LE CORPS IMPOSSIBLE
E sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua Rouletabille à voix basse ; mais il n'y aura point de malheur du tout si vous ne nous cachez rien. Allons, venez !
Et il l'entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf, et je les suivis. A partir de ce moment, je retrouvai tout mon Rouletabille. Maintenant qu'il était si heureusement débarrassé d'un problème sentimental qui l'avait intéressé si personnellement, maintenant qu'il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte entreprise contre le mystère ! Et jusqu'au jour où tout fut conclu, jusqu'à la minute suprême — la plus dramatique que j'aie vécu de ma vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la ffiort eurent parlé et se furent expliquées par sa bouche j il ne va plus avoir un
geste d'hésitation dans la marche à suivre ; il ne prononcera plus un mot qui ne contribue nécessairement à nous sauver de l'épouvantable situation faite à Tassiégé par l'attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 au 13 avril.
Bernier ne lui résista pas. D'autres voudront lui résister qu'il brisera et qui crieront grâce.
Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous ; j'ai allumé la lampe.
Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa pipe ; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l'honnêteté qui s'y peut trouver. Puis son sourcil froncé s'allonge, son œil s'éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il dit :
— Voyons, Bernier, comment V ont -ils tué? Bernier secoua sa rude tête de gars picard.
— J'ai juré de ne rien dire. Je n'en sais rien, Monsieur! Ma foi, je n'en sais rien !...
Rouletabille :
— Eh bien, racontez-moi ce que vous ne savez pas ! Car si vous ne me racontez pas ce que vous ne savez pas, Bernier, je ne réponds plus de rien!...
— Et de quoi donc, Monsieur, ne répondezvous plus ?
— Mais, de votre sécurité, Bernier !...
— De ma sécurité, à moi ?... Je n'ai rien fait !
— De notre sécurité à tous, de notre vie î répliqua Rouletabille en se levant et en faisant
i quelques pas dans la chambre, ce qui lui donna le temps de faire sans doute, mentalement, quelque opération algébrique nécessaire... Alors, reprit-il, il était dans la Tour Carrée?
— Oui, fit la tète de Bernier.
— Où? Dans la chambre du vieux Bob ?
— Non ! fit la tète de Bernier.
— Caché chez vous, dans votre loge?
— Non, fit la tête de Bernier.
— Ah çà ! mais où était-il donc? Il n'était pourtant pas dans l'appartement de M. et M'"^Dorzac?
— Oui, fit la tête de Bernier.
— Misérable ! grinça Rouletabille.
Et il sauta à la gorge de Bernier. Je courus secours dû concierge, et l'enlevai aux griffes Rouletabille.
Quand il put respirer :
— Ah çà ! monsieur Rouletabille, pourquoi voulez-vous m'étrangler? fit-il.
— Vous le demandez, Bernier? Vous osez encore le demander? Et vous avouez qu'/7 cLait
dans l'appartement de M. et M. Darzac! Et qui donc l'a introduit dans cet appartement, si ce n'est vous ? Vous qui, seul, avez la clef quand M. et M""" Darzac ne sont pas là ?
Bernier se leva, très pâle :
— C'est vous, monsieur Rouletabille, qui m'accusez d'être le complice de Larsan !
— Je vous défends de prononcer ce nom-là! s'écria le reporter. Vous savez bien que Larsan est mort! Et depuis longtemps !...
— Depuis longtemps! reprit Bernier, ironique... c'est vrai... j'ai eu tort de l'oublier! Quand on se dévoue à ses maîtres, quand on se bat pour ses maîtres, il faut ignorer même contre qui. Je vous demande pardon!
— Ecoutez-moi bien, Bernier, je vous connais et je vous estime. Vous êtes un brave homme. Aussi, ce n'est pas votre bonne foi que j'incrimine : c'est votre négligence.
— Ma négligence ! Et Bernier, de pâle qu'il était, devint écarlate. Ma négligence ! Je n'ai point bougé de ma loge, de mon couloir ! J'ai eu toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n'est entré dans cet appartement, personne d'autre, après que vous l'avez eu visité, à cinq heures, que M. Robert et M""" Robert Darzac. Je ne compte point, naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, vous et M. Sainclair !
— Ah çà ! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet individu — nous avons oublié son nom, n'est-ce pas, Bernier? nous l'appellerons l'homme — que Vhoîifnie a été Uié che^ M. et M""' Dar^ac s'il n'y était pas!
— Non !. Aussi je puis vous affirmer qu'il y était!
— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en l'absence de M. Darzac, et que M. Darzac n'a point quitté sa chambre quand il avait la clef, et qu'on ne pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu'il était là !
— Ah î voilà bien le mystère. Monsieur ! Et qui intrigue M. Darzac plus que tout! Mais je n'ai pu lui répondre que ce que je vous réponds : voilà bien le mystère !
— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi, avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé immédiatement la porte?
— Oui, Monsieur.
— Et quand l'avez- vous rouverte ?
— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et M""" Darzac chez eux. M. Darzac venait d'arriver et M""" Darzac était depuis quelque temps dans le salon de M. Bob d'où
28o LE PARFUM DE LA
venait de partir M. Sainclair. Ils se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur appartement ! Voilà ! Aussitôt qu'ils ont été rentrés, j'ai entendu qu'on repoussait les verrous.
— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n'avez pas ouvert la porte?
