SA PLACE DANS LES PENSÉES
Les positions prises par nos meilleurs pascalisants sur le Pari se ramènent aux trois suivantes :
Les uns pensent avec M. Boutroux que l'argument est d'octobre 1654. Une discussion était alors engagée avec le chevalier Meré, Huggens et Fermât sur ce que nous appelons le calcul des probabilités ' ' . Meré, qui avait amené Pascal à jouer et à s'intéresser au jeu, lui proposait ce problème : répartir les enjeux, dans le cas où la partie est interrompue, suivant les chances de gain. Et Pascal, tout en dissertant sur la chose en mathématicien, avait suivi sa pente de morahste. Il en était arrivé à trouver dans ce calcul une ressource contre le libertin et l'impie/ De là V argument
(1 ) Déjà en juillet 1654 Pascal avait discuté avec Fermai sur le Fini et l'Infini.
du Pari, sorle de déli jeté aux incrédules du point de vue d'une mathématique rigoureuse. On ajoute que Pascal n'abandonna pas cette gageure, qu'il y revint, la repensa, la remania, et qu'en définitive elle devait faire corps avec les pensées sur la Religion chrétienne, et aider à sa démonstration.
Une autre opinion est soutenue par M. Lanson, qui constate que le plan de l'Apologie, exposé vers 1658, et dont Etienne Pascal nous a laissé le résumé, ne contient pas celte preuve. Cela laisse à penser selon lui ou bien que Pascal, l'ayant déjà écrite, était décidé à la négliger, ou bien qu'il ne l'avait pas encore écrite. De toutes manières le Pari ne ferait pas partie de l'Apologie. Pascal se serait intéressé un moment à ce jeu d'esprit, aurait peut-être tenté de s'en faire une arme contre certains athées, mais sans y attacher plus d'importance qu il n'en a. On serait libre alors de placer l'argument à l'un quelconque des moments où son auteur reprend goût aux mathématiques et se passionne pour l'une de ses thèses favorites. Mais il est un point sur lequel il faudrait tomber d'accord, c'est le caractère adventice de
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l'argument. Cette suite didactique, ce raisonnement concis et passionné seraient bien de Pascal, mais ce ne serait pas de l'apologétique pascalienne. Et voici enfin l'opinion de M. Brunschvicg, que soutient également M. Giraud. Ils supposent tous deux que l'Apologie, « étant en quelque sorte à divers compartiments et à plusieurs détentes, devait répondre et correspondre aux états d'esprit les plus différents. L'argument du Pari aurait ainsi trouvé sa place à l'un des tournants de l'Apologie pascalienne ». M. Brunschvicg précise du reste cette place sans trop d'hésitation. Dans le plan général des Pensées il fait du Pan et de tout ce qui s'y rapporte la section III, consacrée aux preuves d'approche, à la dialectique provisoire de la Religion. De plus, dans son Introduction, il indique la date de 1658 comme l'époque probable de la composition au Pan. C'est à ce moment-là que M. de Roannez suppliait Pascal de montrer aux athées « qu'il en savait plus qu'eux tous en ce qui regarde la géométrie >>. Et c'est aussi vers ce même temps que, ayant un fort mal de dents, Pascal, pour s'en distraire, avait trouvé la solution
du problème de la cycloïde. Il su fil rail, selon notre critique, de noter ces coïncidences, et de penser que Pascal, ayant alors repris ses calculs de 1654, et les ayant revus soigneusement, en avait tiré ce curieux fragment, pour l'utiliser dans un remaniement des Pensées.
...Voilà évidemment trois opinions contradictoires. Mises en regard l'une de l'autre, elles se détruisent.
Il faut choisir.
M. Brunschvicg accorde que les travaux de Pascal sur le calcul des probabilités sont de 1 654, mais il reporte leur utilisation à la date de 1658. Pourquoi ? Il n'en fournit aucune raison convaincante. Ce qu'il dit de la cycloïde, et des conseils que M. de Roannez a donnés à Pascal, n'a pas de rapport étroit avec le Pari. A ce moment-là précisément Pascal n'aimait plus assez les mathématiques pour en faire un usage aussi ambitieux. « J'ai dit souvent que la géométrie est bonne pour faire l'essai, mais non l'emploi de notre force », écrira-t-il à Fermât, — en répétant, sans y
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prendre garde, un conseil de Meré. Et il ajoutait encore : ^^ Je suis dans des études si éloignées de cet esprit-là qu'à peine me souviens-je qu'il y en ait '\ D'autre part M. Brunschvicg pense-t-il vraiment que Pascal, alors engagé tout entier dans la pratique du plus sévère jansénisme, se fût arrêté à discuter avec une sorte de passion sur la nécessité de jouer à croix ou pile la question de son salut éternel } La rédaction du Pari, par endroits plus qu'à demi mécréante peut-^llc être d'une époque de foi exaltée, de défense ardente de la grâce ?
Qu'auraient dit les contradicteurs avisés des Provinciales, si leur auteur intempérant s'était à ce point montré défaillant ? — Eh quoi ? Celui qui écrit avec insistance ; dans ses petites lettres : ^< je ne me contente pas du probable, je cherche le sûr '\ ce serait le même qui aurait écrit : ^< Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est ? -^ — 11 nous est impossible de le penser. Qu'on songe aux progrès faits par Pascal dans le sens du plus intransigeant dogmatisme, et l'on dira, comme nous, que ceci exclut cela.
Enfin voici les difficultés où chronologiquement l'affaire se trouverait embarrassée. M.
