‹ Le paravent (volume 3)Chapitre 1 sur 1 · Le paravent · texte numérisé non relu

Le paravent

U y a quelques années , par une fraîche matinée de printemps, un jeune homme de bonne mine et de tournure élégante, descendit de la diligence de Paris, deux lieues environ avanl d'arriver à Provins. Le lieu où il mit pied à terre n'était ni un village, ni une plaine inhabilée : à droite et à gauche de la route, s'éparpillaient une foule de maisons de campagne , entourées d'un parc ou seulement d'un jardin , selon la

à LE PARAVENT.

fortune du propriétaire. Après s'être oi'ienté pendant un instant, le voyageur appela un jeune paysan, qui cheminait pcdestrenient derrière la voiture, lui njit dans la main une pièce de monnaie, sur le dos une petite malle en cuir, et se dirigea vers un de ces logis champêtres, dont le toit, terrassé à l'italienne, étalait au soleil (juatrc statues de plâtre, représentant les saisons, et placées aux quatre angles du bâtiment, ilans un ordre que Bernardiu de Saint-Pierre eût trouvé plein d'harmonie ; h savoir : le printemps à l'est, l'automne au couchant, l'été au midi , l'hiver au nord. Guidé par cette allégorie sculpturale, le jemie homme se tira heureusement d'un labyrinthe de sentiers, où il se fût perdu sans cela. Cinq minutes après , il arriva devant une porte gardée par deux lions en terre (Miite , et dont la clair-voie lui permit de reconnaître définitivement la localité. Certain alors de ne pas se tromper, il essuya la poussière de ses bottes dans l'herbe qui bordait le mur, renoua sa cravate , se passa la main dans les cheveux, pour y réparer le désordre causé par une nuit de diligence , fit en un mot la toilette somîuaire que se prescrit un réginîenr,

à Ve trée de la ville où il vient tenir garnison: puis il sonna.

— Est-ce ici la maison de M. Simart? demanda-t-il à une manière de valet de ferme endimanché, qui lui ouvrit la porte.

— Notre Monsieur est sorti , répondit le rustre , en retenant par le collier un gros dogue noir, d'aspect moins pacifique que les lions ses voisins, et qui, sans vergogne aucune, couvrait de sa voix de basse-cour les paroles des deux interlocuteurs.

Impatienté de ce vacarme , le voyageur leva une canne qu'il tenait à la main , et l'appliqua rudement sur le museau de l'aboycur. A cette correction inattendue , celui-ci fit un bond qui jeta le valet contre la porte et regarda un instant l'agresseur , comme s'il se fut disposé à le dévorer ; mais , à la vue de la canne qui se levait une seconde fois , il fit tout-à-coup demi-tour en arriére, et s'alla cacher dans sa niche, l'oreille basse et la queue entre les jambes.

— Qu'est-ce que vous a fait notre Soliman ^ pour que vous l'assonmiiez? demanda le concierge rustique, d'un ton plus brutal qu'assuré.

Au lieu de répondre, le jeune homme prit la

e LE PARAVENT.

malle de cuir sous laquelle ployait le petit commissionnaire , ct, d'un tour de main, la jeta dans les bras du paysan stupéfait.

— Si M. Simart est sorti, dit-il ensuite, M. Teissicr doit être à la maison ; conduisezmoi dans sa chambre , et allez le chercher.

Soumis à l'ascendant qu'exerce , sur les gens du peuple , un langage impérieux soutenu par la force physique , le portier obéit , quoiqu'il grognât sourdement. Pour épancher sa mauvaise humeur , en passant devant la niche où s'était blotti Soliman , il lui lança un coup de pied méprisant ; mais le dogue , insulté dans son retranchement, fît une sortie furieuse, et, d'un coup de mâchoire , changea subitement en veste l'habit du provocateur.

— Tonnerre ! s'écria le paysan , sans se douter du malheur arrivé à son costume du dimanche, dire que mam'zelle Célestine protège ce brigand de chicn-là , et qu'il faut se laisser dévorer par lui ou perdre sa place ! Je voudrais que votre canne lui eût fracassé la mâchoire.

— Ah! mademoiselle Célestine aime les chiens, dit à demi-voix le voyageur ; comment s'arrangera-t-elle avec Teissier, qui ne peut

les souffrir? Bah! l'amour ne fait-il pas des miracles?

Après avoir traversé la cour et un vestibule orné de caisses d'orangers , le jeune homme monta un escalier d'assez belle apparence; puis , au bout d'un corridor servant de dégagement aux chambres du premier étage , il arriva devant une porte qu'il ouvrit sans façon lorsque son guide lui eut dit :

■ — C'est ici.

Le premier objet qu'il aperçut en entrant lut un homme assis devant un secrétaire , les coudes sur le pupitre, le front dans les mains, le haut de l'oreille garni d'une plume , à la manière des commis de bureau, et réfléchissant profondément en face d'une écritoire, qu'accompagnait un cahier de papier à lettre, barbouillé du haut en bas d'arabesques bizarres.

— Ah! c'est toi, dit ce pensif personnage , en tournant la tête ; je t'attendais. Nicolas , mettez cette malle dans un coin , et laissez-nous.

— C'est moi-même , répondit le voyageur quand le domestique fut sorti ; j'accours à ton appel; et me voici prêt à tenir sur ta tète le poêle matrimonial. A quand la noce ?

— Je crois qu'on signe demain le contrat, irprit Teissier d'un air morne.

— Tu crois! Tu n'en es donc pas sûr? Du reste , cela ne doit pas me surprendre ; avec ton caractère irrésolu , sais-tu jamais ce que tu feras le lendemain ?

— Mon cher Dramond, assieds-toi et cau- .soiis , répondit en poussant un soupir l'aspirant aux délices du mariage. • — Tu me vois dans la position la plus perplexe où un homme se puisse trouver. Quand je t'ai annoncé que j'épousais mademoiselle Simart , j'étais dans un accès d'enthousiasme ; je voyais l'avenir à travers un de ces prismes éblouissants dont les couleurs rellètent une teinte rosée sur le fond terne de la réalité.

• — Tu veux me dire en prose que tu es maintenant au revers de la médaille. Qu'y vois-tu?

— Le diable ! s'écria Teissier , en mâchant (convulsivement la plume dont il venait de priver son oreille.

— Parles-tu de ta future? demanda Dramond en riant.

— Plus bas; ces murs peuvent avoir des oreilles.

— Diantre! serions-nous dans le palais de Néron ? Allons , nous voici chaise contre chaise ; je t'écoute, ou plutôt écoute-moi : Je parie connaître d'avance ta confession; tu as trouvé un déficit dans la dot ?

— Au contraire; mademoiselle Célestine m'apporte comptant six mille livres de rentes, et son père lui en assure autant ; tandis que je n'avais compté que sur neuf ou dix mille livres en tout.

— Tu auras découvert quelque chose de louche dans la famille : un fou^ un pendu, peutêtre un pauvre diable obligé de se faire guérir par le roi de France ?

— Fi donc! les Simart et les Yalonne sont les deux races les plus iionnétes, les plus sages, et les plus pures de toute la province.

— Alors tu le seras aperçu que la faiseuse de corsets de mademoiselle Célestine avait eu besoin d'appeler son art au secours de certaine déviation hétérodoxe !

— Quelle profanation ! Vois-tu , dans le jardin , ce jeune peuplier balancé par le vent? Voilà la taille de Célestine.

— Tu as donc appris que quelque petit cousin t'avait devancé dans son cœur.'*

— Elle n'a pas plus de cousins que l'agneau de la fable n'avait de frères, et je suis parfaitement sûr qu'elle n'a jamais aimé personne.

— Excepte Soliman.

— Tu connais Soliman! s'écria ïeissier en faisant un soubresaut; t'a-t-il mordu?

— C'est moi qui l'ai battu , au contraire.

— Que le ciel t'en récompense ! Cette fois , tu as mis le doigt sur la plaie : c'est ce maudit animal qui est la cause première de tous mes soucis.

— Comment cela?

— Tu sais que je déteste les betes en général, et les chiens en particulier. Celui-ci a sans doute lu cela sur ma figure ; car , depuis mon arrivée, il me témoigne une haine à mort, et ne manque pas une occasion de me sauter aux jambes. La première fois, j'ai souri; la seconde, j'ai dû faire la grimace; la troisième, j'ai demandé que Soliman fût attaché dans sa niche. M. Simart eût volontiers fait droit à ma requête ; mais mademoiselle Célestine a pris le parti de Soliman , m'a reproché de vouloir le priver injustement de sa liberté, m'a traïUS de

cœur dur, d'homme sans complaisance , d'ame insensible. Voilà une semaine que dure cette sotte querelle ; chaque jour elle se renouvelle, et amène à sa suite une foule de petites discussions que je cherche en vain à éviter. Enfin, cet infernal Soliman est devenu pour mon mariage une véritable pierre d'achoppement. S'il ne faisait qu'aboyer; mais c'est qu'il mord!

— Tu es fou, répondit Dramond en haussant les épaules. Ne vas-tu pas te brouiller avec ta IViture à propos de chiens? En pareil cas, la conduite à suivre est bien simple. Des gâteaux à Cerbère jusqu'au jour du mariage , et le lendemain une bonne boulette, qui l'envoie rejoindre son aïeul aux enfers.

— J'y ai déjà songé, et de ce côté le mal n'est pas irréparable; mais ce cjui me plonge dans un océan d'incertitudes et d'appréhensions, c'est la conduite de mademoiselle Célestine en cette circonstance. Tu sais que le caractère se révèle surtout dans les petites choses. La vivacité, l'esprit de contradiction, l'irritabilité d'humeur, l'emportement même , dont elle ne m'a pas épargné les preuvesdepuisquelques jours, me font faire, je l'avoue, les réflexions les plus alarmantes pour

mon bonlieur futur. Si clic est ainsi avant la lune de miel , que sera-ce après?

— Tu la crois méchante?

• — Méchante! non , mais capricieuse, volonlaiie , déraisonnable autant que peut l'èlre un enfant gâté. Tu vas la voir , tu me diras si j'exagère j car elle met beaucoup de franchise dans ses défauts, et je suis sûr qu'avant ce soir, elle te fournira l'occasion de la juger. Tu ne songes pas à te marier;, Francis; c'est bien de l'ennui que tu t'épargnes.

— Me marier! s'écria Dramond , qui, pendant ce dialogue, avait ouvert sa malle pour chaneerde vêtement. Me marier! fi donc! L'hvmen est un port , et j'aime la mer. Tu te maries, toi, et tu fais bien ; ton ventre qui vient, tes cheveux qui s'en vont, t'annoncent que l'heure conjugale a sonné , mais moi je lleuris encore.

— Voyez la belle rose , observa Teissier en ricanant.

En ce moment, Dramond ayant tiré un habit de sa valise, une rose jaune et des^^échée sortit d'une des poches et tomba sur le parquet.

Le jeune homme ia ramassa et la regarda un instant d'un air surpris.

— Tu parles de roses, dit-il; en voici une <|ue je ne savais pas là, et qui semble s'v trouver tout exprès pour me rappeler combien je suis indigne encore de prétendre au sacrement du mariage. Vois- tu , mon cher Aristide , quelque étourdi que je puisse paraître , je suis au fond d'une raison admirable. Une fois marié, je suis décidé à aimer ma femme , à la rendre heureuse, et même à lui être fidèle. Mais, pour hasarder un pareil tour de force , je veux être sûr de moi; et il me paraît nécessaire, avant tout , de vider la coupe de la vie de garçon, de peur d'éprouver la tentationd'v retourner boire; je ne serais même pas fâché de trouver au fond un peu de lie, cela donnerait plus de saveur au nectar conjugal.

— Qu'a de commun ce galimathias avec cette vilaine Heur jaune que tu as sans doute volée au chapeau de quelque femme de soixante ans.

— Vilaine fleur! répéta Francis en respirant la lose avec insouciance ; elle a eu , comme celles flont parle Malherbe, son matin de vie et de beauté. Aujourd'hui la voilà Cétrie et décolo-

là LE PARAVENT.

rée^ mais, à défaut de parfiuii, elle exhale pour moi une odeur que j'appellerai philosophique. Elle me rappelle au sentiment de ma faiblesse; je puise dans sa contemplation un enseignement plein de sagesse et de moralité. En un mot, sais-tu ce qu'elle me dit?

— Me prends-tu pour un Persan ? répondit Teissier d'un ton bourru.

— Elle me dit, mon cher Aristide : Ne te marie pas encore. Mais ce serait une histoire tout entière à te raconter, et je ne veux pas intervertir nos rôles. Je suis venu ici pour être ton témoin , ton confîdejit , ton Pylade fidèle. A toi donc le privilège des narrations , descriptions, amplifications et autres divagations amoureuses. Voyons , je me suis armé de la patience de Job ; ainsi pas de mauvaise honte. Tu ne m'as pas encore dit si mademoiselle Célestine a les yeux bleus ou noirs.

— Non, raconte-moi ton histoire; elle me distraira peut-être de mes sombres réflexions. M. Simart n'est pas encore rentré; Célestine se promène je ne sais où avec sa cousine. Ainsi tu as le temps de me faire ton récit avant dîner.

— Soit, reprit Dramond, qui, tout en continuant de changer son costume de voyage contre une toilette plus élégante , commença en ces termes :

— Il y a deux mois environ , Beyraud , que tu connais , Merville , quelques autres aimables garçons et moi , fîmes le projet d'aller nous amuser au bal de l'Opéra. Note ceci : s'amuser au bal de l'Opéra ! Pour avoir une pareille prétention , il fallait que nous fussions ivres ; aussi l'étions-nous , je suis forcé de rendre cet hommage à la vérité. Quand je dis ivre , ne t'y trompe pas j je n'entends pas par là l'ivresse «le

la Courlille, l'orgie populacière et ignoble, maii> bien cet état de joyeuse exaltation , de lurbulenle bcatiliidc, où un excellent diner de Yérv. arrosé de vin de Clianipagiie à la glace , peut plonger une demi-douzaine déjeunes gens en parfaite santé physique et morale.

Dans celte disposition martialement folâtre, nous entrâmes h l'Opéra , la tète haute et la parole aussi, les yeux brillants, les joues colorées, coudoyant les hommes, débitant aux femmes des galanteries carnavalesques ; en un mot, cherchant aventure comme le loup de la fable, mais moins excusables que lui , car il était à jeun. Tu sauras que, contrairement à l'usage du lieu, plusieurs de nous avaient trouvé joli de se faire des moustaches avec des bouchons brûlés, et qu'enchérissant sur cette gracieuse idée, Merville et moi nous étions affublés de faux nez qui nous rendaient méconnaissables. On nous prit , je suppose , pour des tailleurs en goguette, ce qui fit que nul ne se souciant d'une querelle avec nous, nous pûmes donner pleine carrière à notre gaité impertinente.

Pour moi, je m'ennuyai bientôt de mon plaisir. Aussi honteux de mon nez que ce prince des

contes de fées, qui était obligé de rouler le sien sur une brouette , mais n'osant m'en débarrasser de peur d'être reconnu, je quittai la salle et montai dans les corridors, où je me mis à jouer le rôle d'observateur , en appliquant successivement mon visage à chacun des œilsde-bœuf. Je continuai d'étage en étage ce manège assez niais , et je finis par m'arréter à la porte d'une loge des troisièmes. Deux femmes s'y trouvaient assises, uniformément vêtues de dominos noirs, petites toutes deux, autant que j'en pouvais juger, et si semblables au premier aspect, que pour les distinguer l'une de l'autre, il était nécessaire d'interroger un signe qu'elles avaient adopté , probablement dans quelque intention d'intrigue; l'une portait par-dessus son gant une bague d'émeraude; l'autre tenait à la main une rose jaune.

— La rose que voilà! je devine le reste, interrompit Teissier.

— Tu ne devines rien! Deux femmes ensemble sont rarement fort imposantes , au bal masqué surtout. J'étais las d'être debout, l'occasion me parut donc excellente pour m'asseoir; la porte d'ailleurs était ouverte et semblait dire :

Entrez! Au bruit que je fis en la tirant, les dominos noirs tournèrent la tête et l'un d'eux jeta un petit cri qui me parut une provocation. Je m'assis donc résolument , et, prenant la parole, je me mis à déployer une amabilité de mardigras dont le succès ne fut pas long-temps incertain. D'abord silencieuses et en apparence effrayées^ les deux .^cmmes s'humanisèrent peu h peu; après avoir cbuchotté entre elles et ri tout l)as des folies que je leur débitais, elles finirent par me répondre, et bientôt la conversation se trouva engagée. Le domino à la rose jaune , surtout , y prit part avec une vivacité qui m'eût paru na'ive partout ailleurs qu'au bal de l'Opéra; plus réservée, peut-être parce qu'elle était ])lus vieille , sa compagne lui parlait de temps en temps à roreillc pour l'engager à modérer sa gaîté ; toutes deux alors se penchaient au bord de la loge comme pour mettre fin à la conversation, et promenaient leurs regards dans la salle avec une sorte d'inquiétude.

Entre deux masques , le choix est difficile ; le mien pourtant était déjà fait , à supposer que cette aventure dût avoir un dénouement; l'in- < onnue qui avait pris pour emblème une fleur

exhalait elle-même un si frais parfum de jeunesse , son rire était si franc , sa voix si doucement mordante , son geste si vif , son esprit si imprévu , qu'il me parut impossible qu'elle ne fût pas charmante. Sans plus ample information , je lui donnai donc mon cœur pour le reste de la nuit , et commençai par contrecoup à détester sa compagne, qui, malgré sa tournure élégante , me faisait l'effet d'une vieille duègne. Libre aux dieux d'aimer le nombre impair : les amants le haïssent avec raison. Pour moi , plus près en ce moment de l'amour que de la divinité , je maudissais dans mon ame le tiers importun dont je ne savais comment me débarrasser , lorsqu'un coup de poing , qui faillit enfoncer la porte de la loge , fit tressaillir sur leurs chaises mes voisines.

— Ohé! part à nous deux , dit en même temps une voix semblable au miaulement d'un chat.

Je me retournai et j'aperçus la figure enluminée de mon ami Mcrville , dont l'effroyable nez postiche menaçait de faire invasion par l'œil-de-bœuf.

— îS'ouvrez pas, dirent les deux femmes.

J'aurais obéi , si je n'eusse fait au même instant la réOexion suivante : — Un et trois font <]uatrc : or, quand on est quatre, on n'est que deux.

J'ouvris donc h celui que je regardais comme mon allie , mais j'eus bientôt lieu de déplorer ma sottise. Depuis que je l'avais quitté dans le foyer , le malheureux Merville avait complété son ivresse. En ce moment il était hors d'état d'entendre ou de prononcer une seule parole raisonnable. Connaissant sa brutalité en pareil cas, je pressentis une scène désagréable, mais il était trop tard pour l'éviter. Sans faire attention à mes signes d'intelligence , Merville se laissa tomber sur la chaise vacante, rit pendant un instant d'un air moitié insolent, moitié hébété , respira bruyamment comme pour prendre toute son haleine , et commença une allocution de si haut goût , que les deux dominos se levèrent aussitôt.

— Ouvrez-nous la porte , Monsieur , me dirent-elles à la fois d'une voix énme par la crainte ou par la colère.

Je me retournai pour obéir , car je n'ai ja-

mars su manquer de respect aux femmes , même en temps de carnaval.

— Es-tu fou? cria Merville avec un accent aviné ; de quel couvent sortent donc ces deux princesses? Si elles sont laides, à la ]>onne heure, bon voyage ; mais, si elles sont jolies, elles ne refuseront pas un petit déjeûner de garçon. Je meurs de faim et de soif; ainsi, mes anges , h bas les masques.

Il menaçait de joindre le geste à la parole : d'une main je le clouai sur son siège , tandis que de l'autre j'ouvrais la porte vers laquelle les deux femmes se précipitèrent comme des liiches effarouchées. Furieux d'un pareil dénouement, l'ivrogne se souleva par un effort désespéré , et allongea le bras vers les fugitives : hasard ou préméditation, sa main accrocha le masque de l'une d'elles et l'arracha , sans égard pour les maximes courtoises professées sur cette matière dans Lucrèce Borgia. Le domino à la rose jaune , car c'était lui qui se trouvait insulté , se retourna vivement , et je restai ébloui en face d'un visage rayonnant da beauté, de jeunesse, de colère, et dont les yeux , noirs comme le capuchon qui cherchai!

24 LE PARAVEiM.

encore à les couvrir , semblaient deux éclairs immobiles. Ma contempialion fut courte. Arracher le masque des mains de Merville , appliquer sur la joue de l'insolent un soufflet que JNIarpbise ou Clorinde n'eussent pas donné de meilleure grâce , sauter d'un bond hors de la loge et en fermer la porte avec fracas , furent pour celte belle courroucée raffairc d'une seconde.

— Trente-six mille chandelles !... soufflet... mon meilleur ami... duel à mort... soufflet ! balbutia Merville en retombant malgré lui sur sa chaise.

Sans écouter les exclamations incohérentes de mon compagnon;, dont la correction méritée qu'il venait de reccAoir avait achevé de brouiller les idées , je m'élançai dans le corridor. La belle démasquée avait disparu , ainsi que sa compagne. Cette rose , que j'aperçus sur une marche de l'escalier , et que je ramassai en courant, me mit d'abord sur leurs traces; mais la cohue de dominos uniformes qui me barra le chemin à l'entrée du foyer rendit ma poursuite inutile. Après deux heures de vaines recherches , je quittai le bal sans m'inquiéter

(Je mes amis, et je rentrai chez moi préoccupé de la charmante figure que je n'avais fait qu'entrevoir , autant que si j'eusse été à ma première aventure de bal masqué.

Dans l'après-midi , Beyraud entra dans ma chambre.

— Es-tu en état de m'entendre? me dit-il d'un ton grave.

— Qu'y a-t-il ? lui demandai-je à mon tour.

— Tu as donc oublié ce qui s'est passé celte nuit ?

— Non, car j'y songeais quand tu es entré. Cette petite femme a les plus magnifiques yeux noirs que j'aie jamais vus.

— Il ne s'agit pas de cela , mais du soufflet (jue lu as donné à Merville.

Je partis d'un éclat de rire.

— Je ne vois pas ce qu'il y a là de si drôle . reprit-il; un soufflet est un soufflet, même quand il a le vin pour excuse ; tu comprends bien que Merville , malgré son amitié pour toi, n'est pas homme à garder celui que tu lui as octroyé dans ton ivresse ; il regarde un duel comme indispensable, et je viens ici en son nom. C'est avec regret que je m'acquitte d'un semblable

message, et en toute autre circonstance tu me verrais remplir le rôle de conciliateur ; mais tu dois comprendre que tout accommodement est impossible. Je ne te croyais pas le vin si querelleur; quelle frénésie t'a donc pris? Ce pauvre Léon a la joue tout enflée.

Je ris de nouveau , puis je racontai l'histoire telle qu'elle s'était passée, démentant ainsi l'étrange variante gravée dans le cerveau de notre ami par les hallucinations de l'ivresse. Beyraud partagea ma gaîté , et nous fûmes ensemble chez Merville , comptant le mettre en tiers dans cette joyeuse humeur, et le réconcilier avec sa mésaventure. Nous le trouvâmes assis dans un grand fauteuil au coin de son feu, tisonnant avec fureur, comme s'il eut essayé quelque ])Otte secrète contre les bûches du fover ; une boîte à pistolets posée sur son bureau , en compagnie de deux épées. annonçait des intentions exterminatrices , qu'eût suffisamment manifestées le regard farouche par lequel il in'accueillit.

— Pourquoi n'avez-vous pas pris un témoin, nous dit-il d'un ton bref?

Je voulus lui expliquer sa méprise, il refusa

(Je m'écouter; Beyraud essaya de prendre la parole , et se vit réduit à son tour au silence.

— Vous voulez me faire croire que j'ai rêvé, se mit à crier l'obstiné personnage ^ avec l'aprêté d'un lion qui rugit. — Me prenez-vous pour un enfant? Il y avait deux femmes dans la loge , c'est vrai 5 j'ai ôlé le masque à l'une d'elles , c'est encore vrai ; vous voyez que j'ai la mémoire lucide. Mais , quant au coup que j'ai reçu, c'est à Dramond que je le dois, et c'est lui qui m'en rendra raison , quoiqu'il veuille maintenant le mettre sur le compte du petit domino. Cette charge ! Je sais ce que c'est qu'un soufilet de femme; ça sonne, mais ça ne blesse pas; et celui-ci a manqué de m'emporter l'œil gauche. Il n'y a qu'une main d'homme capable de frapper de cette force- là : or, il n'y avait que Dramont dans la loge, en fait d'hommes; donc, c'est lui qui m'a donné le soufflet. Est-ce clair ? Maintenant , vous me direz (pie nous avions trop bien diné , qu'il était ivre , que nous sommes amis? Tant pis ! Il n'y a ni amitié, ni ivresse qui puisse excuser une insulte pareille. H faut du sang pour laver ma joue. xVinsi, pas lant de phrases; voici des

armes; allons prendre Beauregard ou Percv , et fouette cocher : au bois de Boulogne.

Après avoir essavé pendant une demi-heure de faire entendre raison à cet entêté , la patience m'échappa.

— Au bois de Boulogne soit, m'écriai-je à mou tour. Cette nuit on a corrigé ton insolence, je me charge de corriger ta folie. Tu veux me rendre éditeur responsable du soufflet que tu as reçu; j'accepte cette solidarité , car tu n'as eu que ce que tu méritais. Viens laver ta joue.

Cette belle discussion se termina par un duel qui eut lieu le jour même, et dont lu connais le résultat. Merville porte encore le bras droit en écharpe et sa blessure l'a dégrisé. 11 est convaincu maintenant que si le coup d'épéc qu'il m'a mis dans la nécessité de lui donner est masculin , le soufflet , en revanche , était bien authentiquement féminin ; en sorte que nous sommes restés amis ; mais il a juré de ne jamais retourner avec moi au bal masqué.

— Et le domino à la rose jaune? demanda Teissier , qui s'efforçait de prendre intérêt à l'histoire racontée par son ami , afin de se distraire de ses préoccupations matrimoniales.

— Je ne l'ai pas revu, repondit le narrateur, <]uoique pendant au moins trois semaines j'aie «onru tous les lieux publics, dans l'espoir de le retrouver.

— Tu en élais donc amoureux ?

— Amoureux ! Oui , comme on peut l'être (l'une femme dont on a ébauché la connaissance au bal masqué.

— Ainsi , tu ne sais pas qui elle est?

— Une danseuse ou une actrice , aurais-je pensé, si son extrême jeunesse et sa fraîcheur éblouissante n'eussent rendu impossible cette supposition. Jamais le fard n'a taché cette rose, j'en suis certain.

— C'est donc un ange , dit Aristide, d'un ton railleur.

— Un peu déchu, selon toute apparence.

Deux femmes seules au bal de l'Opéra se trouvent, par cela même , dans un état de suspicion légitime. Je crains bien que cet ange ne soit en réalité un de ces êtres charmants qui, ayant pour toute fortune leur beauté , placent lie capital sur ie grand livre de la corruption publique. Ce serait dommage , car elle est si

jeune et si belle ! Mais Paris est un gouffre inimonde. Quoi qu'il en soit , femme mariée faisant l'école buissonnièrc , ou femme galante trompant son protecteur , il est impossible d'imaginer une créature plus ravissante. J'ai toujours devant les yeux l'expression de son visage lorsqu'elle se trouva démasquée. Si je savais peindre! Figure-toi le type le plus pur de la beauté italienne illuminé par la colère , splendide comme un tableau qui reçoit d'aplomb le soleil; des cheveux de créole, un front de vierge, des narines mobiles et passionnées comme celles de TApollon du Belvédère, une bouche d'enfant laissant entrevoir un collier de perles vivantes qui semblaient vouloir se broyer ; sur les joues toutes les fleurs du printemps , dans les yeux le regard du lion !

— Sans t'en douter, observa Teissier, tu viens de faire le portrait de Célestine. Elle aussi a parfois l'œil du lion , et alors il faut que je me mette dans mes petits souliers.

— En ce cas , reçois mon compliment , ta luture doit être adorable ; mais je souhaite que pour toi la ressemblance s'arrête au physique.

— Tu calomnies peut-être ton inconnue ; iipi'ès tout , si c'était une femme vertueuse ! la manière dont elle a traité ^Nlerville semble l'annoncer.

— Innocent ! dit Francis en riant , en fait de vertu , qu'est-ce que prouve un soufflet?

La cloche clu diner , car on dînait à une licure chez M. Simart , interrompit la conversation des deux amis ; ils descendirent ensemble à la salle à manger où ils trouvèrent le maître de la maison h cjui Dramond lut présenté en sa qualité de témoin du prochain mariage. Le futur beau-père d'Aristide ïeissier était un gros petit homme d'aspect débonnaire, dont la figure enluminée annonçait une santé par- I. ' 3

faite à laquelle ne nuisait en aucune façon îe culte de la dive bouteille. Il s'offrit h ses hôtes dans le simple appareil d'un propriétaire campagnard brouillé depuis longtemps avec l'éti- <]uette parisienne. Une redingote d'une couleur et d'une étoffe éi^alemcnt douteuses composait la pièce principale de son costume complété par un pantalon de nankin et par une de ces casquettes agricoles qui semblent avoir été modelées sur un pâté de Strasbourg. Au nioral, 3il. Simart était un négociant en pelleterie retiré du commerce depuis quelques années ; il possédait les qualités et les défauts particuliers à cette classe estimable. Comme tous les gens dont l'importance sociale peut être ooiîtestée, il tenait beaucoup h l'exercice de ses droits civiques; électeur , il votait d'après le mot d'ordre du National ^ son directeur politique ; juré, il mentait pliilantropiquement à sa conscience lorsqu'il s'agissait d'une condamnation à mort ; aussi le ministère public le récusait-il d'ordinaire dans les affaires capitiles; garde national, il s'était élevé au ^V2iée de sous-lieutenant, après avoir passé par celui de cnporal ; en bêchant les plates-bandes de

son jardin il se comparait mentalement à Cincinnatus, et la vue du ruban de la Légiond'Honneur lui arrachait un sourire aigre-doux, car les labeurs de sa vie industrielle et ses services dans la garde nationale lui semblaient autant de titres à cette récompense, mais il était décidé à ne pas la solliciter : Hochet ! après tout, clisait-il ; maintenant qu'on donne la croix à tout le monde , c'est une distinction de ne pas l'avoir. Pour achever en peu de mots l'esquisse de son caractère, jM. Simart se couchait tôt et se levait tard ainsi que le roi d'Ivctot, il détestait la noblesse, médisait des prêtres, n'allait jamais à la messe , racontait d'effroyables histoires h propos des cachots de la Bastille ou des boudoirs du Parc-aux-Cerfs , s'attendrissait au souvenir de Lafavette , pleurait sur la Pologne , aiiathématisait l'empereur Nicolas qu'il traitait de féroce autoci-ate, et lisait les ronjans de Paul de Kock. Au demeurant, le meilleur homme du monde, l'cx-pclletier avait passé une partie de sa vie à obéir à sa femme ; depuis son veuvage il avait remis les rênes de l'empire domestique à Célesline, dont il était le très-obéissant esclave malgré quel-

f|nc.s rares tentatives d'insubordination , dont le dénniement ordinaire était une soumission plus grande aux caprices de la jeune fille.

— Que dis- tu du beau-père? demanda Teissier à son ami, tandis que M. Simart parlait à un autre convive, homme d'une quarantaine d'années, grand, sec et à moitié chauve.

— Il a une excellente boule, répondit Dramond, en employant l'argot d'atelier ; je suis sûr qu'i'. ^ouc au loto.

— Non, mais il pèche.

— C'est ce que je voulais dire ; on ne peut rien désirer de mieux en fait de beau-père.

La porte s'ouvrit en ce moment et trois femmes entrèrent dans la salle h manger ; l'œil Je Francis glissa sur la première qui était vieille, s'arrêla un instant à la seconde, jolie blonde de vingt-cinq ans ; mais se fixa presqu'aussitôt sur la dernière qui eût mérité cette attention exclusive , quand même il n'eût pas Clé lacile de reconnaître en elle la future mariée. C'était une jeune fille si fraîche, si svelte, si sautillante, si enfant, qu'en la voyant on était tenté de lui demander des nouvelles de sa poupée. Sa figure^ à la fois régulière et mi-

gnonne, unissait à l'ardente pureté du type romain l'accentuation coquette dont les statues de Coustou et de Coysevox offrent de si gracieux modèles. La beauté de ses yeux était double pour ainsi parler; leurs prunelles larges et noires contenaient un orage perpétuel, dont la foudre jaillissait parfois , sans jamais altérer la transparence de leurs globes azurés et limpides comme ceux de l'enfant au berceau ; ce mélange d'emportement intelligent et de na'ive sérénité, ce foyer de passion ceint d'une auréole d'innocence donnaient au regard de Célestine une expression rayonnante dont peu d'hommes eussent pu supporter l'éclat. Yètue d'une jolie robe rose où semblait se refléter l'incarnat de ses joues; vive, souple, gracieuse dans tous ses mouvements, comme le sont quelquefois les petites femmes, la jeune llllc s'avança en glissant sur le parquet j)resque aussi rapidement que si elle eût dansé le galop, répondit au salut des hommes par un léger signe de tête qui dut suffire pour tout le monde, et, sans regarder son futur ni l'étranger qui s'inclinait devant elle, s'assit h table avec l'iiplomb d'une maîtresse de maison émé-

rite ; d'une petite main blanche et nerveuse, olle découvrit la soupière , d'où s'élança un iiunge odorant, de l'autre elle agita énergiquement une clochette de vermeil dont le son fit aussitôt apparaître h la porte de la salle à manger le concierge Nicolas, qui, à l'instar de maître Jacques, cumulait deux ou trois emplois dans la maison de M. Simart.

Tous les convives s'étaient assis; seul , Dramond restait debout, immobile, les yeux fixes et la bouche entr'ouvcrte.

— Monsieur, veuillez-vous placer près de ma fille, lui dit pour la seconde fois le maître du logis.

Le jeune homme s'inclina machinalement au lieu de répondre et ne bougea pas.

— Et quand même vous auriez dîné, reprit avec une persécution hospitalière l'ex-pelletier qui était un peu sourd, à la campagne on peut bien dîner deux fois.

Francis sourit d'un air distrait, comme pour accéder à cette proposition , mais il ne remua ni ne parla; on eût dit que ses lèvres fussent collées a ses dents et ses bottes au parquet. Tons les yeux se portèrent vers lui , et Gèles-

tine, qui servait le potage , s'arrêta pour contempler le jeune homme que sa vue avait ainsi pétrifié ; mais la figure de mademoiselle Simart n'exprima que la curiosité un peu moqueuse particulière aux jeunes filles.

— Décidément ce monsieur ne veut pas de moi pour voisine, dit-elle tout bas en se penchant vers la jeune femme placée presqu'en face d'elle.

— Qu'as-tu donc, Francis ? dit à son tour Aristide Teissier, qui attribuait à un malaise subit l'inexplicable contenance de son ami.

— Je vous demande mille pardons, dit enfin celui-ci, en s'arrachant à sa stupeur; j'ai par fois des distractions si ridicules —

— Peut-être des souvenirs, interrompit la jolie blonde de vingt-cinq ans, avec l'ironie compatissante qu'inspire ordinairement aux femmes le spectacle d'un beau jeune homme rêveur.

Dramond venait enfin de s'asseoir ; il jeta les yeux sur l'aimable railleuse qui , en ce moment, portait son verre h sa bouche. Ce geste fit étincelcr une émeraudc qu'elle avait au doigt ; à la vue de cette baguc^ le nouvel hôte

/jO LE PARAVEiNT.

de M. Simart tressaillit si brusquement , qu'il renversa sur la table une partie du liquide contenu dans son assiette. Pour éviter Taspersion , Célestine recula sa chaise par un bond aussi vif que l'élan d'une gazelle, promena sur sa robe un rcgaid inquiet , et rassurée sur le compte de sa toilette, partit d'un éclat de rire qu'elle ne chercha pas à réprimer.

Francis regarda sa voisine d'un air sérieux et scrutateur; se retournant ensuite vers la dame blonde, et arrêtant sur elle ses noires prunelles comme s'il eût voulu darder jusqu'au fond de son âme le fluide magnétique de la fascination :

— Des souvenirs , madame , dit-il gravement, peut-être.

La jeune femme resta un instant ébahie , comme si on lui eût adressé la parole en grec ou en arabe.

— Je ne vous comprends pas, dit-elle enfin en souriant et sans manifester aucune émotion.

— Et vous, mademoiselle, me comprenezvous ? reprit l'ami de Teissier en s'adressant à sa voisine avec une inflexion de voix presque ironique.

LA ROSE JAUNE. Al

Célesliiie ouvrit de toute leur grandeur ses veux étincelants.

— ■ Si c'est une charade , adressez-vous à papa, il la devinera beaucoup mieux que moi , répondit-elle ensuite, inliniement persuadée que le garçon de noces choisi par son futur avait quelque chose de dérangé dans l'esprit.

— Une charade ! Vovons la charade, s'écria M. Simart, dont les oreilles semblèrent se dresser comme font celles d\in cheval au son de la trompette,

— Après diner, si vous le permettez, répondit Dramond , tandis que sa figure conservait l'expression d'une incompréhensible ironie.

— ;Ma parole d'honneur, il est fou, pensa Teissier, en baissant le nez sur son assiette , tant il se sentait honteux des étranges manières de son ami; et, par dessous la table, il lui allongea un coup de pied pour lui prescrire de se conduire plus convenablement.

Francis sourit avec stoïcisme.

— Niais! se dit-il mentalement à son tour, tu frappes ton bon génie ! Elles ne me reconnaissent pas, mais moi je les reconnais, et celte l'ois c'est moi (|ui arracherai les mascpies ! ÎNIon

/t2 LE PARAVENT.

nez de carton, je te bénis, car tu me donnes sur ces deux syrènes le pouvoir qu'un magicien reçoit de son talisman, ^ge quod agis. Nous sommes à table, mangeons 5 mais je leur ménage pour le dessert une scène plus dramatique qu'une charade ; car, en conscience, je ne puis pas souffrir que ce pauvre Aristide épouse une habituée des bals de l'Opéra.

Lorsque , par l'écroulement de quelque voûte souterraine, une excavation s'est formée au milieu d'une rue , la police l'entoure de lampions pendant la nuit, afin de signaler cet abîme aux passants. La 'précaution paraît utile : appliquée h certains accidents, dont la société est parfois témoin, elle serait proclamée odieuse. Qu'une famille éprouve un de ces malheurs auxquels la surveillance paternelle ne peut pas toujours porter remède, qu'une jeune fille commette une de ces fautes graves, baptisées par le monde du nom de légèretés, sans doute par anti[)hrase, voici ce qui se pratique : Loin d'ébruiter le scandale, on l'étouffé ; au lieu du voile noir des vestales parjures, on triple, autour du front de l'intéressante coupable, les blancs et menteurs entortillements que l'u-

LA ROSE JAUNE. 4a

sage accepte comme symboles de l'innocence ; on la fait voyager ; quelquefois même la famille se dépayse , ou bien le temps marche en amenant l'oubli. Survient alors un honnête homme qui épouse de confiance et qui est trompé de même ; 'mais qu'importe l'honneur du mari ? celui de la jeune fille n'esl-il pas remis à neuf et badigeonné par le sacrement conjugal? Tout le monde approuve la moralité d'un pareil dénouement; les femmes surtout, dont l'esprit de corps se prononce si admirablement toutes les fois qu'il ne s'agit pas de juger une rivale.

En découvrant que mademoiselle Célestine Simart et le domino à la rose jaune ne faic-aient qu'une seule personne, Dramond crut voir ouverte, aux pieds de son ami , la chaussetrappe dont nous venons de parler, et qu'on pourrait nommer le piège aux maris. Jeune et amoureux du plaisir, il avait consciencieusement étudié le personnel féminin des bals masqués 5 il savait donc par expérience qu'espérer de rencontrer, dans ce pandœmonium, un ange d'innocence , serait aussi déraisonnable que de chercher une chaste fleur des Alpes parmi les plantes impures d'un marais d'Afri-

(ih LE PARAVENT.

que. La présence de Célestine à l'Opéra lui parut impliquer une de ces flétrissures précoces qui marquent d'ineffaçaljles stigmates la vie entière d'une femme; il jura de pénétrer ce mystère, et de placer au besoin l'impitovable lampion de la vérité devant le casse-cou matrimonial où Teissier semblait près de se laisser choir.

La préoccupation de Francis , et la puérile mésintelligence qui , depuis quelques jours , régnait entre les futurs époux , jetèrent sur le diner une froideur contre laquelle lutta sans succès un dithyrambe bourgeois, psalmodié par M. Simart, au sujet des malheurs de Varsovie. En sortant de table, les convives descendirent au jardin. Célestine prit la jolie blonde par le bras, l'entrahia en courant à travers les allées, et toutes deux , s'abandonnant à la folle gaîté qu'avait comprimée jusque-là le décorum, commentèrent, par mille réllexions moqueuses , la conduite bizarre du nouvel arrivé. Par un empressement simultané, les deux amis se rapprochèrent l'un de l'autre, tandis que l'ex-pelletier continuait à verser au convive à moitié chauve l'infusion patriotique et polonaise dont lui-

même s'était désaltéré le matin dans la coupe écumante du National.

— Eh bien, comment la trouves-tu? demanda ïeissier avec un orgueil mal dissimulé ; car, en ce moment, les charmes de sa future lui faisaient oublier ses défauts. En présence d'un tiers, un amant apprécie avant tout la beauté de sa maîtresse.

— Charmante, répondit Francis d'un ton froid ; mais , dis-moi , quelle est cette jeune femme qui était assise à table en face de moi ?

— Madame Regnauld, la cousine de Célesline et la femme de ce grand monsieur qui cause avec mon beau-père.

— Elle parait très-liée avec mademoiselle Simart.

— Extrêmement. Elle demeure ici une partie de l'été , et , à son tour, Gélestine passe l'hiver chez elle, à Paris. Elles y étaient encore toutes deux il y a six semaines.

— Ah!... cette dame a une physionomie qui annonce un cœur bien sensible tu comprends ; et, de son côté , le mari possède une figure.... caractéristique.

m LE PARAVENT.

— Ils font un fort bon menante.

— Cela n'empêche pas.

— Que nous importe? Parlons de Céiesline... Tu la trouves donc?...

— Ravissante ! je te l'ai déjà dit; mais

— Mais ?

— Je ne le conseille pas de l'épouser.

— Pourquoi cela ? demanda Teissier d\m ton sec ; car l'irrésolution du caractère n'est pas incompatible avec l'esprit de contradiction, et, en ce moment, l'homme à marier se trouvait blessé du peu d'enthousiasme de son confident.

— Pour plusieurs motifs que tu as découverts toi-même, répondit Francis ; ne m'as-tu pas dit ce matin qu'elle était irritable, emportée, violente même?

— Défauts d'enfant, que je corrigerai facilement quand je serai son mari. Songe qu'elle a dix-huit ans h peine ; et puis j'ai exagéré. Si lu n'as pas d'autre raison

— J'en ai une autre.

— Laquelle donc, au nom du ciel? car tu me fais mourir avec ton air grave et tes paroles entortillées.

LA ROSE JALNE. kl

— Je te répondrai demain. D'ici là, tache de me procurer un entretien avec ta future.

Aristide regarda son ami d'un air de plus en plus ébahi.

— La demande est originale, dit-il ensuite. Du reste, fais ce que tu voudras, je ne suis pas jaloux de toi. Quant à te servir, cela m'est impossible : tu dois voir que Célestine me boude et ne m'adresse pas la parole.

Ils se promenèrent un instant en silence.

— Où sont-elles allées? demanda tout-àcoup Francis , en cherchant de l'œil les deux femmes qui venaient de sortir du jardin.

— Au billard, sans doute.

— • Allons-y, car il me semWe qu'on ne doit pas nous trouver fort aimables.

— Allons, répondit Teissier, qui se dirigea du côté du logis.

