait toujours accueilli de la manière la plus aimable; à tout égard, je me trouvais en règle.
— Ma foi, mon cher, vous parlez si bien, dis-je à Vanois, que je n'ai pas la force de vous refuser. Va pour l'Helvétie, et partons quand vous voudrez.
— Après-demain, répliqua-t-il d'un air fort satisfait.
— Après-demain, soit; mais comment ?
— Il me semble, mon cher Duranton, que deux gentlemen comme nous ne peuvent convenablement aller qu'en poste.
— D'accord; j'ai précisément un briska dont je vous garantis la commodité et la solidité.
— Vous êtes un homme charmant. Après-demain donc, je vous attends à déjeuner, et, après nous être lesté l'estomac le moins mal possible, fouette, postillon 1
— C'est convenu, c'est entendu, répétâmes-nous simultanément en échangeant une poignée de main, comme cela se pratique dans le septuor des Huguenots»
Contre l'usage, notre projet fut exécuté. Le surlendemain, nous nous mîmes en route, et, quatre jours après, nous fîmes rentrée la plus brillante dans la cour d'honneur de l'habitation quasi princière que possédait M. Richomme à deux lieues de Berne.
Au moment où nous descendîmes de voiture, le maître du logis parut sur le perron et vint à notre rencontre avec un empressement hospitalier qui lais-
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sait percer une certaine emphase. Il était facile de lire dans cet accueil la vaniteuse jubilation de l'homme enrichi qui aime à éblouir les autres de Tétalage d'un luxe auquel lui-même n'est pas encore habitué. M. Richomjne, le bien nommé, ainsi que l'appelait judicieusement Edmond, était un de ces individus grands, gros et gras, que le menu peuple, race chétive, admire en raison de leur prestance copieuse, et qui, dans cette boursouflure, semblent le symbole de l'opulence. En ce vaste corps, un petit esprit aurait logé fort à l'aise, si ce n'eût été un amour-propre excessif qui remplissait merveilleusement le vide. Au total M. Richomme n'était ni plus fat, ni plus ridicule, ni plus impertinent qu'il n'appartenait à un ex-fournisseur deux ou trois fois milUonnaire; aux yeux mômes de beaucoup de gens, tous ses petits défauts se trouvaient amplement compensés par deux qualités admirables : il prêtait de l'argent d'assez bonne grâce et tenait table ouverte.
— Voilà d'aimables garçons f dit le crésus bourgeois en nous tendant la main ; c'est fort bien à vous de vous être détournés de votre route pour venir visiter mon chalet.
— Nous ne nous sommes pas détournés de notre route, répondit Vanois ; nous venons de Paris tout exprès pour vous voir .
— En ce cas, c'est mieux encore, et madame Ri-
chomme sera fort reconnaissante en apprenant que vous lui sacrifiez les délices de Paris. Ma simple demeure ne vous en dédommagera pas, poursuivit le gros homme en nous montrant la riche façade de sa maison ; mais, si mon hospitalité est modeste, du moins elle est cordiale.
Edmond me poussa du coude. Je n'avais pas besoin de cet avertissement pour remarquer le divertissant contraste qu'offraient l'humble langage de notre hôte et son geste superbe. En désignant circulairement les lointaines perspectives du jardin anglais dont se trouvait entouré le corps du logis, la main du fournisseur, devenu châtelain, semblait vouloir s'allonger jusqu'à l'horizon et s'approprier le canlon de Berne tout entier, y compris les Alpes.
— Vous arrivez dans un mauvais moment, reprit M. Richomme en nous dirigeant vers le perron; vous nous trouvez réduits à nos petites ressources de famille. La semaine dernière, j'avais ici quinze maîtres et onze domestiques : le comte et la comtesse de Maulévrier, lord et lady Rothsay, le prince Liparini...
— C'est vous que nous venons voir, interrompit Vanois en souriant.
— ... La comtesse Czarniwienska et sa fille, continua Tex-fournisseur, qui semblait éprouver un plaisir particulier à faire sonner à nos oreilles bourgeoises les titres des hôtes de distinction qu'il avait reçus la se-
maine précédente. Nous avons eu aussi la visite de notre ambassadeur, un homme charmant! Nous sommes fort bien ensemble. Je vous présenterai à lui la première fois qu'il dînera ici.
— C'est à madame Richomme que je désirerais d'abord être présenté, dis-je à mon tour; mais, pour cela, un changement de costume me semble urgent. Après quatre jours de voyage...
— On va vous conduire dans vos chambres, reprit le maître du logis ; vous avez le temps de vous habiller avant le dîner. Liberté entière pour imt le reste, mais exactitude à table, voilà la règle de la maison. Du reste, je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes ici chez vous.
M. Richomme, donnant im-même l'exemple de la liberté qu'il proclamait, nous coEîia aux soins d'un domestique qui nous instaik, mon compagnon de voyage et moi, dans deux chambres voisines l'une de l'autre et parfaitement meublées, ainsi que l'était toute la maison.
Sans perdre de temps, nous procédâmes à l'ajustement de nos personnes. Après nous être adonisés cha- MXï de notre côté, nous nous rejoignîmes en entenjant la cloche du dîner. Vanois, dont l'air préoccupé m'avait frappé à plusieurs reprises pendant le voyage, me parut en ce moment pensif, ou plutôt soucieux.
— Qu'avez-vous? lui dis-je en riant; est-ce le dé-
part de lady Rothsay ou celui de la comtesse Czarniwienska qui jette un nuage sur votre front?
— Je suis fatigué, répondit-il en prenant un air d'insouciance ; votre briska est fort bien conditionné, comme vous l'aviez dit; mais, après quatre jours de voyage, il n'est plus de voiture supportable. Si c'était possible, au lieu de montrer à table ma dolente figure, j'irais tout prosaïquement me mettre au lit.
Au salon, à part les maîtres du logis, il ne se trouva que deux convives d'un âge mûr, Helvétiens de la tête aux pieds. Sans sccorder une grande attention à ces indigènes, sious nous avançâmes vers la femme de notre hôte, en déployant à l'envi nos grâces^ françaises.
Ainsi qu'il arrive souvent en ménage, madame Richomme offrait un contraste frappant avec son mari; lorsqu'elle lui donnait le bras, il semblait voir une chevrette attelée avec un buffle. Petite, maigre, délicate, l'air fin et résolu, îe regard vif et pénétrant, laide au total, mais non désagréable, l'esprit chez elle compensait les défectuosités de la matière.
Cette frêle créature nous laissa approcher sans faire le moindre mouvement à notre rencontre, et, loin de s'épanouir, sa figure prit graduellement une expression sérieuse, qui me surprit au point de m'enlever une partie de mon assurance. Toutefois, il me fut facile de m'apercevoir que je n'avais pas la plus lourde part dans cet accueil hospitalier. Après avoir glissé sur
moi avec une sorte de distraction hautaine, l'œil brun de madame Richomme s'arrêta sur mon compagnon d'un air si glacial, qu'à la place de ce dernier j'eusse perdu contenance. Soit qu'il s'attendît à cette récep- I tion, soit qu'il fût doué d'un de ces caractères bien trempés que rien ne déconcerte, Vanois supporta héroïquement ce témoignage muet, mais non équivoque, du déplaisir causé par notre visite.
— Madame, dit-il en essayant de fléchir par un humble sourire le regard sévère fixé sur lui, M. Duranton m'a affirmé qu'en venant vous demander l'hospitalité pour quelques jours, nous ne vous paraîtrions pas importuns, et, sur cette assurance, j'ai cru pouvoir accepter une place dans sa voiture ; j 'espère...
L'étonnement où me jeta cette manière effrontée de s'excuser à mes dépens m'empêcha d'entendre le reste de la phrase. Je fus sur le point de démentir mon compagnon ; mais souvent l'effet d'une imposture hardie est de couper la parole à qui pourrait la démasquer. C'est ce qui m'arriva ; je restai muet et l'air assez niais, je suppose, tandis que mon ami Vanois, se repliant sournoisement sur les derrières, me laissait ainsi exposé en première ligne à la visible mauvaise humeur de la maîtresse de la maison. Cependant, quelque habilement exécutée qu'eût été cette manœuvre, madame Richomme n'en fut pas la dupe ; je le devinai au
sourire dédaigneux qui vint effleurer ses lèvres, et je lui sus bon gré de cette clairvoyance.
Les sots ont du bon. Si d'ordinaire ils se jettent malencontreusement à travers les conversations les plus intéressantes, parfois aussi interviennent-ils à propos au milieu d'un entretien embarrassant. Au moment où je commençais à me demander si ce que nous avions de mieux à faire n'était pas de repartir pour Paris le soir même, M. Richomme me prit par le bras et m'attira près d'une fenêtre pour me montrer les cimes des glaciers de l'Oberland, que teignaient en rose les derniers rayons du soleil.
— Eh bien, monsieur le Parisien, me dit-il avec une fatuité railleuse, ceci ne vaut-il pas les brouillards de la Seine?
Les deux Helvétiens d'un âge mûr participèrent, par un sourire de supériorité, à ce propos qui flattait leur patriotisme. Évidemment, le goût de l'ex-fournisseur pour les beautés de la nature tenait par un lien étroit à ses affections de propriétaire ; ailleurs que sur son domaine, il n'eût pas songé à critiquer le soleil de Paris. Je n'essayai pas de froisser, dans son épanouissement, cette vanité innocente; le spectacle offert à mon admiration la méritait en réalité, et j'y donnai des éloges sans réserve. Toutefois mon attention n'était pas tellement captivée par les charmes pittoresques du paysage, que l'action de mes sens se trouvât paralysée.
Parmi les avantages physiques dont j'ai le droit de me prévaloir, il faut mettre au premier rang la finesse de l'ouïe. J'entends souvent sans écouter; à plus forte raison quand j'écoute. Or, je dois l'avouer, en ce moment mes oreilles étaient au moins aussi ouvertes que mes yeux, et, tout en contemplant la Jungfrau, j'abusais indiscrètement de la perfection de mes nerfs auditifs pour surprendre les paroles que madame Richomme et mon compagnon de voyage échangeaient à demi-voix^ à quelques pas de moi.
— Est-ce donc là un crime indigne de pardon? demanda Vanois après avoir prononcé quelques mots d'un ton si bas, qu'il me fut impossible de les entendre.
— Point d'excuses, répondit impétueusement la maîtresse du logis ; votre démarche me cause un déplaisir mortel; ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
— Je le sais, madame, répliqua mon ami d'un air de contrition; mais il est des entraînements invincibles auxquels succombent les plus fermes résolutions.
— Phrases que cela. Vous, un homme d'entraînement 1 vous t
— Combien vous êtes injuste !
Edmond baissa la voix de nouveau, et me priva ainsi de la suite de sa justification, qu'interrompit presque aussitôt l'annonce officielle du dîner.
Incomplet et tronqué, ce mystérieux colloque fut
Qéanmoins pour moi un trait de lumière. A coup sûr, Vanois était amoureux de madame Richomme, qui, par vertu ou peut-être par repentir, lui tenait rigueur pour le moment. Chose non moins évidente, en m© pressant de l'accompagner, mon ami n'avait eu d'autre but que de m'employer, à mon insu, en manière de chaperon. Cela me déplut: non pas qu'un pareil office outre-passât les limites des petits services qu'il est permis de se reMre entre hommes du monde ; mais je trouvai hors de saison l'excessive réserve dont avait usé à mon égard mon compagnon de voyage. J'aurais accepté sans aucun doute le rôle de confident, celui d'instrument passif blessa mon amour-propre, et je me promis de punir à la première occasion favorable ce que je nommais la ridicule dissimulation de Vanois.
A table, madame Richomme plaça les deux Suisses à ses côtés. L'âge de ces deux respectables personnages justifiait cet arrangement, où pourtant je crus voir une intention mortifiante pour Edmond d'abord, et accessoirement pour moi. Je ne connais rien de plus déplaisant que la maussaderie d'une jeune femme, surtout lorsque, n'ayant pas l'honneur d'en être la cause, on s'en trouve atteint par ricochet. Je m'assis donc d'assez mauvaise humeur, nonobstant l'attrayante apparence du festin.
Les premiers moments furent froids. Madame Richomme ne parlait que pour donner quelques ordres
d'une voix brève et saccadée ; Vanois, causeur d'ordinaire, semblait également voué au silence, et tenait le nez modestement baissé sur son assiette, ainsi qu'une pensionnaire sortie la veille du couvent. Les Suisses mangeaient comme on assure que leurs compatriotes boivent; mais d'alimenter l'entretien, c'était évidemment le moindre de leurs soucis. Pour moi, l'appétit aiguisé par le voyage, j'imitais assez brutalement leur exemple. Vainement me disais-je que quelques frais d'amabilité seraient chose convenable. Le nuage fixé sur le front de la femme de notre hôte glaçait mon esprit et ma verve. Le repas, en un mot, eût fini par une véritable pantomime, si M. Richomme, sa première faim assouvie, n'avait brusquement ranimé la conversation languissante.
— Ah çà f messieurs les Parisiens, dit-il tout à coup en remplissant mon verre et celui de mon compagnon, il me semble que vous êtes diantrement mélancoliques;
\ mais je sais pourquoi. Vous vous attendiez à trouver ! ici un essaim de beautés. Je vous l'ai dit, c'est la semaine dernière qu'il fallait venir; nous avions, entre ' autres, lady Rothsay, la plus charmante blonde...
— Je n'aime pas les blondes, dit Edmond en regardant du coin de l'œil, à ce qu'il me parut, les cheveux noirs qui encadraient le front de madame Richomme.
— Ce qui veut dire que vous aimez les brunes, reprit l'amphitryon d'un air qui visait à la finesse.
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— Oui, quand elles sont jolies, répliqua Vanois.
— Vous n'êtes pas dégoûté, dit M. Richomme avec un gros rire ; eh bien, puisque tels sont vos principes, je vous dirai confidentiellement que, peut-être ce soir même, vous verrez ici une femme selon votre cœur, brune et jolie.
Un instinct malfaisant arracha de mes lèvres la niaiserie suivante :
— Mais, à vous entendre, on dirait que nous ne la voyons pas dès à présent.
D'un regard traîtreusement souriant, j'adressai ce joli compliment à madame Richomme, qui, loin de paraître embarrassée comme je l'espérais, eut l'air de ne pas comprendre qu'il fût question d'elle, et conserva la plus dédaigneuse impassibilité.
— Est-ce que vous attendez ce soir madame Baretty? demanda un des Suisses, la bouche à moitié pleine.
— Ce soir ou demain, dit M. Richomme. Vous connaissez ma belle-sœur ? poursuivit-il en s'adressant à moi.
Je savais vaguement que madame Richomme avait une sœur; mais j'ignorais le nom du mari de cette sœur, ou du moins je l'avais oublié, comme on oublie les choses indifférentes.
— J'ai beaucoup entendu parler de l'esprit et de la beauté de madame Baretty, répondis-je galamment; mais je n'ai jamais eu le plaisir de la voir.
— Vous aurez ce plaisir incessamment, et vous verrez qu'en vous annonçant une jolie femme je n'ai pas exagéré.
— J'en suis convaincu d'avance, et mon admiration est prête.
M. Richomme cligna un œil, hocha la tête à deux ou trois reprises, et ricana sourdement avant de reprendre la parole.
— Si vous voulez m'en croire, dit-il avec un accent moitié moqueur, moitié sérieux, vous la tiendrez en bride, votre admiration.
— Pourquoi cela? fis-je un peu surpris de ce conseil.
Le gros homme recommença sa pantomime, et, se penchant vers moi :
— Avez-vous vu jouer Othello? me dit-il à l'oreille.
— Sans doute.
— - En ce cas, vous connaissez mon beau-frère.
— Jaloux ?
— Effréné, endiablé, enragé !
Malgré son altitude confidentielle, M. Richomme avait haussé la voix, et il parlait de manière à être entendu de tout le monde. Un regard de sa femme lui imposa silence.
— C'est juste, dit-il en s'inclinant.
Puis, se penchant de nouveau vers moi:
— Ma femme, reprit-il tout bas, ne veut pas qu'on
parle devant les domestiques des ridicules du cher beau-frère ; et, au fond, elle a raison, car ces marauds sont l'impertinence et le bavardage incarnés. Au dessert, je vous conterai cela.
Une femme jolie, un mari jaloux, il n'y avait rien là que d'assez ordinaire. Ce vulgaire prologue suffit cependant pour exciter ma curiosité, et j'attendis avec une sorte d'impatience la retraite des domestiques. Ils disparurent après avoir servi le dessert, selon l'usage établi dans la maison.
Sans songer à ce qu'il pourrait y avoir d'indiscret dans ma conduite, j'allais rappeler à notre hôte sa promesse, mais il prévint ma demande. Aussi bavard que j'étais curieux moi-même, il lui tardait évidemment d'exercer, aux dépens du mari de sa belle-sœur, la lourde malice qu'il prenait pour de l'esprit, et qui constituait la partie joviale de son caractère.
— Messieurs Wendel, dit-il en s'adressant aux deux Bernois, vous avez déjà vu Baretty, mais ces messieurs ne le connaissent pas. N'est-il pas vrai que c'est un charmant garçon?
A cette question ironiquement articulée, les Helvétiens ne répondirent que par une grimace qu'il était difficile de prendre pour un assentiment.
— Ce n'est pas parce que nous sommes presque beaux-frères, poursuivit en goguenardant M. Richomme, mais je doute qu'on puisse trouver un homme plus ai-
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mable. Il est vrai que les mauvaises langues l'accusent d'être difficile à vivre, hargneux, emporté, grognon, colère, et surtout jaloux comme un crocodile; mais ce sont là des calomnies, n'est-ce pas, Gésarine ?
Madame Richomme avait écouté son mari avec une impatience marquée; elle haussa impercepliblemeni les épaules, et répondit d'un ton bref :
— Chacun a ses défauts; ceux de M. Baretty n'ôtent rien à la bonté de son cœur ni à la noblesse de son caractère.
— Je te dis que l'oiseau est charmant ; seulement, il a bec et ongles, et il est bon d'en avertir ces messieurs. Je ne parle pas pour vous, messieurs du grand conseil: vous êtes des hommes raisonnables, pères de famille, et, d'ailleurs, vous savez de quoi il retourne; mais voici deux fashionables qui ne doutent de rien, en qualité de Français, et à qui une petite leçon de prudence ne sera peut-être pas inutile.
Je lançai un coup d'œil à Edmond, que ces dernières paroles concernaient autant que moi. Il pelait méthodiquement une pomme et semblait inattentif. De son côté, madame Richomme, visiblement contrariée, essayait d'un regard improbateur d'imposer silence à son mari.
— Ma chère amie, tu as beau me faire de gros yeux, reprit le nrfUionnaire d'une façon assez triviale, je
n'ai pas envie de voir se renouveler chez moi la sotte aventure de Baréges.
— Quelle aventure? dis-je, au risque de déplaire davantage à la maîtresse du logis.
— Vous n'en avez pas entendu parler? L'histoire pourtant a fait assez de bruit. L'an passé, Baretty, qui souffre quelquefois d'une ancienne blessure, va à Baréges et y conduit sa femme. Ma belle-sœur, aimable et jolie, se trouve, dès son arrivée, entourée d'une cour nombreuse; c'est à qui aura le plaisir d'être son danseur ou de chanter avec elle. Vous saurez qu'elle danse et chante comme un ange. Rien que de fort simple assurément, et, sur cent maris, quatre-vingt-dix-neuf n'auraient pas songé à se formaliser; mais le cher Baretty a du sang corse dans les veines. Le voilà donc furieux, et ne rêvant plus que carnage. Massacrer en bloc la douzaine d'étourneaux qui voltigeaient autour de ma belle-sœur, c'eût été embarrassant : pour simplifier la chose j mon jaloux prend le parti de faire un exemple. Parmi les galants qui l'offusquaient, il choisit le plus empressé, et lui cherche, devant trente per-
\ sonnes, la plus allemande des querelles. Le quidam 'essaye de tourner l'affaire en plaisanterie; un soufflet en plein visage le force de la prendre au sérieux. Un duel s'ensuivit, et Baretty cassa la jambe à son adversaire, qui ne dansera plus, le pauvre diable ! car il a fallu l'emputer. Vacarme horrible, comme vous pou-
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vez le croire. Tout le monde donne tort à Barelty; la justice intervient, et, pour éviter l'esclandre d'une arrestation, mon aimable beau-frère est obligé de se constituer prisonnier. Bref, il est resté trois mois sous clef pendant l'instruction de l'affaire; fort heureux d'être acquitté en définitive par le jury. Vous croyez peut-être que la leçon lui a profité? Vous ne connaissez pas le Corse. A la première occasion, il recommencera, et je serais très-fâché que cette occasion se présentât chez moi. Vous voilà donc bien avertis, messieurs les Parisiens : quand vous verrez ma belle-sœur, permis à vous de l'admirer, mais que ce soit de loin et en silence. Autrement, gare la tragédie I
— En vérité, vous faites de votre beau-frère un ogre, dit Vanois en souriant d'un air ironique,
— Avisez-vous de paraître amoureux de sa femme, répondit M. Richomme; vous verrez s'il fait de vous plus d une bouchée.
— Je n'aurai garde, reprit mon compagnon de voyage d'un ton léger; quoique je ne me pique pas d'être un beau danseur, je tiens à mes jambes.
Cette plaisanterie fit sourire les convives, à l'exception de madame Richomme, qui, conservant un sérieux glacial, se leva inopinément et rompit ainsi, en nous forçant de suivre son exemple, une conversation qui semblait lui déplaire outre mesure.
La contradiction est naturelle à l'homme ? j'en eus
n LE PARATONNERRE.
bientôt la preuve; car Favertissement de notre hôte produisit, à mon égard du moins, un effet tout opposé à celui qu'il en attendait sans doute. Madame Baretty, que je n'avais jamais vue, s'empara soudain de mon imagination. Je savais qu'elle était jolie; mais ce mérite, si recommandable qu'il fût, n'eût pas suffi pour me jeter dans la rêverie où je tombai tout en humant une tasse d'excellent café. Pour mon esprit enclin au romanesque, l'aimable inconnue avait un attrait plus violent encore que celui de ses charmes. Il est incontestable que les pommes du jardin des Hespérides empruntaient une partie de leur valeur au dragon chargé de leur garde ; de même la beauté d'une femme est rehaussée parla jalousie maritale; et plus celle-ci se montre intraitable, plus celle-là devient conquérante.
Madame Baretty devait être irrésistible, puisque, s'il fallait en croire son beau-frére, il y avait péril de mort à l'aimer. Or, je me piquais de n'être pas de ces cœurs faibles que glace la perspective du danger. Je ne sais quelle lubie de mon amour-propre se mettant de la partie, j'arrivai, de réflexion en réflexion, à me demander sérieusement si la réserve rigoureuse recommandée par M. Richomme n'était pas incompatible avec le juste soin de ma dignité personnelle. Après avoir débattu quelque temps cette importante question, je la résolus de manière à n'engager en rien l'avenir.
^ Je laisserai les choses suivre leur cours naturel,
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me dis-je ; je ne chercherai pas à m'échauffer la tête d'une ardeur factice; mais, si par hasard je tombe amoureux (et, ne l'étant pas, que puis-je faire de mieux, à la campagne surtout?), je n'opposerai pas la moindre résistance à mon penchant. Aux yeux d'un homme comme moi, tous les maris doivent être égaux, qu'ils s'appellent George Dandin ou Groquemitaine.
Cette belle résolution prise, je me trouvai tout égayé, et mon voyage en Suisse m'offrit aussitôt un intérêt dont jusqu'alors il m'avait semblé totalement dépourvu. Dans ma riante humeur, je pardonnai à mon ami la dissimulation dont je lui avais fait un crime l'instant d'auparavant. Loin de m'offusquer encore, son amour pour madame Richomme me parut, au contraire, fort opportun, car il me garantissait d'une rivalité redoutable et me laissait le champ libre. îl va sans dire que je comptais pour rien les deux Helvétiens d'un âge mûr.
Le café pris, nous nous promenâmes quelque temps dans les jardins; mais la fraîcheur du soir nous en chassa bientôt, et nous rentrâmes au salon, où une partie de whist ne tarua pas à s'organiser.
Pour la première fois peut-être, je regrettai de ne pas connaître ce jeu; car M. Richomme, Edmond et les deux Suisses ayant pris place autour du tapis vert, je restai seul debout vis-à-vis de la maîtresse de la maison ; sorte de tôte-à-tôte que rendait assez embarras-
sant l'air soucieux et mécontent qui n'avait pas quitté sa physionomie depuis notre arrivée. Le dialogue était difficile, mais le silence eût été ridicule. J'entamai donc la conversation par quelques lieux communs, que madame Richomme interrompit presque aussitôt en m'adressant d'une voix incisive la question suivante :
— C'est donc vous qui avez eu l'aimable idée de venir me voir, et à qui, par conséquent, mes remercîments sont dus ?
Quoique mentalement réconcilié avec mon compagnon de voyage, je jugeai hors de propos de confirmer le petit mensonge par où il avait débuté.
— Il faut rendre à César ce qui est à César, répondis-je modestement; j'ai été assez heureux d'accompagner Vanois, mais à lui seul appartient la pensée première de notre voyage.
Madame Richomme hocha la tête d'une façon qui disait clairement : « J'en étais sûre. »
—• Vous êtes fort lié avec M. Vanois? reprit-elle en me regardant d'un œil pénétrant.
— Je le connais depuis dix ans.
— C'est-à-dire que vous n'aviez rien de caché l'un pour l'autre?
Cette question fut articulée d'un ton si expressif qu'à mon tour je regardai attentivement la femme du millionnaire.
— Madame, répondis-je en baissant la voix, il es^
des choses qu'on ne confie pas à son meilleur ami. Je ne dis pas tout à Vanois, et il agit de même envers moi ; mutuellement, nous sommes souvent réduits à deviner.
— M. Vanois est-il habile à ce métier?
— Fort habile.
— Et vous?
— Ma modestie m'empêche de répondre, dis-je en souriant.
— Cela veut dire que vous vous croyez plus habile encore que votre ami.
— Plus, non; mais autant.
Madame Richomme parut hésiter.
— - Y a-t-il longtemps que vous n'avez trouvé l'occafeion d'exercer votre talent? dit-elle enfin avec un enjouement afïecté.
— Je l'exerce en ce moment même , répondis-je d'un air railleur; car l'interrogatoire commençait à me déplaire.
— Vraiment! reprit la femme de l'ex-fournisseur, dont les yeux bruns étincelèrent; puis-je savoir ce que vous cherchez à deviner?
— Mon ami est engagé dans une partie fort intéressante : gagnera-t-il? Voilà ce que je me demande.
Quoique j'eusse montré la table de jeu, madame Richomme ne se méprit pas au sens de mes paroles, que lui expliqua d'abord mon regard. Elle comprit
que je faisais allusion à une partie qui n'était pas celle de whist, et, répondant à ma pensée :
— Si cela dépend de moi, il perdra, dit-elle du ton le plus tranchant.
"— Peste 1 dis-je en moi-même, il ne paraît pas que la forteresse soit disposée à capituler, et mon ami Edmond n'est pas aussi avancé que je croyais.
En ce moment, des claquements de fouet et le roulement d'une voiture se firent entendre. A ce bruit, qui annonçait sans doute l'arrivée de sa sœur, madame Richomme se leva en laissant échapper un signe de dépit, et, sans mot dire, sortit du salon.
Les joueurs continuèrent imperturbablement leur partie, et j'en fus peu surpris, sachant que le whîst est une œuvre sacrée que la fm du monde même aurait peine à interrompre. Pour moi, je dois en convenir, je ne partageai pas cette impassibilité; il me prit môme une petite palpitation à laquelle je ne m'attendais guère, et qui me prouva que j'étais moins blasé que je ne l'avais craint quelquefois.
— Dieu me pardonne t le cœur me bat, me dis-je assez content de cette juvénile émotion; cela signifiet-il que je vais devenir amoureux? J'en accepte l'augure.
Avouons toute ma faiblesse. Je me levai, et je regardai un instant dans la glace ma figure, dont je fus peu content, selon mon habitude. Après avoir chiffonné
dans mes cheveux et rectifié le nœud de ma cravate, je m'adossai à l'angle de la cheminée, dans une altitude qui, selon moi, ne devait manquer ni de distinction ni de caractère, et j'attendis ainsi, sous les armes, la femme en qui j'étais fort disposé à trouver la future souveraine de mon cœur.
Ainsi que je l'avais prévu, la porte ne tarda pas à s'ouvrir, et madame Richomme rentra dans le salon en donnant la main à la nouvelle arrivée. L'ogre les suivait; mais, dans le premier moment, je n'y fis pas attention, tant mes yeux étaient occupés ailleurs.
Un peu plus jeune que sa sœur, c'est-à-dire âgée de vingt-huit ans environ, d'une taille moyenne et admirablement proportionnée, madame Baretty offrait dans tous ses traits le type grave, fin et passionné tout ensemble des belles races méridionales. La brune pâleur de son teint décelait, d'ailleurs, son origine et rehaussait Texpression ardente, quoique habituellement voilée, de son regard. Une robe de soie noire, une capote de paille, un châle de couleur sombre négligemment posé, lui composaient un costume de voyage élégant et harmonieux dans sa simplicité.
Sous ces modestes atours, madame Baretty me parut une reine. Elle s'avança lentement, avec une dignité nonchalante; accueillit d'un air poli, mais sérieux, mon salut et celui des joueurs, qui, à son approche, s'étaient enfin décidés à se lever; et, tendant
28 LE PARATONiNERRE.
la main à M. Richomme, qui se précipita pour la baiser d'aussi bonne grâce qu'eût pu faire l'ours de Berne en personne :
— Bonsoir, mon frère^ dit-elle d'une voix moelleuse et vibrante.
Rien de plus ordinaire assurément que ces trois paroles : « Bonsoir, mon frère; » et pourtant jamais phrase de Rossini n'avait caressé plus délicieusement mon oreille. Je préfère les voix de contralto, et je me trouvais servi à souhait; d'autre part, la mélancolique pâleur de la belle voyageuse satisfaisait complètement un de mes goûts les plus exclusifs; enfin, quoique madame Baretty eût des dents magnifiques, ainsi que j'avais pu l'entrevoir, elle n'avait pas encore ri depuis son entrée dans le salon; or, j'ai toujours sincèrement estimé les femmes qui ont de belles dents et qui rient peu. De ces différentes causes secondes, et surtout de la disposition aventureuse de mon cœur, il résulta que je me trouvai instantanément subjugué. J'avais juré, il est vrai, de succomber sans résistance; mais il faut avouer que cette promesse me fut plus facile à tenir que n'eût été l'engagement contraire.
Me voilà donc amoureux, ou du moins acheminé vers l'amour. Je lançai un coup d'œil à Vanois, qui passait pour un connaisseur. J'étais bien aise de voir justifié par son suffrage le trouble agréable que je commençais de ressentir.
A ma grande surprise, je pourrais dire à mon grand courroux, je l'aperçus déjà rassis à la table de whist, et mêlant gravement les cartes, sans accorder la moindre attention à l'objet de ma naissante flamme. Il me parut que, pour un homme de trente ans, c'était pousser un peu loin la passion du jeu, et je sentis baisser sensiblement dans mon esprit l'espèce de considération qu'en matière de galanterie j'avais accordée jusqu'alors à mon compagnon de voyage.
Après quelques compliments échangés avec les arrivants, les Suisses, ainsi que M. Richomme, suivirent l'exemple de Vanois et reprirent leur partie, un instant interrompue. Les deux soeurs se placèrent l'une près de l'autre, sur une causeuse, et commencèrent à voix basse une conversation dont l'apparence confidentielle semblait me défendre d'y prendre part. Discrètement je m'éloignai, et, m'asseyant derrière la table de jeu, je profitai de mon isolement pour examiner à loisir un personnage que j'avais à peine regardé jusqu'à ce moment, quoiqu'il m'importât de le connaître à fond.
M. Baretty, le mari féroce, était un homme de cinquante ans, trapu, ventru, alerte toutefois, et portant résolument son embonpoint. Ce physique convenait fort bien à un ancien capitaine de voltigeurs; tel était l'emploi qu'il avait rempli jusqu'en 1832, époque où une blessure grave reçue en Algérie l'avait décidé à quitter le service. Son teint cuivré avait gardé l'em-
preinte du soleil d'Afrique, et rougissait à la moindre émotion avec une violence Voisine de l'apoplexie. Ses cheveux, coupés fort courts, commençaient à peine à grisonner et se dressaient en brosse sur sa tête. D'épais sourcils oouronnaient ses noires prunelles, qui me rappelèrent les yeux de braise dont parle Dante en faisant le portrait de Caron. Martialement laid dans l'état ordinaire, le vétéran devait être terrible à voir enflammé par la fureur jalouse. Une large balafre au coin de la bouche et un doigt de moins à la main gauche annonçaient, d'ailleurs, qu'il avait tenu à l'armée les promesses de son énergique physionomie, et donnaient une valeur sérieuse au ruban rouge qui décorait sa redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton, par un reste d'habitude militaire.
Au moment où je venais de prendre son signalement, M. Baretty venait de s'étendre sans cérénionic dans un immense fauteuil à la Voltaire, où, malgré sa rotondité, il paraissait englouti. Sa pose avait quelque chose de si farouche et s'accordait tellement avec l'expression rébarbative de son visage, que je ne pus m'empêcher de le comparer à un bouledogue couché dans sa niche, le museau sur les pattes, l'œil assoupi, niàîs la dent éveillée. ••"■'«•'•
Je remarquai bientôt qU'à trhVérs sè?à paupières demi-clones, il glissait ufl r^ëgard scrutateur qui, aj^rès avoir examiné quelque temps Ednïond, se porta sur
moi-même et me força de détourner les yeux. Je compris sur-le-champ le sens de cette observation sournoise. Sans doute, au seul aspect de jeunes gens in- «^nnus, cet agréable mari avait senti frémir ses instincts soupçonneux; et, en nous étudiant à la dérobée, mon ami et moi, peut-être cherchait-il à deviner auquel des deux il aurait le plaisir de casser bras ou jambe, conformément à la recette dont il s'était servi à Baréges.
Cette idée, bien faite pour modérer mes velléités sentimentales, les irrita au contraire. J'éprouvai que la saveur du péril rehausse le goût de l'amour même, et, en regardant de nouveau madame Baretty, je la trouvai plus belle encore qu'elle ne m'avait paru d'abord. Combien elle était charmante en effet, nonchalamment assise, la tête un peu penchée, les mains enentrelacées dans celles de sa sœur, qui lui parlait vivement à voix basse, et qu'elle écoulait avec un sourire sérieux! Peu à peu je m'abandonnai au plaisir de la contempler, et, oubliant la sombre surveillance dont j'étais probablement l'objet, je tombai dans une rêverie profonde.
— 0 mariage t voilà de tes coups, me dis-je avec une ironie mêlée de compassion; tu prends d'une main un être plein de grâce, de distinction, d'intelligence; de VMm une créature ttilgàîi'e, bofnêe, brutale, et tu lés utiiâ. Déllsion âiHèrè! Id càserûe unie au sûloill
Comme je m'apitoyais sur la destinée de celte femme d'élite livrée au despotisme d'un grossier soldat (c'est ainsi que, dans mon indignation, je nommais l'ex-capitaine de voltigeurs), madame Baretty tourna la lête de mon côté, et ses beaux yeux veloutés se fixèrent sur les miens avec une expression si mélancolique et si pénétrante, que je me sentis troublé jusqu'au fond de l'âme. L'étrange émotion où me jeta ce regard sera suffisamment expliquée lorsque j'aurai dit que je n'avais pas l'habitude de m'en voir accorder de pareils; ceci m'oblige à un aveu pénible pour mon amourpropre, mais nécessaire à la clarté de ce récit.
Le bonheur d'être belle a trouvé son poëte ; si le malheur d''êlre laid pouvait donner envie de chanter, j'aurais de légitimes raisons pour accorder ma lyre. Là ne s'arrête pas mon infortune. Il est une rare et pittoresque laideur qui, fièrement portée, sert un homme plus qu'elle ne lui nuit. Mirabeau, à coup sûr, n'eût pas troqué contre le fade visage d'un bellâtre sa face de tigre marquée de la petite vérole. Malheureusement pour moi, l'irrégularité de mes traits ne se trouve pas compensée par leur expression. Ma laideur est de celles qui courent les rues; je ressemble à tout le monde, h tel point que des gens avec qui j'ai été lié oublient ma figure, et que d'autres me reconnaissent qui ne m'ont jamais vu. Né avec un cœur sensible et une imagination romanesque, il est inutile de dire combien cette
déplaisante vulgarité de ma physionomie m'a chagriné souvent et quelquefois désespéré; mon goût pour les émotions tendres y trouvait de si fâcheuses entraves! car les femmes ont beau professer une superbe indilïérence pour les avantages physiques des hommes, j'ai toujours remarqué qu'en définitive l'esprit le mieux accueilli d'elles était celui qui avait les yeux les plus éloquents et les plus belles dents. Aussi, que de fois, en passant sur le boulevard des Italiens, n'ai-jepas envié l'enveloppe de quelques-uns des agréables jeunes gens qui s'y promènent, la botte vernie au pied, le cigare à la bouche, le camellia à la boutonnière, le pouce dans Tentournure du gilet?
— Avec cette figure et mon savoir-faire, ai-je dit souvent, je ne trouverais pas de cruelles.
Réduit à mon savoir-faire et à ma figure, j'en avais trouvé plus d'une, je suis forcé d'en convenir. Mes succès fort clair-semés avaient toujours été laborieux. Si j'avais triomphé quelquefois, ce n'avait été qu'à force d'entêtement; mais de ces provocations fines et charmantes qui disent : « Aimez-moi, » et vous épargnent la moitié du chemin, je n'avais pas encore eu lieu de m'en enorgueillir. Jamais jusqu'alors Galatée, après m'avoir lancé sa pomme, n'avait fui vers les saules en m'invitant à la poursuivre.
Le regard expressif de madame Baretty était donc une nouveauté en même temps qu'une faveur. Pour la
première fois, une femme prenait envers moi une pareille initiative. Tel fut Tétonnement de ma modestie, que j'éprouvai d'abord plus d'embarras que de plaisir. Un sentiment de défiance s'éveilla môme dans mon esprit. N'était-il pas possible que j'eusse devant moi une coquette qui, en me prenant pour point de mire, ne cherchât qu'à se divertir à mes dépens? Je reconnus bientôt l'invraisemblance d'une semblable supposition, et je pensai qu'il y aurait une humilité trop niaise à interpréter défavorablement une action qui n'avait rien que de flatteur, et dont, après tout, la cause n'était pas impénétrable.
— ■ Mariée à un homme indigne d'elle, cette femme, me dis-je, ne peut être que fort malheureuse. Or, les malheureux recherchent la sympathie, et, lorsqu'ils croient l'avoir trouvée, ils l'accueillent avec reconnaissance. De mon côté, je ne suis pas beau, mais peutêtre ai-je trop mauvaise opinion de ma figure. Après tout, plus ou moins bien fendus, les yeux sont les interprètes de l'âme. Elle aura lu dans les miens le vif intérêt qu'elle m'inspire; elle aura deviné qu'il y a en moi une intelligence faite pour la comprendre; en un mot, elle aura reconnu un ami, et voilà ce qu'a voulu m'exprimer son regard de colombe souffrante.
Instinctivement, je pris l'attitude qui convenait à ce tendre rôle d'ami d'une femme malheureuse, pour lequel je me sentais une vocation toute particulière.
LE PARATONiNERUE. â5
Les bras croisés sur la poitrine, le front penché d'un :3nr rêveur, je continuai de regarder madame Baretty, convaincu déjà que, par cette contemplation obstinée, je risquais peu de lui déplaire, au cas qu'elle vînt à la remarquer. Si présomptueuse qu'elle pût être, cette conjecture ne tarda pas à me paraître réalisée.
Un second regard plus doux, plus appuyé, plus décisif que le premier, m'arriva de plein fouet, comme disent les artilleurs. J'en tressaillis; mais mon ravissement fut troublé aussitôt par un aigre bruit de porcelaine brisée qui interrompit fort à l'improviste le silence du salon. Tout le monde tourna les yeux vers M. Baretty. Le capitaine venait de se lever avec l'impétuosité d'un tigre blessé, et la violence de son mouvement avait fait rouler le fauteuil oii il était assis contre une étagère chargée de potiches et de cornets.
— Quelle mouche vous pique? s'écria M. Richomme en regardant d'un œil piteux les débris épars sur le tapis ; prenez-vous mes vases du Japon pour des Bédouins?
J — Mille pardons f je crois que je m'étais endormi,
répondit M. Baretty d'une voix rauque.
Un regard furieux qu'il lança au même instant à sa femme m'apprit ce que je devais penser d'une pareille excuse.
— Vous avez le sommeil meurtrier, grogna Tex-
S6 LE PARATOiNNERRE.
lournisseur. Que diantre î quand on a envie de dormir, on va se coucher.
— C'est ce que je vais faire, répliqua le jaloux d'un ton non moins grondeur; à plus d'onze heures, il est bien temps de se retirer. Allons, madame, je suis à vos ordres.
Madame Baretty se leva aussitôt sans dire un seul mot. Cette passive obéissance, si peu ordinaire chez une jolie femme, me confirma dans l'idée que j'avais sous les yeux le plus absolu des despotes et la plus soumise des esclaves. Si déjà toutes mes sympathies n'avaient pas été acquises à la belle opprimée, la façon touchante et résignée dont elle accepta le bras que lui offrait son tyran eût suffi pour m'attendrir le cœur.
Les deux époux sortirent presque aussitôt du salon, qui soudain me parut désert, comme l'Orient à Antiochus après le départ de Bérénice. Inoccupé désormais, j'attendis avec impatience la fin de la partie de whist, qui s'acheva enfin et permit à chacun de se retirer. Sous le prétexte de fumer un cigare, j'accompagnai Vanois dans sa chambre avant de rentrer dans la mienne.
— Comment trouvez- vous madame Baretty? lui demandai-je sans préambule.
— Pas mal, répondit-il négligemment.
— Pas mail répétai-je en m'échauffant malgré moi;
réloge est assez mince. Mais d'abord Tavez-vous regardée?
— Assez pour avoir le droit de la juger. Je préfère sa sœur.
— Parbleu f je n'en doute pas, m*écriai-je en ricanant; vous vous trahissez, mon cher. Mais j'aurais mieux aimé recevoir cet aveu de votre confiance.
— Je me trahis 1 En quoi, s'il vous plaît? Je haussai légèrement les épaules.
— Nierez-vous que vous fassiez la cour à madame Richomme? repris-je d'un air railleur.
Edmond me regarda fixement.
—Ah t vous avez découvert cela ! dit-il au bout d'un instant avec un accent où il me parut entrer plus de persiflage que de mauvaise humeur.
— Je ne suis ni sourd ni aveugle. En conscience, vous auriez dû me mettre au fait, au lieu de me réduire à faire usage de ma perspicacité. N'importe; quoique j'aie à me plaindre de votre dissimulation, si je puis vous être utile, disposez de moi.
— A charge de revanche peut-être? répondit mon compagnon de voyage en m'interrogeant d'un regard perçant.
— Comment l'entendez- vous? répliquai-jô un peu intrigué de ce propos.
Vanois aspira coup sur coup trois ou quatre bouffées, et, posant son cigare sur la cheminée :
— Mon cher Duranton, me dit-il avec un sourire qui me parut plein de bonhomie, jouons cartes sur table. Yous voulez que je sois amoureux de la maîtresse de céans, j'y consens; mais, à votre tour, avouez que les œillades assassines dont sa sœur vous a gratifié n'ont pas trouvé votre cœur complètement insensé?
— Vous vous moquez de moi, dis-je, assez content au fond de voir mes propres observations confirmées par celles d'un témoin désintéressé.
— Je ne suis pas plus aveugle que vous. Une chose certaine, que vous en conveniez ou non, c'est que madame Baretty vous a accordé ce soir une attention fort significative.
— Pure curiosité, fis-je d'un ton modeste.
— Soit; mais la curiosité n'est-ellc pas lemoleur universel, la source féconde d'où tout découle? A quoi devons-nous, s'il vous plaît, la découverte de l'Amérique, l'emploi de la vapeur et toutes les autres conquêtes de la science? L'amour lui-même, qu'est-il autre chose qu'une curiosité dirigée vers un terme unique? Croyez-moi, mon cher, femme curieuse aujourd'hui demain sera femme éprise, pour peu qu'on lui aplanisse cette transition.
Vanois s'exprimait avec un aplomb dogmatique, comme s'il eût démontré un théorème. Il m'appartenait moins qu'à personne de le contredire ; car, sur cette
matière je partageais ses idées. Je me contentai donc de sourire en homme qui ne demande qu'à se laisser convaincre de ses succès.
— Tout à l'heure je vous ai méchamment contrarié, poursuivit mon ami d'un air d'enjouement ; je suis prêt à faire amende honorable. La vérité est que je trouve madame Baretty, non point pas mal, mais extrêmement bien, et, à votre place...
— A ma place?...
— Je risquerais de déplaire à son ogre de mari.
— C'est fait, dis-je étourdiment.
Ces mots lâchés, je m'en repentis; mais il était trop tard, et les questions de Vanois m'arrachèrent un aveu complet. En apprenant la cause du désastre dont les potiches du Japon avaient été la victime, il partit d'un éclat de rire si franc, que je ne pus me retenir de partager son hilarité.
— Allons, courage ! me dit-il avec une gravité bouffonne ; sus à la Barbe-Bleue I haro sur ce sauvage qui ne veut pas qu'on trouve sa femme jolie ! Point de quartier à ce barbare ! Vous savez qu'il tire aux jambes, visez-le à la tête.
En retour de ma franchise, mon ami finit par m'avouer que j'avais deviné juste, et que son voyage n'avait d'autre cause que la passion violente et peu récompensée qu'il éprouvait, depuis plusieurs mois, pour madame Richomme.
40 LE PARATONiNERRE.
Je le complimentai sur son goût, qu'au fond je trouvais au moins singulier, vu le peu d'attraits dont la dame me semblait pourvue. A son tour, il reconnut que madame Baretty était une de ces femmes pour qui, selon la pittoresque expression du plus spirituel de nos poètes, on se ferait rompre les os.
Devenus ainsi confidents l'un de l'autre, nous nous quittâmes en parfaite intelligence après nous être promis discrétion à toute épreuve et secours au besoin.
Ma conversation avec Vanois m'affermit dans mes projets aventureux, ou plutôt me barra la retraite. En effet, comment reculer, maintenant que j'avais choisi pour confident de mes désirs et de mes espérances un maître railleur qui n'eût pas manqué d'attribuer toute démarche rétrograde à une prudence fort peu héroïque 1 La crainte du ridicule se joignit à la tendre attraction que je subissais déjà, et, par vanité autant peut-être que par entraînement, je résolus démettre immédiatement en usage tous les moyens de séduction dont m'avait doué la nature.
Le lendemain, je ne revis madame Baretty qu'à l'instant du déjeuner. Elle me parut triste. Quoique au fond je me sentisse l'humeur assez allègre, je dus me mettre à l'unisson de cette tristesse ; car, en amour ainsi qu'en musique, il est une tonalité rigoureuse à laquelle il faut se conformer sous peine de jouer faux. Une femme languissante impose à qui veut lui plaire
une tenue élégiaque, aussi clairement que deux bémols à la clef, compliqués du fa dièze^ indiquent à un symphoniste le ton plaintif de sol mineur.
