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Le Paris d'aujourd'hui

Paris a toujours été la ville de France la plus vivante, celle par conséquent dont la physionomie change le plus rapidement. Car vivre, c'est avant tout changer.

Aussi n'est-il point surprenant de trouver en 192 1 un Paris fort différent de celui qui, il y a quarante 5 ou cinquante ans, attirait déjà tant de touristes américains.

Sans doute le dessin même de la ville n'a pas subi de transformation notable. La Seine, qui traverse Paris de part en part, coule toujours la même entre ses quais de 10 pierre. Les ponts qui relient la rive droite du fleuve à la rive gauche — qu'ils aient été bâtis par les rois avant la Révolution, ou par les Napoléon, ou par la Troisième République — sont toujours en place et se reflètent immuablement dans l'eau. Les tilleuls de la terrasse des 15 Tuileries, les marronniers du Luxembourg sont un peu plus vieux, mais on les reconnaît toujours, et le frémissement de leurs feuilles au vent rend la même musique coutumière. La cathédrale Notre-Dame n'a guère changé non plus dans son île depuis que Victor Hugo en a fait 20

le thème de son beau roman, et ce n'est certes pas la méchante petite bombe jetée sur son faîte, dans l'automne de 1914, du haut d'un aéroplane allemand, qui l'a beaucoup émue ni altérée. Les Grands Boulevards mêmes ont 5 conservé à peu de chose près leur individualité du siècle dernier.

Mais, à côté de cela, que de changements! Que de ruelles étroites élargies en avenues spacieuses! Que de beaux vieux jardins ombreux sur l'emplacement desquels

10 se sont construites de grandes bâtisses à sept étages! Que de nouveaux édifices!

Nouveau, le Théâtre des Champs-Elysées! Nouvelle, la Sorbonne! Nouvelle, la Basilique du Sacré-Cœur, à Montmartre! Nouveaux, le Grand Palais, et le Petit

15 Palais, et l'hôtel Majestic, et l'hôtel Lutetia!

Mais surtout, comme l'aspect des rues a changé! Jadis, presque tous les véhicules étaient actionnés par des chevaux, c'est-à-dire, comme dit l'autre, par des moteurs à avoine: si les chevaux avaient fait grève, en ce temps-

20 là, les voitures, les camions, les omnibus, et même une partie des tramways n'auraient pu avancer d'un pas. D'autres tramways parisiens — celui par exemple qui reliait Montrouge à la Gare de l'Est — étaient de gros et poussifs monstres à vapeur, surmontés d'une impériale,

25 et, quand l'un d'eux grimpait péniblement la côte du Boulevard Saint-Michel en crachant de volumineux jets de fumée blanche, il faisait un bruit de ferraille si infernal que les professeurs du Lycée Saint-Louis, à côté, devaient s'arrêter de parler: même leurs élèves du premier banc

30 ne les entendaient pas.

Vue Générale de la Seine

Maintenant, il y a dans les rues plus d'automobiles que d'attelages. Les vieux fiacres, qui avaient l'air si petits, si minables, avec leurs gros cochers perchés sur le siège de devant, ont cédé la place à des taximètres, ou à des taxis tout court, qui laissent derrière eux cette odeur de 5 benzine si caractéristique et déjà devenue si chère aux Parisiens. Les tramways sont à présent mus à l'électricité. Les becs de gaz disparaissent de plus en plus, le long des trottoirs, devant l'assaut des ampoules électriques ou des lampes à arc. 10

Tout un Paris souterrain est né, qui n'existait pas. Le seul Paris souterrain que connaissaient nos grandsparents était le Paris des égouts (on y peut naviguer en barque, tant ces égouts sont larges et spacieux), le Paris des catacombes (jadis, du temps des Romains, 15 les chrétiens de Paris construisirent ces galeries souterraines pour y célébrer leur culte et y enterrer leurs morts), et le Paris des carrières abandonnées (pendant le moyen âge, ces carrières étaient très exploitées, et plusieurs subsistent dans le sous-sol parisien). 20

Mais maintenant il existe un nouveau monde souterrain à Paris: le MétropoHtain et le Nord-Sud — tout un réseau de chemins de fer électriques — sillonnent depuis vingt-cinq ans les profondeurs de la ville, s'étendent sous les rues dans tous les sens, et des escaliers affleurent au 25 ras du trottoir, marqués entrée ou sortie, invitant Parisiens et étrangers dans leur cavité, ou vomissant de dessous terre des douzaines de voyageurs affairés.

Bref, l'aspect de Paris a bien changé depuis un quart de siècle. 30

Il eût changé bien davantage encore si la guerre n'était survenue, et n'avait complètement arrêté la construction de centaines d'édifices, qui seraient actuellement terminés. Pendant les cinq années de la guerre, on n'a pour S ainsi dire point posé un moellon sur l'autre à Paris. Maintenant encore, bien longtemps après la signature de l'armistice (il novembre 191 8), on voit de-ci de-là un chantier abandonné depuis 19 14, une maison de huit étages, qui n'en a toujours qu'un, et qui attend patiemment ses sept

10 autres. Et à côté s'étale un tas de briques jadis neuves, qui avait été apporté là pour la construction, mais qui est devenu un massif de fleurs ou de verdure: la poussière a cimenté les briques entre elles, des graines folles sont venues se semer d'elles-mêmes, la nature a repris posses-

15 sion de son bien.

Ceci ne veut pas dire que l'on n'ait pas recommencé à construire à Paris. On a recommencé. Mais, ce que l'on bâtit surtout, ce sont de nouveaux hôtels, de nouvelles banques, car ces édifices sont d'un revenu meilleur

20 que les immeubles d'habitation. Il faudra bien tout de même se décider à bâtir de ces derniers, car le Paris d'aujourd'hui, avec ses trois millions passés d'habitants, n'est guère fait pour en abriter convenablement plus de deux millions et demi. Paris est surpeuplé. De nombreux

25 réfugiés des Flandres et du Nord sont venus s'y établir

au commencement de la guerre, et il en est beaucoup

parmi eux qui se sont fixés de façon permanente dans la

capitale.

Aussi les appartements sont-ils très chers, et extra-

30 ordinairement rares. Il arrive que deux familles vivent

ensemble, là où il n'y a place que pour une seule. Il faudra bien des années encore pour que les conditions changent et redeviennent normales, car, naturellement, la France réserve tout son effort pour la reconstruction de la zone dévastée par les Allemands. Environ cinq 5 cent mille maisons y ont été démolies par les obus ou les mines, et il est juste qu'avant de penser aux villes non détruites, comme Paris, on se préoccupe de rebâtir les villes martyres: Reims, Arras, Lille, Verdun. . .

Il est cependant une partie de Paris où l'on travaille 10 activement dès à présent: c'est la région des fortifications.

Tous les Américains qui ont connu Paris avant la guerre, se souviennent d'avoir traversé en chemin de fer ou en automobile la ceinture des fortifications, composée d'un fossé extérieur, gazonné, et assez profond, et d'un 15 rempart intérieur en maçonnerie, surmonté de buttes de terre, elles aussi gazonnées. Ces «fortifs», comme on les appelait par abréviation, étaient avant la guerre un des traits caractéristiques de la physionomie de Paris. Par les soirs d'été, les enfants des quartiers voisins — 20 quartiers généralement fort populeux — fourmillaient sur l'herbe déjà pelée; des familles entières — maris, femmes, enfants, «tout le tremblement», comme dit la chanson — pique-niquaient dans les larges fossés; les bouteilles de petit vin blanc apportées pour l'occasion, et enveloppées dans 25 des serviettes, se vidaient gaiement et faisaient oublier la dure journée de travail que l'on avait derrière soi, ainsi que celle qui vous guettait le lendemain.

Déjà donc les fortifications assainissaient Paris et

s'interposaient comme une ceinture d'air et de lumière entre Paris proprement dit et les faubourgs industriels qui en sont le prolongement. Cette ceinture était même plus large qu'on pourrait croire, car, outre le rempart S et le fossé, il y avait une large zone militaire de plusieurs centaines de mètres sur laquelle il était interdit de bâtir, et cette zone tout entière était devenue un immense jardin potager, fait de tout petits lopins de terre, où, après son travail, ou même le dimanche après-midi,

lo l'ouvrier parisien venait cultiver ses petits pois et ses salades (car l'ouvrier français est très friand de salade, et il excelle à la préparer).

Rien n'était plus pittoresque que ces petits jardins, avec leurs légumes divers et les petites huttes de fortune

15 — faites de planches ou de boîtes de conserve — dans lesquelles ces jardiniers amateurs remisaient leurs bêches, leurs pioches et leurs râteaux, ou bien s'abritaient euxmêmes, lorsqu'une averse ou un orage les surprenait à la tâche.

20 Or tout cela n'est plus. La récente guerre a prouvé jusqu'à l'évidence que ces fortifications, bâties au milieu du siècle dernier, ne sont plus d'aucune utilité militaire. Par ailleurs, elles sont nuisibles, car, depuis soixante-dix ans, elles ont entravé l'extension de Paris, elles ont

25 obligé Paris à se développer en hauteur, verticalement, au lieu de se développer en largeur, horizontalement , comme Londres ou Berlin.

Pour prendre un exemple, Chicago a presque la même population que Paris, mais Chicago a une superficie

30 quatre ou cinq fois plus vaste. C'est-à-dire que Chicago

a quatre ou cinq fois moins d'habitants que Paris par kilomètre carré.

On s'est donc décidé, dès le lendemain de la guerre, à démolir ces fortifications inutiles, et, sagement, le conseil municipal de Paris a décidé que cette ceinture s serait transformée, partie en parcs publics, partie en cités-jardins destinées aux ouvriers des usines voisines. On s'est mis à la besogne dès la démobilisation, car c'était là un excellent moyen de donner de l'ouvrage aux sanstravail. On a rempli les fossés avec la terre des remparts. lo On s'est mis en devoir de niveler le sol. On a commencé par places à planter des buissons et des arbres. Des maisons ouvrières d'un style agréable sont en construction un peu partout. Bref, la ceinture de verdure qui doit entourer Paris est en train de prendre forme. 15

Il est bien d'autres travaux en cours qui donneront à Paris une jeunesse nouvelle, et aux Parisiens plus de facilités de toute sorte.

