MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES
RUE \l VIENNE, 2 BIS.
Les Éditeurs se réservent le droit de traduction et de reproi'à l'étranger.
Vers la fin de Tété dernier, je me promenais pensivement de mon salon à mon cabinet, de mon cabinet à ma salle à manger, et de ma salle à manger à mon salon; car, pour le dire en passant, je partage le goût.mi confortable, auquel sacrifient aujourd'hui la plupart des jeunes célibataires qui ont de la fortune, et même quelques-uns de ceux qui n'en ont point. J'ai donc un cabinet de travail, quoique je ne fasse rien ; un salon, quoique je ne reçoive pas ; et Une salle à manger, quoique je dîne dehors. Ma
2 LK PARATONiNERUE.
niche, choisie avec soin et décorée avec amour, ne serait assurément pas digne d'un saint, mais elle a de quoi plaire au pécheur qui Thabite. Ce jour-là cependant, j'y trouvais peu d'attraits, et je me sentais travaillé d'une irrésistible tentation d'en sortir. Mais où aller ? ou, pour exposer plus complètement la difficulté, comment passer le mois de septembre? L'emploi du temps, ce problème sans cesse renaissant pour les oisifs, m'embarrassait en ce moment outre mesure, et depuis deux heures, j'en poursuivais vainement la solution, en pérégrinant à travers mon logis. Voyager ? Pendant les cinq derniers mois , qu'avais-je fait autre chose? Depuis le commencement du printemps, j'avais visité les bords du Rhin, la Belgique, la Hollande et les principales villes d'Angleterre : la fibre voyageuse était émoussée. Aller aux eaux? En quittant Londres, j'avais passé quinze jours à Brighton et trois semaines à Dieppe : j'avais assez de la mer. Vichy, Barèges, le mont Dor? Archiconnus ! D'ailleurs la saison des bains tou-
chait à sa fin. Rester à Paris ? Fi donc ! A part les sei^ents de ville^ qui reste à Paris à pareille époque ? Les épiciers mêmes ont des villas où ils passent les beaux jours de l'automne. Ce n'était pas que^ dépourvu d'une habitation champêtre, il me fût interdit de suivre cet exemple. Je possédais près de Meaux un domaine de quelque importance où se trouvait un pavillon fort habitable, et il ne tenait qu'à moi d'y mener indéfiniment la Vie de propriétaire campagnard ; maïs je me sentais les nerfs agacés à la seule idée des plaines de la Brie. Comment donc venir à bout de ce maudit mois de septembre ?
Octobre ne m'inquiétait pas ; j'avais par devers les monts de l'Auvergne une aimable cousine qui devait se marier à cette époque. En qualité de proche parent et de célibataire encore jeune, peut-être aussi en raison composée d'une trentaine de mille livres de rentes dont je jouis, et de trois ou quatre demoiselles à marier qui embellissent la branche de ma fa-
mille^ établie aux environs de Saint-Flour, j'avais été promu, dans cette circonstance, à l'emploi solennel de premier garçon d'honneur. Je me faisais une fête de ces noces auvergnates, et, en y songeant, mon imagination d'avance dansait la bourrée. Le mois d'octobre avait donc son emploi ; mais que devenir durant les trente jours bien comptés de cet infernal mois de septembre ?
Pour la cinquantième fois peut-être je m'adressais cette question sans parvenir à y trouver une réponse satisfaisante, lorsque ma méditation fut interrompue à l'improviste par un de mes amis, l'élégant et spirituel Edmond Vanois, que je n'avais pas vu depuis quelque temps.
— Encore à Paris ! me dit-il avec cette familiarité enjouée qui se prend aisément pour l'accent de la cordialité et de la franchise ; je venais vous voir à l'aventure et à peu près convaincu que je ne vous trouverais pas* Que faites-vous cet automne ?
— C'est ce que je me demande, répondis-je en lui offrant ma boîte à cigares.
— Qu'avez-vous décidé ?
— Rien.
— En ce cas, je suis plus avancé que vous.
J'étais depuis quelques jours assez embarrassé de ma personne, je ne savais que faire jusqu'à la mi-octobre, quand hier au soir il m'est venu tout à coup une inspiration sublime dont rien lie vous empêche de profiter. Je vais en Suisse voir notre ami Richomme. Hein ! qu'en ditesvous?
— Je le connais à peine, notre ami Richomme.
— Laissez donc ! j'ai dîné chez lui avec vous, et il vous a invité, moi présent, à aller à sa campagne. Sa femme prise beaucoup votre esprit. D'ailleurs, le plus grand plaisir qu'on puisse leur faire est d'aller les voir. Vous savez ' que notre ami Richomme est fgrt bien nommé.
Il possède là-bas, près de Berne, une propriété magnifique ; c'est tout à fait la vie de chftteau.
Aimez-vous la chasse? il y a des bois superbes et du gibier à foison. Préférez-vous la pêche? TAar est à deux pas. Avez-vous le goût de Tétude? une bibliothèque considérable est à votre disposition. Et puis journaux, billard,^ chevaux de selle, voitures, en un mot toutes les ressources que doit offrir une maison parfaitement montée. Je ne dis rien de la table, qui est excellente, ni du pays que vous connaissez. On est aux portes de TOberland ; en fait de pittoresque, c'est tout dire. Enfin, pour brocher par-dessus tous ces agréments, une société sans cesse renouvelée : attrayantes Bernoises, agaçantes Fribourgeoîses, séduisantes Lucernoises, ravissantes Zurichoises? Est-ce que cela ne vous tente pas?
— le croîs que vous avez en efifet juré de me tenter, répondis-je en souriant de la chaleur que mettait Vanois à vanter les délices de la campagne de notre ami commun.
— Vous devez comprendre, reprit- il gracieusement, que je serais ench?nté de vous
avoir pour compagnon de pèlerinage. Voyons, supposons que je réussisse à vous entraîner ; de combien de temps poumez-vous disposer ?
— Mais.... je vous avouerai que d'ici à un mois environ je ne prévois ni affaires urgentes ni plaisirs absorbants.
— A merveille : quatre jours pour aller, autant pour revenir, et trois semaines là-bas.
Cela m'arrange parfaitement. Quand partonsnous?
Pouvais-je faire mieux que d'accepter une proposition qui venait ainsi, comme à point nommé, terminer mon embarras? Sans être intimement lié avec Richomme, j'étais sûr d'être bien reçu chez lui, car, ainsi que l'avait dit Edmond, il mettait son plaisir, et surtout sa vanité, dans l'exercice d'une hospitalité fastueuse. Il m'avait, en effet, invité à plusieurs reprises à l'aller voir en Suisse; sa femme, d'autre part, m'avait toujours accueilli de la manière la plus aimable ; à tout égard, je me trouvais en règle.
— Ma foi, mon cher, vous parlez si bien, dis-je à Vanois, que je n'ai pas la force de vous refuser. Va pour THelvétie, et partons quand vous voudrez.
— Après-demain, répliqua-t-il d'un air fort satisfait.
— Après-demain, soit; mais comment?
— Il me semble, mon cher Duranton, que deux gentlemen comme nous ne peuvent convenablement aller qu'en poste.
— D'accord, j'ai précisément un briska dont je vous garantis la commodité et la solidité.
— ^ Vous êtes un homme charmant. Aprèsdemain donc je vous attends à déjeuner, et après nous être lesté l'estomac le moins mal possible, fouette, postillon !
— C'est convenu, c'est entendu, répétâmesnous simultanément en échangeant une poignée de main, comme cela se pratique dans le septuor des Huguenots.
Contre l'usage, notre projet fut exécuté. Le surlendemain nous nous mîmes en route, et.
quatre jours après^ nous fîmes rentrée la plus brillante dans la cour d'honneur de Thabitation quasi-princière que possédait M. Richomme à deux lieues de Berne. Au moment où nous descendîmes de voiture^ le maître du logis parut sur le perron et vint à notre rencontre avec un empressement hospitalier qui laissait percer une certaine emphase. Il était facile de lire dans cet accueil la vaniteuse jubilation de rhomme enrichi qui aime à éblouir les autres de l'étalage d'un luxe auquel lui-même n'est pas encore habitué. M. Richomme^ le bien nommée ainsi que l'appelait judicieusement Edmond^ était un de ces individus grands^ gros et gras, que le menu peuple, race chétive, admire en raison de leur prestance copieuse, et qui, dans cette boursouflure, semblent le sym- . bole de l'opulence. En ce vaste corps, un petit esprit aurait logé fort à l'aise, si ce n'eût été un amour-propre excessif qui remplissait merveilleusement le vide. Au total M. Richomme n'était ni plus fat, ni plus ridicule, ni plu
pertinent qu'il n'appartenait à un ex-fournisseur deux ou trois fois millionnaire ; aux yeux même de beaucoup de gens, tous ses petits défauts se trouvaient amplement compensés par deux qualités admirables : il prétait de l'argent d'assez bonne grâce et tenait table ouverte.
— Voilà d'aimables garçons ! dit le Crésus bourgeois en nous tendant la main ; c'est fort bien à vous de vous être détournés de votre route pour venir visiter mon chalet.
— Nous ne nous sommes pas détournés de notre route, répondit Vanois ; nous venons de Paris tout exprès pour vous voir.
— En ce cas, c'est mieux encore, et madame Richomme sera fort reconnaissante en apprenant que vous lui sacrifiez les délices de Paris. Ma simple demeure ne vous en dédommagera pas, poursuivit le gros homme en nous montrant la riche façade de sa maison; mais, si mon hospitalité est modeste, du moins elle est cordiale.
Edmond me poussa du coude. Je n'avais pas besoin de cet avertissement pour remarquer le divertissant contraste qu'offraient Thumble langage de notre hôte et son geste superbe.
En désignant circulairement les lointaines perspectives du jardin anglais dont se trouvait entouré le corps du logis, la main du fournisseur devenu châtelain semblait vouloir s'allonger jusqu'à l'horizon et s'approprier le canton de Berne tout entier, y compris les Alpes.
— Vous arrivez dans un mauvais moment, reprit M. Richomme en nous dirigeant vers le perron; vous nous trouvez réduits à nos petites ressources de famille. La semaine dernière, j'avais ici quinze maîtres et onze domestiques: le comte et la comtesse de Maleuvrier, lord et lady Rothsay, le prince Liparini....
— C'est vous que nous venons voir, interrompit Yanois en souriant.
— ....La comtesse Czarniwienska et sa fille, continua l'ex-fournisseur qui semblait éprouver un plaisir particulier à faire sonner *
oreilles bourgeoises les titres des hôtes de distinction qu'il avait reçus la semame précédente. Nous avons eu aussi la visite de notre ambassadeur^ un homme charmant! Nous sommes fort bien ensemble. Je vous présenterai à lui la première fois qu'il dînera ici.
— C'est à madame Richoname que je désirerais d'abord être présenté, dis-je à mon tour ; mais pour cela un changement de costume me semble urgent. Après quatre jours de voyage!
— On va vous condufa»e dans vos chambres, reprit le maître du logis ; vous avez le temps de vous habiller avant le dîner. Liberté entière pour tout le reste, mais, exactitude à table, voilà la règle de la maison. Du reste, je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes ici chez vous.
M. Richomme, donnant lui-même l'exemple de la liberté qu'il proclamait, nous confia aux soins d'un domestique qui nous installa, mon compagnon de voyage et moi, dans deux chambres voisines l'une de l'autre et parfaite-
LE PARATONNERRE. Il
ment meublées^ ainsi que Tétait toute la maison. Sans perdre de temps, nous procédâmes à rajustement de nos personnes. Après nous être adonisés chacun de notre côté, nous nous rejoignîmes en entendant la cloche du dîner.
Vanois, dont l'air préoccupé m'avait frappé à plusieurs reprises pendant le voyage, me parut en ce moment pensif, ou plutôt soucieux.
— Qu'avez-vous? lui dis-je en riant; est-ce le départ de lady Rothsay ou celui de la comtesse Czamiwienska qui jette un nuage sur votre front?
— Je suis fatigué, répondit-il en prenant un air dinsouciance ; votre briska est fort bien conditionné, comme vous Taviez dit, mais après quatre jours de voyage il n'est plus de voiture supportable. Si c'était possible, au lieu de montrer à table ma dolente figure, j'irais tout prosaïquement me mettre au lit.
Au salon, à part les maîtres du logis, il ne se trouva que deux convives d'un âge mûr, Helvétiens de la tête aux pieds. Sans accorder une
grande attention à ces indigènes ^ nous nous avançâmes vers la femme de notre hôte, en déployant à Tenvi nos grâces françaises.
Ainsi qu'il arrive souvent en ménage, madame Richomme offrait un contraste frappant avec son mari ; lorsqu'elle lui donnait le bras, il semblait voir une chevrette attelée avec un buffle. Petite, maigre, délicate, Pair fin et résolu, le regard vif et pénétrant, laide au total, mais non désagréable , Tesprit chez elle compensait les défectuosités de la matière. Cette frêle créature nous laissa approcher sans faire le moindre mouvement à notre rencontre, et, loin de s'épanouir, sa figure prit graduellement ime expression sérieuse qui me surprit au point de m'enlever une partie de mon assurance.
Toutefois, il me fut facile de m'apercevoir que je n'avais pas la plus lourde part dans cet accueil hospitalier. Après avoir glissé sur moi avec une sorte de distraction hautaine, l'œil brun de madame Richomme s'arrêta sur mon compagnon d'un air si glacial, qu'à la place de
ce dernier j'eusse perdu contenance. Soit qu'il s'attendît à cette réception, soit qu'il fût doué d'un de ces caractères bien trempés que rien ne déconcerte, Vanois supporta héroïquement ce témoignage muet, mais non équivoque, du déplaisir causé par notre visite.
— Madame, dit-il en essayant de fléchir par un humble sourire le regard sévère fixé sur lui, M. Duranton m'a affirmé qu'en venant vous demander l'hospitalité pour quelques jours, nous ne vous paraîtrions pas importuns, et, sur cette assurance, j'ai cru pouvoir accepter une place dans sa voiture, j'espère
L'étonnement où me jeta cette manière effrontée de s'excuser à mes dépens m'empêcha d'entendre le reste de la phrase. Je fus sur le point de démentir mon compagnon; mais souvent l'effet d'une imposture hardie est de couper la parole à qui pourrait la démasquer.
C'est ce qui m'arriva ; je restai muet et l'air assez niais, je suppose, tandis que mon ami Vanois, se repliant sournoisement sur les der-
rières, me laissait ainsi exposé en première ligne à la visible mauvaise humeur de la maîtresse de la maison. Cependant, quelque habilement exécutée qu'eût été cette manœuvre, madame Richomme n'en fut pas la dupe ; je le devinai au sourire dédaigneux qui vint effleurer ses lèvres, et je lui sus bon gré de cette clairvoyance.
Les sots ont du bon. Si d'ordinaire ils se jettent malencontreusement à travers les conversations les plus intéressantes, parfois aussi interviennent-ils à propos au milieu d'un entretien embarrassant. Au moment où je com* mençais à me demander si ce que nous avions de mieux à faire n'était pas de repartir pour Paris le soir même, M. Richomme me prit par le bras et m'attira près d'une fenêtre pour me montrerles cimes des glaciers de l'Oberland, que teignaient en rose les derniers rayons du soleil.
— Eh bien I monsieur le Parisien, me dit-il avec une fatuité railleuse, ceci ne vaut-il pas les brouillards de la Seine ?
LE PABATONNERHE. 17
Les deux Helvétiens d'un âge mûr participèrent par un sourire de supériorité à ce propos qui flattait leur patriotisme. Évidemment le goût de Tex-fournisseur pour les beautés de la nature tenait par un lien étroit à ses affections de propriétaire ; ailleurs que sur son domaine, il n'eût pas songé à critiquer le soleil de Paris. Je n'essayai pas de froisser dans son épanouissement celte vanité innocente; le spectacle offert à mon admiration la méritait en réalité, et j'y donnai des éloges sans réserve. Toutefois mon attention n'était pas tellement captivée par les charmes pittoresques du paysage, que l'action de mes sens se trouvât paralysée. Parmi les avantages physiques dont j'ai le droit de me prévaloir, il faut mettre au premier rang la finesse de l'ouïe. J'entends souvent sans écouter; à plus forte raison quand j'écoute. Or, je dois l'avouer, en ce moment mes oreilles étaient au moins aussi ouvertes que mes yeux, et, tout en contemplant la Jungfrau, j'abusais indiscrètement de la pr
18 LE PARATONNERRîi:.
fection de mes nerfs auditifs pour surprendre les paroles que madame Richomme et mon compagnon de voyage échangeaient à demivoix, à quelques pas de moi.
— Est-ce donc là un crime indigne de pardon? demanda Vanois après avoir prononcé quelques mots d'un ton si bas qu'il me fut impossible de les entendre.
— Point d'excuses, répondit impétueusement la maîtresse du logis; votre démarche me cause un déplaisir mortel ; ce n'est pas là
ce que vous m'aviez promis.
*— Je le sais, madame, répliqua mon ami d'un air de contrition; mais il est des entraînements invincibles auxquels succombent les plus fermes résolutions.
-^ Phrases que cela. Vous, un homme d'entraînement ! vous !
— Combien vous êtes injuste !
Edmond baissa la voix de nouveau, et me priva ainsi de la suite de sa justification, qu'in-
terrompit presque aussitôt Tannonce oflicielie du dîner.
Incomplet et tronqué, ce mystérieux colloque fut néanmoins pour moi un trait de lumière. A coup sûr, Vanois était amoureux de madame Richomme, qui, par vertu ou peut-être par repentir, lui tenait rigueur pour le moment. Chose non moins évidente, en me pressant de raccompagner, mon ami n'avait eu d'autre but que de m'employer, à mon insu, en manière de chaperon. Ceci me déplut :
non pas qu'un pareil office outre-passât les limites des petits services qu'il est permis de se rendre entre hommes du monde, mais je trouvai hors de saison l'excessive réserve dont avait usé à mon égard mon compagnon de voyage. J'aurais accepté sans aucun doute le rôle de confident, celui d'instrument passif blessa mon amour-propre, et je me promis de punir à la première occasion favorable ce que je nommais la ridicule dissimulation de Vanois.
A table, madame Richomine plaça les d' "
Suisses à ses côtés. L'âge de ces deux respectables personnages justifiait cet arrangement, où pourtant je crus voir une intention mortifiante pour Edmond d'abord, et accessoirement pour moi. Je ne connais rien de plus déplaisant que la maussaderie d'une jeune femme, surtout lorsque, n'ayant pas l'honneur d'en être la cause, on s'en trouve atteint par ricochet. Je m'assis donc d'assez mauvaise humeur, nonobstant l'attrayante apparence du festin. Les premiers moments furent froids.