— Pas une seule fois.
— Et où étiez- vous, pendant tout ce temps ?
— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l'appartement, et c'est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et que c'était plus gai. Après le dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma femme, sur le seuil de ma î loge. Nous étions placés de façon que, même si | nous l'avions voulu, nous n'aurions pas pu | quitter des yeux la porte de l'appartement de % M. Barzac. Ah! c'est un mystère! un mystère f plus incroyable que le mystère de la Chambre | Jaune ! Car là-bas, on ne savait pas ce qui :| s'était passé avant. Mais, là, Monsieur ! on sait y ce qui s'est passé avant puisque vous avez ? vous-même visité l'appartement à cinq heures f et qu'il n'y avait personne dedans ; on sait ce * qui s est passé pendant, puisque j'avais la clef M dans ma poche, ou que M. Darzac était dans <
sa chambre, et qu'il aurait bien aperçu^ tout de même, Thomme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l'assassiner, et puis, encore que j'étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que j'aurais bien vu passer Thomme ; et on sait ce qui s'est passé après. Après, il n'y a pas eu d'après. Après, ça a été la mort de l'homme, ce qui prouvait bien que l'homme était là î Ah ! C'est un mystère !
— Et, depuis cinq heures jusqu'au moment du drame, vous affirmez bien que vous n'avez pas quitté le couloir ?
— Ma foi, oui !
— Vous en êtes sûr? insista Rouletabille.
— Ah! pardon, Monsieur... il y a un moment... une minute où vous m'avez appelé...
— C'est bien, Bèrnier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette minute-là...
— Mais ça n'a pas duré plus d'une minute ou deux, et M. Darzac était dans sa chambre. 11 ne l'a pas quittée . Ah ! c'est un mystère !...
— Comment savez-vous qu'il ne l'a pas quittée pendant ces deux minutes-là ?
— Dame! s'il l'avait quittée, ma femme qui était dans la loge l'aurait bien vu ! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué, ni Madame non plus! Ah ! il a fallu que je le lui répète : que personne d'autre 71 était
entré que lui à cinq heures et vous à six, et que personne n était plus entré dans la chatnhre avant sa rentrée, à lui, la nuit, avec M"® Dar^^ac... Il était comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là !
— Où était-il, le cadavre?
— Dans sa chambre.
— C'était bien un cadavre?
— Oh! il respirait encore !... Je l'entendais!
— Alors, ça n'était pas un cadavre, père Bernier.
— Oh ! monsieur Rouletabille, c'était tout comme. Pensez donc! Il avait un coup de revolver dans le cœur !
Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. Uavait-il vu? Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir comment le cadavre se trouvait là ! Comment cet homme était-il venu se faire tuer !
Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L'affaire avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était derrière la porte. Il nous raconta qu'il s'en allait tout doucement dans sa loge et qu'il se disposait à se mettre au lit, quand la mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit
venant de l'appartement de Darzac qu'ils en restèrent saisis. C'étaient des meubles qu'on bousculait, des coups dans le mur. « Qu'est-ce qui se passe ? » fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de M""* Darzac qui appelait : « Au secours ! » Ce cri-là, nous ne l'avions pas entendu, nous autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme s'affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et la secoua en vain, criant qu'on lui ouvrît. La lutte continuait de Tautre côté, sur le plancher. 11 entendit le halètement de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés : « Ce coup-ci^ f aurai ta peau ! » Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d'une voix étouffée, épuisée : « Mathilde ! Mathilde! » Evidemment, il devait avoir le dessous dans un corps à corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui l'accompagna. On eût pu penser que M""® Darzac, qui avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne s'expliquait point cela : l'attitude de M!"^ Darzac. Pourquoi n'ouvrait-elle point au secours qu'il lui apportait ? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous ? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver, la
porte sur laquelle le père Bernier n'avait cessé de frapper s'était ouverte. La chambre était plongée dans l'obscurité, ce qui n'étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu'il avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s'était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre. C'était M""^ Darzac qui lui avait ouvert pendant que l'ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu'un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu'elle apportât de la lumière, mais M"*' Darzac s'était écriée : « Non ! non ! pas de lumière ! pas de lumière ! Et surtout qu'/Z ne sache rien ! » Et, aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant : « Il vient ! il vient ! je l'entends ! Ouvrez la porte ! ouvrez la porte ! père Bernier ! Je vais le recevoir ! » Et le père Bernier lui avait ouvert la porte, pendant qu'elle répétait, en gémissant : « Cachez- vous ! Allez-vousen ! Qu'il ne sache rien ! »
Le père Bernier continuait :
— Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n'avez rien vu. Moi, j'étais retenu auprès de M. Darzac. L'homme, sur le plancher, avait fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m'avait dit : « Un sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le
fiche à la mer, et on n'en entend plus parler ! » — Alors, continua Bernier, j'ai pensé à mon sac de pommes de terre ; ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l'ai vidé à mon tour et je l'ai apporté. Ah ! nous faisions le moins de bruit possible. Pendant ce temps-là, Madame vous racontait des histoires sans doute, dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme dans ma loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé^ dans le sac. Mais j'avais dit à M. Darzac : a Un conseil, ne le jetez pas à l'eau. Elle n'est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu'on en voit le fond. — Qu'est-ce que je vais en faire ?» a demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu : « Ma foi, je n'en sais rien, Monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour Madame, et pour l'humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l'ai fait. Mais ne m'en demandez pas davantage et que Dieu vous protège ! » Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M. Roule tabiljle, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre. Quant à ma femme, elle s'est presque évanouie quand elle a vu tout à coup que M. Darzac était plein