Brunschvicg veut que le Pari ail occupé Pascal en 1658, au moment de la Roulette, et il admet que, dans le même temps, Pascal n'en a pas parlé à la conférence de Port- Royal. Cela serait déjà peu plausible ; mais c'est tout à fait insoutenable s'il est vrai que l'auteur, dressant alors le plan de l'Apologie, voulait précisément utiliser le Pan. II est possible en effet que Pascal ait renoncé à parler du Pari, s'il a pris la peine de le juger, avec le recul du temps, et quand le feu de la controverse était tombé. Aussi pour ceux qui placent le Pari en 1 654 et l'Apologie en 1658 la difficulté n'existe pas : ils supposent que l'auteur, ayant trouvé beaucoup mieux, a pu négliger ce fragment. Mais qu'il l'ait négligé de parti pris dans le moment où, selon M. Brunschvicg, il l'a composé, cela est plus invraisemblable, d'autant « que c'est une chose assez frappante, et qui aurait fait impression sur les auditeurs ». ^'^
(I) Les Epoques Je la pensée de "Pascal, par M. MlCHAUT, p. 273. Ajoutons que, vers la fin de 1658. HUYGENS publiait «on De raliociniis in ludo aléa. N'était-ce pas là pour Pascal une occasion de reprendre le problème des Paris ? Il ne l'a pas fait.
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11 faut donc en revenir là : M. Brunschvicg, visiblement, veut tirer parti de l'argument. 11 ferme les yeux sur les objections qu'il soulève, parce que l'Apologie lui paraît boiteuse sans cela. Il fait jouer non seulement, comme il le dit, les compartiments des Pensées afin de l'y caser, mais aussi les divisions de la chronologie pour l'y insérer au point favorable. C'est trop croire, selon nous, à la nécessité d'un plan, et de tel plan... Pascal, semble-t-il, y est moins intéressé que son interprète. Il a mis dans ses T^ense'es tant de fragments obscurs, tant d'improvisations, de boutades, qu'il aimerait sans doute à nous dire, pour empêcher qu'on ne le charge, quels fragments étaient les éléments d'un système, lesquels n'étaient que les tâtonnements d'un esprit toujours en éveil.
M. Lanson à son tour est indifférent à la question de date. 11 n'affirme ni ne nie que le Pari soit de 1654, pourvu qu'on lui accorde qu'il ne fait pas partie de l'Apologie. Sans doute ses raisons sont les nôtres. Et j y souscris donc. iVIais son interprétation du Pari, qui se rapproche plus qu'il ne le dit de celle
de Port-RoyaH'\ n'est pas non plus sans difficultés.
J admets que le Pari soit un a pario. dans l'cruvre de Pascal ; mais est-ce réellement le iv-aultat d'une feinte d'apologiste ? — Port- Royal l'a dit par intérêt. Arnauld et Nicole avaient lu avec quelque stupeur, dans ce morceau, des phrases assez malsonnantes. Leur premier mouvement avait été de les supprimer. Mais comme ils avaient à rendre compte de leurs corrections à M""" Périer, au duc de Roannez et à quelques autres, ils s'étaient ravisés. Ils avaient convenu de faire le commentaire du texte, l'un ajoutant, 1 autre retranchant, jusqu'à ce que l'argument du Pari, eût pris le ton de la forme qu'aimait Port- Royal. Pascal, dans cette hypothèse, serait un dévot apologiste qui entre par calcul dans les sentiments de l'athée et fait mine de le suivre sur son terrain pour le séduire, et l'introduire après dans la connaissance de Dieu. — J'avoue que les équivoques qu'on prête ici à Pascal me pa-
(I) Port-Royal reproduit l'argument avec son cn-téle : Infini. Tiien- Mais il veut que " ce chapitre ne regarde que certaines i
sortes de personnes ". C'est également 1 avis de M. Lanson- '
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raisseni indignes de lui. Il ne faut admettre cette iatciprétatiou que si aucune autre n'est recevable. S'il y a dans l'argument du Pari des négations hardies, des conclusions aventurées, il faut d'abord se demander s'il n'est pas impossible que Pascal les ait réelleinent pensées, et notées comme « des perceptions claires de son intelligence ».
Mais voilà justement où l'on est conduit à dépasser à la fois la théorie de Port-Royal, acceptée en partie par M. Lanson, et la théorie trop subtile de M, Brunschvicg. Ce besoin de retrouver à sa source toute la sincérité de Pascal, son esprit à la fois frondeur et pieux, ce singulier mélange de foi violente et d'audacieuse obstination à fouiller tous les problèmes, c'est cela qui nous force à admettre un pari moralement réel, fait par Pascal en vue d'un grand bien à conquérir : la paix de l'âme.
Oui : à cette date indiquée par M. Boutroux, que M. Brunschvicg ne se refuserait pas peut-être à reconnaître et que M. Lanson ne conteste pas, en 1654, vers le mois d'octobre,
quand Pascal écrivait ses lettres à Fermât sur le calcul des probabilités, le même Pascal était hanté de l'idée de se convertir. C'est lui qui s'est trouvé brusquement dans l'alternative de choisir entre les plaisirs et la conversion, ou, comme il le dit, entre le « fini >"> et « l'infini ». Car tout montre dans sa vie d'alors qu'il subit une crise morale. D'une part, soit qu il cause, soit qu'il écrive ou qu'il disserte, c'est sur la notion d'infini qu'il revient le plus volontiers. Les textes en font foi : il en a l'obsession. Mais en même temps il fréquente assidûment Port- Royal, qu'hier encore il négligeait. Sa sœur Jacqueline écrit : « Si je racontais toutes ses visites il faudrait en faire un volume, car depuis ce temps-là elles furent si fréquentes et si longues que je pensais n'avoir plus d'autre ouvrage à faire ^'\ » Voilà les alternatives et les péripéties où il se débat. Tantôt il raisonne avec ses amis ; tantôt il étudie l'affaire
(1) Dans le tableau chronologique de M. MiCHAUT, je vois « des visites fréquentes de Pascal à sa sœur Jacqueline ", septembre à décembre 1653. N'y aurait-il pas là une erreur involontaire ? Après la profession de Jacqueline (juin 1653), Pascal rentre dans le monde, assez fâché contre Port-Royal : " Voila de quoi ils m'ont payé ", écrit-il à IVÎ. Périer. Et il témoignera sa mauvaise
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de son salut avec Jacqueline. Tantôt il veut convertir des impies, tantôt il veut se convertir lui-même. Un jour il rebrousse chemin violemment jusqu'au monde, et alors il croit devoir céder beaucoup aux incrédules, puis un autre jour il sent tout son orgueil de savant fondre dans une effusion de cœur, qui fait ses délices. — A quoi se décidera-t-il ? — Où penchera-t-il ?
