ÉTUDE AU COLISÉE
Dans le Colisée, assis à l'une des stations, j'observais l'attitude des passants. Je m'attachais à deviner ceux qui étaient chrétiens et ceux qui ne l'étaient pas. J'en jugeais lorsqu'ils passaient devant la croix.
Il passa un petit bourgeois, de ceux qui ont une boutique et qui font leurs affaires: il ôta son chapeau et fit le signe de la croix; la foi est vivante. — Un bourgeois plus riche : il se contenta de saluer; la foi n'est pas morte. — Un orfèvre du Corso : nul signe. Je m'y attendais; l'orfèvre parle plusieurs langues.
Un Anglais, deux Anglais, trois Anglais, une bande d'Anglais avec leurs Anglaises en jupes retroussées, mornes et les yeux sur le guide : ils ne virent ni la croix, ni le monument, ni rien; ils lurent l'article du Colisée, donnèrent un coup de
crayon sur la page, cueillirent un brin d'herbe qu'ils annotèrent, et s'en allèrent mornes comme ils étaient venus. Je les avais vus la veille à Sainte- Marie du Peuple, aussi mornes; le matin à Saint- Pierre, toujours mornes; je les verrai demain ailleurs. On les voit partout, mornes partout.
Un homme de la campagne: il se découvrit et baisa la croix. — Une femme du peuple et deux petites filles: elles fléchirent le genou et baisèrent la croix. — Deux jeunes filles romaines: elles babillaient avec tant de chaleur qu'elles dépassèrent la croix sans la voir, mais elles revinrent sur leurs pas, montèrent les degrés et posèrent leurs lèvres sur le bois, sans cesser de discourir.
Un vieillard, pauvre et infirme, mais non pas mendiant : il tira péniblement son chapeau, monta les degrés, non sans effort, se mit avec peine à genoux, dit Pater et Ave, et baisa la croix. Comme il prenait ses précautions pour descendre, une dame, une Française le soutint respectueusement. Ensuite elle s'agenouilla où le pauvre s'était mis à genoux, pria comme il avait prié, toucha de son front la place qu'avaient touchée ses lèvres. Auprès d'elle priait son mari. Mais ceux-ci, quand je les vis entrer, ne m'avaient rien laissé à deviner.
D'autres regardaient la scène, d'autres Français. Leurs regards exprimaient un certain étonnement; ils ne se défendirent point un certain sourire, bientôt réprimé quand ces chrétiens passèrent près d'eux. Ils saluèrent les chrétiens, mais ne saluèrent pas la croix.
Je vis passer une femme du peuple, accompagnée
d'un grand jeune garçon d'assez mauvaise mine. Elle s'agenouilla et baisa la croix. Le grand garçon s'arrêta nonchalamment, ne se mit point à genoux, ne se signa point, ne se découvrit point. Au regard désolé que cette femme jeta sur lui, je vis qu'elle était sa mère. Elle reprit son chemin en silence, il la suivit. Que pensez-vous que deviendra cet enfant ?
O PÈLERINS de Rome, Dieu vous préserve de descendre aux catacombes et de les parcourir, comme il m'est arrivé plusieurs fois, en compagnie de diverses dames de diverses nations ! Il y en a qui ont peur, et d'autres qui font semblant, et d'autres qui posent cent questions pour s'instruire. Dieu vous préserve de cela, fussiez-vous d'ailleurs conduits par M. de Rossi. En ces caravanes, toute émotion s'éteint, toute poésie succombe.
M. de Rossi est un des plus vrais, des plus grands et des plus aimables savants qui aient existé. Il est venu à son heure, par un dessein de Dieu, pour désenfouir, dérouler et lire cet immense volume de l'histoire primitive du Christianisme, quasi perdu. Il a reçu des dons à part. J'approche toujours M. de Rossi avec respect, comme un de ces hommes rares qui veulent être ce que Dieu a voulu qu'ils fussent et qui cultivent selon les intentions de Dieu les dons que Dieu leur a faits.
Sa science est du génie. Elle sait d'avance ce qu'elle découvrira, elle connaît ce qu'elle découvre;
et sachant bien qu'elle a des ailes, néanmoins elle ne dédaigne point de marcher, lorsqu'il le faut, à pas lents, demandant aux procédés les plus minutieux de l'érudition la confirmation des choses qu'elle a devinées. M. de Rossi a une parole claire, élégante et forte, qui illumine ces labyrinthes. Les catacombes ne gardent plus de mystères que pour lui. Mais il sait où sont leurs derniers secrets, et il sait aussi qu'il les arrachera.
