XI. - Vols
Le vol simple devait être fréquent dans un état social aussi bouleversé. Ne s'était- il pas produit jusque dans la salle d'audience de la Chambre elle-même (^j? Il faut noter la sévérité avec laquelle il était réprimé. Ainsi, le nommé François Rougier, qui avait volé un cheval à lui loué quinze sous par jour, — c'est ce que nous appellerions maintenant un abus de confiance, — avait été condamné par le juge de Monclar à recevoir le fouet avec cordes par l'exécuteur de la haute justice. Sur son appel, la Chambre confirma la sentence, en ordonnant toutefois que l'exécution aurait lieu à Bordeaux sur la grande place qui est devant la porte Sainte- Catherine. — Evidemment, on voulait faire un exemple. A quelques jours de là, en effet, avait lieu cette exécution, et nous avons déjà signalé le mandement fait au receveur des amendes pour en payer les frais (^).
C'est le seul arrêt de condamnation pour vol que nous ayons relevé : ce qui va à justifier cette parole, ce semble, bien ambitieuse de Loysel, dans sa huitième Remontrance i^), que la Guyenne, grâce au prestige de l'autorité de la Chambre, avait été « retenue en telle crainte, révérence et obéis- » sance, que Ton ait passé et repassé par toutes les plus » épaisses forests d'icelle en telle seureté de biens et de per- )) sonnes, qu'il ne s'y est pas faict un seul vol pendant vos » quatre séances. »
(•) Voir supra, p. 183.
(2) Voir Reg. cons., 20 et 23 juin, et suprà, § IV, p. 184.
[^ Voir kl Guyenne, \). 310.
CONCLUSION
Après avoir suivi pas à pas la Chambre de Justice de Guyenne dans sa première session, il est bien permis, en finissant, de s'étonner de la tâche énorme accomplie en sept mois seulement par quatorze magistrats, seize avec Pierre Pithou et Antoine Loysel. Grâce à eux, la paix semblait être revenue dans Tordre moral, comme dans Tordre matériel. L'administration de la justice avait regagné, avec le respect et la contiance des populations, le prestige dont elle a toujours besoin d'être entourée pour Taccomplissement desa mission. De toutes les parties du ressort, et mcme au delà, on était accouru vers la Chambre, en criant vengeance plutôt que justice. Elle avait répondu le plus souvent en invitant, au nom du roi, au pardon et à Toubli des injures; mais elle n'avait pas néanmoins cessé de déployer une rigueur salutaire contre ces fiers gentilshommes, ces hardis capitaines qui opprimaient les faibles, et prétendaient assurer Timpunité de leurs crimes par un redoublement d'audace et de rébellion. Elle avait fait connaître à tous ce qu'était une justice rendue sans passion, sans colère et sans acception de personnes ni de cultes. Malheureusement, la force matérielle avait souvent manqué pour Texécution de ses arrêts, et bien des crimes restaient encore impunis.
La province de Guyenne a cependant retrouvé des jours meilleurs. Les routes «ont plus sures, même dans les lieux écartée; les bons bourgeois, les pauvres paysans, n'ont plus à craindre les violences de toutes sortes des soudards et des forcenés; les consuls, sénéchaux, vice-sénéchaux et autres officiers du roi, sont rentrés dans le devoir et Tobéissance, sous la main ferme des commissaires; les seigneurs et leurs suppôts ne peuvent plus se permettre impunément leurs en-
treprises habituelles contre la vie et les biens de leurs vassaux; les prisons où l'on entassait en basses fosses de malheureuses gens, souvent innocents, sont visitées et surveillées de près; la sécurité enfin, cette condition essentielle de- la vie sociale, renaît sensiblement de tous côtés.
