VIERGE NOIR
Avec une Espagnole en veuve de Prado C’est un jeune homme étrange :
Un air de beau ténor de quelque Eldorado, Mais trop gras pour être ange.
C’est sa mère sans doute, ou quelque parenté, Peut-être, pour mémoire.
Comme elle, il est en deuil; mais ce qui m’a hanté C’est sa chemise noire !
Je dis hanté, malgré qu'il faudrait enchanté ; Car enfin quel mystère !
De quel enterrement par quel corbeau chanté Sort ce célibataire.
Ce veuf prodigieux, cet apôtre du noir Jusque dans la chemise,
Qui fait que d’un point blanc s’obscurcit tout espoir De le voir dans sa mise.
Quel père a-t-il perdu, quelle femelle ou sœur, Quel enfant qu’on adore,
Pour qu’implacablement dans toute sa noirceur Nul faux col ne se dore ?
Habillé de Tartare, et d’Erèbe altifé, Notaire du Cocyte;
Et dont à cette table atone de café L’obscurité m’excite.
Ce picéeux seigneur, ce pur Monsieur Nigra Privé de blanchisseuse,
Dont toute la tenue à ce point dénigra L’art de la repasseuse.
Quel moderne Hamlet, quel abbé convaincu De la nécrophilie
À tellement, en soi, par principe vaincu Les linges frais.qu’on plie?
Que fait ce garcon-là, quand le soir, il s'endort Dans son pan de ténèbre
Et que dessus son torse obscurément se tord Ce panneau trop funèbre ?
Un linceul serait blanc; mieux vaudrait donc mourir Mieux siérait ne plus être
Que se déshabiller pour voir sur soi courir Ce linge de Bicètre.
Ce linge fol et fou, ce linge de langueur Qui sur le corps s’annelle !
— Car enfin, comment sont, à la grande rigueur, Ses gilets de flanelle ?
L'enfant vêtu de noir, et qui me ressemblait Dit Musset, comme un frére,
Avait, certe, un col blanc, et blanc comme du lait, J’en suis sûr, au contraire. k
Chemisier de malheur, poignet qui ne fléchit Plastron que rien ne zèbre
Pas même en vieillissant cet autre ne blanchit Comme un Ménier célèbre.