Il a mis à nu les racines de l'Église catholique. Il les montre plongeant directement dans l'Évangile. Entre l'Évangile et cet arbre merveilleux, que nous voyons au dehors, il n'y a pas de solution de continuité. L'hérésie ni l'incrédulité ne peuvent plus prétendre à dresser l'acte de naissance d'un dogme, pour le convaincre de bâtardise par ce fait même. Tout remonte aux Apôtres. Le Nouveau Testament est le grand guide dans les catacombes, et ensuite les premiers Pères. Les fidèles du premier siècle ont cru tout ce que nous croyons, nous croyons tout ce qu'ils ont cru. Voilà ce que démontre de plus en plus ce beau travail souterrain. M. de Rossi aura la gloire d'être d'une certaine manière le plus ancien comme il est le plus récent des apologistes.
On voit grandir la société chrétienne. Elle grandit sous l'influence de ses croyances qui ne commencent pas, qui ne se forment pas, qui lui sont données toutes faites et que l'on reconnaît entières dans les symboles où elle les cachait aux p^ens. Cette histoire, l'archéologue a pu, grâce à Pie IX, la tirer des catacombes et la transporter
au jour avec tous ses monuments. Pie IX, Vindex Antiquitatis, libérateur de l'antiquité chrétienne, a donné le vaste Latran, pour en faire le plus émouvant musée et le plus noble livre qui soient au monde.
Dans ces murs illustres sont incrustées des pierres plus précieuses que le diamant. Ce sont les inscriptions des catacombes, restituées avec une science sans égale, rangées par dates et par catégories. L'histoire dogmatique et civile de l'Église romaine est là; elle confesse sa foi par la voix de ceux qui ont enseveli les martyrs et se sont fait enterrer eux-mêmes autour de leurs tombeaux. Là on voit l'esclavage disparaître, ou plutôt il a déjà disparu. Dans les catacombes, aucune pierre sépulcrale n'indique la condition d'esclave ni celle d'affranchi : il y a des alumni, des élèves, des enfants adoptifs.
Malgré l'importunité de certains curieux que l'on aimerait mieux rencontrer deux fois ailleurs, — et qu'il serait encore plus agréable de ne rencontrer jamais, — c'est un charme d'écouter M. de Rossi au Latran, de le suivre dans les catacombes. Oui, un charme, puisque là surtout l'empire et l'enfer furent vaincus. Ces noirs et interminables corridors garnis à droite et à gauche de plusieurs rangs de sépultures, ces profondeurs où saint Jérôme sentait la terreur du silence, ils sont à la fois nos berceaux, nos arsenaux et nos champs de bataille. Là, notre race est née et s'est allaitée de sang immortel; là, elle s'est formée à la lutte; là, elle a triomphé.
Ils venaient ici ensevelir leurs morts et ils apprenaient à ne craindre que la vie. Ils venaient se
cacher, mais pour se munir d'armes plus sûres. Ils étaient privés de la clarté du jour, mais ils allumaient les flambeaux de l'autel dont la clarté illuminait le chemin des cieux. Ils ne voulaient vaincre qu'eux-mêmes; mais parce qu'ils vainquaient en eux-mêmes toutes les concupiscences, Dieu leur donnait la victoire sur le monde. Les pioches furtives qui creusaient les catacombes et qui les agrandissaient sans cesse pour faire place à la multitude des martyrs, sapaient le Capitole et le Palatin.
Ils emplirent ces lieux de sang, de larmes, de prières. Ils y déposèrent, avec leurs corps mutilés, toutes les iniquités de Rome dont ils avaient souffert le poids et l'injure, et dont ils ne tiraient vengeance qu'en les pardonnant. 0 vengeance terrible et inexorable ! Quand la mine fut chargée. Dieu l'alluma d'un coup de tonnerre, et l'Église sortit des catacombes pour rebâtir Rome qui croulait. Mais les débris de Rome ne cessèrent de crouler jusqu'à ce qu'ils eussent écrasé et le Sénat et le Peuple, et les bêtes et César.
Lorsque, remontant au jour, du sol extérieur des catacombes, on contemple Rome, ses ruines et ses dômes, et l'imposante masse de Saint-Pierre que couronne la croix, on songe aux hypothèses des géologues sur les effets du feu central. Ce volcan des catacombes, ce feu divin a produit des affaissements et des soulèvements ; les fiertés du Capitole et du Palatin se sont affaissées et enfoncées sous l'herbe, et cette montagne éternelle du Vatican a surgi, portant dans le ciel la croix qui domine le monde.