I. Historique
— Je sais, je suis sûr qu^ils n'ont point quitte le fort d'Hercule pendant que Larsan apparaissait à M*"^ Darzac et à M. Darzac en gare de Bourg...
— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, parce que tout à l'heure, ils nétaient point derrière les binocles noirs !
Rouletabille frappa du pied, et s'écria :
— Taisez-vous! Taisez- vous, Sainclair!..
Vons alle^ 7ne rendre plus nerveux que ma mère !
Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J'eus voulu questionner Rouletabille sur l'état d'esprit de la Dame en noir, mais il avait repris, posément :
— 1° Sainclair n'est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec moi pendant que Larsan était à Bourg.
« 2*' Le professeur Stangerson n'est pas Larsan, puisqu'il était sur la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à Lyon, une minute avant lui. M. et M'"'' Darzac le virent descendre de son train.
» Mais tous les autres, s'il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à Bourg.
)) D'abord M. Darzac y était : ensuite Arthur Rance a été absent les deux jours qui ont précédé l'arrivée du professeur et de M. Dar;?ac. Il arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs Edith elle-même, sur mes questions, que je posais à bon escient, m'a avoué que, ces deux jours-là, son mari avait dû s'absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n'a pas été vu aux grottes ni hors des jardins de Babylone...
» Prenons d'abord M. Darzac.
— Rouletabille ! m'écriai-j e , c'est un sacrilège !
— Je le sais bien !
— Et c'est une stupidité !...
— Je le sais aussi... mais pourquoi?
— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie ; il pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis : un Rouletabille... il pourra peut-être tromper une fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous rassurer sur le cas de M. Stangerson — Mais jamais il ne pourra tromper une femme, au point de se faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu'elle n'eût franchi à son bras le fort d'Hercule !...
— Et elle connaissait aussi Larsan ! ajouta
Lf. PARFUM DP. LA
froidement Rouletabille. Eh bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh ! l'ironie de cela!) je ne sais pas au juste jusqu'où va le génie de mon père, j'aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je n'ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus solide : Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs reprises à Mathilde Stanger son, puisque c'est la réapparition de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac !
— Eh! m'écriai-je !... A quoi bon tant de vains raisonnements quand on n'a qu'à ouvrir les yeux?... Ouvrez-les, Rouletabille !
Il les ouvrit.
— Sur qui ? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch ?
— Pourquoi pas ? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui chante des chansons lithuaniennes?
— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs Edith.
Et il ricana. Je serrai les poings . Il s'en aperçut, mais fit tout comme s'il ne s'en apercevait pas.
— Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m'occupe guère, fit-il tranquillement.
— Vous en êtes sûr?... Qui vous a dit?
— La femme de Bernier connaît Tune des trois petites vieilles dont nous a parlé, au déjeuner, Mrs Edith. J'ai fait une enquête. C'est la mère d'un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter l'empereur. J'ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres vieilles sont les deux autres mères... Aucun intérêt, fit brusquement Rouletabille.
Je ne pus retenir un geste d'admiration.
— Ah ! vous ne perdez pas votre temps !
— U autre non plus, gronda-t-il.
Je croisai les bras.
— Et le vieux Bob? fis-je.
— Non ! mon cher, non ! souffla Rouletabille, presque avec rage ; celui-là, non!... Vous avez vu qu'il a une perruque, n'est-ce pas?... Eh bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque^ cela ne se voit pasî
Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il m'arrêta.
— Eh bien, mais?... Nous n'avons rien dit d'Arthur Rance?...
— Oh ! celui-là n'a pas changé... dis-je.
— Toujours les yeux ! Prenez garde à vos yeux, Sainclair...
Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il s'éloigna. Je restai un instant sur place, songeant... songeant à
quoi... A ceci, que j'avais tort de prétendre qu'Arthur Rance n'avait pas changé. . . D'abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa trempe... ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée sur le front... ensuite, je ne l'avais pas vu depuis deux ans... on change toujours en deux ans... et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de Talcool, ne boit plus que de l'eau... Mais alors, Mrs Edith?... Qu'est-ce que Mrs Edith?... Ah çà ! est-ce que je deviens fou, moi aussi ?... Pourquoi dis-je : moi aussi?... comme... comme la Dame en
noir?... comme... comme Rouletabille?
est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu fou?... Ah! la Dame en noir nous a tous ensorcelés!... Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu'elle. . . La peur, ça se gagne. . . comme le choléra.