La mélancolie obligatoire dont il est ici question n'est pas d'une pratique fort difficile. N'exigeant ni beaucoup d'esprit, ni beaucoup d'audace, elle convient particulièrement aux cœurs timides et aux intelligences paresseuses; mais les habiles et les raffinés eux-mêmes auraient tort de la dédaigner. C'est un vêtement commode, en ce qu'il dispense celui qui l'endosse de tous les menus frais d'amabilité qui rendent souvent si laborieux le métier d'homme sensible. Un amoureux mélancolique n'est pas tenu d'être galant, amusant bien moins encore. En revanche, il a le droit d'être taciturne, maussade, farouche : et plus il donne un libre cours à son humeur sauvage, mieux il est dans l'esprit de son rôle ; agréable rôle à coup sûr, mais qui pourtant a ses inconvénients, à la campagne surtout.
A Paris, un jeune homme qui s'enrôle sous les drapeaux delà mélancolie raisonnée ne se charge pas d'un service très-pénible; pourvu qu'en présence de l'objet de son martyre, il se montre convenablement pénétré, dévasté et ravagé, il peut, d'ailleurs, mener joyeuse vie. Dés qu'il n'est plus de piquet, libre à lui de fumer, de dîner au café Anglais, de hanter les coulisses de l'Opéra et de perdre son argent à la bouillotte. Tel qui, le soir, se meurt d'amour dans un coin du faubourg Saint-Ger-
main, quelques heures plus tard traîne impunément au bal Musardson reste d'existence. Paris est si grand! Il n'en est pas de même à la campagne, où la vie en ;ommun amène de fréquents rapprochements. Là, point de repos pour l'amoureux mélancolique; à toute heur© et en tout lieu, il doit être en grande tenue de souffrance. A la longue, c'est fatigant; mais se relâche' un seul instant, ce serait risquer de tout perdre; car les femmes n'admettent pas que la passion puisse avoir des intermittences.
A la campagne, il est un écueil surtout dont je dois signaler le danger : c'est à table qu'il se rencontre, e^ j'en parle par expérience. A déjeuner, madame Baretty mangea à peine; et ce fut d'un air de distraction si dédaigneux, que je compris aussitôt quel irréparable tor* me ferait dans son esprit la manifestation d'un appétit grossier : quoi de moins sympathique, en effet, pour une femme sentimentale, qu'un homme qui mange, si ce n'est peut-être un homme qui dort?
En pareille épreuve, il n'y a pas deux manières de se conduire; il faut payer de sa personne. C'est ce que je fis : malgré l'aspect tentateur du repas, je me mis héroïquement à la diète.
-— J'en serai quitte pour une visite clandestine à rolTice, me dis-je en résistant aux inintelligentes remontrances de mon estomac.
— Êtes-vous malade? me demanda M. Richomme'
qui, à la fin, remarqua mon obstination à laisser mon assiette vide.
Je répondis négativement.
— Alors vous êtes amoureux ? reprit-il d'un air railleur.
Cette fois, je me contentai de sourire ; mais, presque aussitôt, d'un regard passionné, j'offris à madame Baretty l'hommage du sentiment qui m'était imputé; une œillade des plus encourageantes agréa cet aveu muet. Par malheur, je ne fus pas seul à la remarquer: contre l'usage de ses confrères, le mari jaloux avait d'excellents yeux. En celte occasion, sa clairvoyance ne lui fit pas défaut, et, comme la veille, l'émotion qui en fut le résultat se trahit d'une manière assez burlesque : occupé à dépecer une magnifique truite de l'Aar, tout à coup M. Baretty lui enfonça la truelle dans le ventre par un mouvement si violent, que la plupart des morceaux découpés se trouvèrent lancé? hors du plat et s'éparpillèrent sur la table.
Ce fait, puéril en lui-même, avait un sens tragique dont l'interprétation n'était pas difficile. C'était moi, sans aucun doute, que venait d'éventrer brutalement le capitaine de voltigeurs, sous l'innocente effigie d'un poisson.
Je me tins pour averti : provoquer plus longtemps une jalousie si éveillée et si inflammable eût été le fait d'un écolier, et j'avais la prétention de ne plus l'être.
Je m'interdis donc sur-le-champ toute démonstration dont eût pu prendre ombrage le plus intolérant des maris. De quoi m'eût servi, d'ailleurs, un plus long \ usage de la pantomime? qu'aurait-elle pu m'apprendre * que je ne connusse déjà? Les indulgentes dispositions ' de madame Baretty ne pouvaient plus être pour moi l'objet d'un doute raisonnable. Quelle que fût la cause de sa conduite, coquetterie excessive, besoin d'émotions, ou coup de sympathie, cette charmante femme m'avait autorisé le plus clairement du monde à m'occuper d'elle. Dès à présent, il y avait entre nous un accord tacite, une mystérieuse intelligence. La plus exacte circonspection devenait donc impérieuse. Progrès étourdissant et miraculeux! douze heures à peine s'étaient écoulées depuis que je l'avais aperçue pour la première fois, et j'avais déjà le droit d'être prudent! Je le fus ; mais, à ma grande surprise, madame Baretty, qui aurait dû me donner l'exemple, parut peu disposée à le suivre. Je remarquai à la dérobée qu'à plusieurs reprises ses yeux cherchaient les miens, et, à l'expression de dépit qui se peignit bientôt sur son visage, je devinai que ma réserve était loin d'obtenir son approbation; j'y persiotai cependant, convaincu qu'avant la fin du jour je trouverais l'occasion de m'en dédommager. En ceci, je me trompais; j'avais compté sans mon jaloux.
Après déjeuner, M. Richomme proposa à sa belle-
sœur déjouer une partie de biliard. Un amoureux sans cervelle les eût accompagnés. Loin de là, je descendis politiquement au jardin. J'espérais que, tranquillisé par mon éloignement, M. Baretty se déciderait à partir pour la chasse, ainsi qu'il en avait manifesté l'intention dès le matin. Après avoir laissé écouler une demi-heure qui me parut un demi-siècle, je me glissai en tapinois vers la salle de billard.
Contre-temps fâcheux î la première figure que jV perçus en entrant fut celle du détestable capitaine, qui avait pris position sur une banquette d'où , un cigare à la bouche et un journal à la main , il gardait sa femme; car comment qualifier autrement une pareille conâ-uite ? A ma vue, il posa le journal sur ses genoux, se croisa les bras sur la poitrine, et me regarda en face.
Certes, le loup à qui l'on essaye d'arrâcher l'agneau qu'il tient dans sa gueule ne doit pas avoir un autre regard.
Au lieu de répondre à cette espèce de provocation, j'eus l'air de ne pas la remarquer; je me composai un maintien insouciant, et, après avoir contemplé un instant les joueurs, je sortis du billard, non sanî donner en secret les plus effroyables malédiclions à ce mari sauvage qui, possesseur d'un trésor, avait l'intolérable prétention de le conserver pour lui seul.
Quelques heures plus tard, dès que la forte chaleur
du jour fut passée, on arrangea une promenade, et l'on choisit pour but un chalet situé dans une position pittoresque, à une demi-lieue du château. Il me parut impossible qu'une semblable excursion, dans un pays si accidenté , ne finît point par mettre en défaut la surveillance de l'odieux vétéran et me donner le moyen de parler à madame Baretty, à qui jusqu'alors je n'avais pas adressé un seul mot; car, d'après le romanesque caractère que je lui supposais, mieux valait encore débuter près d'elle par un expressif silence que par des lieux communs de conversation. Je me promis de saisir aux cheveux la première occasion favorable; elle ne tarda pas.
Au moment oii nous sortions du parc, une pente escarpée se présenta devant nous ; un sentier où l'on ne pouvait marcher que deux de front la coupait diagonalement, et, après avoir décrit plusieurs zigzags à travers un massif de sapins, descendait au fond d'un étroit vallon que nous devions traverser. En face de ce rude chemin , offrir le bras à une femme était une action fort naturelle , pour ne pas dire un devoir. Un des Suisses avait déjà présenté le sien à madame Richomme; sans hésiter, je me dirigeai vers madame Baretty;, qui précédait sa sœur de quelques pas ; mais, avant d'être arrivé près d'elle, je fus retenu par Edmond, qui marchait derrière moi.
— Pas d'école, me dit-il d'un ton magistral; vous en
avez déjà trop fait depuis hier. Le mari est jaloux, la femme imprudente ; soyez raisonnable. Voyez-moi, estce que j'ai offert le bras à madame Richomme? C'est par de pareils enfantillages qu'on gâte tout. Allez faire votre cour au Corse ; il a des soupçons : détruisez-les. Pendant ce temps, je ferai jaser votre infante, et je saurai ce qu'elle pense de vous.
Le conseil de mon compagnon de voyage me parut rigoureusement conforme aux lois du code galant.
— Vous avez raison, dis-je à Vanois ; conquérir les bonnes grâces du mari, ou du moins endormir sa défiance, tel est sans doute le premier soin dont je dois m'occuper. Mais que lui dire, à ce requin ?
— Parlez-lui de ses campagnes, de ses blessures; bientôt vous n'aurez plus qu'à écouter.
La corvée était lourde ; mais, après en avoir reconnu l'urgence, il eût été peu logique d'en différer l'exécution. Je me résignai donc, et, cédant à mon ami l'agréable office dont, un instant auparavant, j'avais espéré de m'emparer, je ralentis le pas pour attendre M. Baretty. Le jaloux, peut-être dans le but de me surveiller, s'était placé à l'arrière-garde. Lorsqu'il m'eut rejoint, je lui adressai quelques paroles banales à propos du site agreste que nous parcourions. Un grognement inintelligible fut Tunique réponse du farouche bipède que j'essayais d'apprivoiser. Ce début n'avait rien d'encou-
rageant ; mais le premier pas était fait, et c'est, dit-on, le plus difficile.
L'air rogue de mon interlocuteur, son accent bourru, le laconisme de ses réponses, enfin la sardonique grimace qui venait de temps en temps plisser sa bouche balafrée et perfectionner sa laideur, tous ces indices i me portèrent à croire qu'il n'était pas dupe de mes prévenances, et que ma tactique était éventée. S'il n'était pas universellement reconnu qu'un mari est un être tellement respectable, qu'un amoureux doit tout endurer plutôt que de se brouiller avec lui, j'eusse été mis à une pénible épreuve pendant cet entretien, où les rebuffades ne me furent pas épargnées. Mais, au point de vue où je m'étais placé, les façons peu civiles de l'ancien capitaine de voltigeurs n'avaient pas plus d'importance morale que n'en a pour un écuyer la résistance du cheval qu'il veut dresser. Le mari ruait; c'était là un obstacle à vaincre, et non un affront à punir.
Malgré le peu de succès de mes premières avances, je persévéi-ai dans la patiente amabilité que je m'étais imposée. Je redoublai d'enjouement et de bonhomie, je cherchai les sujets de conversation les plus opportuns, en un mot je manœuvrai si adroitement, qu'à la fin, soit que j'eusse réussi à détruire ses soupçons^, soit que, choisissant entre deux ennuis, il aimât mieux subir ma compagnie que de me voir papillonner aulour
de sa femme, M. Barelty s'humanisa. Une circonstance bien puérile et bien triviale m'annonça que nous passions de l'état d'hostilité sourde à celui de désarmement. Et pourquoi omettrai-je ce vulgaire mais caractéristique incident? Le calumet n'est-il pas chez les sauvages le symbole de la paix, et beaucoup de fumeurs civilisés ne trouvent-ils pas cet usage plein de poésie?
Or, d'une pipe à une tabatière, la distance est courte et la dérogeance petite. On a compris déjà que le mari jaloux prenait du tabac ; il rinit par se décider à m'en offrir, et moi, au risque d'éternuer, j'acceptai pour deux raisons : la première, c'est que madame Barelty ne me voyait pas ; la seconde , c'est qu'elle me rappelait fort à propos la dissertation de Sganarelle sur le tabac considéré comme élément de concorde, d'harmonie et de sociabilité.
En rentrant au château, nous étions, le Corse et moi, de si bon accord, qu'il me proposa une partie de chasse pour le lendemain. Le moyen de refuser ? C'eût été chicaner le tigre prêt à s'endormir. J'accueillis donc ce projet d'un air ravi, mais en enrageant j je détestais la chasse.
Aucun incident digne d'être mentionné ne signala le reste de la journée. Quelques regards, de mon côté seulement, contenus par la prudence, furent encore échangés entre madame Barelty et moi. Mais je ne trouvais aucune occasion de lui parler sans témoin , et
je persistai dans mon système. •— Avec les femmes, le silence plutôt qu'une conversation insignifiante.
Le soir, lorsque chacun se retira, ce fut f^lmond qui, à son tour, m'accompagna dans ma chambre. Pendant une grande partie de la promenade, il avait donné le bras à madame Baretty, sans que le capitaine, dont la jalousie était évidemment concentrée sur moi, eût et* l'air de s'en occuper. Il me tardait de l'interroger; car, d'après sa promesse, j'avais dû taire le principal sujet de l'entretien.
— Bravissimo, mon cher 1 me dit-il dès que nous fûmes seuls ; hier au soir et ce matin, vous m'aviez paru un peu adolescent ; mais, à présent, je vous rends toute mon estime. Impossible de pêcher un mari à la ligne avec plus de grâce et de dextérité.
— Vous en parlez fort à votre aise , lui répondis-je ; vous ne savez pas ce qu'il m'en coûte pour conduire la chose selon les règles de l'art. Si, comme moi, vous étiez condamné à tuer demain une quantité indéfinie de perdreaux...
— Il va à la chasse? interrompit Vanois avec une vivacité singulière.
— C'est-à-dire nous allons à la chasse. Il m'a proposé ce régal tellement à l'improviste, que je n'ai pas eu la présence d'esprit de trouver une défaite.
— Partez-vous de bonne heure?
— Au point du jour.
— Au point du jour 1 répéta mon ami, dont la figure devint radieuse sans que je songeasse à lui en demander la cause.
— Il n'est pas certain que je ne lui fausse pas compagnie, repris-je en hochant la tête : j'ai bien envie d'avoir la migraine demain matin.
— Perdez-vous l'esprit ? s'écria Vanois du ton le plus chaleureux. Des perdreaux à tuer! ne dirait-on pas que ce soit du poison à prendre ? Je vous conseille de vous plaindre ! Moi qui vous parle, j'ai fait, pendant six mois, trois parties d'échecs par jour avec un époux de ma connaissance. Voilà ce qui s'appelle une corvée. Allons, vous êtes un enfant. Vous voulez donc réveiller sa défiance? Si vous ne l'accompagnez pas à cette chasse, il est homme à n'y pas aller lui-même, et alors qu'aurezvous gagné?
De nouveau je fus forcé de reconnaître que mon ami avait raison, et je m'armai de patience pour la partie de plaisir du lendemain.
— Maintenant, mon cher, soyez franc, repris-je en abordant un sujet plus agréable; vous avez causé fort longtemps avec madame Baretty. Avez-vous parlé dfc moi?
— De quoi aurions-nous parlé ? répondit en souri ai. mon ami.
— Qu'a-t-elle dit?
— Mille choses.
— Mais encore ?
— Vous savez qu'il est fort difficile de se rappeler exactement ce que disent les femmes lorsqu'elles ont quelque intérêt à déguiser leur pensée. Elles emploient alors des expressions si fines, elles s'entourent de précautions oratoires si adroites, elles arrivent à leur but par de si ingénieux détours, que c'est beaucoup de comprendre le sens secret de leurs paroles, et qu'il faut renoncer à les reproduire.
— Vous avez donc compris... ?
— J'ai compris que, si vous parvenez à métamorphoser le féroce capitaine en Cupidon, au moyen d'un bandeau artistement appliqué sur ses yeux, vous aurez fait plus de la moitié du chemin ; mais, pour cela, mon cher, il faut tuer beaucoup de perdreaux.
— Je tuerai des chamois, des ours, s'il le faut, m*écriai-je dans un transport soudain.
— Bravo ! cultivez le mari, c'est l'essentiel. Surtout n'allez pas demain lui fausser compagnie, comme vous en manifestiez l'intention tout à l'heure.
— Soyez tranquille, vous nous verrez au retour de la chasse; si déjà nous ne sommes pas amis intimes, traitez-moi de conscrit.
Animé d'un espoir auquel les encouragements de Vanois venaient de donner un aliment nouveau, en ce moment je ne doulais plus du succès : j'étais tout impatience et tout feu.
LE PARATONNERRE. ô8
Le lendemain, à l'heure convenue, c'est-à-dire dès le point du jour, nous nous mîmes en campagne, M. Baretty et moi. La chasse est, dit-on, l'image de la guerre. L'ancien capitaine de voltigeurs se trouvait |donc rapproché de son élément naturel. A le voir marcher résolument le fusil sur l'épaule, le sac en bandoulière, le pantalon dans les guêtres, le chef couvert d'une casquette semblable aux petits cônes tronqués des soldats de l'armée d'Afrique, on eût dit qu'il reprenait possession de son ancien métier. Des perdreaux à massacrer à défaut de Bédouins lui avait fait oublier tout le reste, même sa jalousie. De qui, d'ailleurs, eûtil été jaloux ? ne me tenait-il pas à portée de son fusil, en laisse, pour ainsi dire ? Près de lui, je cessais d'être dangereux, et, par conséquent, je ne l'inquiétais plus. Sons ce rapport, mon calcul avait réussi. Quelques jours encore d'une pareille manœuvre, et ses soupçons achèveraient de tomber d'eux-mêmes : ainsi me disais-je pour m'encourager à la patience.
Tout alla d'abord assez bien. Moins farouche que la veille, M. Baretty montrait de temps en temps une sorte de jovialité bourrue ; c'était là sa plus belle humeur, et je m'efforçais de l'entretenir par ma propre amabilité.
Malheureusement, les circonstances contrarièrent mes efforts. Les perdreaux sur qui nous avions compté firent défaut; en revanche, un orage aussi violent
qu'imprévu nous surprit au milieu des bois, à plus de deux lieues de la maison de M. Richomme. Le feuillage, notre unique abri, ne nous protégea guère, et nous fûmes bientôt mouillés jusqu'aux os. Un malheur, dit-on proverbialement, ne va jamais seul. En partant, nous avions eu Fintention de rentrer pour le déjeuner; mais la poursuite d'un gibier imaginaire nous avait entraînés au delà de toutes prévisions. Nous étions donc à jeun. Le pays semblait désert et nous était inconnu. Pour comble de disgrâce, nous nous égarâmes et nous passâmes une partie de la journée à piétiner sur le sol détrempé par la pluie.
Après d'innombrables marches et contre-marches, le sort enfin nous prit en pitié. Nous reconnûmes notre chemin, et, deux heures plus tard, nous étions de retour au château. Mais dans quel état, juste ciel î La gibecière vide, ainsi que l'estomac; les habits ruisselants et souillés de boue 1 J'ai avoué que je n'étais pas beau, je dois confesser maintenant que je ne suis pas des plus robustes ; de ma vie, je n'avais fait traite si longue ni si rude. Aussi vers la fin, je ne marchais plus, je me traînais. J'étais harassé, démoralisé, vaincu; je pensais à la retraite de Moscou; pour la première fois je la comprenais. Quant au capitaine, il supportait notre échec avec le patient courage d'un vieux soldat, et, malgré son embonpoint, il marchait, au retour, d'un pas aussi ferme qu'au départ.
— Votre vocation n'était pas de servir dans les voltigeurs, me dit-il ironiquement en remarquant ma dolente démarche et mon penchant pour rester en arrière.
— Au diable les perdreaux ! répondis-je avec humeur.
— On n'est pas heureux tous les jours, reprit-il ; demain, nous prendrons notre revanche.
Cette manière de me réconforter me donna une certaine envie d'étrangler le bourreau qui l'employait. Da peur d'éclater, je me tus ; il en fit autant, et nous arrivâmes au château sans avoir renoué la conversation.
L'heure du dîner approchait: je pris en toute hâte le chemin de ma chambre, de peur d'être aperçu par la dame de mes pensées dans le triste état où m'avaient réduit la marche, la pluie et la faim. Je changeai de costume de pied en cap, et j'essayai de réparer mon air défait. Ainsi Mazarin mourant mettait du rouge ; mais je n'avais pas cette ressource, et ma triste mine résista à tous mes efforts pour l'améliorer. N'en pouvant mais, je finis par me résigner.
— Après tout, me dis-je, si j'ai les traits tirés, si je cuis blême comme Debureau, cela peut être mis sur le compte de la passion tout aussi bien que sur celui de la fatigue. Peut-être vais-je lui Daraître fort intéressant.
m LE PARATONNERRE.
Tranquillisé par cette réflexion sagace, je descendis au salon, où je ne trouvai que madame Richomme, sa sœur et Vanois. La manière dont ils m'accueillirent tous trois fut assez singulière. Mon compagnon de voyage vint à moi d'un bout du salon à l'autre, et me serra la main avec une efl'usion où paraissait s'épancher la plus vive gratitude. Cependant, à ma connaissance du moins, je ne lui avais rendu aucun service. Madame Baretty, dont la grave beauté se trouvait rehaussée de je ne sais quelle grâce langoureuse, m'adressa un sourire enchanteur qui ressemblait à un remercîment. De quoi cette charmante femme pouvaitelle me remercier ? Madame Richomme enfin, fidèle à son rôle de trouble -fête, laissa tomber sur moi le plus ironique, le plus dédaigneux, le plus méprisant de ses regards. De quel crime m'étais-je rendu coupable envers cette créature aimable d'ordinaire, et maintenant si revêche ?
En toute autre circonstance, je me serais évertué à chercher le mot de cette triple énigme; mais, en ce moment, toutes mes pensées et tous mes sentiments se trouvaient dominés par une sensation éminemment triviale; si ma curiosité parlait, mon appétit hurlait, et je dus obéir avant tout à ses réclamations véhémentes. L'abstinence sentimentale que je m'étais imposée la veille n'était plus praticable. Je m'assis donc à table avec un empressement féroce, et je commençai de
manger à la façon de Gargantua, au risque de me perdre à tout jamais dans l'esprit de la belle mélancolique à qui je désirais de plaire.
Tout en dévorant ma part d'un succulent dîner, j*élais dévoré à mon tour d'un indéfinissable dépit. Mécontent de moi-même et des autres, quoiqu'il m'eût été fort difficile de formuler contre qui que ce fût une accusation précise et raisonnable, je récapitulais les petits événements accomplis depuis deux jours. Quel pasavais-je fait? quel obstacle renversé? quel triomphe obtenu? Pour un homme positif, car j'avais la prétention de l'être malgré mes romanesques fantaisies, quelle valeur pouvaient avoir quelques regards éblouissants comme l'éclair, mais aussi fugitifs ? Fallait-il compter comme un succès six heures d'une averse épouvantable^ supportée conjointement avec M. Baretty? A juger la chose sans illusion, je n'étais pas plus avancé qu'au premier instant. Sous peine de tomber dans le mépris de moi-même, je devais donc changer de batteries et employer des moyens plus efficaces que les manœuvres exclusivement prudentes auxquelles j'avais eu recours jusqu'alors.
Après dîner, au lieu de suivre dans le parc la société que le retour du beau temps avait décidée à sortir, je remontai à pas de loup dans ma chambre. Là, inspiré par les beaux yeux de madame Baretty, par l'irritation nerveuse qui accompagne parfois la mauvaise
humeur, et, s'il faut tout dire, par l'excellent vin que je venais de boire, je me mis à composer une épître fort éloquente, dans laquelle je démontrai victorieusement: io la grossièreté, la vulgarité, la brutalité, en un mot l'indignité de Pancien capitaine de voltigeurs ; 2" le rare esprit, la grâce divine, le charme irrésistible de l'ange incompris qu'une injuste destinée avait donnée pour femme à ce barbare ; 3° le dévouement, la discrétion, le respect, l'amour enfin de l'homme sensible qui tenait la plume.
Ces trois points capitaux bien établis, la conséquence se déduisait d'elle-même. A moins d'être plus injuste qu'elle n'était aimable et plus cruelle qu'elle n'était charmante, madame Baretly devait me permettre de l'adorer. Pour conclusion, je la suppliais de confirmer le langage de ses yeux par un mol, un seul mot! formule consacrée, y compris le point d'exclamation, que je n'eus garde d'oublier, car, à la fin d'une lettre passionnée, il fait très-bien.
Mon billet achevé et réduit au plus petit format pos» sible, je descendis au salon, où je trouvai tout le monde réuni. La partie de whist était formée; madame Richomme y remplaçait Edmond, qui jouait à l'écarté avec le capitaine. Madame Baretty, assise au piano, lisait une fantaisie de Chopin.
L'occasion était plus favorable que je ne l'avais espéré, et je m'empressai de la saisir. M'approchant du
LE PARATONNERRE. é
piano d'un air insouciant, d'une main je tournai le feuillet quand le moment fut venu, de l'autre je plaçai audacieusement mon épître sur le clavier. Sans perdre la mesure, sans manquer une seule note, la charmante musicienne pinça le papier au vol, à travers une fusée de triples croches, et le rendit soudain invisible, si bien que, moi-môme, je ne pus deviner ce qu'il était devenu. A vrai dire, cette prodigieuse dextérité m'émerveilla sans me charmer ; elle annonça beaucoup d'aplomb, passablement d'usage, et ce sont là des qualités dont les hommes aiment assez à conserver le monopole.
A la manière dont venait d'être accueilli mon billet, je ne doutai pas que, dès le lendemain, je ne reçusse la réponse. Cette fois encore, je me trompais. Lorsque je revis madame Baretty, j'interrogeai inutilement ses beaux yeux, si éloquents d'ordinaire : ils restèrent muets et s'obstinèrent à fuir les miens. Je ne vis, il est vrai, dans cette sévérité inaccoutumée qu'un de ces petits manèges qu'emploient parfois les femmes pour donner plus de prix à une faveur en la faisant désirer; mais, si j'expliquai facilement la réserve de madame Baretty, j'eus plus de peine à comprendre le changement survenu dans les manières de son mari. La rudesse bourrue du capitaine avait fait place à une sorte d'aménité doucereuse ; sa physionomie de hérisson grimaçait benoîtement, et, avec de la bonne vo-
fonte, on pouvait prendre cette grimace pour un sourire. Il marchait à pas comptés, parlait doucement, était de Tavis de tout le monde, se mouchait à petit bruit. Jamais, en un mot, pareille ni si prompte métamorphose. M. Richomme lui-même en fut frappé.
— Sur quelle herbe a marché votre mari? demandat-il à sa belle-sœur; ce matin, c'est un vrai mouton.
Au lieu de répondre, madame Baretty sourit languissamment et leva les yeux au ciel.
Après déjeuner, le capitaine vint à moi d'un air de bonne humeur :
— Eh bien, monsieur Duranton, me dit-il familièrement, vuilà le temps qui est redevenu superbe. Avezvous toujours envie d'aller au Grindelwald?
La veille, en courant après les perdreaux, j'avais parlé vaguement démon désir de visiter les glaciers de l'Oberland.
— Pour qu'une pareille partie fût agréable, il faudrait être au moins deux, répondis-je sans pressentir l'embarras où m'allait jeter cette imprudente réponse.
— C'est aussi mon avis, reprit le vétéran en me pré- ' sentant sa tabatière. Je ne suis jamais allé au Grindelwald ; si vous voulez^ nous ferons cette petite course ensemble.
Je m'attendais si peu à cette amicale proposition, que, dans le premier moment, la surprise me coupa la parole. Machinalement, je regardai madame Baretty,
LE PARATONNERRE Ôl
qui se trouvait derrière son mari. D'un coup d'œil prompt et impérieux, sur le sens duquel il était impossible de se méprendre, elle me dit: « Acceptez. »
Pour me donner un pareil ordre, elle avait sans doute des raisons qu'elle se réservait de me faire connaître plus tard; mais, au préalable, il fallait obéir. C'est ce que je fis, en pestant au fond dii cœur contre les beautés de la nature.
— Enchanté de vous avoir pour compagnon de voyage, répondis-je de l'air le plus riant qu'il me fut possible de feindre.
— En ce cas, repartit le capitaine, qui nous empêche de partir aujourd'hui, sur-le-champ ? Il n'est que midi; à deux heures, nous serons à Thun, où nous laisserons notre voiture. Si le bateau qui fait le service régulier est déjà parti, nous en trouverons facilement un autre. Nous dînerons à Unterseen, et nous pousserons une reconnaissance jusqu'à Laufrerbrunen , où nous coucherons. Demain, continua le jaloux avec un sourire étrange, auquel je fis peu d'attention dans lo moment, demain, qui vivra verra !
— Demain, dit M. Richomme, qui assistait à cet entretien, vous monterez au Grindelwald, et, après avoir visité les glaciers, vous descendrez à Meyringea par la Scheidegg. Votre itinéraire est tout tracé, Cq môme que votre retour par le lac de Brienz. Vous pou* vez être ici après-demain au soir; mais je vous coiii
seille de prendre un jour de plus. Nos montagnes sont rudes...
— Et M. Duranton n'a pas le pied alpestre, interrompit le capitaine d'un air de condescendance.
J'étais furieux. Comparée à l'épreuve qui m'était réservée, la chasse de la veille me semblait maintenant une délicieuse partie de plaisir. Trois jours, et peutêtre quatre à passer en tête-à-tête avec M. Baretty ! Quelle expiation anticipée des torts que je désirais avoir envers lui !
Dans ma détresse, je cherchai des yeux Vanois, espérant qu'il consentirait à partager le calice d'amertume que j'étais condamné à boire. Mon agréable ami avait sans doute prévu ma demande, et, ne se souciant pas d'y obtempérer, il s'était esquivé dès qu'il avait été question du voyage au Grindelwald. Madame Baretty, dont le regard aurait pu soutenir mon courage, venait également de sortir.
Abandonné à moi-même, j'eus recours une fois encore à la résignation, cette vertu des misérables. Mon bourreau m'avait accordé une demi-heure pour faire mes préparatifs de départ. Je montai mélancoliquement à ma chambre, et je jetai pêle-mêle quelques hardes dans un petit havre-sac.
Avant l'expiration de la demi-heure, un domestique vint me prévenir que la voiture qui devait nous conduire à Thun était attelée, et que mon compagnon de
voyage m'attendait. Je ne revis ni madame Baretty, que j'avais espéré apercevoir avant de partir, ni Edmond, dont j'étais mécontent sans trop savoir pourquoi ; mais, sur le perron, je trouvai madame Ri- Ichomme, qui regardait d'un air soucieux son beau-frère ■déjà assis dans la voiture. Je la saluai en passant, et je lui exprimai en quelques mots mon désir de la revoir bientôt. Jamais je n'avais été plus sincère.
— Oh t monsieur ! me dit-elle tout bas avec l'accent d'une indignation contenue, quel rôle jouez-vous f
Je la regardai d'un air hébété ; sans attendre ma réponse, elle rentra aussitôt sous le vestibule. Je fus tenté de la suivre et de lui demander l'explication de ses paroles; mais le capitaine ne m'en laissa pas le temps.
— Voilà un quart d'heure que je vous attends, me cria-t-il d'un ton d'impatience.
Je m'élançai brusquement dans la voiture, et presque au même instant les chevaux partirent au grand trot.
— Il est certain que je joue un assez triste rôle, me dis-je alors en songeant à l'étrange exclamation de madame Richomme; mais qu'en peut-elle savoir? Évidemment, nous ne nous comprenons pas. Je pense à une chose, elle fait allusion à une autre. Il y a làdessous une énigme dont je saurai le mot à mon retour.
64 LE PARMONNERRE.
Penclant cette première journée, nous suivîmes exactement l'itinéraire tracé par mon compagnon. Après avoir traversé le lac de Thun et mal dîné à Unterseen, nous remontâmes à cheval l'étroile vallée de Lauterbrunen, A huit heures du soir, assis devant l'auberge, ainsi que quelques autres voyageurs, nous famions d'excellents cigares au clair de lune^ en face de la cascade de Staubach.
Fatigué peut-être des efforts d'amabilité qu'il avait faits dans la matinée, M. Baretty était devenu fort taciturne, et je m'accommodais de ce silence, qui me laissait la liberté de rêver. Nous nous retirâmes de bonne heure ; car nous devions partir dès le point du jour pour le but de notre pèlerinage. Ma mauvaise humeur ne fit aucun tort à mon sommeil. Je dormais encore, et le sommeil commençait à peine à pomper l'épais brouillard répandu dans la vallée, lorsque l'impitoyable capitaine vint frapper rudement à la porte de ma chambre.
— Debout et en route ! me cria-t-il du même ton que s'il eût commandé sa compagnie de voltigeurs.
Je me jetai à bas du lit, et, m'étant habillé en bâillant, je rejoignis mon compagnon. Il m'attendait devant la porte de l'auberge, un cigare dans la bouche, un sac de voyage sur le dos, et à la main un long bâton ferré d'un bout, et terminé de l'autre par une corne de chamois.
— Où sont les chevaux? lui demandai-je, surpris de le voir équipé de la sorte.
— Les chevaux? répliqua-t-il en ricanant. Supprimés pour le quart d'heure. Il faut de la variété en voyage; hier, nous sommes allés en voiture, en bateau et à cheval; aujourd'hui, nous irons à pied.
Je regardai d'un œil mélancolique les parois presque verticales de l'immense entonnoir au fond duquel nous nous trouvions, et, en songeant que j'étais condamné à les gravir pédestrement, j'éprouvai aux jambes une lassitude anticipée.
— Il me semble, me hasardai-je à dire, que nous allons nous éreinter inutilement, tandis qu'en prenant des chevaux...
— Je n'ai pas servi dans la cavalerie, interrompit d'un ton bref le capitaine; le cheval me fatigue, et la marche me donne de l'appétit.
A de pareilles raisons que pouvais-je répondre?
— Je n'aperçois pas notre guide, repris-je envoyant que mon aimable compagnon se mettait en marche.
— Un guide, à quoi bon? répliqua-t-il sans s'arrêter. Le chemin de Lauterbrunen au Grindelwald est aussi fréquenté que la route du bois de Boulogne.
Cette assertion, sans doute, n'était pas de celles qu'il est impossible de réfuter; mais à quoi m'eût servi do contredire un entêté à qui je devais t"" \ d'égards? Je
renonçai au guide, ainsi que j'avais renoncé au cheval, et, passant les bras dans les bricoles de mon havre-sac, je me munis d'un bâton semblable à celui du capitaine. Nous partîmes enfin, silencieux l'un et l'autre. La rapidité des pentes qu'il nous fallait gravir n'était pas favorable à la conversation; d'ailleurs, nous fumions, lui par habitude, moi pour neutraliser l'humidité acre du brouillard qui nous enveloppait.
La Providence, qui veille, dit-on, sur les ivrognes, protège aussi les imprudents. Contre toute probabilité, nous ne nous égarâmes pas, et, après plusieurs heures de l'ascension la plus laborieuse, nous arrivâmes sains et saufs au Grindelwald. Jusque-là, quoique j'eusse parlé à plusieurs reprises de faire une halte, M. Baretty s'y était toujours refusé.
— Vous vous reposerez au glacier, m'avait-il répondu chaque fois avec un sourire dont l'expression sournoise ne me frappa que plus tard.
A l'auberge du Grindelwald, nous trouvâmes un déjeuner passable, mais non le repos sur lequel j'avais compté et dont mon compagnon devait avoir besoin autant que moi. Ma dernière tasse de thé à peine avalée, et comme j'essayais de faire un lit de ma chaise en en renversant le dossier contre une dos encoignures de la salle à manger, l'endiablé vétéran se leva de table et endossa son havre-sac.
— Au glacier ! s'écria-t-il d'une voix rauque près de
laquelle raboiement d'un dogue m'eût paru plein de mélodie.
— Vous êtes donc de fer? lui dis-je d'un ton piteux, sans faire mine de bouger. Laissez-moi dormir une heure.
— Vous dormirez au glacier, répliqua-t-il en accentuant étrangement ces paroles.
■— Drôle de lit 1 me dis-je en moi-même; on voit que le brave homme a commencé sa carrière par la campagne de Russie.
J'avais prévu que ce petit voyage d'agrément serait pour moi un temps de pénitence. Je me soumis donc à ma destinée, et me levai péniblement en détirant l'un après l'autre mes membres endoloris.
— Partons, puisque vous le voulez, dis-je avec un sourire forcé; mais à quoi bon nous charger de notre bagage? Ne repasserons-nous pas par ici?
— Laissez votre sac si bon vous semble, répondit M. Baretty; je garde le mien. Je marche mieux quand j'ai quelque chose sur le dos.
L'assertion me parut absurde, et, en toute autre circonstance, je ne l'aurais pas laissé passer; mais la contradiction exige une certaine énergie physique dont je me sentais complètement dépourvu. Je n'avais pas trop de toute ma vigueur pour supporter la fatigue, et en dépenser en controverse la moindre parcelle eût été une dissipation imprudente.
ei LE PARATONNERRE.
Arrivés au bord du glacier, nous nous arrêtâmes un instant. De l'endroit où nous étions, on saisissait à merveille l'ensemble de ce curieux et magnifique tableau. Je n'avais d'autre désir que de m'étendre sur l'herbe et de m'abandonner à la contemplation, soi! plaisir qui convienne à la lassitude du corps comme i\ celle de l'esprit; mais autrement en avait décidé mon compagnon.
— Descendons sur le glacier, dit-il tout à coup en joignant aussitôt l'effet à la parole.
Je le suivis en silence, et bientôt nous eûmes dépassé la lisière où s'arrête la plupart des tourisies. M. Baretty marchait sur la glace comme si c'eût été une grande route; de mon côté, je faisais bonne contenance, quoique, de temps en temps, quelques crevasses missent ma fermeté à l'épreuve.
Malgré son embonpoint, le capitaine, ainsi que je l'ai fait observer, était leste et ingambe ; à cinquante ans, il était resté un digne voltigeur. C'était un amusement pour moi que de le voir, armé de son bâton ferré, s'élançant résolument par-dessus des fentes béantes, que j'avais ensuite un peu moins de plaisir à franchir moi -môme.
Nous cheminâmes assez longtemps de la sorte à travers cent abîmes, dont quelques-uns, rien qu'à y plonger le regard en passant, me donnaient un commencement de vertige. Au milieu de ce chaos, mon imagina-
tion s'exaltait. Nonobstant l'apparence fort vivante et très-peu poétique du gros liomme qui marchait devant moi, je me comparai à Dante suivant Virgile dans le neuvième cercle de Tenfer, où les traîtres sont plongés dans la glace. Cette belle rêverie fut brusquement interrompue par un faux pas qui faillit m'envoyer au fond d'un gouffre près duquel le puits de Grenelle eût paru un trou fort mesquin. Je sentis mon front s'humecter d'une sueur froide, et je fus forcé de m'asseoir, car la tête me tournait, et mes jambes se dérobaient sous moi,
— Ah çà f où diable allons-nous? m'écriai-je lorsque je fus un peu remis de mon émotion.
M. Baretty se retourna.
— Est-ce que vous avez peur? me dit-il avec un ricanement qui me parut odieux.
— Je ne suis pas un chamois, répondis-je sèchement; allez vous casser le cou, si cela peut vous être agréable; je ne fais pas un pas de plus.
Le capitaine promena les yeux de tous côtés comme pour explorer l'état des lieux. Cet examen était facile. Dans le lointain, les pics de granit encadrant l'ourlet supérieur du glacier, le ciel sur nos têtes, sous nos pieds une mer pétrifiée : c'était tout. Autour de nous la solitude et le silence. Pas une créature vivante à portée de nous voir ou de nous entendre. Nous aurions pu croire que la terre n'avait pas d'autres habitants.
— Au fait, dit M. Baretty en revenant sur ses pas, pour ce qu'il nous reste à faire, nous sommes aussi bien ici que plus loin.
— Que nous reste-t-il à faire? répondis-je naïvement,
— Vous allez le voir, répondit-il d'un air goguenard.
Il ôta son havre-sac, le posa sur la glace, et commença d'en défaire les courroies. Je suivais avec une certaine curiosité ces préparatifs, dont je crus presque aussitôt comprendre le but. Le capitaine ne méprisait nullement la dive bouteille. Il avait sans doute pensé qu'un échantillon des vins excellents que nous buvions chez son beau-frère ne perdrait rien de sa saveur pour être dégusté en plein glacier. L'idée me sembla ingénieuse et la précaution louable.
Je mapprêtais à festoyer l'agréable flacon, quel que fût son état civil, Clos-Vougeot, Chambertin ou Marsalla, lorsqu'au lieu du goulot que je m'attendais à voir poindre, j'entrevis l'extrémité d'une boite étroite et plate dont l'aspect fit faire soudain à mes idées le plus brusque soubresaut, et m'ôta ma soif tout net.
Le capitaine, ayant achevé de tirer de son sac cette espèce de nécessaire, l'ouvrit au moyen d'une clef fort mignonne, et offrit à ma vue deux magnifiques pistolets de combat accompagnés de tous leurs accessoires,
— Vous comprenez l'apologue? me dit-il alors en me regardant entre les deux yeux.
LE PARATONNERRE. 7i
La trivialité de ce propos n'en atténuait pas la signification sanguinaire. La comédie tournait au mélodrame; j'appelai à l'aide mon sang-froid, afin de le maintenir dans une voie paisible.
— Vous voulez faire une expérience d'acoustique ? répondis-je du ton le plus naturel qu'il me fut possible de prendre. La condensation de l'atmosphère agit fortement sur le son, et, à la hauteur où nous sommes, nous devons obtenir un effet assez curieux.
— Il ne s'agit ni d'acoustique, ni de musique, ni de physique, répliqua brutalement le mari jaloux ; il s'agit de voir si vous regarderez la gueule d'un pistolet avec autant d'aplomb que vous en mettez à lorgner les femmes.
— Qu'entendez-vous par là? repris-je en jouant la surprise.
— ■ J'entends par là que nous sommes arrivés deux au glacier, et qu'un seul de nous en sortira.
— Mais, mon cher capitaine...
— • Mais, mon cher monsieur, c'est comme ça.
— Il me semble qu'entre gens de cœur, avant do s'égorger, on s'explique.
— Expliquons- nous donc; cela ne sera pas long. Je ne suis pas un mari de Paris, moi. Je suis de race corse, voyez- vous t II est possible que je vous paraisse fort ri» dicule; mais cela m'est parfaitement égal. Je suis jaloux, et je ne m'en cache pas. C'est une faiblesse, c'est une
sottise, c'est tout ce qu'il vous plaira; c'est ainsi. L'homme qui cherche à plaire à ma femme devient à l'instant même mon ennemi mortel, tout comme s'il m'avait donné un soufflet ou craché au visage. Et vous êtes cet homme.
— Moi, capitaine? m'écriai-je en joignant les mains.
— Vous, monsieur, vous t reprit le jaloux, qui, en continuant de pousser par saccades des paroles inarticulées assez semblables aux âpres grognements d'un sanglier, saisit un des pistolets et se mit en mesure de le charger.
La catastrophe était imminente, et il n'y avait pas une minute à perdre pour la prévenir.
— Monsieur, deux mots seulement, dis-je d'un ton que je m'efforçai de rendre calme et digne; vous m'accusez d'avoir cherché à plaire à madame Baretty. A cela je réponds que je serais un aveugle si le mérite éminent de madame Baretty n'avait pas produit sur moi l'effet qu'il produit sur tous ceux qui ont l'honneur de la connaître ; mais, d'une admiration réservée et respectueuse à un sentiment dont vous ayez le droit de vous offenser, la dislance est grande, ce me semble, et, ce sentiment existât-il, tant qu'il ne s'est pas manifesté, il ne saurait devenir la matière d'une altercation. Il peut y avoir une injure dans un fait, mais non dans une pensée.
— Vous raisonnez admirablement, répondit le capi-
taine, qui chercha dans sa poche; il vous faut des faits? En voici.
Au même instant, il leva la main à la hauteur de mon menton, et me montra, entre le pouce et l'index, un petit papier dans lequel il me fut impossible de ne pas reconnaître l'éloquente épître qu e j'avaisécrite la veille.
La botte était aussi rude qu'imprévue, et je n'eus pas l'adresse de la parer.
— Je ne devine pas, dis-je en balbutiant, quel rapport peut avoir ce papier...
— Cette lettre est de vous, interrompit impérieusement M. Baretty; je ne m'occupe pas ici de la manière impertinente dont vous y parlez de moi, cet article-là sera réglé dans le compte général; mais je tiens à vous montrer que je suis bien instruit. Hier au soir, n'espérant pas sans doute que ma femme prendrait ce billet^ vous l'avez attaché à sa robe avec une épingle.
— Avec une épingle! m'écriai-je au comble de l'ébahissement.
— Ce n'est pas elle qui l'a trouvé, c'est moi ; nonseulement elle ne Ta pas lu, mais elle ne se doute pas mcme qu'il existe. Vous en avez, donc été, cette fois, pour vos frais d'éloquence . Le quiproquo est assez drôle, n'est-il pas vrai ?
Tandis que le vétéran s'exprimait de la sorte d'un
air d'écrasante ironie et avec la plus évidente conviction, j'éprouvais une de ces hallucinations qui font douter si l'on veille ou si l'on dort. Je fus quelque (emps avant de comprendre que la singulière variante survenue à l'histoire de ma lettre n'était autre chose qu'une noire trahison dont la femme du capitaine était l'auteur et moi la victime. A la fin pourtant, j'entrevis cette cruelle et mortifiante vérité. Quel motif avait poussé madame Baretty à profiter des habitudes inquisitoriales de son mari pour lui faire tomber entre les mains mon billet? Cela était assez difficile à deviner; mais le fait n'en était pas moins incontestable: j'étais la dupe d'une affreuse mystification.
— Eh bien, monsieur, reprit le capitaine en voyant qu'au lieu de répondre je gardais un morne silence, nierez-vous que cette lettre soit de votre main?
— Je ne nie rien, monsieur, répliquai-je avec un amer sourire; j'accepte la responsabilité du billet et même celle de l'épingle, continuai-je en ricanant; voilà donc la discussion bien fixée. Je me reconnais l'auteur d'une lettre que vous regardez comme un outrage, et dont vous me demandez raison.
— C'est parfaitement ça, dit M. Baretty en enfonçant à coups de maillet une balle dans le canon d'un des pistolets.
— Je suis prêt â vous accorder la réparation que vous demandez; mais je ne me crois pas obligé de me
soumettre à rarrangement fort insolite que vous avez choisi. Je ne me bats pas sans témoins.