Que n est-ce pour longtemps! Cette année 1582 et les deux suivantes ne doivent-elles être qu'un court répit au milieu d'affreux désordres? Loysel a comme un triste pressentiment des malheurs qui approchent. Il voit surgir à fhorizon « cette bête furieuse de la Ligue, qui semble couver pour
montrer un jour ses oornes (^) » Aussi s'élève-t-il avec
force contre toutes ces ligues, associations et confréries que la raison d'Etat a toujours redoutées et constamment proscrites. Est-ce à dire que l'œuvre de la Chambre sera bientôt compromise pour jamais? Non, elle laissera du moins à son éternel honneur l'exemple de juges sur lesquels ne devait pas rester la plus petite tache de cette corruption par don ou présent autorisée par les mœurs et presque par les ordonnances royales {^). Elle avait aussi montré ce que les Cours souveraines devaient elles-mêmes de respect à l'autorité de la chose jugée. Au lieu de prendre plaisir à détruire les arrêts des Parlements voisins, elle s'était étudiée à les maintenir autant que possible, en se contentant d'en adoucir le plus souvent les rigueurs aussi cruelles qu'inutiles (^).
C'est par là surtout que doit se conserver à jamais le souvenir de sa mission. Il appartenait à la réunion d'hommes éminents dont on a suivi les travaux, de proclamer, par leurs propres actes, dès la fm du XVP siècle, la nécessité d'adoucir les peines et de chercher, dans la condamnation, l'amendement du coupable, en même temps qu'une terreur
(*i Voir G*^ Ri'inonlraiice, {-) Voir idem.
(3) Voir idem.
salutaire pour tous les citoyens. Si elle dut cependant prononcer plusieurs condamnations à mort et les faire même exécuter en grand appareil, soit à Bordeaux, soit dans d'autres sénéchaussées, elle n ordonna jamais que la mort simple, sans autre tourment Q). Progrès considérable qui devait être bien lentement confirmé!
La première session de la Chambre fut, comme on Ta vu suprà, p. ii6, terminée le 2^ août par la deuxième remontrance de Loysel. De Thou dut, à ce moment, quitter la Compagnie dont il avait fait partie depuis Touverture. 11 fut remplacé par un magistrat nommé Godard (^).
Le 11 octobre s'ouvrit à Agen la deuxième session de la Chambre, et elle y fut solennellement inaugurée par une harangue de Loysel (3"'^ remontrance) sur Vamnislie ou « foubliance des maux faicls et receus pendant les troubles à l'occasion d'iceux. )> Elle fut close, le 2G mai 158;3, par une harangue de Pierre Pi thou (4"'^' remonlr.ince) sur le même sujet.
La troisième session, ouverte à Périgueux, le 4 juillet suivant, par un discours de Loysel (5"'" remontrance) sur Wllomonoée, ou (( l'accord et union des subjects du roy dans son obéissance, » fut close, le 10 janvier 1584, par une harangue du même, sur le mênie sujet (0""' remontrance) (^).
La quatrième et dernière session, ouverte à Saintes, le 20 février suivant, par un discours de Loysel (7'"^ remontrance)^ sur ïEnsébie ou la Retiijlon, fut close le 8 juin suivant, par une harangue du même sur Dicé ou la Justice ^gme remontrance).
l'j Now ?>^ Remontrance, p. 314.
r) Voir ses .l/cmo/rps. p 177.
(*) Dppuiri la préser.lalion (le ce .Mémoire à l'Aemléniie, nous avons trouvé aux Archives tlépartementules de la (jironde, le Heyishe d'audience et une partie du Begistre du conseil de cette ^e^^io^. Peut-être en ferous-nons un jour l\il)i('t d'une nouvelle étude complénienlaire.
Des lettres- patentes du roi, ce contenant congé du retour de la Chambre, » avaient mis fin à sa mission. Elle les avait elle-même sollicitées à plusieurs reprises, et récemment encore avec plus d'insistance par une lettre quelle avait adressée au roi, datée de Saintes, 18 mai 1584, dans laquelle elle le suppliait d'avoir « esgard au long espace de )) temps qu il y a que nous sommes en cette province, en » laquelle ne voions doresanavant beaucoup de sujet d'y faire
» service , )) et par suite, « de nous permettre retourner
y> en vostre Court de Parlement, pour y continuer le service » que nous devons.... (^). » — Dès sa sixième remontrance, à Périgueux, Loysel avait trahi la lassitude de la Chambre. (( Il y a si longtemps, disait-il, que nous sommes hors de la » maison , distraits de nos enfans, parens, alliés, amis, affec- » lions, commodités et affaires domestiques, que ce serait » estre vuide de toute humanité, si nous n'estions touchés du » désir naturel de retourner vers eux, et de rendre plustost » le devoir de nos cliarges au pays de notre naissance et » demeures, que de voyager ainsi de ville en ville eslongnées » de nos demeures et cognoissances, n'y ayant quasi per- )) sonne, qui ne sesjouyt aussi bien qu'Ulysse de revoir la )) fumée de sa maison »
Aussi bien, ils avaient éprouvé plus d'une cause de découragement, jusque dans le paiement de leurs gages qui avaient cessé de leur être servis par les trésoriers des finances, à Bordeaux, sous prétexte qu'ils n'avaient moyen d'obéir aux commandements de Sa Majesté. Ils avaient dû dépêcher,
^) Voir Archiva; hisloriques de la Gironde, l II, p. 15'/. — Oelto lettre est signée : « Vos trôs hiimljles et très obéissans serviteurs et H subjects, les gens tenant la Chambre establie par V. M. en Guyenne, » E. Di!:GROTZ. » — Ce signataire de la lettre nous est inconnu. Il ne figure pas au nombre des commissaires qui, en 1583, tinrent la session de Périgueux. On ignore comment il avait pris rang parmi eux depuis cette époque.