3* DE l'emploi de mon après-midi, jusqu'à cinq heures
Je profitai de ce que je n'étais point de garde pour aller me reposer dans ma chambre ; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux Bob, Mr Rance et Mrs Edith formaient
une affreuse association de bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le Vieux Château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout haut : « Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier? » Je mis le nez à la fenêtre. Mrs Edith passait dans la Cour du Téméraire, s'entre tenant négligeamment avec Rouletabille et roulant entre ses jolies doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait faire son tour d'inspection dans la Tour Carrée.
Je le vis très calme et très maître de sa pensée ; très maître aussi de ses yeux qu'il ne fermait plus. Ah ! c'était toujours un spectacle de le voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour Carrée, habitation de la Dame en noir, était Tobjet de son constant souci.
Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan intérieur de l'étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire.
Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout-l'espace O, O^ O", O^ et était fermée de murs de pierre qui existaient toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux Château. C'est Mrs Arthur Rance, qui, dans cette salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une pièce assez spacieuse qu'elle avait le dessein de transformer en salle de bains.
Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à angle droit O, O^, et OS 0\ La porte de cette pièce qui servait de loge aux Bernier était située en S. On était
dans la nécessité de passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l'unique porte permettant d'entrer dans l'appartement des Darzac. L'un des époux Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n'y avait qu'eux qui avaient le droit d^entrer dans leur loge. De cette loge, on surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur Tappartement du vieux Bob. Quand M. et M'"** Darzac ne se trouvaient point dans leur appartement, l'unique clef qui ouvrait la porte R était toujours chez les Bernier ; et c'était une clef spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure lui-même.
Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu'il avait imposée pour l'appartement Darzac fût également suivie pour l'appartement du vieux Bob, mais celui-ci s'y était opposé avec un éclat comique auquel il avait fallu céder. Le .vieux Bob ne voulait pas être traité comme un prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge. Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu'il lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau installé dans la Tour de Charles
le Téméraire sans déranger personne et sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la porte K ouverte. Il l'exigea et Mrs Edith donna raison à son oncle sur un ton d'ironie tel, ironie qui s'adressait à la prétention que pouvait avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l'instar de la fille du professeur Stangerson, que Rouletabille n'insista pas. Mrs Edith lui avait dit de ses lèvres minces : « Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint pas qu'on l'enlève ! » Et Rouletabille avait compris qu'il n'avait plus qu'à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue, qu'on pût enlever comme une jolie femme l'homme dont le principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l'humanité ! Et il avait ri... il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une condition c'est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui viendraient lui ouvrir s'il y avait lieu. Ceci enpore dérangeait le vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la Tour de Charles le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l'air de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des voleurs ! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du vieux Bob que, s'il se prêtait si peu aux con-
signes défensives de notre jeune ami, c'est qu'on n'avait point jugé utile de le mettre au courant de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette pauvre M"® Stangerson ; mais il était à cent lieues de penser qu'elle n'avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu'elle s'appelait M"® Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause qu'il possédait le plus vieux crâne de l'humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fut point autour de lui.
Rouletabille, après s'être aimablement enquis de la santé de la mère Bernier qui était en train d'éplucher des pommes de terre dites « saucisses » dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père Bernier de nous ouvrir la porte de l'appartement Darzac.
C'était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac. L'aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, très vaste, était meublée fort simplement d'un lit de chêne, d'une table-toilette que l'on avait glissée dans Tune des deux ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des meur-
trières. Si épaisse était la muraille et si grande l'ouverture que toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde fenêtre J' était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans l'angle de la tour, se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu'il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C'était tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre, si ce n'est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère Bernier avaient-ils reçu l'ordre de visiter, chaque fois qu'ils faisaient l'appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses vêtements ; et Rouletabille luimême qui, en l'absence des Darzac, venait de temps à autre jeter > dans les chambres de la Tour Carrée, le coup d'œil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la chambre de JM""" Dar-
zac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans l'appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement l'unique porte faisant communiquer l'appartement avec le corridor. La chambre de M""" Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres et gaie. Aussitôt qu'il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit :
— Eh bien, Sainclair, le sentez- vous le parfum de la Dame en noir ?