Mentionnons par exemple ce grandiose « Marché du Monde » que l'on est en train d'élever dans le quartier 20 riche de Passy, au bord de la Seine. C'est une gigantesque entreprise, qui fut d'abord conçue par quelques membres du conseil municipal de la Ville de Paris. Son but est de créer un centre commercial international à Paris, un lieu de rendez-vous pour les acheteurs et les vendeurs 25 de marchandises et de produits du monde entier.

Une société s'est donc formée sous le nom de « Paris, Marché du Monde». Cette société bâtit sur le quai de Passy l'ambitieux édifice que nous venons de mentionner:

il a six étages et près de trois cents mètres de façade. Il coûtera plus de cent millions de francs. Il contiendra cinq mille magasins et bureaux, un club pour les acheteurs, les producteurs et les marchands, une piscine et 5 des bains turcs, un gymnase, des restaurants et des grillrooms, un jardin-terrasse, des salles de conférences, des salons de coiffure, une salle de cinéma industriel, etc., etc. L'édifice pourra facilement contenir trente mille personnes. Toutes les facilités et tous les conforts seront

lo mis à la disposition des clients. On pourra se procurer

sur place les services d'interprètes, d'avocats-conseils,

d'agents de transports, d'agents d'assurance, d'agents de

douane, etc.

L'objet de ce Marché du Monde est d'attirer, de stimu-

15 1er et d'encourager le commerce, de multiplier les rapports entre acheteurs et producteurs, et de leur permettre de demeurer en contact permanent les uns avec les autres. Des conférences sur tous les sujets qui peuvent intéresser le commerce et l'industrie seront données gratuite-

20 ment, et en plusieurs langues.

On estime que cet édifice, qui fera vivre Paris d'une vie plus intense encore que par le passé, sera achevé dans un très petit nombre de mois.

Tout cela montre l'énergie déployée par les Parisiens 25 pour attirer les étrangers dans leur ville et les y retenir. Aussi bien, Paris a toujours été la ville de prédilection des étrangers, riches ou pauvres, qui s'intéressent aux choses de l'art et de l'esprit. Il y a déjà presque un siècle que le grand Allemand, lïeine, follement amoureux de

Paris, déclarait se sentir à Paris « comme un poisson dans l'eau ». Ou plutôt, corrigeait-il, les poissons dans la rivière, si on leur avait demandé comment ils se portaient, et s'ils avaient eu une voix pour répondre, auraient infailliblement répondu qu'ils se trouvaient « aussi bien s dans l'eau que Heine à Paris».

Quelques années auparavant, un autre grand écrivain allemand, Humboldt, disait de Paris: « C'est ici seulement que je me sens vivre», et un grand seigneur russe, qui n'aimait pas trop la France, le comte Rostopchine, lo avouait ingénument: « J'ai reconnu en Paris la maîtresse de l'Europe; car, on a beau dire, tant que la bonne compagnie parlera français, que les femmes aimeront les modes, que la bonne chère fera les délices de la vie, que l'on aimera les spectacles, Paris influera toujours sur les 15 autres pays. »

Ce qui était vrai il y a cent ans l'est encore aujourd'hui. L'élite intellectuelle et lettrée des pays étrangers est toujours aussi violemment attirée par Paris, qui a tant à lui offrir. Mais le Paris de l'après-guerre, le Paris du 20 vingtième siècle a une ambition de plus: celle de devenir un formidable centre industriel et commercial. Et l'expérience historique prouve que quand Paris veut quelque chose, ce quelque chose ne tarde d'habitude pas à se réaliser. 25

Paris a visiblement impressionné les soldats américains qui l'ont vu pendant la récente guerre. La plupart n'y ont passé que quelques jours. Certains y venaient en permission régulière, après plusieurs mois passés au S front, ou encore après des semaines et des semaines d'entraînement intensif, de travail dur et monotone à l'arrière des lignes. Il n'est donc pas étonnant que Paris leur soit apparu comme une ville gaie, puisqu'ils avaient euxmêmes le cœur gai, et jouissaient tout naturellement de

lo leurs courtes journées de bonheur.

D'autres soldats américains venaient à Paris sans permission, ce qui était encore bien plus amusant. Paris leur plaisait donc bien davantage encore, et ils le trouvaient encore plus gai, car chacun sait que le fruit défendu

15 a une saveur toute particulière et que le bonheur a plus de prix quand un danger le menace — le danger d'être attrapé par un M. P. et fourré en prison, pour avoir voyagé sans permission.

Aussi Paris est-il resté pour la plupart des jeunes

20 Américains, « gay Parée ». Chaque fois qu'il est question, dans les journaux américains, d'ijn événement quelconque qui s'est passé à Paris, on peut être presque sûr que le titre est énoncé: on a fait ceci, on a fait cela à « gay Parée ».

El les doughboys, les journalistes ont raison: Paris est une ville gaie, Paris est une ville très gaie, parce que Paris est une ville travailleuse, une ville très travailleuse. Je comparerais volontiers la gaieté parisienne à celle du savetier de La Fontaine qui S

... « chantait du ma tin, jusqu'au soir.

Plus content qu'aucun des Sept Sages »

et dont la seule plainte était:

« Le mal est que dans l'an s'entremêlent les jours Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes. » lo

Evidemment, il est difficile à l'Américain qui vient à Paris en vacances, pour prendre du bon temps, de s'imaginer Paris au travail: puisque lui, il ne travaille pas, il a tendance à imaginer que personne ne travaille. Et pourtant il se trompe, car Paris est la ruche la plus active qui 15 puisse être. Tout le monde travaille à Paris. . . même la Tour Eiffel: elle a l'air stupide et inutile, et pourtant, nuit et jour, elle s'affaire à transmettre des ondes hertziennes dans le monde entier.

Voulez-vous au surplus connaître l'opinion de l'un de 20 ceux qui ont le mieux connu Paris?

« Il n'y a pas sur terre», dit Maxime du Camp, «une ville oii Ton travaille plus qu'à Paris; pendant que la population apparente remue sur les boulevards, s'agite dans les Champs-Elysées, empUt les théâtres et boit dans 25 les cafés, les savants de toute sorte, les lettrés sérieux, les ouvriers à l'usine se livrent au labeur sans fin ni trêve

qui remplit leur existence. Trois cent mille badauds errant dans les rues font croire volontiers que toute la ville est dehors; si, comme aux jours de Lesage, Asmodée enlevait subitement les toits des maisons, on serait stupé- 5 fait de la quantité de travail que contient cette * ville de plaisir.' »

Maxime du Camp a raison: c'est le travail qui a fait de Paris la belle ville dont les Français sont fiers; c'est le travail qui donne à Paris sa gaieté et sa grâce; c'est un lo travail constant et fiévreux qui seul permet à Paris de garder sa place comme métropole des arts, comme capitale du bon goût, comme reine des choses de l'esprit.

Evidemment, si vous « faites » Paris en huit jours, et ne visitez que les monuments recommandés par votre

15 guide, les théâtres et les lieux d'amusement, vous aurez l'impression que « Paris s'amuse ».

Mais si — au lieu de prendre votre chocolat et votre petit pain croustillant au lit, entre neuf et dix heures du matin — vous vous levez à six heures et demie et descendez

2o dans la rue dès sept heures, vous découvrirez d'abord avec étonnement que vous n'êtes pas le seul, ni le premier, à être debout à cette heure matinale, que bien au contraire vous avez été précédé par des dizaines, par des centaines, par des milliers de Parisiens, riches ou pauvres,

25 jeunes ou vieux, qui vont à leur travail, par des Parisiennes, blondes ou brunes, jolies ou moins jolies, qui trottinent à viye allure afin d'arriver ponctuellement à leur atelier.

Si vous vous avisez de prendre le Métro à cette heure

30 matinale, vous vous apercevrez qu'il vous faut rester

debout, car il y a déjà presse, et tous les sièges sont pris par des travailleurs se rendant à leur besogne.

Si vous montez dans un tram, c'est encore la même histoire, un coup d'œil vous avertira que vous êtes seul étranger, seul oisif parmi cette multitude d'ouvriers et s d'ouvrières, de femmes de ménage allant faire leurs ménages, d'écoliers gagnant leur école (qui commence toujours à huit heures), de demoiselles de magasin courant au magasin où elles travaillent, d'employés des P. T. T. qui se dirigent vers leur bureau de poste. lo

Et vous ne tardez pas à observer déjà nombre de limousines, chacune avec, à l'intérieur, un monsieur qui lit son journal: c'est quelque patron, quelque « capitaliste», qui s'en va, lui aussi, à son bureau, oii l'attend le très gros courrier de chaque matin. Eté comme hiver, 15 Paris est en effet tout entier au travail de très bonne heure. Car on oublie trop que Paris n'est pas seulement un énorme consommateur de produits français et étrangers: Paris est aussi, et de plus en plus, un formidable producteur de marchandises de toute sorte. Or, de même 20 qu^il n'y a pas de fumée sans feu, il n'y a pas de marchandises sans travail, sans beaucoup de travail.

On a fait à Paris la réputation de ne fabriquer que des articles de luxe. Paris, croit-on trop souvent, est entièrement spécialisé dans la production des choses inutiles à 25 la vie: colliers de perles, peignes d'ivoire ciselé, éventails de nacre ou de plumes rares, fleurs artificielles, parfums précieux, poudre de riz à l'exquise odeur, bas de soie si fins qu'on dirait des toiles d'araignée, parures de lingerie

féminine, faites d'impondérable batiste, brodées à la main, qu'on pourrait sans grand mal faire tenir tout entières dans un dé, mousselines impalpables, merveilleux rubans et plus merveilleux chapeaux, que sais-je? 5 II est sans doute exact que Paris, et surtout la Parisienne, excellent à ces choses. Il est non moins exact que la couturière parisienne a quelque chose dans les doigts qui donne aux toilettes de fabrication parisienne un goût, un « chic » inégalables. La midinette née à

lo Paris a invariablement le talent de faire une jolie chose avec rien. Elle a le don de la simplicité (or la vraie beauté est faite de simplicité). Un simple ruban, chiffonné par elle d'une certaine manière, suffit, entre ses mains, à transmuer une robe quelconque en une robe

15 délicieuse.

