‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 150 sur 230 · LA VOIE APPIENNE · texte numérisé non relu

LA VOIE APPIENNE

A Via Appia, jusqu'à moitié chemin d'Albano, par un temps parfaitement en harmonie avec ce long spectacle de tombeaux ruinés. L'air tiède, le ciel pâle. De légers nuages se résolvent en brouillards emportés par un vent chargé de plaintes.

Le seul désert de Rome peut donner place à ce musée de plusieurs lieues. Et quels décors I D'un côté, les montagnes des Sabins, noires sous une couronne de neiges; de l'autre, la mer. Entre de telles limites, ces grands espaces, ces écrins de

grandes ruines, aqueducs, cirques, temples vidés et ravagés comme les tombeaux.

Il faut que Rome soit la capitale intellectuelle du monde pour prodiguer ainsi le terrain à la seule beauté. Simple capitale de Tltalie, elle ne serait plus assez riche. On bouleverserait le sol pour trouver du charbon de terre, on bâtirait des fours à chaux pour utiliser les vieux marbres.

Quels aspects capables d'occuper toute la vie d'une légion de peintres! quels lieux pour la pensée ! Le spectacle explique bien la pompe et Pemphase de tous ceux qui Pont voulu décrire. On est poussé au grandiose. Voilà l'excuse de Chateaubriand.

Il a fait des phrases. Comment n'en aurait-il pas fait, puisque, hélas ! il les savait faire, et qu'on lui en demandait, et que le vent les souffle ici quasi toutes faites ? Bossuet seul aurait pu se contenir. Quelques coups de pinceau lui auraient suffi. Il ne voulait de beauté qu'utile. C'est là le comble de Fart, et Tart tout seul n'y peut atteindre.

Plus de beauté qu'il ne faut à l'utile est superflu : l'utile sans assez de beauté n'est plus suffisamment utile. Les grands artistes connaissent cette mesure ; ou plutôt ils produisent dans cette mesure par un

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don de Dieu. Dieu sait ce qu'il faut de feuilles à la rose; il fait le vase pour le parfum.

Les fouilles de la voie Appienne sont Pouvrage de Pie IX. Il les dirigeait durant les angoisses de 1 848, quand un nommé Sterbini était son ministre et s^appliquait à le trahir. Il venait fréquemment visiter les travaux. Laissant ce Sterbini chercher les moyens d'enterrer la tiare, le Pape faisait déterrer l'histoire, et il attendait l'avenir.

Que le parfum des ruines est puissant ! C'est peu de chose en soi qu'un débris, un informe monceau de tuiles, de pierres et de mortier. Les ruines fabriquées sont hideuses. Mais quand cela a vécu , quand il y a une histoire, c'est-à-dire une parcelle de l'homme , alors les briques rompues setransfigurent en diamants.

Preuve inscrite en nous de l'unité de la race humaine. Tout tombeau est pour tout homme un tombeau de famille. Je parle de l'homme, non de la brute. Il y a des hommes qui semblent se retirer de l'humanité.

Rome reçoit trop de tels visiteurs. Ils mutilent ces pierres vénérables, déjà si insultées des barbares et du temps. La voie Appienne, livTée à la probité publique, sans gardiens, est le théâtre favori de leurs déprédations. Les Anglais y excellent.

8o LIVHK IX. — CHAPITRE V.

Ils arrachent quelques lettres d'une inscription, le doigt, la main, la tête d'une statue. Ils emportent ces trophées dans leur pays, ils les montrent et ils déclament contre « Tincivilisation » du gouvernement et du peuple romains.

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