de sang... et moi aussi!... Tenez, Messieurs, mes mains sont rouges ! Ah ! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur ! Enfin, nous avons fait notre devoir ! Et c'était un fier bandit !... Mais, voulez-vous que je vous dise?... Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire pareille... et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice... J'ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me décharger d'un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à Madame et à Monsieur... et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison... Pourquoi qu'ils se cachent? C'est-y pas un honneur de tuer un Larsan ! Pardon d'avoir encore prononcé ce nom-là... je sais bien, il n'est pas propre... C'est-y pas un honneur d'en avoir délivré la terre en s'en délivrant soimême ? Ah ! tenez ! . . . une fortune ! . . . M""" Darzac m'a promis une fortune si je me taisais ! Qu'est-ce que j'en ferais?... C'est-y pas la meilleure fortune de la servir, cette pauv' dame-là qu'a eu tant de malheurs !... Tenez !... Rien du tout!... rien du tout!... Mais qu'elle parle!... Qu'est-ce qu'elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée avec notre cada-. vre. Je lui ai dit : « Criez donc que vous l'avez
tué ! Tout le monde fera bravo ! . . . » Elle m'a répondu : « Il y a eu déjà trop de scandale, Bernier ; tant que cela dépendra de moi, et si si c'est possible, on cachera cette nouvelle affaire ! Mon père en mourrait ! » Je ne lui ai rien répondu, mais j'en avais bien envie. J'avais sur la langue de lui dire : « Si on apprend l'affaire plus tard, on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage ! » Mais c'était son idée ! Elle veut qu'on se taise ! Eh bien, on se taira!... Suffit!
Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains :
— Il faut que j'aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là !
Rouletabille l'arrêta :
— Et qu'est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son avis?
— Il répétait : « Tout ce que fera M""* Darzac sera bien fait. Il faut lui obéir, Bernier. » Son veston était arraché et il avait une légère blessure à la gorge, mais il ne s'en occupait pas, et, au fond, il n'y avait qu'une chose qui l'intéressait, c'était la façon dont le misérable avait pu s'introduire chez lui ! Ça, je vous le répète, il n'en revenait pas et j'ai dû lui donner encore des explications. Ses premières paroles^ à ce sujet, avaient été pour dire :
« Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n'y avait personne, et j'ai aussitôt fermé ma porte au verrou. »
— Où cela se passait-il ?
— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre chère femme.
— Et le cadavre ? Où était-il ?
— Il était resté dans la chambre de M . Darzac.
— Et qu'est-ce qu'ils avaient décidé pour s'en débarrasser?
— Je n'en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise, car M""® Darzac me dit : « Bernier, je vous demanderai un dernier service ; vous allez aller chercher la charrette anglaise à l'écurie, et vous y attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c'est possible. Si vous le réveillez, et s'il vous demande des explications, vous lui direz ainsi qu'à Mattoni qui est de garde sous la poterne : « C'est pour M. Darzac, qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée des Alpes. » M"*'' Darzac m'a dit aussi : « Si vous rencontrez M. Sainclair, ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien ! » Ah ! Monsieur ! Madame n'a voulu que ie sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n'étions point
rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer, et quel soupir ! Le reste, Monsieur, vou( l'avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi ! Que Dieu nous garde !
Quand Bernier eut ainsi raconté V impossible drame, Rouletabille le remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui recommanda la plus grande discrétion, le pria de l'excuser de sa brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l'interrogatoire qu'il venait de faire subira M"'* Darzac. Bernier, avant de s'en aller, voulut lui serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne.
— Non ! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang...
Bernier nous quitta pour aller rejoindre la Dame en noir.
— Eh bien ! fis-je, quand nous fûmes seuls. Larsan est mort?...
— Oui, me répliqua- t-il, fe le crains.
— Vous le craignez? Pourquoi le craignezvous?...
— Parce que, fit-il d'une voix blanche que je ne lui connaissais pas encore, PARCE QUE
LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ NI MORT NI VIVANT, M'ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE ! ^
ou l'épouvante de ROULE- TABILLE PREND DES PRO- PORTIONS INQUIÉTANTES
;t c'est vrai qu'il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé moi-même plus qu'on ne saurait dire . Je ne l'avais jamais encore vu dans un état d'inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la chambre d'un pas saccadé, s'arrêtait parfois devant la glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s'il eût demandé à sa propre image : « Est-ce toi, est-ce bien toi, Rouletabille, qui penses cela ? Qui oses penser cela ? » Penser quoi ? Il paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s'accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la
petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à Taflût.
... Le ressac s'était tu; la mer s'était tout à fait apaisée... Une raie blanche s'inscrivit soudain sur les flots noirs, à l'Orient. C'était l'aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Châteaa sortait de la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu'un qui n'a pas dormi.
— Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence ! Je voudrais savoir, mon ami, si elle vous a raconté « l'histoire de l'accident du revolver sur la table de nuit » ?
— Non !... me répondit-il sans se détourner.
