LA PRIÈRE
Pourquoi Dieu veut-il être prié, sinon pour faire grâce ? Que notre prière ne cesse point.
Zacharie est inspiré pour tourner au repentir et à l'espérance Israël captif: «Seigneur, jusques à quand ?
« Seigneur, quand ferez- vous miséricorde à Jérusalem et aux villes contre qui votre colère s'est émue?
« Seigneur, nous sommes châtiés, nous sommes captifs, et voici déjà la soixante-dixième année! »
Alors le Seigneur fit entendre au Prophète de bonnes paroles, verba bona, verba consolatoria.
Paroles du Seigneur : « Je suis plein de zèle, j 'ai un zèle de grand amour pour Jérusalem ;
« Et je suis courroucé contre les nations qui l'ont affligée au-delà de ma colère.
«Et je reviendrai à Jérusalem dans ma miséricorde et ma maison y sera bâtie de nouveau.
« Et Jérusalem, si réduite et si opprimée maintenant, se relèvera et grandira. »
Lisez, continua Fra Gaudenzio, lisez la suite de cette dictée redoutable et consolante.
Toute force qui s'est levée contre Dieu, a heurté Dieu et a péri.
Nous, quand nous sommes châtiés, quand nous prions, quand nous pleurons;
Quand les ennemis suscités pour nous punir nous affligent par-delà les colères et les justices de Dieu ;
Alors nous sommes forts. Que nos voix s'élèvent; répétons la prière de Zacharie:
Seigneur, voici déjà la soixante-dixième année,
Domine excrcituum, iste jam septuagesimus annus est!
Quelle force enchaînera notre prière? Qui peut nous arracher cette arme invincible ?
Qui peut empêcher que chaque jour et sans cesse nos cœurs crient vers Dieu?
J'ai lu le plus beau des romans, un roman que Dieu lui-même a fait et que seul il pouvait faire. Quel auteur oserait écrire une histoire de Paul et Virginie, ou de Werther et Charlotte mariés? Dieu a composé cette histoire. Il a choisi deux êtres dignes de son amour; ils se sont aimés, il les a unis. Il a voulu qu'on les pût voir dans cette région de la vie humaine où il semble que la poésie expire et dont l'art n'ose plus franchir le seuil. L'époux et l'épouse ont écrit ce qui débordait de leurs cœurs, une main pieuse a recueilli ces baumes aussi salutaires que charmants.
Je retrouve dans Rome je ne sais quels vestiges de ces âmes aimables et grandes. Je ne les ai point rencontrées sur la terre, mais je les connais et je peux dire que j'ai vécu avec elles, tant leur parole sincère m'a laissé de durables échos. Rome les a vues; là leurs destinées se sont jointes. Il semble qu'un si beau nœud, qui les lia pour l'éternité, ne se pouvait sormer ailleurs. Rome n'est ni trop grande, ni trop fainte pour avoir été le lieu natal d'un pareil amour,
et cet amour fut une leçon de Dieu : la miséricorde l'a voulu donner en exemple aux cœurs abaissés qui nient ou méconnaissent ou déshonorent l'amour.
Albert de la Ferronnays vit à Rome Alexandrine d'Alopéus, qui était protestante. Avant de lui avoir parlé, sentant qu'il l'aimait et qu'il aimait son âme, il fit un vœu. Il demanda à Dieu de la lui donner, et en même temps il offrit sa vie pour qu'elle connût la vérité. Afin d'être exaucé, avec une foi humble et profonde, il fit pieds nus, sous l'ardeur du soleil, le pèlerinage des Sept-Basiliques. Il avait vingt ans; déjà son esprit s'élevait bien audessus de la mesure commune, plein et brûlant de tous les grands désirs.
