REVANCHE
Ce mendiant n'avait mangé Jamais dans le fond des vallées Châtiment peut-être infligé
Pour des fautes qui sont volées.
Mais Dieu permettait les sommets A sa fringale : sur les cimes
Il grimpait donc sans dire mais, Pour glaner des miettes sublimes.
Ce bonhomme n'avait rongé
Qu'un os dans le creux des vallées, Châtiment sans doute infligé
Pour des causes qui sont célées.
En haut les mangeurs à paniers, Les touristes en piques-niques
Lui donnaient, jamais des deniers, Mais quelques pilons ironiques.
Il se repaissait, mais, en bas, Rencontrant les mêmes visages, On ne le reconnaissait pas.
Il quêtait en vain un repas, Aux inférieurs paysages.
Onc ce berger n’avait songé
À manger au sein des vallées Châtiment sans doute infligé Pour des fautes qui sont scellées
Alors il regrimpait. En haut, Les reliefs se refaisaient riches.
Après cinq heures de cahot
A travers des sentiers de biches.
Cinq heures de cahin-caha, L’estomac creux, la tête vide, Vers la cime où le sort cacha Du pain pour cette panse avide
On voyait éclater de loin
Ses dents blanches de cannibale Dans sa face couleur de foin Sur un fond de montagne pâle.
Il se reposait, mais dormir Est mortel dans ces solitudes, IL faut repartir et frémir
Il faut redescendre et gémir Entre ces deux vicissitudes ;
Ne sommeiller qu’au pied des monts, Ne ripailler que sur leurs têtes,
Au gré d’on ne sait quels démons, Pour qui ces tourments sont des fêtes.
Avoir son couvert mis au ciel, Et son lit dressé dans les prées.
Ludion du pain et du sel
Qui voit les aubes empourprées
Mettre sa nappe au front du roc, Et le geste du crépuscule Découper un drap dans son froc Au fond du vallon qui recule.
Et j'en ai conclu que ce fut Réincarné, le mauvais riche, De ces rogatons à l’affut Chez Lazare devenu chiche.
Et quand il repassait en bas, Rencontrant les mêmes visages, Il reparaissait sur leurs pas,
Se préparait sur leurs passages.
Et répétait son nom tout bas...
— On ne le reconnaissait pas!