Madame Richomme ne parlait que pour donner quelques ordres d'une voix brève et saccadée; Vanois, causeur d'ordinaire, semblait également voué au silence, et tenait le nez modestement baissé sur son assiette, ainsi qu'une pensionnaire sortie la veille du couvent. Les Suisses mangeaient comme on assure que leurs compatriotes boivent; mais d'alimenter l'entretien, c'était évidemment le moindre de leurs soucisi Pour moi, l'appétit aiguisé par le voyage, j'imitais assez brutalement leur
exemple. Vainement me disais-je que quelques frais d'amabilité seraient chose convenable. Le nuage fixé sur le front de la femme de notre hôte glaçait mon esprit et ma verve. Le repas^ en un mot^ eût fini par une véritable pantomime^ si H. Richomme^ sa première faim assouvie ^ n'avait brusquement ranimé la conversation languissante.
— Ah çà ! messieurs les Parisiens^ dit-il tout à coup en remplissant mon verre et celui de mon compagnon^ il me semble que vous êtes diantrement mélancoliques^ mais je sais pourquoi. Vous vous attendiez à trouver ici un essaim de beautés. Je vous l'ai dit^ c'est la semaine dernière qu'il fallait venir; nous avions, entre autres, lady Rothsay, la plus charmante blonde....
. — Je n'aime pas les blondes, dit Edmond en regardant du coin de l'œil, à ce qu'il me parut, les cheveux noirs qui encadraient le fi'ont de madame Richomme.
— Ce qui veut dire que vous aimez le** ^
nés, reprit Tamphitryon d'un air qui visait à la finesse.
— Oui, quand elles sont jolies, répliqua Vanois.
— Vous n'êtes pas dégoûté, dit M. Richomme avec un gros rire ; eh bien ! puisque tels sont vos principes, je vous dirai confidentiellement que, peut-être ce soir même , vous verrez ici une femme selon votre cœur, brune et jolie.
Un instinct malfaisant arracha de mes lèvres la niaiserie suivante :
— Mais, à vous entendre, on dirait que nous ne la voyons pas dès à présent.
D'un regard traîtreusement souriant, j'adressai ce joli compliment à madame Richomme, qui, loin de paraître embarrassée comme je l'espérais, eut l'air de ne pas comprendre qu'il fût question d'elle, et conserva la plus dédaigneuse impassibilité.
— Est-ce que vous attendez ce soir madaipe
Baretty ? demanda un des Suisses, la bouche à moitié pleine.
— Ce soip ou demain , dit M. Richomme.
Vous connaissez ma belle-sœur ? poursuivit-il en s'adressant à moi.
Je savais vaguement que madame Richomme avait une sœur, mais j'ignorais le nom du mari de cette sœur, ou du moins je l'avais oublié, comme on oublie les choses indifférentes.
— J'ai beaucoup entendu parler de Tesprit et de la beauté de madame Baretty, répondisse galamment, mais je n'ai jamais eu le plaisir de la voir.
— Vous aurez ce plaisir incessamment, et vous verrez qu'en vous annonçant une jolie femme je n'ai pas exagéré.
— J'en suis convaincu d'avance, et mon admiration est prête.
M. Richomme cligna un œil, hocha la tête à deux ou trois reprises, et ricana sourdement avant de reprendre la parole.
— Si VOUS voulez m'en croire, dit-il avec un accent moitié moqueur, moitié sérieux, vous la tiendrez en bride, votre admiration.
•— Pourquoi cela ? fis-je un peu surpris de ce conseil.
Le gros homme recommença sa pantomime, et se penchant vers moi :
— Avez-vous vu jouer Othello? me dit-il à Toreille.
— Sans doute.
— En ce cas, vous connaissez mon beaufrère.
— Jaloux ?
— Effréné, endiablé, enragé !
Malgré son attitude confidentielle, M. Richomme avait haussé la voix, et il parlait de manière à être entendu de tout le monde. Un regard de sa femme lui imposa silence.
— C'est juste, dit-il en s'inclinant. Puis, se penchant de nouveau vers moi : — Ma femme, reprit-il tout bas, ne veut pas qu'on parle devant les domestiques des ridicules du cher
beau-frère ; et, au fond, elle a raison, car ces marauds sont Timpertinence et le bavardage incarnés. Au dessert, je vous conterai cela.
Une femme jolie, un mari jaloux, il n'y avait rien là que d'assez ordinaire. Ce vulgaire prologue suffit cependant pour exciter ma curiosité, et j'attendis avec une sorte d'impatience la retraite des . domestiques. Ils disparurent après avoir servi le dessert, selon l'usage établi dans la maison. Sans songer à ce qu'il pourrait y avoir d'indiscret dans ma conduite, j'allais rappeler à notre hôte sa promesse, mais il prévint ma demande. Aussi bavard que j'étais curieux moi-même, il lui tardait évidemment d'exercer aux dépens du mari de sa belle-sœur la lourde malice qu'il prenait pour de l'esprit, et qui constituait la partie joviale de son caractère.
— Messieurs Wendel , dit-il en s'adressant aux deux Bernois, vous avez déjà vu Baretty, mais ces messieurs ne le connaissent pas. N'estil pas vrai que c'est un charmant garçon*^
A cette question ironiquement articulée, les Helvétiens ne répondirent que par une grimace qu'il était difficile de prendre pour un assentiment. ,
— Ce n'est pas parce que nous sommes presque beaux-frères, poursuivit en goguenardant M. Richomme, mais je doute qu'on puisse trouver un homme plus aimable. Il est vrai que les mauvaises langues l'accusent d'être difficile à vivre, hargneux, emporté, grognon, colère, et surtout jaloux comme un crocodile ; mais ce sont là des calomnies, n'est-ce pas, Césarine?
Madame Richomme avait écouté son mari avec une impatience marquée; elle haussa imperceptiblement les épaules, et répondit d'un ton bref:
— Chacun a ses défauts; ceux de M. Baretty n'ôtent rien à la bonté de son cœur ni à la noblesse de son caractère.
— Je te dis que l'oiseau est charmant ; seulement il a bec et ongles, et il est bon d'en avertir ces messieurs. Je ne parle pas pour
VOUS; messieurs du grand conseil : vous êtes des hommes raisonnables^ pères de famille^ et d'ailleurs vous savez de quoi il retourne ; mais voici deux fashionables qui ne doutent de rien^ en qualité de Français^ et à qui une petite leçon de prudence ne sera peut-être pas inutile.
Je lançai un coup d'œil à Edmond^ que ces dernières paroles concernaient autant qae moi. Il pelait méthodiquement une pomme et semblait inattentif. De son côté^ madame Richomme, visiblement contrariée, essayait d'un regard improbateur d'imposer silence à son mari.
— Ma chère amie, tu as beau me faire de gros yeux, reprit le millionnaire d'une façon assez triviale, je n'ai pas envie de voir se renouveler chez moi la sotte aventure de Ba-
Tèges.
■p- Quelle aventure ? dis-je, au risque de déplaire davantage à la maîtresse du logis.
— Vous n'en avez pas entendu parler? l'his-
toire pourtant a fait assez de bruit. L'an passé, Baretty, qui souffre quelquefois d'une ancienne blessure, va à Barèges et y conduit sa femme. Ma belle-sœup, aimable et jolie, se trouve dès son arrivée entourée d'une cour nombreuse ; c'est à qui aura le plaisir d'être son danseur ou de chanter avec elle. Vous saurez qu'elle danse et chante comme un ange. Rien que de fort simple assurément, et sur cent maris, quatre-vingt-dix-neuf n'auraient pas songé à se formaliser ; mais le cher Baretty a du sang corse dans les veines. Le voilà donc furieux, et ne rêvant plus que carnage. Massacrer en bloc la douzaine d'étoumeaux qui voltigeaient autour de ma belle-sœur, c'eût été embarrassant : pour simplifier la chose, mon jaloux prend le parti de faire un exemple.
Parmi les galants qui Toffusquaient, il choisit le plus empressé, et lui cherche, devant trente personnes, la plus allemande des querelles.
Le quidam essaie de tourner l'affaire en plaisanterie ; un soufïlet en plein visage le force
LE PABATONNERRE. 29
de la prendre au sérieux. Un duel s'ensuit^ et Baretty casse la jambe à son adversaire, qui ne dansera plus, le pauvre diable ! car il a fallu Tamputer. Vacarme horrible, comme vous pouvez le croire. Tout le monde donne tort à Baretty ; la justice intervient , et , pour éviter Tesclandre d'une arrestation, mon aimable beau-frère est obligé de se constituer prisonnier. Bref, il est resté trois mois sous clef pendant rinstruction de Tafifaire; fort heureux d'être acquitté en définitive par le jury. Vous croyez peut-être que la leçon lui a profité?
Vous ne connaissez pas le Corse. A la première occasion il recommencera, et je serais trèsfâché que cette occasion se présentât chez moi. Voiis voilà donc bien avertis, messieurs les Parisiens : quand vous verrez ma bellesœur, permis à vous de l'admirer, mais que ce soit de loin et en silence. Autrement, gare la tragédie !
— En vérité, vous faites de votre beau-frère un ogre, dit Vanois en souriant d'un air ironique.
— Avisez-vous de paraître amoureux de sa femme, répondit M. Richomme; vous verrez s'il fait de vous plus d'une bouchée.
— Je n'aurai garde, reprit mon compagnon de voyage d'un ton léger; quoique je ne me pique pas d'être un beau danseur, je tiens à mes jambes.
Cette plaisanterie fît sourire les convives, à l'exception de madame Richomme, qui, conservant un sérieux glacial, se leva inopinément et rompit ainsi, en nous forçant de suivre son exemple, une conversation qui semblait lui déplaire t)utre mesure.
La contradiction est naturelle à l'homme :
j'en eus bientôt la preuve, car l'avertissement de notre hôte produisit, à mon égard du moins, un effet tout opposé à celui qu'il en attendait sans doute. Madame Baretty, que je n'avais jamais vue, s'empara soudain de mon imagi'nation. Je savais qu'elle était jolie; mais ce mérite, si recomniandable qu'il fût, n'eût pas suffi pour me jeter dans la rêverie où je tom-
bai tout en humant une tasse d'excellent café. Pour mon esprit enclin au romanesque, l'aimable inconnue avait un attrait plus violent encore que celui de ses charmes. Il est incontestable que les pommes du jardin des Hespérides empruntaient une partie de leur valeur au dragon chargé de leur garde; de même la beauté d'une femme est rehaussée par la jalousie maritale, et plus celle-ci se montre intraitable, plus celle-là devient conquérante. Madame Baretty devait être irrésistible, puisque, s'il fallait en croire son beau-frère, il y avait péril de mort à l'aimer. Or, je me piquais de. n'être pas de ces cœurs faibles que glace la perspective du danger. Je ne sais quelle lubie de mon amour-propre se mettant de la partie, j'arrivai, de réflexion en réflexion, à me demander sérieusement si la réserve rigoul*euse recommandée par M. Richomme n'était pas incompatible avec le juste soin de ma dignité personnelle. Après avoir débattu quelque temps cette importante question, je la résr
lus de manière à n'engager en rien Tavenir.
— Je laisserai les choses suivre leur cours naturel, me dis-je; je ne chercherai pas à m'échauffer la tête d'une ardeur factice ; mais, si par hasard je tombe amoureux (et ne Tétant pas, que puis-je faire de mieux, à la campagne surtout?), je n'opposerai pas la moindre résistance à mon penchant . Aux yeux d'un homme comme moi, tous les maris doivent être égaux, qu'ils s'appellent George Dandin ou Croquemitaine.
Cette belle résolution prise, je me trouvai tout égayé, et mon voyage en Suisse m'offrit aussitôt un intérêt dont jusqu'alors il m'avait semblé totalement dépourvu. Dans ma riante humeur, je pardonnai à mon ami la dissimulation dont je lui avais fait un crime l'instant d'auparavant. Loin de m'ofifusquer encore, son amour pour madame Richomme me parut, au contraire, fort opportun, car il me garantissait d'une rivalité redoutable et me laissait le chami. libre. Il va sans dire que je comptais
pour rien les deux Helvétiens d'un âge mûr.
Le café pris^ nous nous promenâmes quelque temps dans les jardins ; mais la fraîcheur du soir nous en chassa bientôt^ et nous rentrâmes au salon, où une partie de whist ne tarda pas à s'organiser. Pour la première fois peut-être, je regrettai de ne pas connaître ce jeu, car M. Richomme, Edmond et les deux Suisses ayant pris place autour du tapis vert, je restai seul debout vis-à-vis de la maîtresse de la maison; sorte de tête-à-tête que rendait assez embarrassant Tair soucieux et mécontent qui n'avait pas quitté sa physionomie depuis notre arrivée. Le dialogue était difficile, mais le silence eût été ridicule. J'entamai donc la conversation par quelques lieux communs, que madame Richomme interrompit presque aussitôt en m'adressant d'une voix incisive la question suivante :
— C'est donc vous qui avez eu l'aimable idée de venir nous voir, et à qui par conséquent mes remeroiments sont dus ?
Quoique mentalement réconcilié avec mon compagnon de voyage, je jugeai hors de propos de confirmer le petit mensonge par où il avait débuté.
— Il faut rendre à César ce qui est à César, répondis-je modestement ; j'ai été assez heureux d'accompagner Vanois, mais à lui seul appartient la pensée première de notre voyage.
Madame Richomme hocha la tète d'une façon qui disait clairement : J'en étais sûre.
— Vous êtes fort lié avec M. Vanois? repritelle en me regardant d'un œil pénétrant.
— Je le connais depuis dix ans.
— C'est-à-dire que vous n'avez rien de caché l'un pour l'autre ?
Cett3 question fut articulée d'un ton si expressif, qu'à mon tour je regardai attentivement la femme du millionnaire.
— Madame, répondis-je en baissant la voix, il est des choses qu'on ne confie pas à son meilleur ami. Je ne dis pas tout à Vanois, et il agit de même envers moi; mutuellement
nous sommes souvent réduits à deviner.
— M. Vanois est-il habile à ce métier?
— Fort habile.
— Et vous ?
— Ma modestie m'empêche de répondre, dis-je en souriant.
— Cela veut dire que vous vous croyez plus habile encore que votre ami.
— Plus, non ; mais autant.
Madame Richomme parut hésiter.
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez trouvé Toccasion d'exercer votre talent? dit-elle enfin avec un enjouement affecté.
— Je l'exerce en ce moment même, répondis-je d'un air railleur, car l'interrogatoire commençait à me déplaire.
— Vraiment ! reprit la femme de l'ex-fournisseur , dont les yeux bruns étincelèrent ; puis-je savoir ce que vous cherchez à deviner?
— Mon ami est engagé dans une partie fort intéressante : gagnera-t-il ? voilà ce que je me demande.
Quoique j'eusse montré la table de jeu, madame Richomme ne se méprit pas au sens de mes paroles, que lui expliqua d'ailleurs mon regard. Elle comprit que je faisais allusion à une partie qui n'était pas celle du whist, et répondant à ma pensée :
— Si cela dépend de moi, il perdra, dit-elle du ton le plus tranchant.
— Peste ! dis-je en moi-môme, il ne paraît pas que la forteresse soit disposée à capituler, et mon ami Edmond n'est pas aussi avancé que je croyais.
En ce moment, des claquements de fouet et le roulement d'une voiture se firent entendre. A ce bruit, qui annonçait sans doute l'arrivée de sa sœur, madame Richomme se leva en laissant échapper un signe de dépit, et, sans mot dire, sortit du salon. Les joueurs continuèrent imperturbablement leur partie, et j'en fus peu surpris, sachant que le whist est une œuvre sacrée que la fin du monde même aurait peine à interrompre. Pour moi, je dois en convenir.
je ne partageai pas cette impassibilité ; il me prit même une petite palpitation^ à laquelle je tie m'attendais guère, et qui me prouva que j'étais moins blasé que je ne Pavais craint quelquefois.
— Dieu me pardonne I le cœur me bat, me dis-je assez content de cette juvénile émotion; cela signifîe-t-il que je vais devenir amoureux? J'en accepte l'augure.
Avouons toute ma faiblesse. Je me levai, et je regardai un instant dans la glace ma figure, dont je fus peu content, selon mon habitude.
Après avoir chiffonné dans mes cheveux et rectifié le nœud de ma cravate, je m'adossai à l'angle de la cheminée, dans une attitude qui, selon moi, ne devait manquer ni de distinction ni de caractère, et j'attendis ainsi, sous les armes, la femme en qui j'étais fort disposé à trouver la future souveraine de mon cœur.
Ainsi que je l'avais prévu, la porte ne tarda pas à s'ouvrir, et madame Richomme rentra dans le salon en donnant la main à la nouvelle
arrivée. L'ogre les suivait ; mais dans le premier moment je n'y fis pas attention, tant mes yeux étaient occupés ailleurs. Un peu plus jeune que sa sœur, c'est-à-dire âgée de vingt-huit ans environ, d'une taille moyenne et admirablement proportionnée, madame Baretty offrait dans tous ses traits le type grave, fin et passionné tout ensemble des belles races méridionales.
La brune pâleur de son teint décelait d'ailleurs son origine et rehaussait l'expression ardente, quoique habituellement voilée, de son regard. Une robe de soie noire, une capote de paille, un châle de couleur sombre négligemment posé, lui composaient un costume de voyage élégant et harmonieux dans sa simplicité. Sous ces modestes atours, madame Baretty me parut une reine. Elle s'avança lentement, avec une dignité nonchalante; accueillit d'un air poli, mais sérieux, mon salut et celui des joueurs, qui, à son approche, s'étaient enfin décidés à se lever ; et tendant la main à M. Richomme, qui se précipita pour la baiser d'aussi
LE PARATONNERHE. 39
bonne grâce qu'eût pu faire l'ours de Berne en personne :
— Bonsoir, mon frère, dit-elle d'une voix moelleuse et vibrante.
Rien de plus ordinaire assurément que ces trois paroles : Bonsoir, mon frère ; et, pourtant jamais phrase de Rossini n'avait caressé plus délicieusement mon oreille. Je préfère les voix de contralto, et je me trouvais servi à souhait; d'autre part, la mélancolique pâleur de la belle voyageuse satisfaisait complètement un de mes goûts les plus exclusifs; enfin, quoique madame Baretty eût des dents magnifiques, ainsi que j'avais pu l'entrevoir, elle n'avait pas encore ri depuis son entrée dans le salon : or, j'ai toujours sincèrement estimé les femmes qui ont de belles dents et qui rient peu. De ces différentes causes secondes, et surtout de la disposition aventureuse de mon cœur, il résulta que je me trouvai instantanément subjugué. J'avais jiu'é, il est vrai, de succomber sans résistance ; mais il faut avouer que
promesse me fut plus facile à tenir que n'eût été rengagement contraire.
Me voilà donc amoureux, ou du moins acheminé vers Tamour. Je lançai un coup d'œil à Vanois, qui passait pour un connaisseur. J'étais bien aise de voir justifié par son suffrage le trouble agréable que je commençais de ressentir. A ma grande surprise, je pourrais dire à mon grand courroux, je Taperçus déjà rassis à la table de whist, et mêlant gravement les cartes, sans accorder la moindre attention à Tobjet de ma naissante flamme. lime parut que .pour un homme de trente ans c'était pousserun peu loin la passion du jeu, et je sentis baisser sensiblement dans mon esprit l'espèce de considération qu'en matière de galanterie j'avais accordée jusqu'alors à mon compagnon de voyage.
