DERNIERS VAINQUEURS AU COLISÉE
« Une voix intérieure lui parle plus haut que toute cette prudence. Poussé par une sainte folie il pénètre dans l'amphithéâtre, il monte sur les gradins, il s'en fait une chaire, il prêche le peuple, il lui reproche le crime de ses fêtes.
« Cette étrange apparition excite quelque tumulte. Le préfet Alypius, qui est présent, ordonne qu'on le mette à mort sur-le-champ, comme coupable de sédition. Il y avait eu jusqu'alors des martyrs dans le Colisée, il y eut à ce moment un martyr du Colisée même.
« Almachius tomba, mais les gladiateurs ne se relevèrent plus. L'indignation qu'excita cette mort provoqua une loi implacable. Les flots de sang qu'avaient répandus dans l'amphithéâtre les martyrs de la foi, n'avaient pas encore comblé la mesure, il lui manquait quelques gouttes de sang que devait y ajouter un martyr de la charité. »
L'autre martyr que je retrouve au Colisée, le dernier de tous, martyr volontaire comme Almachius, n'a pas eu à vaincre des ennemis de chair. Seul, obscur, inconnu, il s'est levé contre l'esprit du monde ; il a embrassé la Croix sous sa forme la plus repoussante.
C'était un paysan de l'Artois. Il se nommait Benoît- Joseph Labre; il vivait du temps de Voltaire. L'impiété, le luxe, la mollesse, l'orgueil de l'esprit et l'orgueil du corps triomphaient dans le siècle; la décadence atteignait tout. Ce paysan quitta l'heureuse maison de son père, et ne voulut être assuré ni de son gîte, ni de son pain.
Il s'en alla couvert de haillons, souvent rongé de vermine, visiter successivement les lieux saints de France, d'Espagne et d'Italie. Vagabond aux regards du monde, pénitent sous les yeux des anges, chargé du rayonnant fardeau des abjections de la Croix.
Ayant vu Saint-Jacques de Compostelle et Lorette, et quantité d'autres sanctuaires, il vint à Rome. Ses voyages étaient finis, sa pénitence continua, ou plutôt commença. Il embrassa l'extrême pauvreté, distribuant aux pauvres les aumônes qu'on lui donnait et se nourrissant de débris ramassés dans les rues.
Or, ce victorieux qui dans un siècle d'absolue convoitise s'était armé pour conquérir l'absolue pauvreté, un instinct sublime l'avait amené à chercher son asile dans quelque recoin de cette arène où combattirent ceux qui ont vaincu le monde. Il y venait dormir sur la terre nue.
Rome le comprenait et l'admirait. Celui qu'on appelait le pauvre était devenu un de ses ornements sacrés; elle considérait comme une de ses protections auprès de Dieu ce juste assidu à la prière. Car la prière constante du juste est puissante devant Dieu: Multum valet deprecatio justi assidiia.
Elle lui fit de triomphales funérailles, elle vint prier à son tombeau glorifié par les miracles; et en attendant le décret qui devait placer Benoît Labre sur les autels. Pie IX avait déjà voulu consacrer son souvenir dans le Colisée.
L'arcade où se réfugiait le héros martyr de la pau-