— Permettez, répondit le capit;iines^ns disronfinucr ses belliqueux préparatifs; nous sommes d'accord sur le fond, c'est l'essentiel; quant aux détails, je vous crois incapable d'élever des chicanes à propos d'une petite irrégularité que m'imposent des considérations particulières. Je sais que Richomme vous a compté ce qui m'est arrivé l'an dernier à Barèges. Trois mois d'emprisonnement à propos du duel le plus loyal, c'était dur. Aussi ai-je juré qu'on ne m'y prendrait pas une seconde fois, et que la justice ne fourrerait plus le nez dans mes affaires. Des témoins, ça bavarde, et le procureur du roi finit toujours par se mettre de la partie. Il est vrai que nous sommes en Suisse; mais on y est encore plus bégueule qu'en France. Pour nous éviter tout desagrément à l'un ou à l'autre, voici ce que j'ai imaginé : voyez-vous ces deux crevasses? el'es sont de taille à engloutir un éléphant : c'est ce qu'il nous faut. Il y a entre elles vingt-cinq pas environ, une bonne distance. Vous vous placez au bord de celle-ci, moi près de celle-là. Le sort décidera qui fera feu le premier, et nous tirerons alternativement jusqu'à ce qu'il y ait un résultat. Il y a dix à parier contre un que le premier qui sera atteint tombera dans la crevasse placée derrière lui. Alors tant mieux pour lui s'il est mort sur le coup. En tous cas, sa disparition
passera pour un de ces accidents qui arrivent quelquefois dans les glaciers. Vous comprenez maintenant pourquoi je n'ai pas voulu prendre de guide?
M. Baretty continua d'exposer avec la plus épouvantable tranquillité les avantages de ce joli plan, qui tout d'abord m'avait paru digne d'un anthropophage; mais je ne l'écoutais plus. Ses paroles venaient de réveiller dans mon esprit un souvenir dont l'effet fut tel, que je devrais renoncer à le décrire. Je me rappelai qu'en visitant Chamouny quelques années auparavant, j'y avais entendu raconter la tragique histoire d'un voyageur anglais. Ce malheureux était tombé dans une crevasse, et, au bout de trois ans, on l'avait vu reparaître, fort bien conservé, à la source de l'Arveyron, qui sert de canal excrétoire au glacier. Légende lamentable, à laquelle peut-être j'allais fournir un pendant I Cette idée me serra la gorge comme eût pu faire un étau. Je m'appropriai l'affreuse agonie du misérable précipité vivant encore dans un de ces gouffres qui ouvraient autour de moi leurs gueules avides. Je me vis, à une profondeur de quelques centaines de pieds, arrêté danr ma chute par le rétrécissement graduel de la crevasse^ je me sentis lentement broyé entre deux montagnes dont la puissance de compression ferait paraître débile l'irrésistible étreinte du boa constriclor. Rien que d'y penser, je suffoquais, j'étoaffais.
En ce moment suprême, les considérations du respect
humain tombèrent à plat devant l'instinct animal qui porte tous les êtres créés à veiller à leur conservation. Jusqu'alors, j'étais resté assis sur la glace en face du capitaine. Par un bond qui tenait de la frénésie, je me levai; d'une main, je lui arrachai le pistolet qu'il te nait encore; de l'autre, je ramassai celui qu'il vénal de charger, et je les lançai tous deux à tour de bras à travers le glacier; d'un coup de pied, j'envoyai au fond d'une crevasse le bâton à corne de chamois dont il s'était servi, et, à l'aide du mien, je gambadai si énergiquement, qu'au bout de quelques secondes j'avais mis deux ou trois abîmes fort respectables entre mon féroce ennemi et moi.
— Lâche!... polisson! s'écria M. Baretty lorsque la stupeur où l'avait plongé cette manœuvre étourdissante lui eut permis de prendre la parole.
Nous étions à cinquante pas l'un de l'autre, il n'avait plus d'arme, et, sans bâton, il lui était à peu près impossible de franchir les crevasses qui nous séparaient. Je m'arrêtai donc, et, me retournant :
— Je ne suis ni un lâche ni un polisson, répondis-je majestueusement; vous savez mon nom. Je demeure à Paris, rue de Trévise, n" 8. J'y retourne, et vous m'y trouverez à vos ordres à toute heure. Nous nous cou-, perons donc la gorge quand il vous plaira, mais à condition que ce soit sur un terrain civilisé. Si vous me tuez, je prétends reposer dans de la bonne terre végé-
taie, et non dans cette glace, où j'aurais Tair d*un homard que l'on conserve. N'essayez pas de sortir d'ici sans bâton, vous vous casseriez le cou indubitablement; Ije vais vous envoyer un guide.
( Au lieu d'écouter les furibondes apostrophes que continuait de m'adre ser le capitaine, je repris mon élan et tiaversai le glacier avec une agilité dont je me serais cru incapable.
Je descendis en courant à l'auberge du Grindelwald, d'où, fidèle à ma promesse, j'envoyai un guide à la recherche de mon compagnon, qui, selon moi, s'était égaré dans le glacier. Puis, sans reprendre haleine, je me précipitai au pas gymnastique sur le chemin de Lauterbrunen, où je tombai comme une avalanche. Ma lassitude avait disparu; en songeant aux crevasses auxquelles j'échappais, je me sentais des ailes. A l'auberge où nous avions couché, je trouvai fort à propos un cheval de retour pour Inteiiaken; je l'enfourchai sans perdre une minute, et, grâce à la manière impitoyable dont je le talonnai, j'arrivai au bord du lac de Thun en moitié moins de temps qu'on n'en met d'ordinaire pour faire ce trajet. Un bateau allait partir; je m'y jetai. Quelques heures plus tard, je louais à Thun un second cheval, et, au coucher du soleil, j'étais de retour au château de M. Richomme, où, selon toute apparence, on ne m'attendait guère.
J'évitai l'entrée principale, et, après avoir décrit un
assez long circuit autour du parc, je trouvai une brèche par où je réussis à m'y introduire. Cette invasion clandestine avait un but que je dois avouer, au risque de donner une idée peu avantageuse de la longanimité de mon caractère. Quoique la conduite de madame Baretty fût entourée d'un mystère que je n'avais pas encore su découvrir, j'en étais outré, et je rêvais une éclatante vengeance. Je calculai que, le dîner fini, on se promènerait sans doute dans le jardin, et que, là, au délour de quelque allée, je parviendrais peut-être à la trouver seule. Ce n'était plus l'amour, mais l'indignation qui me faisait désirer cette rencontre. Je me promettais d'être magnifique de froideur, foudroyant d'ironie, plus acéré, en un mot, que l'épingle dont elle avait traîtreusement percé mon infortuné billet.
Du taillis où je m'étais caché, et duquel on entrevoyait une des façades du château, je ne tardai pas à distinguer plusieurs personnes inconnues, arrivées sans doute après mon départ. Au milieu de ce groupe se trouvait le maître du logis ; mais je ne vis ni sa femme, ni mon ami Vanois, ni madame Barelty. J'allais transporter ailleurs mon embuscade, lorsque tout à coup, à travers une clairière, je reconnus madame Richomme; elle marchait fort vite, d'un air affairé et mécontent. Je ne sais quelle voix secrète me dit qu'elle cherchait sa sœur. Instinctivement, je pris une direction opposée à celle qu'elle paraissait suivre, el, après avoir coupé
à angle droit plusieurs sentiers que j'explorai en tous sens, j'arrivai au bord d'une des allées les plus retirées. Au moment de la traverser, je me relins avec un brusque tressaillement, comme fait un épagneul lorsqu'il tombe en arrêt.
A trente pas tout au plus, je venais d'apercevoir madame Baretty et Vanois. Les mains entrelacées sur le bras où elle semblait se suspendre plutôt que s'appuyer, la tête tournée à demi et un peu levée, les lèvres entr'ouvertes par un languissant sourire, elle l'ccoutaiten le regardant. Ils marchaient très-lentement et s'arrêtaient presque à chaque pas. Seuls, du moins croyaientils l'être, ils parlaient assez haut pour que je pusse les entendre; mais je n'avais pas besoin de nouvelles preuves pour reconnaître la plénitude de mon désastre. Un seul coup d'œil avait suffi pour déchirer le voile qui m'avait aveuglé jusqu'alors.
— Rentrer déjà 1 disait Edmond de cette voix roucoulante que les amoureux empruntent aux tourterelles.
— Je crains qu'on ne remarque notre absence, répondit la perfide; Césarine va encore me gronder. Si vous saviez combien elle me tourmente à cause de vous f Je parierais qu'elle nous cherche.
— Elle est sœur aînée, c'est tout dire. Mais qu'importe qu'elle gronde? Vous êtes bien sîire qu'elle ne vous trahira pas.
— Elle m'aime tantl
^■^ Autant, je crois, qu'elle me déteste.
— Non, elle ne vous hait pas; mais elle tremble en pensant à l'affreux danger que provoque ma folie. N'a- 1-elle pas raison? Tout cela me semble un songe, et jef crains de m'éveiller. Déjà un jour écoulé, et, dans deux, il reviendra!
Madame Baretty étouffa un soupir.
— Deux jours! quand on aime, c'est Téternité! répondit dramatiquement Vanois.
Il y eut un instant d'éloquent silence.
— Tout m'inquiète, tout m'alarme, reprit madcme Baretty d'un air pensif; il n'est pas jusqu'à mes petites coquetteries à l'égard de votre ami dont je ne me fasse maintenant un crime. C'est vous qui l'avez voulu.
— Je le voudrais encore. N'est-ce pas à cette ingénieuse plaisanterie que je dois mon bonheur d'aujourd'hui?
-— C'est qu'il n'est pas le seul qui l'ait prise au sérieux. Je crains d'être allée trop loin. Il est dangereux de jouer avec une si terrible jalousie. Ce billet attaché à ma robe...
— Est une invention ravissante, interrompit Vanois en riant malignement; c'est le conducteur électrique qui éloigne de nous la foudre et la mène chez le voisin.
— Voilà précisément ce qui m'effraye. Il est si em-
porté! Si, maintenant qu'il est seul avec ce monsieur, il allait lui cherclier querelle...
— Bahl il en serait pour sa provocation. Duranton est un garçon prudent, raisonnable...
•— Et passablement présomptueux, dit avec un sourire moqueur madame Baretty; je suis sûre qu'en ce moment il me croit tout à fait subjuguée par le mérite de son style emphatique et de ses gros yeux sans expression.
Je n'y tenais plus. D'un saut furieux, je m'élançai hors du taillis, et tombai comme une bombe au milieu de l'allée, en face du couple stupéfait Madame Baretty poussa un cri d'effroi, et se jeta en arrière. Vanois la retint, et, me regardant fixement :
— Ami ou ennemi? me dit-il d'un ton vif et résolu.
— Ennemi, répondis-je sans hésiter.
— Fort bien, reprit-il; je suis à vous dans un instant. Permettez seulement que je reconduise madame au château.
— Permettez-moi vous-même d'adresser à madame les remercîments que je lui dois.
— Pas un mot à madame! s'écria-t-il impérieusement; attendez-moi là.
Il s'éloigna aussitôt en emmenant madame Baretty, dont la pâleur extrême et la démarche mal assurée accusaient une grande émotion. En ce moment, je tenais dans ma main la vengeance que j'avais méditée. Mais,
LE PARATOiNNERRE. 83
si je suis quelque peu présomptueux, ainsi que je venais de l'entendre dire, du moins n'ai-je pas le cœur ïnéchant. Assez content de l'effet foudroyant que je venais de produire, je jugeai indigne de moi d'abuser de mon avantage. /
— C'est une femme, me dis-je, soyons généreux.
Je ne cacherai pas qu'en cet instant je me trouvai presque aussi sublime qu'Auguste pardonnant à Ginna.
J'attendais mon ami Vanois. Au bout de quelques minutes, je le vis revenir. Sans doute, il avait réfléchi de son côté; car, au lieu de l'air courroucé sur lequel je comptais, j'aperçus sur sa figure une expression joviale et débonnaire.
— Ah çàf mon cher, d'oii diantre sortez-vous? me dit-il en passant familièrement son bras sous le mien. Vous pouvez vous flatter de m'a voir fait une belle peur; je vous ai pris pour un sanglier. Et la Barbe-Bleue? J'espère bien qu'elle n'a pas, ainsi que vous, élu domicile en ce taillis; cela compliquerait furieusement la question.
Le ton léger qu'affectait Vanois me fit voir qu'il n'avait nulle envie de mon sang; malgré le dépit que me causait ma déconvenue, je ne me souciais pas davantage du sien, et je me mis assez facilement à l'unisson de son humeur pacifique.
— Avant tout, répondis-je, finissons-en avec la mystification.
— C'est trop juste, reprit-il tranquillement; vous avez surpris mon secret; autant vaut alors tout vous dire. Vous êtes un galant homme, et je suis sûr que vous ne me trahirez pas. Ce n'est pas de madame Richomme que je suis amoureux, c'est de sa sœur.
— Parbleu! j'en sais quelque chose, m'écriai-je.
— Voici comment cela est arrivé. L'an dernier, tandis que M, Baretty était en prison à cause de ce duel dont vous a parlé Richomme, sa femme demeurait à Toulouse chez l'une de ses tantes. C'est là que je l'ai connue.
— Je comprends. Mais moi, à quel propos me trouvéje mêlé à cette agréable intrigue?
— Le capitaine est, comme vous le savez, un jaloux endiablé. Il ne me connaissait pas encore, et il m'importait beaucoup de détourner de moi sa jalousie ; le seul moyen efficace, c'était de lui donner un autre aliment.
— Ainsi, je suis le gâteau que vous avez jeté dans la gueule de ce Cerbère, afin qu'il ne vous morde pas. Bien obligél Si du moins vous m'aviez prévenu.
— Vous auriez joué votre rôle avec moins de naturel.
— Et madame Richomme ferme les yeux?
— Elle les ouvre fort grands au contraire, et fait des sermons à sa sœur du matin au soir; mais je ne m'en inquiète guère. Elle croit que vous êtes mon confident.
— C'est donc à cela que je dois l'accueil massa-
crant dont elle m'honore depuis mon arrivée; peut-ê(re se figure-t-elle que j'ai emmené son beau-frère à la chasse et au Grindelwald tout exprès pour vous rendre service?
— Elle en est persuadée, répondit Edmond en riant.
— Mon cher, répondis-je en essayant de rire à mon tour, l'exploitation de l'homme par l'homme est une chose odieuse, antisociale, et il me semble qu'à mon égard vous en avez un peu abusé. Cherchez, je vous prie, une autre victime. Je vous préviens qu'à cinf heures du matin je serai parti pour Paris.
— Diable! je vais me trouver fort embarrassé, dit Edmond; l'ogre est bâti de telle sorte, qu'il lui faut absolument de la chair fraîche; et, si je le laisse chômer, c'est moi qu'il mangera. Il y a bien ici un jeune et beau Lyonnais, arrivé d'hier avec sa maman, et qui a déjà changé cinq fois de cravate; faute de mieux, je tâcherai de Tutiliser. L'enfant est de votre avis et du mien, il trouve madame Barelly fort agréable. A la première occasion, je le lance. Mais, à propos, qu'avez-vous fait du tyran farouche?
Je racontai à Vanois la scène du glacier; elle lui parut assez divertissante, et, en le voyant rire, je finis pa^^' partager son hilarité.
— Nous allons le voir arriver demain matin, reprit mon compagnon de voyage, dont Ja gaieté parut diminuer à cette idée.
— Vous lui direz de ma part mille choses aimables, et vous lui donnerez mon adresse, dans le cas où il l'aurait oubliée; au bois de Vincennes ou au bois de Boulogne, je serai son homme quand il lui plaira,
— Vous partez donc décidément?
— Que voulez-vous que je fasse ici?
— Mais... ce que vous y avez fait jusqu'à ce jour.
— Mauvais plaisant! ne dites pas que je suis revenu; je vais me glisser dans ma chambre et me coucher, car je tombe de fatigue.
— Sans rancune? dit Vanois en me tendant la main.
— Sans rancune, répondis-je, quoique au fond j'eusse quelque peine à lui pardonner.
Le lendemain, ainsi que je l'avais résolu, je partis dès le point du jour, sans prendre congé de personne. J'emportais du canton de Berne une leçon qui m'a profité. Je me défie maintenant des regards des femmes . en revanche, je crjis toujours à leurs paroles. Des sceptiques ti-ouveront peut-être qu'il manque encore quelque chose à mon instruction.
tk
Vers le milieu du mois de décembre 1828, madame d'Argenest, une des femmes les plus élégantes de la Cliaussée-d'Antin, recevait pour la première fois depuis son retour de la campagne.
Décrire la physionomie d'ine soirée parisienne n'entre pas dans le plan de cette étude; nous négligerons donc les trails communs à toutes les réunions du même genre, pour appeler l'attention sur un seul épisode du tableau : c'était une scène expressive, quoique muette, jouée par deux personnages, d'un bout du salon à l'autre; un de ces drames imprudents qui, dans la confusion d'un roût, échappent aux observa-
leurs superficiels, mais que dépistent, avec une infaillible perspicacité, les vieilles filles, les demoiselles bossues, les dames qui ne sont pas belles, celles-là surtout qui l'ont été, en un mot toutes les femmes mises à la réforme parla passion, et, par conséquent, embrigadées dans la gendarmerie de la vertu.
Le premier acteur de cette mystérieuse pantomime était un homme d'une trentaine d'années, dont l'air sérieux et les traits énergiques contrastaient avec l'enjouement officiel de ses voisins. Debout près d'une table d'écarté, ses yeux, au lieu de suivre les chances de la partie, restaient invariablement fixés sur la glace de la cheminée; on eût pu croire qu'il éprouvait, à y savourer son image, le plaisir dont Narcisse mourut, si la pensive gravité de sa physionomie n'eût démenti une fatuité que la position diagonale de la glace rendait d'ailleurs impraticable. Évidemment, il ne pouvait se voir; mais, en revanche, il apercevait les personnes placées dans l'autre partie du salon et dont les moindres mouvements lui étaient révélés sans qu'il eût besoin de tourner la tête de leur côté.
On regarde un homme e^ face, on ne regarde guère une femme laide ou une matrone; il est donc facile de deviner quel devait être l'objet de cette contemplation iemblableà un espionnage : c'était, en efl'et, une jeune et belle personne qui occupait ainsi Tattention de l'observateur. Par un séduisant contraste, ses traits peu
caractérisés appartenaient encore à Tadolescenoe, tandis que sa physionomie rayonnait des lueurs d'une maturité précoce; elle avait un visage de demoiselle, mais des yeux de dame. Hasard ou intelligente harmonie, sa mise reproduisait ce caractère complexe. Une robe de velours noir, qui trahissait les récentes somptuosités de la corbeille de mariage, faisait ressortir de blonds cheveux arrangés en bandeau avec une ingénue simplicité, tradition du pensionnat. Enfin elle portait une parure de perles qu'on eût pu prendre pour un emblème, car la perle semble créée pour remplacer les boutons de l'oranger; elle est le symbole de la jeune fille changée en femme; la perle, c'est la fleur qui se fait diamant.
Assise au centre d'un cercle éblouissant de luxe et d'élégance, cette créature charmante paraissait isolée dans sa grâce comme l'est une reine dans sa majesté. Toutefois, malgré le calme de sa pose, un nuage fixé sur son front démentait cette sérénité royale : indifféfente à la conversation de ses voisines, elle accueillait J'un air distrait et parfois avec une impatience mal déguisée les compliments des hommes empressés de la saluer. A chaque instant, elle tombait dans une rêverie involontaire et s'affaissait sur son fauteuil, comme si elle eût ployé sous la pression d'une de ces pensées dont, malgré sa souffrance, le cœur chérit la tyrannie. Son regard, quelquefois peut-être en dépit d'elle-même, se
portait vers la glace de la cheminée ; mais, en y rencontrant l'œil tenace et perçant qui étincelail dans le cristal comme brille à fleur d'eau la prunelle d'un serpent- 1 il se détournait aussitôt. Un indéfinissable mélange d'impatience, de malaise et de crainte, assombrissait alors l'expression mélancolique de son visage; puis., attirée de nouveau par je ne sais quel charme, elltj revenait se blesser à ce regard immuable qui, à travers tous les groupes ondoyant dans le salon, la poursuivait comme, dans un vol d'oiseau, le fusil d'un chasseur choisit la victime qu'il veut abattre.
Depuis quelques instants, la jeune femme, insensiblement subjuguée, ne cherchait plus à se débattre. Le dépit, l'inquiétude, le mécontentement, toutes les brames de l'âme qui avaient jusqu'alors obscurci sa physionomie, s'étaient successivement fondues sous cette ardente contemplation, comme s'évapore un brouillard d'automne aux rayons dn soleil. Ses yeux, d'un bleu sombre et velouté, fixés à leur tour sur la glace tentatrice, trahissaient de plus en plus un de ces secrets que la médisance des salons est toujours prêt» à déflorer sans pudeur ni pitié.
Heureusement, un incident inattendu mit fin à cette scène dont l'imprudence touchait au danger.
— Il me manque vingt francs, dit en ce moment un jeune homme blond et fort élégant assis à la table d'écarté. Sordcuil, pariez-vous vingt francs pour moi?
A cette iriterijeUation, le personnage au regard magnétique tressaillit comme un rêveur brusquement éveillé; au lieu de répondre, il s'approcha de la table, jeta une pièce d'or sur le tapis et vint reprendre son poste d'observation. Dans ce mouvement, il heurta, sans le vouloir, un nouvel arrivant qui cherchait à fendre la foule pour aller saluer la maîtresse de la maison. Les deux hommes se retournèrent en même temps pour s'adresser des excuses; mais, en se trouvant face à face, la politesse banale empreinte sur leurs physionomies fit place à un étonnement réciproque qui, d'un côté devint un rayonnement de joie, et se changea, de l'autre, en une expression de contrariété non moins vive.
— Georges, s'écria le jeune homme qui venait d'entrer, toi, ici t à Paris !
Et, sans achever sa phrase, il s'avança vivement, les bras ouverts.
Sordeuil réprima cet oubli de l'étiquette en saisissant à la fois les deux mains de son interlocuteur; puis, se penchant vers lui, il dit rapidement d'une voix basse :
— Je ne m'appelle plus Georges Trélan, mais Georges de Sordeuil; tu n'es pas mon frère; nous ne nous sommes jamais vus.
*- Je ne suis pas ton frère ! répondit le plus jeune, que ces paroles rendirent immobile: que veux-tu dire?
— Rien, en ce moment. Quitte-moi, je le veux, Léopold, et souviens-toi qu'ici tu ne me connais pas.
\ — Quel mystère 1
— Un mystère de mort; demain, tu sauras tout; voici mon adresse. Demain, à une heure. Maintenant, ne me parle plus et va-t'en.
Sordeuil glissa une carte dans la main de son frère en la lui serrant avec une impérieuse énergie, et il lui tourna le dos. Ce mouvement le mit en face du jeune homme blond qui venait de le faire parier et perdre vingt francs à l'écarté.
— Comment, dit celui-ci d'un ton enjoué, une discussion pour un coup de coude au milieu de cette cohue, des adresses échangées! Avez-vous perdu la tête? Allons, mon cher Sordeuil, et vous, Trélan, calmez votre humeur belliqueuse, et permettez que je vous présente l'un à l'autre.
— Vous vous trompez, d'Épernoz, répondit le frère aîné en imposant silence à Léopold par un signe exî/pressif; il ne s'agit pas ici d'une querelle, mais d'une 'reconnaissance. J'ai rencontré quelquefois dans îe monde M. Trélan.
— Un cœur d'Amadis sous un frac d'étudiant en droit, reprit le joueur avec une emphase ironique; puisque nous sommes en paix, permettez-moi, vertueux Léopold, défaire une confidence au pécheur que
voici. Mes paroles pourraient blesser votre candeur de dix-huit ans.
— Au revoir, monsieur Trélan, dit Sordeuil en jetant à son frère un regard qui lui prescrivait de s'éloigner.
Soumis à cet ascendant de l'âge qui survivra toujours au droit d'aînesse, ou peut-être subissant l'influence du secret dont il attendait la révélation, car tout mystère est un pouvoir, Léopold s'éloigna en silence; mais, à défaut des paroles, ses traits, où brillaient la franchise et l'ardeur de la première jeunesse, exprimèrent l'émotion que lui avait causée cette rencontre inattendue.
— Maintenant que le lycéen est parti, reprit d*Épernoz, Yoici ce dont il s'agit. D'abord pardonnez-moi d'avoir perdu votre argent; je suis d'autant plus coupable, que je n'ai pas employé tout mon talent à le défendre. Mais voilà une demi-heure qu'un bonheur odieux me cloue à cette table de jeu, et j'ai affaire ailleurs; mon gros Othello vient d'arriver.
— M. Javerval?
— Lui-même. Le voilà qui salue madame d'Argenest, à, près de la cheminée.
Au premier coup d'œil, le personnage désigné par d'Épernoz n'avait rien qui justifiât le nom tragique dont il se trouvait affublé. C'était un de ces beaux gros messieurs de quarante-cinq ans, à mine somptueuse et
à tournure prépondérante, dont le mérite, méconnu des femmes du monde, est, en revanche, fort apprécié des danseuses. Le cou captif d'un carcan de mousseline trois fois empesée, rabdomen embreloqué d'une demi-douzaine de cachets de montre cliquetant à chaque pas comme les sonnettes d'une mule, il florissait dans un habit noir tout neuf, dont les basques écartées par un embonpoint iri-espectueux, tandis qu'il s'inclinait devant la maîtiesse de la maison, lui donnaient l'air d'un énorme scarabée entr'ouvrant les ailes pour prendre son vol.
— Avez-vous remarqué l'épingle de son jabot? demanda le joueur à son ami.
— C'est un rubis, si je ne me trompe, répondit celui-ci.
— A merveille! et que pensez-vous de ce rubis?
— Je ne suis pas joaillier, dit Sordeuil avec une impatience mal déguisée.
— Je le sais ; mais, d'après l'expression sournoise qu'a parfois votre regard, je vous croyais observateur. Eh bien, mon cher confident, je vais aider votre sagacité. Le rubis de ce bourgeois signifie qu'en ce moment sa femme est à l'Opéra, où elle m'attend.
— En vérité t s'écria Georges, dont la curiosité et l'intérêt parurent subitement éveillés.
— Puisque j'ai commencé, autant vaut tout vous dire; d'ailleurs, j'ai besoin de vous. Sachez donc que
cet homme replet est outrageusement jaloux comms tous les hommes replets. Il va toujours furetant dans rapparteaient de sa femme : il fouille les tiroirs, il ouvre les lettres, il compte, je crois, les feuillets de papier à l'instar de Bartholo. Bref, cela crie vengeance, etje suis le vengeur. Mais, l'espionnage marital rendant les intelligences difficiles, j'ai dû aviser à un moyen de communication prudent et commode. Or, mon Javerval, dont le grand-père était bijoutier, possède, pour sa décoration personnelle, une collection de pierreries à rendre jalouse une duchesse douairière. L'épouse opprimée m'en a donné la liste dont j'ai composé une espèce de lexique, imité des fleurs persanes et des quipos indiens; dans cet idiome symbolique et hiéroglyphique, chaque pierre a son sens, chaque camée sa signification. Depuis qu'elle me distingue, madame Javerval préside d'elle-même à l'encravatement de son époux, qui se trouve ainsi l'agent de notre correspondance. Je vous assure que ce système est fort bon. Au lieu de perdre du temps et de commettre des imprudences en poursuivant la dame de mes pensées, je n"ai d'autre peine que d'attendre à la Bourse le mari, qui, chaque jour, a la complaisance de mapporter à son cou un message de sa femme. Il est notre pigeon voyageur.
•— Oh ! vous êtes un séducteur habile, dit Sordeuil avec un sourire contraint.
— Mon cher, vous pouvez en croire mon expérience; car, étant marié maintenant, j'ai étudié la question sous ses deux faces. Si vous avez affaire à un mari, pas de lutte, mais exploitation toute pacifique. Il n'y a que les sots qui guerroient; l'homme d'esprit ne combat pas son ennemi, il l'utilise. Maintenant, voulez-vous me rendre un service?
— Parlez.
— Je vais à l'Opéra porter la réponse au rubis. Il faudrait que vous eussiez la complaisance d'accompagner ma mère et ma femme lorsqu'elles voudront partir.
— ■ Ne suis-je pas tout à vous, mon cher Henri ? répondit Georges avec empressement.
— Eh bien, venez , que je vous fasse reconnaître en qualité de cavalier servant; surtout, quand je mentirai, ne me trahissez pas. Ma femme est trop jolie pour ne pas avoir droit à des égards, et je serais désolé qu'elle soupçonnât mes énormités. Depuis quelque temps, sa froideur m'a fait faire plus d'une réflexion sérieuse et morale. Il est certain qu'elle est cent fois mieux que madame Javerval, et souvent je me sens l'envie de devenir le plus exemplaire des époux ; mais comment résister au plaisir de ridiculiser ce gros homme qui m'a fait perdre cinquante mille francs à la Bourse ?
— La vengeance t elle justifie tout ditSordeuil d'un ton gravp-
— Vous accentuez ce mot-là d'une manière un peu corse, répondit en riant d'Épernoz; pour moi, je ne comprends que la vengeance parisienne.
A ces mots, l'époux infidèle prit le bras de son confident et traversa le salon en se dirigeant vers la jeune femme qui, un moment auparavant, avait entretenu un colloque mystérieux avec ce dernier au moyen de la glace de la cheminée.
En voyant approcher son mari accompagné de l'homme dont le regard semblait posséder sur elle une puissance inexplicable, madame d'Épernoz éprouva un malaise que trahit aussitôt sa contenance; elle regarda d'un autre côté en adressant la parole à une de ses voisines ; puis, sans attendre la réponse, se redressa sur son fauteuil, et respira, à plusieurs reprises, un flacon suspendu à son bracelet, comme si elle se fût préparée à une crise imminente.
Les deux hommes arrivèrent jusqu'à elle sans qu'elle parût les avoir aperçus; à la voix de son mari, elle tourna la tête, sourit avec calme, et répondit au salut de SordeuiJ en affectant l'air froid et distrait par le-
quel les femmes cherchent à se débarrasser d'un indifférent ou d'un importun.
—- Ma chère Clémence, lui dit d'Épernoz d'un ton gracieux, on vient de me prévenir qu'il y a ce soir une réunion des actionnaires du bazar. Il est nécessaire que j'y assiste pour veiller à nos intérêts; car il est question d'une mesure dont l'adoption me contrarierait beaucoup. J'y vais donc aller. Si l'assemblée se prolonge trop pour que je puisse revenir, voici M. deSordeuil qui, en vrai chevalier français, se met à tes ordres et à ceux de ma mère; je lui confie mes pleins pouvoirs.
— Si vous êtes obligé de partir, répondit la jeune femme avec vivacité, nous allons en faire autant ; je ne tiens nullement à rester ici.
— Songe que ma mère a commencé son whist ; l'arracher à sa partie serait attenter à la piété filiale ; d'ailleurs, coiUinua-t-il en s'appuyant sur le dos du fauteuil, il y a là trois ou quatre femmes qui seraient trop contîntes si tu partais.
Clémence accueillit ce compliment par un sourire dont le dédain pouvait s'appliquer également à la galanterie de son mari et à la jalousie de ses rivales; puis, prenant brusquement son parti, mais selon l'usage des femmes, habiles à en décliner la responsabilité :
— Puisque vous le voulez, je resterai, dit-elle.
— En vérité, mad^^ae, reprit d'Épernoz en souriant,
ne dirait-on pas que je vous impose le plus cruel des sacrifices? est-il donc si pénible de régner?
D'un geste circulaire qui rappelait le maréchal de Villeroi disant à Louis XV enfant : « Sire, tout ce peuple est à vous, » le jeune homme montra à sa femme la brillante réunion dont ils étaient entourés et qu'il semblait mettre à ses pieds par cette muette flatterie. Il se pencha ensuite vers elle, lui murmura à l'oreille un tendre adieu, effeuilla, en un mot, à ses genoux toutes les fleurs hypocrites dont un mari de bonne compagnie a toujours l'attention de couvrir ses infidélités, et, la conscience tranquillisée par la conviction de n'avoir manqué à aucune des règles du savoir-vivre, il se disposa à partir.
En se redressant, son dos heurta le nez d'un gros monsieur qui commençait une fort belle révérence.
— Mille pardons, mon cher Javerval, s'écria le jeune homme, je ne vous voyais pas; c'est cette superbe escarboucle que vous avez à votre jabot qui m'a ébloui.
— Madame, j'ai bien l'honneur... Toujours belle comme un ange, dit le banquier en recommençant son salut.
Puia, offrant une main à son déloyal confrère, tandis qu'il rangeait de l'autre les plis de son jabot pour mettre en évidence son épingle :
— C'est un assez joli petit rubis, reprit-il; mais j'ai des pierres beaucoup plus belles. Je voulais meltrre
aujourd'hui un camée en onix, qui représente Tapothéose de Germanicus; un morceau rare, vrai antique! mais madame Javerval m'a dit : « Pourquoi ne mettezvous pas votre rubis? » et j'ai obtempéré à ce désir; car, poursuivit-il en s'adressant galamment à madame d'Épernoz, un mari doit être le premier esclave de sa femme.
D'Épernoz serra la main du gros homme avec un sérieux admirable, prit congé de Clémence par un dernier sourire, et partit pour son rendez-vous, après avoir jeté à son confident un de ces regards diaboliques qu'échangeaient au passage les augures de Rome.
Plusieurs femmes s'étant levées pendant ce dialogue, un fauteuil se trouvait vacant près de là ; tandis que M. Javerval, suant sang et eau afin de sortir d'un compliment où s'était engravée son amabilité, allongeait le bras pour en prendre possession, Sordeuil, jusqu'alors témoin muet de tout ce qui s'était passé, s'en empara, et s'assit à côté de madame d'Épernoz, en homme décidé à maintenir les droits du sigisbéisme qui venait de lui être conféré. Le banquier fronça le sourcil sans rien dire, et chercha de l'œil un autre siège. La jeune femme ne se serait peut-être pas avoué qu'en ce moment un tiers lui semblait de trop; mais sa pensée secrète se trahit malgré elle.
— N'allez-vous pas aussi à l'assemblée des actionnaires du bazar? demanda-t-elle à l'homme au rubis.
— - Quelle assemblée, madame ? répondit celui-ci en ouvrant de gros yeux.
Involontairement, Clémence regarda son voisin, qui ne répondit à cette interrogation que par un sourire ironique.
— Il n'y a jamais de réunion le soir, reprit M. Javerval ; on vous a fait là un conte, madame.
— Cela est possible, dit froidement Sordeuil; mais ce qui n'est pas un conte, c'est la faillite de la maison Oberlin de Bruxelles.
— Les Oberlin ont manqué? s'écria le banquier en êcarquillant de nouveau ses yeux effarés.
— On ne parle que de cela dans Tautre salon.
— Madame, voulez-vous bien permettre?... Sans chercher cette fois à terminer sa phrase ni sa révérence, M. Javerval se rua à travers les groupes qui le séparaient de l'autre pièce, comme se lance dans un taillis le sanglier qui entend siffler une balle à son oreille.
En toute autre circonstance, madame d'Épernoz n'eût pas refusé un sourire à l'habileté de son sigisbée et à la déroute de l'importun ; mais l'émotion mystérieuse qu'elle éprouvait depuis le commencement de la soirée étouffa toute étincelle de gaieté. Jouant avec son éventail, les yeux fixes, mais ne regardant rien, insouciante en apparence, quoique ea respiration irrégu- Uère démentît ce calme affecté, elle paraissait [longée
dans une de ces distractions qui servent de maintien
aux femmes au moment d'une crise redoutée, et parfois
désirée.
1 D'un regard rapide, Georges s'assura que d'Épernoz
était sorti du salon; se penchant ensuite vers l'épouse
trahie :
— Madame, lui dit-il avec un accent pénétrant, ma désobéissance est involontaire. Si l'on ne m'eût amené près de vous, je n'aurais pas enfreint voire défense; mais vous n'avez qu'un mot à prononcer pour que je m'éloigne; dites, le voulez-vous ?
Clémence se sentit désarmée par cette soumission inattendue, et sa physionomie, moins sévère, laissa percer la satisfaction intime qu'inspire toujours à une femme le sentimeni de son autorité. D'une voix dont la douceur était déjà une récompense :
— Restez, dit-elle, et écoutez-moi. Je devrais vous haïr, mais je ne le voudrais pas. C'est moi qui suis offensée, et c'est moi qui vous demande la paix.
— Offensée! reprit le jeune homme; suis-je donc si coupable?
— Ne revenons pas là-dessus. J'aime mieux reconnaître que, depuis longtemps, nous avons eu tort tous deux; vous, de me parler comme vous l'avez fait trop souvent; moi, de prendre au sérieux un langage que vous vous reprochez sans doute, et qu'expiera désormais voîrc conduite.
LA PEINE DU TALION, lOS
— Je ne me reproche rien, je n'expierai rien ; le bannissement dont vous me punissez depuis quinze joars ne m'a pas changé. Ce que je vous ai dit, Clémence, je le pense encore, je le penserai toujours.
— Est-ce ainsi que v- us répondez à la confiance de voire mi?
bordeuil saisit l'extrémité de l'éventail comme s'il en eût voulu regarder les arabesques, mais, en réalité, pour donner un prétexte à son attitude familière.
— L'amour, dit-il, autorise tout, même la vérité. J'ai toujours méprisé Thypocnsie, qui sert de masque aux passions mesquines. Un autre cherciierait à pallier ce que vous appelez ma trahison à l'égard de votre mari. Je le hais, moi, et je vous le dis; je le hais de tout rattachement que j'ai pour vous ; car il vous rend malheureuse...
— Je ne vous demande pas de pi lié, interrompit 'a jeune femme avec l'accent de l'orgueil révolté.
— ■ Et ce n'est pas de la pitié que je vous offre, c'est le dévouement le plus désintéressé, le plus absolu.
— Je ne veux pas d'un dévouement qui refuse ùv comprendre que j'ai de3 devoirs à remplir.
— Des devoirs! répéta Georges avec ironie, et enver qui? envers un homme qui n'a jamais songé aux sienf^ l qui vous trompe aujourd'hui comme hier, comme demain î
— Prouvez-le-moi , s'écria madame d'Épernoz, emportée par la jalousie au delà des bornes de la prudence.
Sordeuil eut l'air d'hésiter ; puis, d'une voix rend r plus incisive par une expression à la fois indignée compatissante :
— Vous croyez votre mari en rendez-vous d'affaires, répondit-il, et il est en ce moment à l'Opéra avec madame Javerval.
— Je ne vous crois pas, s'écria Clémence, dont les yeux étincolèrent subitement, tandis que ses joues se couvraient d'une rougeur brûlante ; et, cela fût-il vrai, il est une chose plus odieuse peut-être que l'infidélité d'un époux, c'est la trahison d'un ami. Quoiqu'on vous ait institué mon gardien, je ne suis pas, je pense, condamnée à vous écouter. Quand ma belle-mère voudra partir, nous vous ferons prévenir.
Georges se leva.
-— J'atlendrai vos ordres, madame, dit-il en accompagnant ces paroles d'un salul respectueux.
Et il s'éloigna.
Au moment où il entrait dans l'autre salon, sor frère, qui, depuis leur rencontre, ne l'avait pas perdu de vue, s'approcha de lui et voulut lui prendre la main; mais cette avance fut repoussée.
— Demain, lui dit Sordeuil en passant outre d'un air soucieux et sombre.
Après le départ de son déloyal cavalier servant, madame d'Épernoz resta quelque temps immobile, " savourant, dans un morne recueillement, la blessure ; qu'elle venait de recevoir. Bientôt le dépit, l'orgueil, i l'indignation, toutes les passions vindicatives qui fer- ' mentent au cœur d'une épouse outragée, lui rendirent le doute insupportable; elle maudit l'esclavage de son sexe qui ne lui permettait pas d'aller s'assurer de la vérité ; elle fut sur le point de rappeler Georges pour lui demander !a preuve de son accusation ; enfin, hors d'elle-même, ne sachant quel parti prendre, et obéissant à l'instinct de son impuissance, elle promena tout autour d'elle le regard d'une châtelaine persécutée qui cherche un défenseur. Ses yeux interrogèrent successivement les visages des hommes épars dans le salon, sans rencontrer sur aucun d'eux la sympathie chevaleresque dont elle éprouvait le besoin.
Au moment où elle baissait la tête par un mouvement de désappointement dédaigneux, quelques paroles, murmurées d'une voix douce et un peu tremblante, la lui firent relever; elle aperçut devant elle Léopold Trélan.
Après une longue hésitation, l'étudiant s'était armé de tout son courage pour accomplir cet acte forl simple en apparence, mais assez redoutable en réalité, surtout à dix-huit ans, qui consiste à venir saluer une femme à la mode. Les joues empourprées par une timidité
qui avait joint son fard aux fraîches couleurs de l'adolescence, il avait déjà dit trois fois : « Madame, » et deux fois : « J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir. » Cette gaucherie eût peut-être trouvé grâce devant une coquette à chevrons; mais Clémence était trop jeune elle-même pour apprécier le mérite d'un novice, et trop pénétrée de sa propre émotion pour songer à celle dont elle pouvait être la cause. A la vue de l'élève en droit incliné devant elle, et en apparence pétrifié au milieu de son salut, le seul seniiment qu'elle éprouva fut celle espèce de joie qu'inspire, au milieu d'une foule indifférente, la vue d'une personne en qui l'on a confiance.
— • Monsieur Trélan, dit-elle en interrompant vivement le compliment laborieux qui lui était adressé, si je vous demande un service, me le rendrez-vous?
— Un service? répéla Léopold, qui se redressa et parut grandir. Parlez, madame^ et, fallût-il aller au bout du monde...
•— Je ne vous enverrai pas si loin, interrompit la jeune femme en essayant de sourire; je ne réclamerai de votre complaisance que ce qu'il en faut pour aller d'ici à rOpéra.
— J'y vais à l'instant, madame..., dès que j'aurai reçu vos ordres.
Clémence hésita un instant, et peut-être, en examinant la physionomie rayonnante de son nouveau ser-
LA PEINE DU TALION. lOT
vant, se repentit-elle de sa démarche; mais !a jalousie l'emporta sur la réserve.
— Je désire savoir si M. d'Épernoz est à l'Opéra, dit-elle en cachant son embarras sous un air d'insouciance.
En voyant un message pour lequel son imagination rêvait déjà quelque but héroïque, aboutir le plus bourgeoisement et le plus moralement du monde à un mari, Trélan sentait tomber son exaltation.
— Et que dirai-je à M. d'Épernoz? demanda-t-il d'une voix dolente.
— Rien, répondit la jeune femme, aussi mal à l'aisd que son interlocuteur; veuillez seulement vous assurer de sa présence... Vous le trouverez peut-être aux baignoires.
L'étudiant s'inclina et partit, aussi désappointé qu'autrefois un poursuivant d'armes qui, après avoir chaussé en songe l'éperon d'or de la chevalerie, se serait réveillé page comme devant.
Sordeuil avait repris sa position près de la table d'écarté, et, de là, il avait suivi des yeux, avec une curiosité mêiée d'impatience, la manœuvre de son ! ■ frère.
Pendant tout le temps que dura l'absence de celui- -Qi, Clémence affecta de ne pas regarder de ce côté, et SQ mêla à la conversation du groupe dont elle faisait partie; mais, malgré ses efforts pour paraître calme,
l'altération de ses traits attestait une émotion extraoi* linaire.
Au bout d'une demi-heure, le messager était revenu.
— Madame, dit-il en essayant une assurance cavalière, M. d'Épernoz est, en effet, à l'Opéra.
La jeune femme pâlit et sourit en même temps. Tout autre qu'un écolier eût compris et fût devenu muet ; le candide Léopold poursuivit résolument :
— Je l'ai trouvé, ainsi que vous le pensiez, aux baignoires, loge n° 13.
— Seul ? demanda Clémence d'une voix à peine distincte.
— Seul ? Non pas, vraiment, reprit l'étudiant d'un air fin ; il y avait dans la loge deux belles dames, madame Javerval et sa sœur.
Madame d'Épernoz ne répondit pas, mais sa main, en se contractant, brisa son éventail. Le jeune homme ne s'aperçut de rien: à dix-huit ans, on regarde beaucoup sans voir.
) — Lorsque je suis allé à l'Opéra, continua-t-il pour soutenir la conversation, on jouait le second acte de Guillaume Tell. Nourrit et madame Damoreau disaient leur duo ; vous savez, madame, le duo que vous chantez si bien, et que j'ai essayé une fois avec vous.
Tout en parlant, Léopold, persuadé que le message qu'il venait d'accomplir lui donnait droit à une récom-
Là peine du talion. 409
pense, et s'enhardissant à la réclamer, se penchait pour prendre possession d'un fauteuil ; avant qu'il eût 8u le temps de s'asseoir, Clémence lui dit d'un ton bref:
— Je vous remercie de votre complaisance, monsieur Trélan, et je n'en veux pas abuser en vous retenant plus longtemps; d'autres ont des droits à votre amabilité. On vient de former un quadrille dans l'autre salon, et personne n'a invité mademoiselle Daligny.
— Mais elle est bossue I répondit le jeune homme d'une voix plaintive.
— A peine... D'ailleurs, où serait le mérite si elle était jolie?
Léopold jeta un regard farouche sur la danseuse en disponibilité, mais n'osa faire aucune nouvelle objection; car il était à l'âge heureux où l'on regarde l'obéissance passive comme un moyen de succès auprès des femmes, et comme un litre à leur reconnaissanoe. Un moment après, l'étudiant furieux et la jeune fille radieuse traversèrent le salon pour se rendre à la contredanse.
Débarrassée de son messager, madame d'Épernoz se tourna du côté de Sordeuil et lui désigna, d'un regard impérieusement expressif, le fauteuil vacant auprès d'elle. Georges obéit en homme expérimenté; il fit le tour du salon, adressa la parole à plusieurs personnes et finit par se trouver assis à son ancienne place, sans qu'on eût remarqué cette manœuvre,
— Qu'avez-vous donc ce soir? lui demanda la jeune femme d'une voix saccadée. Vous paraissez triste.
— Ne suis-je pas exilé? répondit-il en attachant sur elle son regard scrutateur.
— Vous ne l'êtes plus ; ainsi soyez aimable et tâchez que je le devienne; car l'ennui et la maussaderie de cette soirée m'ont gagnée malgré moi.
— Croyez-vous maintenant que je vous aie dit la vérité ? demanda Sordeuil, décidé à reprendre d'un seul pas le terrain qu'il avait perdu quelques instants auparavant.
— Pas un mot sur lui, interrompit Clémence avec emportement; parlez-moi de vous, de moi, de tout ce que vous voudrez, mais de lui, jamais.
— Jamais de lui, toujours de nous ! répondit l'amant empressé d'acquiescer à cette convention.
— Vous aviez raison, il est avec cette femme ; voilà trois mois que j'en veux douter. Oh t je ne suis plus assez belle ni assez jeune, quoique vous prétendiez le contraire; ne me parlez plus de lui, vous dis-je. Comment me trouvez-vous ce soir? Vous ne remarquez seulement pas que j'ai mis une robe noire. Ne disiezvous pas, l'autre jour, que vous préfériez le noir dans la toilette d'une femme?
— Vous m'aimez donc?
— Je ne sais; s'il était là, je vous répondrais oui, devant lui. Ne trouvez-vous pas qu'il fait bien chaud
LA PEINE DU TALION. m
ici? J'ai la tête en feu. Surtout ne me parlez jamais de lui, et dites-moi de jolies choses, comme il lui en dit, sans doute. i
Un indifférent aurait eu pitié du sourire convulsif ^ qui accompagna ces paroles ; mais les amants ont, en certains cas, un privilège de cruauté. Au lieu de calmer la souffrance dont il était témoin, Georges l'exaspéra ; loin de chercher à guérir la blessure qu'il venait de faire, il l'élargit, afin d'y frayer un passage à sa passion, jusqu'alors repoussée ; car on ne pénètre que par violence dans le cœur d'une femme vertueuse, et toute blessure est une brèche.