Après quelques compliments échangés avec
les arrivants, les Suisses, ainsi que M. Ri-
'^Hnmmo, suivirent l'exemple de Vanois, et re-
k^ur partie, un instant interrompue.
Les deux sœurs se placèrent l'une près de Tautre, sur une causeuse, et commencèrent à voix basse une conversation dont l'apparence confidentielle semblait me défendre d'y prendre part. Discrètement je m'éloignai, et, m'asseyant derrière la table de jeu, je profitai de mon isolement pour examiner à loisir un personnage que j'avais à peine regardé jusqu'à ce moment, quoiqu'on m'importât de le connaître à fond.
M. Baretty, le mari féroce, était un homme de cinquante ans, trapu, ventru, alerte toutefois, et portant résolument son embonpoint.
Ce physique convenait fort bien à un ancien capitaine de voltigeurs; tel était l'emploi qu'il avait rempli jusqu'en 1832, époque où une blessure grave reçue en Algérie Tavait décidé à quitter le service. Son teint cuivré avait gardé l'empreinte du soleil d'Afrique, et rougissait à la moindre émotion avec une violence voisine de l'apoplexie.' Ses cheveux, coupés fort courts, commençaient à peine à grisonner et se dressaient en brosse sur sa tête. D'épais sour*
couronnaient ses noires prunelles, qui me rappelèrent les yeux de braise dont parle Dante en faisant le portrait de Caron. Martialcment laid dans Tétat ordinaire, le vétéran devait être terrible à voir enflammé par la fureur jalouse. Une large balafre au coin de la bouche et un doigt de moins à la main gauche annonçaient d'ailleurs qu'il avait tenu à Parmée les promesses de son énergique physionomie, et donnaient une valeur sérieuse au ruban rouge qui décorait sa redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton, par un reste d'habitude militaire.
Au moment où je venais de prendre son signalement, M. Baretty venait de s'étendre sans cérémonie dans un immense fauteuil à la Voltaire, où, malgré sa rotondité, il paraissait englouti. Sa pose avait quelque chose de si farouche, et s'accordait tellement avec l'expression rébarbative de son visage, que je ne pus m'empêcher de le comparer à un bouledogue couché dans sa niche, le museau sur les pattes,
l'œil assoupi^ mais la dent éveillée. Je remar* quai bientôt qu'à travers ses paupières demicloses^ il glissait un regard scrutateur qui^ après avoir examiné quelque temps Edmond^ se porta sur moi-même^ et me força de détourner les yeux. Je compris sur-le champ le sens de cette observation sournoise. Sans doute, au seul aspect de jeunes gens inconnus, cet agréable mari avait senti frémir ses instincts soupçonneux ; et en nous étudiant à la dérobée, mon ami et moi, peut-être cherchait-il à deviner auquel des deux il aurait le plaisir de casser bras ou jambe, conformément à la recette dont il s'était servi à Barèges. Cette idée, bien faite pour modérer mes velléités sentimentales, les irrita au contraire. J'éprouvai que la saveur du péril rehausse le goût de l'amour même, et, en regardant de nouveau madame Baretty, je la trouvai plus belle encore qu'elle ne m'avait paru d'abord. Combien elle était charmante en effet, nonchalamment assise, la tête un peu penchée, h
mains entrelacées dans celles de sa sœur, qui lui parlait vivement à voix basse, et qu'elle écoutait avec un sourire sérieux ! Peu à peu je m'abandonnai au plaisir de la contempler, et, oubliant la sombre surveillance dont j'étais probablement l'objet, je tombai dans une rêverie profonde.
— mariage ! voilà de tes coups, me dîs-je avec une ironie mêlée de compassion; tu prends d'une main un être plein de grâce, de distinction, d'intelligence, de l'autre une créature vulgaire, bornée, brutale, et tu les unis. Dérision amèrel la caserne unie au salon !
Comme je m'apitoyais sur la destinée de cette femme d'élite livrée au despotisme d'un grossier soldat (c'est ainsi que, dans mon indignation, je nommais l'ex-capitaine de voltigeurs), madame Baretty tourna la tête de mon côté, et ses beaux yeux veloutés se fixèrent sur les miens avec une expression si mélancolique et si pénétrante, que je me sentis troublé jusqu'au fond de l'âme. L'étrange émo-
tion OÙ me jeta ce regard sera suffisamment expliquée lorsque j'aurai dit que je n'avais pas rhabitude de m'en voir accorder de pareils; ceci m'oblige à un aveu pénible pour mon amour-propre, mais nécessaire à la clarté de ce récit.
Le bonheur d'être belle a trouvé son poëte:
si le malheur d'être laid pouvait donner envie de chanter, j'aurais de légitimes raisons pour accorder ma lyre. Là ne s'arrête pas mon infortune. Il est une rare et pittoresque laideur qui, fièrement portée, sert un homme plus qu'elle ne lui nuit. Mirabeau, à coup sûr, n'eût pas troqué contre le fade visage d'un belâtre sa face de tigre marquée de la petite vérole. Malheureusement pour moi, l'irrégularité de mes traits ne se trouve pas compensée parleur expression. Ma laideur est de celles qui courent les rues; je ressemble à tout le monde, à tel point que des gens avec qui j'ai été lié oublient ma figure, et que d'autres me reconnaissent qui ne m'ont jamais vu. Né avec un cœur
sensible et une imagination romanesque, il est inutile de dire combien cette déplaisante vulgarité de ma physionomie m'a chagriné souvent et quelquefois désespéré ; mon goût pour les émotions tendres y trouvait de si fâcheuses entraves ! car les femmes ont beau professer une superbe indifférence pour les avantages physiques des hommes, j'ai toujours remarqué qu'en définitive l'esprit le mieux accueilli d'elles était celui qui avait les yeux les plus éloquents et les plus belles dents. Aussi, que de fois, en passant sur le boulevard des Italiens, n'ai-je pas envié l'enveloppe de quelquesuns des agréables jeunes gens qui s'y promènent, la botte vernie, le cigare à la bouche, le camélia à la boutonnière, le pouce dans l'entournure du gilet !
— Avec cette figure et mon savoir-faire , ai-je dit souvent, je ne trouverais pas de cruelles.
Réduit à mon savoir-faire et à ma figure, j'en avais trouvé plus d'une, je suis forcé d'en convenir. Mes succès fort clair-semés avaient tou-
jours été laborieux. Si j'avais triomphé quelquefois, ce n'avait été qu'à force d'entêtement; mais de ces provocations fines et charmantes qui disent : Aimez-moi, et vous épargnent la moitié du chemin, je n'avais pas encore eu lieu de m'en enorgueillir. Jamais jusqu'alors Galathée, après m'avoir lancé sa pomme, n'avait fui vers les saules en m'invitant à la poursuivre. Le regard expressif de madame Baretty était donc une nouveauté en même temps qu'une faveur. Pour la première fois, une femme prenait envers moi une pareille initiative. Tel fut l'étonnement de ma modestie, que j'éprouvai d'abord plus d'embarras que de plaisir. Un sentiment de défiance s'éveilla même dans mon esprit. N'était-il pas possible que j'eusse devant moi une coquette qui, en me prenant pour point de mire, ne cherchait qu'à se divertir à mes dépens ? Je reconnus bientôt l'invraisemblance d'une semblable supposition, et je pensai qu'il y aurait une humilité trop niaise à interpréter défavorablement une action nu\
48 LE PARATONNERUK.
n'avait rien que de flatteur, et dont, après Jout, la cause n'était pas impénétrable.
— Mariée à un homme indigne d'elle, cette femme, me dis-je ne peut être que fort malheureuse. Or, les malheureux recherchent la sympathie, et, lorsqu'ils croient l'avoir trouvée, ils Taccueillent avec reconnaissance. De mon côté, je ne suis pas beau, mais peut-être ai-je trop mauvaise opinion de ma figure. Après tout, plus ou moins bien fendus, les yeux sont les interprètes de Tâme. Elle aura lu dans les miens le vif intérêt qu'elle m'inspire; elle aura deviné qu'il y a en moi une intelligence faite pour la comprendre ; en un mot, elle aura reconnu un ami, et voilà ce qu'a voulu m'exprimer son regard de colombe souflrante.
Instinctivement, je pris l'attitude qui convenait à ce tendre rôle d'ami d'une femme malheureuse, pour lequel je me sentais une vocation toute particulière. Les bras croisés sur la poitrine, le front penché d'un air rêveur, je continuai de regarder madame Baretty, con-
vaincu déjà que par cette contemplation obstinée je risquais peu de lui déplaire, au cas qu'elle vînt à la remarquer. Si présomptueuse qu'elle pût être, cette conjecture ne tarda pas à me paraître réalisée. Un second regard plus doux, plus appuyé, plus décisif que le premier, m'arriva de plein fouet, comme disent les artilleurs. J'en tressaillis; mais mon ravissement fut troublé aussitôt par un aigre bruit de porcelaine brisée qui interrompit fort à Timproviste le silence du salon. Tout le monde tourna les yeux vers M. Baretty. Le capitaine venait de se lever avec l'impétuosité d'un tigre blessé, et la violence de son mouvement avait fait rouler le fauteuil où il était assis contre une étagère chargée de potines et de cornets.
— Quelle mouche vous pique? s'écria M. Richomme en regardant d'un œil piteux les débris épars sur le tapis ; prenez-vous mes vases du Japon pour des Bédouins ?
— Mille pardons ! je crois que je m'étais endormi, répondit M. Baretty d'une voix rauque.
Un regard furieux qu'il lança au même instant à sa femme m'apprit ce que je devais penser d'une pareille excuse.
— Vous avez le sommeil meurtrier, grogna l'ex-fournisseur. Que diantre ! quand onalnvie de dormir, on va se coucher.
— C'est ce que je vais faire, répliqua le jaloux d'un ton non moins grondeur; à plus de onze heures, il est bien temps de se retirer. Allons, madame, je suis à vos ordres.
Madame Baretty se leva aussitôt sans dire un seul mot. Cette passive obéissance, si peu ordina>re chez une jolie femme, me confina
danshdee que j'avais souslesyeux le plus absolu des despotes et la plus soumise des esclaves. Si déjà toutes mes sympathies n'avaient pas ete acquises à la belle opprimée, la façon
touchante et résignée dont elle accepta le bras queh„otrraitsontyran,eûtsuffipo„'m'atrj
dnr^cœur.Les deux époux soXentpre^le aussitôt du salon, qui soudain me parut drsTt
— ePOrientàAntiochusapre^dpaTt
Bérénice. Inoccupé désormais, j'attendis avec impatience la fin de la partie de whist, qui s'acheva enfin et permit à chacun de se retirer. Sous le prétexte de fumer un cigare, j'accompagnai Vanois dans sa chambre avant de rentrer dans la mienne.
— Comment trouvez-vous madame Baretty?
lui demandai-je sans préambule.
— Pas mal, répondit-il négligemment.
— Pas mal ! répétaî-je en m'échauffant malgré moi ; réloge est assez mince. Mais d'abord Tavez-vous regardée?
— Assez pour avoir le droit de la juger. Je préfère sa sœur.
— Parbleu 1 je n'en doute pas, m'écriai-je en ricanant ; vous vous trahissez, mon cher.
Mais j'aurais mieux aimé recevoir cet aveu de votre confiance.
— Je me trahis ! En quoi, s'il vous plaît?
Je haussai légèrement les épaules.
— Nierez-vous que vous fassiez la cour à mcidame Richomme? repris-je d'un air nillour.
Edmond me regarda fixement.
— Ah ! vous avez découvert cela ! dit-il au bout d'un instant avec un accent où il me parut entrer plus de persiflage que de mauvaise humeur,
— Je ne suis ni sourd ni aveugle. En conscience, vous auriez dû me mettre au fait, au lieu de me réduire à faire usage de ma perspicacité. N'importe ; quoique j'aie à me plaindre de votre dissimulation, si je puis vous (Hre utile, disposez de moi.
— A charge de revanche peut-être? répondit mon compagnon de voyage en m'interrogeant d'un regard perçant.
— Comment l'entendez-vous ? répliquai-je un peu intrigué de ce propos.
Vanois aspira coup sur coup trois ou quatre bouffées, et, posant son cigare sur la cheminée :
— Mon cher Duranton, me dit-il avec un sourire qui me parut plein de bonhomie, jouons cartes sur table. Vous voulez <ïue je sois amou-
reuxdela maîtresse de céans, j*y consens; mais, à votre tour, avouez que les œillades assassines dont sa sœur vous a gratifié n'ont pas trouvé votre cœur complètement insensible.
— Vous vous moquez de moi, dis-je, assrz content au fond de voir mes propres observations confirmées par celles d'un témoin désintéressé.
— . Je ne suis pas plus aveugle que vous.
Une chose certaine, que vous en conveniez ou non, c'est que madame Baretty vous a accordé ce soir une attention fort significative.
— Pure curiosité, fis-je d'un ton modeste.
— Soit; mais la curiosité n'est-elle pas le moteur universel, la source féconde d'où tout découle? A quoi devons-nous, s'il vous plaît, la découverte de l'Amérique, l'emploi de la vapeur et toutes les autres conquêtes de la science ? L'amour lui-même, qu'est-il autre chose qu'une curiosité dirigée vers un terme unique ? Croyez-moi, mon cher, femme curieuse aujourd'hui demain sera femme éprise
54 LK PAUATONNERRK.
pour peu qu'on lui aplanisse cette transition. Vanois s'exprimait avec un aplomb dogmatique, comme s'il eût démontré un théorème.
Il m'appartenait moins qu'à personne de le contredire, car sur cette matière je partageais ses idées. Je me contentai donc de sourire en homme qui ne demande qu'à se laisser convaincre de ses succès.
— Tout à l'heure je vous ai méchamment contrarié, poursuivit mon ami d'un air d'enjouement; je suis prêta faire amende honorable. La vérité est que je trouve madame Baretty, non point pas mal, mais extrêmement bien, et à votre place...
^— A ma place ?
— Je risquerais de déplaire à son ogre de mari.
— C'est fait, dis-je étourdiment.
Ces mots lâchés, je me repentis; mais il était trop tard, et les questions de Vanois m'arrachèrent un aveu complet. En apprenant la cause du désastre dont les potines du Japon
LE PARATOiNNERRE. ib
avaient été la victime, il partit d'un éclat de rire si franc, que je ne pus me retenir de partager son hilarité.
— Allons! courage; me dit-il avec une gravité boufifonnc ; sus à la Barbe-Bleue ! haro sur ce sauvage qui ne veut pas qu'on trouve sa femme jolie ! Point de quartier à ce barbare ! Vous savez qu'il tire aux jambes, visez-le à la tète.
En retour de ma franchise, mon ami finit par m'avouer que j'avais deviné juste, et que son voyage n'avait d'autre cause que la passion violente et peu récompensée qu'il éprouvait depuis plusieurs mois pour madame Richomme.
Je le complimentai sur son goût, qu'au fond je trouvais au moins singulier, vu le peu d'attraits dont la dame me semblait pourvue. A son tour, il reconnut que madame Baretty était une de ces femmes pour qui, selon la pittoresque expression du plus spirituel de nos poètes, on se ferait rompre les os. Devenus ainsi confidents l'un de l'autre, nous nous quittâmes en
r>0 LE PARATONNEKÙE.
parfaite intelligence, après nous être promis discrétion à toute épreuve et secours au besoin.
Ma conversation avec Vanois m'affermit dans mes projets aventureux, ou plutôt me barra la retraite. En effet, comment reculer, maintenant que j'avais choisi pour confident de mes désirs et de mes espérances un maître railleur qui n'eût pas manqué d'attribuer toute démarche rétrograde à une prudence fort peu héroïque ! La crainte du ridicule se joignit à la tendre attraction que je subissais déjà, et, par vanité autant peut-être que par entraînement, je résolus de mettre immédiatement en -usage tous les moyens de séduction dont m'avait doué la nature.
Le lendemain je ne revis madame Baretty qu'à l'instant du déjeuner. Elle me parut triste. Quoique au fond je me sentisse l'humeur assez allègre, je dus me mettre à l'unisson de cette tristesse; car, en amour ainsi qu'en musique, il est une tonalité rigoureuse à laquelle il faut se conformer sous peine de jouer faux. Une
femme languissante imposeà qui veut lui plaire une tenue élégiaque, aussi clairement que deux bémols à la clef, compliqués du fa dièze, indiquent à un symphoniste le ton plaintif de sol mineur.
La mélancolie obligatoire dont il est ici question n'est pas d'une pratique fort difficile. N'exigeant ni beaucoup d'esprit, ni beaucoup d'imagination, ni beaucoup d'adresse, ni beaucoup d'audace, elle convient particulièrement aux cœurs timides et aux intelligences paresseuses; mais les habiles et les raffinés euxmêmes auraient tort de la dédaigner. C'est un vêtement commode, en ce qu'il dispense celui qui l'endosse de tous les menus frais d'amabilité qui rendent souvent si laborieux le métier d'homme sensible. Un amoureux mélancolique n'est pas tenu d'être galant, amusant bien moins encore. Enrevanche,il a le droit d'être taciturne, maussade, farouche : et plus il donne un libre cours à son humeur sauvage, mieux il est dans l'esprit de son rôle ; agréable rôle à coup sûr.
hS LE PARATONNERRE.
mais qui pourtant a ses inconvénients^ à la campagne surtout.
A Paris, un jeune homme qui s'enrôle sous les drapeaux de la mélancolie raisonnée ne se charge pas d'un service très-pénible ; pourvu qu'en présence de l'objet de son martyre il se montre convenablement pénétré, dévasté et ravagé, il peut d'ailleurs mener joyeuse vie. Dès qu'il n'est plus de piquet, libre à lui de fumer, de dîner au Café- Anglais, de hanter les coulisses de l'Opéra et de perdre son argent à la bouillotte. Tel qui, le soir, se meurt d'amour dans un coin du faubourg Saint-Germain, quelques heures plus tard traîne impunément au bal Musard son reste d'existence. Paris est si grand! Il n'en est pas de même à la campagne, où la vie en commun amène de fréquents rapprochements. Là, point de repos pour l'amoureux mélancolique; à toute heure et en tout lieu, il doit être en grande tenue de souffrance. A la longue, c'est fatigant ; mais se relâcher un seul instant, ce serait risquer de tout perdre ;
car les femmes n'admettent pas que la passion puisse avoir des intermittences.
A la campagne^ il est un écueil surtout dont je dois signaler le danger; c'est à table qu'on se rencontre, et j'en parle par expérience. A déjeuner, madame Baretty mangea à peine ; et ce fut d'un air de distraction si dédaigneux, que je compris aussitôt quel irréparable tort me ferait dans son esprit la manifestation d'un appétit grossier : quoi de moins sympathique, en effet, pour une femme sentimentale, qu'un homme qui mange, si ce n'est peut-être un homme qui dort?