Les deux amis rentrèrent à leur tour dans la maison. En traversant le vestibule, un bruit de billes entrechoquées , qui partait d'une salle voisine, leur apprit que Teissier ne s'était pas trompé. Ils ouvrirent la porte, et furent i^aîment accueillis par Gélestine , qui venait de gagner une partie.

— Nous allons jouer tous quatre ! s'écria la jeune fille avec la vivacité qui caractérisait I. 4

tous ses mouvements. — Je serai avec ma cousine. Ces messieurs joueront contre nous; et je ne veux pas qu'ils nous rendent de points.

— Voilà un arrangement contre lequel je proteste, répondit Francis en souriant ; une partie de billard doit être réglée comme un quadrille. Si nous dansions, au lieu de m'accorder votre main , me condamnericz-vous h être le cavalier d'Aristide?

L'idée de son prétendu figurant en guise de femme dans une contredanse redoubla la gaité de mademoiselle Simart, qui décida qu'on s'en rapporterait au sort. Le dieu aveugle , ainsi consulté, parut montrer quelque clairvoyance en réunissant , comme partners , les futurs époux.

La partie commença. Dramond jouait avec la négligence d'un homme qui a la conscience de sa supériorité. Teissier, au contraire, calculait chacun de ses coups comme s'il eût attaché une grande importance à remporter la victoire. De leur côté, les deux cousines apportaient au jeu l'intérêt animé qu'inspirent d'ordinaire aux femmes les divertissements dont les hom-

LA TxOSE JAUNE. 51

mes semblent avoir le privilège. Gélestine surtout accueillait avec une passion d'enfant les vicissitudes du combat. Tour-à-tour inquiète, découragée, triomphante , provoquant ses adversaires, grondant son allié , n'épargnant pas sa propre maladresse, se fâchant lorsqu'elle ne riait pas , et riant après s'être fâchée : on eût dit que le bonheur de son existence tout entière dépendit de la perte ou du gain de la partie.

■ — Voilà certes une étrange demoiselle à marier, se dit Francis , qui , depuis quelque temps , s'occupait plus de la joueuse que du jeu, et faisait école sur école. — Le charmant petit démon ! Quel trésor pour un amant î mais quel fléau pour un mari !

La lutte touchait à sa fin , et d'avance Gélestine dansait de joie. Trois points encore, la partie était gagnée, et la bille rouge, placée au bord d'une blouse, rendait la victoire infaillible ; c'était à Teissier de jouer : il se pencha lentement, et mit à ajuster l'attention minutieuse qui lui était habituelle. En ce moment, par malheur, la jeune fille, bondissant d'impatience, posa les doigts sur la bande du billard,

comme pour liàler la chute de la l>oule d'i- Aoirc. Cette petite main blanche et frémissanlc causa une distraction au joueur, qui, par un l)loqué superbe, envoya dans la blouse sa propre bille, sans même toucher la rouge , et lermhia ainsi la partie en la perdant.

Célesline jeta un cri , frappa le parquet du ])ied^ et, lançant au maladroit un regard foudroyant :

— Vous êtes odieux ! lui dit-elle ; une parlie qu'un enfant aurait gagnée! C'est pour me mettre en colère, n'est-ce pas, que vous avez fait cela?

— C'est que je vous regardais , répondit Teissier d'un air contrit.

— Pourquoi me regarder ? Je ne vous reijarde pas , moi. Je vous dis que vous l'avez lait exprès. Quand vous jouez contre moi, vous ne manquez pas les billes.

— Nous allons gagner la seconde partie.

— Vous la gagnerez seul; je ne joue plus. En disant ces mots, l'enfant gâté jeta sur le

lapis la queue de billard qu'elle tenait à la main, et s'approcha de la fenêtre, où elle se mil à jouer du piano contre les vitres. Aristide

sollicita du regard madame Regnauld ; mais la jeune femme, sans avoir l'air de comprendre cette demande d'intervention , s'assit sur un canapé en jonc placé contre la boiserie, et d'où l'on dominait le billard.

— A vous deux, INIcssieurs, dit-elle alors ; je serai bien aise de prendre une leçon.

— Allons, amusons ces dames! s'écria Teissicr^ d'un air de dépit.

Mademoiselle Simart tourna brusquement la tête.

— Vous ne m'amusez pas du tout, dit-elle ; puis elle reprit son exercice musical.

Emporté par la mauvaise humeur, Tcissier se mit à jouer h tour de bras. Les bloqués les plus furieux, les doublés les plus inouïs , les carambolages les plus extravagants, tout lui réussissait. Du haut du canapé , madame Regnauld souriait malignement, comme si la dispute des futurs époux lui eût inspiré une satisfaction secrète. Dramondj de son côté, se laissait battre avec résignation, et regardait, du coin de l'irii, Célestine, dont les doigts continuaient à marteler, sur les vitres, le galop de Gustave. Toutà-coup, la jeune fille ouvrit la fenêtre, et appo-

lant d'une voix cclatanlc le concierge, qu'elle venait d'apercevoir dans la cour :

— Nicolas ! s'ccria-t-ellc, qui vous a dit d'encliainer Soliman? Vous êtes bien hardi de me désobéir ! Détaclicz-le tout de suite, entendezvous? tout de suite.

Le paysan balbutia quelques mots inintelligibles, et se hâta d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. En sentant tomber sa chaîne, Soliman se rua hors de la niche, traversa la cour en deux sauts, d'un bond franchit la fenêtre , et tomba comme la foudre au milieu de la salle de billard.

— Pauvre bête! dit Célestine en caressant, de sa petite main blanche, le gros front noir du dogue, qui sautait autour d'elle pour la remercier ; pauvre victime ! on veut faire de toi un esclave ; mais, sois tranquille, je ne le souffrirai pas.

En parlant ainsi , la jeune fille lança un regard de défi à son futur. A la vue de son ennemi mortel , celui-ci avait froncé le sourcil ; chaque fois que la disposition de la partie le forçait de passer devant le hargneux animal , il lui jetait un coup-d'œil défiant^ qu'il ^ramenait

ensuite sur ses jambes avec une inquiétude motivée par la double rangée de dents formidables que le chien lui montrait au passage en manière de salut.

Ce manège semblait amuser beaucoup Gélestine, qui échangeait de temps en temps, avec sa cousine, un sourire plein de moquerie. A la fin , la jeune fille ne put résister au désir de commettre une de ces espiègleries qu'excusait son âge, et dont son caractère lui faisait un besoin. En ce moment, Aristide, penché sur le tapis, ajustait la bille de son adversaire , et limait lentement avec la queue le pouce de sa main gauche, habitude familière à plus d'un joueur, et dans laquelle se trahit presque toujours l'mdécision du caractère. A un signe de sa maîtresse , Soliman sauta sur le billard et goba le globe d'ivoire. Furieux, mais se contenant encore, Teissier voulut le reprendre entre les dents aiguës qui en éclipsaient la blancheur ; le dogue lâcha la bille, mais ce fut pour happer la main de son ennemi, qui , avant de la pouvoir retirer, se sentit mordu jusqu'aux os, et faillit laisser deux ou trois doigts dans le gouffre où il les avait aventurés. La douleur

fut plus forte que la patience. Improvisant une massue avec la queue de billard, qu'il prit par le petit bout, Aristide en frappa Soliman, qui, plus hargneux que brave, recula jusqu'au hovd du tapis.

• — Osez le battre encore , monsieur ! s'écria Célestine en s'élançant devant le jeune homme, les joues ardentes et les yeux enflammés de colère.

La puissance maritale dont il allait être investi apparut majestueusement à l'imagination de Teissier.

— Si je montre de la faiblesse, pensa-t-il, ce sera un précédent peut-être irréparable 5 il faut un coi^ip d'état.

Afin de mettre de son coté l'équité , en même temps que le droit , il déploya sévérement sa main tachetée de sang, et , de l'autre, répéta la correction qu'il venait d'infliger à Soliman. Le chien hurla et se réfugia sous le billard.

— Bourreau! dit la jeune fille, en levant avec fureur sa main mignonne.

— Gélesline ! s'écria au même instant madame Rcgnauld, qui s'élança du canapé.

Par un héroïque effort, la plus irascible des enfants mal élevées retint le coup qu'elle allait frapper. L'effet produit sur elle par cette contrainte fut si violent, que des larmes jaillirent de ses yeux. En voyant pleurer sa maîtresse, Soliman reprit le courage qui lui manquait pour son propre compte, et sortit avec rage de dessous le billard ; mais, au moment où il sautait à la gorge d'Aristide, Francis le saisit à deux mains par la nuque et par la croupe , et, l'enlevant comme si c'eut été un griffon de douairière, le jeta par la fenêtre, qu'il referma aussitôt.

Pendant cet incident^, rapide comme l'éclair, mademoiselle Simart, que sa cousine cherchait vainement à calmer , s'était approchée de la porte, et l'avait ouverte. Se retournant alors, et montrant son rose visage, le long dnquel coulaient quelques perles brûlantes :

— Sachez que je vous hais, dit-elle h son futur ; vous ne clierchez (ju'à me déplaire, et vous y réussissez au-delà de vos désirs. Frapper Soliman! J'aimerais autant que vous m'eussiez battue. Je vous déteste, entendez-vous? et jamais je ne vous épouserai.

Ces paroles dites avec un accent incomparable, Célestine poussa madame Regnaiild liors de la salle , sortit ensuite et ferma la porte avec violence , comme font les enfants en colère.

A la vue de son ami . qui restait immobile contre le billard, le menton dans sa cravate, les mains tombantes et entrelacées, Francis partit d'un éclat de rire.

— C'est fort drôle , en effet , dit Teissier d'un ton amer , excessivement plaisant , je t'assure.

— Pardonne-moi; c'est que tu as une phvsionomie si consternée —

— Je ne trouve pas qu'il y ait de quoi être fort joyeux. Eh bien , que t'avais-je dit ? Tu viens de voir un échantillon de son aimable caractère. Qu'en penses-tu?

— Défauts d'enfant que tu corrigeras facilement lorsque tu seras son mari, répondit Dramond en répétant ironiquement les paroles prononcées quelque temps auparavant par son interlocuteur.

— Son mari ! jamais , s'écria Teissier avec véhémence. Tu as entendu ce qu'elle vient de

me dire, mais je ne lui laisserai pas la peine de me refuser ; c'est moi qui ne veux plus l'épouser, c'est moi qui romps le mariage. Ah ! ail ! je lui prouverai que j'ai aussi du caractère. Je vais parler à son père , et je pars à l'instant même. Je trouverai à Pnris ^ingt mille demoiselles h marier, aussi jolies et plus aimables que ce petit démon. As-tu vu? elle a levé la main ?

— Elle a levé la main ! répondit Francis en avançant la lèvre inférieure et en hocliant la tète d'un air grave.

— Et j'ai craint un instant....

— Moi aussi ; j'ai vu le moment où tu étais traité comme l'a été Merville à l'Opéra.

— Un démon 1 te dis-je , un vrai démon î s'écria le jeune homme désenchanté en donnant un coup de poing sur le tapis du billard.

Autant Aristide était méticuleux et irrésolu, autant son confident avait de promptitude dans l'esprit et de décision dans le caractère. En deux secondes le parti de ce dernier fut pris.

— Légère^ selon toute apparence , et méchante sans aucun doute, se dit-il; c'est trop. Tcissicr iie peut pas faire un aussi sot mariage.

Puisqu'il faut rompre, mieux vaut profiler (Je cette querelle que d'évoquer le souvenir de la rose jaune, et d'amener ainsi des explications qui pourraient compromettre cette jeune fille. Sans se rendre compte de l'intérêt involontaire que lui inspirait en ce moment Célestine, Dramond se tourna vers son ami.

— Es-tu bien décidé, lui dit-il?

— Irrévocablement , répondit Aristide, en faisant sonner chaque syllabe de ce majestueux adverbe.

— En ce cas, allons trouver M. Simart.

— Allons — , quoique cette démarche soit embarrassante.

— ïu recules déjà ?

— Pas du tout; mais M. Simart est un si brave homme : ce mariage lui faisait tant de plaisir, qu'aller lui dire comme cela , brusquement, à brùlc-pourpoint : Je ne veux plus de votre fille — S'il y avait moyen d'éviter cette scène, de négocier cette rupture par écrit , au lieu de se trouver ainsi face à face Je t'avoue

— Avoue que voilà tes irrésolutions qui te reprennent : d'ailleurs, rieu de plus facile que

d'éviter le premier pas ; je me charge de tout.

— Gomment cela ?

Francis se caressa le front pendant un instant, selon l'usage des gens qui réfléchissent ; sa méditation fut courte, car il n'était jamais embarrassé en fait d'expédients.

— M'y voilà, reprit-il ; il s'agit, disons-nouS; de quitter le logis avant toute explication, pour ménager la sensibilité de M. Simart , et de rompre ensuite par correspondance j fort bien. Maintenant, écoute-moi : ton oncle Marjolier vient d'avoir une attaque d'apoplexie, et il faut que tu partes sur-le-champ pour Paris.

— Mon oncle Marjolier.... une attaque d'apoplexie ! s'écria Teissier en changeant de couleur.

— Eh, non ! il se porte aussi bien que nous, dit Dramond en riant. Tu ne vois pas que je tue ton oncle pour justifier ton départ ?

— Je comprends... Mais tu m'as causé une émotion.

— Une émotion d'héritier ; nous connaissons ça.

Les jeunes gens montèrent ensemble dans la chambre où se trouvait JM. Simart. En ap-

prenant le mollf imprévu (iui appelait son futui gendre à Paris, l'ex-pclletier se gratta l'oreille d'un air contrarié.

— Voyons, voyons, dit-il ensuite avec une bonhomie conciliante ; de quoi s'agit-il ? Madame Regnauld vient de me raconter votre petite castille avec Célestine ; est-ce Cjue vous y pensez encore? Cette maladie de votre oncle arrive bien subitement.

— Comme toutes les attaques d'apoplexie, observa Francis d'un ton doctoral.

— Allons, allons! reprit le vieux négociant, oublions tout cela. Vous connaissez le caractère de ma fille ; elle a le meilleur cœur du monde ; ainsi il faut avoir de l'indulgence pour ses petites vivacités.

— Petites vivacités! s'écria Teissier, à qui son confident imposa silence d'un coup-d'œil.

— Figurez-vous, M. Dramond, dit le bonhomme Simart , qu'ils sont aussi enfants l'un que l'autre. Célestine a été un peu gâtée, je l'avoue ; mais, de son côté , votre ami a quelquefois la té te chaude. Au fond , ils s'aiment comme deux tourtereaux, et ils passent la journée à se disputer sur des riens. Allons , Tels-

sier, pas de rancune ; Célestine est au salon, venez faire votre paix avec elle.

En vovant son ami déjà chancelant dans sa r»''Solution, et prêt h suivre M. Simart , Francis sentit la nécessité d'intervenir.

— Je puis vous certifier, monsieur, dit-il au père de Célestine, qu'Aristide ne songe nullement à ce qui s'est passé ; en ce moment, il n'est préoccupé que de l'accident arrivé à son oncle.

— Ah ça ! ce n'est donc pas un conte? de" manda l'ex-pelletier.

— Un conte ! répéta Dramond , blessé en apparence de ce doute. C'est moi , monsieur, ({ui ai apporté h mon ami cette triste nouvelle. J'ai jugé inutile de lui en faire part avant dîner ; car la diligence de Paris ne passe que ce soir, et il a encore le temps de partir aujourd'hui.

— M. Marjolier! c'est que je le connais, répondit M, Simart. Un grand maigre !

j)lus grand et plus maigre que mon neveu Regnauld! Où diantre, avec un pareil tempérament, est-il allé pêcher cette attaque d'apo-

6!i LE PARAVENT.

plexle? Bon pour moi , c'est ce qui me pend à rorcille.

— Permettez, monsieur, reprit Francis avec un sourire insinuant : ici , je suis sur mon terrain, car j'ai étudié la médecine. C'est une erreur généralement adoptée, je l'avoue, mais enfin c'est une erreur de croire que les tempéraments secs et nerveux soient plus à l'abri des coups de sang que les constitutions sanguines et pléthoriques ; le cou plus ou moins court, la lace plus ou moins colorée, ne font rien à l'aflaire ; et je pourrais vous raconter... ; mais il n'est pas question de cela; il s'agit de ce bon , de cet excellent M. Marjolier, expirant peut-être en ce moment entre les bras d'avides mercenaires, Songez que Tcissier est son neveu, son héritier, continua le jeune homme en se penchant à l'oreille de M. Simart, comme pour ménager la sensibilité de son ami ; et surtout n'oubliez pas que M. Marjolier a une gouvernante et un confesseur.

— Deux pestes , au lieu d'une ! s'écria l'ancien négociant , dont la prêtrophobie s'éveilla soudainement à cette dernière et habile insinuation. Un confesseur! un jésuite! Oui, je

LA ROSE JAUNE. tJ5

me le rappelle, Marjolier étoit un vieux Ijigot ! il est capable de se laisser entortiller par les soutanes noires, et de donner tout son bien h quelque séminaire. Partez, Teissier, partez surle-champ; avec ces gaillards-là il faut jouer serré. Il y a long-temps que je connais votre oncle ; esprit faible ! cerveau étroit ! abonné de \3i Quotidienne l Ah! saprebleuî partez tout <le suite, il n'y a pas un moment à perdre.

Aristide restait immobile et regardait dans tous les coins de la chambre au lieu de répondre. Effrayé de ce symptôme autant qu'il était intérieurement réjoui par la frayeur panique du pelletier, Francis prit son ami par le bras ; et, s'adressant à son hôte :

— Nous reviendrons bientôt^ lui dit-il, car je me regarde toujours comme invité.

M. Simart eut l'air de réfléchir.

— Faites mieux, dit-il d'un air franc et ouvert ; rien ne réclame votre présence à Paris; pour me prouver que ce départ si imprévu ne cache pas quelque projet sournois , restez ici ; puis(^e vous êtes le témoin de Teissier , cela n'a aucun inconvénient ; nous vous garderons en otage jusqu'à son retour. Est-ce accepté?

— Accepte! repondit Francis avec une vivacité qu'on eut pu prendre pour de la joie, et il secoua la grosse main que lui présentait cordialement l'ex-pelletier.

— Surtout 5 ïeissier , ne perdez pas de temps, reprit celui-ci, tout-à-fait rassuré par l'arrangement qu'il venait de conclure ; — j'ai toujours devant les yeux ce diable de confesseur. Je vais faire mettre le cheval h la voiture ; on vous conduira jusqu'à la route.

— Eh bien! voilà cette terrible affaire arrivée à conclusion, dit Francis, lorsqu'il fut seul avec son ami.

— Ah çà^ répondit celui-ci, tu me fais partir et tu restes! mais nous n'étions pas convenus de cela.

■ — Pour peu que cela le contrarie , je pars avec toi, répartit le confident ; si j'ai accepté la demande de M. Simart, c'est uniquement pour te rendre service. Je croyais que tu ne serais pas fâché de laisser ici un mandataire qui t'épargnât l'ennui de terminer cette rupture.

— Xu fait , tu as raison , reprit Aristide, qu'effravait l'idée d'un débat personnel, reste donc, et arrange cela pour le mieux.

LA ROSE Jx\LN^E. 67

— Tu me donnes plein pouvoir?

— Sans aucune resLriction.

Mademoiselle Simart s'était retirée au salon

où elle torturait son piano de manière à réveiller tous les échos du logis; en apprenant le départ de son prétendu , elle s'enferma, par un reste de bouderie, pour éviter de lui dire adieu. Aristide fut donc obligé de se mettre en route sans la voir. Son ami l'accompagna jusqu'au relai où il devait attendre la diligence , et ne le quitta qu'après l'avoir vu monter en voiture.

En reprenant seul le chemin de la maison qu'habitait Gélestine, Francis Dramond éprouva un sentiment d'alacrité dont il fut d'abord surpris, mais qu'il expliqua bientôt par le contentement intime qu'inspire toujours la conscience d'un service rendu ou d'un devoir accompli.

— Je n'ai pas perdu ma journée , se dit-il avec le sourire qu'eût pu se permettre Titus de philantropique mémoire; je défie les plus

70 LE PxiRAVENT.

fins diplomates de tourner plus habilement une difficulté. D'une part, j'empêche mon ami de laire une sottise irréparable ; de l'autre , je ménage l'honneur d'une famille honnête, et d'une jeune fille dont, à défaut de vertu, la beauté mérite des égards.

Le dévoûment est rare , mais le désintéressement absolu l'est encore davantage. L'imagination d'un homme qui a fait une belle action se dirige , par une attraction naturelle , vers la récompense qu'il croit avoir méritée. Francis subit cette loi du cœur humain , sans chercher à lui opposer la moindre résistance.

— J'ai bien mérité quelques jours de plaisir, réprit-il en lui-même ; pourquoi ne p!anterais-je pas ici ma tente pour une semaine ? Au mois de maijParisestsimausoade,etlacampagnesi belle ! Et puis, du moment que le mariage d'Aristide est rompu, cette petite Célestine n'est plus pour moi la fiancée d'un ami ; je ne vois désormais en elle que le séduisant domino noir après lequel j'ai couru si long-temps ! Pour quelles raisons alors ne poursuivrais-je pas une aveaturc commencée d'une manière si romanesque ?

La conscience tranquillisée par cette distinc-

lion subtile, le jeune homme rentra chez jM. Siniart , l'œil joyeux et le sourire sur les lèvres. Décidé à plaire à tout le monde, il se mit à l'œuvre aussitôt ; parla propagande et garde natiojiale au maître du logis ; arrêts de la cour de cassation à M. Regnauld , espèce d'avocat sans causes ; modes , spectacles et romans nouveaux à la jolie blonde, propriétaire de la bague d'émeraude ; religion et pharmacie à la vieille tante, et termina la soirée en chantant des nocturnes avec Gélestine , qui paraissait supporter le plus stoïquement du monde l'absence de son futur. Pendant plusieurs jours, Francis observa sans relâche , avec un intérêt aussi profond que caché , l'étrange jeune fille qu'avait dû épouser son ami , et dont la beauté gracieuse exerçait sur lui-même une séduction qu'il ne s'avouait qu'à demi. Le résultat de cette étude fut un doute irritant et bientôt intolérable. Pour quiconque n'avait pas analysé dans leurs ramilkations les plus imperceptibles les fibres délicates de l'organisation féminine, le caractère de mademoiselle Simart élait en effet une énigme indéchiffrable. Tour à tour insouciante connue un enfant , ou pensive comme une femme j étourdicle matin et,

le soir, mélancolique; pétulante jusqu'à la fo« lie ou sérieuse jusqu'à la gravité; plus mobile que Tonde , en un mot ; docile à la tempête , mais reflétant l'instant d'après la sérénité du ciel, Gélestine offrait un de ces types ondoyants et complexes , devant lesquels les bourgeois s'arrêtent avec défiance, et les artistes avec amour. Malgré son expérience et son esprit, Francis ne sut d'abord à quelle conclusion se fixer.

— Ange ou démon , se dit- il ; mais lequel des deux ?

Un soir , trois jours après le départ de Teissier, dont on ne recevait pas de nouvelles , et à qui personne n'avait l'air de penser, excepté ]M. Simart, Gélestine, madame Regnauld et Francis se trouvaient assis dans un petit pavillon à l'extrémité du jardin. Les deux femmes brodaient , tandis que le jeune homme , assis à leurs pieds, et tenant un livre à la main , leur déclamait les attendrissantes souffrances d'Indiana. Coiitre son habitude , il se tirait fort mal de ses fonctions; estropiait impitoyablement la prose éloquente de George Sand , sans égard pour les points ou les virgules; tournait souvent deux feuillets à la fois , ou bien s'arrêtait

au beau milieu d'une phrase pour regarder Gélestine. Les yeux baisses sur son ouvrage, mademoiselle Simart semblait ne pas s'apercevoir des fautes du lecteur, soit qu'elle écoutât le son de sa voix un peu plus que les paroles du livre, soit qu'elle remarquât sans courroux une distraction dont elle avait déjà deviné la cause. INIoiiis indulgente que sa cousine , peut-être parce qu'elle n'avait aucun intérêt à l'être, madame Regnauld interrompit par un brusque éclat de rire une période dans laquelle Francis semblait se complaire au point de ne pas vouloir en sortir.

— Je vous avouerai, dit-elle, que je ne comprends pas un seul mot de ce que vous dites; il est vrai que vous avez une étrange méthode de lecture : ordinairement en lisant on regarde son livre.

— Bien , pensa Dramond en fermant le volume ; elle m'a deviné ; ce soir elle avertira Célestine , et, demain, toutes deux se moqueront de moi.

— Voici la nuit, il faut rentrer, dit la jeune fille en pliant sa broderie, comme si elle eût voulu prévenir la moquerie dont elle voyait

briller les étincelles dans les yeux de la jolie blonde.

— Tii as raison , reprit celle-ci ; allons faire de la musique ; monsieur aura peut-être plus d'égards pour Rossini que pour George Sand.

Sans donner à sd. cousine le temps de poursuivre, Célestine la força de se lever , lui passa le bras autour de la taille, et l'entraînant par un élan cadencé, lui fit danser le galop jusqu'à la maison.

Francis suivit de l'œil ce couple gracieux, dont il ne regardait que la moitié ; puis il se leva lentement à son tour ; mais au lieu de rentrer, il s'enfonça sous un berceau de charmille et s'y promena long-temps, le front pensif, dans une attitude sentimentalement farouche. L'obscurité qui l'entoura peu à peu finit par l'arracher à sa rêverie.

■ — C'est trop d'incertitude, se dit-il. Je veux savoir à quoi m'en tenir. Elle est la plus innocente ou la plus perverse des femmes. Dans le premier cas, mes doutes sont une offense; dans le second , le sentiment que j'éprouve est une duperie. Ce bal de l'Opéra ne me sort pas de

la tcte,et corrompt le plaisir que j'ai h la rcsarder. Il faut en finir avec ce cauchemar.

En entrant dans le salon , Dramond trouva la famille réunie. La vieille tante et M. Ptcgnauld jouaient au piquet ; les deux cousines exécutaient à quatre mains un quadrille du Pré-aux-Glercs, tandis que M. Simart, enfoncé dans une bergère, battait la mesure, d'un air ragaillardi.

— Cela ne vous donne-t-il pas envie de danser? demanda le bonhomme à son hôte.

— Je n'aime pas la danse , répondit celui-ci avec la maussaderie particulière aux amoureux.

En entendant ce blasphème, Célestine tourna la' tète , et ses doigts restèrent suspendus sur le clavier, tandis que ses yeux regardaient fixement le jeune homme, qu'elle trouva moins bien en ce moment qu'il ne lui avait paru jusqu'alors.

— Vous n'aimez pas la danse? dit-elle enfin d'un air stupéfait ; qu'aimez-vous donc?

— Toi! pensa Francis, qui retint avec peine au bord de ses lèvres le monosyllabe par lequel répondait son cœur. Toutefois, il dompta celte impression pour saisir l'occ^isioi), qui lui parut oppoi tune.

— Je me suis mal exprimé, répondit-il ; j'ai voulu dire que je n'aime pas le bal , tel qu'il a lieu dans le monde , avec ses quadrilles monotones et compassés. J'apprécie peu un plaisir sans passion , et dans un salon la passion n'est pas admissible ; aussi n'est-ce pas là qu'il faut chercher la danse. Pour comprendre l'effet électrique qu'elle peut exercer sur l'imagination , c'est aux bals publics qu'on doit aller, aux bals masqués...

Les yeux de Francis scrutaient avec une ardente inquiétude la physionomie de la jeune fille, qui, sans songer h éviter ce regard, écoutait naïvement l'apologie d'un plaisir fort peu naïf, et semblait y prendre un vif intérêt.

— Mais, monsieur, on ne danse pas au bal masqué , observa-t-elle tout-à-coup.

— On ne danse pas? répéta le jeune homme qui, malgré son anxiété, n'osait hasarder une interrogation plus précise.

— N'est-ce pas, Hortense? reprit Célestine en se tournant vers sa cousine : quand nous sommes allées au bal de l'Opéra , personne n'y dansait, et cela m'a paru bien étonnant. Comprend-on un bal où l'on ne danse pas?

LA ROSE JALNE. 77

En ce moment, Francis sentit son cœur se dilater , et l'air qu'il respira lui parut embaumé. Les simples paroles qu'il venait d'entendre dissipèrent comme par enchantement le nuage équivoque à travers lequel son imagination avait contemplé jusqu'alors un élrc virginal. ITonteux de ses soupçons, il se trouva coupable, et savoura son remords avec de secrètes délices. En amour, on est parfois si heureux d'avoir tort! Sa physionomie trahit sans doute d'une manière trop expressive cet intime bonheur , car Célestine , dont les yeux d'aigle eussent bravé le soleil, ne put supporter le regard qui chercha le sien. Elle baissa la tète avec confusion , et pour la première fois sentit éclore sur ses joues les roses brûlantes dont la racine est dans le cœur.

— Racontez à ]M. Dramond vos prouesses au bal de l'Opéra ; je suis sur que ça l'amusera , (lit M. Reguauld sans interrompre sa partie de pic[uct.

Francis fut saisi d'un violent accès d'amitié pour le grand honmie chauve; il lui trouva 1 air aimable, l'esprit cultivé ; au besoin , il lui eût vu des cheveux sur le front. Contre son habitude, mademoiselle Simart semblait endjar-

rassée; voyant qu'elle ne répondait pas, madame Regnauld se tourna vers le jeune homme, dont la passion naissante ne lui avait pas échappé.

— Vous avez peut-être remarqué, lui dit-elle avec une inflexion de voix moqueuse, que nous sommes tous ici les très-humbles esclaves de cette petite fille; c'est un empire passablemeni despotique qu'elle exerce sur tous ceux qui l'approchent; je vous en préviens pour que vous vous teniez sur vos gardes. Ses fantaisies sont des lois, ses caprices des arrêts sans appel: mon oncle l'a élevée ainsi , et notre faiblesse a confirmé les abus de ce beau système d'éducation. Vous concevez dès-lors toutes les idées extravagantes qui doivent passer par l'esprit d'un enfant gâté de la sorte. Entre autres folles imaginations, cet hiver, Gélestine s'était mis dans la tète d'aller au bal masqué, et savez-vous où elle prétendait nous mener? Chez Musard!

— Oui, ma foi, chez Musard, interrompit le vieux négociant , en riant d'un gros rire paternel ; cette petite folle voulait aller au bal de Musard ; que dites-vous de cela, monsieur Dramond ?

— Je dis que les anges peuvent sans péril

descendre aux enfers, répondit Francis d'un ion chaleureux.

Le bonhomme Simart trouva la phrase fort belle sans trop la comprendre; Cclesline la trouva plus belle encore, peut-être parce qu'elle la comprenait.

— Je n'ai pas la prétention d'être un ange , . reprit madame Regnauld en appuyant sur ce

dernier mot avec une emphase ironique ; aussi le projet me parut-il un peu téméraire, mais le raoven de résister? Je me vis donc oblic^ée de capituler, trop heureuse d'avoir réussi à substituer l'Opéra au terrible bal dont j'étais menacée. Nous voilà donc partis tous trois.

— Tous trois, répéta Dramond avec un reste d'inquiétude; quelqu'un vous accompagnait?

— Mon mari , répondit madame Regnauld ; à quoi donc songez-vous ? Mon mari , dont la conduite , il faut l'avouer, ne fut pas fort exemplaire en cette circonstance. A peine arrivés , il nous installa dans une loge sous prétexte de la cohue, mais en réalité pour s'aller faire intriguer, et nous y laissa pendant plus d'une heure, exposées aux plus sottes aventures.

— Comment! des aventures? dit Francis avec une curiosité affectée.

— Oui , deux hommes ivres et hideusement défigurés, qui nous forcèrent à déloger.

Célcstine interrompit sa cousine.

— Le premier n'était pas ivre, lui dit-elle; il causait au contraire fort convenablement. Tu as dit toi-mcmc qu'il avait les yeux expressifs et les dents très-belles.

— Ilum ! vous ne m'aviez pas fait part de vos remarques , dit h sa femme INI. P».egnauîd, tandis que, dans un accès de vanité satisfaite, Francis souriait à sa figure, que lui renvoyait la glace placée au-dessus du piano.

M. Simart, qui, comme nous l'avons dit, aimait h se coucher de bonne heure, mit fin à la conversation en donnant le signal de la retraite. Pientré dans sa chambre , Dramond se livra délicieusement aux méditations d'un amour que pour la première fois il savourait sans défiance. Le charmant visage de Célestine passa dans tous ses rêves , en y reflétant les doux et chastes rayons que darde une étoile lumineuse ; le matin, cette vision dorée s'éclipsa derrière la figure fort peu idéale du concierge Nicolas, qui entra

dans la chambre en tenant à la main une lettre timbrée de Paris.

— C'est de Teissier ; que diantre peut-il m'écrire? dit Francis en décachetant cette missive avec une mauvaise humeur qui annonçait une sorte de divination.

— « Mon cher ami, écrivait à son confident l'ex-fulur gendre de M. Simart , depuis quatre jours que je t'ai quitté , j'attends à chaque instant une lettre de toi, et j'envoie tous les soirs demander si tu es revenu à Paris. Je ne comprends, je l'avoue, ni ton silence absolu, ni ton absence prolongée 5 mais l'un et l'autre me rassurent, tout en me laissant dans l'incertitude, car ils me prouvent que la négociation dont je t'avais chargé n'est pas encore terminée. Depuis quatre jours, mon cher Francis, j'ai fait bien des réflexions. Un mariage prés de se conclure et aussi avantageux que le mien ne me parait pas, aujourd'hui, devoir être rompu inconsidéiémcnt à propos d'un cnfiinlillage , c;u" la conduite de Célestlne n'est pas autre chose. En réalité, j'ai plus de torts qu'elle; si elle est un peu capricieuse , je dois reconnaître que je suis parfois trop susceptible, et je n'ai pas pour

excuse l'étonrJerie de mon âge. L'autre jour , dans la salle de billard , nous avons, je crois, mal interprété tous deux le geste dont, par suite de cette erreur, je m'étais trouvé justement offensé ; Célestine a beaucoup de vivacité dans la pantomime; elle remue presque toujours les mains en parlant, et ce que nous avons pris pour une menace n'était, j'en suis sûr, qu'un mouvement peu calculé. D'ailleurs, eût-elle eu l'intention que nous lui avons supposée, je devrais la lui pardonner, caria brutalité dont j'ai lait preuve en frappant Soliman était bien faite pour l'irriter. Ainsi donc, mon cher ami, je te prie de rattacher dès à présent les fils que tu as peut-être brisés pour te conformera mes instructions : cela te sera facile, je n'en doute pns, car je connais les ressources de ton esprit et tes talents diplomatiques. Dis à M. Simart que l'apoplexie de mon oncle n'aura aucun résultat fâcheux, et que j'espère pouvoir partir d'ici dans quelques jours. Présente à madame Regnauld et à sa tante mes respectueux hommages, et dis bien à Célestine.,. »

— Va~t-en au diable ! s'écria Francis à ce passage de la lettre qu'il froissa entre ses

(loififts sans en achever la lecture. — Si Célestinc

l'aime, ce dont je doute, il n'a pas besoin d'avocat près d'elle 5 si elle ne l'aime pas , je me ferais scrupule d'influencer la décision de cette enfant \ car il ne la rendrait pas heureuse , je suis sûr qu'il ne la rendrait pas heureuse. Il a quitté la partie, tant pis pour lui ; il connaît le proverbe. J'ai du croire qu'il avait définitivement renoncé à ce mariage ; dès-lors, j'étais libre d'aimer Célestine, et je l'aime, et je maintiendrai mon droit. Chacun pour soi , le ciel pour tous!

L'idée de supplanter son ami et de devenir acteur principal dans le mariage dont il ne devait être d'abord que le témoin , n'éveilla pas le moindre remords dans Tàme de Dramond. Chez lui la passion parlait trop haut pour lais- .ser entendre les objections de la conscience. D'ailleurs il jeta au nez de ses scrupules le dilemme suivant : ou elle l'aime , ou elle ne l'aime pas : si elle l'aime, elle ne voudra pas m'épouscr; si elle ne l'aime pas, de quoi pourrat-il se plaindre ?

Absous à ses propres yeux par cet argument sans réplique, et vivement éperonné par l'an-

nonce du retour d'Aristide, Francis résolut de ne pas perdre un instant pour fixer sa position. Après diner, il s'approcha de madame Regnauld, et lui demanda d'un air sérieux un instant d'entretien. La jolie blonde accueillit celte sollicitation avec le sourire persilïienr qui relevait habituellement l'expression de son visage. Sans affectation, ils descendirent au jardin, où le jeune amoureux commença sans délai sa confidence, avec cette fi^anchise chaleureuse qui conquiert presque toujours l'indulgence des femmes.

— Madame, dit-il, je ne vous avouerai pas que j'aime votre cousine, car vous le savez déjà.

— Comment donc, monsieur! interrompit madame Regnauld avec une surprise afiecléc.

— Vous le savez , j'en suis sîir ; car si vous avez lu dans mes yeux , j'ai lu aussi dans les vôtres. J'ai deviné encore que le mariage dont il a été question n'avait pas votre agrément,

que Teissier vous déplaisait de grâce, ne

m'interrompez pas; je ne trouve point cela mi\\ j au contraire. Vous avez compris que le caractère de mon ami offrait à une femme peu de garanties de bonheur; et combien vous

avez eu raison! Serai-je jugé ])ar vous plus favorablement, madame? J'aime Gélesline

pardonnez-moi celte familiarité ; vous le savez, l'amour ne connaît que les noms de baptême : 'aime votre cousine; le lui dire à elle-même, si naïve, si enfant, ce serait une faute, je le sens, quoique je meure d'envie de commettre cette faute. On dirait que j'offense l'hospitalilé qui m'accueille ici. Madame votre tante a où oublier l'amour, je doute que M. Simart l'ail jamais connu, et votre mari, si bien placé pour l'éprouver, a dans la physionomie une gravité qui m'impose. Vous voyez donc bien que je ne puis m'adresser qu'à vous, puisque vous seule ici pouvez me comprendre. Je vous en supplie, dites-moi que vous me comprenez , que vous me pardonnez cette déclaration si brusque, si mal exprimée , et que vous serez ma protectrice. IMa famille est connue de jM. Simart, j'ai plus de fortune que Tcissier ; vous me voyez ; mon esprit n'a pas paru vous déplaire , et je vous jure que j'ai le meilleur caractère du monde. Sur mon honneur, madame, je rendrai Gélesline heureuse. Elle ne l'aime pas, n'cst-il pas vrai?

HG LE PARAVENT.

— Comme vous arrangez tout cela! répondit madame Rcgnauld, en ne pouvant s'empêcher de sourire ; mais ce sourire n'avait plus rien de moqueur. — Vous oubliez qu'avec ou sans mon agrément M. Teissier épouse Célestine.

— Ce mariage n'est pas fait , et il ne tient qu'à vous qu'il ne se fasse jamais. En partant, Teissier m'a charge positivement de rompre ; depuis, il est vrai, il a changé d'avis et m'a donné d'autres instructions ; mais j'ai accepté la première mission , et je refuse la seconde. Les engagements pris avec lui ne subsistent plus réellement en ce moment , puisque luimême retire sa parole ; je me trouve donc fort libre de demander la main de votre cousine, et je vous la demande.

— Voilà un raisonnement fort spécieux ^ quoiqu'au fond je craigne qu'il ne soit pas toutà-fait exempt de jésuitisme, comme dirait mon oncle. Mais n'importe ; vous avez de la franchise et de l'esprit, deux belles qualités, et je n'ai pas le courage de vous savoir mauvais gré de votre démarche , bien qu'elle soit un peu irréguiiére. Vous m'avez devinée; je n'aime

pas votre ami , que vous ne chérissez pas non plus beaucoup, h ce qu'il me semble. Je verrais avec plaisir Célestine rompre ce mariage , et s'il n'est pas trop tard, je ne refuse pas d'y aider.

— Oh! madame, que je vous avais bien jugée ; quelle reconnaissance ne vous dois-je pas î

— C'est bien, c'est bien , répondit madame Regnauld en reprenant soudainement sa physionomie railleuse; voilà mon mari qui nous regarde depuis la fenêtre ; il n'aime pas qu'on me parle si long-temps et avec tant d'expression.

— Un mot encore, de grâce ! puisque vous acceptez le rôle de mon ange tutélaire, ne soyez pas bonne à demi , permettez-moi de dire à Célestine que je l'aime.

— Quant h cela, non, répondit avec vivacité la jeune femme; vos yeux le lui ont déjà trop dit. Hier vous l'avez fait rougir, et c'est, je crois, la première fois que cela lui arrive pour une pareille cause.

— Elle a rougi... vous en êtes sûre? s'écria Francis, qui, dans son ravissement, voulut

prendre la main de sa jolie protectrice pour la porter à ses lèvres.

— Mon mari! — s'écria à son tour madame Regnauld en reliranl brusquement sa main ; voulez-vous qu'il croie que vous me faites la cour? Allons, soyez raisonnable, et songez que je vous défends de parler à Gélestine.

— Devant vous, dit le jeune homme d'un air suppliant.

— Devant moi Il a réponse à tout Je

suis trop bonne pour vous, reprit-elle après un

instant d'hésitation Allons, quittez cet air

malheureux. J'aperçois Gélestine dans le pavillon ; allons la rejoindre ; je ne puis vous empêcher de causer avec elle.

— Vous promettez de ne pas me faire lire Indiana?

— Je vous le jure ; vous vous en tirez trop mal quand elle est là. Vous verrez que je vais être obligée de recommencer les chapitres que vous nous avez si bien estropiés. Pendant ce temps-Là, je vous permets de chercher à plaire ; mais rappelez-vous que j'ai le talent d'écouter *m lisant.

Francis et madame Rcgnauld traversèrent alors le jardin et entrèrent dans le pavillon où Célcstine brodait , d'un air sérieux et pensif qui contrastait avec le caractère presque enfantin de sa physionomie. Le soleil, passant à travers une fenêtre dont le store se trouvait levé, baignait sa tête italienne , dont les cheveux noirs, arrondis en bandeaux, étincelaient dans le flot lumineux comme dans une auréole. En voyant entrer Francis, la jeune fille , par un instinct de pudeur, trouva le jour trop éclatant ; peut-être pensa-t-elle qu'on la verrait trop bien si elle rougissait encore. S'adrcssant au jeune homme d'une voix douce et presque timide. :

— Auriez-vous, lui dit-elle, la complaisance de baisser le store ?

Il s'empressa d'obéir. La fenêtre donnait sur une pelile ruelle qui , de ce côté, côtoyait le jardin ; en se penchant pour détacher le cordon qui retenait le store, Francis aperçut un homme qui profilait des inégalités qu'offrait le mur du pavillon pour s'élever jusqu'au niveau de la fenêtre ; et , dans cet amateur d'escalade ou d'espionnage, il reconnut Aristide Teissier. Sa première idée fut de lui jeter sur la tête un

pot de fleurs qui se trouvait sous sa main , et rie renouveler ainsi, en faveur de son rival , la catastrophe de Pyrrhus, roi d'Epire; il triompha vertueusement de cette tentation homicide, baissa le store sans avoir l'air d'avoir rien vu, et ferma la fenêtre; puis, par réflexion, la rouvrit.

— Qu'il écoute si bon lui semble, se dit-il; j'aime les positions franches; de cette manière il saura à quoi s'en tenir.

Et Francis vint reprendre sur un tabouret, presque aux pieds de Célestine, la place qu'il avait occupée la veille.