— Elle ne vous a rien dit de cela ?
— Non!
— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri de mort « de la galerie inexplicable ». Car elle a crié comme ce jour-là !...
— Sainclair, vous êtes curieux !.. . Vous êtes plus curieux que moi, Sainclair ; je ne lui ai rien demandé !
— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant qu'elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce cri ?
— En vérité, Sainclair, il faut me croire... Moi, je respecte les secrets de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien demandé, certes!... il lui a suffi de me dire : Nous pouvons nous quitter, mon ami,
CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS ! pOUr que
je la quitte...
— Ah! elle vous avait dit cela? « Rien ne nous sépare plus ! »
— Oui, mon ami... et elle avait du sang sur les mains...
Nous nous tûmes. J'étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot qui brûlait encore à l'entrée de la porte souterraine qui conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
— Voilà l'aurore ! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours ! Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui m'étrangle, qui me garrotte, qui m'épuise.
Et il poussa un gros soupir :
— Darzac, fit-il, se parlant à lui-même^ ne rentrera- t-il donc jamais I...
Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle octogone du
Téméraire. Elle était vide ! La lampe brûlait toujours sur la table-bureau. Mais il n'y avait plus de vieux Bob !
Rouletabille fit :
-~ Oh ! oh !
Et il prit la lampe qu'il souleva, examinant toutes choses autour de lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie basse. Là, rien n'avait été changé de place, et tout était relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des « pendeloques en coquille », des « anneaux sciés dans la diaphyse d'un os long », des « boucles d'oreilles », des « lames à tranchant abattu de la couche du renne », des « grattoirs du type magdalénien » et de « la poudre raclée en silex de la couche de l'éléphant», nous revînmes à la table-bureau. Là, se trouvait « le plus vieux crâne », et c'était vrai qu'il avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie du bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J'allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels on n'avait pas touché.
Rouletabille me vit et me dit :
— Qu'est-ce que vous faites? Avant d'imaginer qu'il ait pu sortir par les fenêtres il fau-
(Irait savoir s'il n'est pas sorti par la porte. Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de pas.
— Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si le vieux Bob est rentré ; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez !...
Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On n'avait vu le vieux Bob nulle part!... Il n était passé nulle part !
Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit ;
— Il a laissé cette lampe allumée pour qu'on s'imagine qu'il travaille toujours.
Et puis, .soucieux, il ajouta :
— Il n'y a point de traces de luîtes d'aucune sorte et, sur le plancher, je ne relève que le passage de M. Arthur Rance et de Robert Darzac, lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l'orage, et ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n'y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l'orage et il en est peutêtre sorti pendant, mais, en tout cas, il n'y est point revenu depuis !
Rouletabille s'est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n'a jamais ri d'une façon plus effroyable. Autour de nous, il n'y a que des squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant, avec une attention surprenante ; puis il le regarde de profil ; puis il me le dépose entre les mains, et je dois l'élever à mon tour audessus de ma tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tète.
Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu'au puits. Là je constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu'un s'était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s'y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que jamais :
— Rouletabille ! Rouletabille ! // ne reste plus au vieux Bob^ pour qu'il s'en aille que le sac !
Je répétai la phrase, mais le reporter ne
m'écoutait point, et je fus surpris de le trouver occupé à une besog-ne dont il me fut impossible de deviner l'intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous n'attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans lequel était mort le corps de trop^ alors que dans la vieille tour à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille pouvait-il s amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un tireligne et un compas ? Oui, il s'était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement, tranquillement, comme un pacifique et gentil commis d'architecte.
Il avait piqué le papier de Tune des pointes de son compas, et l'autre traçait le [cercle qui pouvait représenter Tespace occupé par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir isurle dessin de M. Darzac.
Le jeune homme s'appliqua à quelques traits
[encore ; et puis, trempant un pinceau dans un
godet à moitié plein de la peinture rouge qui
Lvait servi à M. Darzac, il étala soigneusement
[cette peinture dans tout l'espace du cercle. Ce
faisant, il se montrait méticuleux au possible,
prêtant grande action à ce que la peinture fût de même valeur partout, et telle qu'on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et de gauche pourjuger de l'effet, et tirait un peu la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses 3^eux étaient fixes, attachés au dessin regardant sécher la peinture. Ils n'en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une exclamation d'horreur indicible ; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers moi qu'il renversa le vaste fauteuil.
— Sainclair ! Sainclair ! Regarde la peinture rouge !... regarde la peinture rouge !
Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu'un petit lavis bien propret...
— La peinture rouge ! la peinture rouge !... continuait-il à gémir, les yeux agrandis comme s'il assistait à quelque affreux spectacle.
Je ne pus m'empêcher de lui demander :
— Mais, qu'est-ce qu'elle a !...
— Quoi ?... qu'est-ce qu'elle a ! Tu ne vois donc pas qu'elle est sèche maintenant ! Tu ne vois donc pas que c'est du sang !...
Non! je ne voyais pas cela, car j'étais bien sûr que ce n'était pas du sang. C'était de la peinture rouge bien naturelle.
Mais je n'eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je m'intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
— Du sang de qui? fis-je... le savez vous?... du sang de qui ?... du sang de Larsan?...
— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!... Oui est-ce qui connaît le sang de Larsan?... Qui en a jamais vu la couleur ? Pour connaître la couleur du sang de Larsan, il faudrait m'ouvrir les veines, Sainclair! C'est le seul moyen !...