En pareille épreuve, il n'y a pas deux manières de se conduire ; il faut payer de sa personne. C'est ce que je fis : malgré l'aspect tentateur du repas, je me mis héroïquement à la diète.
— J'en serai quitte pour une visite clandestine à l'office, me dis-je en résistant aux inintelligentes remontrances de mon estomac.
— Êtes-vous malade ? me demanda M. Ri-
chomme^ qui, à la fin, remarqua mon obstination à laisser mon assiette vide.
Je répondis négativement.
— Alora vous êtes amoureux? reprit-il d'un air railleur.
Cette fois je me contentai de sourire, mais presque aussitôt, d'un regard passionné, j'offris à madame Baretty l'hommage du sentiment qui m'était imputé ; une œillade des plus encourageantes agréa cet aveu muet. Par malheur, je ne fus pas seul à la remarquer :
contre l'usage de ses confrères, le mari jaloux avait d'excellents yeux. En cette occasion sa clairvoyance ne lui fit pas défaut, et, comme la veille, l'émotion qui en fut le résultat se trahit d'une manière assez burlesque : occupé à dépecer une magnifique truite del'Aar, tout à coup M. Baretty lui enfonça la truelle dans le ventre, par un mouvement si violent, que la plupart des morceaux découpés se trouvèrent lancés hors du plat et s'éparpillèrent sur la table. Ce fait puéril en lui-même avait un sens
LE PARATONNERRE. Oi
tragique dont rînterprétation n'était pas difficile. C'était moi, sans aucun doute, que venait d'éventrer brutalement le capitaine de voltigeurs, sous rinnocente effigie d'un poisson. Je me tins pour averti: provoquer plus longtemps une jalousie si éveillée et si inflammable eût été le fait d'un écolier, et j'avais la prétention de ne plus l'être. Je m'interdis donc sur-lechamp toute démonstration dont eût pu prendre ombrage le plus intolérant des maris. De quoi m'eût servi d'ailleurs un plus long usage de la pantomime? Qu'aurait-elle pu m'apprendre que je ne connusse déjà? Les indulgentes dispositions de madame Baretty ne pouvaient plus être pour moi l'objet d'un doute raisonnable. Quelle que fût la cause de sa conduite, coquetterie excessive, besoin d'émotions, ou coup de sympathie, cette charmante femme m'avait autorisé le plus clairement du monde à m'occuper d'elle. Dès à présent il y avait entre nous un accord tacite, une mystérieuse intelligence. La plus exacte circonspection deve-
naît donc impérieuse. Progrès étourdissant et miraculeux! douze heures àpeine s'étaient écoulées depuis que je Pavais aperçue pour la première fois, et j'avais déjà le droit d'être prudent!
Je le fus ; mais, à ma grande surprise, madame Baretty, qui auraitdû me donner l'exemple, parut peu disposée à le sui\Te. Je remarquai à la dérobée qu'à plusieurs reprises ses yeux cherchaient les miens, et, à l'expression de dépit qui se peignit bientôt sur son visage, je devinai que ma réserve était loin d'obtenir son approbation ; j'y persistai cependant, convaincu qu'avant la fin du jour je trouverais l'occasion de m'en dédommager. En ceci, je me trompais ; j'avais compté sans mon jaloux.
Après déjeuner, M. Richomme proposa à sa belle-sœur de jouer une partie de billard. Un amoureux sans cervelle les eût accompagnés. Loin de là, je descendis politiquement au jardin. J'espérais que, tranquillisé par mon éloignement, M. Baretty se déciderait à partir pour la chasse, ainsi qu'il en avait manifesté rintention
dès le matin. Après avoir laissé écouler une demi-heure qui me parut un demi-siècle, je me glissai en tapinois vers la salle de billard. Contre-temps fâcheux ! la première figure que j'aperçus en entrant fut celle du détestable capitaine, qui avait pris position sur une banquette, d^oii, un cigare à la bouche et un journal à la main, il gardait sa femme ; car comment qualifier autrement une pareille conduite ? A ma vue, il posa le journal sur ses genoux, se croisa les bras sur la poitrine, et me regarda en face. Certes, le loup à qui Ton essaie d'arracher Tagneau qu'il tient dans sa gueule ne doit pas avoir un autre regard. Au lieu de répondre à cette espèce de provocation, j'eus l'air de ne pas la remarquer, je me composai un maintien insouciant, et, après avoir contemplé un instant les joueurs, je sortis du billard, non sans donner en secret les plus effroyables malédictions à ce mari sauvage qui, possesseur d'un trésor, avait l'intolérable prétention de le conserver pour lui seul.
6t LE PARATONNERRE.
Quelques heures plus tard, dès que la forte chaleur du jour fut passée^ on arrangea une promenade, et Ton choisit pour but un chalet isitué dans une position pittoresque , à une demi-lieue du château. Il me parut impossible qu^une semblable excursion, dans un pays si accidenté, ne finît point par mettre en défaut la surveillance de Todieux vétéran et me donner le moyen de parler à madame Baretty, à qui jusqu'alors je n'avais pas adressé un seul motj car, d'après le romanesque caractère que je lui supposais, mieux valait encore débuter près d'elle par un expressif silence que par des lieux communs de conversation. Je me promis de saisir aux cheveux la première occasion favorable ; elle ne tarda pas.
Au moment où nous sortions du parc, une pente escarpée se présenta devant nous; un sentier où l'on ne pouvait marcher que deux de front la coupait diagonalement, et, après avoir décrit plusieurs zigzags à travers un massif de sapins, descendait au fond d'un étroit
vallon que nous devions traverser. En face de ce rude chemin, offrir le bras à une femme était une action fort naturelle, pour ne pas dire un devoir. Un des Suisses avait déjà présenté le sien à madame Richomme ; sans hésiter je me dirigeai vers madame Baretty, qui précédait sa sœur de quelques pas; mais, avant d'être arrivé près d'elle, je fus retenu par Edmond, qui marchait derrière moi.
— Pas d'école, me dit-il d'un ton magistral ; vous en avez déjà trop fait depuis hier. Le mari est jaloux, la femme imprudente ; soyez raisonnable. Voyez moi, est-ce que j'ai offert le bras à madame Richomme? C'est par de pareils enfantillages qu'on gâte tout. Allez faire votre cour au Corse ; il a des soupçons : détruisez-les. Pendant ce temps je ferai jaser votre infante, et je saurai ce qu'elle pense de vous.
Le conseil de mon compagnon de voyage me parut rigoureusement conforme aux lois du code galant.
— Vous avez raison, dis-je à Vanois; con-
66 LE PARATO^NEHkK.
quérir les bonnes grâces du lîiari, ou du moins endormir sa défiance, tel est sans doute le premier soin dont je dois m'occuper. Mais que lui dire, à ce requin ?
— Parlez-lui de ses campagnes, de ses blessures; bientôt vous n'aurez plus qu'à écouter.
La corvée était lourde; mais, après en avoir reconnu Turgence, il eût été peu logique d'en différer l'exécution. Je me résignai donc, et, cédant à mon ami l'agréable office dont un instant auparavant j'avais espéré m'emparer, je ralentis le pas pour attendre M. Baretty.
Le jaloux, peut-être dans le but de me surveiller, s'était placé à l'arrière-garde. Lorsqu'il m'eut rejoint, je lui adressai quelques paroles banales à propos du site agreste que nous parcourions. Un grognement inintelligible fut l'unique réponse du farouche bipède que j'essayais d'apprivoiser. Ce début n'avait rien d'encourageant ; mais le premier pas était fait, et c'est, dit-on, le plus difficile.
L'air rogue de mon interlocuteur, sonac cent
bourru, le laconisme de ses réponses, enfin la sardonîque grimace qui venait de temps en temps plisser sa bouche balafrée et perfectionner sa laideur, tous ces indices me portèrent à croire qu'il n'était pas dupe de mes prévenances, et que ma tactique était éventée. S'il n'était pas universellement reconnu qu'un mari est un être tellement respectable qu'un amoureux doit tout endurer plutôt que de se brouiller avec lui, j'eusse été mis à une pénible épreuve pendant cet entretien, où les rebuffades ne me furent pas épargnées. Mais, au point de vue où je m'étais placé, les façons peu civiles de l'ancien capitaine de voltigeurs, n'avaient pas plus d'importance morale que n'en a pour un écuyer la résistance du cheval qu'il veut dresser. Le mari ruait ; c'était là un obstacle à vaincre, et non un affront à punir.
Malgré le. peu de succès de mes premières avances, je persévérai dans la patiente amabilité que je m'étais imposée. Je redoublai d^en^ jouement et de bonhomie, je cherchai les
sujets de conversation les plus opportuns, en un mot je manœuvrai si adroitement qu'à la fin, soit que j'eusse réussi à détruire ses soupçons, soit que, choisissant entre deux ennuis, il aimât mieux subir ma compagnie que de me voir papillonner autour de sa femme, M. Baretty s'humanisa. Une circonstance bien puérile et bien triviale m'annonça que nous passions de l'état d'hostilité sourde à celui de désarmement. Et pourquoi omettrais-je ce vulgaire mais caractéristique incident? Le calumet n'estil pas chez les sauvages le symbole de la paix, et beaucoup de fumeurs civilisés ne trouventils pas cet usage plein de poésie? Or, d'une pipe à une tabatière, la distance est courte et la dérogeance petite. On a compris déjà que le mari jaloux prenait du tabac; il finit par se décider à m'en offrir, et moi, au risque d'étemuer, j'acceptai pour deux raisons : la première, c'est que madame Baretty ne me voyait pas ; la seconde, c'est qu'elle me rappelait fort à propos la dissertation de Sganarelle sur le
tabac considéré comme élément de concorde, d'harmonie et de sociabilité.
En rentrant au château, nous étions, le Corse et moi, de si bon accord, qu'il me proposa une partie de chasse pour le lendemain. Le moyen de refuser? C'eût été chicaner le tigre prêt à s'endormir. J'accueillis donc ce projet d'un air ravi, mais en enrageant; je détestais la chasse.
Aucun incident digne d'être mentionné ne signala le reste de la journée. Quelques regards, de mon côté seulement, contenus par la prudence, furent encore échangés entre madame Baretty et moi. Mais je ne trouvai aucune occasion de lui parler sans témoin, et je persistai dans mon système. — Avec les femmes, le silence plutôt qu'une conversation insignifiante.
Le soir, lorsque chacun se retira, ce fut Edmond qui, à son tour, m'accompagna dans ma chambre. Pendant une grande partie de la promenade il avait donné le bras à madame
Baretty, sans que le capitaine, dont la jalousie était évidemment concentrée sur moi, eût eu IVir de s'en occuper. Il me tardait de Tinterroger, car, d'après sa promesse, j'avais dû faire le principal sujet de l'entretien.
— Bravissimo, mon cher! me dit-il dès que nous fûmes seuls ; hier au soir et ce matin vous m'aviez paru un peu adolescent, mais à présent je vous rends toute mon estime. Impossible de pêcher un mari à la ligne avec plus de grâce et de dextérité.
— ^Vous en parlez fort à votre aise, lui répondis-je ; vous ne savez pas ce qu'il m'en coûte pour conduire la chose selon les règles de l'art. Si, comme moi , vous étiez condamné à tuer demain une quantité indéfinie de perdreaux...
— Il va à la chasse ? interrompit Vanois avec une vivacité singulière.
— C'est-à-dire, nous allons à la chasse. Il m'a proposé ce régal tellement à l'improviste, que je n'ai pas eu la présence d'esprit de trouver une défaite.
LE PARATONNERUK. 71
— Partez-vous de bonne heure ?
— Au point du jour.
— Au point du jour ! répéta mon ami, dont la figure devint radieuse sans que je songeasse à lui en demander la cause.
— n n'est pas certain que je ne lui fausse pas compagnie, repris-je en hochant la tête : j'ai bien envie d'avoir la migraine demain matin.
— Perdez-vous Tesprit? s'écria Vanois du ton le plus chaleureux; des perdreaux à tuer! ne dirait-on pas que ce soit du poison à prendre? Je vous conseille de vous plaindre ! moi qui vous parle, j'ai fait pendant six mois trois parties d'échecs par jour avec un époux de ma connaissance. Voilà ce qui s'appelle une corvée. Allons, vous êtes un enfant. Vous voulez donc réveiller sa défiance î Si vous ne l'accompagnez pas à cette chasse, il est homme à n'y pas aller lui-même, et alors qu'aurez-vous
De nouveau je fus forcé de reconnaître que
mon ami avait raison, et je m'armai de patience pour la partie de plaisir du lendemain.
— Maintenant, mon cher, soyez franc, repris-je en abordant un sujet plus agréable; vous avez causé fort longtemps avec madame Baretty. Avez-vous parlé de moi?
— De quoi aurions-nous parlé? répondit en souriant mon ami.
— QuVt-elledit?
— Mille choses.
— Mais encore?
— Vous savez qu'il est fort difficile de se rappeler exactement ce que disent les femmes lorsqu'elles ont quelque intérêt à déguiser leur pensée. Elles emploient alors des expressions si fines, elles s'entourent de précautions oratoires si adroites, elles arrivent à leur but par de si ingénieux détours, que c'est beaucoup de comprendre le sens secret de leurs paroles, et qu'il faut renoncer à les reproduire.
— Vous a?ez donc compris...
— J'ai compris que, si vous parvenez à mé-
tamorphoser le féroce capitaine en Cupidon, au moyen d'un bandeau artistement appliqué sur ses yeux, vous aurez fait plus de la moitié du chemin; mais pour cela, mon cher, il faut tuer beaucoup de perdreaux.
— Je tuerai des chamois, des ours, s'il le faut, m'écriai-je dans un transport soudain.
— Bravo! cultivez le mari, c'est Tessentiel.
Surtout n'allez pas demain lui fausser compagnie, comme vous en manifestiez l'intention tout à l'heure.
— Soyez tranquille, vous nous verrez au retour de la chasse; si déjà nous ne sommes pas amis intimes, traitez-moi de conscrit.
Animé d'un espoir auquel les encouragements de Vanois venaient de donner un aliment nouveau, en ce moment je ne doutais plus du succès : j'étais tout impatience et tout feu.
Le lendemain, à l'heure convenue, c'est-àdire dès le point du jour, nous nous mîmes en campagne, M. Baretty et moi. La chasse es*
dit-on, l'image de la guerre. L'ancien capitaine de voltigeurs se trouvait donc rapproché de son élément naturel. A le voir marcher résolument le fusil sur Tépaule, le sac en bandoulière, le pantalon dans les guêtres, le chef couvert d'une casquette semblable aux petits cônes tronqués des soldats de l'armée d'Afrique, on eût dit qu'il reprenait possession de son ancien métier. Des perdreaux à massacrer à défaut de Bédouins lui avaient fait oublier tout le reste, même sa jalousie. De qui d'ailleurs eût-il été jaloux? ne me tenait-il pas à portée de son fusil, en laisse, pour ainsi dire ? Près de hii, je cessais d'être dangereux, et par conséquent je ne l'inquiétais plus. Sous ce rapport mon calcul avait réussi. Quelques jours encore d'une pareille manœuvre, et ses soupçons achèveraient de tomber d'eux-mêmes : ainsi me disais-je pour m'encourager à la patience.
Tout alla d'abord assez bien. Moins farouche que la veille, H. Baretty montrait de temps en temps une sorte de Jovialité bourrue ; c'é-
tait là sa plus belle humeur, et je m'efforçais de Tentretenir par ma propre amabilité. Malheureusement les circonstances contrarièrent mes efforts. Les perdreaux sur.qui nous avions compté firent défaut ; en revanche, un orage aussi violent qu'imprévu nous siu*prit au milieu des bois, à plus de deux lieues de la maison de M. Richomme. Le feuillage, notre unique abri, ne nous protégea guère, et nous fûmes bientôt mouillés jusqu'aux os. Un malheur, dit-on proverbialement, ne va jamais seul. En partant, nous avions eu l'intention de rentrer pour le déjeuner ; mais la poursuite d'un gibier imaginaire nous avait entraînés au delà de toutes prévisions. Nous étions donc à jeun. Le pays semblait désert et nous était inconnu. Pour comble de disgrâce, nous nous égarâmes et nous passâmes une partie de la journée à piétiner sur le sol détrempé par la pluie. Après d'innombrables marches et contre-marches, le sort enfin nous prit en pitié. Nous reconnûmeç notre chemin, et deux beu-
res plus tard nous étions de retour au château. ' Mais dans quel état, juste ciel ! La gibecière vide, ainsi que Testomac; les habits ruisselants et souillés de boue ! J'ai avoué que je n'étais pas beau, je dois confesser maintenant que je ne suis pas des plus robustes ; de ma vie je n'avais fait traite si longue ni si rude. Aussi vers la fin, je ne marchais plus, je me traînais. J'étais harassé, démoralisé, vaincu ; je pensais à la retraite de Moscou, pour la première fois je la comprenais. Quant au capitaine, il supportait notre échec avec le patient courage d'un vieux soldat, et, malgré son embonpoint, il marchait au retour d'un pas aussi ferme qu'au départ.
— Votre vocation n'était pas de servir dans les voltigeurs, me dit-il ironiquement en remarquant ma dolente démarche et mon penchant à rester en arrière.
. -r- Au diable les perdreaux ! répondis-je avec humeur.
— On n'est pas heureux tous les jours, re-
prit-il; demain nous prendrons notre revanche. Cette manière de me réconforter me donna une certaine envie d'étrangler le bourreau qui remployait. De peur d'éclater, je me tus; il en fit autant, et nous arrivâmes au château sans avoir renoué la conversation. L'heure du dîner approchait : je pris en toute hâte le chemin de ma chambre, de peur d'être aperçu par la dame de mes pensées dans le triste état où m'avaient réduit la marche, la pluie et la faim. Je changeai de costume de pied en cap, et j'essayai de réparer mon air défait. Ainsi Hazarin mourant mettait du rouge ; mais je n'avais pas cette ressource, et ma triste mine résista à tous mes efforts pour l'améliorer. N'en pouvant mais, je finis par me résigner.
— Après tout, me dis-je, si j'ai les traits tirés, si je suis blême comme Debureau, cela peut être mis sur le compte de la passion tout aussi bien que sur celui de la fatigue. Peut-être vais-je lui paraître fort intéressant.
Tranquillisé par cette réflexion sagace, je
descendis au salon, où je ne trouvai que madame Richomme, sa sœur et Vanois. La manière dont ils m'accueillirent tous trois fut assez singulière. Mon compagnon de voyage vint à moi d'un bout du salon à Tautre, et me serra la main avec une effusion où paraissait s'épancher la plus vive gratitude. Cependant, à ma connaissance du moins, je ne lui avais rendu aucun service. Madame Baretty, dont la grave beauté se trouvait rehaussée de je ne sais quelle grâce langoureuse, m'adressa un sourire enchanteur qui ressemblait à un remerciment.