Depuis son retour à Paris, Aristide Teissier s'était éveillé tous les matins avec la ferme volonté de ne jamais revoir Gélestine, et chaque soir lui avait apporté une détermination contraire à celle-là; le quatrième jour, le soir pour lui commença dès le matin. Affamé d'amour par le jeûne qu'il venait de subir, il écrivit à son confident la lettre dont nous avons cité une partie; puis, quelques heures plus

tard , un redoublement de fièvre conjugale le jeta lui-même dans la diligence de Provins. Le voyage lui dura un siècle ; mais , en approchant de la campagne où demeurait M. Simart, il lui sembla tout-à-coup que des ailes poussaient aux chevaux, et il hésita quelque temps avant de se décider à descendre de voiture. De quel front se présenter en effet , quelle contenance faire et quelles paroles trouver , si , comme cela était probable , Dramond avait rempli sou mandat? Son retour, dans ce cas, ne paraîtrait-il pas une lâcheté ou une bravade? Emu de cette alternative , Aristide s'achemina lentement vers la maison ; en y arrivant , le cœur lui manqua tout-à-fait ; d'un pas furtif, il passa devant la grille dont les lions en terre cuite lui parurent plus rechignes que de coutume ; et en lui-même, il ne put s'empêcher de les comparer aux anges à glaives de feu à qui fut confiée autrefois la garde de l'Eden. Descendu de la dignité officielle d'un futur mari , pour qui toutes les portes s'ouvrent à deux battants, au rôle équivoque d'un homme qui a compromis sa position, il fît le tour du jardin en maudissant du fond de l'àme les con-

seils de son ami, sa propre irrésolution, la race des dogues, le bonhomme Simart lui-même, le monde entier enfin, à l'exception de Célestine, et arriva bientôt au pied du pavillon où la jeune lille avait l'habitude de travailler après le dîner.

— Elle est là, se dit-il ; peut-être pense-t-elle à moi! Pourquoi, bannissant une ridicule émotion , n'essaierais-je pas de la voir et de lui parler ?

Saisissant son courage par les cheveux, comme on doit faire, dit-on, avec l'occasion, Teissier livra l'assaut sans plus tarder. La ruelle était déserte à cette heure du jour, et l'angle du mur offrait, par ses dégradations , une véritable échelle à voleur; il s'y cramponna sans s'inquiéter des écorchures. Arrêté un instant dans son escalade par l'apparition de Francis, il se persuada bientôt qu'il n'avait pas été aperçu , redoubla d'efforts , atteignit enfin la fenêtre et s'y installa le plus solidement possible, les pieds fichés dans un trou du mur, et les mains accrochées au balcon. Il eut soin de tenir, derrière un pot de fleurs, sa tête (jui, sans cette précaution, eût projeté une om-

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bre sur le store traiisparcnt , et ne trouvaiil aucune fente propice qui lui permit de voir ce (|ui se passait dans le pavillon , il concentra toute son âme dans ses oreilles.

Célestine paraissait vouée au silence ainsi (ju'au travail et ne quittait pas des yeux sa broderie ; de son côté, iîdèle à sa promesse, madame Regnauld avait pris le volume d'Indiana qu'elle semblait lire avec une attention exclusive, mais un observateur eût remarqué que l'une tournait bien lentement les feuillets du livre, et que l'autre tirait son aiguille plus lentement encore. Sur le tabouret où il s'était assis avec l'aisance gracieuse qui lui était habituelle, Francis se trouva peu à peu aussi mal à l'aise qu'un accusé sur la sellette ; promenant ses regards de la jeune fille à la jeune femme, de celle-ci h la fenêtre et de la fenêtre à la pointe de ses bottes , il finit par tomber dans une de ces méditations où se recueillent, à l'approche d'une action décisive , les esprits les plus déterminés.

— La scène est plus difficile à jouer que je n'avais cru d'abord , se dit-il 5 l'autre jour, en prétendant qu'alors qu'on est quatre on n'est

que deux, j'ai avance un paradoxe assez ridicule ; ma foi^ l'occasion est belle pour le justifier; car, tant dedans que dehors, nous voici (juatre bien comptés. Mais c'est le premier mot qui est embarrassant à trouver.

Depuis quelque temps , madame Regnauld observait à la dérobée le jeune homme à qui elle venait d'accorder son appui. L'indécision qu'elle lut dans sa contenance accrut l'intérêt qu'il lui avait inspiré ; car la timidité devient une grâce lorsqu'elle n'est pas une habitude et sied aux cavaliers délibérés, comme le sourire aux visages sérieux. Toutefois la sympathie de la jeune femme ne fut pas exempte de celle ironie veloutée , dont , par prudence ou par coquetterie 5 elle gantait tous ses sentiments ; abusant un peu de ses droits de protectrice, elle s'abandonna sans scrupule à l'inslmct moqueur qui se réveillait en elle, et loin de venir au secours de son protégé , elle éprouva un malicieux plaisir à redoubler l'embarras que lui révélait sa physionomie.

— Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez reçu des nouvelles de monsieur Teissier? lui demanda-t-clle toul-à-coup.

L'inlenlion traîtresse de ces paroles et le (Jenii-sourirc dont elles furent accompagnées , au lieu de déconcerter Francis, lui rendirent tout son aplomb.

— Autant vaut ce premier mot-là qu'un autre, dit-il en lui-même j il me mène au but par le chemin le plus court, et , en toutes choses, la ligne droite est la meilleure.

— Teissier m'a écrit en effet , madame , répondit-il ensuite d'un ton sérieux ; il m'annonce son retour et me charge de vous en faire part.

— Son oncle est donc guéri? reprit la jeune femme.

— M. Marjolier n'a jamais été malade ; son apoplexie n'était qu'un prétexte délicat pour motiver un départ que mon ami avait jugé nécessaire il y a quelques jours.

Gélestine leva la tète, et ses yeux expressifs se fixèrent sur le jeune homme.

— Si votre ami, dit-elle en appuyant sur ce mot, a trouvé son départ nécessaire, je ne juge pas de même son retour. Vous pouvez le lui écrire.

— Ne vas-tu pas monlrer de la rancune? observa madame Regnauld avec une douceur affectée ; puisqu'il revient, c'est qu'il reconnaît ses torts ; s'il est repentant, s'il s'avoue coupable d'avoir été mordu, s'il se jette à tes genoux pour implorer sa grâce , auras - tu la cruauté de ne pas lui pardonner ?

— Je l'avais mal jugée, c'est une excellente femme, se dit en ce moment Aristide, toujours accroché en dehors de la fenêtre.

Mademoisclic Simart resta quelque temps avant de répondre.

— Vous êtes SLms doute de l'avis d'Hortcnse, dit-elle enfin d'une voîx presque imperceptible et sans regarder le jeune homme assis à ses pieds.

Francis se pencha vers elle, et la contemplant avec l'ardente adoration d'un cénobite à qui se révélerait une vision divine :

— Ce n'est pas à lui qu'il faut pardonner, c'est; à moi, lui dit-il ton t bas d 'un ton passionné; à moi qui vous aime et que désespère la seule pensée de ce mariage. Célestine, ange si cher, le bonheur de ma vie dépend du mot que vous allez

prononcer. Je vous en supplie, tllles-moi que vous ne l'épouserez pas.

La jeune fille ne repondit rien, mais sa main , qu'avait saisie Francis, parla pour elle ; trouvant à son tour les paroles inutiles , l'amant n'exprima sa reconnaissance qu'en se laissant glisser à genoux. Ce muet dialogue et cette pantomime expressive parurent sans doute à madame Regnauld autant d'infractions au traité. Elle ferma, d'un air de dépit, le volume qui lui avait servi de contenance jusqu'alors.

— Il est beau de plaider la cause d'un ami , dit-elle avec son ironie la plus incisive ; mais vous pourriez y mettre moins de chaleur. D'ailleurs il est peu poli de causer bas.

— Il parle pour moi ; que va-t-elle répondre? se dit avec anxiété Aristide, qui commençait à trouver sa position gênante.

Gélestine s'était levée confuse et rougissante ; elle traversa le pavillon avec la démarche timide d'un enfant qui vient d'être grondé, et, s'asscyant prés de sa cousine, cacha son visage sur l'épaule de la jeune femme ; celle-ci profita de cette attitude pour montrer à son protégé un doigt menaçant. Francis n'avait pas encore

■change de position ; il n'eut qu'à faire un demiîour sur le parquet pour se trouver à genoux devant madame Regnauld, qui, à cette vue, se sentit désarmée et lui accorda la paix par un sourire.

?s 'en tendant plus rien depuis quelque temps et ne s'expiiquant pas ce silence, Teissier essaya d'écarter le store, qui remua sous sa main comme sous le souffle d'un vent d'orage. Francis seul comprit la cause de cette ondulation soudaine et en même temps la nécessité d'amener la scène à un résultat décisif j il prit aussitck une posture plus conforme à l'emploi que lui avait confié son ami :

— Permettez-moi, dit-il à haute voix , d'accomplir la mission doiU je suis chargé : {]ue -dois-je répondre à Teissier ?

— Monsieur a raison, dit à son tour madame Hegnauld avec une sorte de gravité maternelle; il est temps de prendre un parti. Si tu aimes M. Teissier, toutes ces disputes sont puériles. Si tu ne l'aimes pas , il faut le dire à ton père , qui certainement ne contraindra pas ta volonté.

— Je ne l'aime pas, répondit Gélestine d'une Aoix ferme.

Dramond regarda la fenêtre pour voir si elle était bien ouverte; un frémissement convulsif du store lui appiit que la déclaration de la jeune fille était arrivée à son adresse. Se retournant alors, le bonheur dans les yeux et le sourire sur les lèvres :

— Cependant vous aviez accepté sa main, reprit-il en insistant d'une voix hvpocrite.

■ — J'étais si jeune et si sotte , répondit Céiestine , avec le dédain qu'inspire aux cœurs nouvellement initiés à l'amour le souvenir de leur ignorante adolescence 5 ce mariage convenait à mon père; j'étais contente d'habiter Paris ; j'acceplai donc la main de INI. Teissier, sans comprendre la gravité d'un pareil engagement. Lui-même, j'en suis sûre^ n'y attacha pas plus d'importance. Heureusement l'expérience nous a prouvé à tous deux que nous n'étions pas nés l'un pour l'autre. Je ne l'accuse pas ; j'avouerai, si l'on veut, que tous les torts sont de mon côté. 11 parait que j'ai beaucoup de défauts ; cjue je suis capricieuse, déraisonnable, méchante même. Ce n'est pas là tout-àfait mon opinion, mais enfin on me répète cela si souvent, qu'il faut bien que je le croie. J'ai

donc besoin de trouver beaucoup d'indulgence dans celui qui m'épousera, poursuivit la jeune fille d'une voix moins assurée ; M. Teissier m'en a montré bien peu. Je ne serais pas heureuse avec lui , j'en suis certaine maintenant. Je suis franche ; on ne m'ôtera pas cette qualité-là ; il verrait que je ne l'aime pas et peutêtre cela lui ferait-il de la peine. Vous vovez donc bien que j'ai raison de ne plus vouloir l'épouser.

Francis se mit à marcher dans le pavillon d*un air agité.

— jNIais s'il revient, dit-il enfin, comment le recevrez-vous ?

— Je lui répéterai ce que je viens de vous dire.

— Comment ! s'il se trouvait là subitement, devant vous, dans une attitude suppliante, vous lui diriez

— Je lui dirais : Je ne vous aime pas et je ne vous épouserai jamais , répondit Célestine d'un ton assez vif; car elle ne savait plus comment accorder les regards et les paroles de son interlocuteur.

Francis avait si bien combine ses mouvements, qu'en ce moment il se trouvait contre la fenêtre; par un geste rapide comme l'éclair, il saisit le cordon du store qui se leva jusqu'au plafond , plus rapidement que ne le fait un rideau de théâtre. Un flot de soleil inonda la chambre et éclaira les acteurs de cette scène, qui, h travers la balustrade du balcon et le maigre feuillage de deux géraniums , aperçurent alors la figure effarée d'Aristide Teissier. Madame Ren^nauld crut voir un voleur et jeta un cri ; Célestiiie, qui h l'instant môme recommt son futur, resta immobile et en apparence pétrifiée ; Dramond enfin joua la surprise le plus naturellement du monde , et se penchant à la fenêtre :

— Eh! bonjour, mon cher, dit-il d'un air aimable; comment te portes-tu?

Épuisé de fatigue, les jarrets tremblotants, les doigts entaillés par le fer du balcon, Aristide, h ce coup de théâtre imprévu, sentit une sueur froide qui parcourut successivement tous ses membres. Par un dernier effort de courage il voulut sourire; mais ce fut d'un air si piteux et si lamentable, qu'au même instant les deux

LA ROSE JAUNE. lOS

femmes partirent d'un éclat de rire immodéré et se sauvèrent au fond de la chambre , après avoir vainement essayé de se contraindre. Seul, Francis conservait un sang-froid incomparable.

— Que diantre fais-tu là , exposé au soleil comme un espalier? dit-il à son ami en lui tendant la main.

Teissier se haussa pour escalader la fenêtre, mais il se vit repoussé par la fusillade d'éclats de rire qui partaient sans discontinuer du fond du pavillon. L'âme criblée de balles invisibles, anéanti par le ridicule plus encore que par la fatigue de sa position, il éprouva un énervement universel qui ne lui permit pas de s'y maintenir davantage. Ses mains lâchèrent brusquement le balcon, il roula plutôt qu'il ne descendit 5 et s'enfuit , à demi mort de colère, le long de la ruelle, dont les détours le dérobèrent bientôt aux regards moqueurs qui auraient pu le poursuivre.

— Enfoncé ! se dit Francis lorsqu'il eut vu disparaître son ami ; puis , la pièce jouée , il laissa retomber le store j en se retournant, il se trouva en face de madame Regnauld et

lOZi LE PARAVENT.

n'aperçut plus Célestlne, qui venait de sortir (lu pavillon.

— Savicz-vous qu'il était là? lui dit la jeune femme avec un sérieux affecté.

— Je le savais, rcpondit-il d'un ton non moins grave.

— Vous n'avez aucun remords?

— J'aime.

— Et vous pensez qu'avec cette belle parole vous aurez toujours raison auprès d'une femme?

• — J'en suis sûr.

]Madam.e Regnauld réfléchit un instant.

— Votre ami n'avait pas assez d'esprit pour épouser Gélestine, reprit-elle ; je ne vous dirai pas que vous en avez trop parce que je veux ménager votre modestie; mais je vous avoue que la perfection avec laquelle vous jouez la comédie me fait éprouver des craintes pour le bonheur futur de ma cousine, à supposer que vous deveniez un jour son mari. L'aimez-vous réellement ?

— De toute mon âme ! s'écria le jeune

homme avec un accent que n'eût pas imité l'acteur le plus habile.

Madame Regnauld ne put s'empôcher de trouver que la voix de son grand et chauve mari n'avait pas cette vibration pénétrante ; peut-être cette pensée fut-elle la cause du demi- soupir qui lui échappa en dépit d'ellemême.

— Je vous crois, reprit-elle en cachant sous un sourire cet accès de mélancolie ; et maintenant je ne vois aucun inconvénient à ce que vous parliez à mon oncle.

— Ne conviendrait-il pas d'obtenir d'abord l'aveu de votre cousine ? répondit Francis d'une voix modeste ; j'ignore si elle m'aime.

ÎNIadamc Regnauld interrompit le jeune homme par un regard profond , et lui tourna le dos en haussant les épaules.

En dépit de cette pantomime ironique, Dramond, le lendemain, réussit à obtenir de vive voix le consentement que, dans sa féminine sagacité, madame Regnauld trouvait déjà clairement accordé, puis il adressa au père de Gélestine une demande en mariage dont celui-ci

lOG LE PARAVENT.

resta d*abord fort surpris ; mais, en apprenant que Teissicr avait exprimé le premier la volonté de retirer sa parole, et que sa fille n'apporterait aucun obstacle à cette suljslitution de mari, le bonhomme ne fit pas attendre long-temps son consentement.

— C'est elle qui se marie, dit-il, qu'elle choisisse, je ne la contrarierai pas.

Courroucé de l'affront dont sa fille avait été menacée, le vieux négociant écrivit aussitôt à l'ancien prétendu une lettre dans laquelle il lui donnait le congé le plus formel, et sembla partager l'impatience de Francis , qui n'épargnait rien pour abréger les préliminaires du mariage. Tous les arrangements furent terminés avec uue promptitude merveilleuse. Six semaines environ après la scène du pavillon, l'union des deux amants reçut la double consécration, et M. Simart qui, fidèle à ses antipathies , avait d'abord exprimé le désir que le mariai?e fût célébré h l'é<jlise-francaise de l'abbé Châtel, finit par verser des larmes paternelles après l'exhortation du curé catholique. Quelques jours aupai avant, Dramond avait écrit à son ami le bil'et suivant :

■ — jNîon cher Aristide, il est dans la vie d'ctran^es vicissitudes : il v a deux mois, tu m'aii- TiOnças ton mariage, aujourd'hui je te fais part du mien ; et, chose Jjizarre, j'épouse la femme à laquelle tu as renoncé. J'espère que nous nous applaudirons tous les deux du parti que nous avons pris. Pour me prouver que tu ne me gardes pas rancune, viens à ma noce, et accepte les fonctions dont tu voulais me charger ; tu seras reçu ici en ami par tout le monde. On rompt un mariage , mais rien , je l'espère , ne pourra briser l'attachement que nous nous sommes voué depuis si long- temps.

Teissier déchira cette lettre en cent morceaux qu'il foula aux pieds \ il proféra ensuite contre les deux époux les imprécations les plus solennelles , accompagnées d'un horrible serment de vengeance ; mais la mort subite de son oncle ïMarjolicr, à qui l'histoire inventée par Francis sembla porter malheur, l'interrompit au milieu de ce paroxisme de fureur et le força de partir pour la Bretagne, où les avides préoccupations de Thériticr firent , pendant quelque temps, diversion anx amers souvenirs et aux projets vindicatifs de l'amant.

Aucune contrariété ne vint donc troubler le ))onheur des mariés; le ciel sembla même leur témoigner une faveur particulière en détruisant le germe de discorde puérile qui avait déterminé la rupture avec Aristide. Après un court accès de rage , Soliman s'endormit du sommeil des chiens de bien ; il fut pleuré de sa maîtresse, puis oublié : loi commune à presque tous les défunts.

La lune de miel n'est pas une chimère. A déliaut d'amour, l'usage impose aux nouveaux époux un accord auquel se soumettent les humeurs les plus incompatibles, car il n'engage à rien pour l'avenir. En s'aimant d'abord d'une passion sereine dans son ardeur, Célestine et Francis obéirent aux lois du cœur plus qu'à celles du siivoir- vivre. Initiée à un bonheur dont elle n'avait jamais deviné les délices ,

la jeune femme éprouvait pour son mari ce fanatisme mêlé de reconnaissance qu'inspire une puissance divine aux êtres qu'elle a créés. Dramond, à son tour, s'attachait par une tendresse de plus en plus profonde à la charmante enfant dont le sort lui était confié. Ainsi liés l'un à l'autre par un amour en fleur, qui, pour s'épanouir dans toute son opulence, avait devant lui le long printemps de leur jeunesse, il semblait impossible qu'un nuage obscurcît un seul jour cette douce destinée ; le nuage vint pourtant^ et peut-être sa précoce apparition fut-elle un bien : car les orages du matin sont les plus passagers.

Francis avait été emporté vers le mariage j)ar un de ces courants imprévus et rapides qui ne laissent pas, à ceux qui y tombent , la force de se débattre ou le temps de réCéchir. Arrivé au but , le sang-froid lui revint , et avec lui une appréhension étrange qui s'insinua peu à peu dans son esprit, comme un ver ronge une fleur feuille après feuille. Les défauts de Célestiiie, qu'il avait traités d'enfantillage tant qu'il en avait été témoin, lui parurent plus graves maintenant qu'il les cherchait sans

LA ROSE JxiLNE. m

les trouver. Il les crut assoupis, mais non pas corrigés , et s'inquiéta de leur silence. Un fat eût attribué à son propre mérite le changc- Tnent survenu dans le caractère de sa femnic ; mais, sans avoir trop mauvaise opinion de luimême , Dramond n'était pas un fat. L'égalité d'humeur, la douceur inaltérable qui avaient remplacé l'ancienne irritabilité de Célestine, le charmèrent d'abord, Tétonnèrent ensuite, et finirent par lui causer une anxiété secrète. Ne croyant qu'à demi à une révolution qu'il n'avait jamais espérée si soudaine , il l'expliqua par toutes les raisons possibles , à l'exception de la véritable que voici : c'est que l'amour est le plus infaillible des réformateurs.

— La lionne dort, mais qui m'assure qu'elle ne se ré', cillera pas ? se disait-il parfois en observant à la dérobée la jeune femme , dont le regard, désormais sans éclairs, sommeillait languissamment dans une prunelle de velours.

Cette crainte du réveil de la lionne devint, pour Francis , une préoccupation continuelle, et lui dicta peu à peu un plan de conduite systématique. Vif, ibugucux , irritable lui-même , il condamna son humeur à un traitement se-

vère. Homme d'entraînement et parfois d'irréflexion, il se soumit à un impitoyable régime de retenue et de prudence. Il fit jouer toutes les pompes de la raison sur son caractère de ieu pour éteindre les moindres étincelles qui auraient pu parleur contact embraser le salpêtre féminin dont il redoutait l'explosion. Veillant ainsi nuit et jour au maintien de la paix conjugale, il écartait avec une attention minutieuse tous les éléments de discorde. Les plus petites discussions, les contradictions les plus inoffensives étaient redoutées par lui , et devenaient impossibles, tant il mettait de soin à les prévenir. Grâce à cette politique conciliante , Célestine s'avançait dans le sentier du mariage, sans y trouver ni cailloux, ni épines; mais bientôt^ triste compensation, il lui parut aussi que les fleurs y devenaient plus rares. Francis avait dépassé le but. La surveillance continuelle qu'il s'était imposée altérait peu à peu l'abandon de ses manières ; en garde contre son propre entraînement, il affectait en toute occasion une maturité de jugement, un calme d'esprit dans lesquels un cœur naïf devait trouver parfois plus de raison que de tendresse. Or, les feni-

mes ne sont guère satisfaites de se voir aimées raisonnablement; Célestine surtout , dont la Ibuofueuse imasfination choisissait toujours les nuages les plus voisins du ciel pour y bâtir ses palais, ne rencontrant pas dans son mari l'exaltation quilui semblait l'élément naturel de la tendresse, éprouva peu à peu loifilalaise d'un oiseau qui vole dans une atmosphère trop lourde pour ses ailes ; elle ne put s'empccherde trouver Francis bien paisible et bien sérieux pour son âge. Jugeant sur l'apparence, selon l'usage des femmes , qui ont toutes beaucoup plus de finesse que de pénétration, elle interpréta par un déclin de passion ce calme et cette gravité si précoces. Elle se crut donc moins aimée ; cette pensée, qui l'eût irritée lorsqu'elle était jeune fille, la plongea dans un triste abattement : car l'énergie qu'elle dépensait autrefois dans ses moindres mouvements s'était concentrée dans son cœur. De l'enfant sans cesse révolté, l'amour avait fait une femme.

Un soir, plusieurs mois après leur mariage,

les deux époux, qui avaient fixé leur séjour à

Paris, se trouvaient en tcte-à-téte dans une loge

à Feydeau. Célestine, appuyée contre le dossier

lU LE PARAVENT.

(le sa cliaisc avec une langueur pensive, regardait machinalement la scène sans voir les acteurs ni écouter la musique. A côté d'elle, Francis paraissait absorbé par une méditation non moins profonde. Depuis quelques jours il avait remarqué la tristesse de sa femnie^ et il en cherchait la cause sans parvenir à la trouver. Ils restèrent ainsi pendant toute la représentalion , pensifs tous deux , mais gardant leurs pensées, s'adressant la parole à de longs intervalles, plongés en un mot dans une de ces distractions mutuelles, avant-coureurs ordinaires des mésintelligences conjugales.

Parmi les spectateurs dont la beauté de madame Dramond attirait les regards, un surtout, assis au balcon , et vêtu de noir de la tête aux pieds, observait avec une attention non interrompue tout ce qui se passait dans la loge. C'était Aristide Teissier, revenu de Bretagne depuis quelques jours. A la vue des deux époux, il sentit se réveiller dans son cœur la rancune qu'avait assoupie momentanément la succession de M. Marjolier. La tristesse, dont il crut lire les symptômes sur les traits de Cé- Icsline , l'air soucieux de Francis , lui causèrent

une de ces joies sournoises que ne saurait justifier l'inimitié la plus légitime.

— Ils n'ont pas l'air heureux , se dit-il en souriant à la manière d'Iago.

Teissier passa la nuit h mâcher un acre désir de vengeance, et à méditer un projet qui, en toute autre occasion, eût révolté son caractère natureliement honnête, mais qu'il accueillit avidement, car l'amour-propre blessé devient un tigre féroce. Le lendemain, roulé du haut en bas dans la cape invisible de l'hypocrisie, il se présenta chez Dramond, qui reçut cordialement son ancien ami.

— Tu ne m'en veux donc plus? demanda le jeune mari en souriant d'un air un peu moqueur.

— Quand nous nous couperions la gorge, à quoi cela me mènerait-il, répondit Aristide avec une bonhomie affectée? Tu m'as joué un tour abominable, mais, comme je ne peux pas t'en punir, il faut bien que je te pardonne.

Gélestine, qui entra dans le salon un moment après, ne montra aucun embarras à la vue de l'homme qu'elle avait dû épouser j il avait fait

si peu d'impression sur son cœur qu'elle put l'accueillir avec le sourire bienveillant que l'on accorde à une vieille connaissance. Celle réception calme et amicale redoubla le courroux d'Arislide, mais il n'en témoigna rien, et parut renoncer à ses souvenirs en face de cette femme qui l'avait si complètement oublié. Entre l'indificicnce el la icsignation l'accord est facile; des celle première visite, Teissicr se trouva impatronisé chez son ami qui, à force de prévenances, semblait vouloir réparer ses anciens torts. En peu de temps, et par une prise de possession dont la légitimité ne lui fui pas contestée, il devint Tami de la maison dans toute la perfidie du mot. Pour prévenir les soupçons de Francis, il lui parlait souvent d'un mariage imaginaire, mais dont il paraissait être fort o'ccupé : précaution superOue à l'égard d'un liommc sans défiance, et qui n'eût pas sulïi pour fermer les yeux a un jaloux ; car enfin, les maris ne professent pas toujours l'esprit de coi'ps qu'accorde aux loups un proverbe : quel- (juefois ils se mangent entre eux. En attendant la curée dont se repaissait d'avance son esprit vindicatif, Aristide commença patiemment le

métier de Sigisbée , et en obtint successivement les petits emplois; quant aux bénéfices, le Crom- ^vel de boudoir n'avait pas l'air d'y songer. Ce fut lui bientôt qui eut le département des loges à louer, des billets de concerts à retenir, des romances h copier , des patrons de broderie à dessiner, des courses h faire dans les magasins élégants; ministère ingrat qui ennuie un mari, dont un amant positif ne se soucie guère, mais sur lequel jettent avidement leurs pattes les Ratons de la galanterie.

Célestine agréa d'abord ces soins avec un ennui mal déguisé; mais une de ces mauvaises pensées dont les femmes ne triomphent pas toujours, la pensée d'éprouver par la jalousie l'attachement de son mari, modifia soudainement la réserve glaciale qu'elle avait témoignée jusqu'alors à son ancien adorateur. Teissier remarqua aussitôt ce changement et en fut la dupe à l'aide d'un peu d'amour et de beaucoup de vanité.

— Francis , se dit-il ce soir-là en rentrant chez lui, lu m'as enlevé ma femme; si je t'enlevais la tienne maintenant , qui de nous deux serait le plus attrapé?

La cataracte matrimoniale n'avait pas couvert les yeux de Dramond d'un voile assez épais, pour qu'il ne s'aperçut pas à la fin des menées perfides de son soi-disant ami. Une fois sur ses gardes , il observa ; et de remarque en remarque , devina bientôt la trahison tramée contre son honneur. En faisant cette découverte , sa première pensée fut de mettre le déloyal à la porte par la fenêtre; mais une réflexion bizarre le retint, et finit par lui dicter une conduite diamétralement opposée à ce mode de justice sommaire.

- — Gélestine n'a que dix-huit ans , se dit-il ; elle est belle comme les anges, mais sans doute, hélas! moins infaillible qu'eux; j'ai donc en perspective vingt années périlleuses , vingt années d'une de ces luttes de chaque jour dans lesquelles succombent tant de maris dignes d'un meilleur sort, autant que je puis l'être. Nous ne sommes pas en Turquie pour que je couvre d'un voile le visage de Gélestine , et que je la tienne cachée au fond d'un harem. Nous sommes à Paris, ma femme va dans le monde, partout les hommes la remarquent , plusieurs sans doute chercheront à lui plaire ; le combat est donc

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inévitable. Pourquoi , dans ce cas , n'aurait-il pas lieu dès aujourd'hui? Un danger connu est à moitié évité ; la perfidie de Teissicr peut m'étre utile, loin de me nuire. Il offre un échantillon assez présentable de la race des amoureux, ses antécédents lui donnent des chances de succès, sa position ici le rend réellement dangereux : eh bien! qu'il fasse la cour à Célestine, je le lui permets. On éprouve la trempe d'une arme pour être sur qu'elle ne se brisera pas dans votre main le jour du combat; pourquoi ne traiteraiton pas de même la vertu d'une femme? Si, comme je n'en doute pas , la mienne sort victorieuse de l'épreuve, j'aurai conquis vingt années de repos et de confiance ; et puis je veillerai, tout en ayant Fair de fermer les veux.

Ayant pris cette résolution, dont nous n'essaierons pas de démontrer la sagesse , Francis continua d'accueillir Aristide comme par le passé. Alors, entre la jeune femme et les deux amis ennemis s'engagea un de ces débats mystérieux si fréquents dans la vie intime, sorte de drames masqués dont chaque personnage semble adopter la devise favorite de Louis XI. Plus Francis montrait de tranquiiiité^plus sa femme

affeclaiuJe coquelleric: ainsi dupes l'un tic l'autre, tous deux trompaient Teissier, qui, seul, malgré ses tortueuses manœuvres , n'abusait personne. Gélestine se lassa la première de celte dissimulation, à laquelle son caractère l'avait rendue jusqu'alors étrangère. L'imperturbable sécurité de son mari lui parut bientôt un outrage ; elle vit dans la confiance qu'il lui exprimait avec une sorte d'exagération la preuve irrécusable d'une indifférence dont elle se sentit blessée jusqu'au fond de l'ame. Désespérée de ne pouvoir lui inspirer une de ces furieuses jalousies que les femmes passionnées acceptent indulgemment comme une preuve d'amour, elle ploya sous sa coquetterie factice , qui , n'ayant plus de but , lui parut méprisable, et s'affaissa bientôt dans le morne abattement où tombent après la lutte les cœurs désenchantés.

A ce symptôme, Francis trembla, car il attribua la tristesse de sa femme aux remords qu'éveillent toujours dans une âme vertueuse les premiers mouvements d'une passion coupable ; Aristide, au contraire, se réjouit en accueillant la même pensée ; et, pour agrandir le terrain qu'il croyait avoir gagné , il employa aus-

sitôt une tactique dont l'effet est presque infaillible à l'égard des femmes afiligces. Chaque fois qu'il voyait un nuage sur le front de Gélestine, ou une trace de larmes dans ses yeux , il roucoulait d'un ton pénétré la proposition suivante, dont il ne variait que la forme, sans jamais en altérer la pensée :

— Si quelque chose peut me consoler de vous avoir perdue, c'est la vue du bonheur dont vous jouissez.

Une femme à qui l'on parle vingt fois par jour de son bonheur , finit nécessairement par en douter. Madame Dramond, qui déjà ne croyait plus au sien, éprouvait un affreux serrement de cœur chaque fois que revenait cette féiicitation hypocrite, dont l'ironie, pour élre déguisée, n'en était que plus poignante. A la fin, elle se révolta contre cette torture.

• — 'Mon bonheur ! s'écria Célesdne avec explosion un soir qu'elle se trouvait seule avec Teissier. ISIe parlercz-vous oonc toujours de mon bonheur?

Aristide tressaillit comme un chasseur à l'afl'ùt qui voit paraître le gibier attendu depuis long-temps.

— Me suis-je trompé? dit-il d'une voix pathétique ; n'êtes- vous pas la plus heureuse des femmes?

L'absence de madame Regnauld , qui voyageait en Suisse avec son mari, avait interdit à Célestinc ces confidences, soupapes salutaires qui 5 en se fermant , refoulent la souffrance sur le cœur, souvent trop faible pour la contenir sans se briser. En ce moment le besoin d'cpanchement devint d'autant plus irrésistible , qu'il avait clé plus long-temps comprimé. Le chagrin secret de la jeune femme se trahit, quoiqu'elle s'efforçât encore de l'étouffer, et elle répondit à la question d'Aristide par un sanglot.

• — Au nom du ciel, qu'avez-vous? que signifient ces larmes? demancja le fourbe en écartant le mouchoir qu'elle pressait sur sa bouche et sur SCS yeux.

• — Il ne m'aime pas, répondit-elle en s'affaissant avec désespoir sur son fauteuil.

Cette exclamation naïve plut médiocrement à l'ami de la maison; mais, loin de manifester son dépit , il reprit d'une voix doucereuse :

— Chère Célestine, je vous en conjure, ouvrez-moi votre cœur; si vous avez des peines, à qui les confierez-vous^ si ce n'est à un ami dévoué comme moi ; car, n'est-ce pas, vous croyez que je suis votre ami? Je serais trop malhcurcitx

si vous doutiez de mon attachement, parce que j'ai le courage de ne pas vous en montrer toute l'étendue. Ne retenez donc pas vos larmes, mais laissez-moi le triste bonheur de les essuyer.

Ces insidieuses paroles atteignirent leur but. Célestine ne vil plus dans l'homme assis près d'elle un ancien et persévérant adorateur; elle n'aperçut qu'un ami prêt à l'écouter, et peutêtre capable de la comprendre.

— Mon pauvre Aristide, répondit-elle sans chercher davantage à contenir sa douleur, qui déborda comme un vase rempli jusqu'aux bords qu'on expose h l'action du feu , vous me croyez heureuse , je ne le suis pas. Gela serait bien lonCT à vous raconter. Vous connaissez mon caractère; vous savez que, malgré mes défauts, j'ai un bon cœur, et qu'en me témoignant de l'afrection on obtient tout de moi; eh bien, lui n'a pas compris cela. 11 ne m'aime pas! vous dis-je. Vous rappelez-vous? quand vous deviez m'épouser, j'étais souvent bien méchante ; à votre tour, vous vous (àcKiez contre moi; nous nous disputions sans cesse ; mais nos petites dissensions ne me laissaient point d'amertume dans

le cœur. Quand je vous avais grondé, je ne vous en voulais plus; je ne pensais jamais à vous, car je ne vous aimais pas; et lui, je l'aime! je l'aime, Aristide. Je suis bien malheureuse, n'estce pas ?

En ce moment , Teissier trouva que le métier de confident n'était pas sans épines.

— 11 se conduit donc mal avec vous? dcmanda-t-il en se mordant les lèvres.

— Mal! que vous dirai-je? il est bon pour moi, j'ai toute sa confiance ; ce que je veux, il le veut ; mes moindres désirs se trouvent réalisés avant que j'aie pu les exprimer ; avec lui , je n'ai pas le temps de souhaiter; mes caprices mêmes... Oh! mais je n'en ai plus de caprices, on en a quand on est heureuse! enfin, depuis mon mariage, jamais la plus petite discussion ne s'est élevée entre nous; en apparence, j'ai donc tort de me plaindre ; mais, je vous le demande, Aristide, sans la passion le cœur peut-il vivre?

— Oh ! dit Teissier en levant les yeux au plafond ; le cœur. . . la passion. . .

Célcstine lui coupa la parole.

— Si vous saviez, reprit-elle, combien, dans le commencement, je trouvai ma vie belle et

mon bonheur incomparable. Mon amour pour lui m'avait tellement changée, que vous ne m'auriez pas reconnue ; je ne me reconnaissais pas moi-même; mon caractère, si indomptable, s'était assoupli sans efïbrts; moi, qui autrefois n'obéissais à personne, je cherchais à lire sa volonté clans ses yeux ; rien ne m'irritait; je ne me mettais jamais en colère. Enfin, vous ne me croirez pas, je n'étais plus méchante! N'est-ce pas qu'il aurait dû m'aimer? Vous l'auriez tait, vous, à sa place.

— Oh !.. . s'écria l'ami de la maison , qui n'eut pas le temps d'en dire davantage.

— Eh bien ! il ne m'aime pas , continua la jeune femme avec un accent de découragement; ma tendresse a quelquefois l'air de l'importuner plutôt que de lui plaire ; s'il me voit mettre de la vivacité dans l'expression de mes sentiments , il paraît plus inquiet qu'heureux; au lieu de nourrir mon exaltation par la sienne , il y répond par quelque parole bien calme , bien raisonnable, qui me tombe sur le cœur comme un morceau de dacc. Chercherait-il h refroidir mon attachement, s'il ne sentait dans son cœur l'impuissance d'y répondre? On ne se trouve

trop aimé que lorsqu'on n'aime plus soi-même.

— Ainsi, vous croyez qu'il ne vous aime pas? dit Tcissicr en insistant traîtreusement sur ce point capital.

— J'en suis sûre, répondit Cclestine avec véhémence ; en voulez-vous une preuve? Quand vous êtes venu nous voir , je vous ai reçu avec empressement , car j'étais décidée à faire une tentative pour lire dans l'âme de Francis. Vous ne vous fâcherez pas de ce que je vais dire. A un ami on peut tout avouer. Eh bien ! le plaisir que je témoignais en vous voyant, mes frais d'amabilité, ma coquetterie enfin, tout cela n'était pas pour vous, c'était pour lui 5 c'était pour le punir, pour l'inquiéter, pour le rendre jaloux. N'ai-je pas bien réussi? Vous n'avez pas été dupe de ma conduite, j'en suis convaincue; vous savez bien que je ne vous aime pas , qu'il est impossible que je vous aime ; mais peut-il connaître mon cœur comme je le connais moimême? s'il tenait h mon attachement, ne craindrait-il pas qu'un aiutre ne le lui ravît ? s'il m'aimait , enfin , ne serait-il pas jaloux ? l'est-il ? répondez-moi. Vous venez ici tous les jours, à toute heure ; a-t-il seulement remarqué cette

assiduité? a-t-il jamais eu l'air de se rappeler qu'un jour vous avez été sur le point de m'épouser , et de comprendre que l'intimité qu'il autorise peut avoir des dangers pour moi? Que lui importe ! Voilà deux heures que vous êtes là , que je suis seule avec vous , il le sait , mais pensez-vous qu'il y songe ? Il est sorti quand vous êtes entré , et il ne revient pas. Aristide, il ne m'aime pas, et moi je l'aime tant !

Cette fois^ le consolateur n'essaya pas d'essuver les larmes qui ruisselaient sur les joues de Gélestine; l'aveu cruellement naïf qu'il venait d'entendre avait renversé d'un souffle si imprévu son amoureux château de cartes^ qu'il resta quelque temps immobile et muet, les sourcils fronces et les lèvres frémissantes. Peu à peu cependant il reprit son sang-froid ; l'échec que venait de subir sa vanité donna un nouvel aliment à sa rancune, et le jeta soudain dans 1(3 ténébreux sentier qui passe par la calomnie pour conduire à la vengeance.

— Je connais Francis depuis long-temps, dll- J! tout-à-coup d'un air pensif; je n'ai jaujaij« remarqué dans son caractère le calme et la froideur que vous lui reprochez; je l'ai toujours

iSO LE PARAVENT.

trouvéj au contraire, plein d'entraînement et accessible h toutes les émotions. S'il est vrai qu'il ne vous aime pas, ce ne peut être par indiffé- Tence absolue.

— C'est que je ne lui plais plus, dit tristement la jeune femme.

Aristide remua la tête d'un air incrédule.

— Il doit y avoir une autre cause, dit-il ensuite.

— Quelle cause? demanda-t-elle en le regardant fixement.

Le confident ne répondit pas, et baissa la îête.

— Quelle cause? reprit madame Dramond «l'une voix plus pressante.

— J'en ai trop dit, répéta l'hypocrite ; d'ailleurs ce n'est qu'une conjecture; mais comment croire qu'avec im cœur libre on puisse ne pas

Aous aiincr ?

— Une autre! une autre! s'écria Célestine en s'élançant de son fauteuil, la fureur dans les ■veux.

C'était le réveil de la lionne, si long-temps

redoulé de Francis.

— Je n'ai pas dit cela, répondit Teissier, en affectant de se reprocher son imprudence.

— Vous l'avez dit, interrompit avec violence la jalouse. Maintenant vous voulez me tromper, mais je lis dans vos yeux. Il en aime une autre ! Ah! le voile est déchiré. Répondez-moi, car j'en suis sûre, vous savez tout ; peut-être étesvousson confident. Une autre! je le tuerai. Non, je suis calme : mais parlez donc, vous voVez bien que je suis calme.

Trop avancé pour reculer, Aristide chercha dans son imagination quelque adultère opportun, dont au profit de sa vengeance il put noircir Francis; trouvant, malgré lui^ la vie du mari sans reproche, il interrogea celle du garçon, et comme l'emportement de son interlocutrice ne lui accordait aucun délai, il s'arrêta au premier souvenir que celte enquête réveilla dans son esprit.

— Je n'ai que des soupçons, dit-il d'un air compatissant, et dans l'état où je vous vois...

— Je n'ai rien ; je ne pleure pas, répondit Célestine en s'essuyant les yeux; mais parlez, voulez-vous mé faire mourir ?

— La chose à laquelle j'ai fait involontaire-

ir.n LE PARAVENT.

inent allusion est antérieure à votre mariage, ce qui rend rofTense bien moins grave ; je me rappcllc que Francis m'en parla le jour même où il arriva chc/. votre père pour me servir de témoin.

— Eh bien? dit la jeune femme haletante d'émotion.

— Il paraît qu'il avait rencontré au bal masqué, quelque temps aup^-^ravant, une personne charmante, s'il faut en croire ie portrait qu'il me fit d'elle.

— • Au bal masqué ?

— M'Opéra.

— Et cotte femme. . . son nom ?

— Je l'ignore; lui-même ne le savait pas alors. Voici tous les renseignements qu'il m(; donna. Elles étaient deux femmes dans une loge des troisièmes. L'une portait une bague par-dessus son gant 5 l'autre tenait une rose à la main, une rose jaune.

Célestine se leva par un bond électrique, mais tjlle retomba aussitôt sur son fauteuil, où elle resta sans mouvement et presque sans connaissance.

— Un ami de Francis éteint survenu, dénias-

<[ua brutalement le domino h la rose jaune, et votre mari apcrrut alors une figure bi ravissante, qu'il manquait d'cxpresi^ions pour me la dépeindre.

— Il la trouva jolie ? demanda la jeune femme d'une voix entrecoupée.

— Jolie! séduisante! adorable!! Il faliail; l'entendre. Enfin, puisque vous me forcez de tout vous dire, il en devint amourcLix, tellement amoureux que le lendemain il se battit on dueï avec son ami pour le punir d'avoir insulté celte femme incomparable.

— Il la trouva jolie... et il Taima... tout de suite... et il s'est battu pour elle... balbutia Gélestine, le visage inondé de larmes, et les lèvres entr'ouvcrtes par un sourire céleste.

ïout-à-coup elle saisit les deux mains de Teissier, et les lui serrant avec une énergie convulsive :

— Si vous me demandiez ma vie, je vous la donnerais, lui dit-elle, mais le bor.Iieur que je vous dois ne serait pas assez payé.

Aristide la crut folle, et recula son fauteuil. Au même instant la porte s'ouvrit: Fr.incis, ([iii,

du premier coup-d'œll , avait remarque l'émotion des deux inlerlocuteurs , s'arrêta sur le seuil en pâlissant, car il se crut victime de son épreuve.

Au bruit de la porte, Célestine se leva; mais elle sentit ses genoux se dérober sous elle ; rassemblant enfin toutes ses forces, elle s'élança vers son mari, lui jeta les bras autour du col^ et le serra comnie si elle eût voulu l'étouffer.

