UN RELIGIEUX ET COQUELET
plutôt, ce temps qui verrait l'humanité, employant les matériaux amassés par la série des siècles, construire enfin l'édifice de son repos triomphant.
J'ai dit, j'ai écrit, j'ai même un peu cru que je verrais le dernier jour du Christ, que je verrais à l'œuvre les ouvriers qui arracheront les fondements du dernier temple. J'étais un homme de quarante ans, un lettré, un savant, un homme formé et installé.
Je n'étais point de l'Institut, mais j'avais fait fortune et je ne voyais pas que l'Institut me fût inaccessible: franchement, il ne l'était pas. J'avais hanté force académiciens, force orateurs, même des ministres. Ils ne m'avaient point étonné ... en un sens.
C'est à cet âge que je suis devenu chrétien, et prêtre, et religieux. Pourquoi et comment? il n'importe. Sachez seulement, excellent Coquelet, que ce fut sans catastrophe dans ma vie ni dans mon cœur. Je n'ai pas été ruiné, je n'ai assassiné personne, enterré personne,
Je n'ai pas été renversé sur le chemin de Damas. Aucune voix inconnue ne m'a parlé en plein jour ni en pleine nuit. Tout ce qui m'a été dit, m'a été dit en français, même en assez médiocre français, par des hommes de chair, — et qui n'étaient pas éblouissants.
Nul miracle sensible dans cette conversion, sauf un seul. — Lequel? dit Coquelet. — L'absence, reprit le Religieux, de tout miracle. — Hallucination! dit Coquelet. — Oui, dit en souriant le Religieux; alors, voilà le miracle que je n'ai pas vu.
J'eus donc, vers quarante ans, cette « hallucination » qui me persuada de lire le catéchisme et de vouloir enfin saisir le dernier mot de l'Institut, malgré les fuites et le silence de l'Institut. Et je devins chrétien, puis prêtre, puis moine. Il y a dix ans.
Et le mot ? demanda Coquelet. — Le mot, reprit le Religieux, c'est Jésus-Christ ; et il y a un second mot, qui est le même, c'est Pierre; et toute la science est écrite ici près, livrée à tous les yeux: Tu es Petrus, et la suite. — Nous savons cela, dit Coquelet.
— Hélas! non, dit le moine. Or, dussiez-vous pour savoir ce mot donner votre vie, vous feriez un bon marché. Et moi, volontiers je donnerais ma vie pour vous l'apprendre. — Il vous serait difficile, dit Coquelet.
— Difficile de donner ma vie, non, et elle est déjà donnée; difficile que vous appreniez, non encore, si Dieu le veut. Mais enfin, il ne s'agit pas uniquement de vous. Il y a d'autres hommes. Il y en a qui ne refusent pas Dieu, il y en a que Dieu ne refuse pas.
Oui m'a valu « l'hallucination » dont vous parliez, ce que nous appelons, nous autres, la grâce de la conversion? Pourquoi moi plutôt que vous? Quelque bonne âme aura conjuré Dieu de me prendre, et telle a été la force de cette prière que Dieu a obéi.
Nous prierons pour vous. Souhaitez à nos prières cette force victorieuse; alors vous offrirez peu de difficultés. Quant à vos objections en
elles-mêmes et à l'assurance qu'elles vous donnent de voir les ouvriers qui arracheront les pierres du dernier temple;
Quant à la puissance de vos livres en tout genre, quant à la foule de vos adhérents, quant aux arguments que vous fournissent et le télescope et le microscope, et le compas et l'alambic; quant aux serments que vous avez jurés et aux précautions que vous avez prises:
Je vous plains fort de tant de soins pour vous mettre à l'abri de Jésus-Christ: j'espère qu'ils seront superflus. Mais, en ce qui me regarde, qu'est-ce que cela me fait? Je sais que Jésus- Christ est Dieu, je sais qu'il règne, qu'il commande et qu'il est vainqueur.
Que veux-tu que nous disions, docteur qui nous demandes des nouveautés et qui nous presses d'arranger enfin l'édifice chrétien de telle sorte que tu puisses l'habiter à ton aise?
Quelle réponse ferons-nous à tes requêtes, sinon que nous les connaissons mieux, peut-être, que toimême, qui n'as pas bien sondé ton cœur? Tu exiges de nous ce qui n'est pas à nous.
Ces préceptes que tu veux ôter du Christianisme pour ta commodité, nous en avons été effrayés-
comme toi avant d'entrer, et gênés après. Avant d'entrer, nous avions demandé qu'on les ôtât.
