‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 55 sur 230 · LE FORUM · texte numérisé non relu

LE FORUM

Voilà le Forum romain. Comme ce peuple-roi a bien travaillé pour nous donner une belle idée du néant des fortunes humaines! Tout au pied du Capitole est encore debout lare de Septime- Sévère, Tempereur qui disait : Omnia fui, et nihil expedit : J'ai été tout, tout n"est rien. Est-ce TEnipereur ou l'Empire lui-même, qui fait cet amer aveu? Il est venu des hommes qui ont dit : Amo nesciri et pro nihilo reputari : J'ai aimé

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d"être inconnu et regardé comme le rien même. Et ces hommes-îà, le Christ les a connus et les a élus à la royauté éternelle.

Nous saluons les sanctuaires qui s'élèvent dans le Forum et sur les collines, couvrant le sol sacré de la grandeur romaine. Ils remplacent, ils purifient, ils sanctitient, toujours avec ce sublime de TEglise, qui enseigne toujours et toujours divinement. Plus encore qu'ailleurs dans Rome, ici l'on voit la main de Dieu. Ici, préparant la mission des Apôtres, Dieu force les maîtres du monde à écrire par avance un catéchisme de pierres à l'usage du genre humain.

Sur le pavé de la voie Sacrée, là où passèrent les triomphateurs, là où passèrent les bourreaux menant avec injure les disciples du Christ, nous nous redisons le prophétique chant qui avait retenti de Pathmos, aux jours de Domitien :

a Amenez, et je vous montrerai la condamna- « tion de la grande prostituée qui est assise sur (( les grandes eaux-, la grande Babylone, mère « des fornications et des abominations de la a terre.

(( Elle est tombée, la grande Babylone, elle est (.( tômbjc : car ses péchés sont montés jusqu'au

(( ciel, et Dieu s'est ressouvenu de ses iniqui- (( tés !

« Traitez-la comme elle vous a traités*, rendez- (( lui au double toutes ses œuvres : dans le même a calice où elle vous a fait boire, faites-'a boire « deux fois autant î

(( Ciel, fais-en éclater ta joie; et vous aussi, « saints Apôtres et Prophètes î Dieu vous a ven- « gés d'elle -, il l'a enfin punie des tourments dont (( elle vous a déchirés.

a Et l'on a trouvé dans cette ville le sang des « prophètes et des saints, et de tous ceux qui ont (f été tués sur la terre.

« Et j'entendis comme la voix d'une troupe (( nombreuse qui était dans le ciel et qui disait : « Alléluia î Salut, gloire, puissance à notre Dieu,

(( Parce que ses jugements sont véritables et « justes ! Et il a condamné la grande prostituée u qui a corrompu la terre; il a vengé le sani^ (( de ses serviteurs, qu'elle a répandu.

« Ils dirent une seconde fois : Alléluia ! — Et « la fumée de son embrasenient s'élève dans les « siècles des siècles. «

Nous passons sous l'arc de Titus, mémorial de Jérusalem infidèle et punie, mais conservée dans la tombe au milieu des poussières de Babylone ruinée pour toujours. Qui voudra voir et toucher le doigt de Dieu, qu'il baise ces pierres, monument de Taccomplissement des prophéties, dressé à quelques pas de Parc de Constantin, entre la croix du Capitole et la croix du Colisée.

« O Jérusalem ! Jérusalem I qui tues les pro- ( phètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, (( combien de fois ai-je voulu rassembler tes en- (c fants, comme une poule rassemble ses petits (c sous ses ailes ; et tu ne Tas pas voulu ! Et « voilà que tes maisons demeureront désertes ! ))

Treize cent mille Juifs périrent à la prise de Jérusalem, cent mille autres furent vendus. — O Rome, ô Europe, ô villes et nations à qui le Christ a envoyé des prophètes pour vous rassembler sous ses ailes, souvenez-vous !

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LE COLISEE.

Avec un saint frémissement nous entrons dans le Colisée. A'espasien avait commencé ce théâtre gigantesque, Titus Tacheva par les bras des captifs amenés de Jérusalem, et Ton dit que douze mille d'entre eux y périrent. L'or du monde v coula comme un lieuve ; plus encore que Tor , Titus et ses successeurs, durant de longs siècles, y prodiguèrent le sang. Ici, sous Trajan, par Tordre de Trajan, Tan 118 du Christ, Ignace, éveque d'Antioche, fut livré aux bêtes et au peuple romain :

« Nous ordonnons qu'Ignace, surnommé Théo- « phare, qui dit porter en lui-même le Grucitié, « soit lié par les soldats, et conduit dans la grande « Rome pour servir de pâture aux bêtes et d'à- « musement au peuple. » Tel était Tordre de Trajan, dont on admira les vertus. Et, en effet, il fut clément et juste pour un empereur de Rome. Ignace, débarqué le jour même à Ostie, est amené précipitamment, car les jeux allaient finir.