dès le commencement de 1584, un des leurs, Michel Hurault de Lhopital, vers le roi, à qui ils avaient adressé, le 23 mars 1584, une lettre très pressante qui a été conservée (*).
Leur mission, en définitive, avait atteint son terme depuis six mois environ. Fixée à deux ans par Tédit de création, art. il ('^), elle eût dû cesser depuis le mois de janvier 1584. Il est à présumer cependant quelle eût été encore prorogée, si la Ligue, cette hydre entrevue dès longtemps par Loysel, ne fût survenue (^).
Il fallut donc se séparer, à la grande joie sans doute de ceux que la présence de la Chambre inquiétait, mais à la joie non moins grande des commissaires eux-mêmes, si Ton en croit les accents presque lyriques dont Loysel salue leur retour au port, cest à dire au palais du Parlement de Paris. Il ne fallait pas néanmoins trop enhardir les méchants et les contumax; aussi leur annonce-t-il, s ils ne s amendent bienttH, renvoi d'autres compagnies souveraines « non par » aventure si douces ny si humaines que celle-cy; et néan- )) moins tellement assistées de force et de prévosts pour )) Texécution de leurs décrets et arrests, qu y aura renard si » fin ny si advisé, ny loup ou lion si félon ny si fort ou ra- » vissant qui oschapperont à la force et à la rigueur de la » Justice, f)
C'était là un idéal auquel Loysel lui-même devait peu croire, et que le triste roi Henri lll n'était pas de force à réaliser. Quand, quelques mois plus tard, se réunit rassemblée de .Montauban, il fut vainement remarqué que la Chambre tri-partie de Guyenne n'avait pas encore été reconstituée, bien que la Chambre de justice eût cessé d'exister : ce dont le
(') Voir Arclnv. histor., lac. rit. — Cette lettre est encore siirnée E. Dechotz.
(-) Voir suprà, p. 16.
[') VuT Loysel, la Guienne (introduction).
Parleineni de Bordeaux profitait pour instruire et juger les procès dans lesquels les réformés étaient parties. Henri \\l promit bien le redressement de ces abus; mais il refusa obstinément de transformer en Chambre mi-partie la Chambre tri-partie de Guyenne et ajourna même toute décision au sujet de la réception au Parlement de Bordeaux de plusieurs officiers inférieurs de cette ancienne Chambre (^).
L'année suivante, les événements s'étaient précipités hors des digues. Par un édit daté de Nemours, 18 juillet 4585, l'ancien ordre judiciaire était rétabli, toutes les Chambres tri-parties, mi-parties et autres étaient révoquées.
Il s'écoulera longtemps avant que revienne en Guyenne une de ces commissions extraordinaires ('^), expédient de justice trop souvent déplorable, mais que, par une heureuse exception, nous avons vu apporter à un pays désolé par la guerre civile, la paix. Tordre et presque un bonheur passager.
(*) Voir Anquez, His(. des assoc. polîtiq. des Réformés, p. 125 et suiv.
{-) Voir, sur la Chambre de Justice de Guyenne de 1608, les Rey. secr., et une Lettre du l'arlemeuL du l^'"' juin 1608 (Arch. histor., t. li, p. 197).
TABLE
Pagrs.
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