De quoi cette charmante femme pouvait-elle, me remercier? Madame Richomme enfin, fidèle à son rôle de trouble-féte, laissa tomber sur moi le plus ironique, le plus dédaigneux, le plus méprisant de ses regards» De quel crime m'étais-je rendu coupable envers cette créature aimable d'ordinaire, et maintenant si revéche? En toute autre circonstance, je me serais évertué à chercher le mot de cette triple énigme, mais en ce moment toutes mes pensées et tous mes senti-
ments se trouvaient dominés par une sensation éminemment triviale; si ma curiosité parlait^ mon appétit hurlait^ et je dus obéir avant tout à ses réclamations véhémentes. L'abstinence sentimentale que je m'étais imposée la veille n'était plus praticable. Je m'assis donc à table avec un empressement féroce, et je commençai de manger à la façon de Gargantua, au risque de me perdre à tout jamais dans l'esprit de la belle mélancolique à qui je désirais de plaire.
Tout en dévorant ma part d'un succulent dîner, j'étais dévoré à mon tour d'un indéfinissable dépit. Mécontent de moi-même et des autres, quoiqu'il m'eût été fort difficile de formuler contre qui que ce fût une accusation précise et raisonnable, je récapitulais les petits événements accomplis depuis deux jours. Quel pas avais-jc fait? quel obstacle renversé? quel triomple obtenu ? Pour un homme positif, car j'avais la prétention de l'être malgré mes romanesques fantaisies, quelle valeur pouvaient
80 LE PARATONNERtti:.
avoir quelques regards éblouissants comme réclair, mais aussi fugitifs? Fallait-il compter comme un succès six heures d'une averse épouvantable supportée conjointement avec M. Baretty ? A juger la chose sans illusion, je n'étais pas plus avancé qu'au premier instant. Sous peine de tomber dans le mépris de moimême, je devais donc changer de batteries et employer des moyens plus efficaces que les manœuvres exclusivement prudentes auxquelles j'avais eu recours jusqu'alors.
Après dîner au lieu de suivre dans le parc la société que le retour du beau temps avait décidée à sortir, je remontai à pas de loup à ma chambre. Là, inspiré par les beaux yeux de madame Baretty, par l'irritation nerveuse qui accompagne parfois la mauvaise humeur, et, s'il faut tout dire, par l'excellent vin que je venais de boire, je me mis à composer une épître fort éloquente, dans laquelle je démontrai victorieusement : l°la grossièreté, la vulgarité, la brutalité, en un mot l'indignité de l'ancien
capitaine de voltigeurs ; 2* le rare esprit, la grâce divine, le charme irrésistible de Tange incompris qu'une injuste destinée avait donné pour femme à ce barbare ; 3** le dévouement, la discrétion, le respect, l'amour enfin de rhomme sensible qui tenait la plume.
Ces trois points capitaux bien établis, la conséquence se déduisait d'elle-même. À moins d'être plus injuste qu'elle n'était aimable et plus cruelle qu'elle n'était charmante, madame Baretty devait me permettre de l'adorer. Pour conclusion je la suppliais de confirmer le langage de ses yeux par un mot, un seul mot!
formule consacrée, y compris le point d'exclamation que je n'eus garde d'oublier, car à la fin d'une lettre passionnée il fait très-bien.
Mon billet achevé et réduit au plus petit format possible, je descendis au salon, où je trouvai tout le monde réuni. La partie de whist était formée; madame Richomme y remplaçait Edmond, qui jouait à l'écarté avec le capitaine. Madame Baretty, assise au piano, lisait une fan-
82 LE PAUATOiNNIiRRE.
taisie de Chopin. L'occasion était plus favorable que je ne Pavais espéré, et je m'empressai de la saisir. M'approchant du piano d'un air insouciant, d'une main je -tournai le feuillet quand le moment fut venu, de l'autre je plaçai audacieusement mon épitre sur le clavier. Sans perdre la mesure, sans manquer une seule note, la charmante musicienne pinça le papier au vol, à travers une fusée de triples croches, et le rendit soudain invisible, si bien que moimême je ne pus deviner ce qu'il était devenu. A vrai dire, cette prodigieuse dextérité m'émerveilla sans me charmer; elle annonçait beaucoup d'aplomb, passablement d'usage, et ce sont là des qualités dont les hommes aiment assez à conserver le monopole.
A la manière dont venait d'être accueilli mon billet, je ne doutai pas que dès le lendemain je ne reçusse la réponse. Cette fois en* core je me trompais. Lorsque je revis madame Baretty, j'interrogeai inutilement ses beaux yeux, si éloquents d'ordinaire : ils restèrent
LK PAUATONNEHRE. 83
muets et s'obstinèrent à fuir les miens. Je ne vis, il est vrai, dans cette sévérité inaccoutumée, qu'un de ces petits manèges qu'emploient parfois les femmes pour donner plus de prix à une faveur en la faisant désirer; mais, si j'expliquai facilement la rései-ve de madame Baretty, j'eus plus de peine à comprendre le changement survenu dans les manières de son mari. La rudesse bourrue du capitaine avait fait place à une sorte d'aménité doucereuse ; sa physionomie de hérisson grimaçait benoîtement, et, avec de la bonne volonté, on pouvait prendre cette grimace pour un sourh*e.
Il marchait à pas comptés, parlait doucement, était de l'avis de tout le monde, se mouchait à petit bruit. Jamais, en un mot, pareille ni si prompte métamorphose. M. Richomme luimême en fut frappé.
— Sur quelle herbe a marché votre mari ?
demanda-tril à sa belle-sœur; ce matin, c'e^t un vrai mouton.
Au lieu de répondre, madame Baretty sou-
rit languissâmment et leva les yeux au ciel.
Après déjeuner, le capitaine vint à moi d'un air de bonne humeur :
— Eh bien, monsieur Duranton ! me dit-il familièrement, voilà le temps qui est redevenu superbe. Avez-vous toujours envie d'aller au Grindelwald?
La veille, en courant après les perdreaux, j'avais parlé vaguement de mon désir de visiter les glaciers de TOberland.
— Pour qu'une pareille partie fût agréable, il faudrait être au moins deux, répondis-je sans pressentir l'embarras pii m'allait jeter cette imprudente réponse.
— C'est aussi mon avis, reprit le vétéran en me présentant sa tabatière. Je ne suis jamais allé au Grindelwald; si vous voulez, nous ferons cette petite course ensemble.
Je m'attendais si peu à cette amicale proposition, que dans le premier moment la surprise me coupa la parole. Machinalement je regardai madame Baretty, qui se trouvait der-
rière son mari. D'un coup d'œil prompt et împérieux; sur le sens duquel il était impossible de se méprendre, elle me dit : Acceptez.
Pour me donner un pareil ordre, elle avait sans doute des raisons qu'elle se réservait de me faire connaître plus tard; mais au préalable il fallait obéir. C'est ce que je fis, en pestant au fond du cœur contre les beautés de la nature.
— Enchanté de vous avoir pour compagnon de voyage, répondis-je de Tair le plus riant qu'il me fût possible de feindre.
— En ce cas, dit le capitaine, qui nous empêche de partir aujourd'hui, sur-le-champ?
Il n'est que miçli, à deux heures nous serons à Thun, où nous laisserons notre voiture. Si le bateau qui fait le service régulier est déjà parti, nous en trouverons facilement un autre. Nous dînerons à Unterseen, et nous pousserons une reconnaissance jusqu'à Lauterbrunen, où nous coucherons. Demain, continua le jaloux avec un sourire étrange auquel je fis peu d'attention
dans le moment; demain, qui vivra verra!
— Demain, dit M. Richomme, qui assistait à cet entretien, vous monterez au Grindelwald, et, après avoir visité les glaciers, vous descendrez à Meyringen par la Scheidegg. Votre itinéraire est tout tracé, de même que votre retour par le lac de Brienz. Vous pouvez être ici après-demain au soir; mais je vous conseille de prendre un jour de plus. Nos montagnes sont rudes...
— Et M. Duranton n'a pas le pied alpestre, interrompit le capitaine d'un air de condescendance.
J'étais furieux. Comparée à l'épreuve qui m'était réservée, la chasse de la veille me semblait maintenant une délicieuse partie de plaisir. Trois jours, et peut-être quatre, à passer en tête-à-tête avec M. Baretty ! Quelle expiation anticipée des torts que je désirais avoir envers lui ! Dans ma détresse, je cherchai des yeux Vanois, espérant qu'il consentirait à partager le calice d'amertume que j'étais con-
damné à boire. Mon agréable ami avait sans doute prévu ma demande, et, ne se souciant pas d'y obtempérer, il s'était esquivé dès qu'il avait été question du voyage au Grindelwald.
Madame Baretty, dont le regard aurait pu soutenir mon courage, venait également de sortir. Abandonné à moi-même, j'eus recours une fois encore à la résignation, cette vertu des misérables. Mon bourreau m'avait accordé une demi-heure pour faire mes préparatifs de départ. Je montai mélancoliquement à ma chambre, et je jetai pêle-mêle quelques bardes dans un petit havre-sac. Avant l'expiration de la demi-heure, un domestique vint me prévenir que la voiture qui devait nous conduire à Thun était attelée, et que mon compagnon de voyage m'attendait. Je ne revis ni madame Baretty, que j'avais espéré apercevoir avant de partir, ni Edmond, dont j'étais mécontent sans trop savoir pourquoi ; mais, sur le perron, je trouvai madame Richomme qui regardait d'un air soucieux son beau-frère déjà assis dans sa
voiture. Je la saluai en passant^ et je lui exprimai en quelques mots mon désir de la revoir bientôt. Jamais je n'avais été plus sincère.
— Oh! monsieur! me dit-elle tout bas avec Taccent d'une indignation contenue^ quel rôle jouez-vous!
Je la regardai d'un air hébété; sans attendre ma réponse^ elle rentra aussitôt sous le vestibule. Je fus tenté de la suivre et de lui demander l'explication de ses paroles; mais le capitaine ne m'en laissa pas le temps.
— Voilà un quart d'heure que je vous attends, me cria-t-il d'un ton d'impatience.
Je m'élançai brusquement dans la voiture, et presque au même instant les chevaux partirent au grand trot.
— Il est certain que je joue un assez triste rôle, me dis-je alors en songeant à l'étrange exclamation de madame Richomme; mais qu'en peut-elle savoir? Évidemment nous ne nous comprenons pas. Je pense à une chose, elle fait allusion à une autre. Il y a là-dessous
une énigme dont je saurai le mot à mon retour.
Pendant cette première journée, nous suivîmes exactement Titinéraire tracé par mon compagnon. Après avoir traversé le lac de Thun et mal dîné à Unterseen, nous remontâmes à cheval l'étroite vallée de Lauterbrunen. A huit heures du soir, assis devant Fauberge, ainsi que quelques autres voyageurs, nous fumions d'excellents cigares au clair de lune, en face de la cascade du Staubach. Fatigué peut-être des efforts d'amabilité qu'il avait faits dans la matinée, M. Baretty était devenu fort taciturne, et je m'accommodais de ce silence qui me laissait la liberté de rêver. .Nous nous retirâmes de bonne heure, car nous devions partir dès le point du jour pour le but de notre pèlerinage. Ha mauvaise humeur ne fit aucun tort à mon sommeil. Je dormais encore, et le soleil commençait à peine à pomper l'épais brouillard répandu dans la vallée, lorsque l'impitoyable capitaine vint
rudement frapper à la porte de ma chambre.
— Debout et en route ! me cria-t-il du même ton que s'il eût commandé sa compagnie de voltigeurs.
Je me jetai à bas du lit, et m'étant habillé en bâillant, je rejoignis mon compagnon. Il m'attendait devant la porte de Tauberge, un cigare à la bouche, un sac de voyage sur le dos, et à la main un long bâton ferré d'un bout, et terminé de l'autre par une corne de chamois.
— Où sont les chevaux? lui demandai-je, surpris de le voir équipé de la sorte.
— Les chevaux? répliqua-t-il en ricanant, supprimés pour le quart d'heure. Il faut de la variété en voyage; hier nous sommes allés en voiture, en bateau et à cheval : aujourd'hui nous irons à pied.
Je regardai d'un œil mélancolique les parois presque verticales de l'immense entonnoir au fond duquel nous nous trouvions, et en songeant que j'étais condamné à les gravir pédes-
drement, j'éprouvai aux jambes une lassitude anticipée.
— Il me semble^me hasardai-je à dire, que nous allons nous éreinter inutilement, tandis qu'en prenant des chevaux,..
— Je n'ai pas servi dans la cavalerie, interrompit d'un ton bref le capitaine; le cheval me fatigue, et la marche me donne de l'appétit.
A de pareilles raisons que pouvais-je répondre?
— Je n'aperçois pas notre guide, repris-je en voyant que mon aimable compagnon se mettait en marche.
— Un guide, à quoi bon? répliqua-t-il sans s'arrêter; le chemin de Lauterbrunen au Grindelwald est aussi fréquenté que la route du bois de Boulogne.
Cette assertion, sans doute, n'était pas de celles qu'il est impossible de réfuter; mais à quoi m'eût servi de contredire un entêté à qui je devais tant d'égards? Je renonçai au guide ainsi que j'avais renoncé au cheval, et, passant
les bras dans les bricoles de mon havre-sacje me munis d'un bâton semblable à celui du capitaine. Nous partîmes enfin, silencieux l'un et Tautre. La rapidité des pentes qu'il nous fallait gravir n'était pas favorable à la conversation; d'ailleurs nous fumions, lui par habitude, moi pour neutraliser l'humidité acre du brouillard qui nous enveloppait. La Providence, qui veille, dit-on, sur les ivrognes, protège aussi les imprudents. Contre toute probabilité, nous ne nous égarâmes pas, et après plusieurs heures de l'ascension la plus laborieuse, nous arrivâmes sains et saufs au Grindelwald. Jusque-là, quoique j'eusse parlé à plusieurs reprises de faire une halte, M. Baretty s'y était toujours refusé.
, — Vous vous reposerez au glacier, m'avait-îl répondu chaque fois avec un sourire dont l'expression sournoise ne me frappa que plus tard.
A l'auberge du Grindelwald, nous trouvâmes un déjeuner passable, mais non le re-
pos, sur lequel J'avais compté et dont mon compagnon devait avoir besoin autant que moi. Ma dernière tasse de thé à peine avalée, et comme j'essayais de faire un lit de ma chaise en en renversant le dossier contre une des encoignures de la salle à manger, l'endiablé vétéran se leva de table et endossa son havre-sac.
— Au glacier I s'écria-t-il d'une voix rauque près de laquelle l'aboiement d'un dogue m'eût paru plein de mélodie.
— Vous êtes dpnc de fer? lui dis-je d'un ton piteux, sans faire mine de bouger; laissezmoi dormir une heure.
-^Vous dormirez au glacier, répliqua-t-il en accentuant étrangement ses paroles.
— Drôle de lit ! me dis-je en moi-même ; on voit que le brave homme a commencé sa car* rière par la campagne de Russie.
J'avais prévu que ce petit voyage d'agrément serait pour moi un temps de pénitence.
Je me soumis donc à ma destinée, et me levai
péniblement en détirant Tun après l'autre mes membres endoloris.
— Partons, puisque vous le voulez, dis-je avec un sourire forcé; mais à quoi bon nous charger de notre bagage ? Ne repasserons-nous pas par ici ?
— Laissez votre sac si bon vous semble, répondit M. Baretty; je garde le mien. Je marche mieux quand j'ai quelque chose sur le dos.
L'assertion me parut absurde, et en toute autre circonstance je ne l'aurais pas laissée passer; mais la contradiction exige une certaine énergie physique dont je me sentais complètement dépourvu. Je n'avais pas trop de toute ma vigueur pour supporter la fatigue, et endépenser en controverse la moindre parcelle eût été une dissipation imprudente.
Arrivés au bord du glacier, nous nous arrêtâmes un instant. De l'endroit où nous étions, on saisissait à merveille l'ensemble de ce curieux et magnifique tableau. Je n'avais d'autre désir que de m'étendre sur l'herbe et de m'a-
bandonner à la contemplation, seul plaisir qui convienne à la lassitude du corps comme à celle de l'esprit ; mais autrement en avait décidé mon compagnon.
— Descendons sur le glacier, dit-il tout à coup en joignant aussitôt Tefifet à la pai'ole.
Je le suivis en silence, et bientôt nous eûmes dépassé la lisière où s'arrêtent la plupart des touristes. M. Baretty marchait sur la glace comme si c'eût été une grande route : de mon côté, je faisais bonne contenance, quoique de temps en temps quelques crevasses missent ma fermeté à l'épreuve. Malgré son embonpoint, le capitaine, ainsi que je l'ai fait observer, était leste et ingambe; à cinquante ans, il était resté un digne voltigeur. C'était un amusement pour moi que de le voir, armé de son bâton ferré, s'élançant résolument par-dessus des fentes béantes, que j'avais ensuite un peu moins de plaisir à franchir moi-même. Nous cheminâmes assez longtemps do la sorte à travers cent abîmes, dont quelques-uns, rien qu'à
y plonger le regard en passant, me donnaient un commencement de vertige. Au milieu de ce chaos, mon imagination s'exaltait. Nonobstant Tapparence fort vivante et très-peu poétique du gros homme qui marchait devant moi, je me comparai à Dante suivant Virgile dans le neuvième cercle de Tenfer, où les traîtres sont plongés dans la glace. Cette belle rêverie fut brusquement interrompue par un faux pas qui faillit m'envoyer au fond d'un gouffre près duquel le puits de Grenelle eût paru un trou fort mesquin. Je sentis mon front s'humecter d'une sueur froide, et je fus forcé de m'asseoir, car la tête me tournait et mes jambes se dérobaient sous moi.
— Ah çà! où diable allons-nous? m'écriaije lorsque je fus un peu remis de cette émotion.
M. Baretty se retourna.
— Est-ce que vous avez peur ? me dit-il avec un ricanement qui me parut odieux.
'^ Je ne suis pas un chamois, répondis-je
sèchement ; allez vous casser le cou, si cela peut vous être agréable; je ne fais pas un pas de plus.
Le capitaine promena les yeux de tous côtés comme pour explorer Tétat des lieux. Cet examen était facile. Dans le lointain, les pics de granit encadrant Tourlet supérieur du glacier, le ciel sur nos têtes, sous nos pieds une mer pétrifiée : c'était tout. Autour de nous la solitude et le silence. Pas une créature vivante à portée de nous voir ou de nous entendre.
Nous aurions pu croire que la terre n'avait pas d'autres habitants.
— Au fait, dit M. Baretty en revenant sur ses pas, pour ce qu'il nous reste à faire, nous sommes aussi bien ici que plus loin.
— Que nous reste-t-il à faire ? demandai-je naïvement.
— Vous allez le voir, répondit-il d'un air goguenard.