Ce goût impeccable est naturellement dû à des siècles d'expérience et de culture en matière de goût. Depuis la Renaissance, et même depuis le moyen âge, les couturières de Paris ont habillé toutes les reines et toutes les

2o duchesses d'Europe. Il ne faut donc pas s'étonner qu'elles possèdent, de naissance, le secret de l'art de l'habillement. Les Américaines le savent d'ailleurs si bien que toutes les élégantes de New- York et de Chicago se font faire leurs toilettes chez Doucet ou chez Paquin, rue de

25 la Paix, à Paris. Ou bien, si pour une raison ou pour une autre elles ne peuvent, une année, faire le voyage de France, les grands magasins new-yorkais tiennent à leur disposition d'authentiques modèles parisiens dont elles peuvent s'inspirer.

30 Pendant la guerre, les Allemands ont essayé de con-

tester la suprématie de la mode de Paris. Les journaux de Francfort et de Berlin ont expliqué aux femmes allemandes que c'était trahir la patrie allemande que de copier servilement des modèles parisiens. Le gouvernement lui-même a pris la chose en main et essayé de créer 5 une mode indépendante de Paris, une mode purement et uniquement allemande. Mais, comme il fallait s'y attendre, la tentative a misérablement échoué. Car les couturiers allemands n'ont pas de tradition. Pendant le dix-huitième siècle, et même au cours du dix-neuvième, 10 les innombrables princesses allemandes (celles qui avaient de l'argent et le goût de la toilette, celles en un mot qui donnaient le ton) se faisaient habiller elles aussi à Paris. Plus récemment, la Kronprinzessin Cécile elle-même s'habillait à Paris. Berlin était accoutumé à obéir docile- 15 ment aux ordres de Paris. Or une dépendance pareille ne peut s'abolir du jour au lendemain. En politique, on peut rompre brusquement avec le passé et improviser un ordre de choses nouveau. Mais on ne peut improviser une mode allemande, ou une mode brésilienne, ou une 20 mode mexicaine!

La supériorité de Paris dans le domaine de ce qu'on appelle les articles-Paris est donc incontestée. Loin de la diminuer, la guerre l'a plutôt affermie encore. Car Paris a étendu ses industries de luxe à des produits 25 nouveaux.

Jadis, presque tous les, jouets que les petits Français recevaient pour le Nouvel an, — les toupies des garçons, les poupées des filles ^ étaient de fabrication aile-

mande. Nuremberg était le grand centre mondial de l'industrie du jouet. La guerre a donné aux Parisiens l'idée de fabriquer eux-mêmes les jouets de leurs enfants. Les ouvriers et ouvrières de Paris se sont mis au travail S de suite. Et dès le Nouvel an de 191 5, les enfants de Paris ont reçu pour leurs étrennes des jouets parisiens, charmants jouets de style très original. On les connaît d'ailleurs aussi aux Etats-Unis, car il s'est tenu pendant la guerre, dans toutes les grandes villes d'Amérique —

10 notamment à New- York et à Chicago — , plusieurs expositions-ventes de jouets français.

Les fabricants eurent d'abord quelques difficultés à vaincre. Ils ne savaient pas comment s'y prendre pour fabriquer les yeux de poupée. Le mécanisme qui règle

15 l'ouverture et la fermeture des paupières était un autre grave problème. Et puis il y avait les perruques, qu'ils ne savaient trop oii ni comment se procurer.

Aujourd'hui, la plupart de ces difficultés sont vaincues. Paris possède de grandes fabriques de jouets, et ces

20 jouets, sans être encore parfaits, sont tout à fait comparables à ceux de Nuremberg par leur solidité. Sans doute les dépassent-ils en piquant et en imprévu.

Mais Paris ne se borne pas à ces fabrications de luxe. Déjà avant la guerre, Paris était une ville de grosse 25 industrie. Non pas seulement la banlieue de Paris — Levallois, Puteaux, Saint-Denis, etc. — mais Paris luimême, le Paris ceinturé de fortifications. Rue d'Assas, à deux pas du Luxembourg et du Quartier Latin, en plein cœur de Paris, se trouvait une importante fonderie.

Le quartier Saint-Antoine était un grand centre de fabrication de meubles. L'immense fabrique de conserves Amieux frères (célèbre par son calembour: « Toujours à mieux ») avait depuis longtemps élu domicile au bord même de la Seine, vers le quai de Bercy. 5

Vint la guerre. De nombreuses industries du Nord de la France, chassées par les Allemands, vinrent s'établir au bord de la Seine, dans la banlieue parisienne. Car le charbon d'Angleterre, remontant le fleuve, arrivait assez facilement par bateaux. lo

Des ouvriers accoururent de toute la France, attirés par les gros salaires. D'ailleurs la main-d'œuvre ne manquait pas sur place, car des multitudes de réfugiés belges, champenois, lorrains étaient de bonne heure venus s'étabHr à Paris ou aux environs. 15

Quant aux machines, on les faisait venir d'Amérique. Et les usines sortaient de terre comme des champignons. Pendant la guerre, on y fabriqua des obus, des mitrailleuses, du matériel de guerre de toute sorte. Depuis l'armistice, ces usines n'ont pas cessé de fonctionner. 20 Sans doute de nombreuses ouvrières dont les pères bu les maris ont été démobilisés en 191 9 ont pu abandonner le travail à l'usine pour reprendre les besognes familiales et domestiques. Mais elles ont été aussitôt remplacées par des soldats rendus à la vie civile. De plus, on estime que 25 cinq ou six cent mille réfugiés du temps de guerre sont restés à Paris une fois la paix signée. C'est dire que la main-d'œuvre abonde toujours.

Aussi Paris et sa banlieue sont-ils maintenant une gigantesque manufacture. On y fabrique tout au monde: 30

des tracteurs automobiles adaptés au sol des différentes provinces françaises, des moissonneuses et autres machines agricoles, des camions automobiles par milliers, des automobiles de tourisme et de luxe, des wagons de chemin de fer, 5 des cotonnades, des millions de serrures pour les millions de portes qu'il nous faut remplacer dans les provinces dévastées, des voitures d'enfants, des engrais chimiques, etc. Nous pourrions encore mentionner les aéroplanes, car — on le sait peut-être — l'industrie française de l'aéro-

lo plane, qui se développe par bonds formidables, est une industrie presque exclusivement parisienne.

Nous ne pouvons pas non plus passer sous silence l'industrie du livre. Presque toutes les grandes maisons d'édition françaises sont en effet des maisons parisiennes.

15 Presque tous les livres de classe des petits Français s'éditent à Paris. C'est à Paris que s'impriment aussi les innombrables revues françaises, et c'est à Paris encore que réside et que travaille la plus grande partie des cinq cent mille ouvriers français du livre.

20 II nous faudrait encore, si nous voulions montrer tous les aspects de « Paris au travail », rappeler le trafic intense qui donne tant d'animation à la Seine au cœur de Paris, les bateaux de tout genre qui se croisent, les lourdes péniches pleines de pierres de taille, de ciment ou de

25 briques, qui descendent ou remontent le fleuve, les « transports » venant de Rouen ou même de Londres qui s'arrêtent au Port Saint-Nicolas, toujours en plein Paris. Nous ne devrions point non plus oublier de signaler que Paris est même devenu un chantier de construction

navale et qu'il s'y lance des cargos qui affronteront un jour la mer.

Mais nous en avons assez dit pour détruire la légende d'un Paris oisif et indolent. Paris est par excellence la ville du travail intense, du travail acharné. Paris tra- s vaille de tout son cœur à relever les ruines accumulées en France par la guerre.

Mais Paris n'aime pas le travail sale, non plus que le travail bruyant. Dieu merci, quoique industrialisé, Paris n'est pas encore obscurci par la fumée de ses innombra- lo blés usines. C'est qu'en effet une bonne partie de ces fabriques est actionnée à l'électricité, et le temps n'est plus éloigné où elles le seront presque toutes. La Ville de Paris a en effet passé un contrat avec une grande société française qui se propose d'exploiter l'un des plus 15 riches réservoirs d'énergie électrique en Europe: les eaux du Rhône à leur sortie du lac de Genève. Un gros câble de cuivre — rien de plus — apportera ces centaines de milliers de chevaux-vapeur aux industriels parisiens. Et il sera alors vrai de dire que c'est le lac de Genève qui 20 éclaire Paris, et que c'est le lac de Genève qui travaille pour Paris, de même que c'est le Niagara qui travaille pour Buffalol

L'une des premières lois votées par la Chambre après la guerre a été la Loi de Huit Heures, qui a sérieusement raccourci la journée de travail de l'ouvrier parisien. Elle lui a donné quelques loisirs. Il ne faut donc pas s'étonner

5 que de plus en plus la jeunesse parisienne s'adonne aux sports.

Il y a peu de temps encore, le sport était regardé avec suspicion par les autorités. Maintenant, ce vieux préjugé est vaincu, et il n'y a pas un sport qui ne soit pratiqué

lo par les Parisiens.

Le plus ancien est sans doute le sport du canotage, déjà fort en vogue du temps de Maupassant, qui décrit, dans ses contes, bien des parties de plaisir sur la Seine. La Seine est en effet idéale pour le canotage — comme

15 aussi la Marne et l'Oise — et, par les beaux jours, le dimanche après-midi surtout, ce sont des processions de petits bateaux à rames ou de canots automobiles chargés de Parisiens et de Parisiennes en quête de bon air ou d'exercice physique.

20 Le foot-ball association et le foot-ball rugby — le ballon rond et le ballon ovale — ont aussi de très nombreux adeptes. Chaque lycée parisien a son équipe, ainsi que chaque lycée de province. Le champion des lycées

parisiens se mesure avec le champion des lycées de province, et le match final est suivi avec un violent intérêt par des milliers de « potaches ». La partie se joue sur un des nombreux terrains de la banlieue parisienne (l'un des plus connus est le Parc des Princes), et l'équipe parisienne 5 est souvent victorieuse, prouvant que Paris n'est pas seulement un cerveau, mais a des muscles, et de bons.