1 (So LiVRi; IV. — chai'urk vu.

Dix mille hommes avaient paru sur l'arène, Tarcne avait bu le sang de dix mille hommes. Les bètes étaient repues, le peuple avait encore soif. Le saint évèque, Ignace Porte-Dieu, entre dans le cirque, passant sous le fouet des renatores. 11 est salué par les huées de cent mille voix, chevaliers , sénateurs , matrones , prêtres , vestales , peuple , toute la grandeur romaine , qui venait de dévorer la chair de dix mille hommes, et qui n"était pas repue. Le vieillard se met à genoux.

11 dit : (( Je suis le froment du Seigneur. Que f je sois donc moulu par les dents des bètes et « que je devienne le pain du Christ ! » Et le pain du Christ, sans cesse renouvelé et prodigué sous cette forme, a tué la bête. La bête païenne a bu et mangé sa condamnation. Le sang des martyrs produisant des moissons toujours plus fécondes, a étouffé les tigres et les empereurs.

Les jeux romains sont une chose qui passe Timagination. Champagny a raison de le dire : « 11 faut que les témoignages soient sans nombre et unanimes, il faut que toutes ces horreurs nous soient racontées par ceux qui les vo\'aient tous les jours, pour que nous autres chrétiens nous puissions les croire et reconnaître dans le cœur de rhomme Tinstinct hideux qui aime le sang pour le sang. »

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Ce qui étonne davantage, ce n'est pas la monstruosité du fait. L'homme, sous la puissance du démon, n'a pas de sentiment plus durable que la haine de Thomme. Il aime à broyer l'homme, à l'humilier, à Tavilir, à le torturer longuement. Les sauvages les plus hébétés savent inventer des supplices^ n'y eut-il pas d'autres signes de Tunité de la race humaine, on la pourrait constater à ce trait.

Que ces Romains donc, qui bâtissaient de si beaux édifices pour y prendre de tels ébats, et qui avaient ainsi perfectionné la volupté de voir mourir des hommes-, que ces lettrés qui goûtaient Homère, et qui, dans les entr'actes des jeux, se récitaient Horace et Virgile; que ces guerriers, ces sages, ces politiques; que cette lèpre de conquérants, de vestales et d'empereurs aient fait cela mieux que les Caraïbes, mais par la même pente de nature, je le conçois. Tel est l'homme séparé de Dieu.

Je conçois encore que même un Jules, un Auguste, un Trajan, un Antonin, malgré quelque dégoût, peut-être, soient devenus les complaisants de la bête sanguinaire et Paient fournie de cette pâtée. L'empire était à ce prix; la seule sagesse humaine est insuffisante pour marquer aux hommes le prix qu'ils ne peuvent pas mettre à l'Empire.

Le mystère formidable, c'est la stupidité de ces

troupeaux qu'on amenait pour être égorgés, et qui se laissaient égorger*, à qui Ton commandait de s'entr'égorger dans un combat sans merci, et qui s'entr'égorgeaient sans merci ; qui, ne pouvant pas sauver leur vie, ne songeaient pas à la vendre, ne tentaient pas de se venger.

On les rassemblait dix mille et plus qui devaient mourir. Un grand nombre étaient munis d'armes, forts, adroits en tout combat-, ils avaient souvent aftronté les cohortes romaines, parfois ils les avaient fait plier. Or, il n'est jamais arrivé que les gladiateurs ni les bestiaires aient essayé de bondir sur les spectateurs, de jeter dans le cirque prince, sénat, vestales et peuple, de se donner ce jeu à eux-mêmes.

Étrange effet de la peur, effrayante abjection de riiomme ! Ces victimes ne pardonnaient pas, ne se résignaient pas, ne se défendaient pas. Bien plus, elles se pliaient au cérémonial des jeux, s'acquittant de mourir comme d'un office. Ceux qui allaient être dévorés sans combattre, pour mettre les bêtes en appétit, entraient les premiers. Nus, ils devaient passer entre deux files de renatores armés de fouets, qui frappaient chacun un coup, faire le tour de Farène, s'arrêter devant l'empereur et lui adresser le fameux Ave! Ils accomplissaient ce cérémonial.

Les gladiateurs, entrant dans des chars peints

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de couleurs brillantes, criaient le même salut à César. Ensuite, ils s'attaquaient. S'ils y allaient mollement, le peuple se fâchait, et alors les marchands de gladiateurs, s'élancant d'une extrémité deTarène, les fouets en main, l'injure à la bouche, forçaient les malheureux à se faire des blessures plus profondes.