Avant la fin de la soirée^ ce machiavélisme obtint un succès dont eût rougi peut-être un amour plus compatissant et plus généreux. En quittant madame d'Épernoz, après l'avoir reconduite chez elle, Sordeuil emporta un aveu décisif, arraché à Tindignatioa de l'épouse outragée plutôt qu'à la faiblesse de la femme attendrie.
Le lendemain, bien avant l'heure qui lui avait été désignée au bal, Léopold entra dans l'appartement que son frère occupait, dans une élégante maison de l'avenue des Champs-Elysées.
— Maintenant, dit-il, explique-moi^ je t'en conjure, le mystère dont tu t'environnes. Si ma curiosité seule était excitée, je la surmonterais pour ne point te paraître importun ; mais à l'étonnement que ta conduite me cause se mêle une sorte de frayeur superstitieuse dont je ne puis me rendre compte et pour laquelle je te demande de l'indulgence.
— Ai-je donc l'air d'un tyran de mélodrame? demanda Georges en souriant tristement.
— Que te dirai-je? Ta vue a bouleversé toutes mes idées. Je te croyais à Hyères ou à Nice, et je te rencontre à Paris; il n'y a pas un an que Blanche, que ta femme est morte, et tu n'es pas en deuil ; et je te trouve au bal ! Enfin que signifie ce faux nom que tu as pris?
— Holà ! maître Léopold, répondit Sordeuil en fronçant le sourcil, il me semble que vous changez nos rôles et qu'en ce moment vous faites un peu trop le frère aîné. Avant de m'interroger. répondez-moi. Comment se fait-il que vous connaissiez d'Épernoz?
L'étudiant ne chercha pas à dissimuler la surprise que lui causa cette question.
— D'Épernoz, répondit-il, était au service avant son mariage. Je l'ai connu, il y a deux ans, à Cherbourg, où il se trouvait en garnison. En arrivant à Paris pour y faire mon droit, il y a une quinzaine de jours, je suis allé chez lui, et notre liaison s'est renouée.
— Et c'est toi qui, à Cherbourg, l'as introduit dans notre famille ?
— Cela est vrai ; il avait envie de voir le monde, et, comme il ne connaissait personne dans la ville, je Tai présenté d'abord à ma mère et à Blanche...
— Si tu n'étais pas mon frère, interrompit Georges d'une voix sourde, ce que tu viens de me dire serait la mort pour l'un de nous.
— Explique-toi, répondit Léopold troublé par ces paroles.
Sordeuil fit plusieurs tours dans la chambre comme pour maîtriser son émotion ; puis, se rapprochant de l'étudiant:
— J'ai tort, lui dit-il d'un air plus calme. Pourquoi t'accuser? Enfant que tu étais alors, pouvais-tu prévoir les suites fatales de ton imprudence? Aujourd'hui, tu es un homme, je te dirai tout. Une affaire où se trouve engagé mon honneur et peut-être ma vie ne doit pas te rester étrangère. D'ailleurs, j'ai besoin de ta discrétion et de ton obéissance ; tu vas en comprendre la nécessité, car je ne te crois pas d'humeur, non plus que moi, à laisser un outrage impuni, à tendre l'autre joue après un soufflet.
— On t'a insulté f s'écria le jeune homme avec une impétuosité digne du Cid ; s'il te faut un second, songe que je suis ton frère, et que personne avant moi n'a le droi^ d'être à tes côtés.
— Bien f Léopold ; si avant peu tu deviens l'aîné de la famille, elle aura en loi un noble chef. Écoute-moi donc, et d'abord oublie que lu sors d'un bal ; chasse de ton esprit ces images de plaisir, cette musique enivrante, ces femmes plus enivrantes encore. C'est à une scène de deui! que je vais te conduire.
Sordeuil s'assit et resta quelque temps le front appuyé sur la main, évoquant ses souvenirs dans un morne recueillement.
— îl y a dix mois, dit-il enfin, après deux ans de station aux Antilles, je revenais à Cherbourg, avec quelle joie 1 tu dois le comprendre. J'allais revoir ma famille, dont j'étais séparé depuis si longtemps; ma femme, en qui j'avais placé le bonheur de ma vie ! mes frères, enfants encore ; toi-même, Léopold, le plus cher d'eux tous. Nous arrivâmes dans la rade à la fin d'une nuit froide et sombre. Incapable de modérer mon impatience, je me fis débarquer aussitôt. Le mauvais temps que nous venions d'essuyer en mer régnait encore sur la ville. Une pluie glacée fouettait les dalles du port, désert en ce moment, et le vent sifflait avec violence à travers les cordages des navires. Superstition de marin, ou plutôt pressentiment trop juste, ce triste orage d'hiver qui accueillait mon retour me fit éprouver une anxiété jusqu'alors inconnue.
« — Ce n'est point ainsi, me disais-je, que l'absent devrait rentrer dans sa famille. J'aurais payé de n'im-
porte quel prix une heure de jour, un rayon de soleil.
« D'un pas rendu plus rapide par une inquiétude indéfinissable, je franchis les rues qui me séparaient de notre maison ; là, je m'arrêtai un instant sans oser frapper. Un incident imprévu mit fin à mon irrésolution. En levant les yeux sur l'appartement de Blanche, j'aperçus des lumières à travers les rideaux. Des lumières, à cette heure de la nuit ! Était-ce donc une fête? Mon arrivée était-elle devinée et attendue? Je m'avançai ; la porte n'était pas fermée ; je montai l'escalier; celle de l'appartement était également ouverte. Dans les premières chambres, plusieurs femmes allaient et venaient d'un air d'agitation et de trouble; je passai au miheu d'elles sans qu'elles fissent attention à moi, et j'arrivai enfin à l'appartement de Blanche.
« Ce que je vis alors, je ne le compris pas d'abord, tant ce coup de foudre fut soudain et inouï. Un triste désordre avait bouleversé le calme et l'harmonie de cette chambre, où s'étaient écoulées les heures les plus belles de ma vie. Les meubles me parurent déplacés au hasard ; quelques bougies brûlaient çà et là, luttant «outre les lueurs blafardes du jour naissant. Sur la commode, autel improvisé, j'aperçus un crucifix, un rameau de buis, enfin tous les apprêts d'un sacrement redoutable; en même temps, je sentis une odeur d'éther^ce parfum des mourants, et mon cœur se glaça,
car je crus respirer une exhalaison delà tombe. Éperdu, j'entrai. Un cri d'effroi m'accueillit, et une femme, Antoinette, ma belle-sœur, se jeta au-devant de moi ; je la repoussai, mais sans avoir là force de faire un pas de plus, et je restai' pétrifié en face du lit, dont les rideaux ouverts me laissaient voir une forme humaine étendue, pâle, immobile, expirante enfin, si déjà elle n'était pas morte. C'était Blanche! »
Léopold prit la main de son frère et la serra en silence.
« — Ne te mets pas en frais de compassion, reprit Sordeuil avec amertume, tu te reprocherais peut-être ta sensibilité. Un mouvement que fit la mourante m'arracha de ma stupeur; je me précipitai vers elle, je la pris dans mes bras, j'essayai de réchauffer de mes baisers ses mains et ses joues déjà glacées; en contemplant dans ma douleur avide ce visage si beau jadis, mai Qtenant défiguré parla souffrance, je ne pleurais pas, mais je sentais mon cœur se briser et se dissoudre.
«Ranimée sans doute par mes étreintes désespérées, elle ouvrit les yeux et les fixa sur moi ; ne pouvant parler, je lui souris, comme on fait à ceux qui meurent; une affreuse terreur qui se peignit aussitôt sur ses traits fut sa seule réponse. Elle retira sa main par un effort dont l'énergie l'épuisa sans doute; car sa tête, que j'avais soulevée, retomba pesamment sur l'oreiller.
Machinalement, je repris cette main que semblait me disputer quelque incompréhensible caprice de l'agonie; je la sentis frémir et se fermer convulsivement dans la , mienne; sans savoir ce que je faisais moi-même, par une sorte de contradiction inconcevable dans un pareil moment et que la fatalité seule peut expliquer, je Tenir'ouvris de force, malgré sa crispation nerveuse. Un médaillon tomba sur le lit ; je le saisis avidement.
« — Mon portrait t pensai-je ; elle a voulu me dire adieu et donner à mon image son dernier soupir.
« Je regardai. . .Écoute ceci, Léopold, toi qui es à l'âge où toutes les femmes paraissent des anges dont la terre est indigne: ce portrait n'était pas le mien ; c'était celui d'un jeune homme, d'un inconnu f
«J'ignore ce qui se passa en moi. Blanche avait perdu connaissance, et Antoinette lui faisait respirer des sels. Sans parler, je présentai à celle-ci le médaillon dont je venais de m'emparer. Sans doute, à défaut de paroles, mon visage annonçait une résolution terrible; car elle se jeta sur moi, m'enchaîna de ses bras, et, me montrant sa sœur d'un regard suppliant:
« — Ayez pitié ! me dit-elle ; ne voyez- vous pas qu'elle va mourir?
« — Le nom de cet homme ? répondis-je en me dégageant.
« J'avais prononcé ces mots d'une voix très-basse, et pourtant, chose étrange 1 malgré son évanouissement,
Blanche Jes entendit. Par un surnaturel effort, elle se dressa sur son séant; je me jetai en arrière pour qu'elle ne me touchât pas ; mais elle, ouvrant péniblement ses yeux déjà vagues et obscurcis, n'eut pas l'air de songer à moi. Elle chercha sa sœur^ qui s'était placée entre nous deux, se souleva vers elle, et d'une main lui ferma la bouche ; puis, adressant à je ne sais quelle image invisible un sourire où sembla s'exhaler la dernière flamme d'un amour à peine vaincu par la mort, murmura quelques mots que je ne pus comprendre, quoique je me fusse penché pour les recueillir, et s'étendit lentement sur le lit^ sur la tombe, dois-je dite, car c'en était une : Blanche se mourait.
« En ce moment, le tintement d'une petite cloche se fit entendre au dehors ; un bruit de pas s'y mêla bientôt. On s'arrêta devant la maison ; puis les pas re!entirent dans l'escalier. Enfin la porte s'ouvrit : sur le seuil j'aperçus un prêtre, et, derrière lui, dans l'autre chambre, plusieurs femmes tenant des cierges. C'était le viatique qu'on apportait à la mourante. Je ne suis pns impie; mais, à cette vue, l'enfer que j'avais dans le cœur se révolta. J'allai brusquement au-devant du vieillard :
a — Celte femme est à moi, monsieur, lui dis-je en l'arrêtant; personne ne lui parlera en ce moment.
« — Cette femme est à Dieu, à qui nous sommes tous, répondit le prêtre d'une voix calme et grave ; si vous
voulez vous placer entre le maître et sa créature qu'il appelle à lui, faites-le comme un chrétien. Priez pour celle qui bientôt priera pour vous dans le ciel.
« il accompagna ces paroles d'un regard devant lequel se baissa le mien. En face d'un lit de mort, la religion est souveraine ; je l'éprouvai, car, une honle soudaine se mêlant à ma fureur, je me rangeai pour laisser passer cet homme qui venait au nom d'un Dieu dont la tempête m'avait parlé plus d'une fois. Profitant d'une lueur de vie qui brillait encore au front de Blanche, il commença sans retard son ministère.
« Je voulais m'éloigner, car je ne sentais dans mon cœur ni religion ni miséricorde ; il me semblait que ma place n'était pas là. Les femmes agenouillées dans l'autre chambre me fermèrent le passage; je n'osai sortir. Au milieu de ces étrangères qui pleuraient et priaient, je restai seul debout, sans larmes ni prières. Une seconde fois le regard du vieillard s'arrêta sur moi ; une seconde fois je me sentis vaincu, et je me mis à genoux; mais, si mon front se courba, mon œil resta sec et ma bouche muette. Les oraisons du prêtre, les sanglots d'Antoinette, les soupirs de plus en plus étouffés de celle que j'avais tant aimée, laissèrent mon cœur aride comme font les vagues de la grève qu'elles arrosent. Dans ce cœur si cruellement éprouvé^ il ne restait plus qu'une seule veine palpitante et féconde, celle de la vengeance. A la vue du portrait que je frois-
sais dans ma main en le dévorant du regard, mais en le cachant à tous les yeux, cette veine venait de s'ou* vrir pour ne se refermer jamais.
« La triste cérémonie achevée, tout le monde se leva et sortit ; seul, je restai à genoux, aveugle et sourd à ce qui se passait. Le prêtre s'approcha de moi. Il avait été le confesseur de Blanche ; il savait tout.
c — Cette heure terrible, me dit-il, doit être une heure de réconciliation et de miséricorde. Vous avez joint vos prières aux nôtres ; que le ciel vous en récompense! Mais, sans charité, la prière est-elle complète? Cette pauvre femme paraîtra -t-elle devant son jiigo chargée de voire colère? Lui refuserez-vous, quand elle va mourir, une parole de pardon?
« Il m'avait pris la main, et je me laissai conduire près du lit. L'agonie faisait des progrès si rapides, que, d'un instant à l'autre, la figure de Blanche se décomposait et revêtait une expression plus funèbre. A cet aspect, je devins faible, et je sentie un flot de larmes monter de mon cœur à mes yeux. Ému d'une irrésistible pitié, je me penchai vers cette belle moitié de ma vie que j'allais perdre pour toujours. J'approchai mes lèvres de son front baigné de sueur par l'haleine de la mort, et, d'un accent que brisait la douleur :
« — Blanche, lui dis-je, peux-tu m'entendre? C'est moi ; c'est Georges,
« — Henri ! me répondit un souffle plutôt qu'une voix.
« Je Londis en arrière.
« — Que Dieu lui pardonne! m'écriai-je.
« El je m'élançai hors de la chambre.
« Un moment après, on vint m'annoncer la mort de Blanche, dont le dernier soupir s'était peut-être exhalé avec le nom de son amant. Sa sœur et son confesseur gardèrent fidèlement son secret; je ne pus rien savoir. Le jour même, laissant à d'autres le soin de lui creuser une tombe, je quittai Cherbourg. La morte était à Dieu, comme avait dit le prêtre, et je ne pouvais frapper un cercueil ; mais l'homme vivait sans doute encore, et lui m'appartenait. Il me fallait sa vie pour mon honneur; je le jurai par un de ces serments qu'on ne viole pas. Où le chercher cependant, et comment l'atteindre? Son portrait et le nom de Henri étaient les seuls indices qui pussent me mettre sur sa voie : car à qui m'adresser sans publier ma honte? Heureusement, Tinstinct de la vengeance esl infaillible. Sur le médaillon était la date de Paris et le nom du peintre. J'accourus à Paris; je fis une tache à la miniature , et j'allai chez cet homme.
« — Un de mes amis dont vous avez peint le portrait lui dis-je, m'a chargé de vous rapporter pour y faire une réparation.
« Il jeta les yeux sur l'ivoire, et, après une seconde
122 Là peine du talion.
de réflexion, le nom que je poursuivais s'échappa de sa bouche. Ce nom, faut-il te le dire, et ne l'as-tu pas déjà deviné?
Sordeuil se leva, ouvrit un bureau, et y prit un médaillon qu'il présenta à son frère.
— D'Épernoz I s'écria Léopold en baissant la tête.
— La trace trouvée, reprit Georges, le reste était facile. J'appris que, depuis quelques mois, d'Épernoz avait quitté le service pour se marier, et qu'il habitait Paris. J'allai l'atlendre à sa porte. Il sortit enfin; mais il n'était pas seul, sa femme l'accompagnait. A cette vue, ma main, prête pour l'outrage, resta paralysée. Cette femme est jeune et belle, comme tu sais.
« — Il l'aime sans doute, me dis-je.
« Cette pensée illumina soudainement mon esprit et ouvrit à ma vengeance une route imprévue. Les fortes passions sont patientes, parce qu'elles sont sûres d'ellesmêmes. Mon plan fut fait aussitôt; je le mûris nuit et jour, et j'en combinai les moindres détails avec une prudence inouïe. Sous prétexte de rétablir dans le Midi ma santé altérée par une campagne pénible, j'obtins du ministre un congé illimité. Tout le monde me
crut parti pour Nice. Toi-môme, qui étais alors à Nantes, tu fus trompé comme les aulres. Ayant passé ma vie sur mer ou dans les ports, personne ne me connaissait à Paris; ainsi aucun obstacle de ce côté. Tout me servit, d'ailleurs. Il se trouva qu'un de mes amis, à qui j'ai sauvé la vie aux Antilles, fréquentait le monde que voit ici d'Épernoz. Sur ma demande, il m'y introduisit sous ce nom de Sordeuil qui a appartenu autrefois à notre famille. Bientôt j'y rencontrai l'homme pour qui je m'abaissais à cette vie de mensonge. Je me liai facilement avec lui; car la frivolité de son caractère en exclut la défiance et le rend peu réservé dans le choix de ses amis. Nous devînmes intimes, et sa maison me fut ouverte.
« Il y a huit mois que cela dure, Léopold, huit mois que je marche, que je rampe dans ce sentier d'embûches et de trahisons; mais, aujourd'hui, je suis arrivé; demain, je pourrai relever la tête et me purifier de cette boue dont je me suis volontairement souillé. Le sang lave tout. »
Un triomphe sauvage éclaira la sombre figure de Georges. Son frère, que ce récit avait plongé dans une morne stupeur, le regarda quelque temps en silence.
— Que prétends-tu faire? lui dit-il enfin. Je ne te comprends pas, et pourtant tes paroles m'effrayent. D'Épernoz t'a mortellement offensé; mais il n'est qu'un moyen d'effacer une pareille injure.
— Un duel, n'est-il pas vrai ? répondit Sordeuil avec un accent de dédain. Rassure-toi, je ne l'assassinerai pas. Mais, enfant, sais-tu ce que c'est qu'un duel ? C'est un coup de dé dont la vie est i'enjcu. Qui te dit que je ne perdrais pas? Oui, certes, celte partie se jouera; mais, auparavant, je l'égaliserai. Je rendrai à cet homme l'outrage que j'en ai reçu, je lui tuerai l'âme en attendant le corps; ou, si je dois mourir, je lui laisserai au cœur une de ces blessures qui ne se feraient que dans la tombe.
— Que veux-tu donc, au nom du ciel?
— Honte pour honte, déshonneur pour déshonneur, infamie pour infamie î Ce que je veux, c'est la vengeance avant le combat et à l'abri de ses hasards. Cette vengeance si profondément conçue, mûrie avec tant d'amour, je la possède enfin. Quelques moments encore, et j'aurai accompli ma mission, implacable comme la justice, comme elle sans faiblesse ni remords. Grâce à cet homme, j'ai trouvé l'adullère dans mes foyers. A son tour maintenant.
— C'est donc Clémence que tu veux perdre ? s'écria l'étudiant en se levant impétueusement.
— Je la plains, elle est innocente ; mais elle se trouve sur ma route ; il faut reculer ou l'écraser au passage, et je ne reculerai pas.
Sordeuil tira de sa poche un éventail et le jeta sur la table avec un sourire mélancolique.
~ Elle est dans ma main, reprit-il, comme cet éventail était dans la sienne, et je la briserai comme elle l'a ^risé. La vie est un jeu cruel: victime ou bourreau, voilà la seule alternative.
— Elle t'aime donc? interrompit Léopold, dont les joues se couvrirent d'une froide pâleur.
' -— L'abîme attire. D'ailleurs, depuis huit mois, j'ai dirigé vers ce but unique toutes les puissances de mon âme, et vouloir, c'est pouvoir. Penses-tu que beaucoup de femmes eussent résisté jusqu'à ce jour?
L'étudiant prit l'éventail et le contempla quelque temps avec un muet désespoir; puis, par un débordement soudain des sentiments qui lui torturaient le cœur :
— Elle t'aime et tu veux la perdre! s'écria-t-il, et tu me parles de cela froidement, comme d'une chose possible et humaine! Cela ne sera pas, Georges, tu ne commettras pas cette lâcheté... oui, cette lâcheté ! Celui qui frappe une femme est un lâche ! Provoque d'Épernoz ; tue-le, le ciel sera juste en cette rencontre. Mais elle, épargne-la : que t'a-t-elle fait?
— Et toi, épargne-moi ta vertueuse indignation. Que pourrais-tu me dire que je ne me sois pas dit déjà? Oui, l'action que je médite est horrible; mais, tout horrible qu'elle est, je la commettrai. J'ai pitié de îctte femme; mais la haine que j'ai pour lui est plus forte que cette pitié. Chaquo fois qu'il m'arrive d'Iié-
siter, je n'ai qu'à me rappeler le lit de mort de Blanche, mon cœur alors devient de fer. Tu ne sais donc pas que je l'aimais, Blanche î et qu'il me l'a prise, et qu'il l'a tuée; car elle est morte de chagrin en apprenant son mariage ; il s'en est vanté devant moi. Tu ne sais pas qu'il a fait de celle à qui j'avais donné mon nom une créature perdue et déshonorée, dont, par mépris, je ne porte pas même le deuil. Et tu veux qu'aujourd'hui j'écoute une compassion vulgaire ! tu veux que je remette à cet homme une partie de la peine ; que, satisfait par sa mort, je lui fasse grâce de la torture ! Non : ce que j'ai souffert, il le souffrira ; cela est juste. Ainsi donc, laisse cette femme subir sa destinée ; car, intercéder pour elle, c'est intercéder pour lui, et je ne pense pas que tu l'oses.
— Eh bien, reprit Léopold d'une voix brisée par l'émotion, je ne dis plus grâce pour elle, mais grâce pour moi!
— Pour toi?
— Je l'aime!
— Enfant! Il y a quinze jours, tu l'as vue pour la première fois.
— Je Taime !
— A ton âge, on aime toutes les femmes.
Trélan prit les mains de son frère, et, les serrant dans les siennes avec une angoisse inexprimable :
— Je l'aime, te dis-je; tue-moi, mais ne la déshonore pas.
En ce moment, un bruit de pas et la voix d'une personne qui parlait au domestique se firent entendre depuis l'antichambre.
— C'est lui, dit Sordcuil; je le reconnais comme une femme devine l'approche de son amant. Il ne faut pas qu'il te voie.
Par un mouvement instinctif aussi rapide que la pensée, Léopold saisit l'éventail, qui était resté sur la table, et s'élança dans la chambre à coucher, dont son frère lui ouvrait la porte .
D'Épernoz entra de l'air cavalier qui lui était habituel. Avec la familiarité d'usage entre amis, il jeta son chapeau sur le divan, enfourcha une causeuse, et s'assit à la manière de Napoléon au bivac d'Austerlitz.
— Mon cher, dit-il alors, voulez-vous suivre un sage conseil ? Ne vous mariez jamais.
Rentré subitement dans son rôle, Sordeuil accueillit par un sourire complaisant ce préambule, qui, d'ailleurs, piqua sa curiosité.
— Quel dégoût de votre état vous a pris? répondit-il.
— On croit épouser une jeune fille douce et bonne ; on se trouve uni à un être capricieux, fantasque, inloicrant.
— Je croyais madame d'Épernoz le modèle des
i28 LA PEINE DU TALION.
femmes, et je vous croyais vous-même plus heureux en mariage que vous ne le méritez, entre nous.
— Voici de l'à-propos, lorsqu'on ce moment même je viens de jouer le rôle le plus ridicule qui soit au monde, surtout pour un mari: le rôle d'amant passionné, suppliant et éconduit.
— Après votre aventure d'hier au soir...
— Oui f parlez-moi d'hier... Je ne souhaiterais pas à mon plus mortel ennemi une soirée pareille. Décidément, mon cher, madame Javerval m'ennuie à périr. Figurez-vous d'abord qu'elle avait un chapeau bleu. Connaissez-vous rien d'affligeant comme un chapeau bleu ? De plus, sur ce chapeau, une profusion de plumes si extravagante, qu'on eût dit le panache d'une mule aragonaise. Et, comme elle a l'habitude de battre la mesure à faux avec sa tôle, toute la soirée cette botte de plumes a valsé ou sautillé, suivant le mouvement, à deux pouces de mes yeux, si bien que j'en ai encore la migraine. Autre grief : Madame Javerval devient précieuse, intelligentielle, comme elle dit; il lui faudra bientôt des bas de la couleur de son chapeau. Ne m'at-elle pas demandé hier si j'aimais Klopstockl Klopstock ! Gomment diantre voulez-vous qu'une passion résiste à cela? Enfin, ce bon Javerval me fait de la peine. Je sais par cœur son écrin ; quand je continuerais de la sorte jusqu'à la fm du monde, ce serait toujours la même chose. Bref, ce matin, après avoir ru-
miné longtemps sur ce chapitre, j'avais résolu pour conclusion de rentrer exemplairement dans le giron conjugal. Au premier mot d'amende honorable, j'ai trouvé une figure glaciale , un mélange d'ironie et de sévérité qui semble prendre sa source dans quelque implacable ressentiment. Ma belle-mère était Corse; je crains que sa fille n'ait hérité de son sang orgueilleux et vindicatif.
— Penseriez-vous que madame d'Épernoz, croyant trouver une justification dans votre conduite... ?
— Clémence est la vertu même f... Mais toutes les femmes commencent par la vertu. Que vous dirai -je? Je crains, sans savoir quoi. Je crois que je deviens jaloux.
— Allons doncf Je vous connais des principes trop larges, une philosophie trop solide.
— Riez, célibataire que vous êtesl Je vous dis que les fumées d'Orosmane me montent au cerveau. Et savez-vous quel est mon Nérestan?Ce jouvencel que vous avez vu hier au soir chez madame d'Argenest.
— M. Trélan? dit Georges en baissant la voix.
— Lui-même. Voilà quinze jours que ce petit bas Normand nous est arrivé par le coche, et en voilà douze au moins qu'il est amoureux de ma femme. Il ne perd pas de temps, comme vous voyez, et il joue cartes sur table. C'est un de ces chérubins d'amour qui fe-
raient volontiers de leur cœur une cocarde. Deux ou trois fois déjà, je l'ai surpris en extase devant Clémence comme devant une madone. L'enfant n'est pas dange reux; mais la vengeance est le plaisir des dieux, et tout instrument peut lui paraître bon.
— Ainsi, vous êtes jaloux? dit Sordeuil avec un étrange sourire.
— C'est beaucoup d'honneur que je fais à cet écolier, n'est-ce pas? Mais ce que je prends pour de la jalousie n'est probablement que du dépit. Mon échec de ce matin m'a piqué au jeu. Plus j'ai été rudement repoussé, plus je tiens à une réconciliaton, j'entends une réconciliation tendre et complète.
— Qui vous arrête?
— Vous ne rirez pas de moi, n'est-il pas vrai?
— Pourquoi donc?
— C'est que vous ignorez l'état des choses : le voici. M'ctant marié par raison et non par amour, j'avais le désir assez naturel d'alléger mes chaînes, de conserver, mari, mon indépendance de garçon; en conséquence, j'avais adopté le système de l'appartement séparé.
— Système excellent !
— Absurde 1 Vous l'allez voir. Madame d'Épernoz s'est si bien habituée à l'isolement auquel l'ont condamnée d'abord mes fantaisies de liberté^ que, tous les soirs, son appartement se transforme en une citadelle
fermée, verrouillée, barricadée, je crois, et dont je suis exclu.
— Quel enfantillage! N'avez-vous pas vos droits?
— Mes droits ? Vous moquez-vous de moi. Vous voudriez, sans doute, que je vinsse, avec renfort d'huissiers, et le code à la main, signifier à ma femme de me donner accès dans le sanctuaire matrimonial f Quand l'orage souffle, l'homme prudent ne s'y expose pas. Les impressions féminines sont passagères comme l'orage, et je vais attendre le beau temps à Fonlainebleau.
— Vous partez ? demanda Georges.
— Ce soir. J'ai une affaire là-bas qui me retiendra quelques jours, pendant lesquels la cruauté de madame d'Épernoz s'adoucira, j'espère.
Le domestique de Sordeuil entra et remit une lettre à son maître. En jetant les yeux sur l'adresse, le marin éprouva une émotion si vive, qu'il rougit; il se leva, s'approcha de la fenêtre, et lut ce peu de mots traces d'une main qui avait tremblé en les écrivant :
« Je suis folle, mais je crois à votre honneur. Ce soirl »
— Il a raison, se dit Georges, c'est le sang corse qui parle. En écrivant, elle a pensé à madame Javerval bien plus qu'à moi. Mais que m'importe?
— A quoi rêvez-vous? demanda d'Épernoz en riant. Voilà un billet doux qui vous émeut furieusement.
Vous venez de rougir d'une façon tout à fait sentimentale.
Sordeuil cacha la lettre dans la poche de son gilet.
— Vous partez donc ce soir pour Fontainebleau? repril-il d'un air pensif.
— Oui. J'ai déjà annoncé chez moi mon départ. J'avais même conçu à cet égard un projet; mais ce serait un enfantillage.
— Quel projet?
— Pendant mon absence, je suis sûr que madame d'Épernoz, adoptant le pied de paix, se départira de ses précautions accoutumées; le pont-levis restera baissé, la herse levée; en un mot, la forteresse deviendra abordable. Je voulais donc, au lieu de partir réellement, revenir au moment où l'on m'aurait le moins attendu; cette nuit, par exemple. C'est presque aussi bête que le cheval de Troie, je le sais; mais, quand on est à la porte, on voudrait se métamorphoser en mouche afin d'entrer par la serrure. D'ailleurs, bien des circonstances seraient pour moi, la nuit, le mystère, la surprise.
Sordeuil resta quelque temps avant de répondre. Ses yeux fixes, les plis mobiles de son front, annonçaient une lutte intérieure, que termina une de ces résolutions violentes par lesquelles on joue sa vie sur un coup de dé.
LA PEINE DU TALION. m
— Votre projet, dit-il, me semble fort bien imaginé, et je ne comprends pas que vous hésitiez.
— Sérieusement?
— Sérieusement.
— Vous ne trouvez pas que c'est du vieux mélodrame?
— Toutes les femmes aiment ces coups de théâtre.
— C'est vrai, et, puisque vous m'approuvez...
— Que risquez- vous?
— Et puis il y a là dedans un air d'aventure qui me plaît. lime semble que je suis encore garçon. Clémence est bonne au fond; ce matin, elle m'a traité sévèrement; elle se le reprochera peut-être, et je veux saisir l'instant de la réaction. C'est décidé; ce soir, j'imite Henri IV, je conquiers mon royaume. Ce sera toujours aussi amusant que de lire Klopstock avec madame Javerval.
Le frivole jeune homme se leva, se mira dans la glace en rétablissant l'harmonie de sa coiffure, et prit son chapeau.
— Je sors avec vous, dit Sordeuil, qui, en voyant npprocherle dénoûment du drame, voulut éviter un nouvel entretien avec Léopold. \
Au bruit de la porte qui se fermait, l'étudiant s'c- Imça de la chambre où il s'était caché, sortit à son lour, monta dans un fiacre et suivit le cabriolet où son frère venait de s'asseoir à côté de d'Épernoz. Arrivé au
m LA PEINE DU TALION.
boulevard, il s'assura que la voiture dont il épiait la marche tournait à gauche et continuait sa route derrière la Madeleine. Cessant alors sa poursuite, il se fit conduire dans la rue de Provence, où demeurait madame d'Épernoz.
Les dangers extraordinaires inspirent parfois aux caractères habituellement timides des décisions dont l'énergie égale la soudaineté. La confidence que venait de recevoir Léopold et la conversation dont il n'avait entendu qu'une partie l'électrisèrent en le foudroyant. Au milieu du chaos de son esprit, deux sentiments rivaux, l'attachement voisin du fanatisme qu'il portait à son frère depuis l'enfance, et le culte plus récent, mais non moins exalté, qu'il avait voué à madanie d'Épernoz, se dégagèrent lumineux comme deux phares qui, pendant une nuit d'orage, signalent aux marins la route à suivre et les écueils à éviter. Exagérant, selon' l'usage des nobles cœurs, la faute involontaire qu'il avait commise en introduisant dans sa famille le séducteur de Blanche, il en conclut, pour lui-même, le devoir de la réparer, et de concilier cette expiai
tion avec le dévouement dont son amour lui faisait une loi.
— Venger mon frère, sauver Clémence t se dit-il en formulant sa résolution par cette devise, comparable aux cris d'armes qu'adoptaient les chevaliers pour marcher au combat. L'esprit calcule, le cœur improvise. Pressé par l'imminence du péril et sans prendre le temps de combiner les moyens d'atteindre son double but, le jeune homme se jeta plutôt qu'il n'entra dans la maison dont il n'avait franchi le seuil que bien peu de fois, et jamais sans une amoureuse terreur.
Madame d'Épernoz était assise dans son salon, seule et pensive; entre le devoir et la vengeance, son âme flottait comme une barque sans gouvernail, qu'une vague éloigne du rivage, dont une autre la rapproche parfois, et qui, dans cette lutte inégale, dérive de plus en plus vers la pleine mer, où l'attend la tempête.
En entendant annoncer M. Trélan, elle se leva, jeta un regard de courroux au domestique qui laissait troubler sa solitude et resta debout, l'œil sombre, le front hautain, le maintien glacial. A la vue de celle pour qui son cœur nourrissait une passion aussi riche de désirs que pauvre d'espérances, l'amour d'Olinde pour Sophronie, l'étudiant devint immobile à son tour. Il chercha son courage et ne le trouva plus. L'étrangeté de sa mission lui vint à l'esprit et la lui rendit formidable. Pour perdre une femme, il est des paroles
banales, faciles à retenir et que tous les hommes savent de bonne heure; pour la sauver, le vocabulaire est plus stérile, car c'est là une œuvre peu en usage.
Troublé par l'accueil décourageant dont il se voyait l'objet et qui semblait lui demander la raison de celte visite importune, Léopold balbutia quelques paroies sans suite; puis, s'accrochant à une inspiration soudaine, comme l'homme qui se noie s'attache à la corde qu'on lui jette, il tira de sa poche l'éventail qu'il avait pris chez son frère, et l'offrit en silence à madame d'Épernoz. A cette vue, la jeune femme tressaillit comme si on lui eût présenté un poignard ; mais, domptant aussitôt son émotion, elle fixa sur l'élève en droit un regard plein de pensées orageuses.
— Vous l'avez perdu au bal, dit Trélan, à qui une généreuse délicatesse inspira ce mensonge; je l'ai trouvé, madame, et je vous le rapporte.
Clémence prit l'éventail qu'elle avait oublié dans la main de Sordeuil, et, l'ouvrant avec une affectation d'insouciance qui lui coûta un effort surhumain :
— Je vous remercie, répondit-elle; mais il était assez inutile que vous prissiez cette peine. Dans l'état où je le vois, il ne peut plus me servir.
— H est brisé, reprit le jeune homme avec un triste sourire, brisé comme mon cœur.
— Voilà un propos de lendemain de bal. Ces jourslà, on est toujours mélancolique. Moi-même, je me sens
maussade et souffrante. J'avais dit qu'on ne reçût personne.
A cette espèce de congé, Léopold rassembla toute son assurance.
— Un mot, de grâce, madame, répliqua-t-il ; vous me renverrez ensuite; mais, je vous en conjure, écoutez-moi, et pardonnez à mon émotion l'inconvenance que vous trouverez peut-être dans mes paroles. Près de vous, je me sens toujours troublé, maintenant plus que jamais. Cependant j'aurais besoin de courage ! Je donnerais ma vie pour ne pas vous déplaire, et je vais peut-être vous offenser.
— Alors je vous épargnerai cette faute en ne vous écoutant pas, répondit madame d'Épernoz empressée de se dérobera une conversation dont le sujet ne pouvait être qu'embarrassant pour elle.
— Vous craignez que je ne vous parle de mon amour, s'écria Trélan en s'exaltant à ses propres paroles, comme un soldat s'enivre à l'odeur de la poudre; rassurez-vous, madame, je ne vous dirai pas que je vous aime. Que vous importent mes rêves et mes souffrances? Je ne vous parlerai pas de moi, mais de vous seule, de vous pour qui je voudrais mourir.
Clémence s'approcha de la cheminée, et porta la main au cordon de la sonnette, geste puéril auquel, de son côté, l'étudiant répondit par une exagération d'écolier, en se jetant à genoux, car la jeunesse se com-
138 tA PEINE DU TALION.
plaît aux allures romanesques ainsi qu'aux poses dramatiques; à vingt ans, un séducteur est aussi prodigue de génuflexions qu'une vieille dévote, et le cordon de la sonnette paraît d'un merveileux secours à l'imagination effarouchable d'une femme vertueuse.
— Sortez, monsieur, dit madame d'Épernoz, qui crut devoir corroborer de cette phrase de convention sa menaçante pantomime.
— Vous ne me comprenez pas, s'écria Léopold en étendant vers elle ses mains suppliantes. Je ne vous demande rien, madame, je ne vous dis pas : « Aimez-moi 1 » Votre cœur est un trône dont je suis indigne ; mais un autre en est-il plus digne que moi ? Peut-être le croyezvous, et je dois vous détromper. Ne me regardez pas ainsi, vos yeux m'ôtent la force de parler.
— Expliquez- vous, répondit la jeune femme avec un mélange d'impatience et de confusion.
— Vous êtes si belle 1 continua l'amoureux de dixhuit ans d'une voix tremblante ; tous ceux qui vous voient vous aiment. Eh bien, si, dans le nombre, il se trouvait un homme qui eût osé sortir de Fadoration silencieuse qu'on doit aux anges, ne récoutez pas, car ses paroles sont empoisonnées ; son amour est un abîme tapissé de fleurs: ne vous baissez pas pour les cueillir, le pied vous glisserait et la mort est au fond.
Ignorant qu'en certains cas les femmes pardonnent plus volontiers une offense qu'un conseil, fort d'ailleurs
de son intention héroïque, le naïf jeune homme allait poursuivre sa harangue, dont l'emphase trahissait des habitudes rhétoriciennes non encore effacées par l'usage du monde ; madame d'Épernoz l'arrêta court par un de ces sourires qui, si toutefois une comparaison anacréontique est permise aujourd'hui, sont aux lèvres d'une jolie femme ce qu'est l'épine à la rose.
— Je vous croyais élève en droit et non en théologie, dit-elle; mais votre attitude nuit à votre sermon. Un prédicateur ne se met pas à genoux ; à défaut de chaire, prenez du moins ce fauteuil.
Navré de cette raillerie, Léopold se leva brusquement, repoussant le siège que lui présentait une ironique poHtesse.
— Au nom du ciel, reprit-il, ne me traitez pai ainsi. Un affreux danger vous menace; il s'agit de votre réputation, de votre bonheur, de votre vie peutêtre.
Clémence contempla l'étudiant d'un air étonné.
— Le sermon se change en énigme, dit-elle. Je n'ai pas plus d'intelligence pour l'une que de goût pour l'autre.
Trélan hésita quelque temps, comme si un violent combat se fût livré dans son esprit; enfin, d'une vclx entrecoupée :
— Est-il vrai, demanda-t-il, que vous aimiez M, do Sordeuil?
A cette question inouïe, madame d'Épcmoz rougit et pâlit successivement ; puis, se redressant avec une majesté de reine, elle foudroya l'étudiant d'un superbe regard, et se dirigea vers la porte du salon.
Au moment où elle l'ouvrait, son mari parut sur I3 seuil. Il y eut un instant de silence et d'immobilité. D'un regard scrutateur et défiant, d'Épernoz interrogea la figure et le maintien des deux autres personnages: l'émotion visible de Trélan, qui paraissait cloué sur le tapis, lui inspira des appréhensions que dissipèrent en partie la contenance courroucée et la physionomie hautaine de Clémence. Se rangeant pour la laisser sortir sans lui adresser ni en recevoir une seule parole, il referma la porte, s'avança d'un air sérieux vers le visiteur désappointé, et lui fit subir de nouveau, de la tète aux pieds, un examen aussi minutieux que l'inspection à laquelle un sergent instructeur soumet une recrue; tout à coup un sourire aigre-doux desserra ses lèvres, et ses yeux restèrent fixés, pendant un moment, sur la jambe droite de Léopold.
— Monsieur Trélan, dit-il alors en accompagnant ces paroles d'un regard persifleur, vous êtes jeune et je vais vous donner un conseil. Une autre fois, lorsque vous voudrez vous prosterner aux pieds d'une femme, ce qui, entre nous, est d'un goût un peu suranné, choisissez mieux voire place. Sachez qu'on ne se met jamais à genoux près d'une table à ouvrage; il
en tombe toujours mille brimborions aussi traîtres que les bijoux indiscrets.
Machinalement, le jeune homme porta les yeux sur son genou auquel s'étaient attachés plusieurs brins de laine de différentes couleurs, semblables à d'autres épars sur le tapis et à un ouvrage de femme posé sur la table; cette vue achevant de le déconcerter^ il resta la tête baissée au lieu de répondre; d'Épernoz s'approcha de la cheminée, chauffa les semelles de ses bottes l'une après l'autre, siffla un motif de Rossini, et reprit d'un ton de plus en plus provoquant:
— Il est trois heures ; n'allez-vous pas à Técole aujourd'hui ? Je vais précisément au faubourg Sainl-Jacques; si vous voulez, je vous mettrai devant votre classe. Il ne faut pas vous faire donner un pensum.
La première surprise passée, un éclair traversa l'esprit de Léopold.
— Elle n'a pas voulu m'entendre, se dit-il; et, si je n'ôte pas tout prétexte à la vengeance de mon frère, elle est perdue ; il n'est qu'un seul moyen de la sauver, c'est de tuer cet homme.
Relevant alors ses yeux plus hardis à défier un adversaire qu'à supporter le regard d'une femme, il fit deux pas en avant, et, d'une voix vibrante :
— Vous êtes un insolent! s'écria-t-iL
A son tour, d'Épernoz demeura interdit. Une pareille provocation, adressée par tout autre qu'un enfant
de dix-huit ans, se fût attiré un prompt châtiment; mais, avec un inférieur, toute querelle était embarrassante, car la vanité ne peut qu'en souffrir. L'âge de rélève en droit impliquait une de ces inégalités devant lesquelles, plutôt qu'en face d'un ennemi redoutable, recule le courroux d'un homme d'honneur.
Par respect pour lui-même, le mari se contint, et, laissant tomber sur celui qui venait de Tinsulter le regard de pitié qu'un lion pourrait jeter à un chevreuil belliqueux :
— Vos professeurs vous ont mal élevé, répondit^il; si j'avais ici des verges, je réparerais leur négligence,
— De vous à moi, répliqua l'étudiant pâle de colère, il ne doit pas être question de verges, mais d'épées; et cela, quand vous voudrez.
— Vous mériteriez encore une férule pour ce propos, reprit d'Épernoz, dont le sang-froid railleur semblait s'accroître avec l'emportement de son interlocuteur ; en vérité, votre éducation est tout à fait manquée. Apprenez, monsieur le bachelier, qu'on trompe un mari quand on peut, mais qu'on ne l'insulte jamais.
— Ce sont les lâches qui trompent. Si tel est votre usage, il ne sera pas le mien.
D'Épernoz se mordit les lèvres, comme un homme qui sent sa patience près de lui échapper. En remar-
quant ce symptôme, Trélan reprit d'un ton encore plus insultant :
— Je ne suis pas plus d'humeur à recevoir vos conseils qu'à supporter vos sottes plaisanteries sur mon âge. Il y a trop longtemps qu'elles me fatiguent; je vous déclare que je m'en trouve offensé et que vouâ m'en rendrez raison.
— Cela sera plus facile que de vous rendre la raison, dit l'homme du monde en riant au nez de l'écolier.
— L'heure, le lieu et les armes? demanda celui-ci d'un ton solennel*
— L'heure 1 dès que vous aurez de la barbe ; !e lie u..
— Si vous ne me répondez pas sérieusement, si vous ne fixez pas sur-le-champ une rencontre, je vous y forcerai malgré vous.
— Comment cela ?
— En vous insultant publiquement.
— Il est complètement fou, se dit le mari ; la peste soit du lycéen ! me battre avec lui, c'est me couvrir de ridicule. D'un autre côté, il commence à m'échauffer les oreilles.
— J'attends votre réponse, dit Léopold immuable dans sa résolution ; si vous m'en croyez, nous terminerons cela aujourd'hui même. Il n'est que trois heures, et il n*y a pas fort loin d'ici au bois de Boulogne*
— Aujourd'hui, cela est impossible; j'ai pour ce soir un engagement auquel je ne veux pas manquer.
— Démain, alors.
— Demain soit, et allez au diable jusque-là! s'écria brusquement d'Épernoz, dont la patience était au bout. Demain matin, à neuf heures, derrière la Muette ; puisqu'il vous faut absolument une correction, je vous la donnerai, malgré mon peu de goût pour le rôle de frère fouelteur.
Léopold prit son chapeau, et, se couvrant d'un air solennel :
— A demain! répondit-il, et songez qu'un de nous ne doit pas rentrer vivant à Paris.
Cette phrase dramatique prononcée, il salua d'un léger signe de tête son futur adversaire, tout en le défiant du regard, et sortit du salon aussi fier que dût l'être David sur le point de combattre Goliath.
— Quel étrange original 1 s'écria d'Épernoz reste seul. Je le trouve aux pieds de ma femme, et, à cause de cela, il veut me tuer! Je n'ai jamais été de cette force. Voilà un duel qui va me rendre la fable de tout Paris, quel qu'en soit le dénoûment. Vainqueur, je passerai pour un occiseur d'innocents; vaincu... Parbleu! ceci serait par trop ridicule. Sur mon âme, je donnerais mon meilleur cheval pour que ce blanc-bec eût dix ans de plus.
— Clémence f je vais donc me battre pour toi, disait
de son côté le jeune étudiant en regagnant son hôtel dans un état d'exaltation difficile à décrire. Si je tae cet homme, je t'aurai sauvé l'honneur; si je meurs, tu jn'accorderas peut-être une larme. Quoi qu'il arrive, (j'aurai rempli mon devoir. Fais ce que dois^ advienne que pourra î
Ce soir-là, entre onze heures et minuit, un homme s'introduisit dans la maison de madame d'Épernoz, par la porte du jardin, dont le mur bordait la rue de Provence, à droite de la façade. Avec les voleurs elles architectes, les amants sont, sans contredit, les personnes qui se rendent le mieux compte de la distribution d'un logis. Le visiteur nocturne appartenait sans doute à l'une de ces trois classes; car, malgré l'obscurité, il se dirigea sans hésitation à travers les bosquets chargés de givre et sortit de ce labyrinthe en homme qui avait fait une étude approfondie des localités.
L'appartement de madame d'Épernoz était au pr^ mier étage et communiquait avec le jardin par un escalier dérobé ; arrivé devant la porte de cet escalier, le mystérieux personnage tira une seconde clef de sa
poche et essaya d'ouvrir ; un verrou rendit ses efforts inutiles. La contrariété que lui fit éprouver cet obstacle inattendu se trahit par plusieurs secousses imprimées à la porte, et dont la violence croissante eût fini par jeter l'alarme dans la maison, si un nouvel incident n'y eût mis fin.