— Ma foi, non ! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l'étoffe que Ton avait tirée sur une tringle au-dessus d'une « penderie » qui garnissait un côté de la muraille. L'autre côté était occupé par le lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que l'étoffe qui la recouvait ne tombaient point jusqu'au parquet, de telle sorte qu'il eût été absolument impossible à quelqu'un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de
ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des plus légères, il n'eût pu également s'y suspendre. Rouletabille n'en examina pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du départ et nous balaya d'un geste de l'appartement. Il en sortit le dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu'il remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière qu'il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de l'appartement du vieux Bob, composé d'un salon et d'une chambre aussi facile à visiter que l'appartement Darzac. Personne dans l'appartement, ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l'appartement, la mère Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du pelage des pommes de terre dites « saucisses ».
Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes comme le reste.
Les autres étages étaient inhabités et communiquaient avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait dans l'angle O^ pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait inutilisable.
On pouvait dire en principe et en fait que rien n'échappait à Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée n'y laissa personne d'autres que le père et la mère Bernier quand nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu'aucun être humain ne se trouvait dans l'appartement des Darzac avant que Bernier, quelques minutes plus tard, ne l'eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi que je vais le raconter.
Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans son corridor, devant la porte de l'appartement Darzac, Rouletabille et moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
A ce moment, nous gagnons le terre-plein de l'ancienne tour B''. Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés par la réverbération sanglante des
Rochers Rouges. Justement, voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande^ qui ouvre sa gueule mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Rousse, la silhouette agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu'on pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l'a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque-mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, s'agite- t-il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé ? Nous le voyons brandir son crâne et nous l'entendons rire... rire... rire. Ah! son rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le cœur.
Du vieux Bob, notre attention s'en va à M. Robert Darzac qui vient de passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui ! Rouletabille le plaint et il comprend qu'il soit à bout de patience. Dans l'après-midi, il a encore dit à mon ami qui me l'a répété : « Huit jours, c'est beaucoup ! je ne
sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours. — Et où irez-vous ? lui demanda Rouletabille. — A Rome ! a-t-il répondu. » Evidemment, la fille du professeur Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que c'est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac ! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons pas des yeux jusqu'à la porte de la Tour Carrée. Il est certain « qu'il n'en peut plus » ! Sa taille s'est encore voûtée. Il a les mains dans les poches. Il a l'air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l'air dégoûté de tout, avec ses mains dans ses poches ! Mais, patience, il sortira les mains de ses poches et l'on ne sourira pas toujours ! Et, je puis l'avouer tout de suite, moi qui ai souri... Eh bien, M. Darzac m'a procuré, grâce à Taide géniale de Rouletabille, le frisson d'épouvante le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité ! Alors ! Alors, qu'est-ce qui l'aurait cru 1...
M. Darzac s'en fut tout droit à la ïour Carrée, où il trouva naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier était sorti devant la porte de Tappartement, qu'il avait la clef dans sa poche et que, dans
l'appartement, il fût établi par la suite qu'aucun barreau n'avait été scié, nous établissons que lor&que M. Dar^ac entre dans sa chambre^ il n'y a personne dans V appariement. Et c'est la vérité.
Evidemment tout cela a été bien précisé après ^ par chacun de nous ; mais si je vous en parle avant, c'est que je suis déjà hanté par « l'inexplicable » qui se prépare dans l'ombre et qui est prêt à éclater.
A ce moment, il est cinq heures.
4° LA SOIRÉE DEPUIS CINQ HEURES JUSQu'a LA MINUTE ou SE PRODUISIT l' ATTAQUE DE LA TOUR CARREE
Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement dit, à continuer à nous « monter la tète », sur le terre-plein de cette tour B". Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur l'épaule et fit : « Mais, j'y pense !... » et il s'en fut dans la ïour Carrée où je le suivis. J'étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu'il vida entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande stupéfaction de la bonne femme ; puis, content de ce geste qui répondait évidemment à une préoccupation
son esprit, il revint avec moi dans la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait encore des pommes de terre répandues,
M"'^ Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par son père, au premier étage de la Louve.
La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d'un violent orage et nous aurions voulu qu'il éclatât tout de suite...