Si Alexandrine d'Alopéus était belle, je l'ignore. Un portrait qui la représente déjà vieillie, en robe de veuve, n'a que l'expression d'une douleur calmée sur un front pur. Ceux qui l'ont vue dans la splendeur de la jeunesse, lorsqu'elle apparut à celui qui devait l'aimer uniquement, disent qu'elle charmait et qu'on ne l'oubliait pas; ils ne savent pas si elle était belle. Elle avait l'inexprimable grâce de l'esprit, de la candeur et de la bonté; elle était un sourire, une prière, une harmonie. L'on m'a dit: « Imaginez que vous voyez passer une mélodie de Mozart, la plus douce et la plus inspirée; et telle était encore Alexandrine, lorsque pâle et étouffée de larmes dévorées, pauvre volontaire, servante des pauvres, vêtue d'une bure de deuil, elle allait mourir. »
En ce temps-là, elle vivait au sommet de la richesse et de l'élégance; elle portait un diadème de
bonheur ingénu. Mais au fond de son cœur, une angoisse s'éveillait souvent. Chrétienne et pieuse, elle s'interrogeait sur sa foi. Le Christ que le protestantisme lui donnait n'était pas celui que cherchait son âme, le Christ de l'amour. Elle ne se contentait pas de ce Dieu qui se contente d'être prié debout; elle se demandait comment ce Dieu, qui n'aime pas sa mère, peut assez aimer ses enfants. Elle priait à genoux dans les églises, elle se tournait vers les autels de la Vierge, elle se sentait catholique, et elle en avait peur. Elle avait peur aussi de manquer de courage, et secrètement elle offrait à Dieu tout son bonheur pour qu'il lui fît connaître la vérité.
Lorsqu' Albert lui dit qu'il l'aimait, elle le savait déjà, et lorsqu'elle regarda dans son propre coeur, elle sut qu'elle l'avait déjà donné. Cependant il y eut des obstacles au mariage. Ils furent longs, ils parurent invincibles. Durant cette épreuve, leur amour se sentit plus fort que tout obstacle humain. On leur montra qu'ils seraient pauvres: Que leur importait? On avertit Alexandrine qu'Albert était malade. Elle répondit: J'aurai donc le bonheur de le servir! Enfin on les unit. Ils eurent huit jours de félicité. Le soir du huitième jour, à Castellamare, sous le ciel brillant, parmi les orangers en fleurs, Albert eut une violente atteinte de toux et porta vivement son mouchoir à sa bouche. Le mouchoir se teignit de sang. C'était la mort qui s'avançait inexorable et prochaine.
Elle ne cessa plus d'apparaître, d'approcher à pas
sûrs. Ils tentèrent de la fuir, elle avança. Toute lueur d'espérance était prompt ement dissipée. Sous tous les climats, sous tous les soleils, parmi toutes les fleurs, le noir fantôme se montrait. Mais Dieu aussi faisait son chemin. La mort n'eut pas le privilège d'éloigner l'amour ni d'amener le désespoir: et tout au contraire, comme un ange de Dieu, elle apportait le jour. A cette lumière Alexandrine commençait à voir enfin le ciel; Albert déjà voyait Dieu.
Ce bonheur et cette agonie durèrent trois ans. L'heure de Dieu sonna, l'heure de la fin, l'heure du commencement; heure suprême et auguste. Albert mourait, Alexandrine allait naître. Dans la chambre du mourant, on célébrait les saints mystères. Le prêtre rompit l'hostie et en fit deux parts: il donna l'une à Albert qui allait expirer, l'autre à Alexandrine qui faisait sa première communion. Albert avait voué sa vie pour qu' Alexandrine connût la vérité; pour connaître la vérité, Alexandrine avait offert son bonheur en ce monde : ils étaient exaucés tous deux, et Dieu daignait recevoir le prix que l'un et l'autre avaient mis à sa grâce. Mais en même temps, il donnait à Albert la vraie vie, à Alexandrine la meilleure félicité.
Elle resta veuve, épanchant sur ce tombeau sacré ses pleurs, ses prières, son amour que la mort n'avait pas vaincu. Elle pleurait et elle était consolée: elle voyait par-delà la vie. Elle attendait et elle savait qu'elle n'attendrait pas longtemps. Elle se donna au service des pauvres, jetant à larges mains sur eux ses parures, sa
fortune, ses vêtements même, enfin son temps, le temps qu'elle avait d'abord réservé à la prière et à la chère méditation de ses souvenirs. Épouse de Jésus crucifié, elle pansa et baisa ses plaies. Un jour sa sœur lui dit: — Si Dieu voulait te rendre Albert et les ivresses de ton amour ? Elle répondit : Immortelle, je serai rendue à mon époux immortel. Lorsque j'ai été dépouillée de tout, c'est alors que mon bonheur et mes délices et mon amour ont commencé.