... Le début de l'argument semble indiquer qu'une fois au moins il a envisagé froidement l'hypothèse du néant. Point de Dieu, point de vie future ; car où en sont les preuves ? « S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n'ayant ni parties m bornes, il n'a nul rapport avec nous. Nous sommes donc incapables de connaitre ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ? Ce n'est pas nous qui n avons aucun rapport avec lui... >' De plus, ^< la raison n'y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare.
humeur par sor> silence jusque vers le milieu de 1654. Les fréquentes visites commencèrent après. Cf. La lettre de Jacqueline à Sït"^' 'PérieT, du 25 janvier 1655. où elle veut " l'inslruire de l'histoire depuis le commencement, environ vers la fin de septembre dernier " (1654).
Par raison vous ne pouvez dire ni l'un ni l'autre, [ni que Dieu est, ni qu'il n'est pas] ; par raison vous ne pouvez défendre nul des deux. "•> La position des athées est imprenable, s'ils ne bougent ni d'un côté, ni de l'autre. « S'ils choisissent, je les blâmerai d'avoir fait non ce choix, mais un choix ».
Sans doute Pascal déclare qu'il parle ici « selon les lumières naturelles », précaution oratoire dont il couvre les plus osées des négations. Mais il n'est pas défendu de penser que, dans l'entrain qu'il met à mener l'attaque, il y a un peu de bravade et d'ostentation. Comme il a pris contact avec « les gens du bel air », il lui plaît de montrer qu'il sait, comme eux, nier excellemment. A cause de cela il se raidit contre les principes qu'il a cru le plus évidents. Au lieu de diminuer les objections de l'athée, il les pousse au contraire avec complaisance jusqu'au point où elles paraissent réussir.
Seulement Pascal se rend compte aussi que de rompre avec son passé et ses croyances, cela le forcerait à reconstituer par une autre méthode les résultats essentiels, qu'il devait à la foi. Or
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il cherche celle-là en vain. Le Dieu des philosophes et des métaphysiciens lui est suspect. La morale des stoïciens est muette sur le problème qui le tourmente le plus : la destmée. Montaigne est lâche, Descartes incertain. Où sont cette lucidité et ce grand jour qu'il aime tant ? Les ombres surtout l'oppressent, quand il pense ^< qu'il se joue à l'extrémité de cette distance infinie un jeu où il arrivera croix ou pile »... C'est là que le pari apparaît comme une ressource. Il faut parier. On ne peut pas se tenir indécis, déchiré sans cesse entre des efforts contraires. Force est d'en finir avec le doute, puisque aussi bien « la vie affirme et confesse, d'une manière imparfaite mais réelle, une certaine solution de ce problème unique >\ Pascal réglera donc l'affaire, par ce coup de volonté... Laissant là les dires de la raison, étrangers à ce 'qui l'intéresse, il se tourne vers un autre objet. Pour lui, il ne s'agit plus de vérité, mais du salut ^'\ En fait de vérité, l'absence des preuves empêche qu'on avemce. En ce qui touche le salut, il faut avancer même si ces
I 1) L'Inlroduclion aux Pemées, par M- BRUNSCHVICG. p. 27-4.
preuves nous échappent, l/on n'écarte pas la certitude des peines éternelles parce que, personnellement, on manque d'en connaître les preuves. Les nier, ce n'est pas les éviter. De même y aurait-il une seule chance que le ciel soit, contre un nombre fini de hasards qu'il ne soit pas, cetle seule chance « ôte tout parti. Il n'y a point à balancer, il faut tout donner. Il faut renoncer à la raison, pour garder la vie ». — Pascal est d'autant plus satisfait de cette méthode que la règle des partis lui en fournit une preuve indirecte. Par elle, il se plaira à démontrer qu'il peut raisonner sur Dieu avec assurance, comme le mathématicien raisonne sur l'infini mathématique. « J'ai déjà montré qu'on peut bien connaître l'existence d'une chose sans en connaître la nature. » Ainsi, acceptant la notion de Dieu comme il accepte la notion d'infini, il calculera que le parti que Dieu est a pour lui l'infini, puisque « en faisant aussi petit que l'on voudra, égal à I par exemple, le nombre de chances que Dieu soit, le parti que Dieu est sera représenté par I X 00 », tandis qu'en faisant aussi nombreuses que l'on voudra les chances que Dieu
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ne soit pas, le nombre en sera toujours fini, et dès lors le parti que Dieu n'est pas sera nécessairement inférieur au parti que Dieu est, puisqu'il sera représenté par un nombre fini de chances multiplié par une quantité finie représentant les biens de ce monde ^'^
... Mais parvenu là, Pascal tourne court. Que lui arrive-t-il ? Ce Dieu qu'il cherche est-il un malin génie qui le trompe ? Ou lui-même n'a-t-il pas assez trié et démêlé ses calculs ; et est-ce leur désordre qui l'arrête ? — Non. Pascal comprend que « la raison et la volonté réunies ne se suffisent pas >\ Quand même le calcul serait plus serré, et la démonstration plus forte, <>< il sent en lui une résistance invincible ^\ Qu'il formule donc la solution véritable, et lâche enfin son secret : <01 faut travailler à se convaincre non par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution des passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin ; apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien... etc. »
\\ J Cf. Bouiroux. Pascal chez Hachelle, p. 179 et iq.
Je vous demande s'il ne saute pas aux yeux qu'un homme, qui écrit cela, est sous le coup d'expériences religieuses toutes vives ? Non seulement on trouve dans ce morceau les signes de préoccupations particulières, un emprunt mondain à la passion du jeu, qui faisait fureur en ces jours-là, des allusions à des travaux, qui ne sont, chez Pascal, que de passage, et qui par conséquent font époque, mais on y trouve surtout l aveu manifeste des appels intimes que l'auteur entend dans sa conscience et des suites qu'il compte y donner. H a dit quelque part, qj'il « faisait 1 essai sur son propre cœur du tour qu'il donnait à ses discours \ N'est-ce pas ici le cas ! Pourquoi nous confie- t-il qu'il pjrie maintenant tout son bien, sinon parce qu'il se dispose en effet à abandonner les biens auxquels •>'• il est fort attaché >^ ? Un désir de retraite l'a envahi. Malgré « l'indépendance cachée au fond de son cœur, qui fait arme de tout pour éviter cet assujettissement », il est décidé à s'assujettir. 11 témoigne si bien qu'il veut quitter le monde que déjà il le quitte. Il tend les mains à l'abîme de grâce. Il y va les yeux fermés.