J'étais tout à fait, tout à fait, étonné.
— Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça !
Voilà qu'il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père... « Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas! » « Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça ! »
— Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles de la Dame en noir !...
— Oui! oui !... On dit ça !... On dit ça... ! lAIais on ne tue pas mon père comme ça... !
Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d'un gros sanglot :
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ayez pitié de nous ! Cela serait trop affreux.
Et il dit encore :
— Ma pauvre maman n'a pas mérité cela ! ni moi non plus! ni personne!...
Ce fut alors qu'une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba dans le godet :
— Oh fit-il ... il ne faut pas allonger la peinture.
Et disant cela d'une voix tremblante, il prit le godet avec un soin infini et l'alla enfermer dans une petite armoire.
Puis il me prit par la main et m'entraîna, cependant que je le regardais faire, me demandant si réellement il n'était point, tout à coup, devenu vraiment fou.
— Allons!... Allons!... fit-il... le moment est venu, Sainclair ! Nous ne pouvons plus reculer devant rien... Il faut que la Dame en noir nous dise tout... tout ce qui s'est passé dans le sac... Ah ! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite... tout de suite... ce serait moins pénible... Certes ! je ne peux plus attendre! ..
Attendre quoi?... attendre quoi?... Et encore une fois pourquoi s'effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe ? Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?...
Je ne pus m'empècher de lui demander à nouveau :
— Qu'est-ce qui vous épouvante ainsi?... Est-ce que Larsan n'est pas mort !...
Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras :
— Je vous dis, je vous dis que sa mort m'épouvante plus que sa vie !...
Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous trouvions. Je lui demandai s'il ne désirait point que je le laissasse seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit qu'il ne fallait en ce moment, le quitter pour rien au monde, (( tant que le cercle ne serait point fermé ».
Et il ajouta, lugubre :
— Puisse-t-il ne l'être jamais?...
La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle s'entr'ouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. Il parut très fâché de nous voir.
— Qu'est-ce que vous voulez? Qu'est-ce que vous voulez encore? fit-il... Parlez tout bas, Madame est dans le salon du vieux Bob... Et le vieux n'est toujours pas rentré.
— Laissez-nous entrer, Bernier... commanda Rouletabille.
Et il poussa la porte.
— Surtout ne dites pas à Madame...
Mais non !... Mais non !.. .
Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L'obscurité était à peu près complète.
— Qu'est-ce que Madame fait dans le salon du vieux Bob ? demanda le reporter à voix basse.
— Elle attend... elle attend le retour de M. Darzac... Elle n'ose plus rentrer dans la chambre... ni moi non plus...
— Eh bien, rentrez dans votre loge, Dernier, ordonna Rouletabille, et attendez que je vous appelle !
Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite nous aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. A notre apparition, elle n'eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, d'une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus :
— Pourquoi ètes-vous venus ? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous n'avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu'est-ce que vous voulez ?
Et elle ajouta d'un ton d'une douleur infinie :
— Vous m'aviez juré de ne rien voir.
Rouletabille alla à la Dame en noir et lui
prit la main avec un respect infini :
DAMH EN NOIR 30:^
— Viens, maman dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le ton d'une prière très douce et très pressante... Viens!... Viens !... Viens !...
Et il l'entraîna. Elle ne lui résistait point. wSitôt qu'il lui eût prit la main, il sembla qu'il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand il l'eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut un recul de tout le corps.
— Pas là ! gémit-elle...
Et elle s'appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre, l'ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.
La porte poussée, nous avançâmes la tête. Quel spectacle ! La chambre était dans un désordre inouï. Et la sanglante aurore qui entrait par les vastes embrasures rendait ce désordre plus sinistre encore. Quel éclairage pour une chambre de meurtre ! Que de sang sur les murs et sur le plancher et sur les meubles !... Le sang du soleil levant et de l'homme que Toby avait emporté on ne savait où... dans le sac de pommes de terre! Les tables, les fauteuils, les chaises, tout était renversé. Les draps du lit auxquels l'homme, dans son agonie, avait dû désespérément s'accrocher.
étaient à moitié tirés par terre et l'on voyait sur le linge la marque d'une main rouge. C'est dans tout cela que nous entrâmes, soutenant la Dame en noir paraissait prête à s'évanouir, pendant que Rouletabille lui disait de sa voix douce et suppliante : « Il le faut, maman ! Il le faut ! » Et il l'interrogea tout de suite après l'avoir déposée en quelque sorte sur un fauteuil que je venais de remettre sur ses pieds. Elle lui répondait par monosyllabes, par signes de tête ou par une désignation de la main. Et,je voyais bien que, au fur et à mesure qu'elle répondait, Rouletabille était de plus en plus troublé, inquiet, effaré, visiblement ; il essayait de reconquérir tout le calme qui le fuyait et dont il avait plus que jamais besoin, mais il n'y parvenait guère. Il la tutoyait et l'appelait : « Maman ! Maman ! » tout le temps pour lui donner du courage... mais elle n'en avait plus; elle lui tendit les bras et il s'y jeta; ils s'embrassèrent à s'étouffer, et cela la ranima; et, comme elle pleura tout à coup, elle fut un peu soulagée du poids terrible de toute cette horreur qui pesait sur elle. Je voulus faire un mouvement pour me retirer, mais ils me retinrent tous les deux et je compris qu'ils ne voulaient pas rester seuls dans la chambre rouge. Elle dit à voix basse :
— Nous sommes délivrés.,.