Qui lira ce poème de l'amour vrai, connaîtra quelques-unes des profondeurs de l'âme chrétienne, entendra quelques accords des grandes poésies du cœur, possédera une peinture des puissances de la passion sous la main de Dieu; et les âmes faites pour ces majestés de la souffrance, du désir, du sacrifice et de la joie, prendront en pitié les mensonges et les trivialités de l'imagination littéraire, savante seulement à enfler et à rabaisser la nature humaine.
Dieu, qui a fait ce poème, a travaillé en artiste; car l'artiste véritable est un envoyé qui porte un message de Dieu. Ici l'artiste divin a groupé les beautés du cœur de l'homme. Autour de ces jeunes gens si purs, il a rassemblé des types augustes et charmants de père, de mère, de frères, de sœurs et d'amis. Il y a des descriptions enchantées des plus beaux lieux du monde, vus par des cœurs heureux; la vie d'affection s'y développe avec une abondance merveilleuse, la vie intellectuelle y coule dans sa plénitude; les aspirations, les doutes, les illusions y parlent leur vrai langage.
Albert, si grand déjà, si homme à vingt-trois ans, épuisé de bonheur, prêt pour le sacrifice, mûr pour la mort, c'est Werther, mais Werther catholique et qui veut être saint. Que la conception de Gœthe est petite, vaine et fausse, à côté de ce caractère à la fois plein de jeunesse et de sérénité! Le roman de Gœthe se dénoue misérablement par le suicide, Werther sort du vague pour retomber dans le néant. Albert, par l'élan de l'amour, entre dans la lumière; et, laissant derrière lui la lumière, sans disparaître lui-même, s'enfonce majestueusement dans l'éternité.
Ces deux amants sont des êtres réels. Ils ont de l'esprit, du cœur, de la raison; ils aspirent à un idéal immense, mais vrai, qu'ils atteignent par le secours de Dieu. Leur passion invincible ne cesse de porter le frein divin et ne songe pas un instant à le rompre. Ils meurent jeunes, mais ils ont vécu toute la vie. Ils n'auraient vraiment plus rien à faire dans le monde. On ne comprendrait pas Albert vieilli. Pour qu'il pût être quelque chose parmi les hommes, il faudrait que la plus belle partie de sa vie, la partie enseignante, fût effacée. Prêtre même, il ne pourrait pas l'être. Solitaire, à quoi bon? Il a fini: il a fait son œuvre et sa conquête le jour qu'Alexandrine est catholique. Et cette lumière que voit enfin Alexandrine et qui la conduit à Dieu, c'est le cierge que tient la main d'Albert mourant.
Les poètes sentent cela instinctivement. Tel est le prix de l'amour, même égaré sur les créatures: l'être qui a éprouvé et inspiré l'amour n'a plus à
prolonger sa vie. Ce serait déchoir, et même la récompense de l'amour est de trop. C'est pourquoi, lorsqu'ils ont créé un être auquel ils ont donné ce privilège d'aimer et d'être aimé, les poètes ne lui laissent pas la vie; il n'a plus rien à donner, plus rien à recevoir; il a tout reçu et tout donné: qu'il soit donc enseveli dans cette clarté et dans ce parfum de l'amour.
Cependant Alexandrine demeure, afin qu'en elle s'accomplisse la perfection de l'amour, qui est de donner sa vie. Albert avait fait ce sacrifice dès le premier moment: Alexandrine n'avait offert que son bonheur. Goethe fait disparaître Charlotte qui n'est qu'une idole vulgaire; il fait mourir Mignon, qui n'est qu'un rêve de poète; Bernardin de Saint-Pierre noie dans les mêmes flots Paul et Virginie. Le poète divin, si j'ose employer ce terme, n'est pas embarrassé du caractère qu'il a formé. Il prolonge quelques années la vie d' Alexandrine ; il lui impose le travail de la sainteté et lui montre le prix de cette vérité qu'elle a désirée sans la connaître. La vérité tient lieu de tout; elle élève, purifie et accomplit l'amour, et le bonheur qu'elle donne est meilleur que celui dont elle fut achetée.