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Nous n'insisterons pas plus longtemps. A défaut des quatre lignes qui manquent dans la biographie de Pascal, il nous semble que ces conjectures nous aident assez à nous remettre dans le Pan. C'est un fragment sans date, mais qu il n'est pas impossible de dater. De fait, il se trouve qu'en 1654, de septembre à novembre, Pascal s'intéresse aux paris, et cherche Dieu en même temps. II est mondain encore et même un peu païen de ton, mais il est déjà converti de cœur. 11 veut s'aider de la science dans un débat de conscience ; ce qui l'amène insensiblement à délaisser l'une pour ne plus s'occuper que de l'autre, A la fin l'argument du Pari ne sert pas à démontrer qu'il y a un Dieu, mais à quitter les plaisirs, pour sauver son âme.
Le Pari ! — Le Mémorial — sont deux documents qui se répondent, qui se complètent. Le premier est écrit dans une heure de ténèbres, et trempé de larmes brûlantes. Au moment où Pascal écrit le second, il n'a même plus le souvenir des affres qu'il vient de subir. 11 est inondé de foi. Et son bonheur ouvre les ailes.
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Est-il avantageux ou non de croire à ï existence de Dieu ? Ou encore : De croire en Dieu, de nier Dieu, lequel pour nous est le plus avantageux ? Tel est le problème dont Pascal cherche la solution.
11 pose d'abord ce point de fait : Dieu est, ou il n'est pas, la raison n\^ peut rien déterminer.
Dans l'impossibilité où vous êtes de décider si Dieu est ou s'il n'est pas, vous devez user d'une méthode pratique, d'un artifice de logique, qui supplée à la raison défaillante. Pascal vous conseille le Pari.
Que gagerez-vous ? Il faut parier. Cela n est pas volontaire, vous êtes embarqué.
Or il \) a deux alternatives :
Pesons le gain et la perte : Si vous gagnez, vous gagnez une vie infiniment heureuse ; si vous perdez, vous ne perdez rien.
Conclusion.
Prenez donc Croix que Dieu esl. (^t vous
reconnaîtrez par ^expérience que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n'avez rien donné.
11 est possible que Pascal procède ici à la manière des géomètres. L'une des règles de cette méthode, qu'il a contribué à mettre en lumière, c'est « de n'établir son raisonnement que sur des principes clairs et évidents, et qui ne puissent être contestés par aucune personne ». Ainsi Pascal demande qu'on lui accorde comme un axiome : que tout homme doit se décider sur le sujet de l'immortalité de l'âme. — Après quoi il prouve démonstrativement, par le calcul, qu à défaut de moyen direct de se décider là-dessus, le pari est un moyen commode, adroit, suffisant, et qui paie.
Cette manière pragmatiste d'entendre Dieu et la vie future était bien nouvelle alors. On dit quelquefois que l'argument du Pan se trouve déjà dans Arnobe. Et cela est juste. Mais pas exposé de ce ton, ni avec ce désir douloureux d aboutir. Il n'y a rien, dans les livres les plus récents de nos modernes philosophes, qui exprime davantage ce que James a appelé « la volonté de croire ».
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Du reste je ne pense pas que les splritualistes du temps y aient rien compris. Poser 1 idée de Dieu, selon eux, c'était poser son existence. Parmi les vérités qu'ils croyaient avoir établies, il y avait celles-ci : ^< L'existence découle de l'Etre parfait... Dieu est possible, donc Dieu est... Dieu est plus facile à connaître que le monde (Descartes) '\ Du côté des épicuriens, ce devait être un égal étonnement. Gassendi et ses disciples pensaient que l'ordre de la nature et cette beauté matérielle du monde, que nous admirons, prouvent Dieu. Même la science pure, représentée par les émules de Pascal, n'était pas si « mécréante ^> qu'elle déniât à la raison humaine le pouvoir de prouver Dieu. '* Pour Pascal, au contraire, tout cela n'a pas de sens. Il nie l'intelligibilité de Dieu. La raison, d'après lui, n'a pas de mécanisme logique pour l'appréhender.'^ On ne le connait que par l'opinion, qui est, après le raisonnement,
il) Cf. 'Pascal c( son lempf, par M. StROWSKI, t IH : L'Apologie d les Apologies.
(2) Pascal lienl à cette idée ; mais il n'y licn'^r<^ pas toujours, au moins dans ces ermcs- S'il était peu touché par les argumcnîs mé nphvîlqucs, ■< il les respectait > , dit M" Périer. Et il admettait lous les autres, notamment les miracles, ou arguments physique».
le seul mode de connaissance. Parmi les hommes, les uns le sentent, les autres, non ; ceux-ci ne croient pas à une vie future, ceux-là y croient. En fait, il faut s'inquiéter de ces opinions. Toute indifférence à leur égard est blâmable. Cherchons donc quelle est, parmi elles, la plus vraisemblable, et la connaissant, nous déciderons de parier pour elle. Le Pari porte principalement sur la vraisemblance de cette doctrine : il y a un Dieu, il y a une vie future. Et ainsi Ton ne décide pas si l'existence de Dieu est possible, mais seulement si elle est probable : rexistence de Dieu est probable, donc Dieu est.
S'il fallait prendre cette démonstration à la lettre, on pourrait dire que l'argument du Pari, tel quel, n'est pas seulement bizarre, mais absurde. Le vraisemblable, comme l'avait depuis longtemps remarqué Aristote, n'est pas l'inintelligible, encore moins est-ce l'irréel. Le pari, dans les jeux de hasard, porte bien sur le vraisemblable, mais c'est entre objets de même nature, et réels ou réalisables. L'enjeu et le' gain e^ perspective ont même essence. (Si je risque dix francs, c est pour en gagner mille). — Ici rien de pareil.