Ah ! l'orage nous soulagerait beaucoup... La mer a la tranquillité lourde et épaisse d'une nappe oléagineuse. Ah ! la mer est pesante, et l'air est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n'y a de léger sur la terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la Barma Grande et qui s'agite encore. On dirait qu'il danse. Non, il fait un discours. A qui ! Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a évidemment quelqu'un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l'auditoire du vieux Bob. Enfin l'auditoire remue et s'avance ; il s'approche du professeur noir, comme l'appelle Rouletabille. Cet auditoire est composé de deux personnes : Mrs Edith... c'est bien elle, avec ses grâces anguissantes, sa façon de s'appuyer sur le bras de son mari... Au bras de son mari! Mais celui-
ci n'est point son mari ! Quel est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs Edith s'appuie avec tant de grâces languissantes ?
Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu'un pour nous renseigner : Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son œil suit la direction indiquée par Tindex de Rouletabille.
— Qui est avec Mrs Edith? demande le reporter. Savez-vous ?...
— Ce jeune homme ? répond sans hésiter Bernier, c'est le prince Galitch.
Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n'avions jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me serais pas imaginé cette démarche... et puis^ il ne me semblait pas si grand... Rouletabille me comprend, hausse les épaules...
— C'est bien, dit-il à Bernier... Merci...
Et nous continuons de regarder Mrs Edith et son prince.
— Je ne puis dire qu'une chose, fait Bernier avant de nous quitter, c'est que c'est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu'il est Russe. Ça va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare ! Uavant-dernière fois qu'il
DAMH EN NOIR 239
était invité ici à déjeuner, Madame et Monsieur l'attendaient et n'osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche où il priait de l'excuser, parce qu'il avait manqué le train. La dépêche était datée de Moscou...
Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.
Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs Edith et le prince continuent leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette ; le vieux Bob cesse soudain de gesticuler, descend de la Bartna Grande, s'en vient vers le château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut du terre-plein de la tour B") qu'il a fini de rire. Le vieux Bob est devenu la tristesse môme. Il est silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous l'appelons ; il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu'il devient furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de l'humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps encore les éclats de sa colère jusqu'au fond de la batterie basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu'il se battait contre les murs.
Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se
fit entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l'horizon devint toute noire.
Alors, un garçon d'écurie, Walter, une brave brute, incapable d'une idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée.
Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu'il allait faire à la Tour Carrée. Il répondit qu'il allait porter au père Bernier le courrier de M. et M"^ Darzac ; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette langue ; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père Jacques n'avaitplus le droit de s'éloigner de sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et lui dit qu'il allait faire lui-même la commission.
Quelques gouttes d'eau commençaient alors à tomber.
Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.
— M. Darzac est toujours là ? demanda Rouletabille.
— Il n'a pas bougé, répondit Bernier.
Nous frappons. Nous entendons les verrous que l'on tire de l'intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est entrée. Règlement Rouletabille).
M. Darzac est en train de ranger sa corrCwSpondance quand nous pénétrons chez lui. Pour écrire, il s'asseyait devant la petite table-guéridon, juste en face de la porte R et faisait face à cette porte.
Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la lettre qu'il lit confirme le télégramme qu'il a reçu le matin et le presse de revenir à Paris : son journal veut absolument l'envoyer en Russie.
M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la missive que je viens de recevoir ; elle est de mon ami de Paris qui, après m'avoir donné quelques détails sans importance sur le départ de Brignolles, m'apprend que ledit BrignoUes se fait adresser son courrier à Sospel, à l'hôtel des Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons d'aller à Sospel le plus tôt qu'il nous sera possible, et nout sortons de Tappartement Darzac. La porte de la chambre de M"''' Darzac n'était pas
fermée. Voilà ce que j'observai en sortant. J'ai dit, du reste, que M""" Darzac n'était point chez elle. Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte de l'appartement, aussitôt... aussitôt... je l'ai vu, vu, vu... aussitôt et il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d'en haut de son veston. Ah ! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d'en haut de son veston, je le jure ! ... et il en a boutonné le bouton.
Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père Bernierdans son corridor, comme un bon chien de garde qu'il est et qu'il n'a jamais cessé d'être jusqu'au dernier iour. Ce n'est pas parce qu'on a un peu braconné qu'on ne saurait être un bon chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement, dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir et n'a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. Aujourd'hui qu'elle est veuve, je l'ai à mon service. Elle sera heureuse de lire ici le cas que je fais d'elle et aussi l'hommage rendu à son mari. Ils Tont mérité tous les deux.
Il çtait environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour Carrée, nous allâmes
rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, Rouletabille, M. Darzacet moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en voyant l'état dans lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château fort d'Hercule tel qu'il existait au xv° siècle, d'après des documents que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès d'une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate qu'il ne lui répondit même pas.
J'ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable, car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein drame, sans nous en douter, hélas !
Comme le vieux Bob était d'une humeur de dogue, nous le quittâmes, du moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son
24 j. LE PARFUM DE LA
lavis gâché et pensant sans doute à tout autre chose.
En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En attendant, la pluie tombait déjà et nous étouffions.
— Je vais me jeter sur mon lit déclarai-je... Je n'en puis plus... Il fait peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes...
Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m'arrêta :
— Oh ! oh ! fit-il à voix basse, elle est là...
— Qui?
— La Dame en noir ! Vous ne sentez pas que tout l'escalier en est embaumé ?
Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon chemin sans plus m 'occuper de lui; ce que je fis.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, de me trouver face à face avec Mathilde!...
Elle poussa un léger cri et disparut dans l'ombre, s'envolant comme un oiseau surpris. Je courus à l'escalier et je me penchai sur la rampe. Elle glissaitle long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au rez-de-chaussée
et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi.
Et il remonta jusqu'à moi.
— Hein ! fit-il, qu'est-ce que je vous avais dit !... La malheureuse !
Il paraissait à nouveau très agité.
* — J'ai demandé huit jours à M. Darzac... Il faut que tout soit fini dans vingt-quatre heures ou je n'aurai plus la force de rien !...
Et il s'affala tout à coup sur une chaise. (( J'étouffe!... gémit-il, j'étouffe! » Et il arracha sa cravate. « De l'eau ! » J'allais lui chercher une carafe, mais il m'arrêta : a Non !... c'est l'eau du ciel qu'il me faut ! » Et il montra le poing au ciel noir qui ne crevait toujours point.
Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui m'étonnait, c'est qu'il ne me posait aucune question sur ce que la Dame en noir était venue faire chez moi. J'aurais été embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva :
— Où allez-vous ?
— Prendre la garde à la poterne.
Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu'on lui apportât là sa soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures
et demie à la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs Edith, craignant qu'il ne fût souffrant, s'en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que JMr Arthur Rance raccompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur Stanoferson. Mathilde me reofarda douloureusement avec un air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs Edith revenait juste à temps pour n'être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu'île.
Elle raconta avec animation qu'elle avait trouvé le vieux Bob le dos courbé devant son bureau, et la tête entre ses mains. Il n'avait point répondu à ses questions. Elle l'avait secoué amicalement, mais il avait fait l'ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses oreilles, elle l'avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, dont elle retenait
à l'ordinaire les plis du fichu léger qu'elle jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite épingle à tète de rubis et l'avait jetée en rageant sur son bureau. Et puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l'avait encore jamais fait : « Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille. » Mrs Edith en avait été si peinée qu'elle était sortie sans ajouter un mot, se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs Edith avait tourné la tête pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qui lui avait été donné d'apercevoir. Le plus vieux crâne de l'humanité était sur le bureau de l'oncle sens dessus dessous, la mâchoire en Tair toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s'était toujours conduit d'une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle s'était enfuie un peu effrayée.
Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs Edith en lui disant que ce qu'elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour échapper au regard de Mathilde. Qu'est-ce que la Dame en noir
était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force. Je ne fis qu'un bond jusqu'à la poterne. Pas de Rouletabille ! Je le trouvai sur la terrasse B", surveillant l'entrée de la Tour Carrée et recevant tout lorage sur le dos.
Je le secouai pour l'entraîner sous la poterne.
— Laisse donc, me disait-il... Laisse donc! C'est le déluge ! Ah ! comme c'est bon ! comme c'est bon ! toute cette colère du ciel ! Tu n'as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle, écoute! Je hurle!... Je hurle!... Heu! heu! heu!... Plus fort que le tonnerre !... Tiens! on ne l'entend plus!...