O le beau spectacle ! ô la divine histoire ! histoire sans fard, belle et divine dans la splendeur du vrai ! Ces deux amants se disent des choses d'une éloquence incomparable. Albert dit que son amour « remplit son âme d'une abondance de vie qui le tue.» Il dit, appréhendant de vivre: «Que sera le monde pour moi, maintenant que les joies si
pleines de la vie intérieure m'ont été révélées! » et ailleurs, parlant d'Alexandrine : « Le crépuscule de ma lampe éclairant sa tête chérie, n'est-ce pas préférable à tout au monde ? ... »
Alexandrine n'est d'abord qu'une enfant. Elle aime, elle veut aimer; il n'y a pas, ce semble, autre chose en son âme. Elle a bien oublié cette offre, pourtant sincère, de sacrifier son bonheur pour connaître la vérité. Que lui importe à présent la vérité? Le vérité, c'est son amour, et là-dedans il y a toute lumière, et toute joie, et tout repos. Lorsqu'elle connaît l'état d'Albert, elle perd sa gaieté enfantine, la gravité lui vient, l'amante se transfigure en épouse. Albert mort, il semble, ouplutôt il apparaît manifestement que ce grand esprit a passé en elle.
Oui ne connaît et qui n'admire « la Chanson de Mignon » dans Wilhelm Meister, de Gcethe ? Ce chant est beau, mais d'une beauté toute sensuelle. Goethe n'a vu en Italie que le soleil et les parfums. Dans les brumes du nord, orpheline, mourante, Mignon exhale en soupirs ardents son amour pour la belle patrie où elle ne retournera pas et où elle croit qu'elle eût été aimée. Cette plainte est douce et en même temps déchirante; mais il n'y a là, enfin, que le soupir d'une Italienne pour l'Italie. Écoutez ces pensées d'Alexandrine, ô poètes ! Comparez-les à celles de Mignon, et comprenez toute la distance qui existe entre une âme chrétienne et l'animal charmant que vous nommez une femme:
« Et maintenant, après tant de douleurs, tant de morts, ma passion pour l'Italie n'est pas éteinte.
elle est même plus forte. Maintenant je sais pourquoi j'aime cette terre charmante, je sais de quelle source s'échappe ce parfum délicieux qui se répand sur l'Italie.
« Là, le peuple croit à une vie éternelle ; il est entouré d'âmes invisibles qu'il entretient de ses peines et de ses joies. Là, presque chaque ville voit son Dieu réellement présent, exposé continuellement aux yeux d'une foule qui adore!
« J'aime ce pays qui vit naître François d'Assise, et l'autre doux François, et tant d'autres au cœur brûlant ! Ce pays où toutes les fêtes sont religieuses, où l'on rencontre par les chemins l'habit de saint Benoît, et celui de saint Dominique, et celui de saint Ignace, et combien d'autres vêtements de bonté, de gloire et de miracles, laissés au monde par les hommes dont les noms sont écrits au livre de vie !
« Doux pays, où tant d'existences saintes et obscures s'achèvent au fond des villages comme au fond des cloîtres, par une sainte mort !
« J'aime ce pays qui contient la ville du Christ victorieux, la ville sainte, la cité des vertus suprêmes où sont venus se fortifier tous les grands bienfaiteurs de l'humanité.