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M. Lachelier l'a établi : il y a disparité d'essence to(o génère entre ce que je risque et ce que je puis gagner ou perdre. Le Dieu inintelligible de Pascal ne peut donc pas servir de prétexte à un pari.
Aussi ne nous arrêtons pas là ; enfonçons un peu : sous le paradoxe on aperçoit autre chose que Pascal ne met pas en lumière, mais qui est peut-être le tout de sa démonstration.
Cet élément voilé, ne serait-ce pas l'Absolu lui-même présenté sous des aspects concrets ? 11 ne faut pas s'étonner que le Dieu du spiritualisme cartésien, purement idéologique et cérébral, ait peu touché un esprit réaliste comme celui de Pascal. Celui qu il imagine est tout conforme à la tradition chrétienne. C'est un Dieu qui s'occupe de l'homme, et s'intéresse à ce qu'il fait, il vaut aussi par ce qu'il promet et annonce. Il promet à ceux qui observent les commandements « une infinité de vie infiniment heureuse », et à ceux qui les méprisent, la perte d'un bonheur infini, ^^ outre les peines certaines "^ Cet infini dont le nom revient sans cesse, c'est un gain ou c est un manque. L'infinité de bonheur sera le gain
de l'âme unie à Dieu. L'infinité de malheur sera le manque de ce gain dans une âme vouée aux peines. Et où cela se passera-t-il ? Dans une vie future qui sera le prolongement de celle-ci, où nous aurons conservé notre personnalité et nos souvenirs, mis désormais à l'abri des atteintes du temps, où nos responsabilités pèseront de tout leur poids dans la balance de la justice divine.
Me trompé- je ? 11 semble bien qu'on ait là, en raccourci, l'expression de tous les dogmes dent l'âme de Pascal est pleine. Il n'a rien nié de tout cela tout à l'heure, quoi qu'il ait dit, il a sous-entendu et tacitement aflirmè tout cela. L'argument du Pari est amorcé par toutes ces présomptions antérieures. Les termes du pari, l'examen des chances, la balance des avantages et des risques révèlent des conceptions faites. Et ce n'est donc pas un agnostique qui parle ici, mais un homme normal qui a foi dans sa raison, dans la valeur des témoignages traditiv^'nnels, et dans la réalisation, au delà de la mort, de ses intuitions d'ici-bas.
Il est vrai que plusieurs, ayant remarqué cela, en ont simplement induit que Pascal fait une
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pétition de principe, et par là annule son pari. Mais le raisonnement aurait-il plus de force si la raison îonclionnait à vide ? Nos plus amples certitudes ne viennent d ordinane que de certitudes infinitésimales qui se lient et s'agglutinent. Nous avançons pour ainsi dire sous le voile, et à travers les ombres ; mais nous ne confondons pas pourtant le but que nous poursuivons avec les conditions de la marche. C'est que de cet Absolu que nous cherchons nous avons une conscience positive. Pascvil parle des } robabilités do la vie future avec la conscience lentement élaborée des attributs d'une vie future. Usant de sa raison, et des idées acquises par elle, il détermine par avance à quelles conditions cette vie satisfera au besoin de justice qui est en lui. Et parce que ces conditions sont le fruit de l'analyse même « de la Justice la plus juste, de la Justice toute juste », il croit qu'il peut s'y lier, et appuyer là-dessus tout son discours. Sans cela il ne trouverait à aucun degré son existence probable ; car sur quel fondement pourrait-il établir cette probabilité, et à quel signe pourrait-il la reconnaître ? S'il la reconnaît, s'il la nomme, s'i! la qualifie, c'est qu'à
ses yeux l'existence de cette vie future et de Dieu, son soutien, est déjà plus qu'à demi prouvée'". Alors, me direz-vous, c'est donc le jeu des métaphores qui nous trompe ? Nous sommes dupes d'un effet de style ? — Je le crois, et j ajoute que Pascal est le premier pris aux manœuvres de son imagination. 11 dit que Dieu est mcompréhensible et il expose à merveille comment il comprend Dieu. Il affirme qu'il faut jouer la vie future à croix ou pile, et tout de suite il démontre son existence par l'analyse des attributs moraux de Dieu. II propose un pari, parce que « la raison ne peut rien déterminer >^ à cette vie future, mais il sait qu'elle est une vie infiniment heureuse. Les mots qu'il emploie sont eux-mêmes détournés de leur sens. Il dit : chances ; mais il pense : raisons. Il dit ^< hasards de perte » comme s'il était douteux qu'il y ait un enfer ; mais aussitôt il se trahit, et dit : « les peines certaines ». Ainsi relisez tout le morceau, en remplaçant
(DM. G. MICHELET, dans son livre, T>eiu et l'jlgnoslicisme contemporain, sans avoir visé particulièrement la manière de Pascal, en donne une justification indirecte. Cf. De la connaissance spontanée à la science de 'Dieu, p. 327 et sq.
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l'image par son sens rationnel ; des contours matériels de l'idée dégagez l'idée même, alors l'interprétation allégorique ne vous donnera pas le change sur ce clair système de récompenses et de peines futures, sur cette vieille preuve de l'immortalité de l'âme par la foi aux sanctions morales que Pascal a pris au fonds commun des croyances humaines, et qu'il a seulement, selon les uns dramatisés, ou selon les autres mis en rébus.
Il reste, je le sais bien, l'emploi fait par lui des mathématiques et du calcul des probabilités. Sur le moment, il a paru y tenir beaucoup. C'était, selon lui, une démonstration décisive : « Saint Augustin a vu qu'on travaille pour l'incertain ; mais il n'a pas vu la règle des partis, qui démontre qu'on le doit. ^^ Et il ajoutait, avec sa manière caustique : <■•• Ceux qui n'ont que les yeux, ne voient pas ces causes, mais seulement ceux qui ont l'esprit. »
En réalité Pascal se faisait illusion autant sur les données du problème que sur sa solution. Dans tous les jeux de hasard il y a un fonds de jeu déposé par les parties intéressées. C'est sur ce fonds que le joueur acquiert un droit propor-
tioniicl à sa mise. Plus il met, plus il a de chances. Il travaille donc pour l'incertain, mais avec des chances qui se mesurent, qui peuvent mathématiquement se calculer, — C'est le contraire qui arrive dans le pan de Pascal. Les aises, le superflu, les plaisirs auxquels le joueur s'est habitue, voilà sa mise. Cela lui donnera-t-il un droit proportionnel au paradis ? Pas le moins du monde, puisque le fonds du jeu, le paradis, ne lui ap[)artient pas. Dieu ne l'a pas mis en loterie. Par hypothèse, il est sa seule propriété.
