‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 22 sur 92 · UNE FLEUR DU COLISÉE · texte numérisé non relu

UNE FLEUR DU COLISÉE

Depuis quelques jours je n'avais pas vu le Colisée; depuis quelques jours le printemps est venu à tire d'aile.

Quand le printemps arrive, il se pose d'abord au Colisée. Là où le martyre a premièrement fleuri, là naissent les premières fleurs.

Ce matin, j'y suis entré par un clair soleil. J'avais laissé la pierre nue, j'ai trouvé une corbeille de verdure embaumée.

Mille oiseaux chantaient, mille fleurs s'épanouissaient; fleurs d'or, fleurs d'azur, fleurs de pourpre.

Quel hosanna disaient les oiseaux ! quels parfums répandaient les fleurs ! que le soleil était doux ! que mon cœur était joyeux!

Un oiseau chantait sur la Croix. Au pied de la Croix, je vis une marguerite blanche tachetée de rouge.

Il y avait des violettes à l'entrée de ces gueules d'enfer par où s'élançaient les tigres et les lions.

J'eus une pensée ou plutôt une vision qui enivra mon âme. Je regardais au pied de la loge de César:

Au milieu d'un touffe d'herbe vigoureuse, j'y voyais briller comme une goutte de sang.

Et près de cette touffe d'herbe, je croyais voir un homme étendu, nu, pâle, blessé à mort.

Il me regardait ; ses lèvres blanchissantes s'entr'ouvraient pour un sourire que n'a point la vie.

Et sur son visage, je retrouvais à la fois les traits de mon père et ceux de mon frère, et ceux de nos enfants.

Il me disait: « J'ai été amené captif du fond des Gaules, pour être livré aux bêtes et au peuple romain.

« La clémence du Christ m'a visité dans ma prison: il m'a envoyé son Pontife; j'ai reçu le baptême.

« César m'a offert la vie si je voulais abjurer le Christ! préférant le don du Christ, j'ai choisi de mourir.

« Je suis mort pour le Christ, je suis mort pour le Christ! Que le Christ soit béni! qu'il règne à jcimais!

« J'ai laissé des fils dans ma pauvre cabane des Gaules. O Christ ! que ton baptême descende sur eux!

« O Christ! je suis mort pour toi. O Christ! que ta foi ne s'éteigne pas dans la race de tes martyrs! »

Et ce corps ou cette forme, comme un reflet de lumière qui se déplace, monta vers la loge de César et disparut.

Il ne resta que la touffe d'herbe, au milieu de

laquelle brillait cette chose qui semblait une goutte de sang.

Je m'approchai pour baiser la place où était tombé le martyr amené des Gaules, aux pieds de César.

Ce que j'avais vu comme une goutte de sang était une fleur de l'herbe; je l'emportai sur mon cœur.

Pierre, fils de mon frère, cette fleur est pour toi.

La petite église du Collège Germanique, non loin de la colonne Antonine, est un des sanctuaires où l'on exécute mieux le chant romain.

Les Germaniques sont jeunes. Le souffle de ces poitrines vigoureuses et pures donne au chant de la prière je ne sais quoi d'ardent et d'ingénu.

L'église est étroite; elle n'a ni marbres, ni fresques, ni tableaux; elle n'a pas même d'histoire; mais elle a le chant sacré.

J'ai reconnu l'accent de la prière. Certes ! j'aime l'Italie, et ce n'est surtout pas pour décrier les Romains que je compose ce livre.

Mais avec leur musique, ils m'ont souvent défiguré la messe. Ces fugues, ces roulades, ces trilles bouleversent les paroles inspirées.

La prière ne parle ni ne marche : elle vole et elle chante. Cette malheureuse musique fait gambader et déclamer la prière.

Elle en fait un mime qui force ses gestes ; un ora-

leur qui cherche à surprendre le juge par des larmes violentes et par des emphases de voix.

Pour revenir aux Germaniques, il est consolant de penser qu'ils sont venus ici du pays de Luther. — Hélas ! Luther était du pays de Jésus-Christ.

Ce Luther, ce renégat, il a chanté ces prières divines sur ces rythmes divins: il a tout abjuré. Prières et rythmes, il a tout remplacé par sa parole.