Les grandes fabriques ont aussi leur équipe de foot-ball. Mais les meilleurs joueurs appartiennent généralement au Racing-Club de France ou au Stade Français. De 10 temps en temps, on constitue une équipe nationale française qui se mesure avec des équipes étrangères. Et quoique les Parisiens se soient mis au foot-ball à une date fort récente, il leur arrive de remporter la victoire sur l'équipe nationale anglaise ou galloise. Ce fut notamment 15 le cas en 1920. Le Président Deschanel assista à ce match sensationnel. C'est la première fois, si j'ai bonne mémoire, qu'un Président de la République Française assistait officiellement à un match de foot-ball. A la fin du siècle dernier, un Président de la République aurait sans doute 20 songé à revêtir un maillot collant et à marcher sur la tête dans un cirque parisien avant de s'exhiber à un match de foot-ball. Les temps ont changé!

Depuis que l'armée américaine est venue combattre en France. . . et y jouer au base-bail, le base-bail a fait 25 beaucoup d'adeptes lui aussi. L'armée française a même adopté ce jeu, car les chefs se sont rendu compte pendant la guerre que les jeunes gens habitués au lancement de la balle sont plus aptes que les autres à lancer une grenade. Ainsi, même les militaires ont reconnu la valeur éducative 30

du jeu. Or tout bon Français vous dira que les militaires sont proverbialement lents à se rendre à la raison et au bon sens.

Parmi les autres sports favoris du Parisien, il faut men- 5 tionner le cross-country. Les environs de Paris s'y prêtent admirablement, notamment le Bois de Boulogne. Tout récemment, un grand journal parisien, V Intransigeant, organisa un grand match de cross-country, précisément dans le Bois de Boulogne, sur une distance de

lo huit kilomètres. De très nombreux prix étaient offerts aux vainqueurs. 1600 jeunes gens — chiffre imposant — prirent part à la course, quoique, ce dimanche-là, le brouillard fût épais à couper au couteau, et assez semblable au fog londonien.

15 Un sport plus démocratique encore est le footing, mot étranger, et un peu snob, pour désigner un acte que les Parisiens d'autrefois appelaient tout simplement « la marche » . Les environs de Paris sont peuplés de magnifiques forêts, et les promenades à pied y ont de tout temps été prati-

20 quées par les Parisiens. La plus fréquentée est sans doute

la Forêt de Fontainebleau, qui offre d'incomparables

points de vue et dont les bois de bouleaux ont inspiré un

si grand nombre de peintres.

La Forêt de Fontainebleau contient même de vrais

25 rochers qu'on ne peut escalader qu'à la corde, et, le dimanche matin, de bonne heure, nombreux sont les étudiants parisiens devenus alpinistes qui partent — le rouleau de corde sur l'épaule — faire l'ascension du Mont- Blanc. . . à Fontainebleau.

30 Le tennis et le golf sont d'importation récente. Le

tennis — chose curieuse — est un vieux jeu français qui s'appelait « la paume ». Ce jeu fut importé en Angleterre, où il eut un succès énorme, tandis qu'on le délaissait en France. C'est d'Angleterre qu'il nous est revenu, sous un nom français, d'ailleurs, car tennis est une dé- 5 formation du mot français « Tenez », qui équivaut au « Ready? » d'aujourd'hui.

Quant au golf, il est, depuis la guerre, le plus « fashionable » des jeux. Femina, le premier des magazines féminins de France, a beaucoup fait pour le populariser parmi les 10 Parisiennes en organisant un championnat annuel réservé aux femmes. Aussi Parisiens et Parisiennes riches sont-ils de plus en plus nombreux à gagner en auto, le dimanche après-midi, les excellents links (le mot anglais a été conservé) de La Boulie. 15

Il est à peine besoin de rappeler que, de chaque côté du Bois de Boulogne — à Longchamp et à Auteuil — il y a un champ de courses, qu'il s'y donne des courses, et que ces courses — le Grand-Prix notamment — sont le rendez-vous de tous les élégants et de toutes les élégantes 20 de la capitale. C'est aux courses de Longchamp que les dames de la société parisienne — celles qui passent pour être les arbitres de la mode — inaugurent leurs toilettes de printemps, et décrètent: « La mode sera ceci. Car il me plaît qu'elle soit ceci.» 25

Disons en passant un mot de la boxe. C'est un jeu pour lequel les Parisiens se passionnent de plus en plus. Carpentier, champion d'Europe (poids lourd), n'est pas Parisien, mais c'est dans des rings parisiens qu'il a gagné quelques-unes de ses premières victoires. Les Parisiens 30

l'adorent, et, chaque fois qu'il revient d'une rencontre en pays étranger, une foule immense assiège, plusieurs heures à l'avance, pour l'acclamer bruyamment, la gare par laquelle il revient à Paris.

5 Jadis, c'étaient des rois et des empereurs que les Parisiens acclamaient ainsi. Maintenant, ce sont des champions de boxe — un Carpentier — ou des championnes de tennis — une Mademoiselle Lenglen.

Paris est incontestablement la ville du monde qui possède le plus de théâtres. L'immense majorité de ces théâtres se trouve sur la rive droite de la Seine, principalement sur les Grands Boulevards; mais on en trouve dans tous les coins de Paris. 5

Il y en a pour tous les goûts. Il suffit de lire les affiches dont sont tapissés les murs, ou les grosses colonnes spécialement réservées à la publicité théâtrale, le long des boulevards. On sait aussitôt oii aller pour rire, pour pleurer, pour entendre de la musique, pour voir danser: 10 comédies, opéras, opéras comiques, ballets, vaudevilles, farces, féeries, drames, mélodrames, opérettes, rien n'y manque.

C'est dire que l'on représente à Paris un nombre considérable de pièces. Comme partout, il en est de bonnes 15 et de mauvaises, et plus de mauvaises que de bonnes. Les conditions n'ont pas beaucoup changé depuis que Voltaire écrivait le dialogue suivant:

« Combien avez-vous de pièces de théâtre en France? » dit Candide à l'abbé, lequel répondit: « Cinq ou six 20 mille, » — « C'est beaucoup, » dit Candide; « Combien y en a-t-il de bonnes ?» — « Quinze ou seize, » répliqua l'autre. « C'est beaucoup, » dit Martin.

Bonnes ou mauvaises, ces pièces attirent toujours du monde, et souvent elles se jouent soirée après soirée, matinée après matinée pendant des semaines et même des mois. Mais il ne faudrait pas croire que ce soient 5 les mêmes spectateurs qui vont assister une fois après l'autre au même spectacle. Chaque jour les chemins de fer et les automobiles — bientôt ce seront les aéroplanes — amènent aux théâtres parisiens un public considérable arrivant ,de la province ou de l'étranger. Les spectalo teurs se renouvellent donc sans cesse, et il n'est point étonnant qu'une pièce atteigne cent cinquante représentations. ^

Le théâtre parisien le plus connu est incontestablement la Comédie-Française, qu'on appelle aussi la Maison de

15 Molière, le Théâtre Français, ou simplement le Français. Il a été fondé par Louis XIV en 1680, sept ans après la mort de Molière. La raison pour laquelle on l'appelle parfois la Maison de Molière est que Molière y a été joué un nombre incalculable de fois, qu'il y est excellem-

20 ment interprété, et que Molière est un des plus grands génies dramatiques qui aient jamais existé.

Le Théâtre Français actuel n'est pas un édifice très vieux; il ne date que de 1900, et remplace un théâtre plus ancien qui a été détruit par un incendie.

25 Chose curieuse, le Théâtre Français est pour ainsi dire un théâtre d'Etat. C'est Napoléon T'" qui lui donna sa constitution. Il est administré par un fonctionnaire de l'Etat, et c'est le Ministre de ITnstruction Publique et des Beaux-Arts qui nomme les sociétaires, c'est-à-dire les

acteurs et les actrices. Quand ils ont dépassé l'âge de jouer, ces sociétaires reçoivent une pension de l'Etat, comme tous autres fonctionnaires.

De plus, l'Etat subventionne la Comédie- Française, c'est-à-dire qu'il lui donne quelques centaines de mille 5 francs par an, afin de lui permettre d'accomplir sa besogne artistique sans avoir trop de préoccupations d'argent. C'est en partie grâce à cela que les traditions de bon goût, de fini, d'excellence, qui ont fait la réputation de la Comédie-Française, se sont entièrement maintenues. 10

Au demeurant, n'entre pas à la Comédie- Française qui veut! Les acteurs se recrutent parmi les Elèves du Conservatoire, c'est-à-dire ceux ou celles qui ont obtenu un prix de comédie ou un prix de tragédie. Et il n'est pas facile d'obtenir ce prix. Les concurrents sont nom- 15 breux, et les jurys sévères!

Aussi trouve-t-on dans cette Maison des acteurs qui ont le souci de l'art, et des écrivains qui respectent leur fonction. La compagnie reste bonne. Le public qui fréquente les représentations est un peu froid, mais lettré, 20 et juge sainement. L'oreille y est charmée plus que les yeux, car on ne cherche pas à capter la faveur publique par des décors particulièrement somptueux. Mais en revanche la diction y est impeccable, et l'articulation des voyelles et des consonnes irréprochable, car la Comédie 25 est une manière d'Académie de Diction: elle offre un modèle parfait de prononciation française. Aussi les étrangers qui s'intéressent à la phonétique et qui veulent entendre le meilleur accent français, ceux qui désirent connaître toute la musique qu'il y a dans la langue fran- 30

çaise, prennent-ils invariablement le chemin de la Comédie-Française.

La Comédie-Française n'est pas le seul théâtre qui soit subventionné par l'Etat. L'Odéon l'est aussi. Ce 5 théâtre a un beau passé derrière lui. Situé dans le Quartier Latin, il joue surtout un répertoire classique, et c'est à l'Odéon que la plupart des écoliers et étudiants vont se familiariser avec les chefs-d'œuvre classiques ou romantiques: Le Cid, Andromaque, Hernani.

lo D'autres théâtres subventionnés par l'Etat sont l'Opéra et l'Opéra Comique. En se faisant ainsi le patron des arts, l'Etat n'est d'ailleurs que le successeur des anciens rois de France. Ceux-ci avaient tôt reconnu l'importance sociale du théâtre, et avaient tenu à honneur de le protéger.

15 Parmi les autres théâtres les plus fameux, nous pouvons mentionner le Théâtre Sarah Bernhardt, fondé par la grande artiste de ce nom, si connue des Américains. Au Théâtre du Vieux Colombier, Jacques Copeau s'efforce avec succès de renouveler les sources de l'art dramatique.

