DE DIVERSES PRISONS
pesez sur la terre! Au jugement dernier, il faudra se lever de là-dessous ! ... »
A Rome, rien n'est isolé, rien n'est muet, rien ne parle à contre-sens ; tout tient à quelque chose, dit quelque chose, dit la chose qu'il faut dire. Ce château fort, construit sur un mausolée impérial, est rempli de l'histoire de Rome; il a la majesté romaine et le beau langage romain.
Prison d'État, il reçoit des coupables, des innocents, des fortunes tombées. Les fortunes tombées y méditent sur une cendre d'empereur; les innocents y sont gardés par les images des Apôtres ; les coupables lèvent les yeux vers l'ange qui couronne l'édifice: mémorial de la miséricorde divine, l'ange remet son glaive au fourreau.
Quant à sa mine, c'est la belle forteresse d'autrefois, fière et ornée, avec des plates-formes d'où le captif plonge dans le grand espace et dilate sa poitrine dans le grand air. Les forteresses d'à présent, basses et cachées, sont des agents de police déguisés en bourgeois.
Leurs cachots sont nommés cellules ; mais où est la joie et la liberté de cœur du moine? Curieux mensonge du langage officiel : un nom monastique au cachot du prisonnier de la force humaine, dans le temps que cette force supprime les retraites où s'enfermaient les captifs volontaires de Jésus-Christ!
Jadis, j'ai pris l'air dans les préaux de la Conciergerie. Comme je me rappelais les plates-formes du château Saint-Ange! Mon «directeur» m'avertissait des supériorités de la prison française: qu'on y est mieux couché, mieux nourri, mieux serré. —
Mais votre prison ne laisse pas voir le ciel ! — Est-ce que vous vivez de voir le ciel?
Au fond de mon encrier, où j'ai trouvé la Conciergerie, je ne sais quel mirage, à présent, me montre « le pénitencier » du faubourg Saint-Antoine. On y entend les omnibus et le sifflet du chemin de fer. Point de ciel !
Si mes crimes jamais m'introduisent là, je supplierai qu'on m'accorde une pénitence plus sévère, digne de mon « incivilisation ; » je solliciterai les horreurs de la prison romaine avec son mauvais ordinaire, mais avec la plate-forme que la nuit couvre d'un pavillon d'étoiles, avec le grand espace que traveisent le vent et les oiseaux.
Ah! si l'on voulait me mettre au château Saint- Ange, sous le vol des cloches de Saint-Pierre et sous les ailes de l'ange miséricordieux, près des statues des saints Apôtres, sur les cendres de l'empereur Adrien !