Rouletabille avait glissé à ses genoux et, tout de suite, de sa voix de prière : « Pour en être sûre, maman... sûre... il faut que tu me dises tout... tout ce qui s'est passé. <. tout ce que tu as vu... »
Alors, elle put enfin parler... Elle regarda du côté de la porte qui était close; ses yeux se fixèrent avec une épouvante nouvelle sur les objets épars, sur le sang qui maculait les meubles et le plancher et elle raconta l'atroce scène à voix si basse que je dus m 'approcher, me pencher sur elle pour l'entendre. De ses petites phrases hachées il ressortait qu'aussitôt arrivés dans la chambre M. Darzac avait poussé les verrous et s'était avancé droit vers la tablebureau, de telle sorte qu'il se trouvait juste au milieu de la pièce quand la chose arriva. La Dame en noir, elle, était un peu sur la gauche, se disposant à passer dans sa chambre. La pièce n^était éclairée que par une bougie, placée sur la table de nuit, à gauche, à la portée de Mathilde. Et voici ce qu'il advint. Dans le silence de la pièce, il y eut un craquement, un craquement brusque de meuble qui leur fit dresser la tète à tous les deux, et regarder du même côté, pendant qu'une même angoisse leur faisait battre le cœur. Le craquement venait du placard. Et puis tout s'était tu. Ils se regardèrent sans oser se dire un
3o6 LE PARFUM DE LA
mot, peut-être sans le pouvoir. Ce craquement ne leur avait paru nullement naturel et jamais ils n'avaient entendu crier le placard. Darzac fit un mouvement pour se diriger vers ce placard qui se trouvait au fond, à droite. Il fut comme cloué sur place par un second craquement, plus fort que le premier et, cette fois, il parut à Mathilde que le placard remuait. La Dame en noir se demanda si elle n'était pas victime d'une hallucination, si elle avait vu réellement remuer le placard. Mais Darzac avait eu, lui aussi, la même sensation, car il quitta tout à coup la table-bureau et fit bravement un pas en avant... C'est à ce moment que la porte... la porte du placard... s'ouvrit devant eux... Oui, elle fut poussée par une main invisible... elle tourna sur ses gonds... La Dame en noir aurait voulu crier; elle ne le pouvait pas... Mais elle eut un geste de terreur et d'aftolement qui jeta par terre la bougie au moment même où, du placard, surgissait une ombre et au moment même où Robert Darzac, poussant un cri de rage, se ruait sur cette ombre...
— Et cette ombre... et cette ombre avait une figure ! interrompit Rouletabille... Maman !.., pourquoi n'as-tu pas vu la figure de l'ombre ?... Vous avez tué l'ombre ; mais qui me dit que l'ombre était Larsan, puisque tu n'as pas vu
la figure!... Vous n'avez peut-être même pas tué Tombre de Larsan !
— Oh ! si ! fit-elle sourdement et simplement : il est mort! (Et elle ne dit plus rien...)
Et je me demandais en regardant Rouletabille : (i Mais qui donc auraient-ils tué, s'ils n'avaient pas tué celui-là ! Si Mathilde n'avait pas vu la .figure de l'ombre, elle avait bien entendu sa voix!... elle en frissonnait encore... elle l'entendait encore. Et Bernier aussi avait entendu sa voix et reconnu sa voix... la voix terrible de Larsan... la voix de Ballmeyer qui, dans l'abominable lutte, au milieu de la nuit, annonçait la mort à Robert Darzac : Ce cotipci, f aurai ta peau! pendant que l'autre ne pouvait plus que gémir d'une voix expirante : Mathilde!.,, Mathilde !,.. Ah! comme il l'avait appelée !... comme il l'avait appelée du fond de la nuit où il râlait, déjà vaincu... Et elle... elle... elle n'avait pu que mêler, hurlante d'horreur, son ombre à ces deux ombres, que s'accrocher à elles au hasard des ténèbres, en appelant un secours qu'elle ne pouvait pas donner et qui ne pouvait pas venir. Et puis, 1^ tout à coup, c'avait été le coup de feu qui lui avait fait pousser le cri atroce... comme si elle avait été frappée elle-même... Qui était mort?... Qui était vivant?... Qui allait parler?... Quelle voix allait-elle entendre?...
3o8 LE PARFUM DE LA
... Et voilà que c'était Robert qui avait parlé !...
Rouletabille prit encore dans ses bras la Dame en noir, la souleva, et elle se laissa presque porter par lui jusqu'à la porte de sa chambre. Et là, il lui dit : a Va, maman, laissemoi, il faut que je travaille, que je travaille beaucoup ! pour toi, pour M. Darzac et pour moi ! » — « Ne hae quittez plus?... je ne veux plus que vous me quittiez avant le retour de M. Darzac! » s'écria-t-elle, pleine d'effroi. Rouletabille le lui promit, la supplia de tenter de se reposer et il allait fermer la porte de la chambre quand on frappa à la porte du couloir. Rouletabille demandait qui était là. La voix de Darzac repondit. Rouletabille fit :
— Enfin !
Et il ouvrit.