Il ôta son havre-sac, le posa sur la glace, et commença d'en défaire les courroies. Je sui-
vais avec une certaine curiosité ces préparatifs, dont je crus presque aussitôt comprendre le but. Le capitaine ne méprisait nullement la dive bouteille. Il avait sans doute pensé qu'un échantillon des vins excellents que nous buvions chez son beau-frère ne perdrait rien de sa saveur pour être dégusté en plein glacier. L'idée me sembla ingénieuse et la précaution louable. Je m'apprêtais à festoyer l'agréable flacon, quel que fût son état civil, Clos-Vougeot, Chambertin ou Marsalla, lorsqu'au Heu du goulot que je m'attendais à voir poindre, j'entrevis l'extrémité d'une boîte étroite et plate dont l'aspect fit faire soudain à mes idées le plus brusque soubresaut, et m'ôta ma soif net.
Le capitaine, ayant achevé de tirer de son sac cette espèce de nécessaire, l'ouvrit au moyen d'une clef fort mignonne, et offrit à ma vue deux magnifiques pistolets de combat accompagnés de tous leurs accessoires.
— Vous comprenez l'apologue? me dit-il
LE PARATONNERRE. dî)
alors en me regardant entre les deux yeux.
La trivialité de ce propos n'en atténuait pas la signification sanguinaire. La comédie tournait au mélodrame; j'appelai à Taide mon sang-froid, afin de le maintenir dans une voie paisible.
— Vous voulez faire une expérience d'acoustique? répondis-je du ton le plus naturel qu'il me fut possible de prendre; la condensation de l'atmosphère agit fortement sur le son, et, à la hauteur où nous sommes, nous devons obtenir un eifet assez curieux.
— Il ne s'agit ni d'acoustique, ni de musique, ni de physique, répliqua brutalement le mari jaloux ; il s'agit de voir si vous regarderez la gueule d'un pistolet avec autant d'aplomb que vous en mettez à lorgner les femmes.
— Qu'entendez-vous par là? repris-je en jouant la surprise.
— J'entends par là que nous sommes arrivés deux au glacier, et qu'un seul de nous en sortira.
100 LE PARATONNEKRE.
— Mais, mon cher capitaine...
— Mais, mon cher monsieur, c'est comme ça.
— Il me semble qu'entre gens de cœur, avant de s'égorger on s'explique.
— Expliquons-nous donc; cela ne sera pas long. Je ne suis pas un mari de Paris, moi. Je suis de race corse, voyez-vous? Il est possible que je vous paraisse fort ridicule, mais cela m'est parfaitement égal. Je suis jaloux, et je ne m'en cache pas. C'est une faiblesse, c'est une sottise, c'est tout ce qu'il vous plaira ; c'est ainsi. L'homme qui cherche à plaire à ma femme devient à l'instant même mon ennemi mortel, tout comme s'il m'avait donné un soufflet ou craché au visage. Et vous êtes cet homme.
— Moi, capitaine ? m'écriai-je en joignant les mains.
— Vous, monsieur, vous, reprit le jaloux, qui, en continuant de pousser par saccades des paroles inarticulées assez semblables aux âpres grognements d'un sanglier, saisit un des
LE PARATONNERRE. lOl
pistolets et se mit en mesure de le charger.
La catastrophe était imminente^ et il n'y avait pas une minute à perdre pour la prévenir.
— Monsieur^ deux mots seulement, dis-je d'un ton que je m'eiforçai de rendre calme et digne; vous m'accusez d'avoir cherché à plaire à madame Baretty. A cela je réponds que je serais un aveugle si le mérite éminent de madame Baretty n'avait pas produit sur moi l'effet qu'il produit sur tous ceux qui ont l'honneur de la connaître ; mais d'une admiration réservée et respectueuse à un sentiment dont vous ayez le droit de vous offenser, la distance est grande, ce me semble, et ce sentiment existâtil, tant qu'il ne s'est pas manifesté, il ne saurait devenir la matière d'une altercation. Il peut y avoir une injure dans un fait, mais non dans une pensée.
— Vous raisonnez admirablement, répondit le capitaine, qui chercha dans sa poche ; il vous faut des faits? En voici.
102 LE PAHATONNERHE.
Au même instant^ il leva la main à la hauteur de mon menton, et me montra, entre le pouceet rindex,,un petit papier dans lequel il me fut impossible de ne pas reconnaître l'éloquente épître que j'avais écrite la veille.
La botte était aussi rude qu'imprévue, et je n'eus pas l'adresse de la parer.
— Je ne devine pas, dis-je en balbutiant, quel rapport peut avoir ce papier....
— Cette lettre est de vous, interrompit impérieusement M. Baretty ; JQ. ne m'occupe pas ici de la manière impertinente dont vous y parlez de moi, cet article-là sera réglé dans le compte général; mais je tiens à vous montrer que je suis bien instruit. Hier au soir, n'espérant pas sans doute que ma femme prendrait ce billet, vous l'avez attaché à sa robe avec une épingle.
— Avec une épingle ! m'écriai-je au comble de l'ébahissement.
— Ce n'est pas elle qui l'a trouvé, c'est moi; non-seulement elle ne l'a pas'lu, mais elle ne
se doute pas même qu'il existe. Vous en avez donc été cette fois pour vos frais d'éloquence. Le quiproquo est assez drôle, n'est-il pas vrai?
Tandis que le vétéran s'exprimait de la sorte d'un air d'écrasante ironie et avec la plus évidente conviction, j'éprouvais une de ces hallucinations qui font douter si l'on veille ou si l'on dort. Je fus quelque temps avant de comprendre que la singulière variante survenue à l'histoire de ma lettre n'était autre chose qu'une noire trahison dont la femme du capitaine était l'auteur et moi la victime. A la fin pourtant, j'entrevis cette cruelle et mortifiante vérité. Quel motif avait poussé madame Baretty à profiter des habitudes inquisitoriales de son mari pour lui faire tomber entre les mains mon billet? Cela était assez difficile à deviner, mais le fait n'en était pas moins incontestable : j'étais la dupe d'une affreuse mystification.
— Eh bien î monsieur, reprit le capitaine en voyant qu'au lieu de répondre je gardai^ ""
104 LE PAKAïOi^NEKRE.
morne silence, nierez-vous que cette lettre soit de votre main?
— Je ne nie rien, monsieur, répliquai-je avec un amer sourire ; j'accepte la responsabilité du billet et même celle de Tépingle, continuai-je en ricanant; voilà donc la discussion bien fixée. Je me reconnais Tauteur d'une lettre que vous regardez comme un outrage, et dont vous me demandez raison.
— C'est parfaitement ça, dit M. Baretty en enfonçant à coups de maillet une balle dans le canon d'un des pistolets.
— Je suis prêt à vous accorder la réparation que vous demandez, mais je ne me crois pas obligé de me soumettre à l'arrangement fort insolite que vous avez choisi. Je ne me bats pas sans témoins.
— Permettez, répondit le capitaine sans discontinuer ses belliqueux préparatifs; nous sommes d'accord sur le fond, c'est l'essentiel; quant aux détails, je vous crois incapable d'élever des chicanes à propos d'une petite irré-
gularité que m'imposent des considérations particulières. Je sais que Richomme vous a conté ce qui m'est arrivé Tan dernier à Barèges. Trois mois d'emprisonnement à propos du duel le plus loyal, c'était dur. Aussi ai-je juré qu'on ne m'y prendrait pas une seconde fois, et que la justice ne fourrerait plus le nez dans mes affaires. Des témoins, ça bavarde, et le procureur du roi finit toujoiu^ par se mettre de la partie. 11 est vrai que nous sommes en Suisse, mais on y est encore plus bégueule qu'en France. Pour nous éviter tout désagrément à l'un ou à l'autre, voici ce que j'ai imaginé : voyez-vous ces deux crevasses? elles sont de taille à engloutir un éléphant : c'est ce qu'il nous faut. Il y a entre elles vingt-cinq pas environ, une bonne distance. Vous vous placerez au bord de celle-ci, moi près de celle-là. Le sort décidera qui fera feu le premier, et nous tirerons alternativement jusqu'à ce qu'il y ait un résultat. Il y a dix à parier contre un que celui qui sera atteint tombera dans la crevasse
106 LE PAUATOXNLRRE.
placée derrière lui. Alors tant mieux pour lui s'il est mort sur le coup. En tous cas, sa disparition passera poiur un de ces accidents qui arrivent quelquefois dans les glaciers. Vous comprenez maintenant pourquoi je n'ai pas voulu prendre de guide?
M. Barelty continua d'exposer avec la plus épouvantable tranquillité les avantages de ce joli plan, qui tout d'abord m'avait paru digne d'un anthropophage, mais je ne l'écoutais plus. Ses paroles venaient de réveiller dans mon esprit un souvenir dont l'effet fut tel que je devrais renoncer à le décrire. Je me rappelai qu'en visitant Chamouny, quelques années auparavant, j'y avais entendu raconter la tragique histoire d'un voyageur anglais. Ce malheureux était tombé dans une crevasse, et, au bout de trois ans, on l'avait vu reparaître, fort bien conservé, à la source de l'Arveyron qui sert de canal excrétoire au glacier. Légende lamentable, à laquelle peut-être j'allais fournir un pendant! Cette idée me serra la gorge
comme eût pu faire un étau. Je m'appropriai l'affreuse agonie du misérable précipité vivant encore dans un de ces gouffres qui ouvraient autour de moi leurs gueules avides. Je me vis^ à une profondeur de quelques centaines de pieds^ arrêté dans ma chute par le rétrécissement graduel de la crevasse ; je me sentis lentement broyé entre deux montagnes dont la puissance de compression ferait paraître débile rirrésistible étreinte du boa constrictor. Rien que d'y penser, je suffoquais, j'étouffais. En ce moment suprême, les considérations du respect humain tombèrent à plat devant l'instinct animal qui porte tous les êtres créés à veiller à leur conservation. Jusqu'alors j'étais resté assis sur la glace en face du capitaine. Par un bond qui tenait de la frénésie, je me levai ; d'une main je lui arrachai le pistolet qu'il tenait encore ; de l'autre je ramassai celui qu'il venait de charger, et je les lançai tous deux à tour de bras à travers le glacier ; d'un coup de pied j'envoyai au fond d'une crevasse
le bâton à corne de chamois dont il s'était servie et à Taide du mien^ je gambadai si énergiquement, qu'au bout d^ quelques secondes j'avais mis deux ou trois abîmes fort respectables entre mon féroce ennemi et moi.
— Lâche!... polisson! s'écria M. Baretty lorsque la stupeur où l'avait plongé cette manœuvre étourdissante lui eut permis de prendre la parole.
Nous étions à cinquante pas l'un de l'autre, il n'avait plus d'armes, et sans bâton il lui était à peu près impossible de franchir les crevasses qui nous séparaient. Je m'arrêtai donc, et me retournant :
— Je ne suis ni un lâche ni un polisson, répondis-je majestueusement; vous savez mon nom. Je demeure à Paris, rue Trévise, n° 8. J'y retourne, et vous m'y trouverez à vos ordres à toute heure. Nous nous couperons donc la gorge quand il vous plaira, mais à condition que ce soit sur un terrain civilisé. Si vous me
tuez, je prétends reposer dans de la bonne terre végétale, et non dans cette glace, où j'aurais Tair d'un Iioraard que Ton conserve. N'essayez pas de sortir d'ici sans bâton, vous vous casseriez le cou indubitablement; je vais vous envoyer un guide.
Au lieu d'écouter les furibondes apostrophes que continuait de m'adresser le capitaine, je repris mon élan et traversai le glacier avec une agilité dont je me serais cru incapable. Je descendis en courant à l'auberge du Grindelwald, d'où, fidèle à ma promesse, j'envoyai un guide à la recherche de mon compagnon, qui, selon moi, s'était égaré dans le glacier. Puis, sans reprendre haleine, je me précipitai au pas gymnastique sur le chemin de Lauterbrunen, où je tombai comme une avalanche. Ma lassitude avait disparu ; en songeant aux crevasses auxquelles j'échappais, je me sentais des ailes. A l'auberge où nous avions couché, je trouvai fort à propos un cheval de retour pour Interlaken ; je l'enfourchai sans perdre une minute,
et, grâce à la manière impitoyable dont je le talonnai, j'arrivai au bord du lac de Thun en moitié moins de temps qu'on n'en met d'ordinaire pour faire ce trajet. Un bateau allait partir; je m'y jetai. Quelques heures plus tard je louais à Thun un second cheval, et, au coucher du soleil, j'étais de retour au château de M. Richômme, où, selon toute apparence, on ne m'attendait guère.
J'évitai l'entrée principale, et, après avoir décrit un assez long circuit autour du parc, je trouvai une brèche par où je réussis à m'y introduire. Celte invasion clandestine avait un but que je dois avouer, au risque de donner une idée peu avantageuse de la longanimité de mon caractère. Quoique la conduite de madame Baretty fût entourée d'un mystère que je n'avais pas encore su découvrir, j'en étais outré, et je rêvais une éclatante vengeance. Je calculai que, le dîner fini, on se promènerait sans doute dans le jardin, et que là, au détour de nnelque allée, je parviendrais peut-être à la
trouver seule. Ce n'était plus ramour, mais rindignation qui me faisait désirer cette rencontre. Je me promettais d'être magnifique de froideur, foudroyant d'ironie, plus acéré, en un mot, que l'épingle dont elle avait traîtreusement percé mon infortuné billet.
Du taillis où je m'étais caché, et d'où l'on entrevoyait une des façades du château, je ne tardai pas à distinguer plusieurs personnes inconnues, arrivées sans doute après mon départ. Au milieu de ce groupe se trouvait le maître du logis, mais je ne vis ni sa femme, ni mon ami Vanois, ni madame Baretty. J'allais transporter ailleurs mon embuscade, lorsque tout à coup, à travers une clairière, je reconnus madame Richomme : elle marchait fort vite, d'un air affairé et mécontent. Je ne sais quelle voix secrète me dit qu'elle cherchait sa sœur. Instinctivement je pris une direction opposée à celle qu'elle paraissait suivre, et, après avoir coupé à angle droit plusieurs sentiers que j'explorai en tous sens, j'arrivai au bord
des allées les plus retirées. Au moment de la traverser, je me retins avec un brusque tressaillement, comme fait un épagneul lorsqu'il tombe en arrêt.
A trente pas tout au plus, je venais d'apercevoir madame Baretty et Vanois. Les mains entrelacées sur le bras où elle semblait se suspendre plutôt que s'appuyer, la tête tournée à demi et un peu levée, les lèvres entr'ouvertes par un languissant sourire, elle Técoutait en le regardant. Ils marchaient très-lentement et s'arrêtaient presque à chaque pas. Seuls, du moins croyaient-ils l'être, ils parlaient assez haut pour que je pusse les entendre ; mais je n'avais pas besoin de nouvelles preuves pour reconnaître la plénitude de mon désastre. Un seul coup d'œil avait suffi pour déchirer le voilé qui m'avait aveuglé jusqu'alors.
— Rentrer déjà! disait Edmond de cette voix roucoulante que les amoureux empruntent aux tourterelles.
— Je crains qu'on ne remarque notre ab-
sence, répondit la perfide ; Césarine va encore me gronder. Si vous saviez combien elle me tourmente à cause de vous ! Je parierais qu'elle nous cherche.
— Elle est sœur aînée, c'est tout dire. Mais qu'importe qu'elle gronde? Vous êtes bien sûre qu'elle ne vous trahira pas.
— Elle m'aime tant !
— Autant, je crois, qu'elle me déteste.
— Non, elle ne vous hait pas, mais elle tremble en pensant à l'affreux danger que provoque ma folie. N'a-t-elle pas raison ? Tout ceci me semble un songe, et je crains de m'éveiller. Déjà un jour écoulé, et dans deux il reviendra!
Madame Baretty étouffa un soupir.
— Deux jours ! quand on aime, c'est l'éternité, répondit dramatiquement Vanois.
Il y eut un instant d'éloquent silence.
— Tout m'inquiète , tout m'alarme, reprit madame Baretty d'un air pensif; il n'est pas
usqu'à mes petites coquetteries à Tégard de
votre ami dont je ne me fasse maintenant un crime. C'est vous qui Tavez voulu.
— Je le voudrais encore. N'est-ce pas à cette ingénieuse plaisanterie que je dois mon bonheur d'aujourd'hui ?
— C'est qu'il n'est pas le seul qui l'ait prise au sérieux. Je crains d'être allée trop loin. Il est dangereux de jouer avec une si terrible jalousie. Ce billet attaché à ma robe...
— Est une invention ravissante, interrompit Vanois en riant malignement; c'est le conducteur électrique qui éloigne de nous la foudre et la mène chez le voisin.
— Voilà précisément ce qui m'eflfraye. Il est si emporté ! Si, maintenant qu'il est seul avec ce monsieur, il allait lui chercher querelle...
— Bah! il en serait pour sa provocation.
Duranton est un garçon prudent, raisonnable. . .
— Et passablement présomptueux, dit avec un sourire moqueur madame Baretty; je suis sûre qu'en ce moment il me croit tout à fait subjuguée par le mérite de son style empha-
tique et de ses gros yeux sans expression. Je n'y tenais plus. D'un saut furieux je m'élançai hors du taillis^ et tombai comme une bombe au milieu de Tallée, en face du couple stupéfait. Madame Baretty poussa un cri d'eflfroi, et se jeta en arrière. Vanois la retint, et me regardant fixement :
! — Ami ou ennemi ? me dit-il d'un ton vif et résolu.
— Ennemi, répondis-je sans hésiter.
— Fort bien, reprit-il ; je suis à vous dans un instant. Permettez seulement que je reconduise madame au château.
— Peraiettez-moi vous-même d'adresser à madame les remercîments que je lui dois.
— Pas un mot à madame ! s'écria-t-il impérieusement ; attendez-moi là.
Il s'éloigna aussitôt en emmenant madame Baretty, dont la pâleur extrême et la démarche mal assurée accusaient une grande émotion.
En ce moment je tenais dans ma main la vengeance que j'avais méditée. Mais si je suis quel-
que peu présomptueux, ainsi que je venais de Tentendre dire, du moins n'ai-je pas le cœur méchant. Assez content de Tefifet foudroyant que je venais de produire, je jugeai indigne de moi d^abuser démon avantage.
— C'est une femme, me dis-je, soyons généreux.
Je ne cacherai pas qu'en cet instant je me trouvai presque aussi sublime qu'Auguste pardonnant à Cinna.
J'attendais mon ami Vanois. Au bout de quelques minutes je le vis revenir. Sans doute il avait réfléchi de son côté ; car, au lieu de l'air courroucé sur lequel je comptais, j'aperçus sur sa figure une expression joviale et débonnaire.
— Ah çà ! mon cher, d'où diantre sortezvous? me dit-il en passant familièrement son bras sous le mien! vous pouvez vous flatter de m'avoir fait une belle peur ; je vous ai pris pour un sanglier. Et la Barbe-Bleue? J'espère bien qu'elle n'a pas, ainsi que vous, élu do-
LE PARATONNEURE. Il7
micile en ce taillis; cela compliquerait furieusement la question.