Et il poussa dans la nuit retentissante, audessus des flots soulevés, des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu'il était devenu vraiment fou. Hélas! le malheureux enfant exhalait en cris indistincts l'atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d'étouffer la flammé dans sa poitrine héroïque : la douleuî^ du fils de Larsan !
Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le poignet et une forme
noire s'accrochait à moi dans la tempête :
— Où est-il?... Où est-il?
C'était M"''' Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l'entendit. Elle le vit. Nous étions couverts d'eau, trempés par la pluie du ciel et par l'écume de la mer. La jupe de M"'^ Darzac claquait dans la nuit comme un drapeau noir et m'enveloppait les jambes. Je soutins la malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste déchaînement » des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!... Ah! je comprends! Je comprends comment Rouletabille, s'en est souvenu par delà les années... Oui, oui, c'est une odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime... Quelque chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d'une plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute seule, toute seule... Enfin ! c'est un parfum qui m'a donné de ces idées-là et que j'ai essayé d'analyser comme ça, plus tard... parce que Rouletabille m'en parlait toujours... Mais c'était un bien doux
et bien tyrannique parfum qui m'a comme enivré tout d'un coup là au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d'un coup, quand je l'ai eu saisi. Parfum extraordinaire ! Ah! extraordinaire, car j'avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce que ce parfum avait d'extraordinaire, et il m'apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux qui font mal à la tète — sont balayés comme une haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu'on l'avait, je ne dis pas senti, mais 5^/5/ (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et il est probable que, ce soir-là, je l'étais plus que les autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre de ce qui se passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c'était pour la vie ! et le cœur devait en être embaumé, si c'était un cœur de fils comme celui de Rouletabille ; ou embrasé, si c'était un cœur d'amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c'était un cœur de bandit, comme celui de Larsan... Non ! non, on ne devait plus
pouvoir s'en passer jamais! et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!...
Donc, dans la tempête, s'accrochant à mon bras, la Dame en noir appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, bondit, se sauva à travers la nuit en criant : (( Le parfum de la Dame en noir ! Le parfum de la Dame en noir!...
La malheureuse sanglotait. Elle m'entraîna vers la tour. Elle frappa de son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne s'arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la suppliant de se calmer, et cependant j'aurais donné ma fortune pour trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère et l'enfant.
Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. Là, nous allions être aussi seuls que si elle m'avait fait entrer chez elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire.
Mon Dieu ! Dans cette soirée horrible, le
vsouvenir de ce moment que je passai en face de la Dame en noir n'est pas le moins douloureux. J'y fus mis à une épreuve à laquelle je ne m'attendais point et quand, à brûle-pourpoint, sans qu'elle prît même le temps de nous plaindre de la façon dont nous venions d'être traités par les éléments — car je ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda : « Il y a longtemps, monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport ? » je fus plus ébloui', étourdi que par tous les coups de foudre de l'orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière s'apaisait au dehors, j'allais subir, maintenant que je me croyais à l'abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre vainement depuis des siècles au rocher d'Hercule ! Je dus faire mauvaise contenance et trahir tout l'émoi où me plongeait cette phrase inattendue. D'abord, je ne répondis point; je balbutiai, et certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces choses se sont passées. Mais j'y assiste encore comme si j'étais mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et, comme moi, sortir de l'ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses cheveux défaits, son col
nu, ses magnifiques épaules que moulait la soie légère d'un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté ! Je sens bien que mon émotion, même après tant d'années, quand je songe à ces choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n'en dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-vis de Rouletabille, qu'affirmer le sentiment de respectueuse consternation qui me gonfla le cœur devant cette mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où l'avait jetée Taffreuse tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier de trahir .mon serment. Car j'avais juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas ! que mon silence même parlait plus haut que ne l'avait jamais fait aucune de mes plaidoiries. Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n'oublierai de ma vie :
— Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous deux !
Et elle ajouta avec un gros sanglot :
— Pourquoi continue-il à mentir ?
Moi, je ne répondais rien. Qu'est-ce que
j'aurais répondu ? Cette femme avait été toujours si « distante », comme on dit maintenant, vis-à-vis de tout le monde en général et de moi en particulier. Je n'avais jamais existé pour elle... et voilà qu'après m'avoir fait respirer le parfum de la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie...