Mais du moins peut-on l'évaluer ? Existet-il une valeur moyenne propre à remplacer sa valeur réelle, qui est inconnue ? C'est alors sur cette valeur moyenne connue que les joueurs se détermineraient à risquer leur mise. Cette seconde hypothèse est encore illusoire. Un jeu dont le gain est infini, ne comporte point, par cette raison, de valeur moyenne. Pascal en est réduit ici, à affirmer que les délices de cette vie « ne sont rien » comparées aux délices du ciel ; ce qui n éclaire pas le problème, mais le rend d'un seul coup, insoluble mathématiquement, la valeur moyenne devant dès lors se calculer entre o et ^o .
LE SCHÉMA DU PARI
En somme appliquer le calcul à des choses morales, en faire l'illuslration d'une démonstration métaphysique, c'est une erreur puérile. Il est trop facile de répondre qu'il n'y a pas de calcul qui, fondé sur des données mathématiques finies, aboutisse à fournir dans sa solution un infini qui n'est pas d ordre mathématique. Cette langue étrangère, ce jargon dé science gâtent plutôt "argument qu'ils ne le servent.
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Cependant nous avons vu que Pascal lui avait demandé autre chose. Dans le désarroi de ses idées, tourmenté d'un besoin religieux très grand, il a cherché dans le Pari un rnoyen de brusquer ses résolutions et, sans avoir rien à débattre, de rentrer en grâce avec Dieu. Une circonstance d'ailleurs transformait cet expédient assez médiocre en une sublime beauté : Pascal se convertissait quelques semaines après.
On se rend compte que la valeur du Pari, examinée accessoirement sous ce rapport, peut être tout autre que celle de l'argument considéré en soi. Ce n'est plus son objectivité, c est son efficacité qui est en question. Le pan nous frappe comme une révélation du rôle que jouent nos tendances profondes dans les décisions les plus graves de la vie ; et l'on est porté à conclure de l'intérêt moral que ce fait révèle, à son utilité
pratique. Un problème nouveau se pose donc. Peut-on ériger la dialectique de cet argument en méthode préparatoire à la Foi ? En raison de sa force suggestive, peut-on en faire un motif de croire pour les incrédules : ou, à tout le moins, le tenir en réserve pour les âmes malades à qui la thérapeutique morale conseille les excitants et les toniques ?
Il fut un temps où une telle question eût provoquç, de la part de certains écrivains religieux, de bien curieuses réponses.
Assurément, aurait-on dit, dans l'abdication de la raison, lorsque tous les éléments intellectuels, extérieurs et traditionnels de la religion se trouvent frappés de discrédit, le Pari est une ressource. Un homme voudrait croire, mais les preuves de la foi ne lui inspirent que de la défiance. 11 les examine l'une après l'autre, et il ne trouve pas la paix davantage, car l'isolement de chacune, lui ôtant 1 appui des autres, en met à nu toute la faiblesse. Alors il n'écoule plus que son cœur. Celui-ci, pour peu qu'il s'aide lui-même, est plus perspicace que ne Test sa raison : il pressent, il devine, il choisit ce qui leur est favorable, il rejette
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le reste. Ainsi noire homme en arrive à trouver probables des considérations qui lui paraissaient i lintelligibles. Pour se délivrer tout à fait de ses doutes, il porte tout l'effort de sa vie morale sur ce pomt... 11 est mûr pour le Pari.
Telle eût été, j'imagme, l'explication fournie par ces psychologues religieux, qui couvraient du nom de Pascal le plus notoire abus de fidéisme. Je suppose, après ce qui a été dit, que l'on saura découvrir ce qui en revient réellement à l'auteur du Pari. On ne saurait s'autoriser de quelques outrances verbales, dont il use à plaisir, pour nier le caractère général de son oeuvre, qui satisfait d'une manière étonnante, en beaucoup de points, au besoin d'évidence et de rationalité.
Mais je m'arrêterai plutôt à ceci : qu'on me trouve des incrédules aussi attachés à leur foi, aussi déterminés à la répandre que Pascal ; qu'on les initie aux merveilleuses certitudes qui débordent de sa vie, qu'on leur inocule encore le suc des Pensées, ou celui des opuscules qui les accompagnent, ou seulement l'âme de tant de lettres où ce chrétien affirme ses aspirations à 1 ascétisme le plus rigoureux, et je dirai à ces
incrédules : pariez donc comme F^ascal. Car c'est vramient à eux seuls que le Pan peut faire du bien. Il ne décidera pas de leur foi, mais de la folie qu'ils devront y mettre s'ils veulent être apôtres. Pascal *^< a parié tout son bien » pour se lier à Jésus-Christ, il a quitté les plaisirs, comme on joue, acceptant le risque de mettre un trop fort enjeu, parce qu'il ne voulait plus examiner entre eux et la chanté du Sauveur. Qu'ils suivent donc « cette manière ». Elle est bonne.
Quant aux autres : francs incrédules, demicroyants, croyants révoltés, croyants disputeurs, croyants tièdes, dans quelque état de conscience qu'ils se trouvent, ou plus éloignés ou plus rapprochés de nous, le Pari ne leur fera que du mal.