— Menteur! fourbe ! hypocrite! lui dit-elle en coupant chaque parole par un baiser ; ah ! vous jouez la comédie ; vous trouvez au-dessous de votre dignité d'ouvrir votre cœur à un enfant comme moi. Voyez cet homme froid et raisonnable qui craint de trop aimer sa femme, et qui va se battre en duel pour un mauvais petit masque !

A la vue de Dramond, Aristide avait saisi son chapeau , selon Tusage des amoureux surpris par un mari. La tournure inattendue de l'explication conjugale lui prouva que sa présence et même ses visites devenaient superflues. Honteux comme le renard de la fable, il se glissa silencieusement jusqu'à la porte, et disparut sans que son départ eût été remarque.

— On vous a donc raconté mes folies? demanda Francis, qui, à son tour, avait enveloppé d'un bras caressant les épaules de sa femme.

— Folies ! répéta Célestine avec une bouderie pleine de charme ; savez-vous ce qui est folie? c'est votre raison. N'avons-nous pas le temps d'être graves ? Mais je suis avertie, et quarid vous voudrez encore me tromper, méchant que vous êtes, je ne vous croirai plus ; car je sais maintenant que vous n'êtes ni froid, ni sérieux, ni sage ; vous avez une mauvaise tête, au contraire, aussi mauvaise que la mienne, entendezvous? Vous vous battez en duel. Oh! si j'avais été un homme, je me serais battue aussi! Mais vous, vous ne le ferez plus, songez que je vous le défends; je vous pardonne cette fois, parce <jue c'était pour moi. Pour moi, ingrate, qui croyais que tu ne m'aimais pas. Mais tu m'aimes,

'est-ce pas ?

— Tu en as douté?

— Si tu savais le mal que cela m'a fait! Je t'en supplie, ne me mets plus à cette épreuve. Pourquoi craindre de me montrer ton amour ? Tu as donc peur de me rendre orgueilleuse?

— Non, mais tu es si peu raisonnable ! Que

deviendrons-nous, si je ne suis pas sage pour deux?

• — Écoute : partageons. Sois plus enfant ; je le serai moins. Va, tu peux être tranquille, mon cœur est bien jeune, mais quand je veux, j'ai une bonne vieille tête. — Pour donner plus de poids à sa parole, Gélcstine toucha du doigt son front blanc et poli comme l'ivoire. — Ainsi , je t'ai plu tout de suite ? Et moi qui ne t'avais pas reconnu! tu étais si drôle avec ton vilain nez. Comme Hortense va s'amuser quand elle apprendra tout cela! Et tu t'es battu pour mot, pauvre ange ; mais c'est pour la dernière fois, n'est-ce pas? Si tu étais blessé, j'en mourrais. Et puis tu sauras que je suis jalouse, horriblement jalouse ! je viens de me découvrir ce nouveau défaut-là tout à l'heure. Mais empêche-moi donc de parler. Mets ta main sur ma bouche. Je l'aime tant, qu'à force de te le (jire, je deviendrais folle.

Francis la pressa sur son cœur, où elle s'abandonnait avec ivresse, et il lui ferma la bouche en effet, mais ce ne fut pas avec la main.

Vers la fin du carnaval de i835j une longue file de voitures armoriées pour la plupart assiégeait l'entrée d'un des plus respectables hôtels de la rue de l'Université ; les portes de ce logis aristocratique étaient ouvertes et les fenêtres closes, quoique le bon sens eut exigé le contraire, car l'air intérieur diminuant à mesure qu'augmentait le nombre des invités, la réunion tout entière se trouvait menacée d'une

lliO LE PARAVENT.

suffocation imminente. Cependant, à l'exceplion tl'iine Anglaise aspliyxice dès le vestibule ria délicatesse des filles d'Albion est proverbiale), les patients de la mode, hommes et femmes, femmes surtout, supportaient avec un admirable courage cette atmosphère deroi'it, qui eût fait souffrir un nègre. Les mieux avisés cherchaient à tirer de leur plaisir le parti le plus toîérable. C'est ainsi que 'dans un angle du premier salon à droite de la porte d'entrée, plusieurs hommes s'étaient abrités contre le flot tantôt envahissant , tantôt stationnaire , des derniers venus ; fleuve superbe roulant de l'or et des diamants plus authentiques que ceux du Tage. Ce groupe était composé de quatre personnages de vingt-cinq à quarante ans , dont l'indépendance sociale se manifestait par plusieurs symptômes auxquels un observateur ne se trompe janiais ; indifférents h la magnificence déployée par le maître de la maison , ils semblaient fort résignés h ne pas pénétrer plus avant dans l'appartement, à la différence des provinciaux, qui ne sont contents d'une fête que lorsqu'ils ont fourré le nez jusqu'au fond des cabiiiels de toilette ; sans s'occuper de leurs

L'ARBRE DE SCIE.NCE. lAI

voisins , ils causaient entre eux, ne prévenaient personne , entendaient avec une orgueilleuse distraclion les plus beaux noms de France proclamés h leurs oreilles par le valet chargé d'annoncer, et ne tournaient la tète ni pour un duc ni pour un arabassadeur ; seulement, lorsqu'une femme très à la mode venait à faire son entrée, ils daignaient parfois la regarder, mais aussitôt (juelquc remarque satyrique corrigeait la déférence de ce regard, afin qu'on ne put l'attribuer à un empressement d'écolier ou à une curiosité de bourgeois.

Trois de ces lions (ils avalent droit à ce titre) se tenaient debout en face du quatrième, qui s'était emparé d'un fauteuil dans lequel il posait, les jambes croisées l'une sur Tautre, les bras négligemment entrelacés, et la tète appuyée contre une fenêtre dont les rideaux de damas rouge lui servaient d'encadrement pitloresquc. Ce dernier, le plus remarquable des ([ualre, était un homme d'une quarantaine d'années, qui, au premier coup d'œil, paraissait un peu plus jeune et au second un peu plus vieux , comme cela arrive souvent aux gens du monde; il était grand, fort beau de visage, et si bien pris

<lans sa taille, qu'ca l'étudiant un tailleur eut soupçonné l'existence d'un corset destiné à contenir un embonpoint naissant dans les limites de l'élégance. Mis avec une simplicité recherchée , seul luxe que comporte le costume moderne, il avait à la fois l'air noble, riche et spii-ituel , trois qualités rarement unies. Dans la )uc, le peuple lui pardonnait ses gants jaunes en faveur de sa bonne mine ; dans un salon, les femmes le trouvaient distingué. Tel était enfin le prestige de son heureuse physionomie, qu'on ('tait tenté d'attribuer au foyer d'une âme supérieure le rayonnement intelligent de son regard , et peut-être à sa vue Diogéne eût éteint sa lanterne en pensant qu'il avait rencontré un homme.

En ce moment, ce favori de la nature servait de thème à la conversation. Il accueillait les propos railleurs de ses amis avec l'indulgent sourire d'un homme assez sûr de sa dignité poui* permettre la moquerie , et persuadé que pour réprimer toute familiarité déplacée , il n'a qu'à (JirC;, à l'imitation de Louis XV : Silence , messieurs j voici le roi !

— Puisque nous sommes sur le chapitre de

Choisv , dit un des interlocuteurs, je vais vous ap[)rendre la chose la plus étonnante , la plus inouïe , la plus extraordinaire , la plus in croyable —

— Nous avons tous lu les lettres de madame de Sévigné , interrompit le Ptoi - Lion j ainsi donc, au fait.

— Voici le fait , reprit le jeune homme , qui, pour suivre une métaphore admise alors dans l'idiome fashionable , n'avait droit , en raison de son âge, qu'au titre de lionceau, — ce matin, en passant devant Tortoni, j'ai aperçu... d'horreur encore j'en ai l'âme saisie ! j'ai aperçu Piébecca , la jument favorite de notre ami (Choisv , Piébecca , fille de Raimbow et d'Aîésia, montée, devinez par qui ? je vous le donne en mille.

— Vous vous êtes trompé, Marcenay, répondit un assez joli garçon qui, par une fantaisie rare aujourd'hui , portait h sa boutonnière le ruban Jioir de l'ordre de Malte ; Choisy a pour principe de ne prêter ses chevaux à personne.

— Montée, reprit le jeune homme, par un bipède à moi inconnu qui doit descendre de Goliath en droite ligne, une espèce de tini-

bour-major, dont les 'pieds fraternisaient avec les sabots de Rébecca tandis que sa tête menaçiit les lanternes du boulevart. La latitude à l'avenant de la longitude ! Si bien qu'en les vovant passer, le peuple refaisait sans s'en douter la fable de La Fontaine, et disait d'une voi.v unanime : Pauvre bête! De fait, si le ciel eût été juste , c'était au cavalier de porter le cheval.

— Cela est-il vrai , Choisy ? dit un petit homme blond et mince qui n'avait pas encore parlé ; tu m'as refusé Rébecca pour aller k Chantilly, et si l'on en croit Marcenay, tu la laisses éreinter par un éléphant.

— Éreinter est le mot juste, s'il n'est pas le mot élégant, répondit en souriant le vicomte de Choisy ; Rébecca est rentrée à l'écurie dans un état si piteux, que de désespoir Pistol s'est allé griser. En ce moment la jument est sur la litière et le jockey ivre-mort.

— Comment appelez -vous le Patagon qui vous a joué un pareil tour? demanda le jeune IMarcenay.

— M. de Beaupré. C'est un de mes voisins (.'c campagne dans le Nivernais. Depuis six se-

maincs qu'il est h Paris, voilà le troisième clicval qu'il m'arrange ainsi. Orson boite, et Wallace est couronné des deux jambes.

— Beaupré ! reprit le petit homme blond ; ce nom me rappelle une autre histoire. Lundi dernier, Randeuil, du Bellay, quelques autres et moi , fûmes chasser dans les bois de Choisy. Au bout de quatre heures , nous n'avions pas aperçu l'ombre d'un lièvre ou d'un lapin. Noub nous plaignîmes de cette disette inaccoutumée. — Il ne faut pas que cela vous étonne, nous dit le garde pour nous consoler; depuis que M. levicomte a donné une permission à un gros M. de Beaupré qui chasse presque tous les jours, il n'y a plus moyen de tirer un coup d(3 fusil. Chaque fois qu'il vient, il remplit son cabriolet de gibier ; car il tue tout et emporlo tout. — Ce Nemrod ne serait-il point le Goliath dont parle INIarcenay ?

— Lui-même, répondit le vicomte.

— Et tu lui permets de dépeupler tes bois, loi qui, la semaine dernière, as refusé au duc «le Boisbriant l'autorisation d'y chasser ; ce dont^ entre nous, il se plaint amèrement.

— Qu'il se plaigne! Quant à M. de Beaupré,

il esl: très-vrai que je lui ai donne droit de vie et de mort sur mes lapins.

— Et sur tes chevaux aussi, à ce qu'il paraît, observa le chevalier de Malle. Une pareille conduite doit avoir un motif. Si lu avais des dettes, je penserais que cet homme est un créancier dont tu veux attendrir le cœur.

— Si lu étais ambitieux^ ajouta le blond aux l'ormes grêles , je croirais que tu fais la cour à quelque fabricant d'élections.

— Et moi, dit à son tour le plus jeune, je parie que le bourreau de Rébecca , d'Orson et de Wallace, est tout simplement un mari; auquel cas je donne à Choisy mon absolution.

— Pas mal, Marcenay, répondit le vicomte. Vous seriez plus près de la vérité que ces mes- •sieurs, si par malheur M. de Beaupré n'était pas veuf depuis c|uinzc ans.

— Assez sur le Beaupré, dit le chevalier de Malte; j'ai un autre grief contre Choisy et je vous en fais juges. Hier, l'histoire n'est pas vieille, il m'invite à dîner.

— Jusqu'ici le tort est pardonnable, observa Marcenay.

— Oui, parbleu, si nous n'avions été que

L'ARBRE DE SCIENXE. 143

deux, ou bien si nous avions été quatre. Mais savez-vous qui j'ai trouvé pour troisième et dernier convive ? un séminariste tout frais émoulu de Saint-Sulpice, tenant les yeux baissés sur son assiette, rougissant à chaque propos, et en l'honneur de qui, c'était hier vendredi, nous avons fait maigre comme trois pères de l'église ; maigre impitoyablement , depuis le turbot jusqu'aux épinards.

— Tu as trouvé mon diner mauvais? demanda Choisy.

— C'est le jésuite que j'ai trouvé mauvais- Je ne savais ce qu'il marmottait en se mettant à table, je suis sûr maintenant que c'était son Bénédicité.

— Je te ferai observer , d'abord , reprit le vicomte, que de jésuite à chevalier de Malte, iS ne devrait y avoir que la main ; ensuite, M. de Luscourt n'est pas plus séminariste que toi. C'est un jeune homme bien né, qui a reçu, grâce à sa mère, une éducation aussi religieuse que la notre l'est peu. Il n'y a pas là de quoi rire à ses dépens. D'ailleurs les plaisanteries voltairicnncs sont devenues de bien mauvais goût.

— Ma foi, mon cher, dit Marccnay. vous parlez d'une manière si édifiante, que je ne désespère pas de vous voir un de ces jours endosser la robe noire et nous donner le second tome de frère Ange de Joïeuse.

— En attendant le froc, Choisv apprend le hoston, interrompit le petit homme maigre; à (a dernière soirée de madame de Candcille, on l'a vu sei'vantde partner, le plus gravement du monde , à une vieille dame inconnue , mais baptisée généralement du nom de comtesse d'Escarbngnas, en raison de la toilette la plus obouriifante qui ait jamais pu faire les délices de Drivcs-la-Gaillarde ou de Castelnaudary.

Les quatre amis se mirent à riî-e, Choisy s omme les autres.

— Maintenant, dit-il quand celte hilarité l'ut calniéc, je vais réunir en faisceau tous les traits plus ou moins piquants que vous venez de me lancer. Sachez donc que la comtesse d'Escarbagnas, dont vous parle Berticr, se nomme en jéalité la marquise de Gardagnc; qu'elle est la mère du vertueux M. de Luscourt, avec qui Villaret a dîné hier chez moi, et qu'enfin ce même Luscourt est le gendre de M. de Beau-

pré, la béte noire de mes palefreniers et de mes gardes-chasse; vous êtes trois garçons d'esprit, devinez.

— Quoi ? demanda M. de Bertier.

Le vicomte haussa les épaules, et interrogea la figure des deux autres.

— Je devine que tu as organisé un complot de séduction contre toute cette famille antédiluvienne, dit le chevalier de Malle; mais dans quel but ? J'avoue que je ne comprends pas mieux que Bertier.

— Et vous, Marcenay? demanda le prince de la mode en se tournant vers l'aspirant lion.

A cet appel fait à sa perspicacité, le jeune liomme réflécliit un instant.

— N'y a-t-il pas, dans cette famille, une quatrième personne dont il n'a pas encore été question ? dit-il ensuite avec un sourire intelliirent.

— ^Marcenav, vous ferez votre cîicmin, répondit Choisy, qui sourit à son tour ; vos aînés, que voici, devraient rougir en vous écoutant. Oui, mes chers, il existe une quatrième personne nullement antédiluvienne , je vous le jure.

En ce moment, la voix du domestique, placé h la porte , domina le murmure confus de l'assemblée, et deux noms retentirent l'un après Fautre.

— Madame la marquise de Gardagne.

— Madame la comtesse de Luscourt.

Un même mouvement de curiosité fit retour- 2ïcr les amis du vicomte ; lui-même se leva, et toas quatre restèrent les yeux fixés sur la porte ëa salon.

La première personne qui se présenta fut un gros vieillard à sourire jovial, dont la tcte, moitié chauve, moitié grise, dépassait de six pouces toutes les autres, comme le front d'Ajax, dans l'Iliade ; usant de la massive puissance dont l'avait doué la nature , il fendait la foule en ligne droite sans éprouver de résistance, car il eût été aussi imprudent de lui barrer le chemin que d'affronter un cheval au galop 5 ce bastion

nmbulant conduisait galamment une vieille dame vctuc d'une robe feuille morte h brandebourgs, et coiffée d'une de ces toques de douairière qui tremblent l'œuvre des sorcières de Macbeth, tant il est impossible de leur assigner un nom exact; sous la passe de velours noir, capricieusement recroquevillée et empanachée de maigres plumes rougeàlres, on distinguait deux yeux fort vifs, un nez aspirant à la tombe comme celui du père Aubry, des cheveux dont les boucles argentées avaient dédaigné tout menteur rajeunissement, une figure, en un mot, que la beauté n'habitait plus, mais où l'esprit était resté.

Derrière ce couple, un autre s'avançait, non moins remarquablequoique d'une manière toute différente. Un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une figure distinguée, mais dont l'expression se trouvait éteinte par un air placide et presque béat, donnait le bras à l'une des plus charmante^' lenimes qui (ùt entrée jusqu'alors dans le salon. Pour la peindre, il serait peut-être permis d'emprunter aux romanciers de l'ancienne école leur palette ilalteuse, où le blanc et le rose, le noir (Tébène et le blonddoré,le rouge vif et le bleu céleste étaient seuls admis. En parlant de notre hé-

roïiie, nous aurions le droit de dire comme ils n'y eussent pas manque à notre place : ses yeux étaient deux diamants couronnes d'un double iuc de jais ; ses cheveux , qui encadraient son front par un large et luisant bandeau, semblaient deux ailes de corbeau symétriquement collées à une coupe d'albâtre ; sur ses joues le lys livrait à la rose une guerre qui appelait l'inter- Aention du baiser 5 fermée, sa bouche était un rubis; ouverte, elle devenait une perle; et ainsi de suite. Pour abréger, et après avoir remis dans son étui musqué le pinceau de Dorât, nous dirons que la jeune femme sur qui s'était concentrée l'altenliou t'es amis de Ci)oisy, était au total une des brunes les plus ravissantes qu'il fût possible d'imaginer : une éblouissante robe de velours cerise faisait ressortir d'une manière théâtrale sa taille aussi imposante que souple ; et si les diamants dont elle était couverte eussent été réunis en couronne sur sa tète , personne n'eût critique ce caprice, tant il y avail déjàsur son fronlde jeune et charmante royauté. Ainsi belle et (ière, elle marchait avec une grâce si libre et si assurée, (|ue son timide cavalier semblait lui donner le bras au lieu de la conduire.

— Eh I)ien! dit le vicomte en se tournant vers ses amis, le sourire sur les lèvres.

— Fort jolie, répondit Bcrlier ; mais mise avec mauvais goût, portant la tète trop haut, occupant trop de place; je lui trouve un peu de la tournure de son papa le tambour-major.

— Voilà précisément ce qui me plaît en elle, dit à son tour le chevalier de Malle ; elle a vingt ans au plus; elle est provinciale, cela se devine à cette mirifique robe rouge et à ces diamants de famille dont la monture date de Louis XVI; eh bien ! malgré ce double brevet de gaucherie, elle a fait une entrée superbe; j'ai cru voir la reine de Saba venant saluer le roi Salomon.

— Si elle avait moins de couleurs, je la déclarerais irréprochable, observa INIarcenay, qui, en Séïde de la mode , était voué pour le moment au culte des femmes pâles.

Le vicomte de Ghoisy regarda ses trois amis d'un air de supériorité moqueuse.

— Vous avez tous raison, dit-il ensuite ; elle se met mal, elle marche mal ; elle a bien d'autres défauts encore qui ne peuvent se découvrir au premier coup-d'œil. C'est une éducation h Ihire; mais rassurez-vous, on la fera.

— Et c'est vous qui vous en chargez, répondit Marcenay ; recevez mes compliments, mon cher : je vous disputerais l'emploi si je n'étais pas occupé moi-même. Surtout , je vous en prie, pàlissez-la : rien n'est bourgeois comme la rose.

— Où en es-tu? demanda le chevalier de Malte, avant, ou après moisson ?

Choisv laissa échapper entre ses lèvres une sorte de sifflement.

— Je voudrais te voir à pareille œuvre, ditil ; après moisson ! peste !

Pendant ce temps la trouée victorieusement opérée parle ventre omnipotent de M. de Beaupré avait eu pour résultat d'établir au fond du second salon la marquise de Gardagne et sa belle-fille, qui s'assirent l'une près de l'autre; M. de Luscourt prit position derrière le siège <le sa femme, à laquelle il semblait attaché par (juelque amarre invisible, assiduité généralement attribuée à la jalousie , et provenant en réalité de la timidité du jeune mari. De son côté, poussé par le besoin de locomotion qui tourmente les personnes obèses, M. de Beaupré commença une pérégrination à travers l'appar-

tement, cherchant des figures de connaissance, et ouvrant les groupes les plus serrés, sans s'inquiéter des gilets de velours froissés par lui, ni des souliers vernis qu'il écrasait au passage. Une des premières personnes qui se rencontrèrent sur son chemin fut le vicomte de Ghoisv, dont il s'empara aussitôt en le harponnant par un bouton.

— Mon cher, il faut que je vous remercie, lui dit-il d'une voix de basse-contre qui eût agacé les nerfs à une petite maîtresse ; grâce ;i vous, j'ai fait une promenade charmante. Sans compliment, Rébecca est une des bêtes les plus agréables que j'aie montées depuis long-temps. Je doute, par exemple, qu'elle soit aussi contente de moi; je crois que je l'ai un peu fatiguée.

— Elle se délassera,- répondit le vicomte avec un sourire forcé.

— En la reconduisant, reprit le vieillard, j'ai trouvé dans votre écurie un cheval que je n'avais pas encore vu ; bète superbe, ma foi : baibrun, courte queue, tète normande ; j'aime ça. ^ os anglais, avec leur encolure horizontale, ont l'air de perchoirs à lessive. La lèle du che-

L'ARBRE DE SCIENCE. m

val doit couvrir le cavalier ; à rarmce cela a son avantage. Comment s'appelle-t-il le bai-brun ?

— Mario, repondit le vicomte en comprimant un soupir.

— Eh bien, si vous le permettez, je ferai demain connaissance avec INIario ; à moins pourtant que cela ne vous contrarie.

— Vous savez bien que toute mon écurie (»st à vos ordres, répondit Clioisy, qui ne put s'empêcher de se dire: — Allons, il Tant en pren- «îre mon parti. Tous mes pauvres chevaux y passeront l'un après l'autre. En vérité, je mériterais d'être expulsé du jockey-club : celte petite provinciale m'a donc ensorcelé.

— Avez-vous dit bonsoir à ces dames? demanda M. de Beaupré.

— Je les cherchais.

— Vous les trouverez à l'autre bout du salon. Tâchez donc de dégourdir un peu mon gendre; ce garçon -là fait mon désespoir, avec ses vertus chrétiennes et sa physionomie de quaker. Où jouc-t-on la bouillotte ?

— Dans cette salle h droite.

— J'ai vu hier chez Lepagc un fusil ! si je gagnais seulement un billet de cinq cents francs

à ajouter h ce que je peux y mettre, vos lapins de Choisy vous en diraient demain des nouvelles.

Picsté seul, le vicomte commença par défriper le rcversdc son frac outrageusement déformé par la main du gros genlilliomme, qui, entre autres aimables habitudes, avait celle de prendre au collet ses interlocuteurs. Il traversa ensuite le salon, mais s'arrêta en route, à la vue de madame de Luscourt, flanquée à droite par sa bellemère , et à gauche par son mari. JNJalgré l'air doux et inoffensif de ce dernier, Choisy le compara mentalement au dragon du jardin des Hespérides; quant à la vieille marquise, depuis longtemps il avait épuisé à son égard le vocabulaire de malédictions dont une duègne incommode peut être l'objet.

L'amoureux de quarante ans était resté immobile, le front pensif, la lèvre inférieure serrée entre les dents; en ce moment^, la comtesse d'Agostj chez qui se passait la soirée, s'arrêta devant lui, et lui jetant ce sourire confidentiel dont les femmes encore jeimes gratifient volontiers les hommes à la mode :

— Tirez-moi donc de peine, lui dit-elle; la

vieille duchesse de Rieux vient d'arriver ; si je ne parviens pas à arranger sa partie de boston, elle m'en voudra mortellement, et je ne vois que M. de Martonie qui consente à se dévouer.

— J'aperçois là, près du divan, la marquise de Gardagne pour qui une pareille partie sera un plaisir, et non un acte de dévouement, répondit prestement le vicomte.

— Et vous serez le quatrième ? demanda madame d'Agost d'un air un peu moqueur; il paraît que chez madame de Candeille vous avez édifié tout le monde.

— Je vous en supplie, soyez généreuse, et permettez-moi de jouir des plaisirs de votre soirée.

— A condition que vous vous trouverez un remplaçant, dit la comtesse.

Choisy jeta autour de lui un regard rapide, avisa le jeune Marcenay qui se caressait la moustache à deux pas de là, lui prit le bras, et l'amena en face de la maîtresse de la maison.

— Piemerciez madame la comtesse, lui dit-il alors d'un ton solennel ; elle vient de vous désigner pour faire la partie de ma-Jame la duchesse de Rieux.

160 LE PARAVEiNT.

Machinalement le jeune homme s'inchna ; mais lorsqu'il releva la tète, sa physionomie offrait une expression d'cbahissement qui arracha à madame d'Agost un éclat de rire difficilement comprimé.

— Allons, venez, dit-elle au joueur malgré lui ; je vais vous présenter à un de vos partners que vous regarderez , j'espère , comme une compensation de la duchesse douairière.

Sans lui laisser le temps de faire une objection, elle se dirigea vers madame de Gardagne, à qui Marcenay se vit contraint d'offrir le bras pour passer dans la salle de jeu, ce qu'il fit avec la grâce d'un patient qu'on mène pendre, et après avoir jeté à son ami un regard furibond.

La duègne écartée, restait le dragon marital.

Sans perdre de temps, Choisy se dirigea vers le chevalier de INIalte , qui errait d'un salon h l'autre, d'un air ennuyé.

— Il faut que tu me paies mon dincr d'hier, lui dit-il en l'abordant.

Villaret mit la main à sa poche.

— Pour vingt francs, j'aurais mieux dîné au café de Paris, répondit-il en riant ; mais nous n'aurons pas de discussion : quel est ton prix ?

— Une demi-heure de conversation avecM. de Luscourt.

— C'est cher. Que diantre veux-tu que je lui dise, à moins de lui parler du concile de Trente ou de la Pragmatique-sanction ?

— Parle- lui du dernier ouvrage de l'abbé de La INIennais, ou bien profite de l'occasion pour apprendre l'histoire de Ion ordre : il est de première force sur tous les sujets qui ne servent à rien.

— C'est bien, je me dévoue ; je n'ai pas oublié les parties de billard que tu as gngnées au gros Darieul dans l'intérêt de sa femme et de moi. Fieste-îà ; avant trois minutes j'aurai enlevé le mari.

Le chevalier de Villaret fit le tour du salon avec une insouciance aflectée; un moment après il se trouva comme par hasard à côté de M. de Luscourt, et l'aborda d'un air gracieux; le jeune provincial accueillit cette prévenance avec l'empressement d'un homme embarrassé de son maintien au milieu d'un monde dont il n'a pas l'habitude. Un domestiijue, chargé d'un plateau, étant survenu, Villaret lira par le bras son interlocuteur pour laisser passer les rafraîchisscî. 1 1

ments ; puis par une progression insensible, et comme si lui-même eût cédé aux ondulations de la foule, il le poussa jusque dans l'embrasure d'une fenêtre où il s'établit de manière à ne lui laisser pour perspective que les rideaux; cette manœuvre achevée, le chevalier chercha son ami du regard, mais il ne l'aperçut plus à la place où il l'avait quitté : depuis un instant, Choisy était assis à côté de la jeune femme, désormais sans gardien.

En voyant le vicomte s'approcher le sourire sur les lèvres, madame de Luscourt éprouva une satisfaction qu'une coquette eût dissimulée, et dans laquelle il entrait peut-être plus de vanité que de sympathie ; un nuage fixé sur son Iront depuis quelques instants se dissipa comme par enchantement. Laissant à peine à son adorateur de quarante ans le temps d'achever la plirasc qu'il lui adressait :

IGZj LE PARAVENT.

— Vous n'avez donc pas peur de vous compromcUrc en saluant une Ibninie <|u'on ne voit nulie part? lui dit-elle ; et tandis qu'elle accentuait CCS derniers mots comme si elle eût voulu les souUg!ier, ses beaux yeux en complétèrent le sens par un regard vindicatif qui alla transpercer un groupe féminin assis à quelques pas de là.

Ghoisy suivit du coin de l'œil cette pantomime à la fois dédaigneuse et courroucée ; il devina que la jeune provinciale venait de subir une de ces petites humiliations auxquelles sont journellement exposés les nouveaux venus dans ia haute société parisienne; car, pour le dire en passant, l'urbanité irançaise a l'air d'une antiphrase : à mesure ([ue l'aristocratie est bannie des lois, elÏQ se réfugie dans les mœurs et s'y I etranche dans un esprit d'exclusion plus intraitable à chaque nouvelle défaite politique. A Paris, ce qu'on appelle le monde se compose d'une enfilade de salons qui se font mutuellement antichambre. Passer de l'un à l'autre est une promotion sociale qui est sure de rencontrer une dou!)lé opposition : en bas l'envie, en haut le dédain. Appartenant h la province par son père

et par son mari, madame de Luscourt se voyait traitée en étrani^ère dans la société dont uuel- <{ues anciennes relations de sa belle-mère lui avaient ouvert l'accès; l'admiration des hommes facilement conquise par sa rare beauté, n'avait pas contribué à lui rendre son sexe plus bienveillant. Insignifiante, elle eût été tolérée; remarquable , on la critiquait. En ce moment même le groupe assis près d'elle, et dont chaque membre avait ses raisons particulières pour déclarer la guerre aux jolis visages, lui faisait subir un de ces examens impitoyables qui dépècent une femme comme un botaniste dissèque une fleur, et, après l'avoir dépouillée feuille à feuille la trouvent, pour conclusion, sans parfum et décolorée.

D'un seul regard, Choisy comprit cet état d'hostilité; il s'en réjouit, car les gens habiles tirent parti de tout. Au lieu de répondre directement à la question qui lui était adressée , il employa lui-même la forme inlerrogative.

— Ma prédiction est donc accomplie? demanda-t-il en souriant.

— Quelle prédiction ? reprit madame de Luscourt avec un étonnement peut-être affecté.

— Voilà une question humiliante pour moi, car elle nie prouve combien peu d'attention vous accordez à mes paroles. Ne vous ai-je pas dit, à votre arrivée à Paris, qu'il vous fallait renoncer à plaire aux autres femmes?

— Cela est vrai; je ne vous compris pas alors, et maintenant encore j'hésite à vous croire. Gomment admettre que je puisse inspirer des antipathies sans motif, moi qui apporte dans le monde une bienveillance universelle? Que peuvent me reprocher ces dames que je ne connais pas et qui ont l'air de s'occuper de moi plus que je ne le mérite assurément?

— Bien des crimes dont vous ne vous doutez peut-être pas , répondit le vicomte avec finesse. Gomment, par exemple, pourriez-vous plaire à madame de la Ghatenède , qui passait hier pour avoir les plus beaux yeux du monde?

— Ai-je médit de ses yeux? Je les admire, au contraire, et je n'en vois pas ici qui puissent leur être comparés.

— Mais cette comparaison, qui nécessairement vous échappe, tout le monde la fait, et voilà ce qui ne vous sera jamais pardonné.

Quelque entortille que fût ce compliment, madame de Luscourt le trouva trop direct.

— Je crois plutôt, dit-elle, que ce sont mes diamants gothiques et ma pauvre robe de velours qui m'attirent l'attention dont je me vois l'objet. Je suis donc bien ridicule?

— Vous mettriez à la mode le ridicule même, répondit M. de Clioisy avec la galanterie imperturbable et un peu fade qu'adoptent les amoureux sur le retour ; mais puisque vous faites un appel a ma franchise, pourquoi, dans des questions aussi graves que celles de la toilette , ne consultez-vous pas votre goût à l'exclusion de tout autre?

— Que voulez-vous! repartit la jeune femme; ma robe est un cadeau de M. de Luscourt, mes diamants m'ont été donnés par ma belle-mère; ce sont, pour moi, des choses sacrées, dusséje, en les portant, avoir l'air d'une bourgeoise de la rue Saint-Denis.

A celte confidence, empreinte d'une ironie involontaire, le vicomte inclina la tète en affectant une vénération que démentait sa physionomie railleuse.

— Je me lais, dit-il, car je comprends que le

goût de M. de Luscourt soit, pour vous, une loi. Mais permettez-moi d'insister sur un autre grief que le monde a contre vous et dont, plus que personne, j'éprouve le besoin de vous parler. Pourquoi donner raison à vos ennemies, en n'allant, pour ainsi dire, nulle part? Avant-hier j'espérais vous voir chez madame de Laurencin.

— Mon mari était souffrant , interrompit madame de Luscourt d'un ton bref.

— Mais demain , vous viendrez chez madame d'Albenay, n'est-il pas vrai?

— Demain, ma belle-mère aura la migraine, c'est son jour , répondit la jeune femme avec un sourire forcé.

— Quel ennui! dit le confident d'un air pénétré ; lundi , du moins , n'irez-vous pas à l'Opéra? On jouera les Huguenots ^ et j'aurai la loge que vous avez désirée.

Madame de Luscourt hésita un instant avant de répondre.

— Je suis désolée de la peine que vous avez prise, dit-elle enfin, non sans un certain embarras; j'espère que vous me pardonnerez de ne pas en profiter. Pour des raisons de piété

clignes de tout mon respect , M. de Liiscourt refuse d'aller au spectacle, et, quoiqu'il me laisse libre, il me paraîtrait peu convenable de me montrer moins rigide pour moi qu'il ne l'est pour lui-même. Je vous jure, conlinua-t-elle en essayant de sourire, que c'est là un sacrifice dont il me faut savoir quelque gré. Pour une pauvre provinciale , l'Opéra est une tentation si puissante! mais quel mérite aurais-je , si je renonçais h ce plaisir sans regrets?

— jNI. de Luscourt me parait peu disposé à admettre la maxime qui veut que le mari règne et ne gouverne pas, reprit le vicomte d'un ton persiflleur; son administration vigilante s'étend aux moindres détails ; il vous a déjà interdit la walse et les romans, aujourd'hui c'est le théâtre qu'il proscrit , demain ce sera la danse^ aprèsdemain l'équitation ; je suis fort surpris qu'il tolère aussi long-temps la broderie et le piano; mais patience, leur tour viendra. D'autres appelleraient cela tyrannie; j'y vois, moi, un système de gouvernement fort logique et surtout mis en pratique avec une persévérance merveilleuse. Oui, M. de Luscourt a conquis, je ne vous dirai point mon affection , vous ne me

croiriez pas, mais ma considération. C'est un profond politi(|ue, sous un aspect débonnaire. S'il avait prétendu vous imposer d'un seul coup toutes ses volontés, peut-être eût-il éprouvé quelque résistance: prévoyant cela, il a procédé par gradations si bien calculées , que l'obéissance passive est dès à présent, de votre part, un fait accompli. Ce résultat est d'autant plus admirable, qu'à vous voir tous deux, on croirait au pouvoir d'une reine beaucoup plus qu'au despotisme d'un roi.

Madame de Luscourt écouta cette tirade satirique avec un demi-sourire dans lequel se trahissait une sorte de complicité; mais bientôt elle reprit la gi'avité d'une femme qui comprend que sa propre dignité est inséparable de celle de son mari.

— Je ne peux rien voir de ridicule dans l'accomplissement d'un devoir, dit-elle d'un air sérieux ; d'ailleurs M. de Luscourt me donne des conseils et non des ordres.

— C'est plus poli et plus habile, reprit sans «e déconcerter l'amoureux de quarante ans.

La jeune femme ouvrit et ferma son éventail à plusieurs reprises avec une sorte d'impatience

nerveuse ; en remarquant ce symplonie orageux, le vicomte imprima sur tous ses traits une expression de tendresse soumise et résignée.

— Pardonnez-moi j dit-il d'une voix veloutée; en vous parlant de lui, je viens encore de vous désobéir; mais si vous saviez comjjien me fait souffrir l'isolement, tranchons le mot, l'esclavage auquel je vous vois condamnée, vous me témoigneriez plus d'indulgence. Songez que votre Ijclle-mére a transformé votre maison en une véritable forteresse dont je dois faire le siège en règle , pour avoir le bonheur de vous voir une fois sur dix que je me présente ; fautil donc renoncer encore à l'espoir de vous rencontrer dans le monde?

— Il le faut, répondit madame de Luscourt avec un accent Je tristesse.

— Expliquez-vous.

•— Paris ne plaît ni à ma belle-mère , ni à mon mari; et comme il n'est pas juste que la minorité fasse la loi, nous partons dans deux jours pour la campagne d'une de mes tantes, madame de Selve. La connaissez-vous ?

— Vous partez! s'écria le vicomte avec la

vivacité d'un amoureux de vingt ans; mais il n'eut pas le temps d'en dire davantage, car en ce moment , au-dessus de la tète de la charmante provinciale , apparut la figure cléricale de M. deLuscourt, qui s'était enfin dérobé aux insidieuses politesses du chevalier de Malte. Selon l'usage, l'amant voua le mari aux divinités infernales; puis après avoir soutenu pendant quelque temps une conversation désormais insignifiante, il salua et sortit du salon.

■ — Si elle quitte Paris, se dit-il alors^, la campagne est perdue ^ et peut-être la partie, car retrouvcrai-je jamais l'occasion de réparer un pareil échec. A tout prix il faut empêcher ce départ. C'est assez temporiser, il est temps de frapper un coup décisif : d'ailleurs l'attendrissement de sa voix et la douceur de son regard ne me disent-ils pas que l'heure est venue?

Choisy s'approcha d'un homme entre deux âges qui passait la soirée à voyager d'un salon à l'autre, en semant son passage de saints, de sourires, de mots aimables et de poignées de main.

— D'Agost, lui dit-il, j'ai une lettre à écrire ; où trouverai-je ce qu'il me fi\ut?

— Dans mon cabinet, répondit le maître de la maison, on va t'y conduire ; il y a sur mon bureau du petit papier fort galant et qui, plié convenablement, ne tient pas plus de place qu'une feuille de rose j est-ce là ce que tu veux?

— Précisément.

Les deux hommes écbanoèrent un sourire

d'intelligence, et M. d'Agost reprit le cours de ses ci\ilités, tandis que le vicomte, précédé d'un domestique, montait au second étage j Choisy descendit au bout d'une demi-heure, l'entra dans les salons , et y trouva les jeunes époux dans l'attitude où il les avait laissés ; immojjile et sérieux comme un lévite près de l'autel, M. de Luscourt avait pris racine derrière la chaise de sa femme qui , sans faire attention à lui, jouait avec son bouquet d'un air rêveur.

— Décidément, il est insupportable, se dit l'amant à cette vue ; mais il se trompe, s'il croit m'empècher de faire parvenir mon épître à son adresse.

Remettre une lettre à une fenune en présence de son mari, lorsqu'elle consent à la recevoir, est une œuvre dans laquelle réussit le

iU LE PARAVENT.

plus gauche écolier; la lui faire accepter en dépit d'elle-même n'offre pas non plus des difficultés insurmo)itablcs. Le vicomte, en ce genre, avait accompli des tours de force auprès desquels le coup de main qu'il méditait n'était qu'un véritable enfantillage : en deux secondes son plan fut fait , et un instant après , il reprit sa place h côté de madame de Luscourt.

— Si l'envie que l'on inspire doit passer pour un succès, votre triomphe est complet, lui ditil avec un sourire insinuant ; il n'est pas jusqu'à votre bouquet qui n'excite des jalousies.

A ces mots, le vicomte prit l'objet dont il parlait, le regarda, l'admira, en respira le parfum, en caressa les fleurs l'une après l'autre; puis tout-à-coup, avec une dextérité digne d'un prestidigitateur, il l'éventra du petit doigt, et dans le vide insinua un billet roulé au lieu d'être plié, que recouvrirent aussitôt les pétales d'un camélia. Le tour achevé, il rendit le bouquet à madame de Luscourt, qui le présenta gracieusement à son mari , comme si elle eût a oulu punir par cette coquetterie conjugale la familiarité de son adorateur.

— Maxime , dit-elle, c'est à vous que revien-

ncnl ces compliments; vous voyez qu'on admire votre bon goût.

Le jeune homme mit le nez sur la touffe de camélias et la flaira d'un air grave , sans discerner, au milieu du parfum végétal , l'imperceptible senteur d'ambi'e qui trahissait l'existence (l'un serpent sous les fleurs. Malgré son assurance , M. de Choisy eut peur en voyant son billet à la merci du mari ; il se pencha rapidement vers l'innocente provinciale, et d'une voix basse mais singulièrement expressive :

— Pieprenez votre bouquet, lui dit-il.

JNIadame de Luscourt l'interron^ea d'un rcofard surpris.

• — Ouvrez-le dès que vous serez seule ; vous me comprendrez alors, reprit le vicomte.

Troublée par ces paroles mystérieuses, dont l'accent lui imposa une obéissance involontaire, la jeune femme étendit la main vers son mari ; mais au moment où celui-ci obéissait à son tour à cette muette demande , l'intervention d'un quatrième personnage amena une nouvelle péripétie. Semblable h ces fées malveillantes qui , dans les Contes Bleus, arrivent toujours lorsqu'elles sont le moins attendues, la vieille mar-

quise de Gardagne se trouva inopinément derrière le fauteuil de sa belle-fille ; par un geste , kicroyabloment vif pour son âge, elle s'empara du bouquet criminel avant que cette dernière eût pu le saisir^ et lança au vicomte un regard si perçant, que l'homme du monde resta un instant interdit et presque décontenancé.

— D'où diable sort-elle? dit-il en lui-même; i! est impossible qu'elle m'ait vu ; mais il y a chez ces vieilles femmes un instinct diabolique qui équivaut h un sixième sens.

Recouvrant alors son aplomb ordinaire , il otïrit son fauteuil à la marquise avec une politesse empressée. Madame de Gardagne le remercia d'un air glacial , et , au lieu de s'asseoir, s'adressant à sa bru :

— Votre voiture est là, lui dit-elle ; voulezvous que nous partions?

La jeune femme se leva sans répondre , et regarda tour à tour, avec une inquiète curiosité, la gerbe de fleurs qu'elle n'osait reprendre et le vicomte qu'elle n'osait interroger. Un coupd'œil expressif de celui-ci éveilla soudainement en elle , par une sorte de choc électrique, cette merveilleuse présence d'esprit qui , dans les

dangers, de la guerre amoureuse , donne aux femmes une si admirable supériorilé. La nouvelle Agnès posa la main sur le dos de son fauteuil, cl, par une maladresse affectée, fit tomber le boa qu'elle y avait placé. Ravi de rintelligence de celle qu'il regardait comme son écolière, M. de Choisy ramassa prestement le longcollier de martre, et, pour le lui offrir, se pencha vers elle plus que cela n'était strictement nécessaire , sans s'inquiéter du mécontentement que trahissait le visage de la vieille marquise.

— Q'u'avez-vous donc fait? lui demanda très vite et tout bas madame de Luscourl.

— J'ai écrit ce que je n'osais dire, réponditil du même ton.

— Comment... Une lettre?..

— Dans le bouquet.

Il se redressa aussitôt pour couper court à une explication que rendait dangereuse l'inexpérience de son interlocutrice, et prit officiellement congé de la famille provinciale que venait de compléter l'arrivée de M. de Beaupré. Par une capitulation de conscience que comprendront toutes les femmes, madame de Luscourt oublia son adorateur dès qu'il se fut éloigné, cl

ne songea plus qu'à rculrer en possession de son bouquet; elle y réussit plus tôt qu'elle ne l'avait espéré et sans avoir besoin de le demander à sa belle-mère, qui le lui remit lorsqu'elles se furent assises l'une h côté de l'autre dans la voiture ; mais ce fut en vain que la jeune femme, profitant de l'obscurité , fouilla en tous sens la touffe de ileurs ; elle n'y trouva rien , et resta aussi désappointée qu'un avare qui espère découvrir une veine d'or dans une mine vulgaire. En voyant l'inutilité de sa recherche , madame de Luscourt passa en un instant par toutes les angoisses que peut causer la perle d'une lettre confidentielle ; puis elle chercha des raisons pour se rassurer.