Au premier bruit qu'au milieu du silence de la nuit distingua son oreille depuis longtemps attentive, madame d'Épernoz sortit de sa chambre d'un pas chancelant, et ouvrit la fenêtre de l'escalier, dont l'obscurité la protégeait. Se penchant en dehors avec précaution, elle jeta au visiteur impatienté un geste énergique qui lui ordonnait de se. retirer; au lieu d'obéir, celui-ci calcula d'un regard rapide la distance qui le séparait de la fenêtre et les moyens d'y atteindre.
De ce côté, la façade, que surmontait une terrasse à l'italienne, était garnie d'une treille dont la vigne, effeuillée par Thiver, laissait à jour les échelons perpendiculaires. Appelant à l'aide son adresse de marin, Sordeuil, car c'était lui, s'élança comme s'il eût gravi j'échelle du grand mât, et, avant que Clémence fût sortie de la stupeur où l'avait jetée ce mouvement, il se trouva prés d'elle.
— Vous me faites horreur ! s'écria la jeune femme en se jetant dans la chambre à coucher, mais pas assez promptement pour pouvoir en fermer la porte.
Georges s'y précipita sur ses pas; maître delà place,
il resta immobile et silencieux, parcourant d'un œil sombre le théâtre où devait s'accomplir sa vengeance. Madame d'Épernoz s'était laissée tomber sur un fauteuil, muette de son côté, et haletante d'émotion.
— Personne ne vous a vu ? demanda-t-elle enfin d'une voix entrecoupée.
— Personne, répondit Sordeuil.
— Vous en êtes bien sûr? Tous les domestiques ne doivent pas être couchés.
— Personne, vous dis-je.
— Vous allez partir; je vous ouvrirai la porte de l'escalier, reprit-elle après un instant de silence; vous m'obéirez, n'est-ce pas?
— J'obéis à votre lettre, dit Georges d'un ton froid.
— Avais-je ma tête en l'écrivant ? N'auriez-vous pas dû comprendre le sentiment qui l'a dictée ?
— La vengeance, je le sais, et non point l'amour, répondit Sordeuil.
Ce doute et la manière ironique dont il fut exprimé allèrent plus avant dans le cœur de la jeune femme que ne l'eussent fait en ce moment les paroles les plus tendres, les protestations les plus ardentes. Levant sur son amant un long regard plein de reproches, elle le contempla quelque temps en silence. La contrainte qu'elle remarqua dans son attitude, l'agitation contenue qui lui parut avoir altéré ses traits, une foule d'autres symptômes attribués par elle à la passion dont
elle se croyait Tobjet, firent tomber pièce à pièce l'armure sévère dont l'avait couverte une dernière réaction de vertu. Soumise à l'instinct d'un sexe fort habile à résister en face d'une agression puissante, mais parfois, lorsqu'on ne l'attaque pas, tenté de se bien moins défendre, elle accorda au sourire amer de Georges ce qu'elle eût refusé peut-être à ses prières et à ses larmes.
— Ingrat, dit-elle, que vous ai-je fait pour mériter des paroles si cruelles? Je veux que vous emportiez d'ici un remords de les avoir prononcées.
Prenant alors dans son secrétaire un coffret d'ébène, elle l'ouvrit, en tira un médaillon et le lui offrit.
— Votre portrait ! s'écria Georges.
— Maintenant, croirez-vous ? demanda-t-elle en accompagnant ces paroles d'un sourire qui doublait le prix du présent.
Avant de répondre, Sordeuil contempla longtemps rimage qu'il avait sous les yeux, mais sans manifester aucun des transports qu'eût fait éclater un amant véritable. Laissant enfin tomber sa main par un geste morne, il leva sur Clémence un regard plein de tris» lesse.
— M'aimez-vous ? demanda-t-il.
-" C'est à vous de me dire que vous m'aimez, ré* pondit-elle avec une bouderie enfantine ; vous ne songez seulement pas à me remercier. Qu'avez-vous donc
aujourd'hui ? Votre air est sombre, votre voix émue. Vous est-il arrivé quelque chose ?
— Non.
— Alors, pourquoi ne me dites-vous rien? Parlezmoi. Ne sentez-vous pas que j'ai besoin de vous enten* dre, qu'il faut me dire des paroles douces et tendres qui chassent la fièvre à laquelle je suis en proie depuis hier ?
— Caprice de femme, répondit Georges ; hier encore, lorsque je vous adressais ces paroles de tendresse que vous me demandez aujourd'hui, ne m'avez-vous pas imposé silence?
— Caprice, dites-vous ? Oh t non ; mais besoin de mon cœur.
— Madame Javerval m'ôte le droit de m'enorgueillir d'un pareil aveu, reprit le mari de Blanche en redoublant d'ironie pour s'endurcir contre une émotion involontaire.
— Vous doutez de mon amour, et c'est là ce qui répand un nuage sur votre front! répondit Clémence, entraînée par l'ardeur italienne qu'elle avait héritée de sa mère. Peut-être vous ai- je donné le droit d'être incrédule, en vous avouant trop tard ma faiblesse. Mais qu'était-il besoin de paroles? N'aviez-vous pas deviné mes yeux lorsque ma bouche était encore muette? Maintenant, j'ai perdu jusqu'à la force de me taire. Cette passion, dont vous m'avez poursuivi sans
relâche, à la fin s'est imprimée dans mon âme, elle est devenue à la fois mon bonheur et mon suppliiîe. Toute ma vie est là. Le reste n'est plus pour moi qu'un rêve insipide ou odieux, et je m'y livre sans lutter davantage, le sort le plus affreux dût-il en être le terme î
En face de cet amour abandonné, Sordeuil éprouva le sentiment poignant qu'inspirèrent à Tyrrel les en fants d'Edouard, doucement endormis en attendant la mort.
— Le sort le plus affreux! répéta-t-il d'une voix altérée, oui, c'est souvent ainsi que cela finit.
— Pourquoi ce pressentiment? reprit madame d'Épernoz avec énergie, car la faiblesse apparente des hommes inspire toujours aux femmes un redoublement de courage; — que eraignez-vous? Si quelque infortune plane sur nous, c'est moi seule qu elle doit atteindre. Vous n'avez risqué, en m'aimant, ni votre avenir ni votre honneur.
— Mon honneur ! peut-être 1 s'écria Georges, dont la générosité naturelle, peu à peu réveillée, dissipait l'enivrement d'une vengeance sauvage.
— Ne blasphémez pas, reprit la jeune femme.
Et, d'un geste doucement impérieux, elle lui imposa silence. Devant le regard plein d'amour qui cherchait le sien, Sordeuil baissa les yeux.
— Assassiner une femme f se dit-il.
Puis, relevant brusquement la tête :
— Clémence, reprit-il, si je vous avais trompée?
— Trompée I dit-elle en le regardant sans le comprendre.
~ Si je ne vous aimais pas?
Madame d'Épernoz ne répondit que par un orgueilleux sourire, qui attestait la perfection avec laquelle le faux amant avait joué son rôle jusqu'à ce jour.
— Si je voulais vous perdre? continua celui-ci avec une sinistre énergie; si j'avais médité votre déshonneur, votre mort peut-être ?
Clémence sourit de nouveau; mais, cette fois, ce fut avec la finesse railleuse d'un enfant soumis à une épreuve dont il n'est pas la dupe. Joignant les mains et ployant un genou, tandis que son charmant visage affectait la résignation d'un martyr :
— C'est la vie et non la mort qui est dans ces paroles, lui dit Georges avec une émotion extrême.
Puis, après avoir écouté un instant :
— N'entendez-vous pas dii bruit? demanda-t-il. Madame d'Épernoz se redressa.
— On ouvre la porte du salon, dit- elle tout à coup, frappée de terreur.
— C'est votre mari.
— Mon mari I je suis perdue, répondit la jeune femme foudroyée.
Georges lui prit la main, et, Tétreignant fortement dans la sienne :
— Enfant, dit-il tout bas, ne crains rien ; ton amour t'a sauvée.
S'élançant ensuite d'un pas léger comme celui d'une ombre, il sortit de la chambre à coucber, dont il referma la porte sans bruit, descendit par la fenêtre de l'escalier aussi rapidement qu'il y était monté, et disparut un instant après, à travers les arbres du jardin.
— Léopold a raison, se dit Georges en rentrant chez lui ; pour tuer une femme qu'on n'aime pas, il faut le courage d'un lâche, et celui-là me manque.
Il passa le reste de la nuit à metlre ordre à ses affaires, écrivit une lettre pour son frère, y renferma son testament, et joignit à ce paquet le porlrait de Clémence.
— Si je meurs, il le lui rendra, pensa-t-il.
Calmé par cette généreuse résolution, il dormit plusieurs heures d'un sommeil paisible qu'il n avait pas goûté depuis dix mois. La matinée était avancée lorsqu'il se leva; sa première pensée fut d'ouvrir la fenêtre de sa chambre. Le ciel était pur, l'air vif et piquant; les arbres de l'avenue des Champs-Elysées, chargés d'une neige cristallisée sur laquelle s'épa-
nouissaîent les rayons sans chaleur du soleil de janvier, s'allongeaient à droite et à gauche, semblables aux files immobiles d'une procession de fantômes gigantesques.
— Un beau jour pour se battre, se dit Georges ; mais la terre sera froide pour celui qui mourra.
En ce moment, un fiacre, qui venait fort lentement de la barrière de l'Étoile, s'arrêta devant la maison. Un homme en descendit aussitôt et traversa la contreallée d'un pas rapide. A sa vue, Sordeuil ne put retenir une exclamation de joie.
— D'Épernozt s'écria-t-il; le ciel est juste, puisqu'il me l'envoie t
Et il se précipita au-devant de lui, plus empressé qu'un père qui, après dix ans d'absence, retrouve son enfant. Les deux hommes se rencontrèrent sur l'escalier.
— Je viens vous demander un service, dit d'Épernoz, dont les vêtements paraissaient en désordre, tandis que sa figure portait les traces d'une vive agitation.
~ J'ai aussi quelque chose à vous demander, répondit Georges en le dévorant du regard.
— Tout ce que vous voudrez; mais écoutez-moi d'abord. Je viens de me battre.
— Vous battre! s'écria le mari de Blanche d'une voix tonnante; vous battre! mais vous n'êtes pas blessé, j'espère?
Avec une sanguinaire sollicitude, il ouvrit la redingote de celui qu'il regardait comme sa proie légitime, et frissonna de fureur à la vue de quelques gouttes de sans: dont le gilet était tacheté.
— Merci de votre intérêt, répondit d'Épernoz; non, je ne suis pas blessé ; c'est le sang de mon adversaire que vous voyez là. Il est en bas dans un fiacre. Le mouvement de la voiture lui a fait perdre connaissance, et, comme il y aurait du danger à le transporter jusqu'à la rue Saint-Jacques, j'ai pensé que vous voudriez bien le recevoir chez vous.
— La rue Saint-Jacques 1
— Oui, c'est là qu'il demeure; c'est ce petit jeune homme dont je vous parlais hier, Léopold Trélan.
— Mon frère! s'écria Georges, qui jeta ce cri comme rugit un lion. Attendez-moi là; dans un moment, je suis à vous.
Sans laisser à d'Épernoz le temps de sortir de la stupeur où l'avait plongé cette foudroyante révélaîion, il le poussa violemment dans l'appartement, et l'y enferma. Il se précipita ensuite dans l'escalier et courut jusqu'au fiacre, dont il ouvrit la portière d'une main tremblante.
Sur la banquette du fond, Léopold était couché à demi, soutenu par l'étudiant qui lui avait servi de témoin ; le manteau dont il était enveloppé ne laissait apercevoir qu'une figure pâle dont les yeux, quoique
fermés, révélaient, par la tension douloureuse des paupières, une muette et cruelle souffrance. Sur le devant de la voiture, M. Javerval, plus pâle encore que le blessé, se tenait immobile, une boite à pistolets sur les genoux et une paire d'épées entre les jambes.
— Aht monsieur de SordeuiJ, quel malheur 1 dit le gros banquier en jetant un regard de compassion sur l'étudiant évanoui; un enfant de dix-huit ans!
Sans répondre, Georges, aidé de l'autre témoin, enleva son frère du fiacre, le transporta chez lui, et le coucha dans son lit. La fermeté du marin, familiarisé de bonne heure avec les scènes de sang, domina les émotions de la tendresse fraternelle. Tous les soins que réclamait l'état de Léopold lui furent prodigués avant tout. Un médecin, appelé aussitôt, posa sur la plaie le premier appareil, déclara que la blessure, quoique grave, n'était pas mortelle, et qu'il répondait de la vie du blessé.
En entendant cet arrêt, Sordeuil respira fortement, et, retenant par le bras le médecin près de sortir :
— Un moment, monsieur, lui dit>il, nous auront" encore besoin de votre ministère.
Revenu de sa première surprise, d'Épernoz avait appelé à son aide l'audace habituelle de son caractère; négligemment assis dans un fauteuil, tandis que tous les autres acteurs de cette scène s'empressaient autour de Léopold, il affectait la pose d'un homme qui s'attend
ISfi LA PEINE DU l'ALION.
à tout et ne craint rien. En voyant s'avancer vers lui le frère de celui qu'il venait de blesser, il se leva d'un air calme. La contenance de Georges fut également froide et grave comme il convient à un homme prêt à jouer sa vie contre celle d'un mortel ennemi.
— Je suis le frère de Léopold et le mari de Blanche, dit-il d'une voix basse et ferme, me comprenez-vous?
— Parfaitement, répondit d'Épernoz en souriant avec ironie; je suis à vos ordres.
Georges revint sur ses pas, et,s'adressant à l'étudiant en droit assis auprès du lit où son ami restait couché sans connaissance .
— - Vous avez servi de témoin à M. Trélan, lui dit-il; YOudre2-vous bien me faire le même honneur?
— Et vous, mon cher Javerval, dit à son tour d'Épernoz, il faut vous résigner à laisser refroidir votre déjeuner.
— Encore un duel 1 s'écria le gros banquier en ilevenant verdâtre, de blafard qu'il était.
^ Restez près du blessé, dit Georges au médecin, nous vous appellerons lorsqu'il en sera temps.
Et, d'un ton aussi calme que l'est celui d'un maître de maison faisant les honneurs de chez lui :
— Messieurs, dit-il, passons au salon.
Les observations de M. Javerval et celles du jeune étudiant furent arrêtées par une brève parole de 4'Épernoz.
— Il n'est ni explication, ni arrangement possible, leur dit-il ; c'est un duel à mort I Autant vaut rester ici que retourner au bois.
Pendant ce temps, Sordeuil avait rangé lui-même les meubles qui eussent pu gêner le combat. Le salon prêt comme pour un bal, il y fit entrer son adversaire. Tous deux ôtèrent leur habit et prirent les épées, entre lesquelles Georges choisit celle dont son frère s'était servi. Les témoins restèrent debout aux deux portes de la chambre, ce champ clos improvisé se trouvant trop petit pour les admettre sans danger pour eux.
Le combat fut court mais terrible; à la quatrième passe, d'Épernoz, malgré son adresse, reçut un coup furieux qui le perça de part en part et retendit sur le parquet. Au bruit que fit son corps en tombant, le médecin quitta le chevet de Léopold et accourut. Après avoir inspecté la plaie et suivi la direction de l'épée, il leva les yeux vers les témoins, mais sans exprimer son opinion à haute voix. A la vue du léger frémissement d'épaules qui accompagna cette muette et sinistre déclaration, d'Épernoz fit un effort et se souleva en s'appuyant sur le tapis.
— Blessé à mort, n'est-ce pas? dit-il d'une voix assez ferme. Le coup a traversé les poumons, et, avant un quart d'heure, je serai étouffé; j'espère que le lycéen aura meilleure chance que moi.
— Non, mon (Aer ami, vous ne mourrez pas, lui dit le banquier en se baissant pour le soutenir, tandis qu'il essuyait deux larmes qui coulaient le long de sa large figure effarée.
— - C'est vous, Javerval? reprit le blessé, dont la voix sifflante annonçait l'épanchement intérieur du sang; je vous aurai fait déjeuner bien tard; je vous en demande pardon. Ah ! vous avez mis aujourd'hui votre émeraude î madame Javerval sera ce soir aux Français; ayez la bonté de lui expliquer la raison qui m'empêchera d'y aller; vous êtes témoin qu'il y a impossibilité absolue, et que je n'y mets pas de mauvaise volonté.
— Je n'y manquerai pas, répondit le gros banquier, trop attendri pour chercher à comprendre ce qu'on lui disait.
D'Épernoz garda quelque temps le silence pour reprendre sa respiration, de plus en plus pénible; promenant ensuite tout autour de lui un regard à demi fermé qu'il arrêta sur Georges, et se drapant, pour mourir, dans la fatuité des gladiateurs de Rome :
-— Quant à vous, monsieur de Sordeuil, dit-il, ou bien monsieur Trélan, si vous le préférez, je ne peux pas vous charger de mes commissions pour Blanche ; c'est à moi de prendre les vôtres au contraire, puisqu'il paraît que la farce est jouée, comme disait je ne sais quel empereur.
' A ce dernier outrage que lui jetait cette agonie de roué, Georges s'élança vers la table où il avait enfermé son testament, déchira le papier qui enveloppait le portrait de Clémence, et, venant s'agenouiller à côié du mourant, lui mit le médaillon sous les yeux. Celte vision produisit l'effet d'un choc électrique. Un dernier éclair étincela dans les yeux de d'Épernoz, qui, se tordant comme un serpent blessé, voulut s'élancer sur son ennemi; mais la vie l'abandonna dans cet effort suprême, et il retomba sur le parquet pour ne plus se relever. Georges était vengé.
LE
Le Parisien ne se promène guère que pour voir et pour être vu; les lieux oii l'on peut marcher sans se coudoyer se trouvent donc frappés d'un dédain presque universel; car la foule, race moutonnière, suit la foule, et la mode remplit à son égard le rôle du chien du berger qui harcèle le troupeau pour lui faire serrer les rangs.
Parmi les promenades délaissées pour des rivales d'un moindre mérite, il est juste démettre en premier ordre le Jardin des Plantes. Mélancoliquement épanoui sur la rive gauche de la Seine entre la halle aux vins, l'hôpital de la Pitié et la prison de la garde nationale,
in LE PIED D'ARGILE.
c'est vainement qu'il ouvre sa grille chaque matin aux rares passants du pont d'Austerlitz, vainement qu'il dispose dans l'ordre le plus scientitique les merveilles de son horticulture, vainement qu'il apporte une coquetterie raffinée à la toilette de ses lions et de ses panthères.
A part les provinciaux curieux de voir la girafe, et quelques familles britanniques pour qui une excursion sur le continent consiste dans une vérification plus minutieuse qu'intelligente des articles contenus dans le Guide du voyageur, les habitués de ce royal établissement y paraissent aussi dair-semés que l'étaient sur le gouffre des mers les naufragés dont parle Virgile. Des vieillards ou des convalescents avides de soleil et changeant de banc dés que l'ombre les atteint, des pensions d'aveugles-nés ou de sourds-muets, tristes essaims pour qui la vie n'a pas de fleurs, des bonnes d'enfants voyageant, un gâteau à la main, du palais des singes à la fosse des ours, quelques ouvriers désœuvrés venant à la ménagerie comme à un spectacle gratis, et qui, au besoin, prendraient place dans ses cages, à condition d'y être nourris sans travailler, tels sont les hôtes accoutumés de ce beau séjour, près duquel la place Royale semble bruyante et le Luxembourg animé.
Si l'abandon auquel se voit livré le Jardin des Plantes en écarte le peuple des promeneurs, il est cependant parmi eux une classe sur qui le sentiment
vulgaire reste sans influence; car, pour elle, loin d'être un sujet d'éloignement, la solitude est un attrait, et ses chemins préférés sont ceux où la foule ne passe pas.
A cette classe éminemment intéressante et qu'il est superflu de désigner plus amplement, appartenaient sans aucun doute un homme d'environ vingt-cinq ans et une femme plus jeune encore qui, par une fraîche matinée d'avril, en 1828, se dirigeaient vers le belvédère à travers les sinueux sentiers de la vallée suisse. Jamais peut-être les daims et les gazelles, qui dans leurs enclos broutaient l'herbe printanière, n'avaient vu passer un couple mieux assorti. La manière dont le cavalier serrait sous son bras celui de sa compagne et l'abandon qui répondait à cette muette pression, annonçaient hautement l'harmonie d'une mutuelle tendresse. Dans le souple accord de leur démarche, dans leurs gestes les plus fugitifs, se trahissaient le parfum de l'amour, cette rose qui fleurit dans le cœur; on eût dit deux nouveaux époux venant savourer loin du monde l'heure la plus douce de la lune de miel, si une remarque inévitable n'eût pas donné un prompt démenti à cette conjecture : la jeune femme était en deuil, et rien dans les vêtements de l'homme qui l'accompagnait n'annonçait l'uniformité qu'en pareil cas la loi conjugale impose au costume. Si donc le sentiment intime qui liait ces deux êtres l'un à l'autre
semblait incontestable, la légitimité en devait paraître équivoque ; mais telle était la modestie qui brillait sur les traits de l'inconnue et tel le respect empreint dans le maintien de son ami, qu*avant de porter sur eux. un »ugement défavorable, l'austérité même ou la pruderie eussent hésité.
Les deux amants marchaient avec lenteur, se trompant parfois de sentier et peut-être volontairement, car d'autres que les écoliers préfèrent le chemin le plus long; lui, chargé d'une ombrelle que rendait inutile la discrétion du soleil et dont il se servait pour agacer au passage les rennes ou les moutons groupés curieusement derrière les treillis; elle, suspendue au bras qui la soutenait et cachant sous une feinte lassi tude la légèreté de l'oiseau dont les ailes viennent de se fermer.
Malgré les préoccupations de ce sentiment exclusif si justement nommé par madame de Staël égoïsme à deux, une sorte d'inquiétude se peignait sur la physionomie de la jeune dame, lorsque les détours des allées lui laissaient apercevoir quelques promeneurs. Les femmes qui par leur toilette paraissaient apparte nir aux classes élevées de la société, lui causaient surtout une appréhension visible; pour les éviter, elle aurait à chaque instant changé de chemin ou battu en retraite, si son compagnon ne lui eût démontré la puérilité d'une semblable conduite.
— En vérilé, Adrienne, lui dit-il après une alarme plus vive que les autres, vous me ferez tourner la tête avec vos frayeurs chimériques 1 Pensez-vous qu'aucune de vos connaissances de la rue Taranne vienne vous espionner au Jardin des Plantes? Mais songez donc qu'ici nous sommes aussi loin de Paris que si nous nous trouvions au fond des forêts de l'Amérique. D'ailleurs, que pouvez-vous donc craindre ? N'êtes-vous pas maîtresse de vos actions? Est-il une seule personne qui ait le droit de les contrôler?
— Pas une seule personne, mais le monde entier, répondit la jeune femme. A votre tour, ignorez-vous qu'une veuve de vingt-trois ans retombe en minorité et devient la pupille de tous, ennemis ou amis? Dans la société de madame de Chantevilliers, seulement, je possède une demi-douzaine de tutrices officieuses qui, sous prétexte de s'intéresser à moi et de guider mon inexpérience, me feront mourir d'ennui à force de conseils et de leçons. Si l'une de ces bonnes âmes m'apercevait en ce moment seule avec vous, que penserait-elle, mon Dieu! et surtout que dirait-elle?
— Eh ! quelle importance peuvent avoir les propos de quelques prudes?
— Permis à vous de les braver, Adolphe; mais, moi, je dois m'y soumettre, car ces propos font loi dans les salons. Allons, soyez de bonne foi et avouez qu'en me décidant à sortir ce matin, vous m'avez fait faire une
folie, une véritable escapade d'écolier dont je me repens déjà, en attendant que j'en sois punie.
— Mais, enfin, où est le mal? dit Adolphe; ne doisje pas vous épouser dès que votre deuil sera fini?
— Quand nous serons mariés, tout sera en règle, reprit-elle, et je sortirai seule avec vous tant que vous voudrez; mais peut-être alors ne chercherez-vous plus la solitude comme aujourd'hui?
A cette insinuation où perçait une douce coquetterie, le jeune homme pressa sur son cœur une main qui s'y abandonna sans résistance.
— Oh î seul avec vous dans un désert ! s'écria-t-il avec l'emphase naturelle aux amoureux.
Ils ralentirent le pas et marchèrent quelque temps recueillis dans leur bonheur, ne se parlant plus que par l'expressive étreinte de leurs bras enlacés. En ce moment, si un puits s'était rencontré devant eux, ils y seraient tonibés selon toute apparence, comme lit l'astrologue de la fable.
Heureusement^ leur distraction n'enfanta pas un dénoûment si fatal ; mais elle les mena aveuglément sur un vieux monsieur fort distrait de son côté, et qui se tenait immobile devant une nombreuse famille de pintades et de canards pour qui sa main émiettait paternellement un gâteau de Nanterre.
Cet ami de la nature, soigné jusqu'à la recherche dans sa toilette, portait, par-dessus un vêtement noir,
une longue redingote couleur de chocolat qui laissait apercevoir à l'une des boutonnières le ruban de la Légion d'honneur; en se sentant heurté par le couple rêveur, il se retourna vivement et lui montra une figure aussi sèche que jaune, dont le galbe pointu rappelait à l'esprit le museau d'un chacal ou le trait caractéristique de la physionomie de Robespierre. Ses yeux enfoncés sous des sourcils grisonnants dardèrent un rayon scrutateur, qui, après avoir pénétré sans discrétion sous le chapeau de la jeune femme, se fixa sur le visage de l'amant avec une expression de surprise ironique.
En reconnaissant les traits de l'homme qu'il avait poussé par mégarde, Adolphe se sentit rougir en dépit de lui-môme ; il porta la main à son chapeau et prononça quelques paroles d'excuse ; sans avoir l'air de l'écouter, le vieillard lui rendit son salut, regarda de nouveau Adrienne avec une attention plus vive que respectueuse, et s'éloigna lentement après avoir lancé sur le couple interdit un dernier coup d'œil dont la raillerie semblait tempérée par une bonhomie indulgente.
— Quel est ce monsieur, et pourquoi rougissezvous? dit Adrienne en interrogeant les yeux de son amant.
— Allez-vous encore vous alarmer? répondit celui-ci avec une sorte de dépit. J'ai rougi fort ridiculement
et sans savoir pour |i o ; c'est vous qui, avec vos frayeurs continue Jes, me faites perdre contenance à mon tour.
— Mais cet homme...?
— C'est, de tous ceux que nous pouvions rencontrer^ celui que nous devons craindre le moins. Il aura remarqué ma sotte émotion, et je suis sûr qu'il s'en divertit intérieurement; car, malgré le passe-temps débonnaire au milieu duquel nous l'avons surpris, il est plus fin et plus malicieux à lui seul que tous les singes que nous regardions tout à l'heure. C'est un vieil ami de ma famille, et qui, dans plusieurs circonstances, ces jours derniers encore, m'a donné des preuves réelles d'intérêt ; en un mot, c'est ce chef de division du ministère de l'intérieur dont je vous ai parlé plus d'une fois, M. Sabathier.
— Celui qui vous a fait avoir votre place?
— Lui-même, et c'est d'autant mieux de sa part, qu'il n'ignore pas que mes opinions ne sont pas de la couleur des siennes, si toutefois il a une opinion ; car un homme en place depuis trente ans et qui se trouve le bras droit de M. de Martignac, après avoir été en faveur sous M. de Villèle...
— Cet homme-là doit avoir une demi-douzaine d'opinions plutôt qu'une, interrompit Adrienne en riant; perdez donc la mauvaise habitude de médire de tout le monde. D'ailleurs, M. Sabathier est votre
protecteur, et il vous faut le respecter. Pour moi, je sens que je l'aime beaucoup, malgré sa vieille figure et son regard moqueur; car enfin, cette place que vous lui devez, c'est plus de trois mille francs par an, qui feront merveilles dans notre petit budget. Songez, Adolphe, que, sans cela, nous nous - trouverions bien près d'être pauvres. Entre nous deux, nous n'avions guère que l'indispensable ; ces trois mille francs seront notre luxe.
— Est-on pauvre quand on s'aime? denwnda le sentimental Adolphe.
— L'amour et une chaumière, n*est-ce pas? reprit la jeune veuve avec un sourire tendrement railleur; il vous sied bien de parler ainsi, prodigue et dissipateur que vous êtes \ car je sais vos folies : vous vous ruinez dans ce cher petit appartement de la rue Gaillon, où, dans trois mois, nous serons ensemble. Des tentures partout, des meubles à incrustations pour ma chambre, des bronzes dans votre cabinet, des porcelaines du Japon, des tableaux : que sais-je encore? Voilà ce que vous appelez une chaumière ! Il est bien temps, je crois, que je prenne les rênes du gouvernement, et môme j'ai fort envie de ne pas attendre pour cela le grand jour du mariage.
— N'êtes-vous pas ma reine dès aujourd'hui? Qu'ordonnez-vous?
'— Avant tout, une mesure financière qui va vous
faire froncer le sourcil, mais ça m'est égal; vous voudrez bien ne payer aucun mémoire sans me l'avoir communiqué : je vous connais, vous vous laisseriez égorger sans mot dire; mais, moi, je mettrai ordre à cela.
— Vous voulez donc m'ôter le plaisir de vous surprendre ?
— Surprenez-moi tout de suite en vous montrant raisonnable. Et, puisque je suis en train de gronder, écoutez-moi ; on vous a vu dans la rue Vivienne et au Palais-Royal courant les boutiques de bijoutiers. Songez qu'à l'exception de l'anneau de mariage, je ne veux pas une bague, pas un bracelet, pas une boucle d'oreille; j'ai quelques diamants; quand nous serons millionnaires, vous m'en donnerez d'autres; jusque-là, rien. Rappelez-vous qu'en me désobéissant vous me mécontenteriez sérieusement. Je suis encore assez jeune pour n'avoir besoin que de fleurs.
— Adrienne, je n'avais jamais souhaité la fortune avant de vous connaître, dit le jeune homme d'un air mélancolique.
— Bon! reprit-elle; vous rêviez chaumière tout à l'heure, et voici maintenant que vous soupirez après un palais t
— Mais n'est-il pas cruel de ne rien posséder qui soit digne de vous?
—Je croyais que vous aviez un cœur, répondit-elle en le regardant avec amour.
En s'entretenant ainsi de mille choses futiles, qui est un immense intérêt pour les cœurs réellement épris, ils étaient enfin arrivés au Belvédère. La bise y
ufflait avec l'âpreté qui signale les jours de l'équinoxe, et rendait le pavillon inhabitable.
Adrienne, frissonnant sous son châle, reprit presque aussitôt le bras de son futur mari, et, l'entraînant avec une vivacité qui rappelait les jeux de l'enfance :
— J'ai froid, dit-elle, courons !
Ils s'élancèrent dans le sentier bordé de lilas qui, semblable à Tescalier de Chambord, descend du pavillon en formant une double hélice. Entraînés peu à peu par une impulsion que l'inclinaison du terrain rendait à chaque instant plus rapide, ils tournoyèrent du haut en bas de cette spirale, accompagnant d'un rire joyeux leur course désordonnée, et, sans pouvoir s'arrêter, firent tout à coup irruption au milieu d'une société fort sérieuse qui s'apprêtait à gravir le monticule.
Ce groupe, composé de plusieurs femmes dont la toilette et le maintien avaient un air de province, était escorté par deux innocents de treize à quatorze ans, grands comme des hommes, mais portant encore des vestes rondes ; dames et jouvenceaux semblaient reconnaître pour directrice une personne qui contrastait de tous points avec ses compagnes. C'était une femme de trente-huit ans au plus, d'une beauté régulière mais froide ; grande, et le paraissant davantage par la ma-
nière dont elle portait la tête ; sa redingote de satin noir, garnie de chinchilla, faisait ressortir une tournure qui, dans sa noblesse, n'était pas exempte de roideur ; e-t son chapeau de velours épingle, dont les plumes ondoyaient au gré de la brise, était aussi fièrement posé que pouvait l'être le casque de Minerve sur k front de la déesse.
Cette femme, dont l'œil ferme et hautain annonçait plus d'estime de soi-même que de sympathie pour les autres, paraissait née pour porter les paniers et les robes à queue d'autrefois. A la regarder si attentive à la dignité de son maintien, si compassée dans ses gestes les moins réfléchis en apparence, on croyait voir d'abord une reine de tragédie ou une grande prêtresse d'opéra, conservant à la ville la solennité théâtrale ; mais l'impression rigide habituellement empreinte sur ses traits faisait évanouir aussitôt une supposition dont la liberté paraissait une insulte à mesure qu'on étudiait cette sévère physionomie.
En se trouvant inopinément en face et presque dans les bras de cette femme imposante, la jeune veuve s'arrêta sur place, avec la soudaineté nerveuse qui semble être l'attribut exclusif du coursier arabe; elle rougit jusqu'aux yeux, quitta le bras d'Adolphe, et, faisant un violent effort pour sourire :
— Quel hasard, madame! dit-elle d'une voix mal assurée.
Pour éviter le choc dont elle était menacée, l'étrangère avait reculé de deux pas en portant les mains en avant. Au lieu de répondre, elle fixa sur Adrienne un regard glacial qui, sans changer d'expression, se porta ensuite sur le jeune homme, dont les traits lui étaient inconnus. Fronçant alors les lèvres et les sourciiâ comme à la vue d'un objet hideux, elle détourna ia tète avec affectation, et continua son chemin ; pantomime et mouvement ponctuellement imités par le groupe qui paraissait lui servir de cour.
En voyant s'éloigner cette brigade féminine, Adolphe remit son son chapeau.
— Vous aviez cru reconnaître une de ces pecques provinciales? demanda-t-il en se penchant vers sa compagne. Mais qu'avez-vous? Gomme vous êtes émue et tremblante !
— Venez, Adolphe, venez, les voilà qui se retournent, répondit la jeune veuve, qui se mit à marcher précipitamment, comme pour se dérober à la vue du groupe dont les chuchoteries ironiques arrivaient jusqu'à elle. — Oh! quel regard elle m'a jetél avez-vous vu, Adolphe? Quel regard I
— Cette femme vous connaît donc? s'écria l'amant
avec impétuosité. Et, quand vous lui parlez, elle se
permet de ne pas répondre 1 Elle ne vous rend pas votre
salut 1 mordieul et il n'y a pas un homme avec elle à
qui je puisse demander raison de cette impertinence l
Il se retourna et brandit l'ombrelle qu'il tenait à la main, comme si c'eût été une canne ou une épée ; mais, n'apercevant, au milieu d'une demi-douzaine de chapeaux empanachés, que les deux grands enfants en veste ronde sur qui pût tomber sa colère, il haussa les épaules.
— Comment se nomme cette créature ? dit-il d'un air méprisant. Je l'ai vue quelque part, à l'Opéra, je crois, dans les chœurs, ou parmi les comparses de Franconi.
Cette raillerie ne guérit pas la blessure d'Adrienne, qui continua de marcher en baissant la tête, muette et rêveuse.
— Mais qu'avez-vous, mon ange? reprit son amant en changeant d'intonation. Vous ne me dites rien. Que vous ai-je fait? Suis-je donc coupable de la sottise de cette odieuse femme? Parlez-moi, je vous en isupplie.
— Non, je ne vous en veux pas, répondit-elle en lui serrant la main -, mais vous m'avez rendue bien malheureuse.
— Malheureuse t.. .moi?
— Oui, vous. Combien j'avais raison ce matin, en refusant de sortir 1 Mais le moyen de résister lorsque vous vous êtes mis une folie en tête ! Un pressentiment me disait que cette promenade me porterait malheur, et tout ce que je craignais est arrivé. Grâce à cette
rencontre, je vais devenir la fable d'une société moqueuse, intolérante, impitoyable. Une démarche biet innocente, cependant, va se métamorphoser en crime. J'aperçois d'ici les sourires et les regards de toutes ces dames ; vous venez d'en avoir un échantillon : qu'en dites- vous?
— Quoi! parce qu'une femme vieille et laide se trouve être insolente par-dessus le marché, vous voyez déjà l'univers entier armé contre vous?
— D'abord elle n'est pas vieille, puisqu'elle n'a pas quarante ans, et sa beauté est incontestable. Vous voulez flatter mon dépit; mais vous avez tort, car le dépit même ne saurait me rendre aveugle ; et puis, fùt-elle affreuse et bisaïeule, son autorité dans le monde n'en subsisterait pas moins.
— Qui est-elle donc ? Vous ne parleriez pas autrement de madame la dauphine.
— C'est la comtesse de Chantevilliers, dit Adrienne.
— Je ne suis guère plus avancé, et il faut que vous me disiez maintenant ce que c'est que la comtesse de Chantevilliers,
— Voilà une question qui sent le faubourg Saint- Jacques et l'École de droit, reprit la jolie veuve; si vous veniez davantage dans notre monde, je n'aurais pas besoin de vous expliquer la valeur de ce nom, que vous prononcez d'un ton si léger. La comtesse de Chantevilliers, mon pauvre Adolphe^ c'est la femme sans
reproche et sans peur; c'est l'ange qui n'a jamais failli et qui plane majestueusement au-dessus des faiblesses humaines; c'est la reine des salons qu'elle veut bien honorer de sa présence; c'est l'arbitre du goût, le juge des réputations et des talents, la dispensatrice des éloges et du blâme. Elle est riche, elle est belle, elle est jeune pour son âge, elle est parfaite, elle est infaillible, elle est souveraine; en un mot, elle est la vertu à la mode.
— Peut-être parce que la mode est à la vertu, dit Adolphe en souriant.
— Ses ennemis, car qui n'en a pas? la trouvent, il est vrai, un peu médisante, un peu dédaigneuse, un peu égoïste ; on lui reproche une sévérité pour autrui qui n'est égalée que par sa complaisance pour ellemême. Si elle pouvait se mettre à ses genoux, elle le ferait, dit-on, tant elle est pénétrée de son mérite. Mais ces légères imperfections sont légitimes en quelque sorte : elle est si au-dessus des autres, qu'elle a bien le droit de leur faire sentir sa supériorité; et il faut être \uste, elle ne risque pas de perdre ce droit faute d'exercice. Cela va sans dire qu'elle méprise tous les hommes ; mais nous n'avons guère plus à nous louer de son indulgence. Vous avez vu jouer la Vestale? Eh bien, qu'une femme commette une imprudence, une faute, c'est madame de Ghantevilliers qui remplit^ à son égard, le rôle du grand prêtre en lui jetant sur la tête
le voile noir : pour cela, il lui suffit d'une phrase, d'un mot; après quoi, tout est dit, et la pauvre femme, coupable peut-être d'étourderie seulement, se trouve enterrée toute vive comme Julia. Je suis sûre qu'en ce moment elle médite mes funérailles, continua la jeune veuve avec un sourire forcé; notre tête-à-tête aura fait naître dans son esprit les idées les plus absurdes; mais je n'attendrai pas le coup mortel ; j'irai chez elle demain sans plus tarder, et, quand je lui aurai expliqué qu'il s'agit de mon mari, car je vous regarde déjà comme mon mari...
— Quoi t vous iriez chez cette femme, après l'impertinence qu'elle vient de se permettre? s'écria le jeune homme avec un emportement involontaire. Vous n'en ferez rien, Adrienne; puisqu'à vos yeux j'ai déjà le caractère d'un mari, permettez-moi d'en invoquer l'autorité. Et quel besoin avez-vous de l'estime ou plutôt de la faveur de madame la comtesse de Chantevilliers? dans trois mois, ne vous appellerez-vous pas madame Dauriac? Et alors quel tort peuvent vous faire les propos d'une prude, d'une bégueule? car votre ange sans tache n'est pas autre chose... Vous me promettez de ne pas aller chez elle, n'est-il pas vrai?
— Je ne vous promets pas cela, répondit Adrienne; vous me permettrez de tenir à ma réputation, et de ne pas m'exposer à des désagréments qu'une explication toute simple peut si facilement prévenir. Cette femme
est redoutable, vous dis-je: quel profit trouverais-jeà m'en faire une ennemie?
— Mais elle vous a insultée I
— Parce que les apparences l'ont trompée; raison de plus pour la tirer de son erreur. D'ailleurs, ne nous prêche-t-on pas le pardon des injures? Et puis elle m'a envoyé, l'autre jour, une invitation de bal, et, quoique mon deuil m'empêche d'en profiter, je lui dois une visite.
Cette discussion se prolongea sans qu'aucun des deux amants voulût renoncer à son opinion; avant qu'elle fût terminée, ils étaient rentrés dans l'appartement qu'occupait encore, dans la rue Taranne, madame de Versan (ainsi se nommait la jeune femme). Adolphe Dauriac y passa une partie de l'après-midi, selon son habitude; au moment où il allait enfin se retirer, un domestique étranger fut introduit jusque dans le salon par la femme de chambre.
— Qu'est-ce donc? dit Adrienne, qui éprouva une émotion involontaire en reconnaissant la livrée de madame de Chantevilliers.
— Madame... c'est une lettre, balbutia le laquais assez embarrassé de son rôle, une lettre que j'avais apportée il y a quelques jours... une invitation de bal... Il paraîtrait qu'il y a eu erreur; car madame la comtesse... la redemande... Et si madame voulait me la remettre...
Adrienne se leva, prit une lettre parmi les papiers épars sur son pupitre, et la donna sans mot dire au domestique.
— Eh bien, voulez-vous encore aller chez elle? s'écria Dauriac dès qu'ils furent seuls.
Il se leva par un bond de fureur, fit plusieurs tours dans le salon à pas précipités, et, s'arrêtant brusquement devant Adrienne, qui était restée debout et immobile :
— Cette femme a un mari? lui demanda-t-il d'une voix rauque.
— Sans doute, répondit madame de Versan d'un air distrait.
— Quel âge a-t-il?
— Soixante ans, je crois;
— J'en étais sûr. Un vieillard! Ce matin des enfants; tout à l'heure un laquais 1 Mais cette femme doit avoir d'autres hommes que ceux-là autour d'elle 1 Elle a certainement un frère, un amant, un ami, quelqu'un enfin qui accepte la solidarité de son insolence et à qui je puisse couper la figure, puisqu'elle, cette odieuse créature, se trouve sous la protection de sa coiffe et de ses jupes!
Emporté par la colère, Adolphe leva la main et fouetta l'air par un simulacre de soufflet qui faillit mettre en pièces la pendule de la cheminée.
La chaleur avec laquelle son amant ressentait rin-
suite qu'elle venait de subir plut à madame de Versan et calma son dépit mieux que ne l'eussent fait les consolations ou le raisonnement.
— Allons, ne vous emportez pas, dit-elle en le forçant de s'asseoir. Le mal est fait, et il n'est pas de ceux qu'on répare Tépée à la main. Notre mariage, voilà la meilleure réponse aux calomnies qui vont sans doute m'assaillir ; car je ne dois pas me faire illusion : après un pareil début, elle ne s'en tiendra pas là. Mais que lui ai-je fait ? C'est en vain que je me cherche un tort envers elle.
— Votre tort, Adrienne? Regardez-vous dans cette glace, vous le verrez.
— Un compliment n'est pas une raison. D'ailleurs, elle est certainement mieux que moi et ne l'ignore pas. Non, sa conduite, en cette circonstance, ne vient pas d'un grief particulier; elle n'est que l'application de ses principes. Ces femmes qui font profession de vertu n'ont ni générosité ni pilié. Agir ainsi sur un soupçon ! en croire une apparence trompeuse plutôt que le témoignage de toute ma vie! me condamner sans m'interroger, sans m'entendre ! me traiter avec cette brutalité, et cela gratuitement; car elle sait bien que je suis en deuil, et que je ne serais pas allée à son bal ! m'insulter pour le seul plaisir de l'insulte 1 me chasser de chez elle, Adolphe, me chasser !
Madame de Vei saii, qui s'clait d'abord penchée vers
son amant, détourna subitement la tête pour lui cac her les larmes dont l'indignation venait d'humecter ses paupières ; mais Adolphe les aperçut malgré ce mouvement, et, à cette vue, sa fureur ne connut plus de bornes.
— Elle vous a fait pleurer, Adrienne, s'écria-t-il ; je vous le jure, à son tour elle pleurera. C'est à moi de vous venger, et vous serez vengée. Vous m'avez dit tout à l'heure qu'elle était mariée, et que son mari était un vieillard. Mais que fait-il? quelle est sa position dans le monde ?
— Que fait sa position?
— Répondez -moi Je vous en prie. Habitent-ils Paris? Chantevilliers! ce nom ne m'est pas inconnu, mais je ne puis dire où je l'ai vu.
— Dans les journaux, probablement; M. de Chantevilliers est député.
— Député, bien ! il n'est pas de la gauche ; car ceuxlà, je les connais tous.
— 11 est du centre, dit la jeune femme en essayant de sourire ; tout ce qu'il y a de plus centre, et cela depuis huit ans, je crois. Il a vu passer M. Decazes et M. de Villéle; il verra passer peut-être M. de Mar- *;ignac;peu lui importe. C'est au ministère qu'il est attaché, et non aux ministres. Enfin, c'est un député modèle, et qui, de sa vie, n'a touché à une boule noire.
— De quel département est-il ?
^- De Bordeaux, où il est président à la cour royale. Mais il habite presque toujours Paris, et y tient maison ouverte, car il est fort riche.
— De Bordeaux, répéta Dauriac; j*en sais assez. Et maintenant, le reste me regarde. 11 y a ici quelqu'un qui me donnera tous les renseignements dont j'ai besoin. Dès demain, dès ce soir, je saurai si cette femme sans reproche et sans peur est aussi invulnérable que vous voulez bien le dire. En fait d'anges, Adrienne, je ne crois qu'à vous. En y regardant de près, je finirai peut-être par découvrir une tache dans ce prétendu diamant, et alors... alors je lui ferai connaître le prix de vos larmes.
— Et quel est ce magicien à qui vous allez recourir? demanda madame de Versan.
— Un de mes amis, un homme de talent, de caractère et de cœur, que vous connaissez sans doute de réputation : Groscassand (de la Giionde).
— Groscassand (de la Gironde)! qu'est-ce que c'est que ça? dit Adrienne en riant.
Légèrement piqué de l'effet que venait de produire le nom de son ami, Adolphe prit un air sérieux.
— Je ne vous dirai pas comme vous l'avez fait ce matin, répondit-il : Voilà une question qui sent l'École de droit; mais j'aurais peut-être le droit de vous dire ; Yoilà une question qui sent la frivolité des femmes.
Groscassand, député du département de la Gironde, est un des nouveaux membres de la Chambre qui ont le plus d'avenir. Il est destiné peut-être à recueillir Thérltage de Foy et de Manuel ; car il n'est pas du centre, lui! il est de la gauche, de la gauche pure; il est...
— Vous savez que je vous ai défendu de me parler politique, dit la jeune veuve ; et puis il est cinq heures.
A ces paroles équivalentes à un congé, Dauriac se leva, et sortit enfin, après avoir épuisé les interminables adieux que se font les amants lorsque, séparation cruelle, ils ne doivent se revoir que le lendemain.
If
Sans perdre de vue un seul instant le projet vindicatif qu'il n'avait qu'ébauché, le futur mari de m.adame de Versan dîna à la hâte au café Desmares, et se rendit ensuite à la rue Courty.