Pour imposer silence aux doutes de la raison, il ne faut pas une foi qui vacille. Les âmes, dont on parle, sont d'une grande paresse à croire ; elles se sentent vides et désemparées. Il leur faut un moteur, une force qui les mette en branle. Or l'argument qu'on leur propose est précisément d'une raison lâche et hésitante. Qu'y a-t-il de plausible pour eux dans une démonstration où
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l'on fait tant d'efforts pour substituer à de vraies preuves, qui paraissent faire défaut, une preuve en lair, soutenue par de fantastiques calculs ? Tandis qu'on pèse devant eux les chances que Dieu soit, ils songent invinciblement aux chances contraires. Et plus on appuie sur le raisonnement, le raisonnement étant chimérique, plus on les pousse à s'y soustraire. D'ailleurs, ils aperçoivent de très loin l'artifice, et l'éducation de leur sens moral, à défaut de connaissances plus amples, les met en garde contre lui. Ils pensent, avec raison, que si l'apologiste était en état de résoudre le problème, il ne serait pas réduit à proposer cette fragile machine ; car parier, pour un homme crédule, c'est déjà chose vaine ; ce serait une chose téméraire pour un homme incrédule ; mais pour un apologiste, qui a mieux à tenter, c'est à la fois vain et téméraire.
J'entends bien qu'on se rabattra sur l'intérêt. On dira tout crûment, sans embarras et sans pudeur, que 1 incroyant court les risques les plus graves, et qu'il a avantage à parier pour Dieu ; qu'en le faisant, il ne gagnera rien peut-être, mais qu'il sera à l'abri de vengeances possibles, tandis
()ue s'il parie contre, et que Dieu soit, il tombera sans ressources dans la damnation.
Cette argumentation, qui en effet déshonore le Pari de Pascal, et que certains missionnaires, dit-on, ne redoutent pas d'employer, n'est pas plus décisive que l'autre, liélas ! et je me demande comment on pense corriger par là ce que le calcul des probabilités a d'illusoire. — Outre qu'il n'est pas sûr que de présenter la religion comme avantageuse, ce soit un moyen de la rendre plus croyable, on doit se dire que poussé sur la pente de l'égoïsme, l'incrédule ne s'arrêtera pas en si beau chemin. Vous lui offrez le choix entre deux sortes de plaisirs, les plaisirs certains d'ici-bas, et les plaisirs incertains de l'autre vie. Sur ce point la nature n'a qu'une réponse :
Un tiens vaut mieux que deux lu l'auras- L'un est sur, l'autre ne l'est pas.
Fontenelle avait déjà remarqué que l'argument est sans force contre un athée qui se trouve bien en ce monde, et qui refuse d'écouter ce qu'on lui raconte de l'autre. Cet état d'esprit assez grossier est plus fréquent qu'on ne le croit. Il faut déjà beaucoup de foi pour admettre de
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discuter sur les plaisirs de 1 Au Delà. Dans nos époques fatiguées, la plupart aiment mieux se passer d espérances, que d'en fixer l'échéance à trop long terme. A plus forte raison se refusentils à imagmer des craintes qui les laisseraient plus affaiblis, et les tourneraient vers le désespoir. Ces vérités, qui ont tant de prix pour les cœurs purs, s'évanouissent devant l'obstination des autres à ignorer les plus hauts problèmes de l'âme. Que si l'on se hasarde à leur présenter quand même quelque commentaire des frayeurs éprouvées par des âmes plus nobles, encore faut-il le faire en des termes assez rigoureux pour que leur raison soit touchée, et ne puisse pas aisément se dérober aux conclusions proposées. Mais ce n'est pas le cas. L'argument qu'on leur soumet est un faux dilemme qui laisse échapper son homme par plusieurs issues béantes. Quand on lui a dit qu'il n'y a que deux alternatives : ou une vie sans plaisirs, couronnée d'une infinité de bonheur, ou une vie de plaisirs, terminée par l'enfer, on lui a donné, il est vrai, deux solutions. Mais qui ne voit que ce ne sont pas les seules ? Rien que l'hypothèse du néant, introduite entre
LE l'AKI
les deux autres, suffit à flétruirc riiarmoiue du système. Pascal, qui le sentait, avait d'abord supprimé l'enfer dans le I*ari. il ne proposait que le néant ou le ciel. Dans les notes annexées au Pan, comme aussi bien dans les Pensées contre l'indifférence des athées, c'est le néant qui n'a plus de rôle, ou bien c'est le ciel qui est fermé. Il met les athées ^^ dans l'horrible nécessité d'être éternellement anéantis ou malheureux \ Ce flottement dans la doctrine de l'auteur mdique déjà clairement les difficultés d'établir un vrai dilemme. Quant aux incrédules modernes, plus libres, plus emportés, que n'inventeront-ils pas pour prouver que les données du problème ne sont pas irréductibles ? Les uns penseront qu'une vie sans plaisirs peut aussi bien être terminée par l'enfer. D'autres au contraire diront que Dieu pourrait, sans déroger, couronner une vie même de plaisirs. D'autres encore que les plaisirs compteront dans la somme des joies acquises, comme des avances d'hoirie sur l'éternité. D'autres que la vie ayant mis un contrepoids à toutes nos joies, chaque plaisir a sur terre sa rançon suffisante. D'autres, qu'un Dieu spécialement intéressé à la haine du plaisir, et
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donnant à ses créatures le choix entre deux espèces de tortures, interdit et paralyse la volonté, loin de l'aider. Puis viendront les frondeurs qui prétendent s'être décidés à quitter les plaisirs sans croire en Dieu. Ils n'ont eu, disent-ils, qu'à écouter la voix de la raison ; soit par hygiène, soit par orgueil, soit par sagesse naturelle, ils ont conclu au dégoût des amusements et des folies terrestres. Et ils affirment avoir trouvé, dès ici-bas, leur récompense, dans les satisfactions qu'ils en recueillent, et un peu aussi dans le mépris qu'ils font du reste des hommes,... etc.
On le voit : le bon esprit se lasserait plutôt de prouver que le mauvais de concevoir. L apologiste voulait étoufîer la contradiction par un argument sans réplique, il l'a au contraire exaspérée en réveillant maladroitement les sophismes qui dorment en chacun de nous.
Concluons donc que cet argument est périlleux, qu'il n'a rien pour lui, ni la science, ni la logique, ni la morale, et qu'il est de ceux par conséquent qui sont inutiles à l'apologiste. A peine l'cxcusera-t-on chez les missionnaires assurés que leur auditoire croit déjà en Dieu, mais ce
sera en maintenant qu'ils feraient mieux d'y renoncer, car ce jeu d'antithèses, impuissant à donner la foi à ceux qui en sont privés, pourrait 1 énerver chez ceux qui l'ont.
