‹ Le parnasse breton contemporainChapitre 2 sur 198 · RENNES · texte numérisé non relu

RENNES

UiHH. CAILLIÉRE, ÉDITEUR, PLACE DU PAT.AIS

Bennes, le 4o février 1889.

Lorsque Tidée nous vint, à J.-Guy Ropartz et à moi, de réunir en un volume quelques-unes des œuvres de nos poètes bretons contemporains, les prévisions les plus favorables sur le nombre des appelés de cette anthologie s'étaient arrêtées à une trentaine de noms. Nous n'étions même pas sans crainte sur le succès de notre tentative, dans une province où, selon le joli mot du cardinal Saint-Marc, rieti ne prend que le feu; et ce fut timidement que nous fîmes appel à tous les poètes nés en Bretagne ou issus de parents bretons. Mais bientôt nous étions rassurés : les manuscrits et les livres nous arrivaient en grand nombre et la presse de Bretagne nous appuyait chaleureusement.

a Avez-vous des assimilés? » me demandait, un jour, M. de la Borderie avec quelque malice dans le sourire. Et, comme je ne paraissais pas très fixé sur le sens de ce vocable, notre savant et spirituel historien m'expliqua, toujours souriant, Tartifice par lequel, dans Tarchéoiogie d'une province, — pas la nôtre, bien certainement, — quand une époque semble pauvre en grands hommes indigènes, on l'enrichit par l'adjonction de tous ceux qui ont séjourné ou simplement passé dans le pays. Il souriait encore, quand je lui affirmai, preuves en main, que notre Bretagne poétique contemporaine pouvait se passer de ces assimilations.

Donc, tous nés en Bretagne ou issus de parents bretons. C'est à ce dernier titre que nous avons la bonne fortune de pouvoir ranger parmi nos poètes notre maître Leconte de Lisle, qui, né à l'île Bourbon, se rattache à notre province par les origines dinannaises de sa famille.

Nous devons signaler pourtant une troisième catégorie. S'il était autrefois de certains pays où le ventre anoblissait et, par ce beau privilège, comme dit Molière, rendait les enfants d'un vilain gentilshommes, nous avons pensé qu'en Bretagne et en poésie, cette faveur pouvait être étendue jusqu'aux pères. Nous avons donc admis ceux, très rares, d'ailleurs, qui, nés hors de notre province, ont établi sur notre sol cette perpétuelle demeure dont parle le Code, s'y sont mariés et y ont fait souche de Bretons ; ceux-là que des biographes en pénurie d'hommes iHustres appelleraient des acclimatés.

Maintenu dans ces limites, le volume que nous publions aujourd'hui contient les œuvres de quatre-vingtdix élus.

Élus est le mot, car le nombre des envois a été considérable et nous avons dû choisir. Nous l'avons fait, croyons-nous, avec impartialité. Sans tenir compte de nos sympathies personnelles ou de nos préférences d'école, nous avons accueilli les vers de tous les poètes ayant publié un volume et, parmi les inédits, qui nous semblaient mériter plus de sympathie encore, nous avons inséré tout ce qui nous a paru oilrir un intérêt. Dans les envois de chaque poète, nous avons pris une ou plusieurs pièces, sans avoir la prétention de tenter des jugements littéraires et de marquer des suprématies dont le nombre de vers uu de pages déterminerait l'ordre et la mesure.

L'ordre d'inscription nous a été fourni par l'alphabet.

Une seule dérogation a été faite pour Leconte de Liste. Tous comprendront ce témoignage de respect bien dû ad Maître incontesté autour duquel s'est fait le mouvement de rénovation poétique de cette tin de siècle, et dont les poèmes, d'uue inspiration si haute, d'une forme si pure, en même temps qu'ils bout un modèle pour tous ceux qui veulent s'initier a l'art des vers, demeureront pour les véritables artistes, loin des bassesses et des banalités qui les assaillent, le refuge sacré des rêves fiers et des émotions sereines.

Et si l'on nous demandait compte de la mesure que nous avons faite à tel ou leï, nous pourrions alléguer une foule d'excellentes raisons : proportion de l'insertion avec l'importance de l'envoi; variété dans les sujets et les rythmes; des considérations typographiques même. Nous

PRÉFACK. m

y ajouterons très sincèrement, dussions-nous offenser les personnes graves, Taveu d'un peu de hasard, d'un brin de fantaisie, d'un soupçon peut-être de bon plaisir.