Non seulement la foi, mais le seul instinct de l'Art condamne Luther et lui redemande la poésie qu'il a détournée du cœur humain.

Les Germaniques chantent d'une vaillante voix; ils ont de loyales têtes blondes, resplendissantes de simplicité.

On y retrouve les tj^pes dont les artistes anciens faisaient ces anges ingénus qui chantent, pleins d'innocence et d'amour, devant le trône de la Madone.

Nobles enfants, vous retournerez dans cette belle Allemagne, encore enveloppée des filets du Menteur. Dieu veuille par vous délivrer la captive !

Ici, il y a douze siècles, en des jours troublés, vint un jeune moine anglais qui fuyait les honneurs de son monastère. On le nommait Winfrid.

Il se prosterna devant le Pape, demandant ce qu'il devait faire. Le Pape était saint Grégoire II; il luttait contre ce stupide Léon, l'Iconoclaste.

Cent ans auparavant, saint Grégoire P^ celui qui envoya des missionnaires en Angleterre, avait réglé le chant d'Église, il avait sacré la musique.

En combattant l'Iconoclaste, Grégoire II. sacrait

la peinture. — « Oh ! disait-il, plût à Dieu que la peinture pût raconter toutes les œuvres de Dieu! »

Grégoire bénit Winfrid, et lui dit d'aller conquérir à Jésus-Christ le nord de l'Allemagne encore païen. Winfrid devint saint Boniface.

Allemands, Allemands! demandez la bénédiction que reçut Boniface; cette bénédiction que le Pape donne plus puissante quand ses mains sont enchaînées.

Votre Allemagne chante, mais non plus les louanges de Dieu: «Saint, Saint, Saint! Et les cieux et la terre sont pleins de ta gloire ! »

Oh! Allemands, si vous aviez su ce cantique! si ces grands esprits renversés, si les Gœthe, les Hegel, les Fichte l'avaient su!

S'ils avaient su, s'ils avaient redit ces paroles de l'éternité qu'Isaïe entendit dans son extase, lorsqu'il vit la gloire de Dieu remplir le temple;

S'ils avaient rendu à l'Allemagne cette lumière que saint Boniface lui porta de la source de la lumière et que l'épaisse haleine de Luther éteignit :

De quel éclat resplendirait aujourd'hui le front de la grande Allemagne, et quelle moisson de vraie gloire emplirait ses savantes mains!

Depuis un tiers de siècle, quelques fils de l'Allemagne ont respiré le parfum de Rome, et déjà la gloire de l'Art leur appartient.

Ils sont les maîtres de la peinture catholique, de la peinture qui s'inspire des œuvres de Dieu, qui parle aux petits et aux grands de son peuple.

Quel maître, depuis Raphaël, a pénétré plus

qu'Overbeck dans l'intelligence des choses sacrées? quel artiste a vu d'un regard plus clair les scènes de l'Évangile?

Sur l'Esquilin, près de Sainte-Marie Majeure, j'ai contemplé chez Overbeck, les sept poèmes où il a peint et décrit les sept sacrements.

Le véritable artiste explique lui-même ces pages où la grâce de l'Art éclaire la profondeur de la doctrine. Il se propose d'étudier, non pas de faire admirer son génie.

Ainsi, doux et modeste, saint Julien, dans ce même quartier de Rome, il y a seize siècles, enseignait la doctrine aux hommes de toutes les nations.

L'école allemande n'a pas la perfection du métier; elle est plus mystique qu'anatomique. Je pardonne à Overbeck d'être moins ouvrier que Rubens.

Combien de compositions d'Overbeck, dont saint Grégoire II pourrait dire ce qu'il disait des images que l'Iconoclaste voulait abolir:

«Le Christ m'est témoin: lorsque je contemple son image, je suis saisi de componction, et mes larmes coulent comme la pluie du ciel. »

Il semble que dans les bénédictions données à Boniface pour les peuples qu'il allait baptiser, Grégoire, le protecteur des saintes images, ait enfermé le don de l'art chrétien.

Et vous Germaniques, chantez. Chantez comme votre Overbeck sait peindre; chantez la prière romaine comme la chantait saint Grégoire II, votre père, et saint Boniface, votre apôtre.

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