« O terre incomparable, où le blé et la vigne croissent pour servir au plus sacré des mystères! Pays doux à l'âme, pays enchanteur aux yeux; l'on te contemple et l'on se réjouit de mourir, parce que l'on verra mieux que l'Italie! »
Ainsi chantait cette âme déjà céleste au moment de quitter le paradis d'exil dont elle avait connu et
goûté les charmes puissants. Pour moi quelque chose d'Alexandrine et d'Albert est resté dans la clarté de cet azur, dans ces ombres des sanctuaires, dans ces souffles profonds qui courent avec le vent. Je crois les entendre au milieu du divin silence de la campagne, je crois les voir dans le rayon d'or qui vient baiser le marbre des basiliques, dans la vapeur d'encens qui monte de l'autel. Ils ne gémissent pas comme les âmes adultères dont le poète florentin nous fait entendre les soupirs ; leurs mains unies par le véritable amour restent unies devant Dieu, et de leurs lèvres s'élance, joyeux et doux, Y Alléluia éternel.1
l'admiration et l'amour
Pour moi, Coquelet, j'ai connu deux choses difficiles en ce monde: la première est d'aimer, la seconde est d'admirer; et il y a une troisième chose plus difficile: c'est de joindre l'admiration et l'amour.
Et pourtant il y faut arriver, il le faut. Oui, beaucoup d'âmes sont ainsi faites, qu'elles ne pourraient supporter la vie sans admiration et sans amour.
On aime donc, on admire. On donne à droite et à gauche son esprit et son cœur. Mais se trouver
1 Voyez le beau livre intitulé: Récit d'une Sœur, par Madame Augustus Craven, née de La Ferronnavs.
tout à fait sûr de cette admiration, tout à fait content de cet amour, c'est la difficulté !
Remarquez- vous comme l'on change? Vous dites que l'homme est changeant. J'ai des doutes sur cette vérité reçue. — Vous, Coquelet, vous recevez aisément les vérités reçues; moi pas.
L'homme est changeant. Quel homme? l'admirateur ou l'admiré? Si c'est l'admiré, il n'est donc pas admirable! Si c'est l'admirateur, il n'admirait donc pas pour tout de bon!
Je vous le dis, c'est difficile ! Qui change, ne fait, au fond, que chercher; qui cherche, évidemment n'a pas trouvé. Insatiables chercheurs d'admiration et d'amour! Et tous ces chercheurs ont aimé et admiré.
Quand vous les questionnez, ils donnent leurs raisons; raisons de s'éprendre, raisons de se déprendre. Et qui se questionne soi-même a eu toute ces raisons. Certes, elles ne sont pas frivoles !
Nous avons reconnu que les objets de nos admirations et les objets de nos amours, — rarement les mêmes, — subissaient tôt ou tard un grand déchet. Il y avait de l'étoupe, du fard, de l'alliage.
Donc, je m'étais trouvé fort longtemps empêché d'admirer et d'aimer comme je le souhaitais et comme je le voulais, et comme sans cesse je l'essayais. Et j'en éprouvais un extrême ennui.
Eh bien! ne vous étonnez plus que je me plaise tant à Rome. Ce que je cherchais, je l'ai rencontré ici. Ici j'ai résolu le problème; ici j'ai connu l'admiration et l'amour, je m'en suis enivré.
Toute admiration, tout amour, et tout dans le
même foyer! Ce foyer est si puissant qu'il a rayonné sur le monde et sur ma vie. Ici je me suis fait l'œil qui sait admirer, le cœur qui sait aimer.
La beauté matérielle m'est apparue et elle a instruit mes yeux; la beauté morale s'est levée comme une aurore, et elle a transformé mon cœur. Elle y a mis un feu qui brûle les difformités devant lesquelles autrefois reculait l'amour.
La brutale ligne droite, forme suprême, forme démocratique de la laideur, opprimait en moi le sens du beau. Je ne pouvais comprendre cette souffrance irritée qui me poursuivait dans notre sublime Paris.
Nos rues alignées, pomponnées de noms de victoires; nos monuments raides et orgueilleux, nos musées pleins de plâtras, nos balayeurs, nos institutions, nos philanthropes;
Notre gaz méphitique, belle image des flambeaux qui nous éclairent; nos sergents de ville si bien tenus, notre arc de triomphe, ce lourdaud qui déclare la guerre au genre humain ; notre Génie de la liberté sur un seul pied, nos orangers dans des sabots.