2o Le Théâtre des Champs-Elysées est de fondation assez récente. C'est lui qui a accueilli à Paris les ballets russes. Les décors de ces merveilleux ballets y ?ont toujours dessinés par les plus grands artistes — un Picasso par exemple — et contribuent pour une bonne part au succès

25 prodigieux obtenu par les danseurs russes.

Il y a encore une dizaine d'années, on pouvait aller au théâtre pour très peu cher. Les étudiants pouvaient obtenir une place au parterre pour moins de trois francs.

Mais les choses ont changé, surtout depuis la guerre. La France a tant dépensé pour se défendre que l'Etat met des taxes partout à présent, afin de rembourser sa dette. La taxe sur les billets de théâtre, qui était avant la guerre d'i/io (le « droit des pauvres »), est maintenant plus 5 élevée. D'ailleurs le prix des billets eux-mêmes a plus que triplé, car les dépenses d'un théâtre sont devenues beaucoup plus considérables. Les acteurs et actrices, les machinistes, etc., ont formé de véritables syndicats et réclament des salaires sans cesse plus élevés. Souvent 10 ils menacent de se mettre en grève. Il leur arrive même d'exécuter leur menace. Ce fut par exemple le cas en 1919, et les bons Parisiens se virent privés d'une de leurs distractions favorites pendant plusieurs jours — jusqu'à ce que les employeurs (les directeurs de théâtre) se soient 15 mis d'accord avec leurs employés (les acteurs). Le temps n'est plus oii le directeur de théâtre était tout-puissant et manœuvrait son troupeau d'acteurs et d'actrices comme un négrier ses esclaves!

Les auteurs dramatiques — qui habitent presque tous 20 à Paris pendant la saison théâtrale — se sont eux aussi ligués pour mieux défendre leurs intérêts. Il ne semble pas qu'il y ait de véritables génies parmi eux, quoique plusieurs soient de l'Académie Française, Eugène Brieux par exemple. Mais il en est qui ont du talent, et qui con- 25 naissent admirablement leur métier, tels Henry Bataille et Henry Bernstein.

C'est probablement cette excellence technique qui plaît tant aux étrangers, car presque toutes les bonnes pièces

parisiennes de ces vingt dernières années ont été traduites ou adaptées en quantité de langues étrangères, et jouées sur les scènes de toutes les capitales européennes et américaines. Des acteurs français jouent régulièrement 5 des pièces françaises, en français, à Londres et à New- York, et la diffusion de par le monde du supplément théâtral de V Illustration — qui publie les dernières nouveautés dramatiques — est vraiment extraordinaire. L'art dramatique tel que le conçoit et l'exerce Paris

lo continue donc à jouir d'un prestige mondial. Cela est dû pour une part à ce que les Français ont la réputation d'être des acteurs-nés. Je ne sais si cette réputation est méritée. Je ne crois pas que les Français aient naturellement plus de talent théâtral que les Anglais ou les Italiens

15 par exemple. Mais il est une chose certaine: les acteurs français sont mieux préparés à leur métier, ils ont suivi des cours plus complets, leurs études ont été mieux dirigées, ils ont surtout travaillé davantage, et, par conséquent possèdent mieux leur art. C'est sans doute de

20 là que provient leur supériorité, si supériorité il y a.

Les actrices en ont une autre, celle d'être mieux habillées que beaucoup d'actrices étrangères. Car les grands couturiers, quand ils veulent lancer une toilette nouvelle, la font porter sur la scène à quelque jeune et jolie actrice.

25 Et c'est ainsi que, pourrait-on dire, ce sont parfois les actrices qui font la mode. On en cite un exemple bien amusant, qui pourrait être daté 192 1, s'il ne remontait en réalité à l'année 1856. Cette année-là, un théâtre parisien représenta une pièce intitulée Les Toilettes Tapageuses.

30 C'était l'heure de la crinoline, et les formes bouffantes

étaient à la mode. L'actrice qui jouait le principal rôle, ayant compris les intentions satiriques de l'auteur, portait une robe dont la jupe, exagérée à dessein, avait une ampleur immense et ridicule. Le lendemain de la première représentation, sa robe lui fut demandée, comme modèle, 5 par plus de vingt grandes dames, et huit jours après, la crinoline avait doublé de dimensions!

Depuis quelques années, naturellement (à Paris comme ailleurs, mais à un moindre degré qu'ailleurs), le cinématographe (ou le cinéma, ou le ciné, comme on 10 abrège le plus souvent) fait concurrence au théâtre. Le peuple adore le cinéma. Ça coûte moins cher, c'est plus démocratique, on y entre et on en sort quand on veut, et on y peut voir des comédies tout aussi comiques, des tragédies tout aussi tragiques qu'au théâtre ou dans 15 les romans d'aventures.

A Paris comme en Amérique, on donne au cinéma les films les plus variés. Tantôt ce sont des drames où l'héroïne (très jolie) court des dangers incroyables, mais finit toujours par épouser le jeune homme de ses rêves. 20 Tantôt c'est une chasse à la baleine, ou quelque événement d'actualité, comme, par exemple, la visite d'un souverain étranger à Paris.

" Le cinéma en couleur est aussi très populaire et fait tous les jours des progrès. M. Léon Gaumont — le 25 directeur de la grande compagnie cinématographique qui porte son nom — a récemment découvert un procédé remarquable qui reproduit sur l'écran les couleurs naturelles. Il donna sa première démonstration à Paris en novembre

1919, devant l'Académie des Sciences. Quelques jours plus tard, le grand public parisien fut invité à venir juger les résultats. Le premier film en couleurs naturelles montra le Défilé de la Victoire (14 juillet 1919). L'enthousiasme 5 général qui salua en France la production de ce film historique consacra le grand progrès que réalisait le nouveau procédé. Car les soldats que nous vîmes marcher derrière Pershing sous l'Arc de Triomphe n'étaient plus des soldats en noir et blanc, mais de vrais doughboys en khaki,

10 au-dessus desquels flottait la véritable Bannière Etoilée, véritablement bleue, blanche et rouge.

Ce remarquable procédé, qui reproduit parfaitement les couleurs et les contours, est de beaucoup supérieur aux films coloriés que nous avions vus jusqu'à présent,

15 et qui, pour la plupart, n'étaient que des films ordinaires coloriés à la main.

Le cinéma est-il destiné à remplacer entièrement le théâtre? C'est peu probable, surtout à Paris, oii, nous l'avons vu, l'art dramatique est très vivant et se renou-

20 velle sans cesse. Quand vous irez à Paris, soyez-en sûrs, vous y trouverez encore des théâtres excellents en pleine activité, et des salles de concert pleines.

Le seul petit inconvénient est que certains des auditeurs ne comprennent rien à la pièce et n'entendent rien 25 à la musique: ce sont de « nouveaux riches », sans grande culture, ou même sans aucune culture, qui vont au spectacle uniquement parce que c'est à la mode d'y aller et qu'ils ont beaucoup d'argent à dépenser. On se moque d'ailleurs beaucoup d'eux. Une caricature récente dans

un journal parisien représentait un gros nouveau riche et sa grosse nouvelle riche de femme entrant dans une loge alors que le concert était déjà commencé. Ils sont naturellement habillés avec un luxe tapageur, portent des bagues à tous les doigts et ont l'air terriblement vul- 5 gaires. Le volumineux « profiteur de la guerre » demande à l'ouvreuse à quel morceau du programme on est arrivé. «A la neuvième symphonie», répond cette dernière. Là-dessus, le gros bonhomme se met à « attraper » sa chère grosse moitié, en lui disant: « Vois-tu, avec ton 10 perpétuel retard, tu nous as fait manquer les huit premières! »

Heureusement, des personnages comme ceux-là sont l'exception dans les salles de spectacles parisiennes, et les auditoires comportent encore, habituellement, une 15 majorité de vrais connaisseurs et d'amateurs sincères.

Paris, d'après le dernier recensement, est une ville de plus de trois millions d'habitants. Ces trois millions ne peuvent vivre de l'air du temps. Ils ont faim trois fois par jour, soif plus de trois fois par jour, et l'on peut 5 imaginer l'imniensité des approvisionnements qu'il faut amener à la capitale pour la nourrir.

Les premiers légumes frais de l'année, les premières pommes de terre arrivent d'Algérie. Plus tard, les légumes consommés à Paris proviennent des environs lo immédiats: quand on prend le train pour Versailles, on peut voir par la portière les régiments de salades et de tomates que font pousser les maraîchers dans la terre noire et grasse de leurs plates-bandes.

Les pommes de terre d'automne viennent généralement 15 de Bretagne. Le sol breton se prête en effet admirablement à cette culture, car, pour que la pomme de terre réussisse, il lui faut de préférence un sol léger et sablonneux.

Le lait et le beurre viennent de Normandie, les oranges 20 d'Algérie, les bananes de l'Afrique équatoriale. Toute la France et ses colonies contribuent à nourrir Paris.

Le grand lieu .de destination de la plupart de ces comestibles, ce sont les Halles, qui sont situées au centre même de Paris, sur la rive droite de la Seine.

C'est un monde à part que ce monde des Halles, et il vaut la peine de le décrire sommairement.

Si l'on va aux Halles l'après-midi, on les trouvera à peu près désertes. Leur vie ne commence guère qu'à minuit. C'est l'heure où les premiers trains sur route 5 commencent à arriver, oii les premiers camions commencent à déverser leur contenu sur le marché.

Le marché est un marché couvert, qui se compose de dix pavillons. Mais comme il est vieux de plus de soixante ans, qu'il a donc été bâti pour un Paris la 10 moitié moins peuplé que le Paris d'aujourd'hui, et qu'au surplus il était 'déjà trop petit il y a cinquante ans, on peut imaginer s'il est insuffisant aux besoins actuels de la capitale!

Aussi les marchandises que l'on étale et amoncelle dans 15 les pavillons couverts ne sont-elles qu'une petite fraction de ce qui se vend et s'achète aux Halles. De plus en plus, les Halles envahissent les rues, les boulevards avoisinants. Les trottoirs disparaissent sous des amoncellements de choux et de carottes, sous des entasse- 20 ments de sacs de pommes de terre, sous des pyramides de citrouilles ou de melons.