Nous crûmes voir entrer un mort. Jamais figure humaine ne fut plus pâle, plus exsangue , plus dénuée de vie . Tant d'émotions l'avaient ravagée qu'elle n'en exprimait .plus aucune.
— Ah! vous étiez là, dit-il. Eh bien, c'est fini?...
Et il se laissa choir sur le fauteuil qu'occupait tout à l'heure la Dame en noir. Il leva les yeux sur elle :
— Votre volonté est accomplie, dit-il... Il est là où vous avez voulu!...
Rouletabille demanda tout de suite :
— Au moins, vous avez vu sa figure ?
— Non ! dit-il... je ne Tai pas vu !... Croyezvous donc que j'allais ouvrir le sac?...
J'aurais cru que Rouletabille allait se montrer désespéré de cet incident ; mais au contraire, il vint tout à coup à M. Darzac, et lui dit :
— Ah! vous n'avez pas vu sa figure!... Eh bien ! c'est très bien, cela !...
Et il lui serra la main avec effusion...
— Mais, rimportant, dit-il, l'important n'est pas là... Il faut maintenant que nous ne ferinions point le cercle. Et vous allez nous y aider, monsieur Darzac. Attendez-moi !...
Et, presque joyeux, il se jeta à quatre pattes. Maintenant, Rouletabille m'apparaissait avec une tête de chien. Il sautait partout à quatre pattes, sous les meubles, sous le lit, comme je l'avais vu déjà dans la Chambre Jaune, et il levait de temps à autre son museau, pour dire :
— Ah! je trouverai bien quelque chose!
quelque chose qui nous sauvera !
Je lui répondis en regardant M. Darzac :
— Mais ne sommes-nous pas déjà sauvés?
— ... Qui nous sauvera la cervelle... reprit Rouletabille.
— Cet enfant a raison, fit M. Darzac. Il faut absolument savoir comment cet homme est entré...
Tout à coup, Rouletabille se releva, il tenait dans la main un revolver qu'il venait de trouver sous le placard.
— Ah! vous avez trouvé son revolver! fit M. Darzac. Heureusement qu'/Z n'a pas eu le temps de s'en servir.
Ce disant, M. Robert Darzac retira de la poche de son veston son propre revolver, le revolver sauveur et le tendit au jeune homme.
— Voilà une bonne arme î fit-il.
Rouletabille fit jouer le barillet de revolver
de Darzac, sauter le culot de la cartouche qui avait donné la mort , puis il compara cette arme à l'autre, celle qu'il avait trouvée sous le placard et qui avait échappé aux mains de l'assassin. Celle-ci était un bull-dog et portait une marque de Londres ; il paraissait tout neuf, était garni de toutes ses cartouches et Rouletabille affirma qu'il n'avait encore jamais servi.
— Larsan'ne se sert des armes à feu qu'à la dernière extrémité, fit-il. Il lui répugne de faire du bruit. Soyez persuadé qu'il voulait simplement vous faire peur avec son revolver, sans quoi il eût tiré tout de suite.
Et Rouletabille rendit son revolver à
M. Darzac et mit celui de Larsan dans sa poche.
— Oh! à quoi bon rester armés maintenant! fit M. Darzac en secouant la tête, je vous jure que c'est bien inutile !
— Vous croyez? demanda Rouletabille.
— J'en suis sûr.
Rouletabille se leva, fit quelques pas dans la chambre et dit :
— Avec Larsan, on n'est jamais sûr d'une chose pareille. Où est le cadavre ?
M. Darzac répondit :
— Demandez-le à M™* Darzac. Moi, je veux l'avoir oublié. Je ne sais plus rien de cette affreuse affaire. Quand le souvenir de ce voyage atroce avec cet homme à l'agonie, ballottant dans mes jambes, me reviendra, je dirai : c'est un cauchemar ! Et je le chasserai ! . . . Ne me parlez plus jamais de cela. Il n'y a plus que M""^ Darzac qui sache où est le cadavre. Elle vous le dira, s'il lui plaît.
— Moi aussi, je l'ai oublié, fit M™* Darzac. Il le faut.
— Tout de même, insista Rouletabille, qui secouait la tête, tout de même, vous disiez qu'il était encore à l'agonie. Et maintenant, êtes-vous sûr qu'il soit mort ?
— J'en suis sûr, répondit simplement M. Darzac.
— Oh ! c'est fini ! c'est fini ! N'est-ce pas que tout est fini? implora Mathilde. (Elle alla à la fenêtre.) Regardez, voici le soleil !... Cette atroce nuit est morte ! morte pour toujours ! C'est fini !
Pauvre Dame en noir ! Tout son état d'âme était présentement dans ce mot-là : « C'est fini!... » Et elle oubliait toute l'horreur du drame qui venait de se passer dans cette cha/mbre devant cet évident résultat. Plus de Larsan! Enterré, Larsan ! Enterré dans le sac de pommes de terre !
Et nous nous dressâmes tous, affolés, parce que la Dame en noir venait d'éclater de rire, un rire frénétique qui s'arrêta subitement et qui futsuivit d'un silence horrible. Nous n'osions ni nous regarder ni la regarder ; ce fut elle, la première, qui parla :
— C'est passé... dit-elle, c'est fini !... c'est fini, je ne rirai plus !...