L'abondance de nos femmes de lettres, la multitude de nos vaudevillistes, les troupeaux sans fin de nos grands hommes en tout genre, le vacarme insolent de nos mille renommées douées chacune de mille trompettes:
Mon Dieu, que tout cela, où j'avais cherché ma pâture d'admiration et d'amour, me parut sot! Et que j'en compris bien le ridicule hideux, lorsque je vis cette sévérité et cette liberté de Rome ;
Ces rues où les masures s'appuient aux palais, ce vieux Tibre sinueux dans son vieux lit, ces monuments qui n'insultent personne et qui sont à tout le monde, ces ruines couchées dans l'herbe, ces indigences magnifiques, ces monastères d'humbles savants! . . .
Je sais, Coquelet, que vous n'aimez pas les rues tortueuses. Vous les trouvez contraires à l'ordre: elles empêchent Y acclimatation des omnibus, sans quoi un peuple ne saurait vous paraître heureux :
A Rome, les rues tournent, parce que Rome ne méprise ni le souvenir, ni le droit. L'alignement épargne l'œuvre d'un artiste, le souvenir d'un saint, tel débris parce qu'il appartient à l'histoire, telle maison parce que le propriétaire ne veut pas déloger.
C'est barbare, mais c'est respectable, et, de plus, c'est beau. Un bouquet de cyprès, un palmier, un campanile, un obélisque, un portique, un dôme, un sommet vert, un large aspect du ciel bleu, partout les yeux rencontrent quelque chose d'aimable, d'illustre et de grand.
J'avoue que l'ivresse de ce spectacle, grand pour les yeux, grand pour l'esprit, grand pour le cœur, et qui n'existe qu'ici, j'avoue que cette ivresse me console de l'absence des omnibus.
J'aime les églises de marbre et d'or; je les aime remplies de belles œuvres. J'aime les musées restreints où je rencontre peu de flamands, peu de «scènes familières,» et jamais ces ignominies que la corruption des Mécènes commande à la corruption des artistes.
Mais la beauté intérieure de Rome, la beauté morale, présente et frappante partout, voilà l'enchantement de mon cœur. Je vois ici un peuple qui n'est point gouverné par la force, un roi qui ne porte point l'épée.
Rome est la ville des Apôtres. Pierre et Paul sont ses princes. Pierre tient les clefs qui ouvrent le ciel; Paul s'appuie sur une épée, mais c'est l'épée de la doctrine, qui déchire les ténèbres et qui fait entrer le jour.
Rome est la ville de Marie. Elle lui a dédié vingt églises, elle lui a partout consacré des oratoires, dressé des colonnes, décerné des images; elle la chante et l'honore avec l'enthousiasme d'un perpétuel amour.
Rome est la ville du Saint Sacrement. Le Roi d'Amour est son maître adoré; elle n'en veut point d'autre. La force brutale et l'ensorcellement du monde ne parviendront pas à séparer Rome de Jésus-Christ.
Quoi qu'il arrive, cette ville se gardera cœur et âme au roi Christ. Il faudra le lui rendre. Personne, personne ne gouvernera Rome avec un autre sceptre que la houlette de Pierre, vicaire de Jésus-Christ.
Ici un roi coiffé d'une casquette, avec qui l'on fume ? . . . Allons donc ! On verra la fierté de ce peuple. Force sera de lui rendre le Roi couronné de la Tiare, devant qui le monde plie le genou.
Ici l'évidence et la prépotence des hommes de police? . . . Non! non! Dieu a trop honoré ce peuple, l'a trop aimé, lui a donné en garde une trop
grande chose! Dieu trouve dans ce peuple trop de cœurs fidèles !
Dieu peut châtier ce peuple; il l'aime et lui pardonnera. Il le remettra dans les mains douces qui ont pour fonction en ce monde d'élever l'hostie et de répandre le pardon.
Pour l'honneur de l'espèce humaine, Dieu voudra qu'il reste encore sur la terre au moins un peuple qui n'ait pas absolument besoin du bâton, et qui puisse être régi par la douceur de son prêtre.
S'il en est autrement, si la Force, seule reine du monde, apporte ici pour toujours sa police et ses bureaux, alors, Coquelet, il n'y aura plus d'admiration, plus d'amour sur la terre.
Et l'air vital manquera au genre humain.