Mais il ne fallait pas que ces blessures, trop vite mortelles, abrégeassent le plaisir des Romains! Si un gladiateur cherchait à frapper à la tête et à se délivrer ainsi lui-même en expédiant son adversaire, le peuple se fâchait encore. Il ne fallait pas non plus que le blessé tombât sans grâce. Le gladiateur devait apprendre à tuer et à être tué : il apprenait ! C'était une chance de salut.

Le combat a été prolongé, élégant, selon les règles. — L'un des deux gladiateurs tombe. Genou en terre, il demande la vie. Le vainqueur, promenant les yeux sur Tamphithéâtre, attend la sentence du peuple. Le peuple quelquefois veut conserver un artiste! Mais le peuple, aujourd'hui, veut voir comment Tartiste saura mourir, et le vaincu joue une dernière scène. Son honneur exige qu'il tende la gorge à Tépée, qu'il en pose lui-même la pointe; il observe ce programme^ il flatte le peuple de ce dei nier respect^ et il reçoit sa récompense : les applaudissements du peuple romain saluent son dernier soupir.

Et cela dura plus de cinq siècles, empirant toujours*, la lâche férocité qui demandait toujours du sang, trouvant toujours une férocité plus lâche à Toffrir et à le répandre ! Il y avait des cirques plein r Empire;, partout les esclaves fugitifs, les prisonniers de guerre, les chrétiens, hommes et femmes, enfants et vieillards, étaient dévorés par les bêtes. Et durant plus de cinq siècles, en présence de ces monstrueuses infamies, les politiques et les moralistes païens n'élevèrent que de rares réclamations, aussi froides qu'inutiles !

A regarder au fond du monde païen, c'est une infernale barbarie, un mensonge ignoble de civilisation, de morale, d'honneur. Mais deux vices y apparaissent plus puissants , passions dominantes poussées jusqu'au délire : la débauche et la peur. Rome est morte de débauche et de peur, surtout de peur. La peur avait été sa force et son art de gouverner, elle devint le plus actif agent de sa ruine. Tout fut cruel dans Rome, parce que tout avait peur. La peur tuait et se tuait. Ayant détruit Rome, la peur aurait détruit le monde. Le Christianisme sauva le monde en y apportant la chasteté, Thumanité et le courage.

Oui, le courage, même le courage matériel de regarder en face la douleur et la mort, est un don que le Christ nous a fait ! Malgré les gran-

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des choses que nous savons de la valeur antique, je dis qu'il y a une plénitude de courage matériel où la moyenne de Thumanité n'a pu se hausser qu'après avoir reçu le christianisme.

Dans ces cirques toujours abreuvés de leur sang, les chrétiens seuls ne tremblaient pas. Ils n'étaient point gladiateurs; ils avaient leurs raisons pour abandonner leur vie et ne point essayer de la vendre; mais ils transgressaient le cérémonial, et ne craignaient de déplaire au peuple ni à l'empereur. Au peuple, ils montraient une contenance assurée; passant devant l'empereur, ils changeaient la formule du salut, lui annonçant qu'un jour les martyrs jugeraient les bourreaux, Ave Cœsar, morituri te jiidicabunt!

On forçait les gladiateurs à s'entr'égorger en les chargeant de coups. En les huant et en leur offrant une chance de salut , on les forçait à s'entr'égorger avec une savante lenteur. Par l'espoir d'un applaudissement, on les forçait à tomber avec grâce et à mourir avec élégance. En couvrant quelque malheureux d'une tunique soufrée que deux hommes se tenaient prêts à allumer, on le forçait à se brûler le poing, pour imiter Mucius Sca^vola.

Mais

il n'y avait ni promesses, ni tortures, ni

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lions, ni tourmenteurs expérimentés qui sussent contraindre les enfants et les femmes d'entre les chrétiens à brûler un grain d'encens devant les idoles. Ainsi se forma l'habitude du courage -, ainsi la peur fut en même temps vaincue. Par l'exemple et par les triomphes de ses martyrs, le Christ prit possession de Thumanité. L'humanité sans Dieu est une bête féroce et une bête lâche. Si le Christ quittait Thumanité, on reverrait la peur enfanter les bourreaux, et l'humanité se remettre à manger de la chair et à boire du sang. — Oh! que ce Colisée, que cette grande tombe est un grand berceau !

A la croix du Colisée sont appendus tous nos titres de noblesse; elle est le signe de notre salut, le monument de notre honneur. Comme c'était pour alïranchir le genre humain que l'on combattait ici, le Christ y appela de partout ses héros. Foule sainte, de tout âge, de toute condition, de tout pays! Quel chrétien ne peut pas se dire qu'il eut là un ancêtre? Quand je me prosterne sur cette terre, j'y sens frémir mon propre sang.

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