Ce lieu, dont le nom frappe probablement pour la première fois les yeux de la plupart de nos lecteurs, n'est, en réalité, qu'une ruelle de fort mesquine apparence dont beaucoup d'étudiants dédaigneraient le séjour, mais où se logent, sans crainte de déroger, un grand nombre de députés de province. Le voismage
du palais Bourbon, et peut-être aussi les modiques loyers de ses iiôtels garnis, lui attirent celte préférence parlementaire.
C'est là que M. Groscassand (de la Gironde) avait élu domicile pour la session, ouverte depuis plus de deux mois.
Indépendamment d'un cabinet sans cheminée qui avait la prétention d'être une chambre à coucher, l'appartement de l'honorable député se composait d'une grande pièce servant à la fois de salon de réception, de cabinet de travail et de salle à manger. Un tapis montrant la corde couvrait le carreau jusque devant les pieds des fauteuils et du canapé en vieux velours d'Utrecht qui en garnissaient à peu prés le pourtour; une table ronde au milieu de la chambre, sur la cheminée une pendule représentant Vénus accroupie, sujet quelque peu anacréontique pour le logis d'un mandataire de la nation, les bustes en plâtre de Voltaire et de Rousseau, qui, du haut de deux socles opposés l'un à l'autre, se souriaient d'un air sournois, telles étaient les pièces principales qui complétaient l'ameublement.
Au moment où Adolphe entra dans ce salon à toules fins, plusieurs personnes s'y trouvaient, attendant le retour du député, que retenait à la Chambre uneséanoa prolongée au delà de l'heure accoutumée.
Habitué aux mœurs de la maison, le jeune homme s'approcha de la cheminée sans accorder une grande
attention à ses voisins, dont les figures lui étaient in- \ connues; il ralluma le feu près de s'éteindre, s'assit à ' 'a meilleure place à côté de la lampe, s*empara du I Constitutionnel, qu'il trouva sur la table, et lut sans y I comprendre un mot; car le visage dédaigneux de ]?. ' comtesse de Chantevilliers s'interposait obstinément entre le journal et lui.
Sa rêverie dura longtemps, favorisée par le religieux silence que chacun paraissait se faire une loi d'observer; mais, à la fin, un bruit de voix et de pas, qui retentit au dehors, y mit un terme, ainsi qu'à l'attente générale.
A l'exception d'Adolphe, tout le monde se leva même avant que la porte remuât; elle s'ouvrit enfin, et le maître du logis fit son entrée dans le salon, suivi de deux jeunes gens de l'École de droit qui remplissaient auprès de lui le rôle d'écuyers.
M. Groscassand (de la Gironde) était un grand et gros homme de quarante-cinq ans, qui, au premier coup d'œil, semblait né pour les luttes de l'arène et non pour celles de la tribune. La carrure de ses épaules, le large développement de tous ses membres, promettaient une vigueur herculéenne et attiraient l'attention plus que ne le faisait d'abord sa physionomie, dont le type vulgaire laissait pourtant soupçonner, après quelque examen, une organisation intelligente et une capacité réelle. Ses yeux, petits mais pleins de
feu, pétillaient sous des sourcils courts et larges d'une extrême mobilité; sa figure, osseuse et chaude de carnation, était surmontée d'une chevelure brune et crépue à laquelle la maturité de l'âge avait enlevé, sur le sommet de la tête, une couronne aussi nettement découpée que la tonsure d'un moine. Enfin, pour compléter la description de la personne par celle du costume, le membre du côté gauche portait un vêtement complètement noir, habitude contractée dans la pratique du palais; car, et nous ne devons pas négliger de le dire, M. Groscassand (de la Gironde) était avocat.
Le député de Bordeaux traversa son salon d'un air magistral, en saluant de la main, mais sans se découvrir, les personnes qu'il y trouvait réunies ; il entra tout d'un trait dans la chambre à coucher, d'où il sortit presque aussitôt, tête nue, après avoir changé son habit contre une robe de chambre à carreaux écossais.
Ainsi rendu au laisser aller de la vie privée, il se vint poser devant la cheminée, contre laquelle il s'appuya en croisant les mains derrière le dos; s'adressant alors à ses hôtes, qui s'étaient rangés en demi-cercle devant lui :
— Eh bien, messieurs, dit-il d'une voix richement timbrée et qui annonçait le tribun, la séance a été chaude. J'ai vu l'instant où l'amendement de Jaras passait. Cent quatre-vingt-deux voix pour, cent quatrevingt-douze contre; dix voix de majorité, pas une de
plus. Si nous en gagnions cinq seulement, le projet Portalis serait à bas ; projet déplorable t pour me servir du mot que nous avions mis à la mode dans l'adresse. Pour ma part, je ne le cache pas, j'aimais mieux la loi de Peyronnet, la loi de justice et d'amour; elle avait du moins le mérite de la franchise. — Ah t bonsoir, Dauriac; sortez-vous de la Chambre? Je vous avais dit hier que je parlerais aujourd'hui; mais j'ai cédé la parole à Casimir Périer; ce sera pour demain. — Que désirez -vous, monsieur? continua le député en adressant la parole à un jeune homme tout habillé de noir, qui se tenait à sa droite, le cou tendu et la bouche béante.
— Monsieur, répondit celui-ci après avoir tiré de sa poche une lettre presque aussi large qu'une dépêche ministérielle, c'est de la part de mon père, M. Chaumenu, propriétaire à Bordeaux, un des électeurs qui ont eu l'honneur de vous nommer député.
— Hum! fit M. Groscassand, qui fronça ses larges sourcils et décacheta la lettre avec une lenteur annonçant une parfaite indifférence pour ce qu'elle pouvait contenir. — Hum I répèta-t-il après l'avoir parcourue du haut en bas d'un seul coup d'œil, — une place! Monsieur votre père vous adresse à moi pour que jtî vous fasse avoir une place, et il me rappelle à ce sujet que j'ai eu sa voix aux dernières élections. C'est une marque d'estime qu'il m'a donnée, c'est un insigne
honneur qu'il m'a fait, et je vous prie de lui écrire que je ne l'oublie pas; mais, quant à une place, monsieur, je n'en ai point à donner, et ces messieurs^ > savent bien. Ce n'est pas sur les bancs du côté gauche qu'il faut chercher les distributeurs de grâces et de faveurs. JSi nous renversons le ministère, peut-être aurai-je /plus de crédit; et soyez sûr qu'alors le fils démon honorable concitoyen, M. Boismenu...
— Chaumenu, dit le jeune Gascon.
— Le fils, dis-je, de l'honorable M. Chaumenu, peut être sûr d'être le premier pour qui je me ferai solliciteur.
Une inclination de tête accompagnée d'un geste expressif avertit M. Chaumenu fils que son audience était finie; le Bordelais salua profondément le représentant de sa ville natale, et sortit d'un air très-mélancolique.
— Et vous, messieurs, avez-vous aussi des places à me demander? dit alors M. Groscassand (delà Gironde) en parcourant d'un regard assez railleur le cercle formé autour de lui.
— Quant à moi, monsieur, je ne vous importunerai pas longtemps, répondit un petit homme portant perruque. Je suis de Blaye, monsieur, et, en cette qualité, dépositaire d'une pétition des médecins de cette ville contre les remèdes et médicaments débités par les sœurs de charité.
— Fort bien, je me charge do cela, dit le député en prenant le papier, qu'il jeta sur son bureau; mais ne pourriez-vous pas nous avoir aussi quelques pétitions contre les jésuites? Il est question d'une charge à fond sur les révérends pères, et une masse de pétitions bien étoiïées ferait bon effet.
— Certainement, monsieur, cela est facile, répondit le petit homme, et je vais m'en occuper sur-le-champ.
— Monsieur, dit un troisième personnage en déployant un grand cahier, c'est la souscription aux Lettres politiques^ religieuses et historiques de M. Gauchois-Lemaire; deux volumes in-octavo, prix quinze francs; très-beau papier. Tous ces messieurs de la chambre ont souscrit, les nôtres bien entendu; M. la Fayette, M. Benjamin Constant, M. Casimir Périer, M...
— Allez-vous nous réciter les litanies du côté gauche? interrompit M. Groscassand avec impatience et en arrachant des mains du commis le cahier de souscription, oii il écrivit son nom. Il n'est pas de jour où l'on ne vienne me mettre ainsi le pistolet sous la gorge.
— Deux forts volumes, monsieur, dit le commis; belle édition, Cauchois-Leraaire.
— C'est bon, c'est bon; c'est quinze francs jetés à Teau ; mais mes clients de Bordeaux les repêcheront.
En ce iuoment, un domestique de l'hôtel ouvrit la
porte et vint placer près de la cheminée une petite
table où se trouvait un dîner tout servi, comme cela se
pratique au théâtre dans les pièces ou Ton mange; seulement, les mets étaient réellement de chair et d'os, et non de carton.
A la vue de son repas, le député bordelais éprouva une double satisfaction; car il avait faim et ses hôtes l'ennuyaient.
— Mille pardons, messieurs, de la manière sans façon dont je vous reçois, dit-il en se mettant à table; mais un député de Topposition n'est pas tenu d'être fort sur l'étiquette; d'ailleurs, je suis vilain, comme dit Déranger : mon grand-père était laboureur et je m'en glorifie ! Je ne dine pas chez les ministres, moi, et mon repas est trop modeste pour que je vous offre de le partager. Excusez-moi si je ne vous retiens pas; il faut que je me mette au travail aussitôt après mon dîner, car je parlerai demain, et la matière est grave; il s'agit de savoir si nous aurons, oui ou non, la liberté de la presse. Vous comprenez que l'intérêt général absorbe mon temps aujourd'hui. Au revoir donc, messieurs! Dauriac, ne vous en allez pas; vous savez que nous devons travailler ensemble.
Les fâcheux partis, M. Groscassand (de la Gironde) poussa un soupir de sou^^^ement et avala rapidement le potage.
— Eh bien, quid novi? demanda-t-il en se versant à boire. J'avais quelque chose à vous dire; ahl m'y voici. Vous vous rappelez que, l'an dernier, après le
retrait de la loi sur la presse, les étudiants des écoles allèrent en corps chez plusieurs députés, Sébastiani, Royer-Collard, Benjamin Constant, etc. Je ne suis point partisan de ces démonstrations processionnelles; c'est une imitation de l'Angleterre, et vous savez que je suis girondin. Cependant, si nous culbutons la loi Portails et que ces visites se renouvellent, il ne serait peut-être pas mal qu'on vînt chez moi. Vous comprenez que ce n'est pas une sotte vanité qui me fait penser à cela, mais enfin je suis à la brèche depuis le commencement de la session; demain encore, je compte donner un rude coup de collier : on doit me soutenir. Voilà Foy et Manuel qui sont morts, il faut des noms nouveaux pour les remplacer, et, entre nous^ quand je regarde autour de moi, je ne vois pas de concurrents fort redoutables. Vous avez beaucoup d'amis dans les écoles, vous pourriez donc préparer cela de telle manière qu'à la première occasion la chose allât d'elle-même.
— Comptez sur moi, répondit Adolphe; mais, je vous en prie, trêve à la politique pour ce soir; j'ai des renseignements à vous demander pour une chose qui m'intéresse vivement.
— Parlez; je vous écoute.
— Qu'est au juste la famille de Chantevilliers?
— Chantevilliers? dit le député. Voici son signalement en deux mots: ventru passé, présent et futur; il
est mon compatriote, comme vous savez sans doute, et je le connais depuis longtemps ; que Dieu lui pardonne les procès qu'il m'a fait perdre I II est président de, chambre là-bas; mais il ne bouge pas de Paris, et notre barreau s'applaudit fort d'en être débarrassé, car c'est un âne bâté; bon homme au fond.
— Et sa femme? dit Adolphe.
— Sa femme? répéta M. Groscassand en tenant sa fourchette et son couteau suspendus sur son assiette. Ohf sa femme, c'est autre chose; c'est une gaillarde, celle-là I
— Une gaillarde! s'écria Dauriac. On m'a parlé d'elle, au contraire, comme d'une femme supérieure, comme d'une vertu à vingt-quatre carats.
— C'est à peu près cela que j'ai voulu dire, quoique, je me vois obligé d'en convenir, l'expression dont je me suis servi n'ait rien de parlementaire. Mais à quel propos me demandez-vous des renseignements sur madame de Chantevilliers? Êtes-vous amoureux d'elle, par hasard?
— Supposez que je sois amoureux d'elle, dit Adolphe en se tenant sur la réseive.
— Dans ce cas, je vous dirai ce qu'on chante dans la Dame Blanche: « Prenez garde 1 » d'aussi habiles, d'aussi forts que vous ont brûlé leurs ailes à ce flambeau.
— Vous, peut-être? dit le jeune homme, à qui n'a-
vait pas échappé le sourire mystérieux de son interlocuteur.
— Peut-être, reprit Groscassand d'un ton sérieux.
— Eh bien, alors, au risque d'être indiscret, je dois vous supplier de vous expliquer.
— Mon cher ami, vous me laissez trop lire dans votre jeu, repartit l'avocat député; vous êtes amoureux de madame de Chantevilliers, On vous aura dit que je l'avais aimée autrefois, et vous voudriez exploiter mes souvenirs à votre profit; le coup est bien conçu, mais mal exécuté.
— Ainsi vous l'avez aimée ? dit Adolphe.
— Pourquoi vous ferais-je un mystère de ce qui a été connu de tout Bordeaux ? Il y a douze ans de cela, car c'était en 1816, elle avait alors vingt-cinq ans au plus et elle était belle ! Il n'y a pas à la cour des Tuileries une femme plus complètement belle qu'elle ne l'était alors. Elle avait déjà son port de reine, avec plus de souplesse et de légèreté ; depuis, elle a pris de l'embonpoint ; du reste, ce n'est pas à moi d'y trouver à redire, car je n'ai pas trop maigri de mon côté, quoiqu'on prétende que l'amour malheureux soit un dessicatif souverain.
^ — Votre amour a donc été malheureux? demanda Dauriac, qui écoutait avec un intérêt extrême.
— Tout ce qu'il y a de plus infortuné. Vous comprenez qu'au bout de douze ans la blessure est cicatrisée;
mais alors je fus pendant quinze mois assez désespéré pour être tenté dix fois par jour de m'aller jeter dans la Gironde; je n'en ai rien fait, ce dont je m'applaudis fort aujourd'hui.
— Elle en préférait donc un autre?
— Un autre? dit M. Groscassand d'une voix où perçait l'orgueil. Personne au monde, mon cher: plusieurs avant moi avaient tenté de lui plaire, plusieurs l'on! essayé après moi ; mais il n'en est pas un seul qui puisse se vanter d'avoir obtenu d'elle seulement cela.
En disant ces mots, le Bordelais fit claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent.
— Mais c'est donc réellement une femme vertueuse, imprenable ? dit Adolphe, assez désappointé en voyant le peu de succès de son enquête.
— Vertueuse, oui ; imprenable, vous me permettrez de le croire, puisque j'ai échoué.
— Ainsi pas un amant, pas une intrigue, pas un moment d'oubli dans toute sa vie?
— Cœur sans faiblesse, réputation sans tache, dit le député, qui ajouta d'un air sardonique : — Vous voyez, mon cher, que la partie est digne de vous.
— Ces choses-là sont faites pour moi, se dit le vengeur d'Adrienne avec dépit ; dans son auréole de pertèclion et de vertu, cette femme n'est pas une femme, c'est un être de raison; et alors où la frapper?
Le souvenir de ses anciennes amours n'avait porté
nulle atteinte à l'appétit de M. Groscassand, qui, ayant achevé son dîner, se leva de table.
— Eh bien, qu'a vez-vous résolu? demanda-t-il à son hôte en changeant subitement de conversation : continuez-vous votre stage et débutez-vous au barreau, ou vous décidez-vous à tenter fortune dans le commerce? parlerai-je à Lafïitte ou à Périer ?
— Je vous remercie, répondit Adolphe d'un air dis» trait; j'ai une place.
— Une place I et quelle place? demanda le député libéral.
— Un emploi au ministère de l'intérieur.
— Une place du gouvernement ! s'écria M. Groscassand (de la Gironde) en faisant tonner sa voix de bassetaille, — - une place du gouvernement! vous, Dauriacl vous que j'estime et que je nomme mon ami ! c'est impossible; vous vous moquez de moi.
— Nullement, je vous assure, répondit Adolphe assez surpris de cette sortie imprévue; vous savez bien que j'ai peu de fortune.
— Travaillez, dit le collègue de Benjamin Constant
— C'est précisément pour travailler que j'ai sollicité un emploi.
— Un emploi du gouvernement! c'est une plaisanterie ! Quand je vous dis: «Ti'availlez ! «j'entends parler d'un travail noble, et non d'un labeur servile. Vous êtes avocat : que ne plaidez-vous ? Le barreau est un
196 LE PIED D'ARGILK
état indépendant, honorable, et, quand on réussit, on
est assuré d'un résultat très-positif; moi, par exemplet
mon cabinet à Bordeaux me rapporte de vingt-cinq à
trente mille francs : que serait-ce à Paris?
( — Mais considérez que votre position est faite et que
* la mienne est à faire. Vous avez du talent; en aurai-je,
; moi? Enfin, vous êtes à Bordeaux et je suis à Paris.
Avez-vous calculé ce qu'est la concurrence dans ce
pays-ci, et sur combien de centaines de mes confrères
je devrais marcher pour arriver?
— Eh bien, entrez dans le commerce! je vous ai déjà offert mes services auprès de nos seigneurs de la
finance.
— Dépendance pour dépendance, dit Adolphe froidement, j'aime mieux servir mon pays qu'un banquier.
— Votre pays I c'est ici que je vous tiens, s'écria M. Groscassand aussi chaleureusement que s'il eût été à la tribune ou à l'audience; et qu'appclez-vous le pays, je vous prie? est-ce le gouvernement ou la nation? le ministère ou trente millions de Français qui n'ont aucune part aux emplois? Je sais que beaucoup de gens qui, se prétendant libéraux, ne se font aucun scrupule d'accepter des places du gouvernement; ils sont même plus acharnés que les autres à les solliciter, témoin ce Boismenu ou Chaumenu, qui a porté jadis le bonnet rouge tl qui m'expédie aujourd'hui son imbc-
cile de fils pour que j'en fasse un valet de Charles X. Ce ne sont pas ces hommes-là que vous devez prendre pour modèles, mon jeune ami ; car, à cette imitation, vous auriez bientôt perdu ce qui est plus précieux que toutes les fortunes de la terre, Testime des autres et de vous-même. Il faut savoir choisir entre Rome et Carthage. Si vous acceptez une place du gouvernement, devenez le vassal, l'homme-lige, le serf du gouvernement, c'est votre devoir, puisqu'on vous paye; mais alors quelle figure ferez-vous dans nos réunions, dans nos clubs, où se fait sentir un besoin d'épuration, car il s'y introduit chaque jour de faux frères? Savez-vous ce que penseront vos amis les plus intimes, ce que diront bien ha ut vos ennemis ? Ils penseront, ils diront : « Voici Dauriac, Dauriac qui s'est vendu! »
En prononçant ce dernier mot, M. Groscassand (de la Gironde) leva la main droite à la hauteur de l'œil gauche, tira de haut en bas un fendant formidable qui dans sa ligne diagonale n'atteignit heureusement que le vide , et resta sur cette pose , assez content au fond de son éloquence.
— Vendu? Jamais I s'écria Dauriac en levant les deux bras par un geste non moins pathétique.
— On le dira, on le croira, et l'on aura raison, car les apparences vous condamneront; chacun alors s'éloignera de vous et s'empressera de vous renier. Heureux encore si vous n'entendez pas siffler à vos oreilles
comme des balles meurtrières les mots d'espion et d*agent provocateur.
— Monsieur, dit Adolphe en pâlissant, celui qui prononcerait un pareil mot le payerait de sa vie, s'il ne me tuait pas.
-*• Jeune homme, répondit le député de Bordeaux de son accent le plus solennel, j'ai l'habitude de dire la vérité à tout le monde, amis comme ennemis ; je vous vois sur le bord d'un abîme , et il est de mon devoir de vous le montrer, puisque vous ne l'apercevez pas.
— Je ne suis pas si intéressé que vous paraissez le croire , reprit le jeune homme avec un amer sourire ; j'ai été pauvre, et je saurai l'être encore, quoique j'aie maintenant des raisons légitimes pour désirer, je ne dis pas la richesse, mais le bien-être. Si je savais que cette place pût faire élever le moindre doute sur la sincérité de mes opinions, sur l'intégrité de mon honneur, je donnerais ma démission dès demain.
— Je vous conseille de la donner ce soir même; il ne faut jamais remettre au lendemain une bonne résolution.
— Est-ce sérieusement et consciencieusement que vous parlez ainsi ? Songez qu'il ne s'agit pas de moi seul ; je vais me marier.
— Je ne donnerais pas un autre conseil à mon frère, dit le membre du côté gauche.
— Adieu t répondit Adolphe, je vous quitte, car il est tard; mnis je vous prouverai bientôt qu'il y a de l'écho dans mon âme lorsqu'on prononce devant moi les mots d'honneur et de loyauté.
Les deux hommes échangèrent une poignée demain que M. Groscassand prolongea en manière d'encouragement pathétique, ou de congratulation anticip^^e. Adolphe sortit ensuite de l'appartement du député et regagna son logis, à pied, en se livrant le long du chemin à des méditations d'une nature peu égayante.
— Voilà une triste journée, se dit-il pour conclusion en rentrant chez lui; mille écus de rente perdus sans que j'en aie touché une obole 1 car mon parti est pris, entre l'honneur et l'intérêt il n'y a pas à hésiter ; ce Groscassand est un homme antique, il aurait dû naître à Sparte : sa franchise est un peu crue; mais, quand on est comme lui trempé dans l'acier, on a le droit d'être sévère pour les autres. Il paraît que la vertu est inséparable de l'austérilé, de l'intolérance même; car enfin cette comtesse de Chantevilliers que je déteste, c'est par une vertu poussée jusqu'au fonatisme qu'elle a, ce matin, blessé si cruellement Adrienne. Pourquoi le contact de ces êtres supérieurs est-il parfois si rude et si déplaisant? et par quelle raillerie du sort faut-il qu'un des jours les plus tristes de ma vie soit précisément celui où je me suis trouvé en face de ces deux phénix: une femme irréprochable et un homme incorruptible?
tkt.
Une nuit d'insomnie confirma Dauriac dans la doaxîle détermination de conserver au prix de sa place l'estime de son honorable ami le mandataire du peuple, et de châtier l'arrogance de madame de Chantevilliers, dût-il, pour atteindre ce modèle d'une perfection surhumaine, le poursuivre jusque dans le ciel, comme autrefois Diomède attaquait sans scrupule les divinités de l'Olympe.
Le premier de ces projets étant de beaucoup le plus facile à accomplir, Tamant de madame de Versan résolut de l'exécuter sans retard, avant même d'avoir revu la femme qu'il aimait et dont il redoutait les remontrances. Après déjeuner, il se rendit au ministère de rintérieur et y pénétra sans difficulté j car sa figure, connue du concierge, lui assurait déjà les prérogatives d'un habitué de la maison. Il se dirigea sans hésitation dans le dédale des corridors, et arriva bientôt devant le cabinet de M. Sabathier, dont la porte lui fut ouverte aussitôt par un domestique portant la livrée ministérielle.
Le sanctuaire du chef de division offrait l'aspect
froid et guindé qui semble l'uniforme obligé de la bureaucratie ; selon l'usage, des bibliothèques à casiers remplis de cartons verts en garnissaient lesparois. Dans îe milieu, une grande table couverte d'un tapis, çà et là quelques sièges en acajou, complétaient l'ameublement, dont le morceau principal était le buste de Charles X, placé sur un socle inamovible qui avait supporté la tête de Napoléon et attendait celle de Louis- Philippe.
A Tangie de la cheminée, devant un petit bureau surchargé de papiers, M. Sabathier était assis sur un de ces fauteuils dont le dossier très-bas ne permet ni le sommeil ni la rêverie, et que les travailleurs affectionnent en raison même de cette incommodité. Une peau de loup étendue sous la table qu'entourait un paravent, à l'abri duquel l'employé supérieur avait le faux air d'un saint dans sa niche, annonçait seule cette préoccupation du bien-être qui porte l'homme à embellir son gîte habituel; à part cet échantillon, non pas du luxe, mais du confortable , un anachorète eût avoué le mobilier de cette espèce de cellule administrative.
Au bruit de la porte, M. Sabathier leva la tête ; mais il la baissa aussitôt en reconnaissant Adolphe et continua la lecture d'un mémoire qu'il feuillelait avec une rapidité fruit de l'habitude, et en lisant cinq ou six lignes à la fois.
Accoutumé à ce genre de réception, Dauriac s'approcha de la cheminée et attendit que son protecteur lui adressât la parole. Après avoir achevé sa lecture, celui-ci écrivit une annotation en marge du mémoire qu'il plaça soigneusement dans un des casiers de son bureau, et, relevant ses lunettes au-dessus de son front chauve, il fixa sur le jeune homme un regard railleur.
— Savez-vous, Dauriac, lui dit-il, que, si nous étions encore sous la tutelle du parti prêtre, votre nomination courrait grand risque d'être révoquée? Les promenades tête à tête sont fort agréables , sans doute ; mais, pour vous les permettre , vous devriez attendre qu'il y eût des feuilles au Jardin des Plantes; en ce moment, il est trop difficile d'y éviter les rencontres fâcheuses.
— J'étais bien sûr d'être grondé, répondit Adolphe en souriant.
— C'est envié qu'il faut dire, répliqua gaiement le neillard; si vous avez peu de raison, du moins vous n'avez pas mauvais goût; ce qui serait pis. Elle est fort bien cette petite femme
— Cette femme sera ma femme avant trois mois, dit Dauriac d'un ton sérieux.
— En ce cas, je m'invite à la noce, et je prétends y danser avec la mariée. Si j'ai eu d'abord une mauvaise pensée, ne m'en veuillez pas, mon ami; mais avouez que les apparences m'y autorisaient un peu. Entre nous»
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il n'est pas trop d'usage de se promener ainsi , sans chaperon, avec la personne qu'on veut épouser.
— Je le sais, monsieur; et je me suis déjà repenti de cette imprudence.
— Vous faites bien de vous marier, reprit M. Sabathier, vous savez que je vous en ai donné plus d'une fois le conseil. Une femme et une place, avec ces deux liens il est difficile qu'un homme s'écarte du bon chemin. Quant à votre place, c'est une affaire terminée, et il ne reste qu'à vous installer. Votre chef de bureau doit venir dans mon cabinet ce matin ; ne vous en allez pas, je vous présenterai à lai. C'est un homme de mérite, et avec qui vous serez fort bien.
-— Monsieur, répondit le jeune homme avec embarras, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance pour l'intérêt que vous m'avez témoigné en cette occasion... Il me serait bien doux de ne devoir ma position qu'à vous, l'ancien ami de mon père... J'espère 5ue vous n'attribuerez jamais à un sentiment d'ingratitude l'impossibilité oùknie trouve de profiter de vos bontés.
— Qu'est-ce à dire? demanda M. Sabathier en enlevant ses lunettes par un geste fort vif; vous ne voulez plus de cette place?
— Je dois la refuser, dit Adolphe.
— Et pour quel motif? En avez-vous obtenu une meilleure?
a04 LE PIED D'ARGILE.
— Non, monsieur.
— Vous avez hérité?
— Non, monsieur.
— La femme que vous épousez est donc millionnaire?
— Elle n'est pas plus riche que moi.
— Alors vous avez gagné un quaterne à la loterie?
— Rien de tout cela, monsieur; ma position n'est point changée.
— Dans ce cas, ne pouvez-vous ou ne voulez- vous pas m'expliquer ce qui a si subitement changé vos sentiments? demanda le chef de division en regardant le jeune homme en face.
— Monsieur, répondit celui-ci, qui hésitait encore malgré lui, je ne vous ai jamais caché mes opinions; ce sont elles qui m'empêchent d'accepter une faveur d'un pouvoir pour lequel je ne me sens aucune affection.
— Vos opinions I s'écria le vieillard en haussant les épaules; avant-hier, elles vous permettaient de servir le gouvernement, et, aujourd'hui, elles vous le défenlent! Que vous est-il donc arrivé depuis vingt-quatre leures? Une pareille détermination ne vient pas de vous seul, j'en suis certain; elle vous a été suggérée par quelque influence étrangère. Écoutez-moi, Dauriac; vous êtes un cerveau brûlé, comme l'était votre père, à qui je n'ai jamais épargné les leçons; je ne serai
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pas plus indulgent pour vous que je ne l'étais pour lui. Que signifie cette folie? Vous avez pour tout bien quatre mille livres de rente, car je connais votre fortune, et vous refusez un emploi qui doublerait votre revenu en attendant mieux, et cela au moment de vous marier t Allons donc, ça n'a pas le sens commun. Répondezmoi franchement : qui avez-vous vu depuis avanthier?
— Je n'ai pas besoin d'avertissement pour remplir un devoir, répondit Adolphe d'un ton sentencieux.
— Voilà une phrase digne de Sparte, reprit le chef de division; mais veuillez vous rappeler que nous sommes à Paris. Encore une fois, qui vous a donné ce beau conseil? Ce ne peut être votre future ; les femmes ont plus de raison que cela.
— En pareille matière, on consulte ses amis politiques avant sa femme.
— Et Ton fait une sottise neuf fois sur dix. Mais sortons des généralités; n'osez-vous me citer ces amis politiques qui s'opposent à ce que vous gagniez votre vie enservanU'État?
— Et pourquoi ne le ferais-je pas? dit Adolphe avec vivacité.
— Nommez-les donc, reprit le chef de division toujours impassible.
— Je vous en nommerai un seul, répondit le jeune
homme, qui eût été fort embarrassé de doubler la citais
tion. Vous connaissez déjà le nom que je vais prononcer, et vous avouerez, j'espère, que celui qui le porte a le droit d'être écouté lorsqu'il donne un conseil.
— Enfin, quel est ce nom? Épictète ou Socrate?
— - Groscassand (de la Gironde)! répondit Dauriac d'un ton ferme et grave.
— Le député du côté gauche? demanda M. Saba- Ihier, qui retint au bord de ses lèvres minces et décolorées un de ces sourires silencieux dont Cooper a fait une des grâces caractéristiques de Bas-de-Cuir.
— Il n'y a pas à Paris deux hommes qui portent ce nom, dit Adolphe sans se dérider.
Le chef de division se leva, et passa dans une pièce attenante à son cabinet; là, ayant ouvert une armoire, il y prit, parmi beaucoup de papiers, un cahier dans lequel il lut une demi-page environ, et qu'il remit ensuite à sa place ; puis il referma l'armoire, dont il serra la clef dans sa poche, et revint s'asseoir sur son fauteuil.
— Oh! vous avez beau consulter votre grimoire, lui dit le jeune homme avec un rire affecté; Groscassand est un homme .antique et incorruptible, qu'un parti peut offrir à ses ennemis comme à ses amis. C'est un or très-pur, comme dit la Bible, et vous serez bien habile si vous y découvrez le moindre grain d'alliage. Ses preuves sont faites, voyez-vous; car, depuis qu'il est homme politique, les tentations ne lui ont pas été épar-
gnées, et il y a toujours répondu par le dédain qu'elles méritent. Il est notoire qu'il a refusé la croix d'honneur et une place de conseiller à la cour royale de Bordeaux.
M. Sabatliier écouta ces paroles avec une sorte d'indulgence compatissante, en aspirant lentement une prise de tabac.
— Mon cher ami, demanda-t-il ensuite, quel âge avez-vous? vingt-quatre ans, je crois?
— Yingt-cinq passés, répondit Adolphe.
— Alors vous êtes un peu jeune pour votre âge; ce n'est point un malheur assurément : les illusions s'envolent toujours assez vite! Cependant vous feriez bien de vous défier de cet engouement irréfléchi que vous apportez souvent dans l'appréciation des choses et des hommes. Celui qui, comme vous, se destine aux affaires, doit se tenir en garde contre l'optimisme. Il y a toujours quelque chose de niais à voir en rose; en ce moment, par exemple, votre admiration pour M. Groscassand vient de vous faire parler comme un enfant serait à peine excusable de le faire. Apprenez d'abord que personne ne refuse la croix d'honneur, par la raison qu'on ne l'accorde qu'à ceux qui l'ont sollicitée; la prétention de votre honorable ami n'est donc qu'une vanterie.
— Ce n'est pas lui qui m'en a parlé.
— Quant à la place de conseiller à la cour royale de
Bordeaux, il aurait pu l'obtenir, et il n'a voulu faire aucune démarche pour cela; le fait est vrai; mais qu'est-ce qu'il prouve? C'est que M. Groscassand préfère son cabinet d'avocat, qui, bon an, mal an, lui rapporte une trentaine de mille francs, à une place honorable, sans doute, mais dont le traitement n'est que de mille écus. Appelez-vous héroïsme ce calcul d'arithmétique? D'après la manière dont notre homme se pose à la Chambre et le soin qu'il a de se mettre en avant à la moindre occasion, il est évident qu'il nourrit des prétentions beaucoup plus élevées que cette retraite d'invalide. L'héritier de Foy et de Manuel (n'est-ce pas le titre qu'on lui donne?) veut être procureur général ou premier président, et cela dès sa première session; l'an prochain, si le côté gauche va bien, il ne tiendra pas le gouvernement quitte à moins de la simarre de garde des sceaux.
— Permettez-moi de vous interrompre, s'écria Dauriac avec chaleur; vous avez contre Groscassand les préventions les plus injustes; il est incapable de se vendre, et je répondrais de son honneur sur ma tête.
— Votre tête est fort bien sur vos épaules, répondit froidement le chef de division; soyez moins prompt à la mettre au jeu.
— D'ailleurs, sans parler de ce que lui rapporte son cabinet, Groscassand est riche; l'indépendance de sa fortune égale celle de son caractère, et il n'a, dès à pré-
sent, rien à envier. Ciief du barreau dans son pays, orateur distingué à la Chambre, qu'a-t-il besoin de places ou d'honneurs? Je vous le répète, c'est une âme noble et de forte trempe, à l'abri de l'ambition et au-dessus de la vénalité.
— Reste alors la vanité; et, des défauts de la cuirasse, ce n'est pas le moins large.
— Oh 1 vous ne croyez à rien, dit Dauriac avec une vertueuse ironie.
M. Sabathier prit les pincettes, et, par un mouvement méthodique, retourna une des bûches qui brûlaient dans la cheminée.
— Que diriez- vous, reprit-il ensuite en regardant fixement son interlocuteur, si, avant la fin de la session, votre honorable ami se trouvait retourné de gauche à droite, comme vient de l'être ce morceau de bois?
— C'est impossible ! s'écria le jeune homme.
— Écoutez, reprit le chef de division, vous pensez bien que nous ne sommes pas embarrassés de cette place que vous avez l'air de dédaigner aujourd'hui; j'ai là, dans mes papiers, les noms de plus de soixante candidats, qui tous se trouveraient fort heureux de vous y remplacer; mais, par considération pour îo soiiveiiir de votre père et aussi par amitié pour vous-même, je ne veux pas accepter, en ce moment, votre démission. Je vous donne quinze jours pour réfléchir; d'ici là, qui
sait? VOUS verrez peut-être votre avocat aux mœurs antiques votant avec le ministère?
— Dans ce cas-là, dit Adolphe, nommez-moi votre garçon de bureau; je vous jure d'accepter cet emploi.
{ — Ça ne ferait pas l'affaire de Jacquart, répondit JM. Sabathier en tournant la tête vers le personnage
dont il prononçait le nom, et qui venait d'entrer dans
le cabinet. —Qu'y a-t-il, Jacquart?
Le garçon de bureau s'avança vers son supérieur et
lui dit à demi-voix quelquea paroles qu'Adolphe ne put
entendre.
— Ah! ah! dit le chef de division, j'aurais parié qu'elle viendrait aujourd'hui. Laissez monter cette dame.
Le domestique sortit, et Dauriac s'apprêtait à l'imiter; mais son protecteur le retint par un signe accompagné d'un m.ystérieux sourire.
— Je suis sûr, dit le vieillard, qu'en ce moment vous vous vengez de ma mauvaise pensée d'hier; malheureusement, vous avez tort. A mon âge, on peut recevoir sans danger les plus séduisantes solliciteuses. Êtes-vous discret?
— Comme la tombe, réponditl'admirateurdeM.Groscassand.
— En ce cas, entrez là, reprit M. Sabathier en montrant du doigt le cabinet où lui-môme avait pénétre un instant auparavant; surtout ne faites pas de bruit.
Dauriac n'eut que le temps d'obéir, car la porte s'ouvrit pour la seconde fois; du gîte où il s'était réfugié précipitamment, il entrevit alors une femme de fort noble apparence, dont la toilette offiait toutes les recherches de simplicité que comporte un négligé du malin, et sa curiosité se changea en une surprise mêlée de quelque émotion, lorsque, dans cette belle personne, il eut reconnu sa mortelle ennemie, madame de Chantevilliers.
— Que vient faire ce dragon de vertu dans le terrier de ce vieux renard sans foi ni loi?
Telle fut la question que s'adressa l'employé démissionnaire, en restant l'oreille collée contre la fente de la porte, en dépit de la discrétion dont il venait de se vanter.
M. Sabathier alla galamment au-devant de la comtesse, qui, avec une familiarité fort étrangère à ses habitudes, s'assit sur la chaise que venait de quitter Adolphe, sans vouloir accepter un fauteuil.
— Non, non, dit-elle en forçant le chef de division de se rasseoir à son bureau; pas de cérémonies avec moi, ou je ne reviendrai plus vous voir. Vous savez que c'est une chose convenue. Je n'ai pas voulu passer devant le ministère sans venir vous gronder !
— Qu'ai-je donc fait, madame? demanda le vieillard d'un air courtois. Je vous jure que ma conscience ne me reproche rien.
— N'est-ce rien que de négliger aussi cruellemc! ses amis? Comment! vous savez que je reste chez iv;-tous les mercredis, et, depuis un mois que mon saJ est ouvert, vous n'y avez pas mis les pieds 1 Avouez que c'est bien mal.
— Je vais si peu dans le monde...
— Est-ce que nous sommes le monde pour vous ? Vous ne parviendrez pas à vous excuser, je vous en préviens, et la seule manière d'obtenir votre pardon, c'est de me prometire de venir après-demain. J'ai un bal. Vous avez dû recevoir une invitation ; mais j'ai voulu vous la réitérer de vive voix pour vous ôter tout prétexte de refus.
— Vous me voyez comblé d'une pareille faveur, répondit le vieillard; mais, depuis trente ans, je ne danse plus.
■— Qui est-ce qui danse? Vous verrez, ce sera digne de vous. J'aurai une partie de la pairie et presque toutes les ambassades. Je tiens beaucoup à ce que ma soirée soif irréprochable; hier encore, j'ai fait des épurations. j
— Épurations! répéta Dauriac en lui-même;. elle appelle son impertinence envers Adrienne une épuration ! Ah f vertu que lu es, si jamais tu me donnes barres sur toi 1
LE PIED D'ARGILE. «iS
— On me trouve sévère, exclusive, continua madame de Ghantevilliers ; mais je laisse dire. Une femme ne saurait apporter trop de réserve dans le choix des )ersonnes qu'elle admet, et je n'ai jamais compris la olérance de certaines maîtresses de maison qui reçoi-
' rent le premier venu et transforment leurs salons en iiôtelleries. Pour moi, je l'avoue, je ne supporte pas les figures nouvelles... Du reste, il va sans dire, mon cher chevalier, que, si vous avez, parmi vos jeunes gens du ministère, quelques danseurs qu'il vous plaise de m'amener, ils sont sûrs d'être bien accueillis.
Le chef de division froissa d'un air insouciant le ruban qui venait de lui attirer une qualification féodale, et, fixant sur sa voisine un regard poliment ironique :
— Madame la comtesse, lui dit-il, la fatuité n'est plus de mon âge, et, quel que soit le charme de vos paroles, il m'est impossible de me faire illusion. Non, je ne croirai jamais que vous ayez pris la peine de monter jusqu'à mon réduit dans la seule intention de recruter pour votre bal un danseur de mon espèce; on dit que la pensée des femmes, lorsqu'elles écrivent, se trouve toujours dans le post-scriptum de leur lettre...
— Et vous voulez connaître le post-scriptum de ma visite? interrompit madame de Ghantevilliers avec une amabilité imperturbable. C'est me faire comprendre
honnêtement que vous la trouvez déjà longue, et que je vous dérange. Mais, avec vous, je ne me fâche jamais; d'ailleurs, je sais que votre temps est précieux. Eh bien, oui, mon bon monsieur Sabathier, vous m'avez devinée avec votre méchanceté ordinaire. Ma visite n'est pas tout à fait désintéressée; je viens encore vous presser, vous tourmenter, vous persécuter pour notre grande affaire.
— Toujours la même? demanda le vieillard.
— Hélas! oui; mais ne plaisantez pas, car ceci est très-sérieux pour moi. Une création de pairs doit avoir lieu au plus tard à la fin de la session; vous ne convenez pas de cela dans vos régions ministérielles, mais le fait est certain, je le tiens de bonne source. Vous savez que je suis tombée malade après l'ordonnance du 5 novembre, où le nom de M. de Chantevilliers ne se trouvait pas, malgré toutes les promesses qu'on m'avait faites; eh bien, si nous sommes encore déçus cette fois, je ne serai pas malade, mais je mourrai, cela est sûr. Voulez-vous que je meure ?
L'impeccable comtesse, dont le trente-huitième printemps avait fleuri, prononça ces derniers mots d'une voix grasseyante et en fermant à demi les paupières, comme eût pu faire la plus déterminée coquette de vingt-cinq ans.
— Il parait qu'au besoin les femmes vertueuses jouent de la prunelle tout comme les autres, se dit
Dauriac en entr'ouvrant imperceptiblement ïa porte du cabinet, afin de mieux voir.
— Le roi connaît M. de Chantevilliers, reprit la noble solliciteuse, et je suis sûre qu'il le nommerait avec plaisir; de son côté, M. de Martignac se montre fort bien disposé, et je n*ai qu'à me louer de lui. Mais vous savez quel fond on doit faire sur la mémoire d'un roi et sur les promesses d'un ministre. Je ne compte que sur vous, mon cher chevalier; car la liste des nominations est déjà sans doute entre vos mains, et vous seul y pouvez maintenir le nom de mon mari.
— Pour l'y maintenir, il faudrait qu'il y fût, observa le chef de division en hochant la tête.
— Il n'y est donc pas? s'écria la comtesse. J'en étais sûrel II me semble cependant, poursuivit-elle d'un ton plus posé, que, si quelqu'un a des titres pour être élevé à cet honneur, c'est M. de Chantevilliers. Sa famille est une des premières de la Guienne : je ne parle pas de la mienne; sa fortune est considérable; la place qu'il occupe à la cour royale de Bordeaux, au conseil général, à la Chambre, ses principes invariables, son dévouement bien connu, ses longs services le mettent dans une position si exceptionnelle, qu'en aspirant à la pairie, c'est un acte de justice et non une faveur qu'il sollicite.
Durant cette énumération des mérites du candidat, M. Sabathier avait penché la tête d'un air pensif ou
■if.
Îf6 LE PIED D'ARGILE.
distrait; lorsqu'il la releva, un sourire indéfinissable errait sur ses lèvres.
— Madame la comtesse, répondit-il, tout à l'heure vous m'avez accusé de dissimulation ; pour me venger, je vais vous parler avec une entière franchise : il est très-vrai qu'on prépare une nomination de nouveaux pairs; ce ne sera pas une fournée comme celle du 5 novembre ; on ne veut pas mécontenter la Chambre; le nombre des élus sera donc très-restreint, et, je ne vous le cache pas, on se montre très-difficile à cet égard. Vous le savez, madame, la politique sentimentale s'efface devant l'utilité; le ministère doit avant tout assurer son existence; dans l'impossibilité où il se trouve de récompenser tous les dévouements, il est naturel qu'il choisisse entre eux, et, dans ce choix, les services actuels l'emporteront, selon toute apparence, sur les services anciens. Ainsi donc, M. de Chantevilliers a tous les droits imaginables pour être élevé à la pairie; de plus, il sollicite depuis dix ans, ce qui est aussi un titre, et cependant je regrette de vous le dire, M. de Ghanlevilliers ne sera pas nommé.
— Ce que vous me présagez là serait trop odieux, dit la solliciteuse avec un sourire forcé; que l'ingratitude soit à l'ordre du jour, qu'on oublie les services passés, à la rigueur je comprendrais cela; mais la carrière de M. de Chantcvilliers est-elle finie pour qu'on le mette ainsi à l'écart? Ne sert-il pas le gouverne-
ment aujourd'hui comme il n'a cessé de le faire depuis 1815? Au moment même où je vous parle, n'est-il pas à la Chambre, votant avec le ministère? N'est-on pas sûr de son appui et de son dévouement?
— Trop sûr peut-être, répondit M. Sabathier d'uo ton incisif.
Madame de Ghantevilliers tressaillit, et ses yeux largement ouverts prirent l'expression que cause la découverte imprévue d'un nouvel horizon.
— Voilà donc le mot de l'énigme ! dit-elle avec une émotion concentrée; est-ce à dire que, pour obtenir la récompense qui lui est due, mon mari se doit jeter dans l'opposition ?
— Le voulût-il, cela lui serait impossible, dit froidement le chef de division,
— Impossible 1 répéta la comtesse, dont la physionomie exprima soudain une fierté vindicative ; certainement, on a raison de croire à la constance des opinions de M. de Ghantevilliers; mais les procédés dont il est l'objet sont faits pour ébranler la fidélité même. L'injustice finit par combler l'intervalle qui sépare le dévouement de la révolte. Il serait bon que les mini^^fres n'oubliassent pas l'exemple de Coriolan.
— Eh 1 madame, que vous a fait M. de Ghantevilliers pour que vous le compariez à ce mauvais sujet de Coriolan? répondit le vieillard avec un sourire goguenard. 11 ne mérite pas cette humiliation; car, j'ose
le prédire, vous ne serez jamais obligée de vous jeter à ses pieds pour implorer le salut de la patrie. Pensezvous qu'il serait possible à M. le comte de rester assis quand les ministres se lèvent pour voter? L'électricité dont le banc ministériel est le foyer le mettrait debout malgré lui-même. Une boule noire lui brûlerait la main, et jamais il ne parviendrait à l'introduire dans l'urne. M. de Chantevilliers est ministériel quand même ; tout le monde sait cela, et personne ne prendrait au sérieux les velléités d'opposition que pourrait lui suggérer sa belle Égérie. Peut-être eût-il mieux fait de mettre dans un dévouement si estimable quelque peu d'art et de retenue. La fidélité la plus inaltérable n'exclut pas une certaine coquetterie propre à tenir en éveil le pouvoir. Pour avoir méconnu cela, M. de Chantevilliers se trouve aujourd'hui dans la po« sition d'une femme qui perd son empire sur son amant après lui avoir laissé deviner qu'elle l'aime trop. En un mot, et ici je vais dévoiler une page bien noire du métier^ en politique il est prudent de stipuler 'le prix : d'un service avant de le rendre. M. de Chantevilliers s'est donné sans condition, et le gouvernement l'a accepté tel qu'il s'est donné. Exiger des ministres qu'ils changent aujourd'hui les termes de ce contrat, c'est demander le prix d'une chose qu'on ne possède plus. M. de Chantevilliers est fort bien placé à la chambre des députés, ou l'on est sûr de son vote, et vous pouvez
m'en croire, madame, s'il ne peut offrir d'autres titres que ses services, il y restera.