Le ton léger qu'affectait Vanois me fit voir qu'il n'avait nulle envie de mon sang ; malgré le dépit que me causait ma déconvenue^ je ne me souciais pas davantage du sien, et je me mis assez facilement à Tunisson de son humeur pacifique.
— Avant tout, répondis-je, finissons-en avec la mystification.
— C'est trop juste, reprit-il tranquillement ; vous avez surpris mon secret ; autant vaut alors tout vous dire. Vous êtes un galant homme, et je suis sûr que vous ne me trahirez pas. Ce n'est pas de madame Richomme que je suis amoureux, c'est de sa sœur.
— Parbleu ! j'en sais quelque chose, m'écriai-je.
— Voici comment cela est arrivé. L'an dernier, tandis que M. Baretty était en prison à cause de ce duel dont vous a parlé Richomme, sa femme demeurait à Toulouse chez l'une
de ses tantes. C'est là que je Tai connue.
— Je comprends. Hais moi^ à quel propos me trouvé-je mêlé à cette agréable intrigue ?
— Le capitaine est, comme vous le savez, un jaloux endiablé. Il ne me connaissait pas encore, et il m'importait beaucoup de détourner de moi sa jalousie; le seul moyen efficace, c'était de lui donner un autre aliment.
— Ainsi, je suis le gâteau que vous avez jeté dans la gueule de ce Cerbère, afin qu'il ne vous morde pas. Bien obligé. Si du moins vous m'aviez prévenu.
— Vous auriez joué votre rôle avec moins de naturel.
— Et madame Richomme ferme les yeux ?
— Elle les ouvre fort grands au contraire, et fait des sermons à sa sœur du matin au soir; mais je ne m'en inquiète guère. Elle croit que vous êtes mon confident.
— C'est donc à cela que je dois l'accueil massacrant dont elle m'honore depuis mon arrivée ; peut-être se figure-t-elle que j'ai em-
mené son beau-frère à la chasse et au Grindelwald tout exprès pour vous rendre service?
— Elle en est persuadée, répondit Edmond en riant.
— Mon cher, repris-je en essayant de rire à mon tour, l'exploitation de Thomme par rhomme est une chose odieuse, antisociale, et il me semble qu'à mon égard vous en avez un peu abusé. Cherchez, je vous prie, une autre victime. Je vous préviens qu'à cinq heures du matin je serai parti pour Paris.
— Diable ! je vais me trouver fort embarrassé, dit Edmond; Togre est bâti de telle sorte qu'il lui faut absolument de la chair fraîche; et si je le laisse chômer, c'est moi qu'il mangera. Il y a bien ici un jeune et beau Lyonnais, arrivé d'hier avec sa maman, et qui a déjà changé cinq fois de cravate ; faute de mieux, je tâcherai de l'utiliser. L'enfant est de votre avis et du mien, il trouve madame Baretty fort agréable. A la première occasion je le lance. Mais à propos, qu'avez- vous fait du tyran farouche?
Je racontai à Vanois la scène du glacier ; elle lui parut assez divertissante, et, en le voyant rire, je finis par partager son hilarité.
— Nous allons le voir arriver demain matin, reprit mon compagnon de voyage, dont la gaieté parut diminuer à cette idée.
— Vous lui direz de ma part mille choses aimables, et vous lui donnerez mon adresse, dans le cas où il l'aurait oubliée ; au bois de Vincennes ou au bois de Boulogne, je serai son homme quand il lui plaira.
— Vous partez donc décidément?
— Que voulez-vous que je fasse ici?
— Mais... ce que vous y avez fait jusqu'à ce jour.
— Mauvais plaisant ! ne dites pas que je suis revenu; je vais me glisser dans ma chambre et me coucher, car je tombe de fatigue.
— Sans rancune ? dit Vanois en me tendant la main.
— Sans rancune, répondis-je, quoique au fond j'eusse quelque peine à lui pardonner.
Le lendemain, ainsi que je Pavais résolu, je partis dès le point du jour, sans prendre congé de personne. J'emportais du canton de Berne une leçon qui m'a profité. Je me défie maintenant des regards des femmes : en revanche, je crois toujours à leurs paroles. Des sceptiques trouveront peut-être qu'il manque encore quelque chose à mon instruction.
Au commencement de l'automne dernier, parmi les personnes réunies dans le salon d'attente du docteur Magnian, se trouvait un homme d'une quarantaine d'années, blond, grêle, blafard, un peu voûté, d'aspect si malingre, en un mot, qu'il eût suffi de le regarder pour deviner qu'on était chez un médecin. En entrant, ce chétif personnage s'était assis dans un coin d'un air soucieux; il y resta patiemment jusqu'à ce que tous les autres malades eussent été reçus par le maître du logis qui, après avoir donné sa dernière consultation, vint à lui avec un sourire cordial. •
— Bonjour, Bouchereau, dit le docteur; mille pardons de vous avoir fait attendre si longtemps ; vous savez que mon temps appartient d'abord aux malades, et j'espère qu'à ce titre vous n'y avez aucun droit?
— Les souffrances de l'âme sont pires que celles du corps, répondit l'homme blafard en étouffant un soupir.
— Qu'avez-vous donc? reprit le médecin; vous êtes tout défait ! madame Bouchereau serait-elle malade?
— Ma femme a une santé de fer, répliqua Bouchereau, qui accompagna ces paroles d'un sourire plein d'amertume.
— Alors, expliquez-moi la cause de l'agitation où je vous vois. Il s'agit de l'âme, ditesvous ? Si vous ne parlez pas, comment voulezvous que je devine ce qui se passe dans la vôtre? Voyons : en quoi puis-je vous servir?
— Mon cher docteur, répondit l'autre en s'asseyant d'un air d'abattement, voilà plus de vingt ans que nous nous connaissons. Je vous
regarde comme un de mes meilleurs amis et j'ai en vous une confiance sans bornes.
— Passons les compliments.
'— Ce ne sont pas des compliments, je vous dis le fond de ma pensée. D'ailleurs, Tétrange confession que j'ai résolu de vous faire vous attestera l'estime que j'ai pour votre caractère.
— Au fait, dit le docteur avec un peu d'impatience.
— Le fait est triste pour moi, et même il peut paraître ridicule; voilà pourquoi j'hésite à l'entamer; mais d'abord, promettez-moi de ne révéler à personne au monde ce que je vais vous dire.
— Le secret de la confession est aussi sacré pour un médecin que pour un prêtre, dit le docteur Magnian d'un ton grave.
Bouchereau soupira derechef, puis se mordit les lèvres et leva les yeux au plafond.
— Vous connaissez Pelletier? dit-il enfin, en regardant d'un air morne son interlocuteur.
— Le capitaine d'état-major? je ne connais
que ça. Tempérament sanguin, cou court, plus d'épaules que de cervelle, organisation de taureau î II y a longtemps que j'ai prédit qu'il mourrait d'apoplexie.
— Dieu vous écoute !
— Vous m'étonnez : je vous croyais amis.
— Amis ! répéta Bouchereau avec une ironie mêlée d'indignation.
— Que diantre ! parlez clairement ou-taisezvous. Je ne suis pas un GEdipe pour deviner vos énigmes.
L'impatience dont pétillaient les yeux noirs du médecin ne permit pas à son dolent ami d'éluder plus longtemps le point capital de la confession.
— Eh bien ! mon cher Magnian, voici le fait en deux mots, dit-il d'une voix émue. Pelletier fait la cour à ma femme.
Le docteur avança la lèvre inférieure, pour dissimuler un sourire, et hocha la tête à plusieurs reprises avec une gravité affectée.
— Voyez-vous ça ! dit-il ensuite; je n'aurais
pas cru que ce gros Pelletier eut si bon goût. Mais ôtes-vous bien sûr de ce que vous dites? D'ordinaire les maris sont les derniers à savoir ces choses-là.
, — Je n'en suis que trop sûr; vous ^llez voir comment. Ma femme est allée passer quelques jours chez sa mère, à Fontainebleau. Avanthier, en furetant par hasard dans sa chambre à coucher, j'ai remarqué que la clef de mon bureau allait également à son armoire à glace. Machinalement j'ai ouvert ce meuble, et, dans un arrière-tiroir assez mystérieux, j'ai trouvé plusieurs lettres de Pelletier.
— Diable ! mais aussi, à quel propos ouvrir un meuble appartenant à votre femme?
— J'étais dans mon droit; d'ailleurs suspendez votre jugement. D'après la teneur même de ces lettres, j'ai acquis la preuve de la complète innocence de Virginie, qui n'a guère à se reprocher d'autres torts que celui de m'avoir fait mystère de cette correspondance. Elle ne l'a jamais encouragé, j'en suis à peu près sûr.
Je lui en veux donc beaucoup moins qu'à Pelletier; mais, quant à lui, je sens que je ne lui pardonnerai jamais. Un homme à qui j'ai ouvert ma maison ! un ancien camarade de Sainte- Barbe! un ami, enfin ; du moins je le croyais !
— Oubliez- vous que Ton n'est trahi que par ses amis?
— Hier, je suis allé chez lui.
— Ah!
— Je lui ai reproché son indigne conduite ; savez-vous ce qu'il m'a.répondu?
— Il a nié.
— D'abord. Mais à la vue de ses lettres, il a compris que toute dénégation serait vaine.
— Mon cher Bouchereau, m'a-t-il dit alors, de l'air impertinent que vous savez, puisque vous êtes si bien au courant, je ne perdrai pas la peine de mentir. Il est très-vrai que je suis amoureux de votre femme ; je le lui ai déjà dit, et je ne vous promets pas de ne plus le lui redire, car, selon toute probabilité, je ne tiendrais pas ce serment. Je comprends à merveille
UNE CONSULTATION. lî»
que ce procédé vous déplaise et vous blesse; mais vous n'ignorez pas que je suis un galant homme etquej'airhabituded'accepterlaresponsabîlité de mes faits et gestes. Si donc vous vous trouvez offensé, je suis à vos ordres, prêt à vous rendre raison, où, quand et comme vous voudrez.
— Voilà de Taplomb, dit le médecin en s'efforçant de garder son sérieux; comment I il a osé vous dire cela !
— Textuellement.
— Et que lui avez-vous répondu ?
— Qu'il aurait bientôt de mes nouvelles.
Là-dessus je suis sorti, car il ne me convenait pas de pousser plus loin une pareille discussion. Les choses en sont là.
La figure du médecin prit une expression de gravité. Il fit un tour dans le salon, la tête baissée et les mains derrière le dos ; se rapprochant ensuite de son hôte :
— Maintenant, que comptez-vous faire ? lui dit-il en le regardant fixement.
— Que me conseillez-vous?
— Je conçois que le procédé vous semble duB à supporter ; d'un autre côté, je serais fâché de 4rous voir engagé dans un c^el avec ce bretteur de Pelletier.
— Un bretteur ! s'écria Bouchereau, dont les yeux semblèrent s'élargir; c'est un duelliste, c'est un spadassin qu'il faut dire, un homme qui passe toutes les matinées au tir de Lepage ou dans les salles d'armes, et qui se bat régulièrement tous les trois mois !
— Et vous-même, dit le docteur avec un regard perçant, vous êtes-vous battu quelquefois?
— Jamais, répotidit l'homme marié, en ce moment plus blafard encore que de coutume; ce n'est pas que je n'en aie trouvé plusieurs fois l'occasion, mais le duel répugne à mes principes. L'idée de répandre le sang me révolte, c'est là une coutume barbare, qui m'a toujours paru constituer une monstrueuse anomalie au milieu de nos mœurs policées.
— Bref, vous n'avez pas une envie ardente d'aller sur le terrain?
— Si j'étais positivement offensé, si j'avais à venger une mortelle injure, la voix de la passion me parlerait peut-être plus haut que celle de rhumanité; car, dans certaines conjonctures, l'homme le plus sage ne peut répondre de lui-même. Hais ici, les choses n'ayant pas été poussées à l'extrême, si Pelletier, au lieu d'affecter un langage arrogant, m'avait adressé quelques excuses auxquelles je crois avoir droit, et s'il eût pris l'engagement de se mieux comportera l'avenir, il me semble qu'alors.., dans l'intérêt de tout le monde... pour éviter une esclandre... ne pensez- vous pas comme moi qu'il eût été possible et honorable...
— De ne pas vous battre? Certainement, interrompit Magnian; si vous allez sur le terrain, il y a dix à parier contre un que Pelletier vous saignera comme un poulet et cela vous serait désagréable.
— Docteur, vous me comprenez mal.
— A merveille, au contraire ; et la preuve, c'est que vous ne vous battrez pas, el que le
capitaine vous adressera des excuses satisfaisantes. N'est-ce pas là ce que vous désirez?
. La perspicacité du médecin fit éclore une faible rougeur sur les joues de Tami de la paix. —^ Pelletier est un brutal, reprit le docteur, comme s'il se fût parlé à lui-même. Ordinairement les officiers d'état-majôr ont plus d'usage que cela. Qu'il cherche à plaire aux femmes, rien de mieux; mais qu'il provoque les maris, c'est manquer à toutes les règles du savoir-vivre.
— Vous me conseillez donc de laisser l'affaire s'arranger? demanda Bouchereau d'une voix insinuante.
— Oui, certes, répondit le médecin, en riant, et de plus je me charge des négociations. Je. vous le répète : dès demain. Pelletier rétrac-
* tera sa provocation ; il vous adressera des excuses formelles, et jurera de ne plus chercher à troubler votre repos conjugal. Ceci est mon affaire; le reste vous regarde.
— Le reste?
— Promettre et tenir sont deux, vous le savez ;
il y aurait, je crois, de votre part, une haute prudence à faciliter au capitaine l'exécution de son serment, au moyen d'un petit voyage qui réloignât de madame Bouchereau pendant quelques mois. Sa place le retient à Paris; vous êtes libre, vous. Qui vous empêche d'aller passer rhiver dans le Midi : par exemple, à Nice?
— J'avais déjà songé à l'opportunité de ce voyage, et je suis bien aise de me trouver d'accord avec vous sur ce point. Mais pourquoi Nice plutôt que toute autre ville?
— C'est que le climat en est très-salutaire, surtout pour les gens qui ont la poitrine un peu délicate. •
— Mais j'ai la poitrine excellente. .. du moins je le suppose , interrompit Bouchereau, qui interrogea les yeux du médecin avec une sorte d'inquiétude.
— Sans doute ; j e ne dis pas le contraire, reprit le docteur d'un ton sérieux; de ce côté rien ne motive positivement le conseil que je vous donne ; maisles précautions ne sont jamais nuisibles.
et il vaut mieux prévenir le mal que de Tattendre.
— Vous me croyez donc menacé d'une maladie de poitrine ? dit, en pâlissant, Thomme marié qui, comme on a pu le voir, avait voué à sa propre personne le plus vif attachement.
— Je n'ai pas dit un mot de cela, répondit M. Magnian, qui eut Tair de se reprocher intérieurement d'avoir trop parlé. Voulez-vous savoir pourquoi j'ai prononcé le nom de Nice ?
c'est par égoïsme. Il est possible que j'y aille passer moi-même une partie de l'hiver; et si vous y étiez, ainsi que madame, le séjour m'en paraîtrait assurément beaucoup plus agréable.
— Eh bien, nous verrons ça ; la chose pourra s'arranger, répondit Bouchereau, qui sortit de chez le docteur, plus soucieux encore qu'il n'y était entré, car à l'inquiétude que lui causait la perspective d'un duel, venait de se joindre la crainte non moins vive d'une maladie souvent mortelle, à laquelle il n'avait pas songé jusqu'alors.
A six heures du soir, le médecin Magnian
entra au Café Anglais, où il était à peu près sûr de rencontrer Pelletier. Le capitaine d'étatmajor s'y trouvait déjà , en effet, installé solitairement à une petite table, et dînant de fort bon appétit, sans mettre d'eau dans son vin.
C'était un grand, gros et vigoureux compagnon, carré des épaules, pincé des hanches, Toeil ferme, la moustache luisante, le teint chaudement coloré, le poignet musculeux; un de ces hommes à prestance martiale, qui, s'ils n'étaient pas militaires, sembleraient avoir manqué à leur vocation, et dont l'aspect seul impose aux gens les plus avantageux une sorte de retenue et de modestie. D'autres que le blafard Boiichereau eussent regardé comme une véritable catastrophe le fait d'avoir quelque maille à partir avec un semblable lion.
Le médecin et l'officier se saluèrent d'un air cordial, et, après avoir échangé quelques compliments, ils dînèrent chacun de son côté. Ils sortirent du café en même temps, se rejoignirent à la porte, et s'étant donné le bras par un
136 l^NE CONSULTATION.
mouvement simultané, ils suivirent le boulevard du côté de la Madeleine.
— Eh bien, docteur, dit Pelletier avec enjouement, m'avez-vous trouvé ce que je vous ai demandé au moins dix fois : une aimable femme (demoiselle ou veuve, brune ou blonde, petite ou grande, ça m'est égal), qui consente à faire mon bonheur en unissant son sort au mien ? Je ne demande que cent mille écus de dot : que diantre ! il me semble que je suis modeste.
— Trop modeste ! vous valez mieux que cela.
— Vous vous moquez de moi?
— En aucune manière ; d'ailleurs le moment serait mal choisi pour plaisanter, car j'ai à vous entretenir d'une chose grave, en attendant la fiancée aux cent mille écus. Bouchereau m'a chargé de vous parler.
— Et vous appelez cela une chose grave ?' dit le capitaine en riant dédaigneusement.
— Toute affaire me semble telle lorsqu'elle peut se terminer par du sang, dit le docteur avec un sérieux affecté.
— Ah ! M. Bouchereau a soif de mon sang?
reprit Pelletier en riant plus haut; jusqu'à présent, je Tavais cru plutôt herbivore que Carnivore. Et à quelle sauce prétend-il me manger? à répée, ou au pistolet ?
— Il vous laisse le choix des armes, dit M. Magnian avec une gravité imperturbable.
— Tout m'est égal, je le lui ai déjà dit :
Voyons : demain je déjeune avec quelquesuns de mes camarades; c'est une espèce de repas de corps, et je serais fâché d'y manquer; mais je suis votre homme pour après-demain matin. Cela vous convient-il ?
— Parfaitement. Après-demain à sept heures du matin, à l'entrée du bois de Vincennes.
— Convenu, dit le capitaine, qui frappa familièrement de sa large main le bras de son compagnon. Ah çà, docteur, vous vous mêlez donc de duel? C'est pourtant là un concurrent qui devrait vous inspirer de l'antipathie.
Le médecin répondit à cette plaisanterie
surannée par un malicieux sourire qu'il réprima aussitôt.
— En riant, vous venez de mettre le doigt sur une de mes plaies, dit-il après un instant de silence. Vous avouerai-je une pensée bizarre, je pourrais dire monstrueuse, qui me vient en ce moment?