— Il a voulu me faire peur, se dit-elle ; et je suis bien folle d'avoir pris au sérieux une pareille plaisanterie. 11 n'a rien à m'écrire, et il doit savoir que je ne suis pas femme à lire ce que je refuserais d'écouter.

Ce soir, ou plutôt cette nuit-là , dès qu'elle lut seule dans sa chambre , madame de Gardagne vida les poches de sa robe, gouffres immenses qu'habitaient d'ordinaire quelques dossiers de procédure et où la douairière eût, au besoin, logé son carlin. Cette fois, à l'exception de sa bourse et de sa t;ibatièrc, meubles inamovibles, elle n'en lira qu'un imperceptible rouleau de papier, fort étonné de se trouver en pareil gîte,

180 LE PARAVElXT.

D'une main sèche, qui scuiblail ccorcher la soie du vélin, elle ouvrit ce billet, et mit ses lunettes pour le lire , humiliation que l'élégant vicomte n'avait sans doiite pas prévue. Après avoir déchiffré l'cpitre amoureuse , avec une attention propre à faire croire que cette lecture avait pour <3lle un intérêt personnel et la rajeunissait de (juaranlc ans, la marquise tomba dans une méditation "trop nécessaire à rintelligence de ce récit pour que nous ne nous y arrêtions pas un instant.

Madame de Garda<>ne était une de ces femmes c'ont les manières froides, sérieuses, et parfois morne revèchcs, ont pour cause une triste expérience de la vie et non l'austérité naturelle du caractère. Mariée deux fois , deux fois elle avait vidé jusqu'à la lie un calice où la lune de miel avait à peine versé quelques rayons décevants. Son premier mari, le comte de Luscourt, gentilhomme de la vieille roche, chasseur infatigable 5 beau buveur , dissipateur royal , légèrement brouillé avec la syntaxe des participes, galant pour toutes les lemmes , même pour la sienne , avait terminé par un duel, à plus de cinquante ans, une de ces existences noblement

îiiuliles qui réduisent le travail des généalogistes à l'inscription d'un nom et de deux dates. Renchérissant encore sur les défauts de race de son prédécesseur, M. de Gardagne avait mangé sa fortune au jeu , et , fort heureusement pour sa femme, la mort l'avait frappé au moment où le râteau de la roulette commençait h se promener sur le fonds dotal. Une amère incrédulité à l'égard des félicités terrestres , un mépris des^ hommes justifié par une double épreuve, tel fut le douaire dont la marquise prit possession en restant veuve pour la seconde fois.

Par compensation l'arbre du malheur avait porté pour elle des fruits salutaires. Poussée vers la religion par l'instinct éploré des cœurs souffrants, madame de Gardagne avait acquis, dans les rudes chemins qu'elle venait de parcourir , une pratique des intérêts matériels qui échappe aux femmes heureuses, dont l'existence se déroule sur un chemin plane et fleuri. Deux sentiments presque inconciliables chez un homme , la dévotion et l'inlelligencc des affaires ^ se développèrent simultanément en elle. Sans perdre de vue le ciel , ce consolateur suprême, elle s'engagea d'un pas assuré dans le

dédale ouvert pnr son doMl:)lc vcuvnge et par la tutelle (le l'unique fils que lui avait laissé son premier mari. Renonçant aux rêves de bonheur personnel , elle avait concentré sur cet enfant tout son amour, toute sa sollicitude, toute son espérance. En quelques années une de ces administrations féminines que plus d'un économiste pourrait prendre pour modèle ferma les brèches qu'avaient faites dans l'héritage du jeune de Luscourt les prodigalités paternelles. Le rétablissement de la fortune de son fils parut à la marquise le moindre des devoirs qu'elle eut à remplir envers lui ; un soin plus élevé que celui des intérêts positifs s'empara de toutes les facultés de son âme. Faire de Maxime un cire différent des deux maris que le sort lui avait donnés dans sa colère, devint pour madame de Gardagne une de ces préoccupations absorbantes qu'interrompt à peine le sommeil. Les défauts des hommes dont elle portait le deuil avaient toujours été attribués par elle h l'éducation frivole que recevait, avant la révolution , la noblesse française. En voulant éviter cet écueil, la marquise tomba peu h peu dans les exagérations d'un rigorisme systématique. Elevé jusqu'à l'âge

Je vingt ans clans une campagne isolée , au milieu des bois du Nivernais, Maxime vit sa première jeunesse abritée contre la corruption du siècle par l'aile maternelle, renforcée de la noire soutane d'un vieux prêtre austère autant qu'instruit. Lorsque les progrés de l'âge ne permirent plus d'éluder le mode d'éducation qu'impose aux jeunes gens le despotisme universitaire, madame de Gardagne conduisit son iils h Paris, où elle ne le perdit pas de vue un seul instant pendant la période critique des études transcendantes. Chaque jour, au sortir du Collège Kenri IV, et plus tard de l'École de Droit, l'agneau toujours sans tache rentrait docilement au bercail que sa mère lui avait choisi dans une rue solitaire , à l'ombre religieuse des tours de Saint-Sulpice. A vingt-trois ans , époque à laquelle il reçut le diplôme de licencié , Maxime uo connaissait que de nom les cafés et les théâtres; quant aux sanctuaires plus profanes encore où les étudiants apportent d'ordinaire une dévotion si fervente , il n'avait au("un mérite à les éviter , car il les ignorait. La marquise avait donc réussi , peut-être au-delà de ses espérances. En retour d'un dévouement dont la giavité

fortifiait la lendrcsso en la modérant, elle avait obtenu de son élève une reconnaissance profonde, une soumission sans bornes, un respect digne des temps antiques.

Après avoir heureusement surmonte les écueiîs de cet archipel parisien où naul'ragent tant de jeunes existences , la mère de Maxime voulut compléter son œuvre en introduisant elle-même le nouveau Télémaque dans le port salutaire du mariage ; d'ailleurs, en contemplant l'innocente vie de son fils, elle éprouvait parfois une secrète compassion, sentiment tout féminin que n'avaient pu éteindre dans son cœur les austérités de la vie dévote. Il lui parut juste autant que prudent d'abréger une épreuve qui , pour être supportée sans murnuu'e , n'en était pas moins pénible et périlleuse. Jusqu'alors la jeunesse de Maxime avait été un jardin sans Heurs ; clic chercha une chaste rose dont le parlum put embaumer et réjouir cette vertueuse stérilité. Son choix se fixa sur mademoiselle de Beaupré , qui , aux dons de la fortune et de la naissance , unissait une beauté- remarquable , attrait auquel une belle-mère attache toujours beaucoup de prix , et possédait surtout l'avan-

tage d'avoir élé élevée h la campagne. Cette dernière considération séduisit madame de Gardagne , qui nourrissait un préjugé provincial contre les demoiselles de Paris. Maxime montra dans cette occasion la passive docilité dont il ne s'était jamais départi depuis son enfance ; et comme la femme à laquelle il se vit uni était charmante, en réalité , l'accomplissement d'un devoir devint pour lui la source d'un plaisir véritable.

Le mariage émancipe les femmes. Élevé en demoiselle , Maxime de Luscourt avait droit à ce bénéfice de la loi, et dans son équité, sa mère avait résolu de ne pas le lui contester, mais l'événement démontra bientôt l'imprudence d'une pareille concession. Dés les premières semaines, madame de Gardagne fut convaincue que déposer le pouvoir qu'elle avait exercé jusqu'alors, ce serait livrer son fils à l'inOuence d'une autre volonté fort disposée à recueillir l'héritage gouvernemental. La mère eût abdiqué sans regrets , la belle-mère se rassit plus absolue que jamais sur son trùne de famille. Un homme formé à l'école de l'obéissance passive réussit difficilement à établir dans son ménage le sys-

tème salique : celte vcrllé banale, admise un peu tard par la marquise , recevait en ce moment un relief nouveau do cerlaines circonstances particulières et imprévues.

Par un hasard auquel, si ce récit élait un roman , on pourrait reprocher l'aftectalion du contraste, l'éducation de madame de Luscourt offrait, dans presque tous ses détails, le contrepied exact de celle qu'avait reçue son mari. Privée de sa mère dès le berceau , la jeune femme avait toujours habité la campagne avec M. de Beaupré. Cette intimité continuelle et exclusive eut des conséquences inévitables. Les habitudes cavalières du gros gentilhomme finirent par projeter sur les manières de sa fille une sorte de rcllet viril , qui paraissait à beaucoup de gens une grâce de plus. Jusqu'à son mariage^ Flavic de Beaupré avait montré peu de goût pour les talents par où triomphent ordinairement les jeunes (lilcs; elle brodait assez mal, dessinait moins bien, et professait pour le piano une indifférence dont nous sommes loin de lui fah'e un crime. En revanche, elle montait h cheval avec une hardiesse qui rappelait la fable des amazones , abattait un pigeon au vol , et^

grâce aux leçons de son père, maniait le fleuret comme eût pu le faire une nouvelle Bradamante 5 en un mot , elle excellait clans tous les exercices que madame de Gardagne avait interdits à son fils par un sentiment exagéré de sollicitude maternelle.

En se trouvant subitement en face l'un de l'autre, lui si timide, clic si pleine d'assurance, lés nouveaux époux ressentirent d'abord un embarras mutuel ; ils s'étudièrent pendant quelque temps avec une curiosité mêlée d'inquiétude. Dans les écarts les plus audacieux de son imagination, Maxime avait toujours rêvé, pour femme , quelque blonde sœur des anges ; Flaviè, de son côté, n'avait guère songé à son mari futur sans lui ceindre aux flancs une épée; tous deux éprouvaient donc une déception. iNIaxime s'habitua bientôt à la sienne et reconnut avec un naïf enthousiasme l'empire que devait prendre nécessairement, sur sonà me virginale, une aussi charmante créature ; mais madame de Luscourt fut moins prompte à modifier ses opinions de jeune fille. Les qualités rares de son mari , son obéissance filiale , l'élévation de son caractère, la sévérité de. ses pratiques religicu-

ses, lui inspirèrent d'abord , il est vrai, un respect involontaire ; mais en même temps elle ne put s'empêcherde remarquer qu'il montait fort mal à cheval et que la timidité de ses manières dégénérait parfois en gaucherie ; de cette observation en partie double résulta un sentiment plus voisin de l'estime que de la tendresse et auquel se mêlèrent insensiblement quelques nuances d'ironie ; car l'admiration pèse à ceux qui l'éprouvent et tôt ou tard les pousse h la critique. En peu de temps, Flavie conçut une indéfinissable antipathie pour les vertus qui lui avaient imposé dans le principe une sorte de vénération. La rigidité presque monacale de M. de Luscourtlui parut un blâme implicite de la piété réelle m.iis moins austère dont elle avait l'habitude. Chaque soir , le jeune mari s'agenouillait dans un coin de la chambre nuptiale et y priait longuement , comme autrefois le fils de Tobie ; priant ells-même avec modération , elle finit par trouver démesurées les oraisons coîijugales. Le dimanche , enfin , la grand'messCj dont se contentait la jeune femme, ne suffisait pas à la dévotion de Maxime^ qui retournait enîendrc les vêpres ; ce dernier fait

si innocent , pour ne pas dire si louable , se transforma peu à peu, dans l'esprit de madame de Luscourt , en un grief d'autant plus sérieux qu'il était moins motivé.

— En vérité , se disait-elle , je ne comprends pas qu'il ne se soit point fait prêtre au lieu de m'épouser.

Les poètes ont souvent affirmé que les femmes sont des anges visibles , intermédiaires providentiels entre l'homme et la divinité ; et par un acquiescement assez naturel , la plus belle moitié du genre humain a pris au sérieux cette galanterie. En conséquence , une femme pardonne h son amant toute espèce de supériorité , à l'exception de celle qui prétendrait empiéter dans le domaine éthéré dont elle se regarde comme la légitime suzeraine. La dévote la moins tolérante s'accommode mieux en ménage d'un pécheur c{u'elle puisse convertir , que d'un saint qui la sermonne elle-même ; car l'amour - propre trouve son compte à donner l'exemple plus qu'à le recevoir. Madame de Luscourt obéit à celte faiblesse du cœur en se révoltant peu à peu contre la suprématie de vertu qu'elle était obligée de reconnaître dans

son mari ; les raffinements ascétiques de celuici, la minutieuse perfection qu'il apportait dans l'accomplissement de ses devoirs religieux , lui parurent autant de plumes arrachées -à ses propres ailes d'ange ; un jour vint , enfin , où elle trouva Maxime un peu trop vertueux, et cette pensée, au lieu de lui inspirer une rivalité généreuse , lui fit éprouver un de ces dépits bizarres qui tôt ou tard réagissent sur la conduite.

Malgré la franchise et la vivacité naturelle de son caractère , la jeune femme s'efforça de cacher l'instinct dénigrant qui se développait en elle sous une affectation d'humilité personnelle et d'admiration pour son mari, dont ce dernier fut naïvement la dupe, mais qui n'abusa pas madame de Gardagne, car, ainsi que le dit un vieil opéra-comique : « On ne trompe jamais les yeux ni le cœur d'une mère. » A la vue du nuage étrange qui commençait à poindre à l'horizon conjugal, la marquise éprouva. une inquiétude cju'absorba bientôt un sujet d'alarmes plus positif et plus effrayant.

11 est dans le monde des individus qui , par une fatuité féroce , adoptent , à l'égard des

femmes, le rôle que jouent, au préjudice des oiseaux timides , les faucons et les éperviers. Comme nous l'avons dit, le vicomte de Choisy était un de ces hommes de proie , toujours en quête d'une innocence à dépraver ou d'une vertu à mettre en lambeaux. Obéissant malgré lui aux mœurs de notre époque^ il épargnait les demoiselles dans la guerre qu'il avait déclarée au beau sexcj mais, selon l'occasion, sa longanimité faisait ses réserves. C'est aiiisi que, voisin de campagne de M. de Beaupré, il n'avait accordé à Flavie, jusqu'à ce qu'elle se mariât, qu'une attention désintéressée ; mais la jeune fille, métaniorpliosée en femme, prit soudainement à ses yeux la valeur qu'un lapidaire reconnaît au diamant qui vient d'être taillé. Pour le vicomte , madame de Luscourt devint une conquête d'autant plus désirable, cju'elle réunissait toutes les qualités capables de satisfaire Tamoui-propre, ce mobile suprême des séducteurs. D'un coup d'œil le moderne don Juan apprécia les difficultés d'une pareille entreprise, et il jura de les surmonter. Son plan fut arrêté en cjuel<jues instants; une occasion favorable lui manquait seule : le voyage que firent à Pari^

192 LE PAllAVENT.

les nouveaux époux la lui offrit, et sans perdre de temps il se mit à l'œuvre.

A quarante ans un homme a peu de chances pour plaire s'il s'adresse à la passion , cette large et noble porte du cœur, exclusivement ouverte h la jeunesse; mais les détours multipliés de la vanité féminine lui offrent un accès non moins praticable, quoique plus modeste. Le vicomte se soumit spirituellement aux conseils de sa propre expérience. Laissant aux amoureux de vingt ans les orageuses extravagances, il adopta un système de galanterie pénétrante, bien qu'en apparence tempérée, qui, pour aller au but par une marche oblique , n'en gagnait pas moins du terrain et surtout n'en perdait jamais. Il procéda ainsi par insinuation et non par agression. D'autant plus habile dans ses démarches qu'il ne se trouvait point empêtré par l'orgueil, comme l'est celui qui a déployé son drapeau, il ne recula pas devant un surnumérariat dont se fut indignée une âme plus chaudement éprise que la sienne. En un mot, aspirant au rôle d'amant, il se résigna provisoirement à celui de confident, emploi subalterne en apparence, mais qui mène loin

ceux qui savent en exploiter les innombrables ressources.

Peu à peu, malgré la surveillance de sa bellemère et le puritanisme de son mari , madame de Luscourt avait accédé à une intimité, bornée d'abord à l'échange des sentiments frivoles dont se composent les conversations du monde, mais qui de jour en jour prenait un caractère plus grave et désertait les jeux futiles de l'esprit pour les sérieux épanchements du cœur. L'âge presque rassurant de M. de Choisy , la souplesse de son esprit^ la distinction caressante de ses manières , et plus que tout cela , les études profondes qu'il avait consacrées aux femmes depuis sa jeunesse, lui permirent de s'établir solidement sur une pente glissante où eût trébuché mille fois un champion moins habile. Sous prétexte de faire les honneurs de Paris à la famille provinciale, il s'était impatronisé chez elle, et nous avons vu par quelle suite non interrompue de sacrifices, chevaux estropiés, massacre de gibier, dincrs maigres, parties de boston , il avait acheté l'emploi d'ami de la maison.

Appliquant au siège qu'il entreprenait les I. i3

19/i LE PARAVENT.

principes de l'art iiiililaire, le vicomte avaif commencé par miner les trois fâcheux bastions dont était flanquée madame de Luscourt : la belle-mère se trouva démajilelée presque sans coup férir, grâce à l'esprit de révolte naturel aux belles-filles, et dans lequel l'assaillant avait rencontré un puissant auxiliaire. Le mari tenait, encore bon, du moins la jeune femme ne voulait pas avouer qu'il fût endommagé, mais l'habitude qu'elle avait de préconiser à tout propos le mérite de Maxime offrait un caractère d'alfectation toujours étranger aux sentiments profonds et vrais. Quant à M. de Beaupré, la précaution prise à son égard était superflue, car le gros gentilhomme appartenait à la classe des chefs de famille qui, lorsqu'ils ont marié leurs filles, avec ou sans dot, croient avoir accompli l'universalité des devoirs paternels, et se disent, dans la sérénité de leur cœur : Maintenant c'est l'affaire de mon gendre.

A l'époque où conmicnce ce récit, JNI. de Choisy avait si parfaitement dirigé ses manœuvres préliminaires, que l'aveu retenu à ses lèvres par une réserve toute politique, était devenu inutile. A défaut de paroles, ses regards

avaient un langage si peu dissimule , sa conduite recevait , de la tolérance de celle qui en était le but, une légitimation si incontestable, qu'en s'abstenant de prononcer le mot d'amour, il semblait renoncer à un droit et non se soumettre à une défense. Appréciant avec un merveilleux ^sang-froid le terrain déjà conquis, il éprouvait un secret plaisir à n'avancer que pas à pas, comme un voyageur ralentit sa marche, pour jouir des moindres points de vue d'un beau paysage. L'annonce imprévue du départ de madame de Luscourt modifia subitement ce système de temporisation galante; le vicomte comprit la nécessité d'une démarche qui parât le coup dont il était menacé; et le résultat de sa décision fut la lettre , qui , au moment où nous sommes arrivés , plongeait la mère de Maxime dans un abîme de réflexions et d'inquiétudes.

Madame de Gardagnc étudia long-temps le billet du vicomte avec une attention minutieuse; la lecture achevée, elle fit un geste pour jeter le papier au feu , mais elle se retint et l'enferma précieusement , tout comme une femme de vingt ans eût pu faire.

— C'est le premier, se dit-elle alors, et maintenant il n'est plus h craindre; mais réussirai-jc aussi bien h intercepter le second? et si j'y

parviens encore, ma surveillance ne doit- elle pas se trouver en défaut tôt ou tard? Cet homme est d'une persévérance impitoyable. Un échec comme celui-ci n'est pas capable de l'arrêter, c^r j'ai remarqué que les obstacles l'irritent, loin de le décourager. Que faire? mon Dieu! et comment détourner le malheur qui menace J'existencc de mon fils? Il est homme, malgré sa piété , et s'il avait le moindre soupçon, j'en suis sûre , il provoquerait ce séducteur sans âme : un duel alors , un duel peut-être semblable à celui dans lequel périt son père. Je ne survivrais pas à cette seconde épreuve; on ne porte pas le deuil d'un fils comme celui d'un mari; mais on me^irt après lui, je le sens. Tous ces suborneurs sont des spadassins; M. de Beaupré m'a vanté l'adresse de ce Clioisy, et mon pauvre Maxime n'a jamais mis le pied dans une salle d'armes. Ah! qu'il ne sache rien! une pareille lutte n'est pas faite pour son àme noble et innocente. C'est à moi, qui l'ai élevé, de combattre pour lui. Jusqu'à présent Flavie n'a été que coquette, il est temps encore d'arrêter le mal avant qu'il ait passé de son esprit dans son cœur ; mais il n'y a plus un seul instant

U perdre; dans quelqiics jours, peut-être, il serait trop lard.

Rallumer dans l'àme de sa belle-fillc, à défaut d'amour conjugal, le sentiment du devoir de jour en jour plus près de s'éteindre; éconduire le vicomte sans attirer par un éclat les reptiles venimeux de la médisance; appesantir sur les veux de son fils le voile d'ignorance qui les avait couverts jusqu'alors, et dont la moindre déchirure eût pu faire éclore une catastrophe, tel fut le triple but que se proposa la marquise. Elle chercha autour d'elle des appuis qui l'ai- <lassent à l'atteindre , et sa pensée s'arrêta d'abord sur M. de Beaupré, son auxiliaire naturel, puisqu'il s'agissait d'un intérêt de famille.

— Entre nous, que pensez-vous de ÎNL de Ghoisy? demanda -t -elle sans préambule au -vieux gentilhomme en le prenant h part après le déjeûner.

— Choisv! Un charmant garçon, répondit le campagnard; un peu fat, mais bon vivant. On lui reproche de faire le grand seigneur : pour moi, je n'ai qu'à me louer de lui, car il a les plus beaux chevaux de Paris, et il les met à ma disposition avec une obligeance parfaite.

— Son caractère vous inspire-t-il de l'csli nie?

— Parbleu ! je l'estime infiniment. Un homme qui prête ses chevaux! Je voudrais que vous vissiez son écurie; c'est un vrai boudoir: des mangeoires de marbre, des stalles brillantes comme l'acajou de celte table; ses chevaux sont un peu petits ; mais c'est peut-être moi qui suis un peu grand pour eux.

— Je vous demande votre opinion sur sou caractère et non sur ses chevaux , interrompit madame de Gardagne.

-^ — Charmant garçon, vous dis-je ; il doit m'envoyer ce matin Mario, un bai brun, courtequeue, que je n'ai pas encore monté; je suis même étonné qu'il ne soit pas déjà venu.

La marquise ne put l'cienir un signe d'impatience.

— Ne pourriez-vous me répondre sérieusement ainsi que je vous parle? dit-elle ensuite; la question que je vous adresse m'est dictée par un sentiment d'inquiétude auquel vous devriez, ce me semble, vous associer. Il est impossible que vous n'ayez jamais soupçonné le but des assiduités de M. de Choisy.

— Ses assiduités! Il vient à peine ici, répondit le père de Flavie.

La douairière sourit avec ironie.

— Quand il vous a envoyé promener ses chevaux ou tuer ses lapins, dit-elle, il est bien sûr de ne pas vous rencontrer; mais je vous dis, moi , qu'il vient ici souvent , trop souvent, et que ses visites ont déjà excité dans le monde plus d'un commentaire. Flavie est trop jeune et trop belle pour que les attentions d'un homme tel que M. de Choisy ne finissent point par être mal interprétées ; hier au soir , encore , chez madame d'Agost , elles ont donné lieu à certaines remarques peu bienveillantes.

— Propos de bégueules, interrompit le gros gentilhomme; ou en veut à Choisy, parce qu'il a des succès dans le monde.

— ■ Qu'il en ait tant qu'il voudra; mais partout ailleurs que dans notre maison , répondit sévèrement la marquise. En un mot , la conduite de M. de Choisy me paraît de nature, je aie dirai pas à compromettre Flavie, mais à l'embarrasser, et cela suffit pour que je désire éviter à nos enfants tout désagrément à ce

sujet. Nous partons après-demain pour la campagne de madame de Selve ; il est inutile de rien faire jusque-là ; mais h notre retour à Paris, j'espère que vous ferez comprendre poliment au vicomte que ses visites nous seraient plus agréables si elles devenaient un peu moins fréquentes.

— Voilà qui se trouve bien, répondit M. de Beaupré; moi qui ai invité hier Choisy à venir passer quinze jours avec nous chez ma bellesœur?

— Vous l'avez invité ! s'écria madame de Gardagne; je vous reconnais! Dans ce cas, nous ne partons plus.

— Allons! ma chère marquise, reprit M. de Beaupré d'un air de bonhomie; ne montez pas ainsi sur vos grands chevaux. Pourquoi en vouloir à ce pauvre Choisy plus qu'à tous les autres hommes qui trouvent Flavie de leur goût? Je vous jure qu'il est à mille lieues des intentions que vous lui supposez; il a bien autre chose en tète vraiment! Je puis parler de cela pertinemment, car il m'a fait ses confidences; d'abord, il se marie; sans parler d'une petite danseuse

de l'Opéra, fort jolie ma foi!... mais chut... je sais que vous n'entendez pas ces sortes de plaisanteries. Gomment voulez-vous qu'il s'occupe de Flavie, lui qui l'a vue pas plus grande que cela; il est aimable près d'elle, comme il l'est près de toutes les femmes; et entre nous, sur ce chapitre-là, votre fils ne ferait pas mal de le prendre pour modèle ; car le pauvre garçon n'est pas de première force en fait d'amabilité. Quel soldat du pape vous en avez fait! Flavie me disait hier...

— Elle vous disait...

— Rien... des enfantillages ; maisaprès tout, quand même elle trouverait Ghoisy un peu plus amusant que mon vertueux gendre, on ne pourrait guère lui faire de cela un grand crime; au reste , je réponds d'elle comme de moi ; ainsi donc quelques sots propos ne me feront pas fermer ma porte à un ami que je connais depuis vingt ans.

— Et (]ui a les plus beaux chevaux de Paris, dit. la marquise d'un ton ironique.

— En voici un échantillon, répondit M. de Beaupré en s'approchaiit subitement d'une fe-

nêtrc, et il contempla d'un œil réjoui un cheval de race qui venait d'entrer dans la cour, conduit par un domestique à la livrée du vicomte de Choisy. Sans perdre de temps , le vieil écuyer prit son chapeau, ses gants et sa cravache, qu'il avait posés par précaution sur une chaise.

' — Vous permettez, dit-il alors; j'ai pour principe de ne pas faire attendre les chevaux. Si vous voulez m'en croire, ma chère marquise, vous ne vous mettrez pas martel en tête pour des chimères. A notre âge, voyez-vous , il faut songer à soi , et laisser les jeunes gens se tirer d'affaire comme ils l'entendent. J'ai remis mes pleins pouvoirs à Maxime; ainsi qu'il s'arrange. On dit qu'il ne faut pas insinuer le doigt entre l'arbre et l'écorcc, et j'ai juré de ne jamais intervenir entre mon gendre et ma fille.

— Égoïste , se dit madame de Gardagne lorsqu'il fut sorti , pourvu qu'il satisfasse ses goùls de chasseur et de palefrenier, que lui importe le reste? •

En voyant qu'il ne foUait attendre aucun appui de la part de M. de Beaupré, la marquise

resta pendant quelque temps pensive et irrésolue; à la fin elle prit son parti et entra dans un petit salon où elle espérait trouver sa bellefille : madame de Luscourt v était en effet et parcourait, d'un air distrait, la Gazette de France. A la vue de sa belle-mère , la jeune femme se. leva pour lui céder la bergère où elle était assise à l'angle de la cheminée ; madame de Gardagne acceptait d'ordinaire cette place d'honneur avec la dignité qu'apporte une douairière de haut lignage dans le maintien de ses préséances; mais cette fois elle la refusa.

— Restez, mon enfant, dit-elle gracieusement en prenant un fauteuil. Mais comment faites -vous pour garder la chambre par un temps si magnifique? Je vous croyais sortie avec Maxime , je suis sûre que les boulevarts sont couverts d'équipages.

— N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? réponcHt Flavie d'un ton froid; Maxime est sans doute allé à vêpres, et moi je passe ma journée h l'anglaise. Seulement , au lieu de Bible je lis la Gazette '.f c'est encore bien mondain, je le sais; aussi, quand vous avez ouvert la porte,

We LE PARAVENT.

je ni'apprclais à cacher ce journal, car je craignais que ce ne fut mon mari qui entrât.

— Vous faites ce pauvre iNIaxime plus méchant qu'il ne l'est réellement; je ue crois pas qu'il vous interdise la lecture.

— Je vous demande pardon, repartit sèchement la jeune femme ; hier j'avais fait prendre Lélia dans un cabinet de lecture : ce matin Maxime l'a trouvée sur la table de ma chambre, et l'a renvoyée.

— C'est agir en monarque absolu , dit la marquise en essayant de sourire; mais, à votre place , je verrais dans ce petit coup d'état une marque d'attacViement plutôt qu'un acte de despotisme. Après tout, ma chère Flavie, il y a d'autres livres que Lélia. En cherchant à introduire un choix, même sévère, dans vos lectures, Maxime vous donne une preuve de respect. Est-ce que vous ne comprenez pas cela?

— Oh ! je comprends tout , j'apprécie tout, je me soumets à tout, répondit Flavie; pour peu qu'on l'exige , je reviendrai à la Biblio-

L'xVRBRE DE SCIENCE. 207

ihèque bleue et je ferai mes délices des Contes à ma fille.

— Je voulais vous consulter au sujet de notre départ, reprit la marquise en mettant dans son accent autant de douceur que celui de sa bru trahissait de mauvaise humeur.

— Je ne vois pas qu'il soit fort nécessaire d'avoir mon avis sur une chose décidée, répondit madame de Luscourt d'un ton glacial.

— Cela veut dire que ce voyage n'est pas de votre goût?

— Comment donc! je m'en fais une fête au contraire. La campagne, au mois de mars, c'est délicieux ! Il est viai que les arbres n'ont pas de feuilles ; mais , en revanche , il y a de la neige. On jouit des plaisirs champêtres au coin du feu. Je ne conçois pas que tout le monde ne sente pas ce bonheur-là , et que certaines ^ens s'obstinent à passer à Paris la fin du carnaval.

Depuis qu'elle connaissait l'invitation adressée au vicomte par M. de Beaupré, madame de Gardagnë avait pris elle-même en souverain déplaisir le voyage projeté. Malgré sa dévotion,

elle ne crut pas trop charger sa conscience en cachant le motif qui l'avait fait changer d'avis, et en attribuant à son fils le mérile d'une décision qu'elle croyait devoir être agréable à la jeune femme :

— Voilà im amour de la campagne qui vous prend un peu à contre-temps, reprit-elle en souriant; comment vous arrangerez-vous avec Maxime, qui désire restera Paris, et croit en cela ne pas trop vous contrarier?

— Mon devoir n'est-il pas d'obéir? répondit Flavie , qui sourit à son tour, car sa mauvaise humeur fut dissipée soudainement par cette conclusion inattendue.

Après avoir ramené la sérénité sur le visage de la jeune femme , préambule qu'un habile diplomate ne doit jamais négliger, la marquise se trouva un peu plus embarrassée qu'au commencement de la conversation ; mais son hésitation fut courte , car les gens d'esprit se décident promptement, sauf à se repentir. Jusqu'alors, en causant avec sa belle-fille, elle avait soigneusement évité toutes les discussions dont le vicomte eût pu devenir le sujet, sachant bien

que parler d'un homme, même pour en médire, c'est lui donner de l'importance, et que la contradiction irrite les sentiments mauvais, loin de les déraciner. Mais, en ce moment, la mère de Maxime comprit la nécessité de sortir de sa réserve systématique et d'éprouver le cœur qu'effleurait le dard d'un serpent , avant qu'une morsure sans remède eut livré passage au poison.

— C'est donc une chose arrangée, repritelle ; nous restons à Paris. Dans le cours de l'été , nous retrouverons l'occasion de rendre visite à voire tanlc. C'eût été réellement dommage de ne pas être ici pour !e mariage de mademoiselle de Cheneceaux.

— Ce sera superbe, à ce qu'il paraît, répondit Flavic avec vivacité; on ne parlait que de cela chez madame d'Agost.

■ — Le printemps est (écidément la saison des mariages, repartit madame de Gardagne d'un air indifférent , hier, on m'en a appris une demi-douzaine, que j'ai tons oubliés, à l'exception de celui de notre ami, M. de (vhoi.sy. En avez-vous entendu parler/

La jeune femme répondit à cette interrogation par un regard défiant, et sur ses lèvres une contraction nerveuse remplaça le sourire.

— M. de Choisy se marie? dit-elle ensuite d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir. Qui épouse-t-ii?

■ — Je l'ignore, répondit la douairière sans avoir l'air de remarquer l'émotion de sa bru; mais la chose est sûre. M. de Choisy en a déjà fait part à votre père.

— Ah! oui, repartit Flavie en souriant de nouveau , mais cette fois avec une certaine ironie; son mariage avec mademoiselle de Villemars! c'est une vieille histoire.

— Vieille ou jeune, dit la marquise, elle parait certaine , et tout le monde approuve M. de Choisy de quitter enfin le roman pour l'histoire.

— Il fait donc des romans? demanda madame de Luscourt d'un air dont la naïveté laissait percer un secret persifflage.

— J'oubliais que vous aimez ces sortes d'ouviages ; sans cela, je ne me serais pas servie de ce

mot pour caractériser une chose fort peu romanesque. Les dames ou demoiselles de l'Opéra passent en général pour préférer le positif" à l'idéal.

— Ainsi M. de Clioisy est convaincu d'éprouver une passion pour une actrice ! dit la jeune provinciale , dont le dépit se trahit par une rougeur de plus en plus prononcée.

■ — Chanteuse ou danseuse, je ne sais lequel; c'est votre père qui raconte ces belles histoires. ;Mais le mot dont vous vous servez tombe encore dans rexngéralion. Lorsqu'on a autant vécu que l'a fait M. de Ghoisy, on n'éprouve plus de passions.

— Il est des hommes qui n'ont jamais vécu et qui n'en sont pas plus passionnés pour cela, répondit Flavie d'un ton bref.

La marquise reçut sans sourciller ce trait lancé par ricochet contre son fils.

— Vous avouerez du moins, dit-elle , qu'avec un cœur pur et jeune il y a plus de ressources qu'avec une àme vieillie prématurément. Ce qui n'cmpcche pas que M. de Choisy, un peu mûr désormais pour le métier de séducteur, ne

215 LE PARAVEKT.

puisse devenir , en s'amendant , un très-l^on mari. A quaranlc-ciuq ans, il est temps de faire une fin, comme disent sans façon ces messieurs»

— Vous voulez dire trente-cinq ans? observa madame de Luscourt , contenant avec peine sa mauvaise humeur.

— Quarante-cinq , mon enfant , si même il n'a pas plus. Songez que TNI. de Choisy emploie, pour sa conservation , autant d'art que la coquette la plus raffinée. ?\Iadamc d'Agost me disait encore l'autre jour qu'il met un corset. Vous en ètes-vous aperçue ?*

— Il est des hommes d'une tournure si gauche, qu'ils feraient bien de suivre cet exemple.

INîadame de Gardagne laissa passer ce second javelot h l'adresse de Maxime, et reprit avec un sang-froid imperturbable :

— iNJallieureusement , on ne répare pas des ans V irréparable outrai^e. Le vicomte a beau faire, il vieillit. Hier, je le regardais attentivement; j'ai été frappée de signes de maturité que je n'avais pas encore remarqués en lui. Décidément il a des cheveux gris.

Flavic se leva par un mouvement d'impatience.

— Qui n'a pas des cheveux gris ? dit-elie en portant la main à sa chevelure noire et brillante comme le plumage du corbeau. INÏ. de Choisy est fort spirituel , fort distingué , fort aimable , et si j'étais un homme , je ne choisirais pas un autre modèle.

Puis , changeant brusquement de conversalion :

— Puisque nous n'allons plus h Selve , continua-t-elle. il est convenable , je pense, de prévenir ma tante, qui nous attend. Si vous le permettez, je vais lui écrire.

Sans attendre que sa belle-mère lui eût répondu , madame de Luscourt sortit du salon , dont elle ferma la porte avec une vivacité puérile.

Une femme défend ses fantaisies bien plus que ses sentiments, en cela soumise à l'opinion sociale , qui proscrit la passion , mais tolère le caprice. Initiée , par le souvenir , aux mystères subtils de l'organisation féminine , h marquise éprouva une satisfaction inespérée en remar-

quant le dépit assez franchement manifesté par sa beilc-fiile.

— Si clic l'aimait , pcnsa-t-ellc , quand on paaie de lui , elle garderait le silence ; si elle avait quelque chose à se reprocher, ses manières seraient phis aimables et son langage moins provoquant. Elle est maussade , donc elle est vertueuse.

Au moment où la vieille dame formulait mentalement cette sentence , qu'une dévote seule pouvait admettre sans montrer de l'impolitesse à l'égard de la vertu, la porte du salon s'ouvrit, et un domestique annonça le vicomte de Choisy.

L'homme à la mode s'avança d'un air gracieusement empressé, sans laisser percer sur sa physionomie le désappointement que lui causait la perspective d'un tête-à-lêtc qu'il avait espéré tout différent. De son côté , h la vue de l'être qu'elle regardait comme un loup ravisseur , la marquise prit une de ces déterminations énergiques devant lesquelles recule la prudence habituelle , mais- que dicte parfois l'inspiration ou la nécessité du moment.

— Il n'y a rien à attendre de M. de Beaupré, se dit-elle tandis qu'elle accueillait par un sourire ambigu les compliments du vicomte. — Il vendrait sa fille pour un cheval , et son àme pour un chevreuil. Parler raison à Flavie , ce serait le meilleur moyen de la pousser à quelque imprudence. Mon fils, enfin, ne doit rien savoir, car, avec l'éducation qu'il a reçue , et peut-être y ai-je mis de l'exagéiation , son intervention ne pourrait être que maladroite ou dangereuse. Il n'y a donc que cet homme à qui je puisse m'adresser ; et pourquoi ne le fèrais-je pas ?

La question ainsi posée fut à l'instant même résolue par la mère de Maxime.

— Monsieur de Ghoisy, dit-elle en coupant court aux cajoleries hypocrites de son interlocuteur , je suis bien aise de trouver l'occasion de vous parler à cœur ouvert. Je désirerais avoir votre avis sur une chose qu'en ma qualité de provinciale, de dévote, de femme à préjugés, je crains déjuger trop sévèrement. L'opinion d'un homme tel que vous , dont le défaut n'est pas, je crois, le rigorisme, me tranquilliserait beaucoup, si elle se trouvait d'accord avec la mienne.

— Pesle soit de la vieille folle ! se dit le vicomte ; me prend-elle pour un casuiste ? Que diantre veut-elle que je fasse de sa confession?

— Je vous écoute, madame, dit-il ensuite d'un ton respectueux 5 mais, en vérité, je crains bien qu'en me consultant , vous ne fassiez trop d'honneur à mes faibles lumières.

— Que penseriez-vous , reprit gravement la marquise, d'un homme qui, après s'être introduit dans une famille sous les dehors de l'amitié, abuserait de la confiance qu'il inspire , et paierait l'hospitalité qu'on lui accorde par une trahison d'autant plus indigne qu'elle est plus froidement combinée?

— Touché! pensa Choisy, dont la contenance toutefois ne laissa voir aucun embarras.

— ^ladame, répondit-il, le fait dont vous parlez se renouvelle si fréquemment dans le monde, que, pour avoir le droit de le juger, il faut être soi-même irréprochable. Or, mallieureusement, telle n'est pas ma position ; ainsi que vous me l'a\ ez fait comprendre vous-même, le rigorisme me siérait mal. Permettez-moi donc de me récuser. J'ai assez de mon propre examen de con-

science , sans prétendre encore apprécier les péchés des autres.

— Je ne vous ai pas dit de sortir de votre examen de conscience, reprit madame de Gàrdagne avec un sang-froid imperturbable; je souhaite que nous le fassions ensemble , au contraire. Supposons un instant que l'homme dont je parle, ce soit vous.

— Moi , madame !

— Vous-même , monsieur ; ne niez pas , ce serait me donner inutilement mauvaise opinion de votre esprit, et c'est assez, c'est trop déjà, de m'avoir autorisée à mettre en doute la délicatesse de votre cœur. Je vais aller au fait par le chemin le plus direct. Depuis six mois vous cherchez à plaire h madame de Luscourt.

— Pouvez-vous croire...

— Écoulez , je suis une vieille femme fort étrangère aux intrigues du monde ; vous êtes , vous, un homme excessivement habile et d'une adresse consommée ; entre nous, l'avantage est donc de votre côté : toutefois ne vous fiez pas trop à cette supériorité. Sur certains chapitres

les femmes ne vieillissent pas et manquent rarement d'intelligence. Je vous le répète , depuis six mois votre conduite a un but dont vous ne vous êtes pas écarté un seul jour. Vous ai-je deviné? Oserez-vous me dire que je me trompe ? Devant cette intcrrogalion précise h laquelle un regard fixe et perçant donnait une véritable autorité, le vicomte comprit que toute dénégation serait gauche et inutile ; son amour-propre d'ailleurs ne lui permit pas d'adopter , en face d'une petite et maigre douairière , le rôle d'un écolier qui se retranche dans le mensonge, pour échapper à la férule de son pédagogue.

■ — Puisque vous l'exigez , madame , dit-il d'une voix assurée ; quelque étrange que puisse paraître un pareil propos, je vous avouerai que j'aime madame de Luscourt.

— Elle ne peut vous entendre ; votre accent passionné est donc supcrllii, reprit la marquise 5 maintenant permettez-moi d'interroger de nouveau votre franchise : oseriez- vous me répéter, la main sur la conscience, que vous aimez réellement ma belle-fille ?

— Il me semble, madame, que la confession

est assez exlraordinairc pour qu'on puisse y croire.

— J'admettrai donc (jue vous éles de bonne foi , ce que , entre nous , j'étais peu disposée à reconnaître : dans ce cas, je dois vous appi endre à lire dans votre cœur mieux que vous ne l'avez fait jusqu'à ce jour. Oubliez un moment que je suis la belle-mère de madame de Luscourt ; et causons de cette affaire comme si nous n'y avions intérôtlîi l'un ni l'autre. Je comprendrais une passion qui aurait pour excuse l'extrême jeunesse , l'inexpérience ou le manque de discernement ; mais à votre àgc, monsieur de Ghoisy, avec votre usage du monde et votre esprit supérieur , comment croire que vous puissiez être dupe h ce point de vos propres sentiments / Vous n'aimez pas , c'est moi qui vous le dis ; dans tout ceci , c'est votre vanité qui se trouve en jeu et non votre cœur. Si je dois en croire certains bruits assez accrédités, vous avez plus d'une raison pour être blasé sur les succès parisiens ; dans cet état de choses , madame de Luscourt très-jeune et très-belle , faisant son entrée dans le monde au sortir de son village, vous a paru digne de figurer dans une sorte

L'ARBRE DE SCIE>'CE. 22 i

d'intermède provincial, qui rompit la monotonie de vos triomphes ordinaires.

• — Ah ! madame la marquise, s'écria le séducteur de quarante ans , quel rùle odieux vous m'attribuez là !

— Je le trouve odieux en effet, répondit froidement madame de Gardagne, et mon désir le plus vif est de vous faire partager mon opinion. Piésumons-nons. Vous voyez que j'ai deviné vos projets ; je n'ai pas besoin, je pense, de vous expliquer les miens. Vous trouverez toujours en moi un adversaire vigilant et infatigable. En ce moment je ne suis pas une femme pieuse qui, par un amour désintéressé pour la vertu , prend le parti de la morale outragée ; je suis une mère veillant sur Thonneur de son enfant, c'est-à-dire sur une chose mille fois plus précieuse que sa propre vie. Voilà clone la ciuestion nettement posée. En ce moment je vous regarde comme un ennemi , et je vous préviens que je suis sur mes gardes. Maintenant , soyez iranc à votre tour; qu'espérez-vous ?

— Je respecte trop madame de Luscourt pour avoir jamais espéré , dit le vicomle d'un ton moins dégagé que d'habitude.