Le moment de plus grande activité est entre quatre heures et huit heures du matin. Chacun se presse, fruitiers et épiciers qui achètent en gros pour revendre 25 (au détail) aux ménagères de leur quartier, ou commis chargés d'approvisionner leur restaurant, et qui désirent ne, pas rentrer trop tard, car on commence à servir le déjeuner au client dès onze heures et demie du matin, et si la viande et les légumes n'arrivent à la cuisine qu'au 30

dernier moment, cuisiniers et marmitons doivent se hâter terriblement, le feu doit chauffer trois fois plus dans les fourneaux, et l'effort, le « coup de feu » est trois fois plus pénible pour tout le personnel.

5 Quand le plus gros est vendu, il reste toujours de la marchandise, et, comme les vendeurs ont peur que cela ne se gâte jusqu'au lendemain, ils préfèrent s'en débarrasser à vil prix. Les acheteurs, ce sont alors les marchandes des quatre saisons, qui sont là dès cinq heures du matin

lo avec leur petite charrette à bras, et qui achètent très bon marché le cresson, les cerises, les fraises, les pommes, qu'elles revendront tout à l'heure au détail en criant: « Cresson de fontaine! Trois sous la botte!», «Les belles pommes! Six sous la livre! »

15 Pour être complet, il conviendrait encore de parler des nombreux cafés qui bordent la place des Halles, et oii les camionneurs, fatigués et assoiffés, viennent avaler le verre de vin ou la tasse de café chaud qui leur rendra des forces.

20 Mais ce qui est le plus curieux, et ce qui frappe le plus les étrangers qui viennent visiter les Halles, c'est le caractère arriéré de toute cette organisation. Elle pouvait être bonne, ou passable, au milieu du siècle dernier, mais aujourd'hui elle paraît im peu folle. Quelle folie

25 en effet de conserver ceux qu'on appelle les « forts des Halles » (très pittoresques, d'ailleurs, avec leurs larges chapeaux de feutre gris), et de persister à leur faire porter, sur les épaules ou sur la tête, des quartiers de bœuf ,ou des sacs de pommes de terre de cent kilos ou plus! On

30 croirait vraiment que ceux qui dirigent les Halles ignorent

qu'il y a une force qui s'appelle la vapeur et une autre force qui s'appelle l'électricité. On croirait vraiment qu'ils ignorent l'existence des grues à vapeur et des grues électriques, qui font sans effort, mieux, plus proprement, et plus vite, le travail de dix hommes. On croirait aussi 5 qu'ils ignorent un certain moyen de transport qui s'appelle , le chemin de fer, car, à part un tramway à vapeur qui vient jusqu'aux Halles, aucune voie ferrée ne dessert ces dernières, et du terminus de chemin de fer au marché, il faut amener toutes les victuailles en camion. Cela repré- 10 sente une perte de temps inouïe, et une dépense bien inutile.

Au total, rien de plus pittoresque que les Halles, surtout en juin, quand elles ne sont plus qu'un gigantesque champ cramoisi, tant les cerises et les fraises y sont 15 abondantes. Rien de plus pittoresque, au printemps et en été, que ces architectures de légumes frais et parfumés qui ne laissent entre elles que des passages de trois pieds. Ces étroits corridors sont jonchés de feuilles perdues, et on a l'impression d'y marcher sur un moelleux tapis 20 d'Orient.

Mais les grandes villes ne peuvent vivre uniquement de pittoresque. Les Halles sont si pittoresques précisément parce qu'elles retardent de soixante-dix ans sur la capitale qu'elles approvisionnent. Certes, les Parisiens 25 aiment le pittoresque. Mais, en ce cas particulier, ils désireraient fort que leurs Halles fussent un peu moins pittoresques et un peu plus modernes. Et il faudra bien un jour que les administrateurs de la Ville de Paris tiennent compte de ce désir. 30

Sans la Seine, Paris ne serait pas Paris, Paris ne pourrait pas être Paris. C'est à la Seine, aux quais qui la bordent, aux belles rangées d'arbres qui protègent ces quais de leur ombre, aux îles qui divisent le fleuve en 5 deux bras, aux ponts vieux, très vieux ou tout récents qui l'enjambent — c'est à tout cela que Paris doit en partie d'être ville sans pair.

« Ville sans pair », Paris avait au demeurant la réputation de l'être dès le treizième siècle, car déjà alors, dans lo le midi de la France, on le désignait couramment ainsi, et déjà c'était l'ambition de chaque Français de le visiter au moins une fois dans sa vie.

Mais ce n'est pas seulement une partie de sa beauté que Paris doit à la Seine. Paris lui doit mieux que cela: 15 Paris lui doit l'existence même.

Paris fut en effet à l'origine — il y a de cela vingt siècles — une pauvre communauté de pêcheurs et de bateliers qui vivaient sur deux îles de la Seine, l'Ile de la Cité et l'Ile Saint-Louis. La Gaule entière n'était à 20 cette époque qu'une immense forêt à peu près impraticable, car les routes y étaient rares, les seules presque qu'on connût étaient les rivières, et la plus grande partie des marchandises se transportait par bateau.

Paris était merveilleusement situé pour devenir un grand port fluvial, car la Marne, affluent navigable de la Seine, vient se jeter dans cette dernière à quelques kilomètres en amont, et l'Oise, autre affluent également navigable, rejoint la Seine un peu en aval. S

De plus, la mer n'est pas bien éloignée, et il est très facile de communiquer avec elle en barque.

Les Romains, qui conquirent la Gaule sous la conduite de César, et pour qui Paris se nommait Lutèce, ne tardèrent pas à s'apercevoir des avantages de cette posi- lo tion géographique, et, de ce village de pêcheurs, ils firent bientôt une ville.

L'empereur Julien aimait les figues qui poussaient sur les collines voisines, il aimait aussi le bon vin qui se récoltait alors sur les coteaux de Montmartre. Il se fit 15 construire sur la rive gauche de la Seine un palais et des Thermes, dont on peut encore admirer les ruines dans le Quartier Latin. Mais Paris resta pendant des siècles une ville fluviale, une cité batelière. Dès le premier siècle, les navigateurs parisiens s'étaient organisés en une véri- 20 table corporation. Pendant tout le moyen âge, elle fut puissante, si puissante qu'elle fut longtemps maîtresse de la ville. Ce fut à vrai dire elle qui administra Paris, c'est en tout cas elle qui donna à Paris ses armes. On sait ce que sont ces armes: un vaisseau symbolique à trois 25 mâts et à rames, qui chevauche de hautes vagues. Une devise latine se lit au-dessous du bateau: fluctuât nec mergitur^ qui signifie: il vogue, mais ne sombre pas.

Cette devise, il faut en convenir, est rédigée en assez mauvais latin, mais elle est fort éloquente et fort exacte: 30

Paris a passé par des infortunes incroyables, mais jamais Paris n'a sombré dans la lâcheté ni dans le découragement.

Ainsi donc, Paris doit beaucoup à la Seine. En retour, la Seine doit bien aussi quelque chose à Paris. Car Paris 5 a beaucoup fait pour embellir ses deux rives.

Tous les quais de Paris ne sont pas également pittoresques ni intéressants. Ceux le long desquels on préfère généralement se promener, ce sont les quais de la rive gauche, dans le voisinage de l'Institut et du Pont Saint-

lo Michel, ceux qui ont nom Quai Malaquais, Quai Conti, Quai des Grands- Augus tins.

Ce qui fait leur principal attrait, c'est que, sur les parapets de pierre, se trouvent alignés, dans des caisses métalliques, des myriades de livres d'occasion: vieux

15 livres latins reliés de parchemin crème, recueils de vers, livres de cuisine, romans contemporains, collections de revues anciennes, estampes, gravures, médailles et monnaies historiques, — on y trouve de tout, dans ces boîtes vénérables.

20 Mais les temps sont passés où les marchands ignoraient la valeur de leur „marchandise, et où il vous arrivait d'acheter, pour dix sous, un livre rare valant trois cents francs ou plus. Les bouquins rares sont devenus rarissimes, et les ouvrages de grande valeur ne prennent plus

25 qu'exceptionnellement le chemin des quais.

Le lecteur se souvient certainement des pages merveilleuses consacrées par Anatole France à la description des quais de son enfance. « Sur le quai», dit-il quelque part, « les chevaux de fiacre, alignés à l'ombre des platanes,

la tête dans leur musette, mâchent tranquillement leur avoine, tandis que les cochers rubiconds vident leur verre devant le comptoir du marchand de vin en guettant du coin de l'œil le bourgeois matinal. »

Hélas, ils ne sont plus, ces chevaux de fiacre! Un s alignement de taxis les remplace. Mais, consolons-nous, les chauffeurs d'aujourd'hui sont presque aussi rubiconds que les cochers d'Anatole France, et ils n'ont pas perdu l'habitude de « noyer le ver », car ils savent qu'un verre de bon vin de France n'a jamais fait de mal à un Français. lo

« Les bouquinistes », continue France, « disposent leurs boîtes sur le parapet. Ces braves marchands d'esprit, qui vivent sans cesse dehors, la blouse au vent, sont si bien travaillés par l'air, les pluies, les gelées, les neiges, les brouillards et le grand soleil, qu'ils finissent par ressem- 15 bler aux vieilles statues des cathédrales. »

La description de ces « vieux marchands d'esprit » est encore vraie aujourd'hui. Tantôt ces marchands sont de vieilles marchandes, assises sur le banc le plus proche de leur étalage, et diligemment occupées à tricoter une paire 20 de bas; tantôt ce sont de bons vieux cassés en deux, le nez chaussé de besicles, qui s'appuient du coude au coin de leur boîte et s'entretiennent gentiment avec l'un de leurs clients.