— Parlez! j'aime assez les pensées monstrueuses.
— Je me disais que, dans Tintérét de ma réputation, j'aurais lieu de désirer que la rencontre d'après-demain eût pour Bouchereau un résultat fatal.
— Pourquoi cela? demanda l'officier d'un air surpris.
— C'est que, si vous ne le tuez pas, avant un an c'est moi qui passerai pour l'avoir tué.
— Je ne vous comprends pas. Est-ce que vous voulez aussi vous battre avec lui î
— Nullement; mais je suis son médecin, et, comme tel, responsable de son existence aux yeux de beaucoup de gens, qui exigent de l'art
médical qu'il conserve aux malades la santé que leur refuse la nature. Or, comme Bouchereau, selon toute apparence , n'a pas un an à vivre...
— Quelle maladie a-t-il donc? s'écria Pelletier, en ouvrant ses gros yeux.
— Poitrinaire ! répondit le docteur avec un accent de compassion, une maladie chronique, sans remède ! J'allais l'envoyer à Nice. Vous savez; nous autres médecins, quand nous ne savons plus qu'ordonner aux malades, nous les envoyons aux eaux ou dans le Midi. S'il ne lui arrive rien après-demain, il partira. Reviendra-t-il? Dieu sait!
— Poitrinaire I lui qui est toujours blafard comme Debureau.
— La couleur n'y fait rien.
— Et vous le croyez en danger?
— Je ne lui donne pas un an à vivre, pas six mois peut-être.
Les deux interlocuteurs marchèrent quelque temps en silence, d'un air sérieux.
— Oui, capitaine, dit le docteur en repre-
140 UNE œNSULTATlON.
nant la parole, on peut regarder ce pauvre Bouchereau comme un homme perdu, même en mettant de côté le danger que va lui faire courir votre flamberge. Bien certainement, avant un an, sa femme pourra songer à se remarier. Ce sera une petite veuve fort séduisante, ma foi, et les adorateurs ne lui manqueront pas.
Pelletier jeta un regard oblique à son compagnon. L'air de bonhomie du médecin détruisit Tespèce de défiance qu'avaient excitée ses paroles.
— Si Bouchereau mourait, sa femme serait riche? dit le capitaine à demi-voix, mais avec un accent interrogateur.
— Peste I répondit le docteur, cette fois ce ne serait pas par cent mille, mais par deux cent mille qu'il faudrait compter les écus de la dot.
— Vous exagérez? s'écria le capitaine, dont les yeux brillèrent d'un éclat soudain.
— Le calcul est facile à faire, répondit M. Magnian d'un air assuré. Madame Bouchereau a hérité de son père cent mille francs.
UNE CONSULTATION. Ht
elle en attend cent cinquante mille de sa mère, . et son mari lui en laissera au moins trois cent cinquante mille; additionnez.
— Il lui a donc tout donné par contrat de mariage? demanda Pelletier, dont Témotion s'était accrue à chaque chiffre articulé par son compagnon.
— Tout, répondit le médecin d'une voix solennelle.
Ce puissant monosyllabe valait un long discours. Avec un interlocuteur dont il eût estimé rintelligence, M. Magnian n'aurait pas ajouté un seul mot; mais trouvant le capitaine plus riche en épaules qu'en cervelle, ainsi qu'il l'avait dit quelques heures auparavant, il ne craignit pas d'insister un peu lourdement sur une idée dont il attendait un résultat magique.
— Vous qui avez la bosse matrimoniale bien développée, reprit^il d'un air de plaisanterie, voilà un parti qui vous conviendrait; une femme jeune, jolie, aimable, et six cent mille francs de fortune. Il est vrai que pour mener
à bon port une pareille affaire, il ne faudrait pas commencer par tuer le mari.
Pelletier affecta de rire, quoique sa physionomie eût pris depuis un instant une expression rêveuse ; puis il changea de conversation. Certain d'avoir atteint son but, le docteur prétexta une visite et quitta son compagnon qu'il laissa sur le boulevard, frappé au cœur par les six cent mille francs de la future veuve.
Tout d'un trait, et avec la vélocité furieuse d'un sanglier blessé, le capitaine alla de la Madeleine à la Bastille sans omnibus. Â la porte Saint-Martin son parti fut pris.
— Sans s'en douter, pensa-t-il, le docteur m'a donné un excellent conseil; me battre avec Bouchereau ! pas si niais, je le tuerais ; j'ai la main si malheureuse ! comment alors oserais-je paraître devant Virginie? La petite femme ne me voit pas d'un œil indifférent; par bonheur, en lui faisant la cour depuis trois mois, j'ai pris l'avance, en sorte que quand le grand jour sera venu, elle ne pourra pas sup-
poser que je Taime pour sa fortune. Tuer Bouchereau ! cela serait stupide. Qu'il meure de sa belle mort, le cher homme, je ne m'y oppose pas. Selon toute apparence je retrouverai assez Toccasioft de me battre avec mes concurrents dès que sa femme sera veuve. Six cent mille francs ! il y aura presse ; mais que les autres se tiennent bien : je suis le premier inscrit, et ce n'est pas moi qui permets qu'on me passe sur le corps.
Le lendemain matin, le capitaine entra chez le médecin Magnian bien avant l'heure réservée aux consultations.
— Docteur, lui dit-il d'un air de franchise militaire, ce que vous m'avez dit hier de la maladie de Bouchereau m'a fait faire de sérieuses réflexions. Il me semble que, loyalement, je ne puis guère me battre avec un homme qui n'a plus que six mois à vivre. Supposons que je le blesse. Un coup d'épée, dont un autre guérirait, lui serait peut-être mortel, vu son état ; et alors je me reprocherais toute ma vie d'à-
voir tué un ancien ami pour une bêtise. Vous a-t-il dit la cause de notre querelle ?
— Non^ dit le médecin^ qui^ en sa qualité de négociateur, crut avoir le droit de mentir.
— Quelques paroles un peu vives échangées de part et d'autre, reprit l'officier abusé par l'air candide du docteur ; à vrai dire, je croîs bien que c'est moi qui ai eu tort. Vous savez que j'ai une mauvaise tête ; à propos de je ne sais quelle bagatelle, j'ai rudoyé ce pauvre Bouchereau, et je m'en repens maintenant. Bref, j'ai eu assez d'affaires pour pouvoir en arranger une pacifiquement sans qu'on croie que je saigne du nez. Ainsi donc, si vous voulez conseiller à Bouchcreau d'en pester là, je vous donne carte blanche. Eptre nous, je crois que la proposition ne lui déplaira pas.
— Vous pourriez vous tromper, capitaine, répondit le docteur, qui garda son sérieux admirablement; hier Bouchereau m'a para exaspéré : quoique de mœurs paisibles, il devient un tigre quand son sang fermente. Il
paraît que dans votre altercation vous Pavez gravement blessé ; et, à moins que vous ne lui adressiez des excuses formelles...
— Qu'à cela ne tienne, interrompit Pelletier: des excuses ne sont guère dans mes habitudes ; ce sera la première fois que pareille chose me sera arrivée ; mais, avec un ancien ami, on n'y regarde pas de si près. D'ailleurs j'aime mieux faire des concessions que d'avoir, par la suite, des reproches à m'adresser. Voulez-vous que nous allions ensemble chez Bouchereau ?
— Allons, dit le docteur qui put à peine s'empêcher de sourire en remarquant à quel point l'intérêt rendait humain, sensible et délicat un duelliste de profession.
En voyant entrer dans son salon le médecin suivi de l'officier d'état-major, Bouchereau, qui n'avait pu fermer l'œil de la nuit, éprouva une émotion comparable à celle du condamné à qui le greffier donne lecture d'un arrêt emportant la peine capitale.
Les premiers mots de l'entretien rendirent
la fluidité au sang prêt à s'engourdir dans ses veines. Le capitaine articula les excuses les plus formelles et les plus explicites^ et se retira immédiatement après avoir serré la main à son ancien ami qui^ dans sa joie d'en être quitte^ ne songea pas à se montrer intraitable. •— Docteur, vous êtes sorcier ! s'écria Bouchereau dès qu'il fut seul avec le médecin.
— C'est un peu mon état, dit celui-ci en riant ; voilà donc cette terrible affaire presque arrangée. Ma part est faite', ferez-vous la vôtre? Quand partez-vous pour le Midi ?
La satisfaction empreinte sur les traits de Bouchereau disparut à l'instant et fit place à une expression soucieuse et sombre.
— Docteur, dit-il d'une voix altérée, il faut me dire la vérité ;j'aidu caractère, je saurai entendre mon arrêt : j'ai la poitrine attaquée, n'est-ce pas?
— Vous voulez dire le cerveau.
— Le cerveau aussi ! s'écria Bouchereau, qui devint plus pâle.
— Vous êtes fou, reprit le médecin en haus-
sant les épaules ; je changerais bien volontiers ma poitrine contre la vôtre.
— Vous me trompez. Vos paroles d'hier ne me sortent pas de la tête. J'ai toussé toute la nuit et j'éprouve entre les épaules une douleur dont je ne m'étais jamais aperçu jusqu'à présent.
— Imagination !
— Je setis ce que je sens, continua Bouchereau d'une voix lugubre ; je ne crains pas la mort; mais, je l'avoue, ce n'est pas sans regret que, dans la force de l'âge, je me verrais forcé de dire un éternel adieu à ma femme et à ma famille. Il est de mon devoir de me soigner pour eux si je ne le fais pas pour moi.
Au lieu d'écrire à Virginie de revenir ici, je la prendrai en passant à Fontainebleau, et nous partirons aussitôt pour Nice.
— Partez, dit le docteur, ce voyage ne peut pas vous faire de mal.
— Mais pensez-vous qu'il me fasse du bien?
— Sans doute.
— Et qu'il soit encore temps de lutter contre cette affreuse maladie ?
— Oui> nous vous tirerons de là, dit Maghian aVec une gravité moqueuse. Avant six semaines je serai moi-même à Nice ; ainsi , vous êtes sûr d'être soigné par un médecin en qui vous avez confiance, si, contre toute apparence, votre état empire.
Les deux amis se séparèrent : le médecin riant des frayeurs de son client, tandis que celui-ci croyait sentir déjà la mort dans sa poitrine, et se demandait si, péril pour péril, il n'aurait pasmieux valu affronter la terrible épée du capitaine Pelletier que d'aller peut-être expirer, à la fleur de l'âge, sur la terre étrangère. En deux jours, Bouchereau, poursuivi par cette funèbre vision, eut pris son passe-port, mis ordre à ses affaires et achevé ses préparatifs de départ. Il monta aussitôt en chaise de poste, et tomba comme une bombe à Fontainebleau, oii il n'était pas' attendu. Usant de sa puissance maritale plus qu'il n'avait osé faire jusqu'à ce
our, il enleva sa femme, stupéfaite d'un procédé si nouveau et fort contrariée de s'éloigner de Paris, dont les épîtres langoureuses de rofficier d'état-major lui avaient rendu, depuis quelque temps, le séjour plus agréable encore que de coutume. A la fin de la semaine, les deux époux, Fuu tremblant pour sa vie, l'autre regrettant ses amours, arrivèrent à Nice, où, vers la fin de l'automne, ils furent rejoints par le docteur Magnian, qui mit une scrupuleuse exactitude à remplir sa promesse. Au mois d'avril suivant, on jouait Horace au Théâtre-Français. Grâce au jeune talent de mademoiselle Rachel, plus encore qu'au vieux génie de Corneille, la salle était pleine. Au milieu du balcon de droite, le capitaine Pelletier, accompagné de quelques triomphateurs de son espèce, parlait haut, riait de méme^ critiquai{ les acteurs, passait en revue les femmes et incommodait tout son voisinage sans que personne se permît de le rappeler à l'ordre, tant est puissant, en certains cas, le prestige
d'un regard insolent, d'une moustache féroce et d'une carrure d'éléphant.
A force de promener son lorgnon sur tous les recoins de la salle, depuis les baignoires jusqu'au cintre, le capitaine aperçut, dans une loge des secondes, un groupe qui, à l'instant même, absorba son attention. C'étaient d'abord, au premier rang, M. et madame Bouchereau ; et, dans le fond, le docteur Magnian, assis derrière la jeune femme. L'attitude de ces trois personnages était caractéristique. La face blême et la physionomie médicamentée, comme de coutume, les yeux ornés de lunettes à verres bleus, grâce nouvelle dont il était redevable à une ophthalmie imaginaire, le mari pacifique tenait à la main le programme des théâtres qu'il lisait pendant les entr'actes, et il écoutait consciencieusement la tragédie, même quand Corneille avait pour interprètes M. Arsène et M. Fonta. Madame Bouchereau jouait avec un joli bouquet qu'elle respirait souvent, et dont les fleurs pourprées faisaient si bien ressortir
UNE CONSULTATION. i&l
la blancheur de son teint, qu'il était permis de croire que cette manœuvre, exécutée d'un air de négligence, n'était pas toat à fait exempte de coquetterie. Négligemment appuyée sur le dossier de son siège, la jeune femme tournait quelquefois la tête à demi, pour mieux entendre les paroles que le médecin lui adressait à demi-voix et en souriant, sans que le mari prît part à cet entretien, ou parût en remarquer le caractère intime et confidentiel.
— Qui donc regardes-tu depuis un quart d'heure? demanda au capitaine un de ses voisins; serait-ce ton ancienne passion, madame Bouchereau? Je croyais que depuis longtemps tu n'y pensais plus.
— J'ignorais qu'elle fût revenue de Nice, répondit Pelletier d'un air réservé.
— Il y a quinze jours qu'elle est à Paris.
— Ne trouves-tu pas que Bouchereau a bien mauvaise mine? Il ne paraît pas que le climat du Midi lui ait fait grand'chose. Il est deux fois plus blême qu'avant son départ. Pauvre Bouchereau
— Ah ! ah ! dit Tautre interlocuteur, est-ce que tu donnes aussi dans la maladie de poir trine, toi ? Ce serait trop drôle.
— Qu'est-ce qui serait trop drôle? demanda brusquement le capitaine.
— Le tour que ce sournois de Magnian a joué à Bouchereau et à toi, car, si j'en crois ton air ébahi, tu es pour moitié dans la mystification.
— Berton, tu abuses de ma patience, dit Pelletier d'un ton bourru.
— Les loups ne se mangent pas, reprit Berton en riant ; ainsi parlons sans nous fâcher. Voici l'histoire : tout Paris, excepté toi, s'en amuse depuis huit jours. Il paraît que, d'une part, et sans qu'on s'en doutât, le susdit Hagnian était anioureux de madame Bouchereau, et que, de l'autre, souffrant de la poitrine depuis quelque temps, il avait jugé à propos d'aller passer l'hiver dans un climat plus doux que celui-ci. Qu'a fait mon gaillard ? il a persuadé à l'innocent Bouchereau que c'était lui, Bouchereau, qui avait mal à la poitrine ; il vous l'a fait partir
UNE CONSULTATION. ibZ
pour Nice, ainsi que son aimable épouse; puis à loisir, sans se presser, il est allé les rejoindre. La figure qu'ils font tous trois, en ce moment, ne laisse aucun doute sur le dénoûment de l'histoire ; rien qu'à les voir on devine que, sans calomnie, on pourrait suspendre au rebord de leur loge le titre d'un des derniers romans de Paul de Kock : le Mari, la femme et l'amant. Ce Magnian est un garçon d'esprit, et il a des idées ingénieuses. Craignant sans doute que le mari n'y vjt trop clair, il lui a persuadé de porter des lunettes bleues, en le menaçant d'une ophthalmie. N'est-ce pas que c'est bien joué, et que l'aventure est amusante ?
— Charmante, délicieuse, répondit le capitaine, en souriant de manière à faire croire qu'il grinçait des dents.
La tragédie venait de finir. Le docteur Magnian sortit de la loge. Pelletier suivit aussitôt cet exemple. Un instant après, les deux hommes se trouvèrent face à face dans le foyer.
— Docteur, un mot, ditl'officierd'unairsérieux.
— Deux si vous voulez, capitaine, répondit Hagpian d'un ton jovial.
— Il paraît que, malgré vos pronostics, Bouchereau se porte à merveille.
— Voudriez-vous qu'il mourût? demanda le docteur, en parodiant, avec une emphase comique, Taccent de Joanny qui venait de remplir le rôle du père des Horaces.
— Je sais que vous plaisantez à ravir, reprît ; ^ Pelletier avec un dépit qui commençait à tourner en colère; mais vous devriez savoir que je .^ n'ai pas l'habitude de servir de plastron. Veuillez | ( me répondre sérieusement, est-il vrai que Bou- . \ chereau n'ait jamais été en danger?
— Fort en danger au contraire. Ne devait-il pas se battre avec vous ? |
— Ainsi, quand vous l'avez envoyé à Nice...
— C'était pour empêcher ce duel. Comme médecin, je suis habitué à veiller sur la santé de mes clients, et mon devoir était de préserver Bouchereau de votre épée, qui a le renom d'être une terrible maladie.
— Une maladie dont vous aurez peut-être à vous traiter vous-même avant peu, dit le capitaine^ que le sang-froid du docteur acheva d'exaspérer. Que cet imbécile de Bouchereau meure de peur ou d'autre chose, je ne lui ferai certes pasThonneur de m'en mêler ; mais vous, mon cher, qui plaisantez si bien, je serais bien aise de voir si vous avez autant de cœur que d'esprit.
Le rôle de rival malheureux et mystifié est si humiliant, que, par vanité. Pelletier, durant cette discussion, avait soigneusement évité d'articuler son véritable grief et de prononcer le nom de madame Bouchereau. Le médecin imita une réserve, dont sa position d'amant favorisé lui faisait d'ailleurs une loi. 11 accueillit la provocation de l'officier d'état-major avec l'impassible sourire qui, jusqu'alors, avait constamment erré sur ses lèvres.
— Mon cher capitaine, lui dit-il, je vois qu'en ce moment il vous serait particulièrement agréable de me percer le flanc de votre bonne lame
OU de me placer une balle dans la cuisse (je suppose qu'en raison de notre ancienne amitié vous épargneriez ma téte]^ c'est là une fantaisie que vous pourrez vous passer si vous y tenez absolument. Mais si vous me tuez^ qui vous mariera avec mademoiselle Nanteuil?
Pelletier regarda son adversaire d'un air ébahi, qui redoubla labonnehumeurdecelui-cî.
— Qu'est-ce que mademoiselle Nanteuil ? ditil ensuite d'un ton involontairement radouci.
— Une aimable héritière dont je suis le médecin, quoiqu'elle se porte à merveille; qui a deux cent mille francs comptants, autant en perspective, et qui, si un ami intelligent se mêlait des négociations , consentirait, je crois, à faire le bonheur d'un beau garçon de votre espèce.
— Ce diable de Magnian! dit le capitaine en prenant le bras du docteur, avec lui il n'y a pas moyen de se fâcher.