LE PARI EST UN ACTE DE FOI
J'ai dit plus haut le sens unique où le Pari est acceptable ; c'est quand il s'agit d'aliéner sgL/-conduite et sa vie à un idéal qui réclame de nous une profonde immolation. 11 est alors une ruse de guerre pour vaincre les dernières hésitations de la nature et précipiter vers sa solution une crise d'âme, lentement préparée. Il est surtout une détermination hardie à ne pas revenir en arrière. "^ Ce dernier caractère, qui est seul tout à fait pascalien, sauve à la fois le Pari de l'accusation de manœuvre égoïste, et de coup de folie, deux reproches entre lesquels les critiques se partageaient.
Mais il s appelle alors d'un autre nom, et c est proprement un acte de foi. Croire, en quelque façon c'est parier. 11 est admis par tous les philosophes que la foi excède l'évidence analytique et atteint un objectif inaccessible aux seules prises de l'esprit. Par quel moyen le croyant peut-il
majorer ainsi le donné, cl se construire un réel au delà de ce qui est réel ? — C'est par une allirmation toute personnelle, c'est par rengagement de soi. — Assurément cette affirmation est motivée, cet engagement est garanti, et dans l'espèce, beaucoup mieux que ne le pense Pascal à cette heure troublée de sa vie. Mais l'adhésion, si .raisonnable qu'elle soit, n'en est pas moins un acte moral. C est la volonté, en dernier ressort, qui détermine 1 acte de foi. Fides est essentialiter assensus intellectualisa imperaius a voluntate. Et celui qui fait ce pas a bien l'impression qu'il se hasarde, qu'il risque, qu il pane".
J'ajoute qu'il y a là une sorte d'obligation conscientielle, un peu vague sans doute, mais impérieuse. Notre vie est courte, et le chemin qu'elle suit est mal éclairé. Pourtant il faut avancer. Les heures d'inaction et de doute sont des heures perdues. Si l'on s'attarde trop aux débats préliminaires, à la discussion des hypothèses d'approche on risque de manquer l'occasion
il I Les convertis appellent cela : faire le plongeon.
LE PARI EST UN ACTE DE FOI
unique, à la portée de la main. D'urgence il faut brusquer la décision, «^ il faut parier ».
Et pourquoi faut-il parier pour ? — C est parce qu'on est ^•^ embarqué ». Le passager qui, étant sur le bateau, parierait contre, n'aurait plus qu'à descendre à terre et à renoncer au voyage. Renonciation intempestive, et de plus tout à fait insensée. Qui ne sait que croire est le vœu profond de notre nalu'e ? Normalement le cœur humain est altéré de foi et avide d'affirmations consolantes. C'est le comprimer et le paralyser que de lui interdire cette accession à la Paix. Le laisser suivre son mchnation, et courir sa chance est autrement sage. Pascal, pour son propre compte, ne saurait se refuser cette joie, si Dieu lui en fait la grâce. Et il est le premier à entraîner les autres dans le sens où va son cœur. Aux athées il reprochera l'abdication de la volonté, qui se refuse à agir. Aux timides il infusera la résolution d'étouffer toute irrésolution. Aux chrétiens fervents il donnera l'exemple. En somme sa formule : <^ il faut parier » est une invitation adressée à tous de s'abandonner aux exigences concordantes de l'expérience et de la
pensée, el d'aller ainsi jusqu'au boul du voyage, jusqu'à Dieu qui fait croire ' .
Pascal établit, encore, avant tous les me lernes, la portée métaphysique de l'action — non de l'action, force aveugle, mais de l'action contrôlée par l'esprit — : <^ Vous voulez aller à la foi ?.. prenez de l'eau bénite, faites dire des messes. Naturellement cela vous fera croire ». Il ne faut point demander à la foi d'inventer sa route, de tracer son itinéraire. Vous êtes embarqués, mais non au hasard et sur des voies capricieuses et changeantes. 11 s'agit d aboutir à un but réel, à un rivage d'authentique vérité. « Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin ; apprenez-le de ceux qui ont été liés comme vous : suivez la manière par où ils ont commencé ». C'est la tradition religieuse appelée au secours du Pari ; ce qui l'apparente encore plus nettement à l'acte de foi catholique proprement dit. Car nous ne faisons pas autre chose en pariant pour les vérités de notre religion que de souscrire aux conditions de la foi, et d'en confesser le bien fondé.
I I ) Cf. l'article ingénieux de Tauiin- T^çvu» Ju Clergé Françaii r' et 15 sept. 1919-
LE PARI EST UN ACTE DE FOI
Parier c'est se lier à l'Eglise. Id ratum habemus quod a Deo tradilum esse sanctissimœ matris Ecclesiœ auctorilas comprobârit. Parier c est, comme Pascal, se plier corps et âme à l'autorité Dei Revelantis, du Dieu qui se révèle à nous. Le Pari nous apparaît, en résumé comme une ruse de croyant, par laquelle il s'enchante luimême. Un homme vraiment indécis n'y aurait pas recours. Ce jeu d'esprit n'a de sens et d'intérêt que pour celui dont la vie intérieure est unifiée depuis longtemps, et solidement établie dans la foi. Un doute peut l'assaillir, et s'emparer un instant de lui. Mais les assises de sa mentalité habituelle, inconsciente ne sont pas touchées par cette agitation de surface. Et au contraire le doute, venant à les heurter, rebondira, mué en assentiments, en preuves, en déclarations de foi d'une plus belle violence. — C est tout à fait le cas de Pascal. 11 invente des preuves nouvelles, non pour s'assurer lui-même contre une vléfaillance possible de sa foi, mais pour la satisfaction de multiplier, jusqu'au rassasiement, la joie de croire.
Sainl-Germain-en-Laye Octobre 1921.
ACHEVÉ DlMPRliVIER LE 22 DÉCEMBRE MCMXXl PAR ALFRED LAJAT. A MORLAIX POUR GABRIEL BRAUCHESNE, A PARLS