Oh! ils sont de tous les milieux et ils sortent de tous les 25 mondes, ceux qu'on voit bouquiner sur les quais, et parfois mettre la main à la poche pour acheter le volume de leur choix. Ce peut être une jeune servante timide et rougissante qui demande, d'une voix un peu hésitante, la Clef des songes, car, la nuit précédente, elle a eu un 30

rêve étrange, et, qui sait? peut-être est-ce signe qu'un beau jeune homme va lui faire la cour et l'épouser! Ou bien c'est un jeune collégien qui a, pour le lendemain, une version latine tirée du De Oratore de Cicéron, et 5 s'enquiert d'une traduc'tion juxtalinéaire qui lui permettra de contenter son professeur sans se donner beaucoup de mal. Parfois l'acheteur est un étranger, Suédois ou Anglais, qui désire rapporter un souvenir de Paris et qui sait que cela fera très bien, quand il sera de retour dans

lo sa garçonnière de Stockholm ou de Londres, de dire nonchalamment à ses amis: « Voyez- vous ce Gryphe, avec les curieuses illustrations? Je l'ai trouvé à Paris, sur les quais. Belle acquisition, hein? Le marchand me l'a vendu pour un morceau de pain! » (C'est un mensonge, il l'a

15 généralement payé fort cher!).

Parfois enfin, le client est un respectable académicien d'en face, bibhophile enragé, qui aperçoit tout d'un coup un bouquin qui lui manquait jusque-là. . . et pourtant, auparavant, il n'avait pas le moindre soupçon qu'il lui

20 manquât!

Parmi les académiciens d'une génération à présent disparue, le plus assidu sur les quais était Xavier Marmier. Le Quai Malaquais était sa bibliothèque. Et il lui en garda reconnaissance, car une clause de son testament

25 était ainsi conçue:

« En souvenir des heureux moments que j'ai passés au milieu des bouquinistes des quais de la rive gauche — moments que je compte parmi les plus agréablement mouvementés de mon existence, — je lègue à ces braves

30 étalagistes une somme de mille francs. Je désire que

cette somme soit employée par ces "bons et honnêtes commerçants, qui sont au nombre de cinquante environ, à se payer un dîner, et à passer une lieure pleine d'entrain en pensant à moi. Ce sera mon remerciement pour les nombreuses heures que j'ai vécues intellectuellement dans 5 mes promenades presque quotidiennes sur les quais allant du Pont-Royal au Pont Saint-Michel.»

C'était, de la part de ce vieillard, une bien touchante et délicate attention, exprimée en termes d'une bonhomie charmante. Il va sans dire que le nom de Xavier 10 Marmier est resté gravé dans la mémoire des bouquinistes des quais de la rive gauche.

Il ne faudrait d'ailleurs pas s'imaginer que ceux qui fréquentent les quais soient exclusivement des amateurs de livres. Il y a là beaucoup de flâneurs qui viennent se 15 dégourdir les jambes et se distraire à regarder passer les remorqueurs et les trains de bateaux; car il fait bon prendre l'air le long de la Seine, vers l'heure du crépuscule, les soirs d'été! Parfois, un brave père de famille traîne par la main ses deux garçons, dont l'un pleure parce qu'en 20 courant il vient de tomber et de s'écorcher le genou. Ou bien encore, un couple sans enfants, l'air bien mis — lui, une cigarette à la bouche, elle, rieuse — mène lentement promener Médor. Plus loin, un groupe de pêcheurs taquine les poissons. 25

Mais les promenades au bord de la Seine ne sont pas toujours aussi sereines ni aussi paisibles. Car la Seine elle-même n'est pas toujours aussi sereine, ni aussi paisible, ni aussi bonne fille que nous la supposons être en

ce moment. Quelquefois, après des pluies persistantes, après la fonte subite de grosses neiges, la Seine se fâche, elle monte, elle monte, elle monte si haut qu'elle menace de submerger bouquins, bouquinistes et bouquineurs! 5 C'est précisément parce qu'elle est d'habitude si tranquille et si régulière que la Seine est si dangereuse « lorsqu'elle s'y met ». Les Parisiens, ou du moins leurs ingénieurs, la traitent avec trop de confiance, et en même temps avec trop de rigueur; ils l'ont enfermée et em-

lo prisonnée, surtout à travers Paris, sous des ponts aux arches trop nombreuses, et entre des quais trop rigides, qui ne laissent pas au fleuve assez de jeu, assez d'élasticité. La plus grande crue du fleuve, jusqu'au commencement du vingtième siècle, a été celle de 1658, dans laquelle

15 il s'éleva de huit mètres au-dessus de son niveau moyen. Mais le vingtième siècle, quoiqu'il ne soit pas encore bien vieux, a déjà battu ce record et dépassé le Grand Siècle, comme on est convenu d'appeler le dix-septième. En janvier 1910, le niveau du fleuve s'est élevé de neuf

20 mètres. Il s'en est fallu de peu que les Grands Boulevards ne soient inondés, car, là oii se trouvent aujourd'hui les Grands Boulevards, il y avait jadis un bras de la Seine, dont le cours longeait les coteaux de Montmartre. Ce bras de la Seine est comblé depuis des siècles, mais

25 l'emplacement en est encore aujourd'hui plus bas qu'ailleurs, et les habitants n'étaient guère rassurés, d'autant que les grands égouts, sous les rues, étaient déjà envahis par l'eau refluant de la Seine.

La rivière était si gonflée qu'à de certains endroits elle

30 atteignait le miUeu des parapets en pierre, et des soldats

furent amenés en toute hâte — outre les pompiers — pour renforcer ces trop frêles digues avec des sacs de sable, et ainsi opposer des barricades à la crue montante. Les quais étaient noirs de monde (car les Parisiens ont toujours été un peu badauds, et c'est leur habitude de venir 5 se rendre compte sur place des dangers qui les menacent: quand un zeppelin ennemi vient survoler la ville, on lève le nez en l'air; quand c'est au contraire d'en bas que vient le danger, on baisse le nez pour mieux voir). Mais je ne sais quelle terreur planait sur cette foule. Le ciel 10 était menaçant, et il continuait de pleuvoir; l'eau mugissait comme une mer, et formait des tourbillons avant de s'engouffrer sous les arches des ponts, qui semblaient devoir être emportés. Quelques centimètres de plus, et ce serait la catastrophe. Toutes les caves et même de 15 nombreux rez-de-chaussée de la rue de Lille, de la rue de l'Université étaient envahis par l'eau. Les premiers étages allaient-ils aussi l'être?

Jamais, même pendant le bombardement à longue distance de 191 8, crainte aussi angoissante, aussi supersti- 20 tieuse n'a étreint la foule parisienne que ce soir d'hiver que j'ai dans l'esprit — ce triste soir oii la crue atteignit son terrifiant maximum.

Cette inondation, tout à fait anormale, a été due au fait, heureusement très rare, que la crue de la Seine pro- 25 prement dite a coïncidé avec celle de l'Yonne et celle de la Marne. Or on sait que la Marne se jette dans la Seine tout près de Paris, et l'Yonne un peu en amont. Normalement, au contraire, les trois rivières ont leurs crues à des moments différents, ce qui permet à l'eau de s'écouler 30 plus facilement sous les ponts de Paris.

On songe naturellement à protéger Paris, ses quais et ses bouquinistes contre le retour d'un tel fléau. Il s'agirait d'abord de creuser de la Marne à la Seine un canal de dérivation qui passerait au nord de Paris. Puis on pour- 5 rait prendre d'autres mesures, approfondir le lit du fleuve, améliorer l'aménagement des ponts et des quais. De 1910 à 191 2, toutes sortes de projets ont été mis à l'étude, en vue de mettre Paris une fois pour toutes à l'abri des inondations. On allait se mettre au travail,

10 quand est survenue la guerre de 19 14. La guerre a tout

arrêté. Et quand l'inondation est revenue en 1920 —

moins forte, heureusement — les Parisiens étaient aussi

désarmés qu'en 1910.

Les travaux de régularisation de la Seine devront sans

15 doute encore attendre quelques années, car les hommes ont toujours l'habitude de courir au plus pressé, et, une fois l'inondation terminée, on oublie l'inondation, de même qu'une fois la guerre finie, on oublie qu'il y a jamais eu la guerre.

La Ville de Paris est divisée en arrondissements. Exactement en vingt arrondissements, dont chacun a sa mairie, son maire et ses conseillers municipaux. Ces arrondissements portent chacun un numéro. C'est ainsi que le quartier riche de Passy est numéroté XVI ^"^ et s le quartier des Gobelins XIII ^'"e.

Quand on procéda à cette numérotation, ce fut Passy qui d'abord reçut le numéro XIII (qui est, d'après une vieille tradition, un numéro porte-malheur); mais les habitants de Passy, bons bourgeois riches et fort super- lo stitieux, ne voulurent pas de ce numéro. Ils eurent vraiment très grand'peur et firent tout au monde pour s'en débarrasser et le passer à un autre quartier de la ville. Comme, ayant beaucoup d'argent, ils avaient beaucoup d'amis politiques, et de puissants, il ne leur fut 15 pas diflScile de faire cadeau de ce numéro à un quartier fort pauvre et populeux, le quartier des Gobelins.

Souvent, pour désigner le quartier oii l'on habite, on se sert de ce numéro, en sous-entendant le mot « arrondissement ». C'est ainsi qu'un Parisien dira: « J'habite 20 dans le quatorzième, mais la maison oii je travaille est dans le septième ».

Toutefois, les anciens noms de quartiers ont subsisté.

Vous entendrez plus souvent dire à un Parisien: « Il a son atelier dans le quartier Montparnasse » que « il a son atelier dans le sixième arrondissement ». De même, un étudiant ne dira pas: « Je déjeune aujourd'hui dans S le cinquième arrondissement », mais bien: « Je déjeune aujourd'hui dans le Quartier Latin » ou même: « Je déjeune aujourd'hui dans le Quartier ». Car le Quartier Latin est si fameux, si unique qu'il est le Quartier par excellence, le seul, le vrai!

lo II est facile de deviner pourquoi ce quartier s'appelle « Latin ». C'est là en effet que se sont étabHs les Latins, c'est-à-dire les Romains, dans les temps les plus reculés. C'est là que de très bonne heure se sont établies les écoles. C'est là — au pied de la Colline Sainte-Geneviève — que

15 s'est fondée l'Université de Paris, connue depuis plusieurs siècles sous le nom de Sorbonne. C'est là que l'usage du latin s'est le plus longtemps conservé. Jusqu'à une date assez récente, les cours s'y donnaient en latin, les thèses de doctorat s'y présentaient en latin, et les professeurs,

20 quand ils rêvaient la nuit, rêvaient en latin. Les mauvaises langues prétendent que dès le XVII ^°^^ siècle il s'y parlait un fort mauvais latin. Ce mauvais latin était dédaigneusement nommé latin de cuisine, car les cuisiniers et les cuisinières n'ont jamais été très bons grammairiens,

25 même du temps d'Auguste.