Nous voulons remercier ici tous les poètes qui ont répondu avec tant d'empressement à notre appel. Notre idée a pris cormne le feu et notre province, parfois si lente à s'émouvoir, s'est montrée, cette fois, promptement et de tous côtés, sympathique à une publication dont personne n'a méconnu l'intérêt.

Cet intérêt, tous pourront en juger à la lecture de ce recueil de poésies dont les sujets sont si variés, l'inspiration si différente, les procédés si divers.

Est-ce donc pour le seul plaisir de réunir tous ces étrangers et de fixer leurs antilogies que nous avons fait ce livre ?

Nou6 avons espéré, au contraire, que de cette réunion fortuite l'union naîtrait entre ces passionnés du même art; qu'en apprenant à connaître les autres, chacun se jugerait mieux; qu'en groupant les poètes sous la bannière de Bretagne, plus de sympathie irait vers eux, et que l'effort de plusieurs pour intéresser la critique et le public serait plus fructueux que des tentatives isolées. Nous avons cru ainsi, faisant œuvre de bons Bretons, nouer un lien solide, favoriser un mouvement utile, provoquer des jugements sincères et profitables et, par là, déterminer un progrès.

Nous avons voulu encore, à travers tant de divergences apparentes, témoigner de la persistance chez nous de l'idéalisme, ce irait caractéristiqice de la race bretomie , si bien noté par E. Renan dans ses Souvenirs.

En parcourant ces nombreux volumes de vers, presque tous d'une forme parfaite et raffinée, qui paraissent depuis quelques années et attestent uue habileté rare, dont les secrets s'apprennent, assez rapidement d'ailleurs, dans les différents petits clans poétiques de Paris, nous pensions à un joli quatrain que notre poète Joseph Rousse adresse à un confrère sceptique :

En fixant mon regard sur tes vitres glacées Qu'argentait un rayon, je songeais à tes vers : lis sont comme un tissu de brillantes pensées; Mais j'aurais bien voulu voir le ciel au travers.

Et, nous aussi, nous avions le désir d'une poésie moins

pleine de choses brillantes, moins faite d'après les recettes de la mode actuelle, plus sincère, plus spontanée, ayant la franche saveur de ce pays où le barde charité sur le seuil de sa porte ^; une poésie à travers laquelle on verrait encore le ciel, ce ciel breton aux nuages mélancoliques, où le rossignol de nuit et Talouette matinale ont des ramages si doux.

C'est cette même impression que Jules Simon exprimait récemment d'une manière si pittoresque en iéle des Poèr>îes Breto)is de M. G. Boisson : Je ne sors jamais de l'Opéra sans penser que je serais bien heureux d'e^itendre un air de biniou.

Et nous aussi nous souhaitions de l'entendre, cette simple mélodie où peut vibrer toute Tàme bretonne.

Nous pensions qu'elle existait toujours, cette âme poétique de nos bardes, de nos évèques et de nos mendiants d'autrefois, et qu'elle pouvait inspirer encore des gwerz héroïques, de jolis sônes, des poèmes vibrants, de suaves cantiques, des légendes radieuses.

Le dragon rouge n'a pas écrasé toutes nos bruyères ; la fleur d'or fleurit toujours aux landiers.

Les chansons d'autrefois, toujours nous les chantons; Non, nous ne sommes pas les derniers des Bretons.

Mais cette âme, éparse en tous, flottante sur toute chose, serait-il donné à quelqu'un des nôtres de l'incarner en lui, de la répandre dans ses vers ?

Où sont tes fils, ô Gwenc'hlan, barde des grandes colères? Où sont tes hloer, bon saint Hervé, roi des chanteurs? Où sont tes élèves , maître Brizeux? N'est-il plus un Gwion pour boire l'eau magique du vase qui contient la toute science! Est-elle perdue, la coupe de cristal*, si brillante qu'elle est un flambeau; la coupe pleine d'une liqueur si merveilleuse qu'une goutte seule rendrait aussi savant que Dieu! Ne se lèvera-t-il pas quelqu'un pour aller détacher, au chevet du lit de Merlin, la harpe que retiennent quatre chaînes d'or pur? N'en sera-t-il pas un seul , parmi ceux qui ont sucé le lait d'une Bre-

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