Oui comme une vieille amie... Elle me raconta tout, j'appris tout, en quelques phrases pitoyables et simples comme l'amour d'une mère.. . tout ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Evidemment, ce jeu de cachecache ne pouvait durer et ils s'étaient bien devinés tous les deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que c'était que ce Rouletabille qui l'avait sauvée et qui avait l'âge de l'autre... et qui ressemblait à l'autre. Et une lettre était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui avait menti et n'avait jamais mis les pieds dans une institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une explication, mais celui-ci s'y était âprement dérobé. Toutefois, il s'était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège d'Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.
— Comment l'avez-vous su ? m'écriai-je, me trahissant aussitôt.
Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m'apprit d'une phrase tout son stratagème. Ce n'était point la première fois qu'elle venait dans nos chambres quand je l'avais surprise le soir même... Mon bagage portait encore l'étiquette récente de la consigne eudoise.
— Pourquoi ne s'est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai ouverts? gémit-elle. Ilélas ! Hélas ! s'il se refuse à être le fils de Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?
Rouletabille s'était conduit d'une façon atroce pour cette femme qui avait cru son enfant mort, qui l'avait pleuré désespérément, comme je l'appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité... Ah! le malheureux !... La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui avait crié, à bout de forces qu'elle avait eu un fils et que ce fils c'était lui ! Il lui avait ri au nez en pleurant !. . . Arrangez cela comme vous voudrez ! C'est elle qui me l'a dit et je n'aurais jamais cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.
Certes ! il se conduisait d'une façon abominable ! Il était allé jusqu'à lui dire qiiil n était sûr tVêtre le fils de pers07ine^ pas même
cfun voleur! C'est alors qu'elle était rentrée dans la Tour Carrée et qu'elle avait désiré mourir. Mais elle n'avait pas retrouvé son fils pour le perdre sitôt et elle vivait encore ! J'étais hors de moi ! Je lui baisais les mains. Je lui demandais pardon pour Rouletabille. Ainsi, voilà quel était le résultat de la politique de mon ami. Sous prétexte de la mieux défendre contre Larsan, c'est lui qui la tuait ! Je ne voulus pas en savoir davantage! J'en savais trop ! Je m'enfuis ! J'appelai Bernier qui m'ouvrit la porte 1 Je sortis de la Tour Carrée, en maudissant Rouletabille. Je croyais le trouver dansla Cour du Téméraire, mais celleci était déserte.
A la poterne, Mattoni venait de prendre la garde de dix heures. Il y avait une lumière dans la chambre de mon ami. J'escaladai l'escatier branlant du Château Neuf. Enfin ! voici sa porte : je l'ouvre, je l'enfonce. Rouletabille est devant moi :
— Que voulez- vous, Sainclair?
En quelques phrases hachées, je lui narre tout, et il connaît mon courroux.
— Elle ne vous a pas tout dit, mon ami, réplique-t-il d'une voix glacée. Elle ne vous a pas dit qu'elle me défend de toucher à cet homme /. . .
— C'est vrai,m'écriai-je... je l'ai entendu!...
— Eh bien ! Qu'est-ce que vous venez me raconter, alors ? continue-t-il, brutal. Vous ne savez pas ce qu'elle m'a dit hier?... PZlîe m'a ordonné de partir ! Elle aimerait mieux mourir que de me voir aux prises avec mon père !
Et il ricane, ricane.
— Avec mon père!... Elle le croit sans doute plus fort que moi !..,
Il était affreux en parlant ainsi.
Mais, tout à coup, il se transforma et rayonna d'une beauté fulgurante.
— Elle a peur pour moi ! eh bien, moi, j'ai peur pour elle !... Eu je ne connais pas mon père,., et je ne connais pas ma mère !
A ce moment, un coup de feu déchire la nuit, suivi du cri de la mort! Ah! revoilà le cri, le cri de la galerie inexplicable ! Mes cheveux se dressent sur ma tête et Rouletabille chancelle comme s'il venait d'être frappé luimême!...
Et puis, il bondit à la fenêtre ouverte et une clameur désespérée emplit la forteresse : Maman ! Maman ! Maman I
l'attaque de la