La comtesse se leva en silence et resta quelque temps immobile, les yeux baissés d'un air morne.
— S'il ne peut offrir d'autres titres que ses services, qu'entendez-vous par là? dit-elle enfin en levant sur M. Sabathier un regard profond.
— Je veux dire, répondit le vieillard avec finesse, que, de sa personne, M. de Ghantevilliers a perdu la bataille, et que cependant il est encore possible de vaincre pour lui.
La comtesse se rassit et sa physionomie s'éclaira soudainement.
— Et qui pourrait vaincre pour lui ? demanda-t-elle avec émotion.
— Vous, madame! répondit M, Sabathier en prenant une prise de tabac.
La femme du député se souleva, prit son siège â deux mains et se vint placer tout contre le fauteuil du vieillard.
— Mais parlez donc, méchant homme que vous êtes! lui dit-elle avec une sorte d'impatience enfantine; moi! dites-vous? et que dois-je faire pour cela? quel service puis-je rendre? Avec la meilleure volonté du monde, il m'est impossible d'aller voter à la Chambre.
— - Une femme comme vous, madame, n'a pas besoin d'aller à la Chambre pour voter. Vous me parliez
tout à l'heure de Coriolan à propos de M. de Chantevilliers; permetlez-moi, à propos de vous, de rappeler le nom de la duchesse de Longueville. Le rapprochement ne vous semble- t-il pas un peu moins forcé?
— Mais cette duchesse de Longueville était fort légère, dit la comtesse, qui se mordit les lèvres en fronçant le sourcil,
— Observez que les mœurs de notre époque ne sont plus celles du temps de la Fronde et, que sans faire tous les frais auxquels était peut-être obligée la sœur du grand Condé, une femme peut acquérir aujourd'hui une véritable importance politique.
— Je vous accorde cela, dit madame de Chantevilliers : au besoin, les exemples ne manqueraient pas ; mais parlons de ce qui nous est personnel. Où voulezvous en venir?
— Tout droit à la pairie, dont voici le chemin, le seul. A la Chambre, le ministère n'est pas sûr de la majorité; de fait, c'est la coterie Agier qui la forme, en portant ses votes tantôt à droite, tantôt à gauche. Il résulte de là une fluctuation qui depuis la discussion du projet de loi Portails déroute tous les calculs. On est îas de cette position précaire et l'on est résolu d'en sortir. Pour cela, il suffirait d'enlever à l'opposition une demi-douzaine de députés dont le déplacem^ent donnerait une différence de douze voix en faveur du gouvernement. Or, il se trouve présisément à la Gham-
bre un homme qui, dès son début, a su s'entourer d'une petite pléiade de députés nouveaux comme lui, et, par son influence sur eux, dispose réellement des six voix dont on a besoin. Cet homme conquis, ses satellites le suivent; la majorité se fixe, la coterie est forcée de renoncer à son jeu de bascule désormais sans résultat, et tout rentre dans l'ordre. La conversion de cet homme est d'un grave intérêt, vous le voyez; l'avenir de la session en dépend peut-être. Une seule personne est capable d'opérer cette conversion; cette personne, vous l'avez déjà devinée, c'est vous, madame. Veuillez réussir, vous réussirez; et M. de Chantevilliers sera pair de France. On prendra l'engagement formel de le nommer.
La comtesse, qui avait écouté son interlocuteur avec une attention profonde, resta quelque temps avant de lui répondre.
— Tous les députés de ma connaissance votent pour le gouvernement, dit-elle enfin ; comment pourrais-je obtenir quelque ascendant sur un homme que je ne vois pas?
— En le voyant, répondit le chef de division d'un air de bonhomie.
— Mais vous ne m'avez pas môme dit le nom de cet important personnage, répondit madame de Chantevilliers avec une sorte d'insouciance.
M. Sabalhier regarda du coin de l'œil la porte der-
222 LE PIED D'ÂRGILË.
rière laquelle était caché Dauriac, dont il entrevit la redingote ; reportant ensuite les yeux sur l'aspirante de pairie :
— C'est un de vos compatriotes , lui dit-il du ton le plus naturel; il se nomme Groscassand (de la Gironde).
Au même instant, la porte du cabinet s'agita sous la main d'Adolphe, et la comtesse fit un mouvement en arrière.
— Monsieur Groscassand! dit- elle en riant trèshaut, tandis qu'une rougeur presque imperceptible s'étendait sur ses joues; en vérité, je suis étonnée que vous ne me proposiez pas de convertir le général la Fayette.
— Ceci serait, je crois, un peu plus difficile, répondit le vieillard, qui sourit à son tour; cependant, si vous vouliez être Armide, le héros des deux mondes lui-même aurait peut-être de la peine à se montrer plus insensible que Renaud.
Madame de Chantevilliers se leva, et, par un mouvement assez mondain pour une femme si vertueuse, serra son cachemire autour de sa taille , de manière à faire valoir les majestueux agréments de son port de reine.
— Il n'y a pas moyen de causer ce matin avec vous, dit-elle d'un air boudeur mêlé de mignardise ; vous êtes d'une jeunesse qui finirait par me faire repentir
de ma visite. Avec vos Armides et vos duchesses de Longueville, vous avez juré, je le vois, de me scandaliser; mais, par bonheur pour vous, je suis dans mon jour d'indulgence. Adieu, méchant homme, qui ne voulez pas que je sois pairesse I
— Je le désire, au contraire, de toute mon âme, répondit le chef de division ; mais vous savez maintenant que cela dépend de vous et non pas de moi.
•— Quelle extravagance f ne croyez pas que je me paye d'une telle défaite; après mon bal, je reviendrai, et alors, si vous ne faites pas ce que je veux...
A ces mots, suspendus comme le quos ego... de Neptune, madame de Chantevilliers leva, d'un petit air menaçant, une main dont le gant accusait la forme finement potelée et que le chef de division pressa sur ses lèvres avec une hardiesse cavalière.
— ■ Surtout ne nous oubliez pas mercredi, dit la comtesse sans se courroucer de cette liberté.
Après avoir reconduit, jusqu'aux limites de son empire, la belle solliciteuse, qui paraissait oublier en sa faveur sa pruderie habituelle, M. Sabathier rentra dans le cabinet, où il trouva Dauriac installé devant la cheminée.
— Homme discret, qui écoutez aux portes, lui dit le vieillard en riant, avez -vous envie de figurer, dans une contredanse, en face de votre ami Groscassand, chez la comtesse de Chantevilliers ?
— Vous croyez qu'elle l'invitera? dit Adolphe.
— Aujourd'hui même.
— Mais lui n'ira pas.
— Il ira.
-- Et, si je vous en priais, vous me mèneriez à ce bal ? reprit le jeune homme après un instant de silence.
— Pourquoi pas? répondit M. Sabathier. Vous savez que j'ai carte blanche, en dépit des principes exclusifs de la comtesse.
— En ce cas, je vous en prie, dit Adolphe, rendezmoi ce service ; il s'agit, pour moi, de plus que d'une partie de plaisir.
— Ah ! vous êtes curieux de voir le côté gauche dansant devant le faubourg Saint-Germain, comme David devant l'arche. Eh bien , soit. Venez me prendre mercredi à neuf heures et demie ; surtout rappelez-vous votre parole ; discret comme la tombe sur ce que vous venez d'entendre.
A ces mots, M. Sabathier congédia son protégé, qui sortit du ministère en ruminant un projet assez machiavélique dont l'inspiration lui était venue tandis qu'il étudiait, du fond de sa cachette, la physionomie et le? moindres gestes de la femme sans reproche et sans peur.
S'il est vrai, comme on l'a dit, que la vengeance soit le plaisir des dieux, consacrée à la défense d'une femme, cette passion acquiert une saveur plus enivrante encore ; elle agit alors sur le cœur comme l'eau de feu sur le cerveau des Indiens sauvages. Parmi les hommes dont l'idole se trouve exposée à ces médisances de bonne compagnie, d'autant plus envenimées que le dard en est plus mielleux, il n'en est point qui n'éprouve parfois un désir effréné de broyer sous ses pieds la société tout entière, et qui, à propos d'un sourire moqueur, d'un regard ironique ou d'une plaisanterie perfide, ne répète en lui-même le vœu sanguinaire de Caligula. Il y a toujours dans l'amour véritable une certaine férocité endormie, mais prompte à s'éveiller, que le monde tolère, car il s'en amuse.
Étranger aux maisons où madame de Versan avait ses habitudes, Dauriac s'était trouvé jusqu'alors à l'abri de ces piqûres qui, dans un salon, rendent le rôle d'un homme sensible comparable à celui du taureau dans la lice. Atteint dans sa tendresse pour la première fois, il ressentit l'insulte avec l'iiTitable énergie des sensa
lions nouvelles; la vivacité de son dépit lui rendit intolérable toute temporisation dans le châtiment qu'il méditait, et le chemin le plus court pour arriver à son but lui parut le meilleur, quelle qu'en pût être la difficulté ou la bizarrerie.
Du fond du cabinet où l'avait fait se cacher le chef de division, Adolphe n'avait pas perdu la moindre parole, le plus petit geste, la plus légère inflexion de voix de la comtesse de Chantevilliers. De cet examen minutieusement impitoyable, il tira sans hésiter une conclusion à laquelle un observateur désintéressé n'eùl sans doute pas aussi brusquement accordé son assentiment.
— J'en suis sûr maintenant, se dit-il en sortant du ministère, ce diamant n'est que du strass; les ailes de cet ange sont collées avec de la cire, comme celles d'Icare ; en un mot, cette vertu n'est que de l'hypocrisie. Il y a aussi des tartufes parmi les femmes, et celle-ci en est un, je le jurerais. L'austérité, la pruderie, la dévotion , l'intolérance qu'elle affecte dans le monde , ne sont qu'un masque qui peut imposer aux sots, mais dont je ne serai pas la dupe. Au fond, elle est femme comme les autres, et peut-être davantage; cela se devine à son regard expressif, à sa prononciation traînante, et rien qu'à la manière dont elle porte son châle, A-t-elle fait assez de coquetterie pour ce vieux Sâbathier ! Supposez à la place du bonhomme un protec-
teur de quarante ans... Elle est ambitieuse; avec cela, une femme va loin, surtout quand son mari est un vieillard. Une chose prouvée dès à présent, c'est que, s'il est vrai qu'elle ne distingue personne, et j'en doute, elle se trouve en revancUe dans toutes les conditions qu'un adorateur entreprenant peut désirer. La question se réduit donc à découvrir cet adorateur titulaire ou expectant. S'il existe, dès à présent ma vengeance est assurée ; si l'emploi est vacant , il faut chercher quelqu'un pour le remplir.
Dauriac ralentit le pas, puis s'arrêta brusquement en se croisant les bras sur la poitrine :
— Et pourquoi ne le remplirais-je pas moi-même, cet emploi ? se dit-il tandis que ses yeux regardaient, sans la voir, la colonne de la place Vendôme, au pied de laquelle il était arrivé.
Ah! qu'on est fier d'être Français Quand on regarde la colonne !
lui chanta subitement dans l'oreille une voix de bassetaille.
Adolphe tourna la tête et se trouva en face de M. Groscassand (de la Gironde), qui reprit en riant :
— Quand môme vous ne m'auriez pas avoué que vous êtes amoureux, je le devinerais à votre distraction ; parions que je vous dis à auoi vous pensez !
— Je parie que non, répondit Adolphe.
— Vous perdrez. Il y a douze ans, j'aurais bien pu vous chercher querelle à propos de vos extases ; mais, aujourd'hui, les amendements de la loi Portails ont plus d'intérêt pour moi que les plus beaux yeux du monde. Pour vous prouver combien je suis revenu de toutes ces folies sentimentales, je vais vous donner un conseil d*ami. Allez sur les boulevards, du côté de l'Opéra.
— Pourquoi cela? dit le jeune hottime.
— Vous y verrez probablement la dame de vos pensées. Je viens de l'apercevoir dans sa voiture, courant (es magasins, à ce qu'il m'a paru. Je ne la saluais pas; iîar, d'ordinaire, elle ne daigne pas me regarder ; mais, chose étonnante, c'est elle-même qui m'a prévenu cette fois, en se penchant à la portière d'un air tout aimable. Oui , mon cher, la noble comtesse de Chantevilliers a dérogé au point de saluer la première un vilain de mon espèce. Je suis sûr qu'un duc et pair n'obtiendrait pas un sourire plus charmant que celui qu'elle vient de m'accorder. Il y a douze ans, ce sourire-là m'aurait remué le cœur d'une étrange manière; mais, aujourd'hui... aujourd'hui, je vais à la Chambre, où je compte mettre en charpie le projet de loi. Ils ne riront pas, au banc des ministres, je vous en réponds. Venez-vous avec moi ? Je vous ferai entrer.
— Je vous remercie, répondit Dauriac; je craindrais
de ne pouvoir écouter votre discours avec l'attention qu'il méritera sans doute.
— Je comprends cela, dit le député d'un air de bonhomie; je vous laisse donc à vos rêveries amoureuses; mais, du haut de vos nuages, prenez garde aux voitures; tout à l'heure, au coin de la rue de la Paix, j'ai manqué d'être écrasé par un cabriolet en ruminant "îion exorde.
Les deux amis se séparèrent, et le jeune homme reprit aussitôt le cours de ses réflexions, à peine interrompues par ce dialogue.
— Pourquoi, se dit-il, ne serais-je pas l'instrument de l'oeuvre de justice que je veux accomplir? Qui pourrait me servir aussi bien que je le ferai moi-même ? Plaire à cette femme pour mieux la punir, ne serait-ce pas là un coup de maître? Lui plaire! est-ce possible? est-ce loyal?
Machinalement, Adolphe jeta un coup d'œil sur une glace encadrée dans le vitrage d'un magasin de porcelaines devant lequel il passait; il s'y regarda un instant, et, en dépit de sa modestie, ne put s'empêcher de résoudre affirmativement la première des questions qu'il venait de s'adresser.
— Mais est-ce loyal ? reprit-il convaincu sur le poinl de la possibilité. Pourquoi non? Il y a duel entre cette femme et moi; je suis l'offensé; donc, j'ai le choix des armes. De ce côté, tout scrupule serait un enfantillage;
de l'autre, je ne dois compte de ma conduite qu*â Adrienne. Ehî pourrait-elle blâmer l'ardent désir que j'éprouve de punir l'insulte qu'on lui a faite? Non. J'ai déjà vu hier dans ses yeux que ma colère ne lui déplaisait pas. D'ailleurs, elle ne saura rien jusqu'au dénoûment. Alors je lui dirai tout; car qu'aurais-je à lui cacher? C'est pour elle et non pour moi que je veux plaire. Quel plaisir de dire à cette insolente créature : «Vous m'aimez, n'est-ce pas? Eh bien, moi, j'aime aussi; j'adore cette femme que vous avez insultée, et devant qui vous baisserez les yeux désormais; car je l'épouse et je n'ai que faire de votre amour. »
Une réflexion arrêta Dauriac au milieu de l'exaltation que lui causait la perspective de son triomphe.
— M. Sabathier me présentera chez elle; c'est fort bien. Mais, hier, au Jardin des Plantes, elle m'a regardé; que pensera-t-elle en me reconnaissant?
Au bout d'un instant, le jeune homme répondit victorieusement à cette nouvelle objection.
— Ces femmes qui trouvent moyen d'unir les prérogatives de la vertu aux plaisirs de la faiblesse, sont toutes des raflînées en amour. Celle-ci, j'en suis sûr, trouvera charmant de compléter son impertinence en enlevant un adorateur à madame de Versan. La rencontre d'hier doit donc me servir loin de me nuire ; un homme qu'on croit aimé double de prix, et ma position pour commencer l'attaque est aussi favorable que
)e la puis désirer. Maintenant, il faut se mettre h l'œuvre et jouer le lovelace, rôle odieux et hasardé; mais mon amour pour Adrienne saura le purifier en le légitimant.
Si madame de Chantevilliers avait été laide et vieille, au lieu d'être très-belle et raisonnablement jeune, les scrupules d'Adolphe eussent peut-être parlé plus haut. De même qu'autrefois dans un duel un gentilhomme exigeait de son adversaire des preuves de noblesse, de même un homme du monde aime à trouver belle la femme qu'il se voit forcé de détester; cela rassure la vanité et rend le combat plus intéressant; carie savoirvivre prescrit de bien placer sa haine ainsi que son amour.
Certain d'avoir scrupuleusement accompli cette double loi, Dauriac éprouva une satisfaction secrète qui se trahit auprès de madame de Versan par un redoublement de tendresse et d'amabilité.
— Qu'avez-vous donc? lui dit la jeune femme, chez laquelle il passa en partie les deux journées qui précédèrent le bal de la comtesse. Vous me cachez quelque chose; mais ce n'est pas un malheur, car jamais je ne vous ai vu si gai. Je suis sûre que vous me préparez quelqu'une de ces surprises que je vous ai défendues.
— Je vous jure, dit Adolphe, que vous ne m'avez pas défendu celle-là.
— Mais le ferais-je si je la connaissais?
— Peut-être, répondit le jeune homme en riant; aussi ne la saurez-vous que quand vous ne pourrez plus l'empêcher.
Le mercredi suivant, à dix heures du soir environ, M. Sabathier et son protégé firent leur entrée dans les salons de madame de Chantevilliers , où une réunion plus brillante encore que nombreuse commençait à se trouver à l'étroit.
La comtesse accueillit le vieux chef de division par un gracieux sourire, et, quoique fort occupée, le retint un instant pour lui adresser quelques-unes de ces cajoleries féminines auxquelles sont habitués les hommes en crédit. Quant à Dauriac, il n'obtint, en retour d'un salut où il avait déployé toute son élégance, qu'un léger signe de tête accompagné d'un regard distrait.
— • Il paraît qu'elle ne me reconnaît pas, se dit-il en se mordant involontairement la lèvre ; car, ainsi que tous les jolis garçons, Adolphe n'imaginait pas qu'il fût possible d'oublier si promptcment sa figure.
— • Maintenant, lui dit M. Sabathier, il faut que je vous présente au maître du logis. Je Taperçois près de la porte par où nous sommes entrés; lâchons de rétrograder jusqu'à lui.
Le comte de Chantevilliers était un vieillard bien
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portant, dont la figure distinguée offrait l'expression froide et sérieuse que produit habituellement la vie magistrale. Habile à masquer sa nullité par une réserve qui, aux yeux de beaucoup de gens, paraissait de la dignité, il parlait peu, afin d'avoir l'air de penser l)eaucoup. Ala Chambre, il passait pour jurisconsulte^ à la cour royale de Bordeaux, ses collègues le regardaient comme une capacité politique. Ainsi qu'à tous les gens qui ont à la fois besoin de servir et d'être servis, il lui fallait un maître et des laquais; le sort lui avait donné les uns et il avait trouvé l'autre dans sa femme. Avant la Révolution, M. de Chantevilliers eût troqué son château contre une mansarde dans les greniers de Versailles; en 1828, il faisait de la courtisanerie parlementaire, plus encore par caractère que par ambition. Dans un salon, il était le premier à commencer le cercle autour d'un ministre ou du personnage important; mais, avec ses inférieurs, et quelquefois même avec ses égaux, il prenait sa revanche. Se promenait-il avec quelques-uns de ces derniers, par exemple, tous les vingt pas il faisait un temps de halte, forçant ainsi ses interlocuteurs à l'imiter; puis il se remettait en marche le premier. C'était une manière indirecte de proclamer sa supériorité , et cette petite manœuvre vaniteuse n'était pas la seule qu'il mît en pratique dans la même intention.
Au moment où le député ministériel rendait à M. Sa-
bathier et à Dauriac leurs saluts, le laquais chargé d'annoncer les invités jeta aux échos aristocratiques du salon le nom pompeusement bourgeois de M. Groscassand (de la Gironde).
— Maître Groscassand I dit le président de chambre en tournant la tête d'un air désagréablement surpris ; que vient-il faire ici? Madame de Chantevilliers lui a donc envoyé une invitation? Je ne la reconnais pas là.
■— Et moi, je la reconnais, dit à demi-voix M. Sabathier, qui échangea un sourire d'intelligence avec son compagnon.
L'orateur bordelais s'arrêta un instant à la porte du salon, comme fait un acteur important qui prend un temps ^ à son entrée en scène. Celte halte était sans doute destinée à laisser aux assistants le loisir de repaître leurs regards de l'homme célèbre qui se présentait. Mais il était entré dans le bal, depuis une heure, tant d'illustrations de tout genre, ambassadeurs, ministres, pairs de France, littérateurs, gentilshommes de race historique, femmes à la mode, qu'à l'exception du groupe où se trouvaitie maître de la maison, personne ne fit attention à M. Grocasssand (de la Gironde), malgré la seigneurie départementale qu'il avait, de son bon plaisir, inféodé à son nom patronymique, selon l'usage de plus d'un député patriote.
Voyant son effet manqué, le représentant de la na-
tion se pinça dédaigneusement les lèvres, et insinua la main droite sous le revers de son habit, boutonné jusqu'au menton. Dans cette attitude tribunitienne, il s'arança vers l'amphitryon ministériel, qui le regardait v^enir d'un air grave, et sans faire un seul pas à sa rencontre. Quelle que fût l'importance acquise de jour en jour par son nouveau collègue, le président de cour royale ne pouvait s'empêcher de voir en lui l'avocat qu'il était habitué à regarder, à Bordeaux, du haut de sa dignité magistrale, et à la distance qui sépare la barre du banc de justice. Les deux hommes se saluèrent avec une froideur mutuelle ; car, si M. de Chantevilliers avait la morgue des anciens parlementaires, M. Groscassand possédait au plus haut degré la susceptibilité pointilleuse de sa profession.
Après avoir rempli ses devoirs de politesse envers le maître du logis, Tavocat-député passa outre d'une façon fort dégagée, et avisa tout à coup Dauriac.
— Que diantre venez -vous faire dans cette galère? lui dit-il en lui prenant familièrement le bras.
— Ce que vous y venez probablement faire vousmême, répondit le jeune homme avec un sourire.
— Je sors de notre réunion de la rue Grange-Batelière, et, avant d'aller finir ma soirée chez Laffitte, je viens passer ici une heure. Ce que je vois n'est pas mal ; cela ne manque pas d'une certaine élégance; mais, chez Laffitte, c'est tout autre chose. Pour le faste, vive
la banque î Devant elle, la gentilhommerîe est obligée de baisser pavillon.
—- Et, pour aller de la rue Grange-Batelière à la rue d'Artois, vous prenez par le faubourg Saint-Germain, dit Adolphe; il paraît que vous n'avez pas peur de fatiguer vos chevaux.
— Des chevaux de fiacre t est-ce que ça me regarde? Ah çà ! vous avez donc trouvé un moyen de pénétrer dans le sanctuaire de cette belle inhumaine?
— Mais vous, par quel hasard vous y vois-je? Vous ne m'aviez pas dit, l'autre jour^ que vous fussiez invité
— Je ne l'étais pas encore, répondit M. Groscassand. Ce n'est qu'en sortant de la Chambre que j'ai trouvé chez moi la lettre officielle. Le procédé d'abord m'a paru sans façon. M'inviter, moi, favant-veille du bal ! Je voulais refuser; car il ne me convient pas, à moi dont le grand-père était laboureur, et je m'en glorifie, il ne me convient pas, dis-je, de me laisser traiter lé* gèrement par un petit gentillâtre comme Chantevilliers. Mais, en me rappelant le sourire de la comtesse sur le boulevard, j'ai senti s'humaniser mon orgueil; l'invitation vient d'elle, j'en suis sûr; car jamais M. le président n'aurait daigné adresser une politesse à un avocat. Il serait ridicule alors de me montrer pointil leux sur l'étiquette. Qui dit femme dit reine; ainsi donc, me voilà. Où est-elle, cette belle tigresse?
— Dans le Si'îcond salon, répondit Dauriac, qui ïïq
put s*empêcher de sourire de l'air cavalièrement évaporé avec lequel le gros député venait de prononcer ces dernières paroles. .
M. Groscassand serpenta entre deux contredanses en train de se former, frayant la route à son interlocuteur, qui désirait mettre à profit sa soirée. Après une traversée dont le succès parut quelque temps douteux, ils réussirent enfin à percer le groupe qui entourait madame de Chantevilliers.
A la vue de son ancien adorateur, qui s'inclinait devant elle de manière à lui montrer le haut de sa tonsure, la comtesse interrompit une phrase qu'elle adressait à l'envoyé d'une petite puissance du Nord, et, souriant au nouveau venu ;
— M. de Chantevilliers, lui dit-elle, sera bien reconnaissant de l'honneur que vous nous faites, car il le désirait vivement. Pour moi, monsieur, je l'espérais à peine. Vous paraissez attacher si peu de prix à la société de vos compatriotes! Depuis plus de deux mois que vous êtes à Paris, vous ne vous êtes donc pas rappelé une seule fois que nous sommes de la môme ville?
sac LE PIED D'ARGILE.
— Madame, je n'aurais pas osé croire que vous vous en souveniez vous-même, répondit M. Groscassand, qui, n'ayant jamais été admis dans Je salon de la comtesse pendant leur séjour commun en province, se trouva presque déconcerté par la gracieuseté inattendue de cet accueil.
— J'ai reçu hier des lettres de Bordeaux, reprit madame de Chante villiers; j'ai appris que madame votre sœur vient d'accoucher heureusement d'un garçon ; elle n'avait eu, je crois, que des filles jusqu'à présent; c'est un grand événement pour votre famille, et j'y prends une part sincère. Madame Lhéritier est une femme si aimable, si distinguée !
— Ma sœur... mon neveu... ma famille..., se dit le député qui, cette fois, s'inclina sans rien trouver à répondre. — Veut-elle se moquer de moi, elle qui, au bal de la préfecture à Bordeaux, a fait une impertinence à ma sœur en changeant de place pour ne pas rester assise à côté d'une bourgeoise ?
L'arrivée d'un vieux duc et pair, portant de la poudre à ses cheveux et la plaque du Saint-Esprit sur son habit, força la comtesse d'interrompre une conversation dont elle semblait faire les frais sans ennui.
— Je reste chez moi tous les mercredis, dit-elle au député libéral, qui. s'effaçait pour faire place au vieillard; on me trouve aussi souvent les autres jours;
quand vos graves occupations vous le permettront et que vous aurez envie de causer de Bordeaux...
La comtesse n'acheva pas sa phrase ; mais son regard la termina plus expressivement que la parole n'eût pu le faire. Malgré ses quarante-cinq ans, sa profession d'avocat et son caractère de député, triple airain contre lequel se brisent d'ordinaire les flèches de l'Amour, M. Groscassand (de la Gironde) éprouva une émotion qui le reporta soudainement à douze années en arrière ; il se tira d'une presse de pairs de France, de gentilshommes de la chambre, de députés ministériels, d'officiers de la garde royale, de chevaliers de Saint- Louis ou des ordres, d'anciens preux de l'émigration et d'élégants jeunes gens du faubourg Saint-Germain au milieu desquels il se trouvait complètement dépaysé; et, passant dans une salle où étaient les tables de jeu, s'assit pensivement à l'écart.
■— Elle veut causer avec moi de Bordeaux, se dit-il en savourant une glace ; car, à quarante-cinq ans, la passion ne jeûne plus; qu'entend-elle par là? Ses paroles ont un sens ; elle n'est pas femme à parler pour ne rien dire. Mais quel accueil! quel sourire 1 quel regard! quelle voix caressante! Me parler de ma sœur, à qui elle n'a jamais daigné adresser un seul mot! J'ai vu le moment où elle me demandait des nouvelles de mon petit chien, comme don Juan à M. Dimanche. Qu'est-ce que cela veut dire? Se raviserait-elle? Au
bout de douze ans ce serait un peu tard. Et cependant, je le sens... oui, malgré ces douze années, je ferais encore des folies pour cette femme-là. Elle est toujours belle! Et puis elle a si grand air; elle est si imposante, si dédaigneuse, si méprisante... si vertueuse avec tout cela... Voilà une conquête dont un homme distingué pourrait se glorifier. La comtesse de Chantevilliers!... cela sonne bien. Être assis dans une loge, à rOpéra, derrière la comtesse Céleste de Chantevilliers t II y en a peut-être plus d'un ici que cela ferait rire jaune, à commencer parle petit Dauriac.
Tandis que le député démocrate se délectait dans les pensers d'un amour aristocratique, et, tout éveillé, rêvait comtesse, Adolphe, dans un autre salon, se creusait la tête pour trouver un moyen d'exécuter son projet vindicatif. Pressé d'agir, chaque minute de retard lui semblait perdue.
— Si je ne lui parle pas dès ce soir, se disait-il, quand retrouverai je l'occasion de le faire? Mais que lui dire? comment attirer son attention et obtenir d'elle plus d'une parole au milieu de cette cohue qui l'assiège? Il faudrait trouver quelque chose de neuf, d'imprévu, d'original qui tout de suite captivât son intérêt et excitât sa curiosité. Je suis sûr que don Juan luimôme eût été embarrassé à ma place. En conscience, je ne peux pas pour début l'inviter à danser. . Adolphe resta quelque temps profondément j^ensif.
— Si cependant je l'invitais à danser? reprit-il en lui-même après avoir reconnu que tous les autres expédients étaient impraticables. Sans doute elle refusera ; mais c*est un moyen d'entrer en conversation. D'ailleurs, une femme de son âge ne s'offense jamais d'une demande qui la rajeunit. Oui, mais une contredanse paraîtrait peut-être un peu trop jeune... La demande d'une valse sera plus convenable.
Sans perdre de temps, Dauriac fendit la foule, et, s'approchant de madame de Ghantevilliers, qui donnait des ordres à un domestique :
— Madame la comtesse me fera-t-elle l'honneur de valser avec moi? lui dit-il en s'efforçant de donnera sa physionomie une expression agréable.
La femme austère laissa tomber un froid regard sur le jeune homme qui l'interrogeait.
— On ne valse pas chez moi, monsieur, répondit-elle d'un ton sec.
— Alors, madame, puis-je espérer que vous daignerez m'accorder une contredanse? reprit Adolphe un pou déconcerté de ce premier échec.
— Je ne danse jamais, repartit la comtesse d'un air fait pour rendre muet l'improvisateur le plus intrépide.
Dauriac chercha vainement dans son cerveau la phrase imprévue, saisissante et fascinatrice qui devait
lui concilier tout d'abord l'attention de son ennemie; il n'y trouva qu'un lieu commun, auquel une énonciation embarrassée fit perdre encore la moitié de sa valeur.
— Vous êtes donc la seule, madame, dit-il, qui restiez insensible aux plaisirs de votre magnifique soirée?
Madame de Chantevilliers regarda plus attentivement le danseur mal -appris, qui, sans autorisation préalable, se permettait de lier conversation avec elle; tout à coup elle fronça le sourcil et porta la tête en arrière par un mouvement plein de hauteur; elle venait de reconnaître dans l'importun l'amant de madame de Versan.
— Monsieur, dit-elle alors en articulant majestueusement chaque syllabe, vous êtes venu chercher ici une personne que vous n'y trouverez pas. Mais puis-je savoir à qui je dois l'honneur tout à fait inattendu de vous recevoir chez moi ?
~ A M. Sabathier, madame, répondit Adolphe d'un ton brusque; car, si la question de la comtesse était poliment exprimée, l'accent dont elle l'accompagna équivalait à une expulsion formelle.
Madame de Chantevilliers se pinça les lèvres d'un air contrarié. Le nom magique de M. Sabathier ne lui permettant pas d'exécuter l'épuration qu'elle méditait sans doute, elle s'éloigna de Dauriac après lui avoir
jeté un dernier coup d'œil qui pouvait se traduire ainsi :
— Restez chez moi, puisque vous y êtes; mais n'y revenez plus.
— Triple prude, archibégueule, pairesse manquée f se dit alors Adolphe en cherchant à consoler son dépit par quelque sanglante injure.
Persuadé que tout le monde avait remarqué son désastre, il voulut s'éclipser dans la foule; mais, en se retournant, il se trouva en face de M. Groscassand, qui, la vanité sur le front et la moquerie sur les lèvres, lui barra le passage.
— Eh bien, Dauriac, comment vont les amours? dit le député en ricanant. Vous venez d'avoir un entretien avec votre inhumaine. Vous avez été brillant, j'en suis sûr; car vous êtes encore ému et l'éloquence vient du cœur.
— La vengeance aussi vient du cœur, répondit Adolphe d'une voix concentrée.
— Et de qui voulez-vous tirer vengeance? reprit le Bordelais, qui se caressait complaisamment le menton.
— De cette femme f dit avec énergie l'amant d'Adrienne; et ce sera une œuvre pie à laquelle devronl applaudir tous ceux pour qui elle s'est montrée impertine^nte, vous le premier.
— Merci, ne pensez pas à moi; j'ai l'habitude de faire mes petites affaires moi-môme, répliqua M. Gros-
cassand, dont les petits yeux brillants venaient de rencontrer ceux de la comtesse, qui sembla se laisser admirer sans courroux par l'ancien martyr de sa beauté. La formation d'une contredanse sépara les deux amis, et Dauriac rencontra, un instant après, M. Sabathier, qui venait d'être décavé à la bouillotte.
— Vous êtes plus raisonnable que moi, lui dit le vieillard; car vous ne dansez pas et je perds mon argent. Qu'avez-vous fait de maître Groscassand? Je viens de le voir sortir tout à l'heure, le Spartiate qu'il est, avalant des sorbets, et lorgnant les femmes tout comme je le pourrais faire, moi, vieil esclave de l'absolutisme.
— • Groscassand est mieux placé à la Chambre que dans un salon, répondit le jeune homme, qui avait sur le cœur le sourire ironique de son honorable ami.
— Ahl le voilà qui cause avec madame de Chantevilliers, reprit le chef de division ; il se rengorge, il se caresse les cheveux, il prend des poses à la Mirabeau. Bien! la corde sensible vibre. Et la comtesse... quelle , aménité, quel sourire permanent! elle baisse les yeux; ; elle va redevenir jeune fille... Pour peu que cela con-. tinue, je serais jaloux; elle finirait par faire plus de frais pour lui que pour moi... Alions, allons, avant la fin de la session, nous pourrions bien avoir une boule blanche de plus.
— Ainsi vous croyez que M. de Chante villiers sera
pair de France? dit Adolphe avec une ironie mêlée de quelque dépit; car le succès de M. Groscassand lui rendit plus humiliant son échec personnel. L'homme aime toujours la victoire même quand il renonce à l'ex ploiter.
— • Pair de France, répéta M. Sabathier en gogue nardant, ceci, mon cher Dauriac, est une autre paire de manches, comme disait ciogamment M. de Buffon.
L'amant de madame de Versan sortit du bal de leur orgueilleuse ennemie mécontent et découragé. En songeant à sa déconvenue, il lui parut de plus en plus désagréable de l'interpréter à l'aide du commentaire ironique du vieux chef de division; l'admiration d'Adolphe pour M. Groscassand (de la Gironde) était toute politique. Soumis dans les questions de la vie publique â l'influence du député libéral, le jeune homme se regardait comme son égal dans un salon, et, il faut le dire, comme son maître en l'art de plaire. Prétendre que l'avocat girondin pût réussir là où lui-même venait d'échouer, était donc à ses yeux une idée par trop bouffonne : il était impossible qu'une femme eût si mauvais goût, ou fût asservie aux calculs de l'intérêt et de l'ambition, au point de tolérer d'un gros provincial tribu nitien la galanterie qu'elle eût proscrite dans la bouche d'un élégant jeune homme de Paris.
— Cela n'a pas le sens commun, se dit Dauriac après avoir longtemps repassé dans son esprits les évé*
nements de la soirée. Ils sont dupes tous deux : M. Sabalhier, de ce scepticisme invéléré qui refuse d'admettre qu'une femme puisse être vertueuse par vertu, Groscassand, de la fatuité gasconne qui lui persuade qu'à son âge et avec sa tournure il peut jouer le rôle de Lindor. Les plus forts caractères ont de ces faiblesses, et les grâces de bazoche qu'il déployait ce soir n'ôtent rien à son talent de tribune ou à sa valeur politique. Mais il se trompe lourdement s'il attache un sens sérieux à l'accueil que lui a fait cette femme. Elle est ambitieuse, soit; elle veut être pairesse, d'accord; elle ne se ferait aucun scrupule d'exploiter à son profit l'influence de Groscassand, s'il avait la naïveté de donner dans le piège; à la bonne heure; mais^ quant à être payé de sa peine, qu'il y compte! Elle a dans les yeux une rigidité glaciale à laquelle il est impossible de se méprendre. C'est du marbre que cette femme-là. Sa vertu est taillée à pic. Autant vaudrait tenter l'escalade du Chimborazo, et, ma foi, le pauvre Groscassand n'est guère ingambe.
Les difficultés réputées insurmontables découragent les esprits peu déterminés, mais excitent les entreprenants. Après avoir comparé madame de Chantevilliers ^ au Chimborazo, la première idée qui s'offrit à Dauriac fut celle de M. de Saussure gravissant le mont Blanc. De ce rapprochement involontaire, il conclut, avec je ne sais quel général, que le mot impossible n'est pas fran-
çais. Il résolut donc de ne pas renoncer au combat à cause de l'insuccès d'une escarmouche ; et, le troisième jour après le bal, il se présenta chez la comtesse, décidé à payer d'audace, monnaie que les prudes ne trouvent pas toujours de mauvais aloi. En descendant de cabriolet, il jeta un regard sur la façade de l'appartement où il s'était présenté en intrus quelques jours auparavant. Derrière une des fenêtres du second salon, il entrevit la comtesse, qui, au bruit de la voiture, avait soulevé le rideau de mousseline pour regarder dans la cour de l'hôtel. A cette vue, Adolphe gravit l'escalier aussi résolument qu'un soldat aguerri s'élance sur la brèche.
— Madame la comtesse est sortie, lui dit le domestique auquel il déclina son nom.
— Je viens de l'apercevoir de la cour, observa Dauriac décidé à forcer la consigne.
— C'est possible, monsieur, répondit le laquais avec un aplomb de bonne maison.
— Alors annoncez-moi.
— J'ai déjà dit à monsieur que madame était sortie, répliqua l'homme à livrée d'un air narquois et sans faire mine de se ranger. =
Adolphe éprouva une violente tentation d'appliquer , sa canne sur le mufle du drôle, qui était précisément ^ celui qu'il ava; v\x chez madame de Versan; mais ré-
fléchissant au ridicule d'un pugilat avec un laquais, il étouffa sa colère et se relira.
Au moment oii il remontait dans son cabriolet de remise, il aperçut devant la porte cochère M. Groscassand (de la Gironde) s'élançant d'un char numéroté, auquel venait d'être refusée l'entrée de la cour. A la vue du jeune homme, dont la mine semblait allongée par le dépit, le député s'avança de l'air d'un gardechasse qui dépiste un braconnier.
— Diantre 1 mon cher, vous êtes matinal, dit-il de sa voix cuivrée; il n'est que deux heures, et vous venez déjà d'avoir voire audience?
— Il n'y a pas d'audience aujourd'hui; madame de Chantevilliers est sortie, répondit Adolphe, qui répéta le mensonge du domestique sans trop savoir pourquoi.
— Sortie? répéta M. Groscassand d'un air contrarié. C'est égal, puisque je suis ici^ je vais laisser ma carte. J'ai renvoyé ma voiture; voulez-vous m'attendre, et me jeter en passant, à la chambre des députés? C'est à deux pas.
] — Je le ferai d'autant plus volontiers, que la séance ioit être ouverte depuis une heure et que votre absence est préjudiciable à notre parti.
Sans répondre au sarcasme renfermé dans ces paroles, le député du côté gauchemonla l'escalier. Adolphe entendit le bruit de la sonnette et celui de la porte qu'on
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refermait ; mais il attendit vainement une ou deux minutes : personne ne redescendit.
— Elle le reçoit, et moi^ elle me ferme sa porte f se dit-il en s'enfonçant brusquement dans le cabriolet.! Cela devient trop plaisant! Eh bien, tant mieux; c'es;. pour moi qu'il travaille sans s'en douter, et j'aurai là un homme d'aiïaires qui ne me coûtera rien. Qu'il papillonne tout à son aise autour de ce flambeau de vertu ; je souhaite de tout mon cœur que, cette fois, il n'y brûle pas ses ailes. Oui, j'aime mieux cela; mon projet, trop personnel, aurait peut-être été fort peu goûté d'Adrienne. De la sorte, elle n'aura rien à dire. îl est évident que Groscassand se croit rajeuni de douze ans depuis mercredi, et qu'il ouvre une seconde campagne. Attendons les événements ; s'il triomphe, il sera temps d'intervenir.
Renonçant ainsi à la séduction, mais non à la vengeance, Adolphe se rendit chez madame de Versan, où les charmes d'un tendre et spirituel entretien lui firent bientôt oublier jusqu'à l'existence de la comtesse impcrlinemment irréprochable.
VU
Daurîac ne s'était pas trompé : après le bal de madame de Chantevilliers , M. Groscassand avait senti murmurer dans son cœur, ou plutôt dans sa tête, une voix depuis longtemps muette. L'impression qu'avait faite autrefois sur lui la vertueuse présidente se réveilla dès qu'il se vit distingué par elle. Le prix extrême attaché par l'avocat-député au succès de salon qu'il croyait avoir obtenu n'a rien qui doive surprendre.
Doué d'une érudition judiciaire fort étendue et d'un talent d'élocution assez remarquable, M. Groscassand ne plaçait ces deux avantages qu'en seconde ligne dans le jugement qu'il portait sur lui-même. Avant tout, il se trouvait homme élégant, fait pour plaire aux femmes I et briller dans la meilleure compagnie ; c'était là sa fai- ■ blesse, qu'avait irritée, au lieu de la guérir, plus d'une épreuve néfaste. Le long usage du barreau l'avait blasé sur la plaidoirie; ses succès de tribune étaient trop récents, il est vrai, et trop peu nombreux encore, pour qu'il s'y montrât indifférent; mais ils chatouillaient son orgueil sans le satisfaire. L'imagination méridio-
nale et sensuelle du Bordelais ne se trouvait pas complètement rassasiée au sortir du banquet de la gloire parlementaire ; elle rêvait pour dessert, si cette métaphore peut être admise, une autre série de triomphes. Après avoir consacré sa journée à la patrie jusqu'à cinq heures du soir, M. Groscassand eût regardé comme une douce et légitime rémunération de ses travaux le droit d'offrir ses lauriers en guise de bouquet à quelque femme à la mode et de haute condition. Le député démocrate, qui rappelait à tout propos son origine plébéienne, tenait surtout à ce dernier point ; il méprisait les parchemins; traitait la noblesse de chimère; les titres, de hochets; la distinction des races, de préjugé stupide 1 Mais les femmes du faubourg Saint-Germain trouvaient grâce devant ses yeux; à la baronne commençait son estime, à la duchesse elle se changeait en respect.
— On ne fait pas la guerre aux dames^ disait-il galamment, pour justifier devant ses amis politiques ses goûts aristocratiques à l'égard du beau sexe.
Le manège de madame de Chantevilliers agaça donc subitement dans l'âme de son ancien adorateur une | corde qui vibrait à vide, en attendant que quelque belle à seize quartiers voulût y porter la main. Les souvenirs du passé, malgré leur éloignement et leur peu de flatterie, vinrent échauffer aussitôt les sentiments nouveaux. L'amour ne renaît pas comme le phé-
tSÎ LE PIED D'ARGILE.
nix; mais il laisse toujours, en s'éteignant, une cendre semée d'étincelles, et, dans le cœur de M. Groscassand, ces étincelles pétillèrent soudain au souffle caressant de la vanité satisfaite. Empruntant au roi Louis XVUc une phrase du préambule de la Charte, le député du côté gauche résolut donc de renouer la chaîne des temps, et se promit de n'épargner aucun effort pour cueillir à Paris le raisin qu'à Bordeaux, douze ans auparavant, il avait été obligé de trouver trop vert.
Avant de se présenter chez madame de Chantevilliers, M. Groscassand (de la Gironde) avait fait à la Chambre une apparition courte et intéressée. Il y aperçut son collègue du centre, assis à sa place accoutumée et écoutant d'un air somnolent la lecture du procèsverbal; il s'esquiva aussitôt, en dépit d'une admonition du général la Fayette, qui voulait le retenir, la séance devant être importante, et, prenant une voiture à la porte du palais Bourbon, vola au petit trot de deux chevaux de fiacre à la rue de Tournon, où demeurait la comtesse.
La consigne devant laquelle Daurlac avait dû se retirer n'existait pas pour le député libéral; ce fut avec un orgueilleux plaisir qu'il fit cette remarque, en suivant le laquais, qui, au nom de Groscassand (de la Gironde), majestueusement articulé par son propriétaire^ s'était dirigé vers l'intérieur de l'appartement. A la vue de rhomme qu'elle attendait peut-être, madame de
Chaiitevilliers se leva ; mais le salut de conquérant qu'il lui adressa, et la manière aisée dont il prit un fauteuil avant d'être invité par elle à le faire, lui causèrent un dépit qui, pour le moment, imposa silence à l'ambition. L'altière présidente trouva que le manteau de pairesse, posé sur ses épaules par la main lourde et familière de ce bourgeois présomptueux, y laisserait une tache visible sous l'hermine.
— Je n'accepterais pas un trône à ce prix, pensat-elle en se rasseyant aussi solennellement que si son siège eût été un trône en réalité.
Malgré ses dispositions à la fatuité, M. Groscassand s'aperçut qu'il allait trop vite, car il manquait d'usage et non d'esprit. Changeant de manières aussitôt, il prit un ton plus conforme aux rapports qui avaient existé jusqu'alors entre la comtesse et lui; le premier, il amena la conversation sur Bordeaux, sans rappeler le passé, et resta sur le terrain des lieux communs, avec une apparence de réserve et de soumission dont il no tarda pas à recueillir le fruit.
La superbe comtesse, qu'il avait courroucée par son outrecuidance, s'humanisa en le voyant se ranger luimême au respect. Elle prit part à la conversation, d'abord avec une froideur laconique, puis d'un air moiiiS guindé, et enfin en déployant un abandon charmant, guirlande de roses artistement enroulée autour de la chaîne qu'elle se proposait de nouer au cou de son an-
cien adorateur, en vue de la pairie, et conformément aux conseils de M. Sabathier.
— Vous m'aimiez donc réellement? demanda-t-elle d'une voix doucereuse au député, qui, après une heure d'un entretien assez habilement conduit, était enfin arrivé d'étape en étape sur les frontières du pays de Tendre, et venait de risquer une allusion directe à son ancienne passion.
— Oh! oui, je vous aimais, madame, répondit avec feu M. Groscassand; à la fraîcheur éternelle de mes souvenirs, il me semble que c'était hier. Je vois encore d'ici la maison où vous demeuriez alors, et où tant de fois j'ai passé sous vos fenêtres, dans l'espoir de vous apercevoir, puisque je ne pouvais vous voir que là ou à la promenade.