Entrés pourtant, nous connûmes qu'il nous était bon d'être gênés, que cette gêne était nécessaire; puis la gêne a diminué, et enfin nous avons éprouvé qu'elle est douce et féconde.
Nous avons souhaité qu'on nous éclaircît les mystères. A la clarté qu'ils fournissent euxmêmes, nous les avons scrutés et sondés, et il a fallu confesser qu'ils sont inscrutables et insondables;
Mais nous avons vu que leur obscurité est très lumineuse, et que ces choses incompréhensibles expliquent tout. L'insondable et l'inscrutable sont la claire révélation de l'Infini.
Toi-même, concevrais-tu Dieu sans mystère? Voudrais-tu d'un Dieu qui tiendrait tout entier dans ton entendement? C'est ton entendement qui doit tenir tout en Dieu, qui doit partout le sentir.
Dans le mystère, Dieu est évident. Nous le possédons, nous le goûtons. Le mystère illumine partout notre esprit, fortifie partout notre âme, console partout notre cœur.
Nous sommes ravis de la merveille de ces préceptes qui répondent sans cesse au vœu profond de la nature lorsqu'ils lui semblent contraires; qui l'élèvent par ce poids qui semble l'écraser.
Et enfin, nous ne pouvons rien changer à ce qui est œuvre divine, rien concéder de ce qui n'est pas à nous. La foi n'est point notre conception, la religion n'est point notre ouvrage.
Tu voudrais être chrétien? Ecoute donc la
parole du Christ; écoute ce qu'il répondait luimême aux questions que tu nous adresses et aux requêtes que tu nous fais:
« Jésus s'écria et dit : Je suis venu dans le monde, moi qui suis la lumière, afin qu'aucun de ceux qui croient en moi ne demeure dans les ténèbres.
« Celui qui me rejette et qui ne reçoit point mes paroles, il a déjà son juge. La parole que je lui ai annoncée le jugera au dernier jour.
« Car mes paroles ne sont pas de moi-même : mais le Père qui m'a envoyé m'a prescrit ce que je dois dire et de quoi je dois parler,
« Et je sais que ce qui est ordonné de Lui est la vie éternelle. Les choses donc que je dis, comme le Père me les a dites, ainsi je les dis. »
Ainsi parla le Maître, ainsi crurent ceux qui furent sauvés, ainsi se perdirent ceux qui ne crurent point. Nous ne vous apportons pas notre parole, mais celle du Père.
Si nous y changions quelque chose, ce ne serait plus cette parole sainte, mais la nôtre. A quoi vous servirait-elle alors? Vous la rejetteriez; elle nous serait méprisable à nous-mêmes.
Il y a d'autres paroles de Jésus. Écoute ce que tu comprendras quand tu seras pur.
Jésus ayant consommé le mystère de la Cène, avertit les apôtres qu'il allait les quitter, afin de préparer leurs demeures dans la maison de son Père.
Il ajouta: « Vous savez où je vais et vous savez la voie. » Il leur dit que déjà ils avaient vu le 1 M
35o LE PARFUM DE ROME
Père. Thomas répondit qu'ils ne savaient point la voie; Philippe qu'ils ne connaissaient point le Père.
Jésus dit à Thomas : « Je suis la Voie, la Vérité et la Vie.» Et à Philippe: «Qui me voit, voit aussi le Père; car je suis en mon Père, et le Père est en moi. » Il attesta ses miracles en témoignage de sa parole.
Tu rejettes les miracles, docteur; et vous aussi, Coquelet; et il est des chrétiens qui voilent les miracles, afin de vous plaire. Mais Jésus a multiplié les miracles; il a dit qu'ils auraient converti Gomorrhe.
Jésus poursuit : « Celui qui a reçu mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime. Et celui qui m'aime sera aimé de mon Père; et je l'aimerai, et je me découvrirai à lui. »
A une question de Jude, il répond qu'il vient à celui qui l'aime, car celui-là garde sa parole. Celui qui n'aime point Jésus ne garde point sa parole; Jésus ne vient pas à lui.
Et toi, docteur, tu ne vas point à celui qui ne t'appelle pas. — Et s'il t'appelle sans croire, s'il méprise tes ordonnances, en vain il t'appelle: tu n'y vas pas.
Néanmoins, dans tes meilleurs jours, quand tu te trouves aussi excellent homme qu'excellent médecin, c'est-à-dire quand Jésus veut te faire du bien en faisant à quelqu'un du bien par toi :
Si tu rencontres un malade qui ne te demande rien, mais que tu pourrais guérir, tu l'abordes, tu
cherches à éveiller sa confiance. Tu lui dis: Voulez- vous être guéri ?