— Voilà une bonne parole , et j'en prends acte , rcponclit vivement la mère de Maxime. Ainsi vous reconnaissez que de votre part l'espérance serait un outrage. Mais alors que prétendez - vous donc ? car je ne vous crois pas homnae à pratiquer h tendresse désintéressée des chevaliers d'autrefois.

Au lieu de répondre , M. de Ghoisy sourit avec une affectation qui ne dissimulait qu'à demi son embarras.

— Vovez combien votre cause est mauvaise, reprit madame de Gardagne en serrant de plus en plus le nœud coulant de sa dialectique ; — vous ne pouvez pas dire un mot qui ne se tourne aussitôt contre vous. Toutefois, je vous sais gré de l'opinion que vous avez de ma belle-lille. A son égard je ne vous aurais jamais pardonné une pensée injurieuse. Madame de Luscourt est une femme d'esprit, d'àme et d'honneur ; pleine de jugement malgré sa grande jeunesse , et dont la raison exquise saura toujours suppléer l'expérience qui peut lui manquer encore. Je n'ai jamais douté d'elle ; n'attribuez donc pas à des craintes dont elle aurait le droit d'être offensée, une démarche que me dicte un sentiment de

conver^ance. Vous le savez mieux que moi , les jugcmenls du monde sont parfois si inconsidérés qu'on ne saurait apporter trop de prudence pour ies prévenir ; ce n'est pas assez que la réalité soit irréprochable, il faut encore mettre les apparences à l'abri de toute critique ; en un mot, si je ne craignais d'être accusée de pédantisme, je vous répéterais que la femme de César ne doit pas même être soupçonnée.

— Bon ! nous voici maintenant dans l'histoire ancienne , pensa le vicomte ; à quoi bon argumenter contre cette vertueuse matrone qui prend son imbécille de fils pour un César?

La marquise fit une pause , comme pour donner h son interlocuteur le temps de répon- (Jre ; voyant qu'il gardait le silence, elle reprit, d'un ton plus doux et avec un sourire dont l'àgc n'avait pas entièrement détruit le charme :

— Voilà un sermon bien long , n'est-il pas vrai ? et je comprends qu'il vous ennuie : vous avez si peu l'habitude d'en entendre de pareils ! Avouez qu'en ce moment je suis la personne que vous haïssez le plus au monde. Je ne voudrais pas vous laisser cjttc impression là; car,

22Zi LE PARAVENT.

en dépit de la vieillesse, j'ai encore ma coquetterie, et je tiens à ce que vous ne me délestiez pas trop. Voyons , mon cher monsieur de Choisy , est-il donc impossible que nous restions amis ? Si j'ai cru pouvoir nier la réalité de votre passion, en revanche je n'ai jamais mis en doute votre honneur. Un mot de vous suffirait pour me lassurer et mettre fin à ce débat pénible : ce mot, je vous le demande avec instance. Manque-t-il donc , à Paris , de femmes qui seraient fières d'inspirer les attentions que vous prodiguez dans un but stérile ? Voyez à quels raisonnements égoïstes et mondains vous me forcez d'avoir recours : c'est un péché que Dieu me pardonnera , je l'espère , à cause du motif qui me fait agir. Allons , montrez-moi qu'en vous croyant une âme accessible aux sentiments nobles , je ne me suis pas trompée. L'estime d'une femme de mon ùge n'est pas , je le sais , im bien assez précieux pour payer la généreuse conduite que j'attends de vous ; mais songez que vous n'avez pas d'espoir, vous l'avez dit vous-même ; alors pourquoi préféreriez-vous l'humiliation d'un échecau mérite d'un sacrifice? Pendant cette péroraison , prononcée par la

L'ARBRE DE SCIENXE. 225

marquise avec une sorte d'attendrissement , Choisy avait mis en fort mauvais état un des boutons de son gilet.

— Il est écrit que les vieilles femmes seront toujours fatales aux victorieux , se dit-il avec une fureur concentrée. Chaque propos de cette vénérable sexagénaire me tombe perpendiculairement sur le chef, comme la tuile qui trancha les jours de Pyrrhus. Il est clair que je suis outrageusement battu. Une retraite honorable, voilà tout ce que je puis espérer de mieux.

— Madame , dit-il alors , d'une voix artificiellement émue ; ce n'est pas en vain que vous aurez fait un appel à mon honneur. Vous m'avez jugé d'une manière bien sévère en attribuanL ma conduite h un froid calcul et non à l'entraînement de la passion ; mais , comme mes torts n'en sont pas moins réels, je n'ai pas le droit de me plaindre. Avouer ma faute , c'est vous dire que je suis prêt à la réparer. Si j'ai manqué de raison en me défendant mal contre un sentiment. plus sérieux que vous ne voulez le croire, j'aurai du moins le courage de me vaincre, et d'empêcher (|u'ii vous iiKHiièlc pins long- temps.

Parlez, madame 5 quoi que vous exigiez de moi , je jure de vous obéir.

— Très-bien, monsieur de Choisy, répondil ]a marquise, en accentuant avec énergie ses paroles ; voilà parler en galant homme. Je suis heureuse de voir que je vous avais bien jugé.

— Que me prescrivez- vous? demanda le vicomte , qui affectait de cacher sous un sourire de résignation sa déconvenue réelle. Est-ce à l'exil que vous me condamnez? fixez-m'en le lieu, et je m'y rendrai ; j'irai où il vous plaira de m'cnvoyer, en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Exigez -vous que je tombe malade, pour avoir le prétexte d'aller mourir d'ennui à Ilières?

— Je ne doute pas de votre talent pour jouer toute espèce de rôle, répondit madame de Gardayne en riant; mais, en vérité, vous avez trop bonne mine pour pouvoir faire illusion dans celui de poitrinaire. D'ailleurs je ne veux apporter aucun déranocment dans vos affaires ni dans vos

projets : j'ai votre parole, à laquelle je crois, et qui me suffit. Je ne vous impose donc rien ; je ne vous demande même pas de nous voir

moins souvent : un changement trop brusque (Jans vos rapports avec nous pourrait être remarqué et avoir des inconvénients. Il est une prudence de conduite, un tempérament discret dans la manière d'être , que vous trouverez facilement si vous y mettez de la volonté , sans que j'aie besoin de rien vous prescrire de particulier. Soyez-en sûr, mon cher monsieur de Ghoisy, ce qui vous semble aujourd'hui pénible à accomplir, sera pour vous, un jour, un sujet de satisfaction pure et sans mélange : vous me remercierez alors. En attendant , je vous permets de me garder un peu rancune ; car, enfin, je ne dois pas prétendre opérer votre conversion tout d'un coup.

L'homme de quarante ans se leva.

— Madame la marquise , dit-il d'un air de vénération , si jamais je me marie , c'est vous que je supplierai de me choisir une femme.

— Vous trouvez que j'ai la main heureuse ? répondit la belle-mère de Flavie, avec la malice «ju'inspire souvent le succès.

— Oh! madame ! ai-je mérité cette raillerie?

— J'ai tort à mon tour. Vous vous conduisez

si bien , que je serais cruelle de vous blesser , même par un mot ; mais vous devez me pardonner ma gaîlé ; car c'est à vous que je la dois. Ainsi , indulgence nmtuelle , et quittonsnous amis.

M. de Choisy se courba pour prendre la main qui lui était présentée , et il la pressa sur ses lèvres avec une galanterie respectueuse à laquelle, malgré la double glace de l'âge et de la dévotion , la douairière ne resta pas insensible.

— Au revoir, dit-elle d'une voix douce, et pour ainsi dire rajeunie. Allez en paix, et ne péchez plus.

Après s'être incliné une dernière fois en mettant dans son salut une grâce digne des hommes de l'ancienne cour, le vicomte sortit du salon; au moment où il en ouvrait la porte, il aperçut au milieu de la salle à manger madame de Luscourt, immobile, mais depuis peu de temps sans doute , car sa robe offrait encore rondiilation qu'imprime un mouvement rapide. A cette vue , le nouveau converti referma la porte et s'avança rapidement vers la jeune

femme, qui se tenait debout devant lui, les joues couvertes d'un coloris éclatant. Par un geste dont la vivacité ne permettait aucune résistance, il lui prit la main, l'ouvrit , et y glissa un billet. En homme expérimenté, Choisy professait fort peu d'estime pour le système épislolaire^ si cher aux apprentis séducteurs; mais il savait qu'une fois entré dans cette voie, il est imprudent de s'y arrêter, car en amour les lettres réussissent par la quantité un peu plus que par la qualité.

Madame de Luscourt resta un instant interdite, puis la rougeur de ses joues prit une teinte plus ardente; et sans dire un mot , mais avec une pantomime qui exprimait énergiquement le dépit et la colère , elle jeta le papier sur le parquet. Le vicomte ne fit pas même le simulacre de se baisser; contraint à la retraite par l'entrée subite d'un domestique , il s'éloigna avec une aisance incomparable , se retourna lorsqu'il eut ouvert la porte, et disparut enfin, le sourire sur les lèvres, après avoir remarqué que la comtesse venait de poser le pied sur la lettre.

L'homme de quarante ans sorti , Flavic renvoya le domestique, ramassa le billet et entra

2o0 LE PARAVENT.

dans le salon , avec un emportement irrésistible.

— Qu'avez-vous donc ? lui demanda aussitôt madame de Gardagne ; vous m'éblouissez avec vos belles couleurs et vos yeux étincelants.

— Je viens vous avouer une faute que vous me pardonnerez, je l'espère, répondit la jeune femme d'une voix rapide et entrecoupée. J'étais là, continua-t-elle en montrant la porte, et j'ai tout entendu.

La marquise accueillit cette complication imprévue sans témoigner aucun embarras.

— Et vous avez sans doute entendu des choses peu faites pour vous plaire, répondit-elle : cela vous empêchera d'écouter aux portes une autre fois.

— J'ai appris que j'avais en vous la meilleure et la plus indulgente des mères, reprit madame de Luscourt , entraînée par l'émotion du moment.

— Qu'il ne soit plus question de cela , mon enfant, interrompit madame de Gardagne avec le tendre accent d'une mère véritable. Grâce à Dieu, nv m ne nous sommes écartées ni l'une

ni l'autre de notre devoir ; et j'espère que lui maintenant remplira le sien, car je le crois de bonne foi.

— Voici une preuve de cette bonne foi^ s'écria Flavie d'une voix vibrante , et par un geste plein de noblesse et de résolution, elle offrit à sa belle-mère la lettre du vicomte.

La vieille marquise s'élança de son fauteuil, et ses yeux allumés soudainement exprimèrent presque au même instant la colère et la joie.

— Ainsi donc il me trompait, dit-elle avec énergie ; c'est notre bon ange qui lui a inspiré cette indigne conduite, car maintenant il est impossible que vous ne le jugiez pas , que vous ne le méprisiez pas.

— Je le hais , répondit la comtesse de plus en plus exaltée; j'ai pu être irréfléchie, légère, coquette même, mais je ne lui ai jamais donné le droit de m'outragcr ainsi ; car c'est par violence qu'il m'a forcée de prendre cette lettre 5 c'est la première qu'il m'écrit, je vous le jure, et vous voyez que je ne l'ai pas lue.

— C'est la seconde , reprit gravement madame de Gardagne , qui tira de sa poche le bil-

let de la veille ; et je dois avouer que j'ai été moins discrète que vous.

Eu trouvant sa belle-mère si merveilleusement instruite , Flavie ne put s'empêcher de baisser les yeux, et elle remercia le ciel qui lui avait envoyé si à propos un redoublement de vertu.

La marquise prit entre le pouce et l'index les deux épîtres criminelles et fît un mouvement pour les jeter au feu.

— Si vous les brillez , ne croira-t-il pas que je lésai lues et que je les garde? s'écria la jeune femme en lui saisissant le bras.

— Vous avez raison ; mais vous ne pouvez les lui rendre vous-même ; c'est moi que ce soin regarde.

A ces mots madame de Gardagne mit les deux lettres dans sa poche; puis elle fît asseoir sa belle-fille à ses côtés, lui prit les mains, et lui prodigua les paroles les plus douces , les conseils les plus affectueux; elle parla long-temps ainsi avec l'éloquence pénétrante que les femmes trouvent toujours pour exprimer les sentiments du cœur; et, succès vainement cherché

L'ARBRE DE SCIENXE. 233

jusqu'alors, elle obtint en retour cîe son cpanchement maternel une réponse qui lui réjouit le cœur , tant elle était inattendue et raisonnable.

— Ma mère, partons pour Luscourt, lui dit Flavie en cédant à son entraînement. Paris me déplaît ; la vie qu'on y mène est pleine de dissipations et de perfidies. J'ai besoin de repos et de solitude ; il me semble que je serais si bien là-bas , loin de ce tourbillon qui porte à la tête un vertige dangereux; près de mon père, de vous, si. bonne pour moi, de Maxime qui m'aime si réellement! Partons, je vous le demande comme une grâce.

— Oui , ma fille , nous partirons , puisque vous l'exigez , répondit la marf[uise trop habile pour ne pas accueillir avec empressement cette proposition, que la prudence seule avait retenue jusqu'alors sur ses lèvres.

Ce jour-là, par infraction à ses habitudes régulières, Maxime de Luscourt se fit attendre à l'heure du dîner ; il arriva enfin, le corps à jeun, mais l'àme nourrie d'un fort beau sermon que venait de prêcher à Notre-Dame l'abbc Lacordaire. Selon l'usage des esprits exclusifs, qui imposent volontiers aux autres leurs propres émotions, le pieux jeune homme n'imagina rien de plus à propos que de faire profiter sa

famille de la leçon dont il avait élé charmé. Sa serviette à peine déployée , il se mit d'une ardeur impitoyable à battre en brèche l'école philosophique du xviii'= siècle ; comme le sermon avait eu trois points et que le dîner n'avait pas trois services, le dessert était arrivé h sa fin avant que Maxime eût fini de pulvériser Voltaire et Rousseau, ces deux éternelles cibles des prédicateurs modernes. M. de Beaupré écoutait l'homélie de son gendre avec ia facile résignation de l'homme qui mange ; Flavie , le front immobile et baissé, était fort attentive, à moins qu'elle ne fût fort distraite ; madame de Gardagne enfin, pour la première lois peut-être, observait son fils d'un regard plus scrutateur que complaisant. Insensiblement subjuguée par les idées mondaines qu'avaient fait éclore parmi les austéritésdeson esprit les événements accomplis depuis deux jours , la marquise sentit tomber de ses yeux les écailles qu'y avaient collées jusqu'alors la dévotion et la maternité. Malgré sa tendresse^ elle ne put s'empêcher de remarquer que Maxime, avec sa grande redingote noire , sa cravate blanche, ses cheveux longs et plats qui' semblaient attendre la tonsure, avait une

physionomie scolastique , plus convenable à un religieux qu'à un homme du monde, et sur laquelle la suprême élégance de INI. de Choisy projetait par comparaison une sorte de ridicule. Passant des manières aux paroles, et en dépit de sa piété personnelle , il lui parut aussi que son fils se montrait excellent théologien , beaucoup plus que ne l'exigeait la circonstance. — Il n'en finira pas avec Voltaire , se dit-elle sans pouvoir l'ésister à sa mauvaise humeur. Je ne lui ai jamais vu cette fureur d'argumentation. A qui en veut-il? Personne ici ne songe à le contredire. 11 serait si nécessaire pourtant qu'il fût aimable pour Flavie , et il ne voit pas qu'il l'ennuie à mourir. Car je suis forcée d'en convenir, il est réellement ennuyeux. Sa voix si agréable , quand il parle doucement, le devient moins à mesure qu'il s'échauffe, et ses gestes, qu'il prodigue, manquent d'aisance et de grâce. On a raison de le dire , les mères sont aveugles ; je n'avais jamais remarqué aussi bien qu'en ce moment tout ce qui manque encore à mon pauvre IMaxime. Son esprit est élevé, son cœur excellent, son caractère plein de loyauté; ses principes religieux sont, grâce au ciel, iné-

2âg LE PARAVENT.

branlables ; en un mot, le fond chez lui est tout ce qu'on peut désirer de noble et d'honnête; mais la forme... la forme, est quelque chose après tout ; elle est même beaucoup aux yeux des gens frivoles ; et la frivolité n'est-clle pas l'essence de nous autres femmes? Si pour parer ses excellentes qualités , Maxime possédait le quart des agréments mondains dont M. de Choisy fait un si déplorable usage, il serait un cavalier accompli, et Flavie l'adorerait. Allons! le voilà qui revient au Contrat social! Décidément il a juré d'être insupportable!

Madame de Gardagne se leva par un mouvement d'impatience et mit ainsi fin à l'interminable sermon de son fils. Rentrée dans son appartement, elle passa la soirée et presque la nuit dans une méditation dont les impulsions contraires ébranlèrent des idées implantées dans son espritparla misanthropie, et qui depuis vingt années y avaient poussé des racines indestructibles en apparence. Peu à peu l'humanité primitive du caractère perça la couche artificielle dont l'avaient couverte les pratiques d'une vie rigide jusqu'à l'intolérance, et sous la dévote , la femme reparut. La marquise re-

connut alors que si la vertu est toujours nécessaire, elle est dans certain cas insuffisante, et que l'éducation de Maxime, exclusivement consacrée à l'apprentissage du bien , se trouvait incomplète dans une société où le mal existe h l'état de puissance , sinon souveraine , au moins militante. Elle comprit que la piété, jointe à l'ignorance , peut devenir une perfection dans la solitude, mais que dans le monde, l'union de ces deux choses entraîne après elle mille dangers; car le monde est un combat où les méchants ont le choix des armes; et, bien que cette loi soit injuste , il faut s'y soumettre ou renoncer à la lutte. Le droit le meilleur est assuré de sa défaite s'il tend la gorge nue au fer de l'iniquité. Pour combattre les esprits maudits, les anges, si l'on en croit Raphaël et Milton, ne prirent-ils pas, h l'exemple de leurs adversaires, la lance et l'épée? Ainsi la religion même , du moment qu'elle met le pied dans l'arène terrestre^ doit accepter pour arme la science, sauf à briser ce glaive d'un jour, lorsqu'elle déploie ses ailes immortelles pour remonter au ciel d'où elle est descendue.

La marquise ne recula pas devant la consé-

quence des idées nouvelles que lui imposait en ce moment l'expérience.

— J'ai eu tort, se dit-elle, de trop écouter mes sentiments personnels; je me suis conduite comme le ferait une mère qui enverrait son fds dans un bois plein de voleurs , en lui défendant de prendre un fusil de crainte qu'il ne se blessât. Pour un mari, Paris est un véritable coupe-gorge ; et tel que je l'ai élevé, mon pauvre Maxime se trouve sans défense contre les larrons d'honneur qui s'y rencontrent à chaque pas. Qu'a-l-il à leur opposer? Son innocence! Avec cela, je l'espère, on fait son salut dans l'autre monde , mais dans celui-ci l'on succombe ; et moi je veux qu'il triomphe partout ; je veux qu'il arrive au royaume céleste par un chemin moins douloureux que ne l'a été le mien; je veux qu'il soit heureux enfin. Le bonheur, il ne peut le trouver en dehors de l'amour de Flavie , et cet amour qu'il n'a pas su obtenir jusqu'à présent, il le lui faut à tout prix, dùt-il, pour plaire, contracter quelquesuns des défauts qui font le succès des jeunes gens à la mode. Il faut qu'il devienne , comme eux, aimable, élégant, séduisant, dùt-il... Je ne

L'ARBRE DE SCIENCE. 2Zjl

veux pas songer aux conséquences 5 je redoublerai d'austérités pour moi-même, je prierai nuit et jour ; s'il le faut je ferai pénitence pour lui; et Dieu nous pardonnera, car enfin, je suis mère! Et quel péché ne commettrait pas une mère pour assurer le bonheur de son enfant?

Le lendemain madame de Gardagne fit appeler Maxime, qui se hâta de se rendre à cette invitation.

— J'ai tenu hier un conseil d'état avec ta femme, lui dit-elle; nous avons décidé qu'au lieu d'aller chez madame de Selve, nous retournerions directement chez nous. Les deiniers bals ont un peu fatigué Flavie, moi-même je sens que la vie de Paris ne convient guère à ma santé; ainsi donc nous partirons ces joursci, peut-être demain.

— Je vote pour que ce soit aujourd'hui, répondit Maxime d'un ton joyeux; il me tarde d'être à Luscourt et d'y reprendre notre vie simple et tranquille. Le tourbillon du monde parisien convient si peu à mes goûts et à mes habitudes, que chaque jour j'éprouve un désii' plus vif d'en sortir.

— Il faut pourtant te résigner à y rester encore quelque temps.

— Comment cela! est-ce que je ne pars pas avec vous?

— Tu oublies notre procès.

— ]1 ne doit être appelé en cour de cassatioîi que dans six semaines, deux mois peutêtre.

— Oui, mais d'ici là ne faut-il pas conférer avec ton avocat, voir tes juges, enfin te tenir AU courant de mille incidents qui peuvent survenir d'un moment h l'autre? Les affaires avant tout , Maxime ; songe que tu es un homme maintenant , et que tu es responsable de la bonne administration de notre fortune. Ainsi donc, que cela te contrarie ou non^ il est nécessaire que tu demeures à Paris, jusqu'à l'arrêt (]e la cour de cassation.

— Puisque vous le voulez, je resterai, ré- ])0ndit le fils obéissant; mais je vous le jure, c'est pour moi un véritable sacrifice. Que vaisje faii'c ici , lorsque vous serez parties toutes

Jeux ?

— N'as- tu pas mille manières d'emplover tes journées et de mettre le temps h profit?

— Sans doute. L'élude d'abord; je vous promets que la Bibliothèque royale recevra plus souvent ma visite que ne le feront les salons du beau monde.

— L'étude! Écoute, Maxime, dit madame de Gardagne d'un air rélléchi ; tu es bien savant déjà, et je crains parfois que tu ne le deviennes trop. Tu vas me trouver un peu frivole pour mon âge, tu vas croire que je n'ai pas su éviter l'influence de la société brillante dans laquelle nous avons vécu cet hiver; mais n'importe , il faut que je te fasse part d'un plan d'études, probablement un peu différent du tien, et auquel j'avais pensé que tu ferais bien de t'appliquer pendant notre absence.

— Parlez , ma mère , répondit Luscourt cji riant. N'ètes-vous pas mon guide et mon oracley Que voulez-vous que j'apprenne , l'hébreu ou le sanscrit ?

— Tout ce qu'il y a de plus français, au contraire. Je désirerais te voir perfectionner quelques parties de ton éducation trop négligées

peut-être jusqu'à ce join% et , je dois en convenir, négligées par ma faute. L'équitation, par exemple , la musique , l'escrime même 5 la danse....

— L'escrime ! la danse ! s'écria Maxime d'un air ébahi.

— Tu comprends bien qu'il ne s'agit ni de te battre, ni de figurer dans un bal. Mais tous ces exercices, très-innocents en eux-mêmes, fortifient la santé, développent le corps, et contribuent à donner au maintien une liberté, une tonne grâce qu'il ne faut jamais dédaigner.

■ — Vous me trouvez donc une bien mauvaise tournure? dit le jeune homme, qui se mordit les lèvres malgré sa vertu.

— Entre une mauvaise tournure et des manières accomplies, il v a bien des nuances, mon enfant, et je t'avouerai, excuse ma petite vanité maternelle , que je serais heureuse de te voir tirer de tes avantages personnels le meilleur parti possible.

— Que les autres me jugent gauche et rusti(]ue, je vous jure que cela m'est fort égal;

-mais vous, ma mère, vous savez bien que vos

L'ARBRE DE SCIENCE. 2Zi5;

moindres désirs sont des lois pour moi. Ainsi donc, pour peu que cela puisse vous plaire, je ferai des armes, je danserai, je valserai au besoin.

— C'est comme pour ta toilette , reprit la marquise, satisfaite d'avoir g^gné ce premier point ; je ne sais en vérité où tu es allé chercher un tailleur 5 on dirait que pour faire tes habits il ait pris ses mesures sur M. de Beaupré.

— Mon Dieu! ma mère, je ne vous ai jamais vu cette coquetterie pour ce qui me regarde. Depuis quand vous occupez-vous de h coupe de mes habits? répondit Maxime, qui ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur sa redingote, dans laquelle il se trouvait en effet un peu plus à son aise que ne l'eiit vonlu l'élégance.

— Pour qui aurais-je de la coquetterie, si ce n'est pour toi, qui réellement n'en as pas assez?

— Je ne vois pas qu'il soit fort nécessaire que je devienne un fat, s'écria le jeune mari avec une sorte de pruderie.

— Il n'est pas question de devenir un fat, mais d'acquérir certaines qualités, supcrfi-

cielles si lu veux , et pourtant nécessaires dans ta position. Tes principes sont trop solidement arrêtés pour que le vernis de la mode les puisse altérer en rien. Après tout, la vertu n'exclut pas l'élégance, et l'on peut mener une conduite jnéprochable en portant des habits bien faits. Autrefois , lorsqu'un jeune homme faisait son entrée dans le monde, il prenait volontiers pour modèle quelque cavalier réputé pour l'excellence de ses manières , et acquérait ainsi par une imitation intelligente les dehors brillants et gracieux cjue la société a le droit d'exiger de ceux qui la fréquentent. Pourquoi ne suivrais-tu pas cet exemple? Parmi les hommes de ta connaissance , il en est trois ou quatre capables de te donner , à cet égard , de trèsbonnes leçons; M. de Choisy, par exemple. Il est bien entendu que je ne parle ici que de ses manières, et non de son caractère, que j'apprécie un peu moins.

— Je vous assure que Choisy est mal jugé, répondit INIaxime avec bonhomie. Pour moi, je l'ai toujours trouvé plein d'honnêteté et de délicatesse. Il connaît mes principes, et, s'il ne les partage pas entièrement, du moins il les

respecte. Vendredi , par exemple , je dinais chez lui; eh bien! il n'y avait pas un seul plat de gras. C'est une bien petite chose, j'en conviens; mais enfin, de la part d'un homme peu religieux; c'est une attention, une marque do déférence dont je lui ai su beaucoup de gré.

En entendant cet éloge du vautour prononcé par la colombe , la marquise éprouva une violente tentation de dessiller les yeux de son fils, mais la prudence la retint.

— C'est précisément, dit-elle, ce bon goùlj, celte science des choses convenables, ce savoirvivre enfin , que je voudrais te voir acquérir ; et dans ce sens la connaissance de IM. de Choisy ne peut que t'étre utile. Je désire en général que pendant notre absence tu voies les hommes de ton âge plus que tu ne l'as fait jusqu'à présent. Sans t'entrainer à l'oubli d'aucun devoir, cette fréquentation modifiera , je l'espère , une certaine rigidité de manières que tu pousses quelquefois jusqu'à l'exagération. Songe que je veux que tu nous surprennes à ton retour à Luscourt , et sois sûr que Flavie ne verra pas non plus de trop mauvais œil cette métamorphose.

— Je dois conclure de ceci que \ ous me trou-

vez toutes deux excessivement peu aimable , répondit Maxime , qui ne put comprimer un secret dépit. Au reste , comme je ne demande qu'à vous plaire, je n'épargnerai rien pour me corriger. Après tout, conquérir le mérite auquel tant de jeunes gens doivent leurs succès dans le monde ne me paraît pas une chose beaucoup plus difficile que d'apprendre le grec ou l'alofébre.

La marquise remarqua le mécontentement de son fils avec un mélange de joie et d'inquiétude.

— Il est piqué au vif, se dit-elle , et déjà il ne demande plus qu'à voler de ses propres ailes. jNIon Dieu ! que l'éducation la plus sage se trouve faible aussitôt que s'éveille la vanité. Maintenant, pourvu qu'il n'aille pas trop loin !

Le lendemain madame de Gardagne et sa belle-fille , accompagnées de M. de Beaupré , quittèrent Paris; car la marquise avait pour habitude de ne jamais diflérer raccorapiissement d'une résolution, et en cette circonstance il lui parut prudent de ne pas laisser refroidir la fièvre de vertu de la jeune femme. Quelques heures après , Maxime se présenta chez ]\î. de Clioisv.

— Vous voyez un homme veuf et orphelin, lui dit-il d'un ion plus dégagé que de coutume, car les conseils de sa mère avaient ouvert à ses idées un nouvel horizon.

En apprenant le départ précipité des deux femmes, le vicomte éprouva une surprise qui , pendant un instant, lui coupa la parole.

— Ah! vieux Tartufe en jupon, se dit-il ensuite, voilà comme tu exécutes les traités. Ton homélie d'avant-hier n'était donc qu'un piège ! Heureusement je suis un trop vieux renard pour m'y être laissé prendre. A trompeur, trompeur et demi! Flavie n'a sans doute pas osé résister aux ordres de sa duègne , mais du moins elle emporte un talisman qui ne lui permettra pas de m'oublier, et qu'elle contemplera, j'en suis sûr , plus d'une fois. Décidément je n'ai fait aucune faute ; en toute autre circonstance, écrire eût été un trait d'écolier ; mais le cas de séparation échéant , mes deux épitres deviennent fort utiles. Pendant l'absence on oublie les paroles^ tandis qu'on relit les lettres. Où aura-telle caché les miennes ? Près de son cœur sans doute ; c'est là le portefeuille ordinaire des corresponda-nces secrètes.

— Voilà des papiers relatifs à l'affaire des bois de La Chesnaie , que ma mère m'a chai-gé de vous remettre , reprit Luscourt en tirant de sa poche un paquet soigneusement cacheté , aux armes de la marquise de Gardagne.

Le vicomte déchira l'enveloppe avec négligence. Au milieu d'une demi-douzaine de contrats et de pièces de procédure , il aperçut un second paquet beaucoup plus petit , sur lequel une main un peu tremblante avait écrit les mots suivants : (c Lettres lues par madame de Gardagne seule , et renvoyées par elle à M. le vicomte de Choisy, qui comprendra sans doute le ridicule et l'inutilité d'une correspondance dont l'unique résultat serait de divertir une vieille lemme. »

L'amoureux de quarante ans lut deux lois cette suscription d'un air ébahi.

— Permettez que j'aille mettre ces papiers dans mon bureau , dit-il à jNîaxime en essayant de reprendre son sang-t'roid, et il entra dans sii chambre à coucher. Avec une sorte de frénésie il brisa le cachet de cette enveloppe railleuse , qui, en s'ouvrant, lui laissa dans la main les deux lettres écrites par lui-même à madame de Lus-

court. A ccLLe vue le vicomte resta pétrifié. Au milieu de sa slupéfacùon, ses yeux s'étant portés machinalement sur une glace, sa propre figure lui apparut si lamentablement consternée qu'après un instant de conteniplation il partit d'un éclat de rire immodéré.

— Délicieux , sur mon àme ! se dit-il alors. J'écris à la femme , c'est la belle-mère qui lit mes lettres, et c'est le mari qui me les rapporte, sans se douter , le vertueux qu'il est, de la singulière mission dont on l'a chargé. Cctle vieille marquise est réellement une femme d'esprit ! Mais comment mes pauvres billets ont-ils pu tomber entre ses mains? Il faut donc que cette petite provinciale les lui ait remis. Je ne l'aurais jamais crue capable d'un trait pareil. Si ce n'est pas niaiserie, c'est noirceur, car enfin on ne se conduit pas ainsi. Livrer un écrit aussi confidentiel , c'est trahir le secret de la confession î Elle m'avait donné si bonne opinion d'elle l'autre jour, par la prestesse avec laquelle son pied s'était posé sur ma lettre! C'est l'approche de Pâques qui m'attire cet échec , et je mérite ce qui m'arrive ; ne sais-je pas par expérience qu'en carême un amant est toujours battu ? Ainsi donc

me voilà en pleine déroute , repoussé , démasqué , et , qui plus est , bafoué par une vieille femme. Je suis sûr qu'elle rit en ce moment de ^a sotte figure que je viens de faire et qu'elle a sans doute devinée , car elle a la malice d'un démon. jNIais patience! je ne suis pas homme à amener si vite mon pavillon , et j'ai gagné plus d'une bataille aussi désespérée que celle-ci.

Choisy avait recouvré son aplomb ordinaire lorsqu'il rentra au salon. Après quelques instants de conversation , Maxime lui fit part de la nécessité où il se trouvait de rester à Paris pendant un ou deux mois. Cette ouverture sema dans l'esprit du vicomte une de ces idées machiavéliques dont le germe , accueilli par une imagination ardente au mal , se développe avec la rapidité de croissance qu'un proverbe vulgaire attribue aux herbes malfaisantes.

— Cette \ieille belle-mère est mon mauvais génie, se dit, après le départ de Luscourt, l'imitateur de Lovelace ; elle voit tout, devine tout, et possède l'ouïe de la fée Fine-Oreille, qui entendait pousser les plantes. Tant que Fiavie se trouvera sous sa surveillance diabolique, tous mes fraisde séduction seront perdus comme

ils l'ont été jusqu'à ce jour. Il faut en finir avec cette reine douairière, qui, d'ailleurs, prolonge de la manière la plus illégale l'exeicice de son autorité. La petite femme est fort disposée à une révolte, dont elle est sûre de recueillir les bénéiices ; il s'agit donc uniquement d'y faire participer le mari , et jamais l'occasion n'a été plus favorable. L'obéissance passive de ce Luscourl résulte de l'éducation qu'il a reçue ; modifions les principes , la conduite se modifiera à son tour. Deux ou trois mois qu'il va passer ici , loin du giron maternel , doivent suffire , et au-delà , pour l'affriander au lait enivrant de la liberté. Le joug de sa mère brisé , l'honnête jeune homme se range immédiatement sous celui de sa femme : c'est là le sort de toutes les révolutions. Flavie, qui aime Paris, voudra venir l'habiter, tandis que la douairière restera confinée dans son château^ comme il convient aux puissances détrônées. Alors se ranime mon étoile, en ce moment éclipsée. Le jour où je me trouverai en tiers avec cet intéressant ménage , n'ayant plus pour adversaires que la vertu de la femme et l'esprit du mari , ce jour-là je serai bien près de la victoire. L'émancipation du trop

vertueux Luscourt , tel est donc le but qu'il faut atteindre avant tout.

Le lendemain, après avoir combiné les moindres détails de son projet , afin de rendre plus efficace l'espèce de propagande révolutionnaire dont il voulait faire usage , le vicomte demanda son cabriolet et se fit conduire chez Maxime.

— Mon cher, lui dit-il, depuis hier j'ai fait une rétlexion assez sage que je viens vous soumettre. Maintenant que ces dames sont parties , pourquoi conserveriez-vous un appartement , qui TOUS coûte fort cher, et où vous vous ennuierez nécessairement ; car rien n'est triste comme les lieux qu'ont habités les personnes que nous aimons. Vous savez que je suis logé fort à l'aise ; venez dresser votre tente chez moi , sans façon. Loin de me gêner vous me ferez; plaisir ; et vous trouverez à cet arrangement l'avantage de ne pas être seul, ce qui serait plus désagréable pour vous que pour tout autre , puisque vous avez toujours vécu en famille. Vous verrez là, tous les jours, Villaret, Marcenay, et d'autres aimables garçons qui n'engendrent pas la tristesse. C'est une société un peu mondaine, j'en conviens, mais, avec la meilleure

voloiué du monde , je ne peux vous en offrir une autre. D'ailleurs votre conscience doit être tranquille : chez moi vous serez chez vous , et toutes vos habitudes seront scrupuleusement respectées. Est-ce une chose arrangée ?

— Il semble que ma mère lui ait donné le mot , pensa Maxime ; et je ne serais pas étonné que ce fût une chose concertée entre eux. Dans tous les cas, pourquoi refuserais-je ?

Le provincial accepta donc la proposition de son déloval ami , chez lequel il s'établit le soir même. Il arrive souvent qu'un loup s'introduit dans une bergerie ; cette fois l'agneau acceptait rhospilalitédu loup.Par une coïncidence bizarre, la vieille marquise et le vicomte, ces deux irréconciliables ennemis, avaient choisi le même chemin, quoique le but de l'un fût diamétralement opposé à celui de l'autre. Maxime obéit presque sans résistance à la double impulsion qui lui était donnée ; car les dernières paroles de madame de Gardagnc avaient produit sur son esprit un effet que l'absence accrut, loin de l'affaiblir. Blessé dans sa vanité , ce mal universel, contre lequel la piété ne sert pas toujours de préservatif, le jeune homme trop bien élevé se

dit que, puisque sa mère elle-mènie lui trouvail: des imperfections, il était probable que ces imperfections étaient des défauts véritables 5 et il éprouva une mortification mêlée d'une sorte de crainte , en pensant qu'à cet égard Flavie était peut-être non moins clairvoyante que la marquise.

— Je suis réellement fort mal habillé, se ditil . un soir que se trouvant avec les élégants amis du vicomte , il se contempla dans une glace plus attentivement qu'il ne l'avait fait pendant toute sa vie.

Le lendemain, à déjeuner, il dit à Choisy, d'un air d'indifférence : Donnez-moi , je vous prie , l'adresse de votre tailleur ; j'ai quelques emplettes à faire , et je suis peu content du mien.

— Je vous mènerai moi-même chez Blin , répondit l'homme à la mode , qui ne put retenir un sourire en se disant tout bas: Le premier pas est fait.

— Puisque vous avez cette complaisance , reprit Luscourt, serez-vous, en même temps, assez bon pour m'indiquer un manège où je puisse prendre quelques leçons d'équitation , qui me sont fort nécessaires ? Hier, sur le bou-

Icvard , j'nvais honte d'être à cheval à côté de vous.

— Alors, nous passerons par la rue Cadet.

— Grisier n'est-il pas le meilleur maître d'armes de Paris ? demanda Maxime quelques instants après.

A cette question , plus inattendue que les autres, Choisy resta un moment sams répondre.

— J'aime mieux cela, pensa-t-il enfin ; il est bon qu'il sache manier l'épce : de la sorte je n'aurai pas l'air d'un de ces prudents séducteurs qui , avant d'aimer une femme , consultent la faiblesse ou la lâcheté du mari.

L'émancipation dont la marquise et le vicomte espéraient des résultats si contraires, était de fait commencée. Poussé dans cette voie nouvelle par l'aniour-propre, Maxime y fut retenu par un attrait qu'il avait pendant bien long-temps jugé frivole et méprisable. Insensiblement il éprouva une satisfaction involontaire en remarquant le changement avantageux qu'apportaient dans ses manières une mise recherchée et l'étude de modèles élégants , il linit par regarder avec une certaine complaisance les avantages personnels auxquels son rigorisme n'avait accordé jusqu'à-

lors qu'une attention distraite et parfois dédaigneuse. Laculture du corps, il est vrai, ne nuisit en rien d'abord à celle de l'esprit ; et la décoration un peu païenne de la forme n'altéra pas l'innocence de l'àme. En dépit de ses gants jaunes et de ses éperons désormais inamovibles, Maxime allait à la messe le dimanche , faisait maigre le vendredi , et disait chaque jour ses prières ; mais à côté de l'observance des devoirs auxquels il était accoutumé , s'introduisit peu à peu un insidieux relâchement dans les habitudes moins strictement prescrites par la loi divine. Sa prédilection pour les méditations pieuses et pour les discussions théologiques s'affaiblit faute d'aliment, et la conversation spirituelle, sarcastique , intempérante, des amis de son hôte, le jeta dans un ordre d'idées de plus en plus étrangères aux choses de la religion. Un soir, Maxime se trouva dans une loge à l'Opéra , sans trop savoir sur quel démon il devait rejeter l'inspiration de ce péché véniel pour tout autre, mais grave à ses veux , car c'était le premier de ce genre qu'il commettait.

— Que trouvez-vous de plus extraordinaire à rOpéra? lui demanda le vicomte.

— C'est de m'y voir, répondit Luscourt en parodiant avec contrition le mot du doge de Venise.

Quelques jours plus tard, dans un bal, donne par Villaret , et où il était allé en toute innocence, il fut présenté par le maître de la maison à une fort jolie femme qui lui demanda s'il valsait. — Non, répondit la piété; oui, dit de son côté l'amour-propre ; mais cette dernière réponse fut la seule qui parvint aux oreilles de l'interrogatrice : INIaxime valsa donc avec elle , fort mal , selon l'usage des hommes vertueux. Si la valseuse eut lieu d'être mécontente , en revanche il fut tellement ravi de son nouveau péché, que sa conscience ne s'en alarma que le lendemain. Alors il pensa à sa femme si jemie , si charmante, et il lui écrivit la lettre la plus tendre qu'elle eût jamais reçue de lui. Pendant toute la journée , il ne rêva qu'aux beaux yeux noirs de Flavie, et au bonheur qu'il éprouverait à les revoir. Mais le lendemain, en dépit de luimême, il se rappela les languissants yeux bleus de sa valseuse et finit par se souvenir, quelque nouveau démon aidant, qu'elle lui avait permis d'aller la voir. Si cette visite eut lieu, si elle fut

réitérée , si elle devint de quelque utilité pour la complète émancipation du sage de vingt-cinq ans, voilà ce que nous ignorons absolument et qu'il nous est impossible de dire.

Depuis trois mois Maxime demeurait chez le vicomte avec lequel il vivait dans une familiarité de plus en plus intime et confidentielle ; la cour de cassation avait rendu un arrêt favorable , il y avait déjà trois semaines, sans qu'il eût l'air de songer à son départ ; dans la correspondance qu'il entretenait fort exactement avec sa femme et sa mère, il trouvait insensiblement de nouveaux prétextes pour prolonger son séjour à Paris. Un jour madame de Gardagne reçut une lettre qu'elle porta aussitôt à son nez avant de l'ouvrir.

— Du papier ambré! s'écria -t -elle avec anxiété; mon Dieu! l'enfant prodigue n'en eût pas fait d'autres !

Le soir même une épître de la marquise enjoignit à Maxime de revenir dans sa terre où des affaires impérieuses réclamaient, disait-elle, sa présence.

Par une belle matinée du mois de juillet, une chaise de poste entra , au grand trot des cfeevaux , dans la cour du château que traversaient par hasard en ce moment madame de Gardagne et sa belle-fille. A la vue du vicomte de Choisy, qui descendit le premier de la voiture, les deux femmes restèrent immobiles; mais leur étonnement changea d'objet dès qu'elles eurent aperçu le second vovageur , qu'elles ne reconnurent

j)as (l'abord. Celait Maxime cependant, mais Maxime changé au point d'être en efict mécon- Jiaissabîe. Une courte redingote de voyage faisait \aloir sa tournure élancée; sa cravate noire était mise avec un goût irréprochable ; ses cheveux blonds, bouclés selon le type à la mode , encadraient gracieusement le haut de ses joues ; de fines moustaches se dessinaient sur sa lèvre supérieure en relevant l'expression de sa physionomie ; ses yeux enfin , jadis si endormis , brillaient à l'égal de ceux de l'aigle et comme eux semblaient prêts à braver le soleil. L'élégant jeune homme sauta lestement à terre, eut l'air d'iiésiter un instant, et se jeta dans les bras de sa mère qu'il embrassa tendrement. Quand vint le tour de Flavie, il la pressa sur sa poitrine avec une expression si vive, qu'au sortir de cette éto'cinte inaccoutumée, la jeune femme recula d'un pas, les yeux baissés et les joues couvertes d'une rougeur soudaine.

Madame de Gardagne avait oublié la présence du vicomte; elle ne voyait plus que son fils, qu'elle contemplait avidement de la tète aux pieds, et devant qui elle restait plongée dans une extase mêlée d'un certain effroi. A la fin, la

vanité de la mère l'emporta sur les scrupules de la dévote.

— Mauvais sujet , dit-elle en accentuant ce mot avec une involontaire complaisance ; quelle excuse allez-vous nous donner pour justifier votre absence?

— Ma mère, répondit Luscourt en souriant ; n'est-ce pas vous cjui m'aviez exilé? j'attendais qu'il vous plût de me rappeler ?

— Et tu attendais patiemment, à ce qu'il me semble, dit la douairière à l'oreille de son fils qui venait de lui offrir le bras pour entrer au château .

— Allez-vous me gronder , parce que je vous ai obéi ? reprit INIaxime d'un ton assez léger.

— Je crains que tu n'aies outrepassé mes instructions.