Alors, on entendit la voix de Rouletabille^ qui disait, très bas :
— Ce sera fini quand nous saurons comment il est entré !
— A quoi bon ? répliqua la Dame en noir. C'est un mystère qu'^'Z a emporté. Il n y a que lui qui pouvait nous le dire et il est mort.
— Il ne sera vraiment mort que lorsque nous saurons cela ! reprit Rouletabille,
— Evidemment, fit M. Darzac, tant que nous ne le saurons pas, nous voudrons le savoir; et il sera là, debout, dans notre esprit. Il faut ïè chasser ! Il faut le chasser!
— Chassons-lé, dit encore Rouletabille.
Alors, il se leva et tout doucement s'en fut
prendre la main de la Dame en noir. Il essaya encore de l'entraîner dans la chambre voisine en lui parlant de repos. Mais Mathilde déclara qu'elle ne s'en irait point. Elle dit : « Vous voulez chasser Larsan et je ne serais pas là!... » Et nous crûmes qu'elle allait encore rire ! Alors nous fîmes signe à Rouletabille de ne point insister.
Rouletabille ouvrit alors la porte de l'appartement et appela Bernier et sa femme.
Ceux-ci entrèrent parce que nous les y forçâmes et il y eut une confrontation générale de nous tous d'où il résulta d'une façon définitive que :
i** Rouletabille avait visité l'appartement à cinq heures et fouillé le placard et qu'il n'y avait personne dans l'appartement.
2" Depuis cinq heures la porte de l'appartement avait été ouverte deux fois par le père Bernier qui, seul, pouvait l'ouvrir en l'absence de M. et M""" Darzac. Dabord à cinq heures et quelques minutes pour y laisser entrer
M. Darzac; ensuite à onze heures et demie pour y laisser entrer M. et M"' Darzac.
3° Bernier avait refermé la porte de l'appartement quand M. Darzac en était sorti avec nous entre six heures et quart et six heures et demie.
4** La porte de l'appartement avait été refermée au verrou par M. Darzac aussitôt qu'il était entré dans sa chambre, et cela les deux fois, l'après-midi et le soir.
5** Bernier était resté en sentinelle devant la porte de l'appartement de cinq heures à onze heures et demie avec une courte interruption de deux minutes à six heures.
Quand ceci fut établi, Rouletabille, qui s'était assis au bureau de M. Darzac pour prendre des notes, se leva et dit :
— Voilà, c'est bien simple. Nous n'avons qu'un espoir : il est dans la brève solution de continuité qui se trouve dans la garde de Bernier vers six heures. Au moins, à ce moment, il n'y a plus personne devant la porte. Mais il y a quelqu'un derrière. C'est vous, monsieur Darzac. Pouvez-vous répéter, après avoir rappelé tout votre souvenir, pouve^-vous répéter que^ lorsque vous êtes entré dans la chambre ^ vous ave^ fermé immédiat em,ent la porte de V apparteTuent et que vous en ave^ poussé les verrous?
M. Darzac, sans hésitation, répondit solennellement : n Je le répète ! » et il ajouta : « Bt je n ai rouvert ces verrous que lorsque vous êtes venu avec votre ami S a inclair frapper à 7na porte. Je le répète ! »
Et^ en répétant cela, cet homme disait la vérité comme il a été prouvé plus tard.
On remercia les Bernier qui retournèrent dans leur loge.
Alors, Rouletabille, dont la voix tremblait, dit :
— C'est bien, monsieur Darzac, vous avez FERMÉ LE CERCLE !... L'appartement de la Tour Carrée est aussi fermé maintenant que l'était la Chambre Jaune., qui l'était comme un cofFre-fort; ou encore que l'était la galerie inexplicable.
— On reconnaît tout de suite que l'on a affaire à Larsan, fis-je : ce sont les mêmes procédés.
— Oui, iit observer M""® Darzac, oui, monsieur Sainclair, ce sont ses procédés, et elle enleva du cou de son mari la cravate qui cachait ses blessures.
— Voyez, ajouta-t-elle, c'est le même coup de pouce. Je le connais bien !,..
Il y eut un douloureux silence, M. Darzac, lui, ne songeait qu'à cet étrange problème, renouvelé du crime du Glandier, mais
3i6 LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR
plus tyrannique encore. Et il répéta ce qui avait été dit pour la Chambre Jaune.
— Il faut, dit-il, qu'il y ait un trou dans le plancher, dans ces plafonds et dans ces murs.
— Il n'y en a pas, répondit Rouletabille.
— Alors, c'est à se jeter le front contre les murs pour en faire ! continua M. Darzac.
— Pourquoi donc ? répondit encore Rouletabille. Y en avait-il aux murs de la Chambre Jaune ?
— Oh ! ici, ce n'est pas la même chose ! fis-je, et la chambre de la Tour Carrée est encore plus fermée que la Chambre Jaune, puisqu'on n^y peut introduire personne avant ni après,
— Non, ce n'est pas la même chose^conoXvX Rouletabille,^///^^//^ c'est le contraire. Dans la Chambre Jaune, il y avait un corps de moins ; dans la chambre de la Tour Carrée^ il y a un corps de trop !
Et il chancela, s'appuya à mon bras pour ne pas tomber. La Dame en noir s'était précipitée... Il e^t la force de l'arrêter d'un geste, d'un mot :
— Oh!... ce n'est rien!... un peu de fatigue...