Maintenant, dans notre vingtième siècle dégénéré, on ne parle plus latin au Quartier Latin. On y parle toutes les langues de la création, excepté le latin. Le latin n'occupe plus qu'une toute petite place au pro-

30 gramme des cours de la Sorbonne. Car les cours qui

s'y donnent sont infinis en nombre et en variété. Pour reprendre le mot de Rabelais, on y enseigne « tout au monde et quelques autres choses encore ». Chaque année, il s'y fonde des chaires nouvelles. La plus récente acquisition est celle d'une bibUothèque de cent mille 5 manuscrits chinois, complétée par la création d'un département de langue et de littérature chinoises.

L'Université de Paris est celle du monde qui a le plus d'étudiants et d'étudiantes — presque vingt mille — et il ne faut pas s'en étonner. Car, d'abord, elle attire à elle 10 presque tous les meilleurs étudiants de toutes les provinces de France. Et de plus, depuis des siècles, elle est visitée par des milliers d'étudiants étrangers venant des parties du monde les plus éloignées.

Le nombre des étudiants américains, en particulier, y 15 augmente sans cesse, et des centaines de jeunes gens et de jeunes filles de tous les collèges et universités des Etats-Unis rêvent d'obtenir la bourse ou le « fellowship » qui leur permettra de venir « étudier à la Sorbonne ».

Aucun diplôme n'est en effet plus apprécié à l'étranger, 20 et particulièrement aux Etats-Unis, que les diplômes de la Sorbonne, à cause du prestige de ce nom. Et les artistes américains les plus célèbres aujourd'hui ont presque tous étudié une ou plusieurs années à quelque institution ou à quelque atelier-école du Quartier Latin. 25

Le nom de Sorbonne est plus proprement réservé à la Faculté des Lettres et à celle des Sciences, qui sont peutêtre les plus réputées, et qui habitent sous le même toit. Ce grand bâtiment, construit autour de la vieille église de la Sorbonne, était à peine achevé il y a vingt-cinq ans, 30

et il y en a déjà vingt qu'il est devenu trop petit. La Faculté de Droit et celle de Médecine, tout proches, ' complètent l'Université proprement dite.

Outre ces quatre Facultés, le Quartier Latin contient

S un nombre considérable d'institutions célèbres dans le

monde entier, le Collège de France, par exemple, fondé

à la Renaissance, ou l'Ecole des Hautes-Etudes, qui ne

date que du XIX ^™^ siècle.

De plus, toujours sur la Colline Sainte-Geneviève, non lo loin du Boulevard Saint-Michel, on trouve de grands et vénérables lycées — le Lycée Henri IV, le Lycée Louis le Grand, le Lycée Saint-Louis.

Dès le matin, écoliers, lycéens, étudiants se coudoient

sur le Boulevard Saint-Michel, chacun se rendant à son

15 travail. Et comme toute cette studieuse jeunesse a

besoin de beaucoup de livres, nos grandes librairies ont

élu domicile presque à l'ombre de la Sorbonne.

Mais comme les besoins de l'esprit ne sont pas les seuls, et qu'il faut aussi satisfaire à ceux du corps, nombre 20 de restaurants bon marché servent des repas substantiels aux professeurs ou étudiants qui habitent trop loin du Quartier pour pouvoir prendre tous leurs repas chez eux. Il existe aussi des crémeries — à la devanture peinte en blanc — où l'on peut se faire servir prestement deux 25 œufs à la coque, une tranche de bon pain croustillant, avec du beurre et un verre de lait.

Ou bien encore, — en sortant d'un cours qui s'est

prolongé au-delà de l'heure prévue, et qui vous a laissé

le ventre vide, — vous pouvez entrer dans un café Biard,

30 et vous y faire servir, démocratiquement debout, devant

le comptoir, une tasse de cacao bien chaud, avec une madeleine ou un croissant.

Et ces crémeries, ces cafés Biard, ces petits restaurants oii l'on mange en plein air, assis devant une petite table, au bord du trottoir, abrité de la poussière par des arbustes 5 fichés dans de grosses caisses cubiques de bois peint en vert — tout cela est au moins aussi pittoresque et agréable que les « cafétérias » des universités américaines!

Comme on le voit d'après ce qui précède, tout le Quartier Latin est conçu, construit, organisé pour le 10 travail, avant tout pour le travail. Aussi l'étudiant parisien est-il sans doute celui du monde qui travaille le plus. A coup sûr, il travaille bien davantage que l'étudiant anglais ou l'étudiant américain, qui se réservent tant de temps pour le sport, et dont beaucoup se préoc- 15 cupent davantage de leur entraînement quotidien à la course ou au tennis que de leur histoire de la guerre d'indépendance américaine ou de leur grammaire française.

Comme par contagion, les étudiants étrangers travail- 20 lent eux aussi beaucoup au Quartier Latin. L'atmosphère y est une atmosphère de travail, et personne ne peut résister à cette atmosphère. La bibliothèque de la Sorbonne est toujours pleine — non pas seulement de livres, mais d'étudiants — trop pleine même d'étudiants, et les 25 lumières demeurent souvent allumées jusqu'à minuit ou une heure dans les mansardes du sixième étage où les étudiants pauvres préparent laborieusement leur avenir. Beaucoup, abrutis par le sommeil, ont tout juste la force

de se faire chauffer la tasse de café qui les empêchera de s'endormir sur leurs livres et leur permettra de « potasser » une ou deux heures de plus.

Vraiment, le Paris studieux de 192 1, est encore identi- 5 quement le même que celui de 1833, dont un Américain célèbre — qui y étudiait alors la médecine — Oliver Wendell Holmes, disait justement:

« Paris est l'endroit du monde le plus calme oii vivre, si l'on est très occupé.»

10 Et Holmes y était très occupé. Chaque matin le trouvait à sept heures et demie à l'Hôpital de la Pitié. .

D'où vient donc que le Quartier Latin a la réputation — auprès de ceux qui ne le connaissent pas — de n'être pas précisément calme, ni précisément laborieux, et

15 même d'être le contraire de calme, le contraire de laborieux? D'oii vient que le Quartier Latin a la réputation, à l'étranger, d'être un quartier de vie légère et frivole? Cela est dû pour une part à la calomnie, pour une part à l'ignorance, pour une part aussi anx délassements

20 bruyants que les étudiants prennent à certains jours de l'année, le soir de la Mi-carême par exemple, ou aux alentours de Noël. Mais même ces innocentes manifestations de joie écolière tendent à disparaître au vingtième siècle. Jadis — il y a quelque trente ans — le

25 Boulevard Saint-Michel appartenait vraiment, les soirs de « chahut », • aux étudiants les plus bruyants. On les reconnaissait à leurs bérets de velours de couleur, ou à leurs chapeaux de feutre noir, à leurs cheveux pendants, à leur barbiche pointue et intensément noire, à leur longue

et large cravate Lavallière, à leurs amples pantalons bouffants en velours noir, serrés à la cheville, à leur voix caverneuse, à leur air macabre. Parfois, ils se formaient en «monôme», c'est-à-dire en une interminable file humaine, Fun marchant derrière l'autre, chacun appuyant 5 les deux mains sur les deux épaules de son voisin de devant, et cet immense serpent aux mille têtes hurlantes franchissait chaussées, trottoirs, parmi la foule amusée, empêchant les omnibus d'avancer, arrêtant des convois entiers de voitures, se moquant des agents de police et 10 de leurs ordres. Souvent ces manifestations étaient dirigées contre un professeur qui avait déplu à la jeunesse du Quartier Latin par ses idées fossiles, ou quelque autre grave péché professorial. . .

Mais maintenant les étudiants s'habillent comme tout 15 le monde, prosaïquement, et les monômes sont devenus choses rares. Le Quartier Latin s'y prête moins. Jadis, il était tout en rues étroites, en ruelles tortueuses, en impasses inattendues. A présent tout cela, ou presque, a fait place à des rues larges et droites, qui se coupent 20 perpendiculairement. Il y a peu d'années encore, la rue Saint- Jacques gardait intacte sa physionomie du moyen âge. On y voyait encore des rôtisseries oii d'authentiques gamins tournaient d'authentiques broches, comme dans le livre d'Anatole France. De vieilles enseignes 25 scellées au-dessus de vieilles portes ajoutaient un cachet de vieillesse à des maisons déjà vieilles par elles-mêmes. Maintenant, parties, les vieilles enseignes! Evanouies, les vieilles maisons! La rue Saint- Jacques est devenue une large avenue que descendent à toute vitesse de 30 banals taxis. . .

Mais ceci ne veut pas dire que le Quartier Latin soit devenu banal. Le Quartier ne peut pas devenir banal. Car il lui reste ses cafés, où, par les soirs d'été, étudiants, bourgeois et bourgeoises viennent prendre leur verre de S grenadine ou leur bock de blonde. Dans certains de ces cafés — aux Noctambules, par exemple — la coutume se conserve encore de chanter des chansons satiriques. Les plus hauts magistrats de la République n'y sont pas respectés. Il me souvient d'y avoir entendu, à la veille

lo de la guerre, en juillet 19 14, les couplets les plus méchants, les plus mordants sur le Président Poincaré, dont la petite taille était représentée comme l'enveloppe et le symbole d'un plus petit esprit encore. Croyez bien que le Président Millerand y est aussi irrespectueusement traité.

15 Car il n'y a, heureusement, pas de censure au Quartier Latin!

Jadis, c'était leurs rois que les Parisiens prenaient plaisir à satiriser, et ce pourrait bien être dans quelque cabaret du Quartier Latin que fut composée, il y a plus

20 de deux cents ans, la célèbre chanson oij Louis XIV, le Dauphin, et le futur Louis XV étaient fort maltraités:

Le grand-père est un fanfaron,

Le fils un imbécile, Le petit-fils un grand poltron.

25 Oh! la belle famille!

Que je vous plains, pauvres Français, Soumis à cet empire!

Le Quartier Latin peut changer de physionomie, gardera toujours son esprit à lui.

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