— En ce cas, je compte sur votre indulgence, car l'excès de la soumission ne peut pas, je crois, être considéré comme un crime.

Pendant le reste de la journée , Maxime déploya une liberté d'esprit , une aisance de manières dont sa famille fut étrangement surprise ; il raconta les nouvelles de Paris; parla politi-

que , littérature , courses de chevaux , modes même , avec un aplomb dont eût pu s'enorgueillir un habitué du boulevard de Gand. Sa incre , en l'écoulant , devenait de plus en plus pensive; peut-être songeait-elle aux dévotions expiatoires que semblait lui prescrire d'avance l'essor mondain pris par son élève au-delà de toute prévision ; Flavie regardait son mari à la dérobée et prétait à ses paroles une attention qu'elle lui avait rarement accordée jusqu'alors; à chaque mot piquant de son gendre , M. de Beaupré riait d'un air épanoui et se frottait les mains ; le vicomte enfin contemplait avec un sourire sournois les différents acteurs de cette scène, qu'il espérait faire agir^ bientôt, comme de dociles marionnettes , au gré de ses projets immuables.

Après diner une pluie soudaine rendic la promenade impraticable ; le gros gentilhomme, à qui le repos absolu était insupportable , proposa une partie de billard au vicomte.

— Nous pourrions jouer la poule , dit-il , si monsieur mon gendre n'était pas lui-même une poule mouillée qui ne sait pas distinguer un bloqué d'un doublé.

Maxime répondit à ce dédaigneux calembour par un sourire.

— Si vous voulez jouer la partie ordinaire et non la poule, répondit-il, je ferai la chouette à vous et à Choisy.

Le combat s'engagea sans plus tarder , et le jeune mari gagna deux parties de suite avec une habileté dont son beau-père fut émerveillé.

— !Maxime , s'écria ce dernier en s'avouant vaincu, je vois que vous n'avez pas perdu votre temps à Paris , et je commence à vous rendre mon estime : si vous saviez manier un fleuret aussi bien qu'une queue de billard, je ne mettrais pas de restrictions dans mes compliments.

— Essayons, répondit froidement Luscourt. Le beau-père et le gendre passèrent dans le

vestibule et prirent chacun un masque, un gant et un fleuret. Cette fois le jeune homme fut vaincu par le vieil athlète, qui, malgré son obésité^ eût au besoin ferraillé avec Saint-George , mais vaincu d'une manière si honorable qu'à la fin de la lutte INL de Beaupré ôta vivement son masque et s'avançant vers son adversaire :

— Après un assaut on s'embrasse, lui dit-il

enjoignant l'action à la parole. Corbleu! mon garçon , comme vous y allez , pour trois mois de leçons ! Vous avez bien quelques petits défauts, vos parades sont encore molles et indécises, vous manquez de vitesse dans les dégagements et les coups droits; mais nous rectifierons cela. C'est mon estime tout entière que je vous rends, entendez-vous ; car je suppose que dans les études nouvelles auxquelles vous paraissez vous être livré , vous n'avez pas tout-àfait négligé l'équitation. C'est là une chose essentielle, pour vous surtout, qui , sans compliment, montez à cheval connue une paire de pincettes.

— J'espère que demain vous ne serez pas trop mécontent de moi, répondit Luscourt avec une modeste assurance.

— Ne trouves-tu pas que ton mari 'est devenu charmant? demanda ^I. de Beaupré à Fiavie, qui contemplait avec un intérêt de plus en plus vif l'agréable figure de INIaxime , chaudement colorée par le double exercice qu'il venait de prendre.

Depuis son arrivée, M. de Choisy s'était conduit à l'égard de la marquise et de la comtesse

avec l'aisance imperturbable d'un homme Jii monde, qui prescrit aux autres l'oubli qu'il sïmpose à lui-même. Le soir il se départit de cette réserve diplomatique, et ses yeux, en cherchant ceux de Flavie , reprirent le langage expressif dont ils semblaient avoir conquis le droit trois mois auparavant. La jeune femme mit à éviter ce regard autant d'obstination que le vicomte en mettait lui-même à y persister. De ce désaccord résulta une scène muette et significative que iNIaxime remarqua bientôt et qu'il observa pendant le reste de la soirée sans avoir l'air d'y accorder la moindre attention, ni faire une seule remarque à ce sujet. Mais le lendemain , la même pantomime s'étant renouvelée, le jeune mari prit à l'écart l'amoureux de quarante ans.

— Mon cher ami, lui dit-il, avec un sourire sérieux , depuis trois mois j'ai reçu de vous tant d'excellentes leçons que je ne sais en vérité comment m'acquitter. Ma reconnaissance me pèse , et je voudrais trouver un moyen de vous la témoigner.

— Vous vous moquez de moi , répondit Choisy ; que me devez-vous ?

— Beaucoup de choses dont vous ne vous

doutez pout-etie pas, reprit Maxime ; entre autres le don de la vue.

— Bah! je ne me savais pas oculiste , dit le vicomte en riant.

— Vous l'êtes cependant; car, grâce à vos bons enseignements , j'ai vu hier au soir, et ce matin encore, que vous regardiez ma femme un peu plus que ne l'autorise l'usage de la bonne compagnie.

— Serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, se dit Choisy stupéfait d'un pareil résultat.

— Ecoutez, mon cher, continua Luscourt avec sang-froid ; je reconnais que j'ai contracté une dette envers vous , mais je vous préviens que le mode de paiement que vous paraissez désirer ne me convient nullement. Ma femme m'a appris depuis hier certaines choses sur lesquelles il est inutile de revenir et que je ne vous répéterai pas. Je souhaite que nous restions amis , mais pour cela il faut que vous ayez la bonté de diriger dans un autre sens l'artillerie de vos séductions.

Honteux et confus comme le renard de la fable , le vicomte fit une réponse assez embarras-

sée dont le jeune mari parut se contenter ; en le quittant^ il tomba presque immédiatement entre les mains de la marquise, qui venait d'avoir une longue conversation avec sa belle-fille, et semblait rajeunie de vingt ans.

— Monsieur de Choisv , dit-elle en barrant le passage au séducteur désappointé qui faisait mine de la saluer sans s'arrêter, j'ai quelques commissions pour Paris, aurez-vous la complaisance de vous en charger?

A ce congé positif l'homme de quarante ans sourit d'un air contraint.

— Ces commissions sont sans doute trèspressantes ? demanda-t-il d'un ton sec.

— Un peu ; et je serai très-reconnaissante si vous en acceptez l'ennui ; j'ai déjà des remerciements à vous faire...

— Des remerciements, madame?

— Gela vous étonne , et c'est pourtant la vérité, reprit madame de Gardagnc avec une aflèctalion de bonhomie ; vous vous étiez vanté dans le monde, m'a-t-on dit, de faire l'éducation de madame de Luscourt. Le propos était léi^er, l'action eût été grave. Vous avez reconnu

sans doute riiiconvenancc de l'un et de l'autre, et pour la réparer, vous avez bien voulu donner des leçons à mon (ils. J'espère que vous êtes content de ses progrès ; quant à nous notre opinion est unanime comme notre gratitude ; l'avis de M. de Beaupré, le mien, celui de madame de Luscourt surtout , et c'est le plus important , c'est que vous avez droit d'être fier d'un pareil élève.

Le vicomte de Clioisy était un homme réellement spirituel et trop habitué h la victoire pour ne pas savoir accepter une défaite.

— Vos commissions seront faites après-demain, madame, répondit-il d'un air calme, puisque je compte partir ce soir pour Paris. Quant h vos remerciements, sincères ou non , je les accepte, car je les mérite peut-être plus que vous n'avez l'air de le croire.

— Expliquez-moi votre pensée, elle doit être curieuse, répartit la douairière en aspirant lentement une prise de tabac.

Le vicomte hésita un instant.

— Je suis sûr que vous me comprendrez fort bien, dit-il ensuite. Le bonheur de plaire à ma-

dame de Luscourt est une prétention à laquelle j'ai dû renoncer depuis long-temps, mais je n'ai pas voulu qu'aucun autre pût nourrir un espoir dont je reconnaissais la folie. L'expérience que votre fils a acquise avec moi vous garantit qu'il saura désormais prendre prés de sa femme une attitude intelligente et protectrice^ capable d'imposer aux adorateurs mal avisés , comme j'ai pul'être un jour.

— Se non è {>ero, è ben trovato^ dit la marquise avec un malicieux sourire; vous vous tirez fort bien d'un mauvais pas. Et pour mettre tout de suite du baume sur votre blessure, je vais rendre hommage à votre esprit. Je vous l'avouerai donc, depuis hier je suis en partie convertie à vos doctrines, et je reconnais que l'expérience de la vie n'est pas inutile à i\n mari. N'est-ce pas là votre avis?

— Mon avis, madame, répondit le vicomte, le voici, et vous l'allez trouver bien peu orthodoxe : — Lorsque Eve eut goûté du fruit de l'arbre de science , ce qu'Adam eut de mieux à faire, humainement parlant, ce fut d'y mordre à son tour.

LE VIEILLARD A3I0UREIJX.

Trois heures après minuit venaient de scnner à l'horloge du collège Bourbon. Presque aussitôt, au second clagc d'une maison de la rue Joubert, cet avcrlisscment nocturne lut répété par une pendule en rocaille posée sur la cheminée d'une chambre à coucher dont la décoration somptueusement coquette rappelait le style du siècle de Louis XV. En ce moment, un observateur doué de la béquille d'Asmodéo

eût vu s'ouvrir brusquement les rideaux soyeux d'un lit à baldaquin doré : un homme d'un âge Irès-miir s'cîança sur le tapis par une sorte de bond juvénil, chaussa des pantoufles de velours noir, endossa une robe de chambre à ramages, et, après avoir allumé deux bougies, commença une promenade circulaire semblable au tournoiement d'un lion en cage. Après quelques minutes de cette pérégrination saccadée et monotone, le dormeur éveillé ôta sa robe de chambre, afin de s'habiller complètement; ce fut avec une vivacité étrangère aux habitudes de la vieillesse qu'il accomplit cette opération, en l'accompagnant du monologue suivant :

— Ce doute est intolérable ! h tout prix , il iaut en sortir. Veiller dans mon lit ou au milieu de la rue, cela ne revient-il pas au même ? Dans la rue , du moins ^j'aurai de l'air... Une chose certaine , c'est que , depuis l'Opéra , il nous a suivis jusque chez elle. Mais comment a-t-il pu arriver aussitôt que nous?... à moins qu'il n'ait monté derrière la voiture... le drôle en est capable.. . Il faudra que je lave la tète à Baptiste, qui, après minuit, prend l'habitude de s'asseoira côté du cocher , au lieu de rester

à son poste... Si je n'avais pas été obligé de reconduire cette vieille folle qui lui sert dechaperon, je saurais à quoi m'en tenir... J'aurais dû y retourner... Y retourner! pour m'exposer aux sots propos de mes domestiques!.,.. Eh ! parbleu ! que m'importe! je voudrais biea. voir qu'ils se permissent le moindre mot!.,.. Cette femme-là me fera mourir avant l'âge!..- Est-elle d'accord avec lui ?... Si je le croyais... oli!... Pendant toute la représentation , il n'a. pas cessé de tenir les yeux fixés sur elle... it est impossible qu'elle ne l'ait pas remarqué... L'autre jour, au concert de Valentino, c'a déjà été le même manège... il est temps de mettre ordre aux impertinences de ce petit monsieur. Ce n'est pas là ce qui m'inquiète; mais elle! Ermance !

En prononçant ce dernier mot d'une voix émue, le vieillard , qui avait achevé de s'habiller , ouvrit une des fenêtres. La froide haleine d'une nuit d'hiver le frappa soudain au visage ; il battit en retraite et recourut à une boîte de pastilles pectorales poin* calmer l'accès de toux qui venait de le saisir. Toutefois, sans se laisser effrayer par cette atmosphère glaciale , il en-

dossa , par-dessus ses vêtemenls, un manteau garni de fourrures. Sur le point de sortir, une nouvelle réilexion Tarrèta :

— Le rhume n'est rien , se dit - il , quoique bien certainement je coure au-devant d'une fluxion de poitrine ; mais voici qui est plus sérieux : à pareille heure , celte rue de la Yillel'Évêque est un véritable coupe-gorge ; y aller sans armes, serait un trait de folie.

L'amoureux sur le retour ouvrit une boîte de palissandre posée sur une étagère , et y prit deux pistolets dont il visita les capsules; il les mit ensuite dans ses poches, mais les en retira presque aussitôt.

— Gela n'a pas le sens commun ! reprit -il ; même avec ces armes, que pourrais -je faire contre plusieurs assaillants? ce serait le meilleur moyen de métamorphoser le vol en meurtre ; le beau dénouement , si on lisait après-demain dans la Gazette des Tribunaux : La nuit dernière , M. Lareynie a été assassiné sous les fenêtres de madame Dupastel !

Après avoir remis les pistolets dans la boite, il réfléchit un inslant , et prit sur la cheminée

une bourse qu'il allégea d'une dizaine de pièces d'or.

— Quarante-cinq francs, dit-il en comptant les ccus qu'il y laissait. En cns de voleurs , ce sera une rançon très-suffisante ; ces messieurs ne rencontrent pas toutes les nuits une semblable aubaine. Les pistolets étaient une fanfaronnade ; ce passeport- ci vaut mieux de toutes manières! Être dévalisé est, dans ma position, le plus petil de tous les malheurs , mais être tué!... ma vie m'appartient-elle pour que je l'expose... Maintenant il s'agit de sortir sans que Baptiste m'entende... D'ailleurs s'il se permet le moindre propos, je le chasse.

Tout en ruminant ce coup d'état, M. Lnrevnie ouvrit et referma les portes de son appartement avec la précaution d'un écolier qui craint d'être surpris en faisant l'école buissonnièrc ; il descendit l'escalier à pas de loup , passa comme im fantôme devant la loge dn portier, et, par une pudeur d'homme habituellement rangé , déguisa sa voix potu' demander le cordon. Une fois dehors^ il reprit tout son aplomb et traversa d'un air assuré le quartier suspect qui avoisine la Madeleine. IVcsigné aux voleurs,

il n'en rencontra point et arriva bientôt sain et sauf devant la maison où dormait celle dont la pensée le tenait si cruellement éveillé. Son attention se porta aussitôt sur une des fenêtres du premier étage dont les volets laissaient entrevoir la faible clarté que produit une veilleuse. Sous la porte cochére où il s'était abrité, le vieillard passa deux heures entières, les yeux fixés sur cette lueur mystérieuse , la seule qui rayonnât au milieu de l'obscurité. Peu à peu le jour naissant éclaira la façade des maisons d'un reflet terne et blafard. Dans le ciel, les étoiles s'éteignirent , tandis que dans la rue les réverbères suivaient ponctuellement cet exemple. Enfin le coq chanta; à ce bruit, M. Lareynie fut saisi d'un remords que nous n'oserions comparer h celui de saint Pierre.

— Je l'ai calomniée, se dit-il en relevant le collet de son manteau, précaulion justifiée par l'àpreté de la bise matinale. — Mes soupçons, grâce au ciel , étaient aussi insensés qu'injurieux. Voici le jour. Si ce fat avait réussi à s'introduire chez elle, il n'attendrait pas plus tard pour en sortir. Décidément j'étais fou... Pourtant, c'est bien lui que j'ai vu, celte nuit^

à cette place même où je suis maintenant. — Eh bien , qu'est-ce que ça prouve ? qu'il est amoureux d'elle , ou du moins qu'il cherche h le lui faire croire \ mais de ce qu'il a l'impertinence de la suivre il serait absurde de conclure qu'elle lui ait accordé le moindre encouragement. Je parierais qu'elle n'a même pas fait attention à lui. Nous autres hommes passionnés , nous sommes trop prompts dans nos jugements; les femmes valent certainement mieux que nous. Pauvre chère Ermance ! elle dort, j'en suis sûr, du sommeil des anges! elle ne se doute guère que j'ai passé la nuit sous ses fenêtres; il vaut autant qu'elle l'ignore ; ces folies-là ne sont plus de mon âge. . . Je suis à demi mort de froid ; c'est à peine si j'aurai la force de rentrer chez moi... Bah, à la Bérésina c'était bien autre chose... oui, mais à la Bérésina j'avais vingttrois ans de moins.

La prudence mit fin au monologue et à la faction de l'amoureux vieillard. Déjà les ouvriers sortaient de leurs gîtes pour se rendre à leurs travaux; les boutiques s'ouvraient l'une après l'autre, enfin de toutes parts s'opérait le réveil de Paris, si pittorcsquement décrit par

Désaugiers. A son tour la porte de la maisoji qu'iiabitait madame Dupastel tourna sur ses gonds; un petit être, à jambes torses, parut sur le seuil, arme d'un long balai. A sa vue M. Lareynie s'enveloppa jusqu'aux yeux dans son manteau et battit en retraite, le cœur libre des soucis qui l'avaient torturé depuis la veille ; car le règne des intrigues clandestines expire quand commence celui du concierge; et un amant favorisé sort rarement par une porte ouverte aux deux battants.

Convaincu de l'injustice de ses soupçons et de l'innocence de la femme qu'il aimait , l'ancien soldat de la grande armée se retira lentement sans songer à raidir le jarret et à effacer les épaules ainsi qu'il avait l'habitude de le faire quand il se croyait regardé; en rentrant il se mit au lit, puis au bain, puis à table, et se confia enfin aux mains restauratrices de son valet de chambre. Selon l'usage des vieillards à prétentions juvéniles, M. Lareynie se faisait habiller à huis clos; après une séance aussi longue que mystérieuse, il congédia le domestique et contempla dans une glace sa figure , scrupuleusement rasée, à l'exception de deux fa-

Yoris d'un noir d'ébène auxquels se mariait une chevelure abondante et bouclée.

— Cette nuit maudite m'a vieilli de dix ans, se dit-il en frottant du bout du doigt, comme pour les faire disparaître, les rides de son front qu'il n'avait jamais vues si nombreuses ni si profondes qu'en ce moment; ■ — je crois aussi que cescheveux entièrement noirs me rendent le teint plus blême et la physionomie plus dure que ne le ferait une coiffure d'une nuance moins prononcée. Je suis sur que le châtain m'irait mieux ; mais il est trop tard pour changer. Elle a le coup d'oeil si perçant; que penserait-elle? — J'avais de si magnifiques cheveux! j'avais — pourquoi tout ne vieillit-il pas en même temps/ pourquoi ne puis-je pas dire aussi : J'avais un cœur !

Le vieillard étouffa un soupir , mit ensuite son chapeau avec précaution, et sonna pour demander son cabriolet; car, au mois de février, le tilbury était hors de saison , et, pour sortir le matin, toute autre voiture lui eût paru surannée. Une demi-heure après, il entrait dans le salon de madame Dupastel, tenant à la

main un superbe bouquet que lui avait remis au passage la marchande de fleurs du boulevard de la Madeleine.

La femme qui avait inspiré à M. Lareynic une passion victorieuse de la raison et de l'âge était une belle personne de vingt-cinq ans, dont l'œil pénétrant, le maintien assuré, le sourire habituellement moqueur, promettaient plus d'esprit, de malice et de coquetterie qu'il n'en faut pour désespérer dix fois par jour un «^œur sérieusement amoureux. En ce moment, ))abillée comme pour sortir, elle écrivait sur un

pupitre, à l'angle de la cheminée. Au bruil de la porte, elle tourna la tête et accueillit par un regard aigre-doux le salut de son mûr adorateur.

— Ah! c'est vous, colonel! dit-elle en jouant la surprise ; je ne m'attendais pas à vous voir ce matin... Voilà un bouquet délicieux; mais je vous en prie, mettez-le dans la salle à manger. . . j'ai mal à la tête et je crains la migraine.

M. Lareynie exécuta cet ordre avec la résignation d'un homme formé à l'obéissance, et vint ensuite se poser le dos contre la cheminée.

— Vous ne m'attendiez pas? dit-il alors; me serait-il donc possible de rester un jour sans vous voir?

— 11 paraît que vous avez recouvré la galanterie à laquelle vous m'avez habituée, répondit madame Dupastel; c'est bien; j'aime mieux cela que votre maussaderie d'hier au soir.

— Voilà un mot bien dur, reprit le vieillard en se dandinant avec un laisser-aller cavalier ; — d'autres moins sévères que vous diraient préoccupation, tristesse, mélancolie!

— Disons caprice , ce sera le mot juste^ repartit la jeune femme en riant; — et de quel droit, je vous prie, empiétez-vous ainsi sur mon domaine? Qu'aviez-vous donc? Ma tante m'a dit qu'en la reconduisant, vous ne lui aviez pas adressé une seule fois la parole.

— Je pensais à vous , dit le vieux colonel d'une voix tendre.

— A moi ou à lui?

— A lui! qui lui? ce petit fat de Randeuii!

— Ah! il s'appelle Randeuii, observa madame Dupastel; ce nom n'est pas mal.

— Et vous trouvez sans doute qu'il ressemble à son nom? demanda le vieillard avec une ironie forcée.

— Je le trouve mieux; n'est-ce pas aussi votre avis?

A cette question , articulée d'un ton calme mais incisif, M. Lareynie se mordit les lèvres en regardant le lapis.

— Ermance, répondit-il après un court silence, vous savez combien je vous aime. Quel plaisir pouvez-vous prendre à me torturer \c cœur ?

290 LE PARAVEiNT.

— Moi! j'en serais désolée.

— Eh bien, alors, soyez plus indulgente pour une faiblesse dont vous êtes la cause. L'amour véritable n'est jamais exempt de jalousie.

— Voilà ce que je ne veux pas admettre. Je n'autorise pas l'amour, mais surtout je proscris expressément la jalousie ; j'ai eu ce défaut assez pour le prendre en horreur; ainsi, puisque vous aspirez à me plaire, songez avant tout à vous en corriger.

— J'essaierai, dit le colonel d'un ton soumis.

— Vous écrivez à votre cousine? demandat-il un instant après en se penchant vers elle.

— Peut-être à mon cousin , répondit Erinance qui , par une sorte de taquinerie enfantine, cacha la lettre dans le pupitre.

— Ou h ce séduisant Adonis, reprit M. Lareynie avec une fureur concentrée.

— Ce serait contre toutes les règles, dit la jeune femme d'un air railleur; en conscience, c'est à lui de commencer.

En ce moment la porte du salon s'étant ouverte discrètement, la femme de chambre de

madame Dupastel entra et remit une lettre à sa maîtresse: celle-ci brisa le cachet avec insouciance; mais, après avoir lu quelques mots, ses yeux se portèrent rapidement sur la signature, et aussitôt un mélange de surprise et de curiosité se peignit sur ses traits.

— -Cette personne est-elle là? demanda-t-elle lorsqu'elle eut achevé de lire.

— On attend dans la rue , répondit la soubrette d'un air mystérieux; c'est un commissionnaire qui a apporté la lettre.

Ermance baissa la tête et garda le silence.

— INIadame , on demande une réponse , reprit la femme de chambre.

Madame Dupastel regarda encore une fois !e billet, et dit enfin d'un ton bref :

— Cette personne peut venir. Tenez, repritelle après la sortie de Victorine ; — lisez ce qu'on m'écrit.

Elle tendit la lettre au colonel qui, s'en emparant d'une main avide, lut à demi-voix les lignes suivantes :

Madame ,

<( N'accusez, je vous en supplie, ni de pré- » somption ni d'audace la démarche que j'ose » tenter, et daignez m'accorder un entretien » tl'où dépend le bonheur de ma vie. La posi- )) tion dans laquelle je me trouve est si impé- )) rieuse et si fatale, que le moindre relard aurait » des conséquences que vous vous reproche- » riez peut-être un jour. Je sais que vous êtes )) chez vous, permettez-moi de vous v voir cinq » minules seulement. Mon nom, inconnu de )) ^ ous, ne me donne aucun droit à votre bien- » veillance; mais il s'agit d'une bonne action, )) et votre cœur est trop généreux pour vouloir » s'y soustraire parce que c'est un étranger qui y» vous implore. Un mot, de grâce; j'espère et » j'attends. »

HiPPOLYTE RaNDEUIL.

— Randeuil! s'écria le vieillard avec un -emportement subit; c'est ce fat qui ose vous écrire?

— Vous le trouvez bien insolent, n'est-il pas vrai ? demanda madame Dupastel avec un sérieux afïecté.

— Et vous l'allcz recevoir ?

— Je n'ai aucune raison pour lui fermer ma porte.

— Un homme que vous ne connaissez pas!

— Vous le connaissez, vous; si le procédé vous parait irrégulier, vous pourrez me le présenter.

— Il est impossible que vous parliez sérieusement, Ermance; vous d'ordinaire si accomplie en raison et esprit de conduite! Admettre chez vous un homme qui, depuis quelque temps, met une pareille alTectation à vous suivre! mais c'est l'autoriser à vous compromettre !

— Me croyez-vous une femme qu'on puisse compromettre? répondit madame Dupastel d'un ton grave.

— Les anges eux-mêmes peuvent être accusés; il est de mon devoir d'ami de prévenir

une démarche dont vous ne voulez pas voir l'inconséquence; c'est moi qui vais recevoir ce monsieur.

Le vieillard fit un pas pour sortir ; Ermance se leva, et lui jetant un regard impérieux.

— Je n'accepte un service que lorsque je l'ai demandé, lui dit-elle.

— Mais c'est un tête-à-tête qu'il veut, s'écria le colonel en s'arrêtant malgré lui.

— Vous vous trompez, c'est un entretien qu'il sollicite; au reste il dépend de vous d'en faire un téte-à-tête.

A cette espèce de congé, M. Lareynie revint près de la cheminée , et se laissa tomber brusquement sur un fauteuil.

— Comme il vous plaira, madame, dit-il d'une voix sourde; après tout, qu'importe un caprice de plus ou de moins.

Avant que madame Dupastel eût répondu, la porte du salon s'ouvrit de nouveau. Un jeune homme de bonne mine, de tournure élégante, et dont h physionomie semblait animée d'une émotion extraordinaire, entra d'un air empressé, qu'on eût pu comparer h la fougue d'un

soldat qui monte à l'assaut. Il s'avança rapidement vers la maîtresse du logis, mais s'arrêta soudain à la vue du tiers inattendu dont les veux étincelant sous leurs sourcils postiches, le couchaient enjoué et annonçaient que la forteresse ne serait pas emportée sans résistance. La jeune femme s'était assise, et restait immobile sans encourager, par un seul geste, l'embarras visible du visiteur. A la fin celui-ci reprit son sang-froid.

— Madame, dit-il en s'inclinant avec une grâce respectueuse, lorsque j'ai pris la liberté de solliciter de vous un moment d'entretien, j'avais l'espérance de vous trouver seule; permettez-moi de ne pas y renoncer.

— Monsieur est un ancien ami de ma famille, répondit Ermance d'un air grave, assez dépaysé sur son jeune visage; vous ne sauriez avoir à me dire rien qu'il ne puisse entendre.

Le colonel remercia la jeune femme par un regard plein de reconnaissance, et s'enfonça carrément dans son fauteuil.

— Ce que je dois vous dire , madame , ne peut être entendu que de vous seule, reprit

Hippolyte Randcuil d'une voix douce mais Forme; permettez-moi donc de vous parler uti instant sans témoin.

— Après ce que madame vient de vous répondre, une pareille instance est déplacée, observa le colonel d'un ton brusque.

Le jeune liomme se tourna du côté de l'interrupteur.

— Je parlais à madame et non à vous^ lui dit-il fort poliment; puis regardant de nouveau la jeune femme :

— Je vous en conjure, reprit-il , ne me refusez pas ce que je vous demande.

— Madame vous a déjà dit... s'écria le vieillard ; mais cette fois il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Madame Dupastel était de ces femmes qui, pour renoncer à leur volonté, n'ont besoin que de la voir partagée par un autre, et à qui le despotisme sous la forme de conseil est particulièrement insupportable.

— Permettez, colonel, dit-elle, en se levant; elle se dirigea sans liésilcr vers la porte de la .salle à manger, l'ouvrit, et se retournant alors, lit signe à Randeuil de la suivre, tandis que

d'un regard despotique elle clouait le vieillard énamouré sur le fauteuil d'où il s'était levé à demi.

— Maintenant, dit-elle au jeune homme, qui s'était précipité sur ses pas, je vous écoute, monsieur; qu'avez-vous à me dire?

Randeuil voulut refermer la porte.

— Ceci est inutile, dit-elle avec un mélange d'ironie et de gravité.

— C'est qu'il peut entendre, répondit-il^ en regardant à la dérobée M. Lareynie qui, sur le siège où l'attachait une amoureuse faiblesse, semblait endurer les tortures du martyre de saint Laurent.

— D'abord il est un peu sourd , reprit Ermance en riant cette fois sans arrière-pensée, et puis vous savez peut-être parler bas?

IIÎ.

Après s'être assuré que depuis le salon le vieux colonel ne pouvait plus le voir ni l'entendre, Hippolytc Randeuil obéit à l'invitation que venait de lui adresser madame Dupastel, et, prenant la parole d'une voix dont l'accent contenu semblait aiguiser encore l'expression pénétrante :

— Madame, dit -il, le sujet dont je veux vous entretenir est d'une nature si délicate que,

pour m'cxpi'imer convenablement, j'aurais besoin (Je réfléchir avant de parler. Malheureusement, le temps et le sang-froid me manquent à la fois. Chaque minute qui s'écoule peut amener des conséquences irréparables ; daignez donc excuser la brusquerie que je suis obligé de mettre dans une pareille confidence , et le désordre qu'une émotion profonde communiquera sansdoute à mon langage.

A cet exorde empreint d'une véhémence qu'une femme devait facilement attribuer à la chaleur d'une passion près de se révéler, Ermance répondit d'un air qui n'avait rien de décourageant :

— Si les minutes sont précieuses pour vous, je n'ai pas moi-même beaucoup de temps à perdre. Je vous dispense donc do toute espèce de préambule. Expliquez-vous en deux mots.

— En deux mots , madame , s'écria le jeune homme : — j'aime !

Malgré le goût du commandement qu'avait développé en elle l'aveugle soumission de sou adorateur suranné, madame Dupastel fut embarrassée d'une obéissjnce si prompte et si cont-

plcte. En entendant l'aveu qu'elle-même venait de provoquer, elle baissa la tète involontairement comme fait un soldat mal aguerri que vient d'effleurer une balle; mais bientôt^ domptant celle faiblesse , elle releva les yeux , et fixa sur son inlcrlocutcur un de ces regards veloutés qui exercent sur les cœurs sans défiance la puissance attractive de l'aimant.

— Votre explication est bien vague , mais c'est ma faute , dit-elle doucement; peut-être aurais-je dû vous permettre trois mots au lieu de deux.

Trop préoccupé de ses propres sentiments pour se montrer observateur clairvoyant, Randeuil ne comprit pas l'intention traîtresse de CCS paroles, et répondit naïvement :

— Je vous obéirai en trois mots comme en deux; j'aime Abeille.

— Abeille , répéta la jeune femme qui tressaillit comme si elle eût senti sur sa joue le dard de l'insecte dont le nom venait d'être deux fois prononcé. — Qui appelez-vous Abeille?

— Mademoiselle Lareynie, répondit Ilippo- Jyle; — sa lillc, ajouta-t-il en désignant du re-

âô2 lE PARAVENT.

gard la porte du salon où retentissait sur le tapis le piétinement impatient du vieillard amoureux. — • Maintenant, voyez s'il m'était possible de parler en sa présence, et si je n'avais pas raison d'insister pour obtenir de vous un moment d'entretien sans témoin.

En entendant cette explication claire et précise, madame Dupastel éprouva la sensation désagréable que cause à un enfant la chute fortuite du château de cartes sur lequel il se préparait à souffler. Coquette sans reproche et sans peur, la jeune femme ne dédaignait point les expériences propres à faire éclater en même temps la puissance de sa beauté et l'infaillibilité de sa vertu. Ce n'était donc pas sans une secrète complaisance qu'elle avait remarqué depuis quelques jours les efforts tentés pour se rapprocher d'elle par l'élégant cavalier dont les manœuvres avaient causé au sigisbé sexagénaire une si cruelle insomnie. Elle attendait un aveu, prête à punir la présomption de son auteur; mais, en voyant la déclaration pour laquelle se préparait son ironie métamorphosée inopinément en une révélation dont la prude la plus austère eût dû reconnaître le caractère inoffen-

sif ^ elle se sentit blessée plus qu'elle ne l'eût été peut-être si son interlocuteur lui eût donné quelque sujet légitime de l'être. Décidée à rejeter du plus haut de son indifTérence le rôle de femme aimée^ elle conçut soudainement une antipathie plus vive encore pour l'emploi de confidente. Toutefois , l'amour-propre imposa silence au dépit , et dicta cette réponse où perçait une sorte d'incrédulité.

— Mademoiselle Lareynie, dites-vous ? Je ne vois la rien qui puisse déplaire à son père. II n'est pas d-ifendu d'aimer les enfants.

— C'est un enfant de vingt-deux ans, madame, répondit Randeuil.

— \ ingt-deuxans, répéta madame Dupastel ; êtes- vous sûr de cela? Le colonel en parle toujours comme d'une petite pensionnaire ?

— Comment voulez- vous que M. Lareynie, avec ses cheveux postiches, ses sourcils peints et ses prétentions à l'adolescence, avoue, surtout devant vous, madame, une fille qui serait mieux placée à la tête de sa maison que dans un pensionnat; pour accomplir sa métamorphose en jeune premier, n'est-il pas obligé do

30/i LE PARAVENT.

traiter Abeille comme un enfant? oh! je suis sûr qu'il la remettrait volontiers au berceau.

— Achevez votre roman , dit la jeune femme d'un air railleur. Je suis persuadée d'avance qu'indépendamment de l'intérêt qui s'attache toujours aux victimes du despotisme paternel, l'héroïne est un prodige d'esprit, de grâce et de beauté.

— Vousen jugerez bientôt, j'espère, car c'est pour elle que je viens solliciter votre bienveillante protection.

— Mais expliquez-vous donc ; ne voyez-vous pas que vous me faites mourir d'impatience avec vos phrases qui ne m'apprennent rien.

Randeuil interrogea du regard la porte du salon qui lui avait paru se mouvoir; voyant que rien ne bougeait, il reprit en baissant encore la voix:

— Ainsi que je vous l'ai dit, Madame, M. Lareynie, pour se débarrasser d'une fille déjà majeure , et dont les succès pourraient contrarier ses prétentions personnelles, n'a rien imaginé de mieux que de la laisser dans une pension à un âge OÙ l'éducation des jeunes filles est depuis long-

temps terminée. Dans cette pension, située à Cliaillot, se trouvait l'an dernier une de mes sœurs ; c'est ce liasard qui m'a rapproché de mademoiselle Lareynie : la voir et l'aimer furent pour moi une même chose. Sa beauté , l'âme que je lisais dans ses yeux, l'esclavage auquel je la voyais condamnée, enfin une sorte de prédestination irrésistible, firent naîtredans mon cœur un sentiment ardent et sérieux , dont malgré moi un incident aventureux semble en ce moment altérer la pureté. Mais d'abord je n'eus rien h me reprocher. Profondément épris, je me conduisis avec la loyauté d'un homme qui respecte son amour. Le jour même où les regards d'Abeille m'eurent appris qu'elle m'avait compris et pardonné, j'adressai à son père une demande en mariage dont le succès ne me semblait pas douteux. Ce n'est pas une vaine présomption qui me fait parler ainsi, madame: même en jugeant d'après les froids calculs dti monde, j'étais un parti convenable. Ma fortune, ma position, et j'ose le dire, mon caractère, méritaient quelque attention. Un homme raisonnable eût accueilli ou du moins discuté ma demande, M. Lareynie la rejeta sans examen ,

sans ménagement ; à peine me fus-je explique que je me vis éconduit cle la manièie la plus péremptoire. Au reste , un autre n'eut pas été mieux traité que moi , et j'aurais eu tort devoir dans cet échec une humiliation personnelle. M. Lareynie, qui trouve que la paternité vieillit, a pour le titre d'aïeul l'horreur la plus profonde ; à ses yeux, un gendre est donc un ennemi. Les sentiments qu'il vous a voués , madame, s'il faut en croire les bruits de salon, sont trop naturels et trop justifiés pour que personne puisse s'en étonner, mais entre un second mariage dont M. Lareynie nourrit sans doute l'espoir et l'établissement de sa fille existe-t-il une incompatibilité absolue? Parce qu'un avenir heureux s'ouvre devant lui, a-t-il le droit de détruire celui de son enfant en la condamnant à un célibat éternel? Je ne le crois pas , madame, et j'ose espérer que vous êtes de mon avis.

— Soyez-en sûr , interrompit Ermance avec vivacité ; empêcher une jeune fille de se marier ! c'est plus qu'une folie, c'est un crime. Mais con- Imuez.

— Le refus que je venais d'essuyer m'irrita

LE VIEILLARD AMOUREUX. o07

sans me décourager. Je me dis que contre l'iiijustice tout devenait légitime. Dés-lors je nie trouvai poussé vers ces voies romanesques dans lesquelles il est si facile d'entraîner Finexpérience d'une jeune fille. Abeille m'aimait ; je n'épargnai rien pour exalter ce sentiment devenu ma seule espérance. Lettres, démarches hasardeuses; en un mot , toutes les folies dont m'avait préservé jusqu'alors la gravité de mon amour furent employées par moi, sans remords. Insensiblement Abeille partagea l'esprit de révolte que m'inspirait l'égoïsme de son père ; je lui fis comprendre que son âge lui offrait un moven hardi mais infaillible de la soustraire à un despotisme que la loi n'autorisait plus. Enfin, que vous dirai-je, madame, je la déterminai à une action extrême, désespérée

— Vous l'avez enlevée, s'écria madame Dupastel, impatiente d'arriver au dénouement.

A l'explosion involontaire de ces paroles , M. Lareynic ne se modérant plus , se précipita dans la salle à manger.

— Vous m'appelez, madame, s'écria- t-il .'i son tour , d'une voix éclatante et en se plaçant impétueusement entre les deux iiilerioculcuis.

Celte întervcnlion inlempcslive rendit h la jeune femme son sang-froid habituel.

— ■ Vous vous êtes trompé, colonel, répondit-elle d'une voix calme ; — au risque d'abuser de votre complaisance, je vous prie de vouloir bien rentrer pour un moment au salon —

— Madame

— Je vous en prie, répéta-t-elle, avec un re- ^ard qui disait : Je le veux

— Il me semble

— II me semble que vous devez m'obéir.

— Sans doute, mais pourtant

— Là ou là , dit impérieusement madame Dupastel , en montrant successivement la porte dîî salon et celle de rantichambre.

M. Lareynie leva les yeux au plafond, et ses bras se raidirent le long de son corps par une crispation à laquelle prirent part ses mains convulsivement fermées. Il s'éloigna ensuite lentement à la manière des lions blessés, et rentra dans le salon dont Ermance ferma la porte îinssitôt.

— J'ai deviné, n'est-ce pas? dit-elle alors en se rapprochant vivement de Randeuil.

LE VIEILLARD AMOUREUX. SuO

— Oui, Madame, répondit Hippolyte cFuii air contrit, mais de grâce ne me condamnez pa^ sans m'en tendre.

— Un enlèvement ! quelle terrible histoire ! et au lieu de commencer par là, vous perdez le temps en paroles inutiles. Mais voyons , achevez, au nom du ciel.

— Vous seule auriez pu prévenir un pareil dénouement en exeramt en notre faveur cette puissance à laquelle M. Lareynie ne sait rien refuser. Mais comment obtenir votie appui ? à quel titre solliciter votre bienveillance? Inconnu de vous, je n'avais pas même le droit de me présentera votre porte; mes tentatives pour attirer votre attention ne pouvaient qu'être stériles ou mal interprétées. J'essayai cependant, mais sans succès. Vous n'étiez jamais seule, et la personne qui vous accompagnait était celle-là même qu'il m'importait d'éviter. Ainsi, désirant sans cesse de me rapprochei- de vous, mais n'osant jamais, ou manquant d'occasion, j'ai laissé perdre un temps précieux. Hier au soir encore, à l'Opéra, s'il m'avait été possible de vous parler^ quelques mots de votre bouche eussent suffi pour prévenir l'événement de ce matin.

:jio le paravent.

— C'est donc ce matin seulement et vous

voilà ! Mais elle, alors qu'est-elle devenue ?

— Depuis plusieurs jours tout était préparé pour notre départ. Ce matin Abeille est parvenue à sortir du pensionnat ; je l'attendais; une voilure était prête , et un moment après nous l'uvions ensemble sur le chemin de Bruxelles. Elle pleurait, la pauvre enfant, et moi, à la vue de ses larmes, j'ai senti se dissiper peu à peu l'étourdissement fiévreux dans lequel je vivais «lepuis quelque temps. L'illusion a fait place à la réalité , et pour la première fois les conséquences de ma démarche se sont présentées à moi sous leur véritable aspect. Un enlèvement, des sommations respectueuses , la désapprobation d'un père, sa malédiction peut-être! quels tristes préliminaires de mariage î... Je ne sais quelle voix secrète m'a dit alors qu'une union formée sous de tels auspices ne pourrait être heureuse. Mon père m'avait habitué au respect et à l'obéissance; M. Lareynie n'avait-il pas aussi le droit d'exiger de sa fille ces deux sentiments? et dans ce cas qu'étais-je donc moimême? un lâche séducteur ou tout au moins un extravagant amoureux de roman. L'un de ces

rôles m'eût fait pitié et l'autre horreur. Con- Taincu de mon tort, avant qu'il fut irréparable, je n'avais qu'un parti à prendre ; je l'ai pris. Au lieu de poursuivre ma route , je suis revenu à Paris; mais que faire maintenant? Si je ramène Abeille à sa pension, voudra-t-on l'v recevoir? à quel titre d'ailleurs m'y présenter avec elle ? La conduire autre part , chez moi surtout , ne serait-ce pas m'exposer à la compromettre, à la perdre peut-être? Dans cette extrémité j'ai pensé à vous , madame , à vous dont l'image m'a si souvent apparu propice, indulgente et secourable. A qui pourrais-je confier celle que j'espère épouser^, si ce n'est à vous qui avant peu sans doute aurez sur elle une autorité légitime ? Votre intervention seule peut réparer ma faute, prévenir tout malheur et réduire au silence les calomnies que je redoute. Dites-moi, je vous en supplie, qu'en plaçant en vous mon seul espoir, je n'ai pas trop présumé de votre bonté ; dites-moi que, dès cet instant, vous devenez la protectrice d'Abeille ; ne le devez-vous pas , puisque bientôt , et c'est là mon plus vif désir, vous serez sa mère?

A part ce dernier mot qui, signifiant belle-

mère en réalité, manqua son effet, madame Dupastel fut touchée d'une confession dont l'imprudence même semblait rendre hommage à la générosité de son cœur. En ce moment le rôle de protectrice désintéressée lui parut plus neuf à remplir que celui de coquette triomphante ; elle l'accepta donc sans hésitation ni arrièrepensée, mais ne chercha pas à déguiser un sentiment de moquerie qu'adoucissait la bienveilbnce de son regard.

— Vous m'avez bien jugée , monsieur , répondit-elle, et je ne trahirai pas votre confiance : ainsi disposez de moi, quoique je sois fort inexpérimentée en matière d'enlèvement et que mon âge ne me permette pas encore de savoir comment on doit agir h l'égard d'une fille de vingtdeux ans ; mais j'espère suppléer h mon ignorance par ma bonne volonté. Avant tout il faut que mademoiselle Lareynie rentre dans sa pension; où est-elle en ce moment?

— A deux pas d'ici, à l'angle de l'hôtel Grillon, vers l'entrée des Champs-Elysées.

• — Au milieu de la rue ! vous aviez donc perdu la tête ?

— A peu près, madame. Après avoir congédié ma chaise de poste, je n'ai rien imagine de mieux que de prendre une voiture de place : je voulais d'abord amener Abeille ici ; mais je n'ai pas osé risquer une pareille démarche avant de vous avoir prévenue, et je m'applaudis maintenant de ma prudence.