— Ou à l'église, et c'était bien mal de votre part, dit la comtesse en minaudant.
— A l'église! Vous ne l'avez donc pas oublié? Et moi qui croyais que vous ne me remarquiez même pas; car vous étiez si sévère! si cruelle ! Je ne crois pas que vous ayez tourné la tête une seule fois pour voir si j'étais là, près du pilier où, tous les dimanches, je venais me placer avec une dévolion dont, je le crains bien, il ne me sera guère tenu compte pour mon salut.
L'avocat de Bordeaux se rappela que la présidente professait la piélé; il craignit donc de l'avoir scandalisée par ce propos mondain ; mais la femme irrépro-
chable n'eut pas l'air d'y attacher un sens blâmable : au lieu de réprimander son interlocuteur, elle secoua la tête à deux reprises avec une sorte de mélancolie rêveuse.
— Sévère! cruelle I dit-elle; c'est ainsi qu'on nous appelle lorsque nous sommes raisonnables.
— Madame, la raison est sans doute un grand mot, reprit M. Groscassand d'une voix insinuante; mais ne vous est-il jamais arrivé d'entrevoir tout ce qu'il y a de vide, de factice, de tyrannique, dans le sens qu'on y attache vulgairement? Où nous mène-t-elle le plus souvent, cette froide raison? est-ce au bonheur?
— Pas toujours, mais du moins à la paix de l'âme, répondit la comtesse, qui prononça ces paroles de manière à laisser croire à un homme plus modeste que son interlocuteur qu'elle soupirait tout bas après la guerre.
— La paix de l'âme 1 s'écria M. Groscassand avec une chaleur nouvelle. Vous voulez dire l'engourdissement, la torpeur, la congélation de l'âmel Ohl si je ne craignais pas d'encourir encore cette sévérité dont j'ai eu tant à souffrir autrefois, quelle ardeur ne mettrais-je pas à vous démontrer l'erreur où vous jette le sentiment exagéré des devoirs sociaux.
— Avouez au moins qu'il vaut mieux exagérer le devoir que l'enfreindre, répondit madame de Chautevil-
2b6 LE PIED D'ARGILE.
liers, dont rargumentation semblait faiblir devant 1 audacieuse controverse de son adorateur.
— Ce qui vaudrait mieux encore, répondit celui-ci enjoignant la fascination du regard à la séduction des paroles, ce serait de concilier le devoir et le bonheur.
— Est-ce possible ? dit la comtesse.
— Je donnerais la moitié de ma vie pour que vous me permissiez de vous le prouver, répondit Favocat, qui, par état, était habitué à soutenir des thèses encore plus paradoxales que ce système de conciliation renouvelé de Tartufe.
— Et, quand vous m'aurez prouvé cela, répondit madame de Chantevilliers avec finesse, que faudra-t-il en conclure? Qu'en soumettant ma conduite à des principes d'une rigidité scrupuleuse, je renonce à des biens qu'une austérité moins grande m'eût permis de goûter? Pensez-vous que je ne sache pas cela ? Croyez- vous que je me refuse le bonheur faute de le comprendre? Qui vous dit que j'ignore mon sacrifice, et que je n'apprécie pas mieux que personne le mérite que je puis avoir à l'accomplir? Le sort des femmes est triste, en vérité. Écoutent-elles la voix de leur cœur, on les condamne au lieu de les excuser; résistent-elles à leur entraînement, loin de les plaindre, on les accuse. On leur reproche leur dureté, leur cruauté, leur ingratitude!
La comtesse leva les yeux au plafond, les abaissa ensuite sur M. Groscassand par un mouvement plein de
lenteur, et le regarda quelque temps avec l'air douloureusement attendri d'une femme martyre de son honnêteté; jugeant alors que l'hameçon d'amour avait dû pénétrer jusqu'au cœur du gros avocat;, elle fît une manœuvre analogue à celle du pêcheur qui tâtonne sa ligne avant de la tirer.
— Vous m'avez fait un crime de ma sévérité envers vous, dit-elle; mais pouvais-je agir autrement? Avec votre imagination si exaltée, votre caractère si exigeant, la moindre faiblesse n'eût-elle pas eu des conséquences irréparables? Est-ce ma faute si votre passion intolérante a refusé de comprendre ma position? Ah! si j'avais pu à mon gré modifier vos sentiments et verser dans votre tête de feu un peu de cette raison que vous me reprochez, peut-être à mon tour aurais-je trouvé moins nécessaire l'austérité vigilante dont votre conduite m'imposait la loi. Quelquefois... je veux tout vous dire, il y a douze ans de cela, c'est presque une histoire de l'autre siècle, et maintenant mes aveux n'ont plus de danger... quelquefois, en pensant à vous, je ne pouvais m'empêcher de trouver injuste le sort qui nous avait placés dans deux sociétés séparées et presque en- ' nemies; je me disais qu'il m'eût été doux de vous recevoir dans mon salon comme aujourd'hui, de causer ainsi avec vous, enfin de faire de vous un ami, car je n'en avais pas. Oui, j'ai pensé à cela souvent. Quand j'entendais parler de vos succès au barreau, j'éprouvais
aussi je ne sais quel orgueil; il me semblait, pardonnez-moi cette présomption, il me semblait que je n'y étais pas tout à fait étrangère; que peut-être, en préparant votre triomphe, il vous était arrivé de dire : « Elle le saura! » Personne, non, personne n'a suivi avec un intérêt plus vif, sous une froideur apparente, les progrès de votre réputation, si brillante aujourd'hui . Enfin, me croirez-vous? le jour de votre élection à Bordeaux, j'ai été obligée de me contraindre pour ne pas faire illuminer; j'avais beau me reprocher ma joie au nom de mes opinions, me dire que vous êtes libéral et que je suis royaliste, j'étais heureuse malgré moi; car ce jour vous mettait à votre rang, vous arriviez à cette tribune où je vous avais rêvé si souvent. Oui, ce fut un beau jour, et cependant j'aurais dû le haïr; car, au milieu de votre triomphe^ vous ne pensiez pas à moi.
Si l'enflure morale se manifestait physiquement, M. Groscassand eût partagé le sort de la grenouille de la fable avant la fin de ce discours, aussi bourré de flatteries qu'un encensoir l'est de parfums. Il trouvait tant de plaisir à écouter, qu'au lieu de répondre il resta le cou tendu, la bouche entr'ouverte, la figure épanouie, aspirant la louange d'un air qui semblait dire : « Encore I »
Par une suite de transitions habilement ménagées, la comtesse arrivait à son sujet et prenait insensiblement l'offensive.
— Je méritais d'être punie, reprit-elle, en me réjouissant ainsi du triomphe d'un de nos ennemis; et c'est vous qui vous êtes chargé de ce soin.
— Moi, madame ! dit le député arraché à son extase par ce reproche inattendu.
I — Vous! cela vous étonne; mais vous allez me comprendre. Autrefois, je ne voyais en vous que l'homme de talent dont la place était marquée à Paris, au centre des affaires, et dont l'illustration devait rejaillir sur notre province; mais, aujourd'hui, ne suis-je pas forcée d'y reconnaître l'homme dangereux et redoutable, l'adversaire d'un gouvernement auquel je suis dévouée, le défenseur de principes que je ne puis partager, en un mot, le champion d'une cause ennemie de la mienne? Dans la route oii je vous vois engagé, chaque pas vous éloigne de moi; sans doute je ne devrais pas convenir de la contrariété que cela peut me faire éprouver; mais la pureté de mes intentions me permet la franchise. Je me suis abonnée au Constitutionnel pour avoir le texte littéral de vos discours. Eh bien, je ne saurais vous dire le mal qu'ils m'ont déjà fait; j'y trouve tant d'esprit mal employé, une raison si haute réduite à descendre jusqu'au sophisme; en un mot^ et, pardonnez-moi ce mot, un si déplorable abus des facultés les plus rares, qu'en vous lisant je ne puis m'empôcher de ressentir une impression qui va parfois jusqu'au dépit, jusqu'à la tristesse. Ce spectacle d'un admirable talent perverti,
enchaîné, souillé par la cause à laquelle il se consacre, ce spectacle m'irrite et m'afflige malgré moi. Lorsque je lis vos discours, il me semble toujours voir un aigle enlacé par un serpent et volant avec peine au lieu de déployer ses ailes en portant le foudre des dieux. Ohl dites-moi, ne laisserez-vous jamais tomber le serpent pour étreindre le foudre?
A cette comparaison ambitieuse, la comtesse s'arrêta pour ne pas affaiblir l'effet de son éloquence.
— Vos louanges, madame, m'enivrent d'orgueil, répondit l'avocat de Bordeaux, qui disait la vérité; mais permettez-moi de contester la justesse de vos reproches. La couleur de mon drapeau peut vous déplaire sans que je doive en rougir. Une opinion consciencieuse est toujours honorable.
— Vous êtes de bonne foi, je le sais; et c'est ce qui me fait espérer que le mal n'est pas sans remède. Avec les cœurs élevés, il y a toujours de la ressource. Si ce que j'ai rêvé souvent n'était pas une chimère ; s'il était possible de vous prouver la fausseté, la perfidie, la perversité de vos maximes actuelles, et de vous rattacher aux éternels principes de l'ordre, du droit et de la justice, je crois que je ne voudrais laisser à personne la gloire d'une telle entreprise. Oui, pour opérer votre conversion, pour assurer à la royauté l'appui de votre talent, je donnerais... Tenez, ne parlons plus de cela; jo i)i<' iDonlt' In ttMo et jo no v^nx pas prendre cette ha-
bilude-là. Mais savez-vous qu'il y a deux heures que vous êtes ici?
Elle regarda la pendule d'un œil qui semblait accuser la rapidité du temps; l'entretien était arrivé au point qu'elle voulait atteindre, et il lui parut impolitique de le prolonger. S'arrêter au moment opportun est une science que possèdent presque toutes les femmes. Le premier trait était hncé : au lieu de l'enfoncer brusquement, la comtesse résolut de le laisser s'insinuer de lui-même, sachant bien qu'il n'est pas de cuirasse contre la flatterie et que l 'amour-propre de M. Groscassand avait l'épiderme tendre autant que chatouilleux.
A son retour chez lui, le député du côté gauche se promena longtemps dans son salon en se frottant les mains par derrière le dos, geste qui annonçait un épanouissement de satisfaction et un paroxysme de vanité. Les roses du tapis sur lequel il marchait lui sourirent commue un emblème de celles qui devaient s'entrelacer bientôt dans sa couronne parlementaire.
Après une heure de cet exercice véhément, pendant lequel son imagination planait dans les espaces en portant la torche de l'Amour au lieu du foudre de Jupiter dont avait parlé la comtesse, il s'arrêta devant la glace de la cheminée et resta plongé quelque temps dans la contemplation de son image.
— Il faut rendre justice à qui de droit, se dit-il en jetant en arrière ses cheveux crépus de manière à se
découvrir le front, ces femmes de qualité ont l'instinct délicat; elles se connaissent en hommes, elles savent apprécier le talent. Maintenant, je la sais par cœur, cette séduisante comtesse, et sa conduite d'autrefois n'a plus rien qui me surprenne. Elle est belle, elle est riche, elle est noble; quoi de plus simple, alors, qu'elle ait les préjugés de ces avantages et que, pouvant accorder beaucoup, elle se montre exigeante ? Qu'étais-je, moi, il y a douze ans, pour aspirer à faire sa conquête? Un petit avocat, poursuivit M. Groscassand qui, ainsi que tous les hommes dont le présent vaut mieux que le passé, traitait sans façon ses commencements, — un débutant dans la carrière, sans consistance, sans réputation, sans éclat. Faut-il s'étonner alors qu'une femme de ce rang ait préféré le soin de sa réputation à tout l'amour que je pouvais lui offrir t Soyons juste, elle avait bien alors le droit de trouver mon étoffe un peu mince. Aujourd'hui, c'est un peu différent, continua le député avec un sourire de complaisance ; aujourd'hui mes ailes ont poussé; j'ai une position, un nom, un piédestal ; hier encore, à l'Opéra, n'entendais-je pas murmurer autour de moi dans le foyer : « Voilà Groscassand (de la Gironde). » Certainement je suis fort au-dessus de ces petits triomphes de la vanité ; mais les femmes y attachent toujours beaucoup de prix. Il est évident qu'aux yeux de madame de Chantevilliers j'ai grandi colossalement. Elle lit mes discours t Qui aurait
cru cela? Une comtesse du noble faubourg qui, pour moi, s*abonne au Constitutionnel t c'est ravissant. Oui, je le conçois, l'orateur éminent a pour elle une valeur qu'elle n'eût jamais reconnue dans l'avocat sans renommée. Mes succès occupent son imagination, et de l'esprit au cœur le chemin est court. Ah 1 elle veut me convertir! L'idée est admirable et annonce un esprit d'enfer. Séparés comme nous le sommes, si elle a envie de me rapprocher d'elle, ne doit-elle pas jeter un pont entre nous? et ce pont, il faut bien le baptiser convenablement. Je ne serai pas assez mal avisé pour chicaner sur le nom du chemin, pourvu qu'il me mène au but. Va donc pour ma conversion. La Fayette rira bien quand je lui raconterai comme quoi je me laisse faire ministériel par la femme d'un ventru. C'est qu'elle est toujours charmante, mais charmante!
Vin
L'intrigue dont M. Sabathier avait attaché le premier fil se trouva bientôt étroitement nouée, du consentement mutuel des parties intéressées; entre la comtesse monarchique et le député patriote, un rapprochement s'opéra sous des auspices trop spécieux pour que M. de
Chantevilîlers pût s'y opposer. Mis au fait par la future pairesse, qui pourtant ne lui laissa voir qu'un des côtés de la médaille, le mari n'eut aucun soupçon, tant était imposante la réputation de sa femme; le noble robin f,ouffrit, il est vrai, dans son orgueil, envoyant sa maison polluée par celui qu'il appelait avec dédain maître Groscassand; mais le député du centre ne put refuser son adhésion à un projet agréable à ses patrons, et dont la réussite devait lui ouvrir à lui-même les portes du Luxembourg. D'ailleurs, l'avocat bordelais choisissait toujours, pour rendre visite à la comtesse, le moment delà séance. M. de Chantevilliers, pour obéir à la discipline ministérielle, se montrait exemplairement assidu à la Chambre.
Dans le scabreux débat qui, sous des apparences fardées, s'engageait entre l'homme incorruptible et la femme irréprochable, chacun d'eux voulait acheter l'autre au meilleur marché possible. Cette transaction en partie double se compliqua de mille incidents éclos de jour en jour, et qui rendaient les deux rôles également difficiles à jouer. Désireux d'attaquer et forcés de se défendre, les antagonistes, car nous n'oserions pas dire les amants, devaient employer à la fois Tépée et le bouclier. La comtesse ne pouvait tirer à l'honneur du député sans découvrir un peu sa propre vertu; le député, de son côté, pour trouver le défaut de cette vertu si bien cuirassée, se voyait forcé de parer moins atten-
tivement les coups portés à son honneur : de ce duel chaudement conduit de part et d'autre devait résulter peut-être un de ces coups fourrés qui rendent la victoire indécise en jetant tout le monde sur le carreau. Madame de Ghantevilliers avait montré d'abord une supériorité marquée, grâce à Tamour-propre de l'orateur girondin, qui se rassasia pendant quelque temps d'une vaine fumée. Écartant adroitement les tendres souvenirs, elle ne lui parlait que de lui et de ses triomphes de tribune, lisait toujours le Constitutiomiel en son honneur, et se tenait au courant des questions à Tordre du jour, afin de pouvoir les discuter et fortifier ainsi son ascendant. Mais M. Groscassand^ qui avait sous sa main, à la Chambre, de la politique tout autant qu'il en pouvait souhaiter, finit par trouver longue et déplaisante une controverse qui Téloignait de son but loin de l'en rapprocher, comme il l'avait cru d'abord.
— Où diantre en veut-elle venir? se dit-il un jour
après une discussion où il s'était vu serré de près au
||Sujet de son libéralisme; prétendrait-elle me faire as-
tseoir sur le banc où est son mari? Mais alors elle devrait
j avoir l'air de comprendre à quoi elle s'engage; car
enfin, si j'étais assez lâche pour capituler avec ma
conscience, du moins ne serais-je pas assez sot pour le
faire gratuitement. A la première attaque, j'ai bien
envie d'accorder une concession sans importance, et
d'en fixer aussitôt le prix ; de la sorte elle saura que penser, et nous verrons si elle persistera encore à me convertir.
Quelques jours plus tard, à propos d'une question importante sur laquelle M. Groscassand (de la Gironde) avait annoncé qu'il parlerait, la comtesse voulut essayer l'empire qu'elle croyait avoir déjà obtenu. Elle demanda donc à son adorateur de renoncer à la parole, sans vouloir motiver cette sollicitation autrement que par un caprice. Le député résista, discuta, invoqua ses devoirs, se fit longtemps prier; mais enfin il céda, obéissant à une décision déjà prise dans son esprit, bien plus qu'aux instances de la femme ambitieuse.
— Vous voyez que je ne puis rien vous refuser! ditil en lui prenant la main ; ma soumission ne désarmera-t-elle jamais cette sévérité qui me fait tant souffrir?
En sentant ses doigts emprisonnés dans la paume assez mal gantée du gros avocat, madame de Chantevilliers éprouva une invincible répugnance qui se peignit sur son visage ; elle fit un mouvement en arrière, mais pas assez vite pour éviter ,un baiser qui, bien qu'il eût à peine effleuré le bout de ses ongles, lui porta aux joues une rougeur dont l'orgueil, plus encore que la vertu, devait s'attribuer le mérite. Elle comprit alors que l'amour a ses usuriers comme l'argent a les siens, et qu'en sollicitant le crédit d'un homme épris d'elle depuis longtemps, elle risquait d'emprunter à gros in-
LE PIED D'ARglLE. 267
térêts. Cette pensée mortifiante donna soudainement à son maintien et à sa physionomie une expression glaciale et liautaine qui vint rappeler à l'audacieux avocat les jours où il s'était vu dédaigné sans pitié.
Mais rimage du manteau bleu doublé d'hermine, qui au même instant apparut aux yeux de la présidente, arrêta les paroles méprisantes qu'appelait sur ses lèvres le dépit; elle parvint à sourire de manière à laisser croire qu'elle ratifiait la faveur qu'on lui avait surprise, et chassa loin d'elle l'idée qu'un pareil précédent pût amener des suites plus graves. En un mot, malgré la prudence habituelle de sa conduite, madame de Ghantevilliers imita les fils de famille qui souscrivent des lettres de change sans vouloir songer au jour de l'échéance.
Un matin, en quittant la comtesse, avec laquelle il avait eu un entretien fort incidente, M. Groscassand, qui retournait à la Chambre, rencontra, dans la rue Taranne, Dauriac qu'il n'avait pas vu depuis quelques jours, et qui sortait lui-même de chez madame de Versan.
L'avocat accosta son jeune ami de l'air moqueur que se permettent volontiers les victorieux en amour à l'égard de leurs rivaux malheureux.
— Eh bien, Dauriac, lui dit-il, où en est le sentiment? Êtes-vous toujours amoureux de cette barbare comtesse de Ghantevilliers?
— Je ne l'ai jamais été, répondit Adolphe.
— Bah 1 vous êtes discret 1 preuve que vos affaires vont bien ; c'est avec le succès que la discrétion commence.
— Vous faites en ce moment même une application de cette maxime, car l'ironie dont vous m'accablez n'est qu'une manière habile de me donner le change. Malheureusement pour vous, je suis au courant; vos assiduités chez madame de Chantevilliers sont trop remarquées pour que je n'en aie pas entendu parler.
— On en parle donc? demanda le député avec une satisfaction concentrée. Et que dit-on?
— On dit, reprit Dauriac décidé à sonder le terrain, ma foi, on dit que vous réussissez à Paris tout comme à Bordeaux.
— Ah! on dit cela , s'écria M. Groscassand avec un rire affecté ; eh bien, on a raison. La comtesse de Chantevilliers est une femme imprenable; je vous l'ai toujours dit, et vous-même, mon cher, devez en savoir quelque chose.
— Moi? Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai jamais été amoureux d'elle, répondit Adolphe, qui, aspirant en ce moment au rôle de confident), voulait détruire, jusqu'aux derniers vestiges, celui de rival.
— Parlez -vous sérieusement? demanda l'avocat surpris
— Puisque je vous le jure; vous vous êtes mépris sur mes intentions ; quand je vous ai demandé des renseignements sur elle, je les prenais dans Tintérêt d'une tierce personne.
— En ce cas, dit M. Groscassand, convaincu par ces ^paroles, je puis vous demander un service. Soyez sûr, d'abord, que madame de Chantevilliers n'est pour rien dans ce que je vais vous dire; je vous le répète, le public a raison, et je suis l'amant le plus infortuné, le le plus maltraité, le plus désespéré. Mais, d'un autre côté, voici la position assez délicate dans laquelle je me trouve. Vous savez, sans doute, qu'il est des circonstances où un homme dont la vie appartient à la publicité éprouve une certaine gêne de n'avoir qu'un seul appartement.
—• Je comprends cela, dit Adolphe, qui, à cette ouverture, devint fort attentif; vous, par exemple, qui recevez chaque jour cinquante personnes, vous seriez peut-être assez embarrassé dans le cas où des fâcheux viendraient vous ennuyer au milieu d'un intéressant entretien.
— Vous entendez à demi-mot, reprit en souriant le député. Il s'agirait donc pour moi de trouver un joli petit appartement bien frais, bien coquet, et dans un autre quartier que celui-ci; c'est une condition de rigueur. Vous qui êtes initié à tous les mystères de la vie parisienne, ne sauriez-vous m'aider à découvrir ce
qu'il me faut ? Entre hommes, on se rend ces services-là.
— Je puis faire mieux, dit Dauriac frappé d'une inspiration soudaine; j'ai loué moi-même un appartement que je n'occuperai que dans quelques mois, et qui se trouve meublé dès à présent. S'il peut vous con-^ venir, rien ne m'empêche de vous le prêter. !
— Pardieu î voilà qui ferait merveilleusement mon affaire, et je vous suis fort obligé; mais c'est qu'il faudrait que cela fût distingué , élégant... vous comprenez.
— Petite maison enfin, dit Adolphe en riant. Soyez tranquille, l'appartement dont je vous parle serait digne d'être visité par la comtesse de Chantevilliers ellemême.
— Chutt quelle idée extravagante avez-vous là? interrompit M. Groscassand, dont le mécontentement affecté dissimulait mal la jubilation secrète. Et où estil placé, ce nid charmant?
— Rue Gaillon, près de Saint-Roch.
— Cela me convient à ravir, et, si vous êtes homme à exécuter votre offre, vous me voyez prêt à l'accepter avec reconnaissance. A votre premier procès, je vous payerai cette petite dette.
— C'est une chose convenue, répondit Adolphe; si vous avez le temps, prenons une voiture, et allons jusque-là. Vous verrez si je vous traite en ami.
Les deux hommes montèrent en fiacre, et arrivèrent
bientôt à la rue Gaillon, où M. Groscassand trouva un appartement fort supérieur à ce qu'il supposait; car, dans le choix et l'ameublement de ce logis, Adolphe avait déployé toute l'intelligence et tout le bon goût qu'inspire le désir de plaire à une femme aimée.
— Peste t quel luxe f quelle élégance ! dit l'avocat de province un peu ébahi ; ah çà ! quelle princesse comptez-vous recevoir ici ?
Le jeune homme éprouva un demi-remords en songeant à la destination profane à laquelle il allait livrer peut-être un sanctuaire préparé pour l'amour conjugal ; mais le désir vindicatif qui le poursuivait encore étouffa bientôt ce scrupule. Il installa donc le député à bonnes fortunes dans l'appartement, dont il lui remit une clef, en se disant tout bas, pour achever d'apaiser sa conscience :
— Bah ! la vengeance est comme le feu : elle purifie tout.
Quinze jours environ après cet arrangement, Dauriac, qui pratiquait encore les habitudes de la vie de garçon, déjeunait dans un café au Palais-Royal. En lisant le Courrier français , ses yeux tombèrent sur un
article virulent, dans lequel la défection de M. Groscassand (de la Gironde) était signalée à la vindicte du parti libéral. La veille, dans une discussion importante, l'honorable député avait voté ostensiblement pour le ministère. Le journaliste criait donc raca sur M. Groscassand, et plusieurs autres feuilles de l'opposition répétaient cet anathème.
Adolphe crut d'abord rêver ; mais le doute était impossible. Il sortit du café sans achever sa lasse de chocolat, et, machinalement, descendit la rue Saint-Honoré avec le maintien morne de l'homme que vient d'atteindre une amère déception.
Au milieu des plus sombres réflexions sur la fragilité de la nature humaine, il arriva devant l'église Saint- Roch et rencontra M. Sabathier qui traversait la rue, un grand portefeuille sous le bras.
— Allez-vous à confesse? dit le vieillard, qui remarqua la physionomie consternée de Dauriac. Vous avez l'air sérieux comme un des psaumes de la pénitence.
— Vous avez lu le Courrier français ? répondit tristement le jeune homme.
— Ah t ah I je devine. Vous voilà en deuil du patriotisme de votre ami Groscassand. Eh bien, que vous avais-je prédit?
— Le fait est donc vrai?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai. Hier, il s*est levé avec le centre, et l'on sait qu'il travaille les députés de
sa coterie. Encore une étoile qui file. Bagatelle que cela! Refusez- vous votre place, maintenant?
— Je voudrais une place au fond d'un bois, répondit ie libéral désillusionné; le commerce des hommes flétrit toutes les croyances du cœur.
— Faites comme moi, dit M. Sabathier avec le sourire sardonique d'un misanthrope de profession; élevez des canards et des poulets; vous n'aurez pas de déception avec ces êtres-là. Et encore... On croit les manger gras et tendres, ils sont souvent maigres et durs. La vie est ainsi faite, mon pauvre Dauriac ; il faut en prendre son parti.
En ce moment, les chevaux d'une fort belle voiture arrêtée devant l'église firent un mouvement brusque, dont s'effrayèrent quelques passants. Cet incident attira l'attention du vieillard sur le brillant équipage, qu'il examina un instant d'un air surpris.
— Eh ! eh ! se dit-il enfin en se parlant à lui-même, voici qui est étrange. La voiture de madame de Chantevilliers stationnant devant Saint-Roch, tandis que tout à l'heure je viens de rencontrer la comtesse sortant de l'église par la petite porte de l'autre rue, et trottant menu du côté du boulevard. Ehl ehl
— Madame deChantevilliers? dit Adolphe avec vivacité, et sans s'inquiéter de commettre une indiscrétion en interrompant le soliloque du vieillard.
— Elle-même. Elle a baissé le nez en me voyaat,
mais je Tai parbleu bien reconnue. Est-ce que, par hasard, M. Groscassand loge en ce quartier?
— Non; il demeure près de la chambre des députés, répondit le jeune homme, qui comprima une des plus violentes envies d'être indiscret qu'il eût jamais éprouvées.
— N'importe I une femme à équipage qui entre dans une église par la grande porte, pour en sortir par la petite, tandis que ses domestiques l'attendent, c'est diantrement louche.
— Que voyez-vous de louche là dedans ? demanda Dauriac en prenant un air candide.
— Eh ! grand innocent, ignorez-vous donc qu'une femme riche qui ne sort presque jamais sans être accompagnée de deux espions en livrée, peut, en certains cas, ne pas se montrer fort scrupuleuse sur la manière de se débarrasser de leur surveillance ? Je vous dis qu'il y a quelque anguille sous roche. Mais, ma foi, cela regarde le bonhomme Chantevilliers. Adieu ! je vais au ministère; quand vous aurez versé toutes vos larmes sur l'apostasie du Spartiate Groscassand, venez me voir, nous causerons de vos affaires.
En quittant le vieillard, Adolphe courut plutôt qu'il ne marcha jusqu'à la rue Gaillon; il monta par un escalier dérobé à son appartement, dont il avait traîtreusement conservé une clef, et s'y introduisit aussi discrètement qu'un voleur eût pu le faire.
Arrivé dans une chambre voisine du salon, il put entrevoir, à travers le trou d'une serrure, madame de Chantevilliers assise sur un divan, en face de la porte derrière laquelle il se tint lui-même muet et respirant à peine. Cette vision fut presque aussitôt éclipsée par un corps opaque qui passa et repassa devant le pertuis où l'observateur avait collé son œil. Dans le personnage qui se démenait de la sorte, Adolphe reconnut M. Groscassand, dont la voix sonore vint au même instant frapper son oreille.
-— Non, madame la comtesse, il n'en sera pas ainsi, disait le député avec un accent de dépit; il faut de la loyauté en toutes choses; j'ai tenu ma parole, moi; à quel prix, vous ne l'ignorez pas; ce concert de reproches et d'injures qui salue mon nom aujourd'hui gronde assez haut, je pense. Que voulez-vous dire en me parlant d'une démarche décisive ? que peut-il y avoir de plus significatif que ma rupture avecmes amis dans un scrutin par assis et levé ? Vous avez exigé cela, vous défiant de moi sans doute en pensant que je pourrais vous tromper par un escamotage de boules: j'ai accepté ce que vous m'imposiez, j'ai brûlé mes vaisseaux, et maintenant il semble que je n'aie rien fait. Est-ce là ce que vous m'aviez promis ?
— Je ne vous ai rien promis, et je ne vous comprends pas, répondit la comtesse d'un air de hauteur.
— Oh I sans doute, madame, reprit l'avocat avec iro*
nie; si nous avions un procès à cet égard, je le peidrais. Entre nous, il n'y a pas de contrat, même sous seing privé; les femmes comme vous n'écrivent pas, je le sais. De doux regards, de tendres paroles, ce ne sont pas là des titres dont il reste minute; je serais donc condamné, bien certainement. D'ailleurs, avec toutes les ressources de votre esprit, il est facile de donner, même aux aveux les plus manifestes, une explication fallacieuse qui les démente ou les rétracte. Il n'y a que votre présence ici, madame, qu'il vous serait peut-être moins facile de justifier, si mon honneur ne vous garantissait pas le secret.
A cette apostrophe brutale, madame de Chantevilliers sentit se dresser dans son âme les cent têtes du dragon de l'orgueil ; elle se leva par un mouvement emporté, et, d'une voix émue par le courroux :
— Monsieur, dit-elle, linterprétation outrageante que vous donnez à une démarche sollicitée par vous, etàlaquelle j'ai eu l'imprudence de condescendre, me prescrit la conduite que je dois suivre désormais : je me retire; rappelez-vous qu'une femme peut se trouver faible devant l'amour, mais qu'elle retrouve sa ibrce devant l'insulte.
Malgré l'indignation de la comtesse, il y avait dans ces dernières paroles une tentative de conciliation, dernier effort de son esprit ambitieux.
L'avocat, à qui l'idée de se voir joué faisait éprouver
un dépit furieux, resta insensible à un reproche dont l'expression même semblait lai indiquer le moyen de rentrer en grâce. Loin de s'humilier et de reconnaître l'inconvenance de son langage, il prit son chapeau sur un fauteuil par un geste brusque, et, se mettant e n face de la comtesse :
— Vous sortez, madame, lui dit-il : eh bien, moi, je sors aussi, je vais à la Chambre réparer ma folie d'hier.
Madame de Chantevilliers marcha lentement jusqu'à là porte. Pendant ce court trajet, l'ambition et l'orgueil, ces deux tyrans de son âme, s'y livrèrent un de ces combats acharnés à la fin duquel l'un des adversaires doit rester sur la place.
Sortir, c'était rompre, c'était perdre le fruit de tant de concessions humiliantes, c'était renoncer à la pairie; rester, d'autre part, c'était reconnaître la légitimité du droit qu'invoquait sans ménagement ni déhcatesse cet homme de petite condition et de mauvaise compagnie; c'était déroger à noblesse et peut-être à vertu.
A cette dernière idée, la femme jusqu'alors sans tache et sans reproche sentit bouillir dans ses veines son sang de comtesse et de dévote; et cependant elle resta.
— Vous me laissez donc sortir? dit-elle à demi-voix la main posée sur le bouton de la serrure, et tournant
la tête vers Pavoca^t, qui la regardait immobile et farouche.
— Si je vous priais de rester, ne serait-ce pas une raison pour vous faire fuir plus vite? répondit-il d'un ton bourru. Je ne veux plus m'exposer à vos refus. Sortez si vous voulez, madame.
Indignée de ce propos rustique, la comtesse se représenta deux laquais de sa maison bétonnant M. Groscassand (de la Gironde). Cette vengeance imaginaire accomplie, elle se soumit une fois encore aux exigences de sa position, s'assit près de la porte, aspira le parfum de son mouchoir, et, d'une voix pleine d'abatlement :
— J'ignore ce que je vous ai fait, dit -elle; mais vous me traitez bien mal Si vous m'aimiez, Raoul, seriezvous aussi dur pour moi ?
Au nom de Raoul, le député posa son chapeau sur un fauteuil et se rapprocha de la femme qui semblait douter de sa tendresse.
— Si je vous aimais ! s'écria-t-il avec un accent pathétique: n'est-ce pas l'excès de ma passion qui donne à mes paroles ce caractère de violence qui a pu vous blesser ? Si j'étais moins épris, je serais moins emporté. Mais comment voulez-vous que je n'aie pas le cœur brisé par votre inflexible rigueur? Ce sont les faibles désirs qui se peuvent contraindre ; ce sont les froides amours qui parviennent à se résigner; et moi, je vous
adore avec une ardeur qui ne me permet ni la résignation ni la contrainte.
— Mais il faudrait m'aimer pour moi et non pour vous, répondit la comtesse, qui disputait le terrain pas à pas,
— Beaucoup pour vous, mais aussi un peu pour moi , reprit l'amoureux député d'un ton câlin et en amenuisant sa voix de tribune.
— Non, vous êtes trop mal pour moi; vous m'aveg fait de la peine ; je suis blessée au cœur.
— Oh ! mille fois moins que moi, dit avec passion M. Groscassand; je vous ai offensée, ma charmant comtesse ; eh bien, je vous demande pardon ; je m'hu milie, je suis à vos genoux... Oh t je vous en supplie, laissez-moi votre main.
Il s'était mis à genoux, en effet, et la femme austère n*avait pas retiré sa main.
En voyant la tournure que prenait la scène, Adolphe ne crut pas nécessaire d'en rester plus longtemps témoin invisible.
— Je vous demande mille pardons, dit-il en ouvrant brusquement la porte.
Madame de Chantevilliers jeta un cri étouffé; non moins déconcerté, le gros avocat se leva, et, se précipitant à la rencontre du fâcheux indiscret :
— C'est une affreuse trahison, lui dit-il d'une voix tremblante de colère.
— Ce n est qu'une toute petite vengeance, répondit l'amant d'Adrienne.
— C'est une horreur, vous dis-je! une infamie 1 mais cela ne se passera pas ainsi 1
— Comme il vous plaira, mon cher, reprit froidement le jeune homme ; nous parlerons de cela plus tard. En ce moment, permettez-moi de présenter mes respects à madame. — A votre bal, continua-t-il en s'adressant à la comtesse avec l'ironie la plus poliment impitoyable, vous avez voulu, madame, connaître le nom de la personne qui m'avait amené? De ma part, une question semblable à celle-là est inutile aujourd'hui ; c'est à M. Groscassand, je le vois, que je dois l'honneur inespéré de vous recevoir ici.
— Où suis-je donc? dit madame de Chantevilliers d'une vo;V sourde en lançant à son adorateur décontenancé un regard accusateur.
— Vous êtes chez moi, madame, répondit Dauriac avec une civilité imperturbable, ou plutôt chez madame de Versan, que j'ai l'honneur d'épouser dans ur mois,
^a comtesse promena autour du salon un regaré plein d'effroi; car, pour elle, prude et dédaigneuse, rougir devant un homme était une épreuve cruelle; mais se voir humiliée en présence d'une femme devenait un intolérable supplice. Dans son trouble, elle se figura que madame de Versan était là, cachée et jouis-
sant de la torture qu'elle-même subissait. Foudroyée par cette idée, elle fut sur le point d'ouvrir la porte et flo se précipiter hors de l'appartement ; elle se retint pourtant par un effort héroïque, et, appelant à son aide toute l'énergie de son caractère, toute l'habileté de son esprit, elle essaya d'imiter la conduite des soldats courageux qui, dans un revers, battent en retraite, mais ne fuient pas.
— Ma présence ici, dit-elle d'une voix un peu altérée, peut vous surprendre, monsieur, mais sans vous donner le droit de l'interpréter d'une manière injurieuse... J'ignorais que je fusse chez vous, et, m'en fussé-je doutée, ce n'eût pas été là un motif qui pût m' empêcher de me présenter ici comme j'ai l'habitude de le faire dans beaucoup d'autres maisons où je ne connais personne... Ma visite avait pour but l'accomplissement d'un devoir.
— Peut-être Tacquittement d'une petite dette? demanda Dauriac d'un ton ton persifleur.
— Je suis dame de charité, monsieur, dit madame de Chantevilliers en levant la tête. Monsieur, que j'ai rencontré ici par un hasard inexplicable, a bien voulu déjà me confier son aumône, et, si vous-même...
— Vertubleu t j'avais raison de dire que c'était une gaillarde, pensa le député gascon, étourdi par le magnifique aplomb qu'avait recouvré la comtesse.
Adolphe comprima le rire fou qui menaçait de violer le décorum qu'il s'était promis d'observer.
— le suis parfaitement convaincu, madame, dit-il, qu'en effet vous êtes venue ici dans les intentions les plus charitables, les plus humaines, les plus compatissantes. Aussi, en publiant l'acte pieux dont je suis témoin, m'empresserai-je de confondre les envieux qui, dans le monde, osent mettre en doute la douce bienveillance de votre caractère.
— Je n'ai pas besoin d'être défendue, monsieur; car il est impossible qu'une attaque puisse m'atteindre.
Après cette réponse où perçait une sorte de défi, la comtesse sortit du salon sans regarder M. Groscassand, et traversa les autres pièces d'un air calme et d'un pas assuré. Adolphe la reconduisit avec la politesse accomplie d'un maître de maison et la joie contenue d'un ennemi triomphant. Arrivée à l'antichambre, madame de Chantevilliers se retourna brusquement, et, fixant sur l'amant d'Adrienneun regard plein d'anxiété et de supplication ;
— Il n'y a qu'un lâche qui frappe une femme, ditelle; et je vous crois un homme d'honneur.
Au même instant, une clef tourna dans la serrure, la port© s'ouvrit, et madame de Versan parut sur le seuil, suivie d'un commis de magasin chargé de plusieurs petits paquets. Ainsi qu'elle en avait naguère exprimé le désir, la jeune femme avait, par anticipation, établi
son droit de possession à l'égard de l'appartement conjugal, dont les embellissements l'occupaient souvent et attiraient quelquefois sa visite.
A la vue de madame de Ghantevilliers, médusée au milieu de l'antichambre ; de Dauriac, dont cet incident inattendu redoubla la bonne humeur; de M. Groscassand, qui apparaissait sur le second plan, la face rouge et les cheveux au vent, flamboyant comme une comète, Adrienne s'arrêta toute interdite, cherchant le mot d'une pareille énigme au lieu de le demander.
Il y eut un moment de silence solennel; Adolphe le rompit le premier en s'adressant à madame de Versan.
— Madame, lui dit-il avec un sérieux admirable, voilà madame la comtesse de Ghantevilliers qui fait une quête pour les pauvres de l'arrondissement; il se trouve, par malheur, que je n'ai pas d'argent sur moi; auriez-vous la bonté de venir à mon secours et de comprendre mon offrande dans la vôtre ?
Adrienne regarda d'un air ébahi son futur mari et la comtesse; puis, par une obéissance machinale, elle dénoua un des coins de son mouchoir et y prit sa bourse.
Voyant ce geste qui la menaçait d'une aumône, ma-' dame de Ghantevilliers perdit ce qui lui restait encore de sang-froid et de courage. Sans regarder personne, elle s'élança vers l'escalier, qu'elle descendit précipi-
tamment; Timplacable Adolphe courut sur ses pas.
— Il pleut en ce moment, madame, lui dit-il en se courbant sur la rampe ; ne voulez-vous pas que j'envoie chercher votre voiture qui vous attend devant Saint- Roch?
Il ne reçut pas de réponse.
— Mais rentrez donc, Adolphe, lui dit la jeune femme.
Il obéit en riant sans se contraindre; puis, malgré la présence du commis marchand et du député libéral, il prit les deux mains d'Adrienne et les porta vivement à ses lèvres.
— Medirez-vous ce que tout cela signifie? demandât-elle en le repoussant doucement.
— Cela signifie que désormais la très-noble, trèshaute et très-impertinente dame qui sort d'ici, se mettra dans ses tout petits souliers du plus loin qu'elle vous apercevra. Mais je vous expliquerai cela plus tard; permettez-moi de vous présenter en ce moment un de mes amis, M. Groscassand (de la Gironde), dont je vous ai parlé plus d'une fois.
Madame de Versan rendit au député le salut assez gauche qu'il lui adressait, et entra dans le salon, où les deux hommes la suivirent.
Après avoir éprouvé une violente envie d'utiliser sa force physique en jetant par une fenêtre son déloyal ami, M. Groscassand avait compris le péril et l'absurdité
d'un procédé aussi peu parlementaire : l'héroïsme de la comtesse le piqua d'iionneur; il résolut de ne pas rester au-dessous de cette conduite calme et intrépide, et de sortir à son tour avec les honneurs de la guerr:^ du mauvais pas où il se trouvait engagé.
— Eh bien, lui dit Adolphe d'un ton railleur, lorsqu'ils furent assis dans le salon, maintenant que vous voilà ministériel, me conseillez-vous encore de donner ma démission?
— Ministériel! s'écria le député d'un air offensé; oii avez-vous vu cela ?
— Dans tous les journaux.
— Esf-ce que vous croyez aux journaux? Quelle dérision! Hier, je vote pour un article qu'en conscience je trouve utile, et voilà qu'aujourd'hui l'on m'accuse, on m'insulte, on m'appelle traître et renégat! Les cerveaux brûlés de mon parti me jettent la pierre, parce qu'en une seule occasion je me suis permis de ne pas obéir à leur mot d'ordre et de voter d'après ma conviction personnelle? Et ces gens-là osent parler d'indépendance ! Que ceux qui ne me connaissent pas doutent de moi, je dois le leur pardonner; mais vous, Dauriac... de votre part ce soupçon me blesse; vous avez lu l'accusation, vous auriez pu attendre la réponse.
— Vous répondrez donc? dit Adolphe d'un air incrédule.
— Demain, reprit le député libéral en redoublant
de gravité, mes explications vous prouveront, j'espère, qu il ne faut jamais juger un homme sans l'entendre.
-— Si je me suis permis de vous juger, c*est précisément parce que je vous ai entendu, répliqua le jeune patriote d un air non moins sérieux. Pensez-vous que la Fayette et Benjamin Constant seraient fort édifiés s'ils avaient été tout à l'heure à ma place?
M. Groscassand (de la Gironde) prit son attitude de tribune, en plongeant solennellement la main sous le revers de son habit.
— Que m'importent Benjamin Constant et la Fayette, vieilles idoles qui ont fait leur temps? dit-il ensuite avec un superbe sourire. Je ne suis pas un enfant pour avoir peur de leur férule. Un député réellement indépendant n'est justiciable que du pays, et je suis prêt à soumettre ma conduite à mes commettants.
— Môme votre entretien avec cette vertueuse comtesse? demanda Dauriac en ricanant.
— Propos de boudoir, et je suis étonné de l'importance que vous semblez y attacher. Que deviendrait la société, si un homme politique était obligé de conserver, dans les délassements de sa vie intime, l'austère langage que ses opinions lui imposent à la tribune?
— Ainsi l'apostasie vous paraît légilime, pourvu qu'elle ait lieu sous de galants auspices?
— L'apostasie! s'écria le député en se levant; je regarderais ce propos comme un outrage, s'il n'attestait
pas votre candide inexpérience. Quand vous aurez mon âge, mon cher, vous saurez qu'on ne devient pas un apostat en promettant à une femme aimable un peu plus qu'on ne veut tenir.
M. Groscassand (de la Gironde) s'inclina devant Âdrienne, et sortit majestueusement du salon.
— Le siège de Troie a duré dix ans, se dit-il lorsqu'il fut dans la rue; en voilà plus de douze que traîne celui que j'ai entrepris. Réflexion faite, c'est trop. Je ne puis pas gaspiller ainsi ma vie et compromettre ma position. Avec cette monomanie de conversion, cette femme me ferait faire quelque sottise irréparable. Restons-en là; d'ailleurs, nous ne manquons ni de comtesses ni de marquises dans notre côté gauche.
Le surlendemain, tous les journaux de l'opposition renfermaient une lettre de M. Groscassand qui donnait un éclatant démenti aux accusations dont il avait été l'objet. L'honorable député rappelait ses antécédents, attestait les mânes de Foy et de Manuel, parlait de son sang plébéien, se glorifiait de son grand-pére le laboureur, et, pour conclusion, proclamait en face de la nation qu'elle n'avait pas de mandataire plus dévoué et plus indépendant que lui. Pour corroborer cette profession de foi solennelle et dissiper les soupçons qu'un moment de faiblesse avait fait naître, M. Groscassand (de la Gironde), pendant tout le re^te de la session, ne vota pas une seule fois au scrutin secret,
sans avoir soin de lever ostensiblement sa boule noire avant de la jeter dans Turne.
Dauriac était un homme d'honneur, ainsi que Tavait supposé la comtesse : satisfait de sa vengeance, il ne chercha pas à la pousser plus loin; d'ailleurs, son mariage avec madame de Versan pouvait-il être mieux célébré que par une amnistie? Le bonheur inspire la clémence, et Adolphe, heureux prés d'une femme charmante et bonne, oublia la haine pour ne i\lus songer qu'à l'amour.
La réputation de la comtesse demeura sans tache comme par le passé. Madame de Ghantevilliers fut toujours la femme austère, dédaigneuse, bel esprit, superbe, prompte à condamner les autres, sûre de sa vertu, écoutée comme un oracle en certains salons, puissante, en un mot, redoutable et honorée. Une seule gloire lui a manqué, c'est la pairie; voilà le chagrin de sa vie; chagrin noir et cuisant dont elle ne se consolera jamais.
Les prédictions ironiques de M. Sabathier ne se sont donc pas réalisées. L'homme incorruptible et la femme irréprochable sont restés debout tous deux sur leur piédestal; mais plus d'une fois, tandis que le monde s'inclinait avec respect devant ces colosses du patriotisme et de la vertu, le sceptique vieillard a dit à Dauriac, employé sous ses ordres au ministère de l'intérieur :
— Ces gens-là n'ont donc jamais lu l'histoire du songe de Nabuchodonosor?
— Laissez-les faire, répondait le mari d'Adrienne avec l'indulgente philosophie qu'inspire l'amour heureux; quel profit trouvez-vous à disséquer ainsi la vie? Lorsqu'une statue a la tête d'or^ qu'est-il besoin de lui gratter le talon pour voir s'il est d'argile?