C'est la parole de Jésus; c'est l'œuvre fréquente de sa vie mortelle; c'est l'œuvre permanente de sa clémence infinie. Il va au malade, il le provoque à demander secours.
Il frappe à la porte, il attend qu'on ouvre. Sans doute, il s'éloigne de qui le repousse absolument; mais pour celui qui garde sa parole, Jésus est en lui.
Comme nous connaissons que Jésus est en son Père par l'unité d'une même nature, nous le sentons en nous par l'unité d'un même esprit, nous sommes en lui par l'unité d'un même corps.
Notre titre à nous, notre qualité, notre nom, ce n'est pas le titre, la qualité, le nom d'homme. Nous sommes les « Membres de Jésus-Christ. » Pour nous acquérir cette gloire, le Verbe s'est fait chair.
Nous avons le Consolateur, le Saint-Esprit que Dieu nous envoie dans cet exil. Il nous fait souvenir de Jésus, il nous suggère les œuvres que veut le Père et qui sont la vie éternelle.
Nous avons l'Eucharistie, Dieu parmi nous pour se donner à nous, pour être notre nourriture ; et il se donne et nous nourrit. Quelle raison as-tu de ne le pas croire ? Aucune, sinon que tu ne crois pas.
Membres du Fils, ayant reçu le Saint-Esprit pour nous conduire au Père, soutenus dans le voyage par l'Eucharistie, que pouvons-nous demander de plus ? La sainte Trinité n'est occupée que de nous.
Et que veux-tu que nous changions à cela,
docteur, s'il te plaît ? Où serait le gain pour nous, l'avantage pour toi et pour Coquelet, qui exige aussi des modifications, il ne sait quelles ?
Voyons, honnêtes gens, réclamez-vous de Dieu la permission de pécher, et n'est-ce pas assez qu'il vous remette vos péchés ? Dans vos rapports avec les pécheurs, faites- vous plus? Faites- vous autant?
Toi, médecin, tu imposes à ton malade toutes les vertus d'un moine : tempérance, patience, abstinence, etc. Vous, avocat Coquelet, vous plaidez que votre criminel est excusable; vous n'excusez pas le crime.
Tu trouves, médecin, que ton malade, les trois quarts du temps, a bien mérité sa maladie et qu'il a fait ce qu'il fallait pour mourir. Vous, avocat, si vous étiez chargé de juger votre client, vous l'enverriez au bagne.
Il est un point où l'homme n'a plus le droit de faire miséricorde; un point aussi où Dieu même ne peut plus pardonner: c'est quand l'homme non seulement ne demande pas le pardon, mais le refuse et se proclame innocent.
Vous vous égarez dans des conceptions vaines et folles quand vous vous mettez en tête d'être plus grands, plus sages, plus cléments que Dieu. Efforcez-vous plutôt de connaître et de garder la loi de votre Rédempteur.
Laissez dire ceux qui la trouvent dure, elle ne l'est pas; ceux qui la prétendent obscure, elle ne l'est pas; ceux qui la déclarent caduque, elle ne
l'est pas. Devenez purs, gardez les commandements.
Le Saint-Esprit vous illuminera. Les mystères sont des obscurités, non pas des ténèbres. A présent, oui, vous êtes dans les ténèbres; vous n'aimez pas, vous ne voyez pas.
Abaissez un peu votre orgueil; servez- vous un peu de votre raison dont vous faites si grand état : elle vous dit que vous êtes créés et que la créature doit quelque chose au Créateur.
Toi, médecin, fais l'acte de foi que tu exiges de tes malades; prends le remède qui t'est offert dans les conditions indiquées par l'expérience. Vous, avocat, observez la loi. Alors, vous verrez.
Et vous serez débarrassés de ce souci, un peu ridicule, de vouloir refaire l'œuvre de Dieu. Vouloir refaire le Christianisme, c'est une chose ridicule partout, plus ridicule à Rome.
Ridicule inexprimable de la part d'un médecin, de la part d'un avocat. Comment, médecin, parce que l'Église a reçu un coup de poignard, tu crois qu'elle est atteinte d'une maladie organique et qu'elle va mourir?
Comment, avocat, parce que les repris de justice protestent contre la justice, tu crois qu'il ne faut plus de justice, qu'il convient d'abolir la législation et de renverser les tribunaux ? Vous êtes absurdes, mes amis.
Écoutez encore un instant, encore quelques mots. J'atteste que vous avez besoin d'entendre ce qui me reste à dire.