— Je le crois bien ; le colonel n'entend pas raillerie, et la scène aurait pu tourner au tragique. Vous dites une voiture de place à l'angle de la place Louis XV.

— Une ignoble citadine , hélas ! peinte en brun, numéro 157.

— Fort bien, dit Ermance d'un ton résolu; le reste me regarde : avant une heure la colombe fugitive sera en sûreté dans sa cage; ensuite je vous gronderai comme vous le méritez, et nous tiendrons conseil sur ce qu'il conviendra de faire.

— Vous croyez que madame Dinois. la maîtresse de pension, ne fera aucune difficulté

La jeune femme haussa légèrement les épaules.

— Je ne vous promets pas, dit-elle, qu'on

ai4 LE PARAVENT.

tuera le veau gras pour célébrer le retour de l'enfant prodigue ; mais vous pouvez être sûr que cette vigilante madame Dinois ne s'avisera pas de fermer la porte qu'elle a si bien laissée ouverte ce matin. L'intérêt de sa maison nous répond de sa docilité et de son silence. Il n'y a pas un moment à perdre : cette pauvre jeune fille doit souffrir le martyre dans ce fiacre où vous l'avez si judicieusement emprisonnée. Je cours la délivrer et mettre fin à cette sotte aventure. Pendant ce temps restez ici et faites la cour à M. Lareynie : songez que votre mariage dépend de lui; si vous vous conduisez raisonnablement dorénavant, je vous promets de ne pas lui dire que vous le trouvez égoïste, despote, père dénaturé et, ce qu'il vous pardonnerait moins que tout le reste , ci-devant jeune homme!

A ces mots elle se rapprocha de la porte du salon et l'ouvrit si brusquement que M. Lareynie, qui en ce moment s'abandonnait à une curiosité sans vergogne, privilège de laquais à l'usage des jaloux, eut à peine le temps de lâcher la portière qu'il avait soulevée pour coller son oreille contre la serrure. Sans jeter les yeux sur le vieillard qui avait rougi comme un enfant à

l'idée de se voir pris en flagrant délit, madame Dupastel traversa le salon, entra dans sa chambre à coucher, mit un chapeau et une pelisse, se regarda une demi-niiimtc dans la glace, se trouva joHe, n'en fut que niieiLX disposée à accomplir la bonne action qu'elle méditait, et sortit par une porte de service , laissant ainsi les deux hommes maîtres du logis.

Randeuil était resté dans la salle à manger où il attendait le retour de sa jeune protectrice ; de son côté , remis de l'émotion qu'il venait d'éprouver, le colonel avait repris sa place devant la cheminée du salon ; les sourcils froncés, le menton dans la cravate , les bras entrelacés sur la poitrine, il sifflait entre les dents un terrible pas de charge de la garde impériale , au bruit duquel il avait passé plus d'une fois sur le

corps des Autrichiens et des Russes. Ils demeurèrent quelque temps ainsi, s'entreregardant parfois à la dérobée, et semblables à deux armées en présence qui s'observent mutuellement sans que ni l'une ni l'autre se décide à entamer le combat : à la fin, après avoir interrogé à plusieurs reprises la pendule, M. Lareynie, emporté par l'impatience et la mauvaise humeur , tira le cordon de la sonnette avec la violence désespérée qui accompagne d'ordinaire les coups d'état. A ce bruit , la femme de chambre accourut et laissa voir sur sa figure l'étonnement que lui causait un pareil acte d'autorité.

— Il pourrait bien attendre qu'il fût marié pour casser nos sonnettes, se dit-elle, en regardant sournoisement le vieillard^ car au défaut de la jalousie il joignait celui de l'avarice, tort que l'antichambre ne pardonne pas.

— Madame à ce qu'il paraît est fort occupée dans sa chambre, dit-il d'un air sec,

— Madame est sortie depuis plus d'une demi-heure, répondit la soubrette sur le même ton.

— Sortie ! s'écria le colonel.

— Sortie ! répéta comme un écho Hippolvte Uan deuil.

— Sortie, reprit-elle en les regardant tour à tour , est-ce que ces messieurs ne le savaient pas?

— C'est bien... puisque votre maîtresse est

sortie sortez, cria M. Lareynie, d'une voix

que la colère fit sauter soudainement d'un registre à l'autre.

— Qu'a-t-il donc , ce vieux singe vert , pour piailler de la sorte ? marmotta la femme de chambre, qui^, en obéissant malgré elle, ne put s'empêcher de jeter sur Hippolvte un coup d'œil rendu plus bienveillant encore par la comparaison. — Au moins si c'était ce joli garçon qui épousât madame, dit-elle tout bas en refermant la porte.

Resté seul avec son rival imasjinaire. M. Lal'eynie le toisa un instant d'un regard sombre et dédaigneux.

— Monsieur, lui dit-il ensuite avec un calme affecté , jusqu'à présent les égards dus h une femme m'ont imposé le silence ; nous voici seuls enfin , et nous pouvons nous expliquer libre-

ment. Ma déclaralion sera trcs-cxplicile, et j'attends de vous une franchise égale h la mienne. Les sentiments que j'ai voués à madame Dupastel ne peuvent être ignorés de vous, puisque le bruit du mariage auquel j'aspire s'est déjà répandu dans le monde où nous vivons tous trois. En un mot vous savez que j'ai le désir et l'espoir d'épouser bientôt madame Dupastel. Vous le savez, n'est-pas? répondez-moi sans phrases, je vous prie, par oui ou par non.

— J'ai entendu parler en elTet de ce projet de mariage, répondit Randeuil avec la réserve d'un homme qui se sent entraîné sans savoir où l'on veut le conduire.

— Il y a plus qu'un projet, monsieur, il y a une promesse formelle ; il y a un engagement sacré qui me donne un droit légitime dont j'userai envers vous comme je le ferais envers tout autre. Dès à présent, monsieur, je me regarde ici comme chez moi ; je me permettrai donc de vous demander compte de votre visite comme si nous étions en réalité dans ma maison.

— Monsieur , dit le jeune homme d'un ton conciliant, un autre à ma place discuterait peut-

LE VIEILLARD AMOUREUX. S2i

être le droit dont vous vous prévalez et qui à bien des yeux pourrait ne point paraître incontestable ; pour moi je ne refuserai pas df^ le reconnaître et d'agir en conséquence. Je vous déclare donc sur mon Iionneur que ma présence ici n'a rien dont votre attachement pour madame Dupastel puisse s'alarmer.

— Alors, reprit le colonel, aucune raison ne doit vous empêcher de m'en expliquer le motif", et c'est là ce que j'attends de vous.

Cette injonction impérieusement articulée exigeait une réponse immédiate et précise. Hippolytc essaya pourtant de l'éluder en sortant par une manœuvre habile du terrain dangereux où il se sentait serré de trop pics.

— Je n'ai en effet aucune raison pour ne pas vous satisfaire , répondit-il ; mais le sons que vous paraissez attacher à une visite fort innocente, rend, je crois, indispensable l'intervention de madame Dupastcl. Du moment que son nom se trouve mêlé à cette discussion, la continuer hors de sa présence serait un procédé injurieux, et sans doute aussi loin de votre pensée que de la mienne. Permettez - donc que ce

soit elle-même qui se charge de l'explication d'une démarche mal interprétée par vous, je le répète. Mais, en attendant, il me sera facile de TOUS donner une preuve irrécusable de la pureté des intentions qui m'ont conduit ici. Il y a quelque temps , monsieur , j'eus l'honneur de vous adresser une demande dont le succès eût comblé mes vœux les plus ardents ; l'accueil défavorable que j'ai reçu a brisé mon cœur sans y éteindre entièrement l'espérance. Depuis cette époque mes sentiments ne sont pas changés; mais si les vôtres pouvaient l'être, vous me verriez à vos pieds le plus heureux des hommes. Que puis-je vous dire de plus, monsieur? solliciter de nouveau , et avec les prières les plus instantes , la main de mademoiselle Lareynie , n'est-ce pas vous prouver sans réplique que vous n'avez rien h redouter de moi ; que mon cœur, tout plein de l'image de votre fille , ne peut nourrir un sentiment dont vous deviez prendre ombrage.

Le vieillard fit entendre un ricanement aussitôt étouffé par la colère.

— C'cst'là que je vous attendais, s'écria-î-il; j'étais sur de voir arriver à la fin de votre période

le nom de ma fille, qui n'a rien à faire dans cette discussion. Pensez-vous que je sois dupe de toutes ces protestations sentimentales , de toutes ces phrases qu'on trouve tout écrites dans les romans? En vérité ! vous feriez à mademoiselle Lareynie l'honneur de l'épouser !

— Les termes dont je me suis servi

— Oh ! je vous en crois sur parole. Ma fille est jolie ; ma fille sera riche ; ma fille est bien élevée, car, j'ose le dire, je n'ai rien néglige pour son éducation ; je comprends donc qu'un pareil mariage vous paraisse assez convenable : il reste à savoir s'il me convient à moi ; or, je croyais ne vous avoir laissé aucun doute à ce sujet , et vous devriez comprendre h votre tour que mes récentes observations n'ont pas dû me disposer a changer d'avis.

— Mais si vos observations vous ont trompé'. ]M. Lareynie releva de chaque côté de son

maigre visage les pointes d'un col sous les(]uciles disparurent un instant les coins de sa bouche dilatée par un dédaigneux sourire.

— J'ai la prétention de me tromper rarement, dit-il ensuite. D'ailleurs il n'est pas besoin aune

S^h LE PARAVENT.

intelligence supérieure pour deviner vos projets, car ils sont transparents jusqu'à la naïveté. D'une part , vous deviendriez volontiers mon gendre parce que ma fille est un assez bon parti ; de l'autre , vous désireriez fort de plaire à madame Dupastel , car la conquête d'une femme aussi distinguée vous ferait honneur dans le monde. C'est un double jeu assez à la mode aujourd'hui, et dans lequel l'intérêt et la vanité marchent de front sans se nuire l'un à l'autre. Quant au cœur, s'il est permis de prononcer ce mot...

— Mais , monsieur , s'écria Randeuil avec chaleur, un pareil calcul, s'il était possible, serait la chose la plus méprisable.

• — C'est mon avis , monsieur , répondit le vieillard en regardant lîxement l'interrupteur: oui, un pareil calcul est la chose la plus méprisable , mais en même temps la plus ordinaire. Tous les jours on épouse une femme et l'on en aime une autre , et tel est votre dessein ; du moins vous m'avez donné le droit de le croire. Mais vous n'espérez pas, je pense, que je vous servirai de second , que je prêterai les mains à une œuvre de cette nature. Moi vous donner

LE YIEILLARD AMOURELX. S^

ma fille! — Ma fille! répéta M. Larevnie en élevant le ton et s'échauffant de plus en plus au bruit de ses paroles. — Vous confier le sort , l'avenir, le bonheur, la vie de mon enfant , de mon unique enfant ! Vous introduire moi-même dans ma maison , dans ma famille, après ce qui s'est passé hier encore , après ce que j'ai vu , après ce que je sais ; lorsque cent personnes aussi bien que moi ont pu, ont dû remarquer l'affectation que vous mettez à poursuivre en tous lieux, dans les salons, au théâtre, à la promenade 5 la femme que je veux épouser. Mais vous me prenez pour un fou , monsieur ! mais vous me prenez pour un aveugle , monsieur ! Mais vous croyez donc que je n'ai ni sang dans les veines ni sentiment dans l'àme! — Mais^ VOUS M'INSULTEZ! s'écria enfin le vieux colonel en faisant tonner sa voix comme s'il eût commandé le pas de charge à son ancien régiment.

— Vieillard stupide et endiablé , se dit Hippolyte en renchérissant sur la politesse d'Hernani ; sans mon amour pour Abeille, quel plaisir j*éprouverais à te donner raison et à justifier ta jalousie !

5S6 lE PARAVENT.

— Concluons , reprit M. Lareynie d'un ton qui, par sa gravité calme mais sardonique, contrastait avec l'emportement auquel il venait de s'abandonner. — Notre discussion repose sur deux points dont chacun appelle une solution prompte et décisive. Quant au premier, qui regarde ma fille, pour la seconde et dernière fois je vous refuse sa main et je vous déclare que je n'aurai jamais l'honneur d'être votre beaupère. Mes paroles sont-elles claires et me faisje suffisamment comprendre ?

Au lieu de répondre, Randeuil inclina la téta en serrant les dents ; et tel fut son dépit qu'il éprouva un remords poignant de sa belle conduite du matin.

— Oh ! que ne suis-je encore sur la route de Belgique , pcnsa-t-il , le vieux grognard serait bien obligé de changer de gamme.

Le colonel se redressa, comme si , pour donner plus d'autorité à ses parties , il eût voulu développer dans toute sa majesté sa taille maigre qu'il croyait élancée.

— Passons au second point , dit-il ; c'est le seul qui ait de la réalité; car, après mon pré-

cèdent refus, \otre persévérance matrimoniale, ne saurait être qu'une plaisanterie que vous me permettrez de trouver d'un goût peu choisi. Veuillez m'écouter attentivement. En désirant d'épouser madame Dupastel, je ne nie suis dissimulé aucun des ennuis que peut m'attirer cette union. Dans la société , la position d'un mari de mon âge est une lutte de tous les instants ; je m'attends à cette lutte, décidé à triompher ou à mourir. — Oui, monsieur, à mourir, répéta gravement le vieillard en éteignant sous le poids d'un regard rajeuni par la passion le sourire qui venait d'effleurer les lèvres d'Hippolite. — Mon langage peut vous paraître étrans ge ; mais qu'il blesse ou non l'usage , je vous le jure, je saurai y faire honneur! Lorsque madame Dupastel portera mon nom , plus d'un homme essaiera sans doute de jouer près d'elle le rôle que vous avez entrepris vous-même ; chacun de ces hommes deviendra aussitôt pour moi un ennemi mortel et sera traité comme tel, c'est-à-dire que je le tuerai ou qu'il aura ma \ ie avant d'avoir mon honneur.

Malgré sa mauvaise humeur, PtanJeuil ne put s'ennièchcr d'admirer l'expression énergi([ue

qui vint pour un instant ranimer les traits flétris de son interlocuteur. Sous le vieillard ridiculisé par l'amour perçait en ce moment le fier A étéran de la orande armée.

— Tout me dit que le combat commencera même avant mon mariasse, continua jNI. Larevnie avec une résignation qui eût fait honneur à un Turc fataliste. — C'est vous, monsieur, qui le premier m'avez jeté le gant ; autant vous qu'un autre. J'accepte donc votre défi ; je me déclare offensé parla conduite que vous affectez depuis quelque temps, et je vous en demande raison, à moins que, sur votre honneur, vous ne me juriez d'en changer à l'instant et })our toujours.

A cette provocation imprévue , l'amant d'Abeille resta la bouche et les yeux béants.

— Eh quoi! monsieur, c'est un duel que vous me proposez? dit-il enfin sans chercher à dissimuler sa surprise.

— Oui, monsieur, c'est un duel que je vous propose, répondit le vieillard d'un air froid.

— Et vous pensez que je consentirai à me battre avec vous?

Je n'ai aucune raison pour douter de

votre courage.

— Mais vous doutez du moins du respect que doit m'inspirer votre âge?

— Mon âge ne regarde que moi , repartit M. Lareynie d'un ton sec, et, puisqu'il me plait de l'oublier, il v a de l'impertinence à s'en souvenir.

— Mais, monsieur, si vous ne vous vovez pas , je vous vois , moi , dit Randeuil à qui se communiquait, en dépit de ses efforts. l'irritation de son adversaire. — Jamais je ne me soumettrai au ridicule que me donnerait un duel avec un homme qui, s'il refuse de devenir mon beau-père, pourrait du moins être mon grandpère.

— Vous vous soumettrez alors à être soufilelc en plein foyer d'Opéra, s'écria le colonel, blessé au plus vif de son amour-propre,

Hyppolvte pirouetta sur le talon en haussant les épaules, et s'assit brusquement sur un fauteuil à l'extrémité du salon.

— Quelles sont vos armes? demanda M. Lareynie après un instant de silence.

SSO LE PARAVENT.

, — Des béquilles, s'écria Randeuil, exaspéré de celte persécution,

— Prenez garde quejene vous en fasse porter, reprit le vétéran avec l'aplomb menaçant d'un homme sur de son coup. — Je me suis foulé le bras droit à la chasse, il y a quelque temps, conlinua-t-il en colorant d'un vernis poétique une atteinte de rhumatisme dont aucune considération humaine ne l'eût fait convenir; — j'aurais quelque peine à me servir de l'épée ; ainsi, à moins que vous n'ayez des objections h faire contre le pistolet...

— Mais, monsieur, vous ne voulez donc pas comprendre que je refuse de me battre avec vous, répondit le jeune homme en se levant avec impatience; que puis-je vous dire pour dissiper vos soupçons, et obtenir la paix? Vous me parliez tout à l'heure d'un engagement à prendre, d'un serment h prononcer; parlez, je suis prêt à faire tout ce que vous désirerez.

■ — Il faut me jurer que vous n'aimez pas madame Dupastel, répondit le jaloux en dardant sur son interlocuteur un regard perçant.

• — Je vous jure que je ne l'aime pas, ni

ne l'ai jamais aimée, ni ne l'aimerai jamais. Que vous faut-il de plus?

— Que vous ne cherchiez plus à la revoir, à lui parler, en un mot, à vous rapprocher d'elle.

— Puisque je vous donne ma parole d'honneur que je ne l'aime pas, dit Randeuil, en éludant cette fois une réponse directe.

Malgré sa jalousie , le vieillard se sentit à demi convaincu par ce serment réitéré sans hésitation.

— Une parole d'honneur est une chose grave, dit-il, et à moins de preuves évidentes, je ne puis refuser de croire à la vôtre; j'aime mieux admettre que je me suis trompé. .Te prends donc acte de votre promesse en rétractant ce que mes paroles ont pu avoir de provoquant. Votre conduite ultérieure réglera la mienne.

— Ah! monsieur, quel sens dois-je donner à cette phrase? s'écria le jeune homme avec chaleur. Puis -je l'interpréter en ma faveur? Me permettez-vous d'espérer qu'à force d'instances, de soumission, je parviendrai enfin à obtenir

— La main de ma fille? dit M. Lareynie en lui coupant la parole; quant à cela , mon cher monsieur, je dois vous avouer que, si vous êtes un peu opiniâtre dans vos projets, je ne le suis pas moins dans mes décisions. Je vous ai déjà dit non deux fois, évitez-moi le désagrément de le répéter une troisième. D'ailleurs^ après ce qui vient de se passer, vous devez comprendre que moins que jamais vous pouvez être mon gendre.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit; madame Dupastel , soigneusement enveloppée dans sa pelisse, et les joues colorées par le froid, entra d'un pas léger; elle s'approcha aussitôt de la cheminée avec une grâce frileuse, séparant ainsi les deux hommes empressés de lui faire place; puis, par une suite de mouvements d'une rapidité extrême et d'une finesse indicible, elle conlempLi dans la glace ses cheveux blonds un peu débouclés par le grand air, les roula machinalement (^ans ses doigts, sourit d'un air amical à M. Lareynie à qui elle remit le chapeau qu'elle venait d'ôtei", et à l'abri de la passe de velours qu'elle thit un instant à la hauteur de son visage , jeta sur Ilippolyte un

regard vif comme mi éclair, qui disait le plus oxpiessivement du monde : Tout va bien.

Un moment après, le Sigisbc qui se trouvait on plein exercice de ses fonctions fut chargé de Jfa pelisse comme il venait de l'être du chapeau; il les porta tous deux sur un divan placé en face des fenêtres, et les y déposa avec le soiji respectueux d'un dévot qui touche une relique. Pendant ce temps, Ermance saisissant l'occasion qu'elle avait fait naître, se penclia pour lircr le cordon de la sonnette, et dit à Randeuil, tout bas cl fort vite :

— Demain; ici; à deux heures; et maintenant partez.

Par un instinct naturel à la jalousie, le vieillard se retourna brusquement, quoiqu'il n'eût rien entendu. iNIadanie Dupastel était déjà assise sur la causeuse, à l'angle de la cheminée, €t tisonnait le feu que venait arranger la femme de chambre. Hippolyte debout, le chapeau h la main, gardait le maintien de l'homme qui se dispose à prendre congé. Malgré le oilme ^iffecté de ces deux attitudes , M. Lareynic /'prouva une de ces vagues inquiétudes qui ne

cherchent qu'un prétexte pour se changer en tourment véritable.

— Vous êtes sorlie à pied , madame? demanda-t-il en regardant d'un air défiant quelques imperceptibles éclahoussurcs qui mouchetaient le bas de la robe de la jeune femme.

— Oh! j'ai fait une véritable campagne, répondit-elle en riant; je suis sûre que vos vieux grenadiers n'allaient pas d'un meilleur pas; et puis j'ai gagné une chose h sortir à pied, c'est de voir les affiches de théâtre ,et d'apprendre qu'on joue Otello en place de la IVorina qu'annonçait mon journal. Cela a changé toutà-fait mes projets pour ce soir. BcUini est bien à la mode ; mais je suis fidèle à mon culte pour le maître : il faut absolument que je décide ma tante h venir aux Italiens ; nous accompagnerezvous?

La conversation j adroitement placée sur le terrain des banalités, continua de la sorte pendant quelques minutes au bout desquelles Eandeuil, obéissant à l'ordre qu'il avait reçu, prit respectueusement congé de la maîtresse de la maison, et sortit après avoir échangé avec

celui qui refusait d'être son beau-père un froid salut où perçait la rancune.

— Maintenant que nous sommes seuls enfin, dk aussitôt M. Lareynic d'une Yoix qu'il s'efforçait de rendre calme , daignerez-vous m'apprendre, madame, ce que ce jeune homme est venu faire ici?

— Ne vous l'a-t-il pas dit? demanda madame Dupastel en jouant un étonnement moqueur. De quoi donc avez-vous parlé pendant plus de deux heures que vous avez passées en tête-à-tête.

— Madame, reprit le jaloux qui fronça les sourcils, entre hommes certaines explications n'ont jamais lieu dans un salon.

— Colonel, vous savez que je suis très-peu brave ; si vous tirez voire grand sabre de la garde impériale , je vous préviens que je me sauve.

La jeune femme se leva, traversa le salon en vocalisant une roulade et ouvrit le piano.

— Ainsi vous me refusez un mot qui me rendriiit le repos, un seul mot, dit le vicillardj qui avait suivi ce mouvement coriime s'il eût

été mené en laisse, et dont la voix était (.leveniie soudainement suppliante.

Ermance regarda l'antique visage qui se penchait vers elle, avec un mélange de bonté et d'ironie, de commisération et d'impatience.

— Eh bien! oui; nous causerons de tout cela , dit-elle enfin d'une voix dont l'inflexion était presque caressante et comme si elle eût parlé à -un enfant. Vous saurez tout; mais il faut d'abord redevenir aimable, confiant, obéissant; et par-dessus toutes choses, n'être plus jaloux ; et même me demander pardon de l'avoir été.

En disant cela , madame Dupastel s'était assise sur le tabouret, devant le piano. Vaincu par un regard plein de coquetterie qui ne fuyait pas le sien , et par la douce voix qui vibrait à ses oreilles, le colonel se mit à genoux sans calculer le danger qu'il courait d'y rester, en raison du manque d'élasticité d'un jarret plus que sexagénaire.

— C'est bien , je vous pardonne , dit avec empressement la jeune femme en retirant la main que son vieil adorateur essayait de porter à ses lèvres.

Pour mettre fin à une scène qui tournait tenilrenicnt au ridicule, elle se leva, sans s'inquiéter de la position un peu critique où elle laissait le vieillard.

— 11 est près de cinq heures, dit-elle en regardant la pendule; il faut que je m'habille, car je dine chez ma tante. Si vous vouliez être un homme charmant, vous viendriez nous prendre chez elle pour aller aux Italiens.

— A sept heures et demie je serai à sa porte, répondit le colonel qui' avait réussi à se remettre sur pied.

— A ce soir, donc, dit Ermance; jusque là je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde, et je rentre dans mes petits appartements.

Souriant alors avec une grâce enfantine, elle fit au vieillard une solennelle révérence, digne de l'ancienne cour; se glissa lestement sous le rideau de tapisserie qui masquait la porte de la diambrc à coucher, et disparut aussitôt.

M. Lareynie resta un instant au milieu du salon, immobile comme si ses pieds se fussent incrustés dans le tapis. A la fin , par une sorte d'élan frénétique, il se précipita vers le divan,

saisit d'une main agitée le chapeau qiinsi que la pelisse qu'il y avait placés, et déposant alternativement sur le velours de l'un et la soie de l'autre une demi-douzaine de baisers :

— Adorable! adorable! s'écria-t-il d'une voix altérée par l'émotion autant que par l'âge, et après un dernier regard jeté sur le rideau du sanctuaire où s'était retirée sa divinité , il se décida enfin à sortir de l'appartement en répétant encore tout haut : — Adorable !

Le lendemain, à deux heures, Hippolvic Randeuil se présenta chez madame Dupastel qu'il trouva seule , un livre à la main , et négligemment assise à l'angle de la cheminée ; après s'être incliné devant elle, il ne put s'empêcher de jeter autour du salon un regard dans lequel perçait une inquiétude qui n'échappa point à l'œil perçant de la jeune femme.

— Bassurez-vous , dit-elle avec un demisourire j il n'est pas là.

SZiO LE PARAVEIST.

— Vous m'avez dcviijc, madame, répondil liippolyle en s'asscyant sur le fauteuil que lui désignait un geste giacieux ; — je ne vous cacherai pas que M. Lareynie me. fait maintenant une peur liotrlble ; je tremblais de le rencontrer encore ici.

— Croyez-vous donc que je lui permette de venir tous les jours? le vendredi, par exemple, et c'est aujourd'iiui, je me mets en retraite et ne reçois personne ; je n'ai l'ait une exception en votre faveur qu'en laison de la gravite des circonstances : d'ailleurs, nous serons plus sûrs de n'cfrc pas dérangés. Voyons , il faut que je vous rende compte de ma mission. D'abord, je dois vous dire que la dame, ou plutôt la demoiselle de vos pensées , est une fort belle personne ; des yeux superbes, des traits réguliers, une coupe de figure irréprochable; peu de vivacité peut-être dans la physionomie, mais l'ensemble fort bien, extrêmement bien. Je reconnais que vous êtes un homme de goût, et je comprends que , pour de si beaux yeux , on puisse faire des folies. Je ne vous parierai pas de la frayeur de mademoiselle Abeille ; elle vous attendait, et en me voyant arriver à votre place,

je suis sûre qu'elle m'a trouve aussi laide que je la trouvais jolie moi-nicmc. Enfin , je suis parvenue h la rassurer , et à lui faire comprendre que, son voyage sentimental étant achevé, il lui fallait au pins vite rentrer h sa pension. Pour abréofcr, ie l'ai conduite à Ghaillot où tout s'est passé comme je l'avais prévu. IMadame Dinois sera trop heureuse de se taire ; de ce côté, l'affaire est donc terminée ; voyons maintenant ce que vous avez fait du vôtre? Hier, je n'ai pasosé interroger M. Larevnie ; mais vous, ditcs-moi, où en étes-vous avec lui? en avezvous obtenu quelque chose?

— J'ai obtenu, madame, que provisoirement il ne me coupât point la gorge en votre honneur, ce dont il paraissait avoir une ai'dente envie. Quant à mon mariage, moins cjuc iamais il veut en entendre parier ; et vous vovcz devant vous un homme refusé pour la seconde, je me trompe, pour la troisième fois.

— Vous couper la gorge ! s'écria madame Dupastel; je le reconnais bien là. Ne s'cst-il pas mis en tète les idées les plus extraordinaires à votre sujet? Sans doute vous n'avez rien épargné pour le détromper?

— Assurément, madame; mais comment faire entendre raison à la jalousie?

— Vous lui avez bien dit , j'espère , continua-t-elle avec une insistance railleuse, que vous ne pensiez pas à moi ; que jamais vous n'aviez eu la moindre idée de m'aimer ou de me plaire?

Randcuil se soumit à ce persiflage par un sourire plein de finesse.

— Hélas! j'ai eu l'indignité de lui dire tout cela , répondit-il ; et je crois maintenant que c'est ce blasphème qui m'a porté malheur. Cette nuit (car j'espère que vous m'estimez assez pour penser que je n'ai pas fermé l'œil), cette nuit donc, en me rappelant ce qui s'est passé hier, j'ai reconnu que je m'étais conduit comme un enfant.

— Comment cela?

— Oui, si ma position se trouve empirce aujourd'hui, je ne dois accuser que moi qui , au lieu de serrer mon jeu, l'ai niaiscmejU abattu devant M. Lareynie. Je lis dans vos yeux que vous me comprenez...

— Peut-être, dit en riant madame Dupastel ; mais parlez comme s'il n'en était rien.

— Vous savez comme moi, madame, reprît Hippolvle, qu'on ne gouverne les hommes que par leuus passions; or, M. Lareynie n'en a qu'une seule , l'attachement que vous lui avez inspiré. Devant cette affection absorbante et suprême tous les autres sentiments se sont successivement éteints en lui, et le reste du monde, sa fille comprise , lui est parfaitement indifférenf. Cela démontré , que devais-je faire pour réussir? M'adresscr à ce sentiment irritable, toucher cette corde vibrante, en un mot diriger mon attaque vers le seul point vulnérable. Lui-même, par sa chimérique jalouise , me montrait le défaut de la cuirasse ; je n'avais qu'à y frapper. Redouté de M. Lareynie comme un rival naissant, tut ou tard il eût été le premier à m'offrir sa fille afin de se débarrasser de moi.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr, madame ; il doit être impossible de vous aimer modérément, et certes entre la crainte de vous perdre et le désagrément de m'avoir pour gendre , je ne crois pas qu'un seul homme au monde puisse hésiter; la jalousie de jNI. Lareynie s'offrait donc h moi comme une vérilable planche de salut ; mais, au lieu de

3/|Zi LE PARAVENÏ.

la saisir et de m'y cramponner, je l'ai rcpoussce sottement, avec une obstination stupide dont je ne me rends plus compte aujourd'hui ; en vérité, il est des jours où l'inteUigence descend au-dessous de l'instinct. Qu'est-il arrivé? C'est que, ne me craignant plus, M. Lareynie ne s'est cru obligé à aucun ménagement, et c'est ainsi que je me suis fait éconduire par ma faute, par une faute...

— Irréparable, dit Ermance avec un sérieux affecté.

Randeuil hésila un instant ; mais, apercevant un imperceptible sourire qui jouait sur les lèvres de la jeune femme, comme un souffle léger fait frissonner les feuilles d'une églantine, il reprit avec une douceur insinuante :

— Irréparable! madame. Ce mot a-t-il un sens, prononcé par celle qui pourrait encore si facilement tout réparer?

— Ah ! mon Dieu, de cjuoi me menace cette phrase entortillée ? dit la jeune femme en jouant la frayeur; — hier vous m'avez fait courir jusqu'à Chaillot pour le service de votre amour; où prétendez-vous m'cnvoyer aujourd'hui? je

vous déclare, d'abord , que je ne quille pas le coin de mon feu; j'aime mieux donner ma démission de l'emploi de prolectrice.

— Je ne l'accepte pas, madame, cette démission, reprit Ilippolvte : que deviendrai-je , si vous m'abandonnez? De grâce, ne me refusez pas la continuation de votre bienveillance; ce que je vous demande vous coûterait si peu !

— Mais, enfin, de quoi s'agil-il?

— De me permettre de rattacher le fil qu'hier j'ai si follement brisé; de m'autoriser à justifier désormais par ma conduite apparente la jalousie dont M, Lareynie m'a si gratuitement honoré.

— Fort bien, interrompit madame Dupaslel, en parlant d'un éclat do rire. Voilà une belle idée, et qui, de votre part, ne me surprend pas ; je suis étonnée que vous n'écriviez pas pour le ihéàtrc, car vous avez un goiit décidé pour les imbroglios dramatiques; hier un enlèvement, aujourd'hui une mystification. Et quel rôle m'y donnerez-vous? j'espère bien que vous ne comptez pas faire de moi un personnage muet.

— Je ne chaiiirerai rien au rôle dont vous

avez l'habitude, repartit Randeuil en se prêtant de bonne grâce à la gaieté de son interlocutrice.

— - En vérité ; je suis donc comédienne sans le savoir ! Mais ce rôle, enfin, quel est- il?

— Celui d'une femme qui plaît à tous ceux qui la voient, et qui , par conséquent, ne saurait empêcher personne de devenir amoureux d'elle.

Madame Dupastel s'accouda sur le dossier de la causeuse , et emprisonnant d'une main mignonne la fossette de son menton , fixa sur l'amant d'Abeille deux yeux noirs dont un teint de blonde faisait encore ressortir l'éclat.

— J'aime mieux rire que me fâcher, dit-elle après un instant de cette fascination où il entrait peut-être autant de coquetterie que de sévérité ; — et puis je vous avouerai naïvement que les choses extravagantes ne m'ont jamais trop déplu. Enfin, il s'agit d'un mariage : aux yeux d'une femme , c'est une considération sans réplique ; voulant la fin , il faut bien accepter les moyens lorsqu'on ne peut les choisir.

— Gela est incontestable, répondit Randeuil

LE VIEaLARD AMOUREUX. SM

avec la vivacité qu'inspire le succès ; ainsi vous consentez...

— A ce que vous m'aimiez pour rire! et pourquoi pas? une autre femme trouverait peutêtre la proposition assez impertinente ; pour moi, en fait de passion^ je préfère la parodie au drame ; ainsi donc, si cela peut vous élre utile, mourez d'amour pour moi; je vous le permets.

— Oh ! vous êtes un ange , s'écria le jeune homme, qui se pencha vers elle avec un entraînement involontaire,

— Vous n'avez pas mal dit cela , interrompit Ermance en l'éloignant du geste ; mais nous ne sommes pas en scène ; ainsi parions sérieusement. Les plus courtes folies sont , dit-on , les meilleures ; vous me permettrez donc de fixer un terme à celle que vous allez feindre ; si vous êtes habile , ce c[ue je crois , une semaine doit vous sufOre.

— Eh , madame, que puis je faire pendant un temps si court ? ne soyez pas généreuse à demi ; il me semble qu'un mois. . .

— Un mois! y songez-vous? dit-elle en riant; vous voulez donc la mort de ce pauvre colonel.

Je me ferais conscience de le tourmenter au-delà de ce qui est strictement nécessaire. Je vous accorde quinze jours, pas un de plus.

• — C'est bien peu \ mais je suis trop heureux eu ce moment pour ne pas me soumettre à \ os volontés.

— A condition que je fasse les vôtres, n'estce pas ?

— Vous savez qu'un bienfiiit engage celui qui l'accorde comme celui qui le reçoit. Aussi ma reconnaissance...

— Vous me remercierez au dénouement. Voilà donc une chose convenue ; pendant quinze jours, carte blanche pour inquiéter le colonel , à l'exception toutefois des enlèvements pour lesquels je ne partage pas la vocation de mademoiselle sa fille ; passé ce temps, si vous n'avez pas réussi, vous voudrez bien me permettre de me retirer de la partie.

liippolvtc cacha sous une démonstration de gratitude le dépit que lui causa le trait décoché contre Abeille.

— La coquette ! se dit-il irrespectueusement; ce n'est point par bonté qu'elle me rend service,

c'est pour avoir le plaisir de désoler ce vieux Céladon , qu'elle déteste au Ibnd de l'àme, j'en suis sûr. Elle a dans ses yeux , qui sont fort beaux d'ailleurs, quelque chose de moqueur, ou plutôt de méchant, surtout lorsqu'elle parle d'Abeille. 11 y a déjà de la belle-mère dans ce regard- là. Bah! que m'importe, pourvu qu'elle aide à mon mariage.

Madame Dupastel regardait à la dérobée le jeune homme muet depuis un instant. Par une sorte d'intuition , privilège des intelligences d'élite , elle devina en partie la réflexion ironi- (jue dont elle était l'objet ; cette découverte attira sur sa physionomie un sourire dont la mélancolie possédait la séduction qui s'attache toujours aux attraits inaccoutumés.

— Voulez-vous être franc? dit-elle d'une voix pénétrante ; tout à l'heure vous m'appeliez ange^ mais maintenant vous êtes déjà disposé à me donner un tout autre nom, et cela pour un mot qui m'est échappé par étourderie ; car je n'avais aucune intention de vous blesser, ni d'offenser V otre idole. Je suis sure encore qu'en me parbnt de ma bonté vous me liouvez niéchante au fond du cœur, et que ^ ous attribuez à un caprice,

qui serait presque une cruauté, ma conduite à l'égard de M, Lnrcynie. — Ne m'interrompez pas, continua-t-clle avec un accent sérieux qui n'altérait en rien l'expression aimable de son visage. — Vous êtes jeune , et je vous connais depuisunjour seulement; pour que j'aie consenti au bizarre traité que nous venons de conclure, il faut donc qu'au premier aspect vous m'ayez inspiré de l'estime, et c'est la vérité. Votre démarche d'hier , ce retour à la raison , après un début si blâmable, m'ont paru l'indice d'un cœur bon et loyal ; je crois encore ne m'être pas trompée. A mon tour , maintenant , je ne voudrais pas vous laisser sur mon compte une opinion défavorable. Si nous entrons dans la même fiamille, je deviendrai votre belle-mère ; mais, je l'avoue , il me serait pénible de ne devoir vos égards qu'à ce titre ; après avoir reçu votre confession, je ne sais quelle^envie me^prend de vous faire aussi la mienne : si vous aviez seulement une cinquantaine d'années !..

— Je vous jure, madame, dit Hippolyte, que depuis hier ii m'est poussé des cheveux blancs.

— Je ne les vois pas , mais je veux y croire, reprit madame Diipastel en riant; ainsi voilà

mon scrupule levé. Écoutez-moi donc, et d'abord laissez - moi me flatter un peu. En me voyant sur le point d'épouser M. Lareynie , vous avez , j'ose le penser , éprouvé quelque surprise ; vous vous êtes dit peut-être que, puisque j'étais décidée à me remarier , j'aurais pu prétendre à une alliance mieux assortie sous certains rapports.

— Je conviens , madame , que le bonheur promis à M. Lareynie m'a jusqu'à présent paru inexplicable.

— Je vais vous l'expliquer : vous me connaissez à peine ; vous pourriez donc supposer qu'en consentant à ce mariage j'ai cédé à la considération qui détermine quelquefois les femmes , jeunes encore, à épouser un homme âgé. Il n'en est rien. Ma fortune est presque égale à celle de M. Lareynie, et même l'avantage est de mon côté , car moi , je n'ai pas de fille à marier. Ce n'est donc pas l'intérêt que j'ai consulté, c'est la raison. Quoiqu'il soit mal de blâmer ceux qui ne sont plus , j'oserai vous dire que je n'ai pas été heureuse avec mon premier mari. M. Dupaste\ était très-jeune , aussi jeune que moi. Une femme ne trouve pas d'abord que ce soit là un

défaut ; c'en est un pourtant, j'en ai fait la triste expérience. Dans le monde, on me croit un peu coquette , je ne le suis que bien superficiellement , et peut-être par prudence. La pente naturelle de mon caractère me porte au contraire aux sentiments vrais et simples : j'ai besoin d'affection , et , quoique en apparence frivole , j'ai toujours rêvé le bonheur au sein d'une vie calme et tranquille. M. Dupastel ne partagea pas mes goûts et m'imposa les siens. Son âge, car je n'accuse que son âge , l'entraînait dans le monde , dont le tourbillon , les plaisirs , les triomphes étaient pour lui un besoin : ce que j'ai souffert pendant les trois ans qu'a duré cette existence vide et dissipée, mes inquiétudes, ma jalousie! pourquoi n'en conviendrais-je pas? les larmes que j'ai versées souvent au sortir d'un bal ou d'une fête , il est inutile de vous en parler. Ma prétendue coquetterie date de ce temps-là ; ne faut-il pas qu'une femme sourie pour ne point laisser voir qu'elle a pleuré ? Je fus donc coquette par orgueil, mais sans trouver dans cette affectation autre chose qu'une distraction éphémère, qui me rendait plus douloureuses peut-être mes heures de solitude. Devenue libre, je jurai d'à-

bord de le resler toujours ; serment de veuve, hélas ! et le monde a raison de ne pas trop croire à ces vœux-là. Je reconnus bientôt les inconvénients d'une position qui , me laissant dans la société sans protecteur, m'exposait sans cesse à de sottes et ridicules persécutions. Une veuve qui n'est ni trop vieille , ni trop laide , devient aussitôt le point de mire du désœuvrement et de la Fatuité ; ce rôle ne me convenait pas ; ma famille d'ailleurs me pressait de me remarier. Ce fut alors que M. Lareynic , fort assidu cîsez ni;î tante depuis quelque temps , m'exprima un flésir qui me fit sourire d'abord , puis réflécliir sérieusement. Une considération qui ciil nrrôté ime autre femme fut précisément ce qui me décida en sa faveur. La triste épreuve que j'avais laite m'avait déterminée à exiger, dans une union nouvelle, des assurances de p;iix plutôt que les promesses d'un bonheur qui n'est le plus souvent qu'une illusion. L'âge de M. Larevni^î m'offre à cet égard toutes les garanties que [r puis désirer. ISIon affection lui suffira, j'en suis certaine, continua-t-elle avec un sourire; — son caractère un peu ombrageux ne m'effraie même pas trop ; après tout, j'aime mieux inspirei- de la

35/i LE PARAVENT.

jalousie que d'en éprouver. D'ailleurs , à part quelques faiblesses auxquelles je dois de l'indulgence, puisque j'en suis la cause, le colonel est un homme plein de qualités réelles et solides. Son honneur et sa loyauté sont au-dessus de tout éloge ; il a de l'esprit , de l'instruction , beaucoup d'usage, il est même aimable; surtout il m'est très-attaché; et je ne vous le cacherai pas, j'ai été trop peu gà ée jusqu'à présent à cet égard pour rester tout-à-fait indifférente à cette vive affection que je lui inspire. Enfin, après le défaut de me juger sans croate trop favorablement , je ne lui connais qu'un tort, et depuis hier seulement, c'est son indifférence apparente pour sa fille ; mais ceci me regarde, et je me charge de le ramener h des sentiments plus justes. — Voilà ma confessio 1, monsieur; et maintenant, si, en vous parlant, il m'é liappe encore quelque pauvre petite malice, rendez-moi la pareille, je vous en donne la permission ; mais ne froncez plus Le sourcil en vous disant tout bas : Quelle méchante femme !

— Quelle fe nme aimable et^bonne ! voilà ce que je dirai tout haut et sans cesse, s'écria Randeuil avec feu ; puisque votre regard pénètre

si bien au fond du cœur , vous devez lire dans le mien le repentir d'avoir pu douter un seul instant de votre générosité. Me pardonnez-vous? Lorsqu'on parle avec conviction , il s'établit entre la parole et le geste une harmonie involontaire. A la fin de sa phrase , le jeune homme s'était levé, et, au lieu de se rasseoir^ il plia les genoux ; en ce moment même le bruit d'une sonnette se fit entendre.

— Eh ! mon Dieu ! le voici, dit Ermance avec une émotion inattendue.

— Êtes -vous sûre de cela? demanda Randeuil.

— Trop sûre , ne connais -je pas sa manière de sonner ? il ne devait pas venir aujourd'hui ; que va-t-il dire en vous voyant?

— C'est le cas de commencer la scène.

— Non, non ! je ne veux pas ! y pensez-vous ? mais asseyez-vous donc ^ le voilà déjà dans la salle à manijer.

Voyant qu'Hippolyte ne changeait pas d'attitude, clic se leva ; mais au lieu de la laisser s'éloigner, il lui prit h main.

— L'occasion est trop belle, dit-il j cl, sans

égard pour la défense de la jeune femme , il se laissa tomber à genoux devant elle, au moment même où s'ouvrait la porte du salon. Feignant alors la gaucherie d'un amant surpris, il tourna la tête de ce côté et se releva sans se presser, de manière à ne laisser aucun doute au regard le moins clairvovant.

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