UN VIEUX BOHÈME
CET homme était boiteux, petit, louche et bossu ; Son nez se compliquait d'une verrue énorme ; Pas de gnome rêvé qui fût aussi difforme.
D'où venait ce fantôme ? On ne Ta jamais su.
Un silence profond laissait dans le mystère Son passé, cendre éteinte où rien ne remuait. Sans amis, sans parents, personnage muet, Mal accueilli partout, il vivait solitaire.
A quels malheurs son sort tragique était-il dû ? On l'ignorait aussi. Sa laideur était-elle Une laideur innée ou bien accidentelle?
Personne à ces points-là n'a jamais répondu.
HENRI DRONIOU. 51
Les gamins rinsultaient du nom de vieille bête, Ou tendaient méchamment, sur sa route, un lacet, Lorsque, le long des murs, farouche , il se glissait Roulant comme un crapaud des yeux à fleur de tête.
Loin pourtant de se plaindre, il semblait faire exprès D'éviter les sergents, donneurs de coups de crosses. Les tenant pour neveux de ces prévôts féroces Qui commençaient par pendre et ne jugeaient qu'après.
Ses bras étaient velus comme la peau d'un singe ; Une fange durcie enveloppait ses mains ; Depuis vingt ans, ce gueux, fuyard des grands chemins. Ignorait la douceur d'être vêtu de linge.
Ce gueux avait sa morgue : il ne mendiait pas. Tout au plus, en un coin de la sente isolée, Dévorait-il la grappe ou la pomme volée Que le sort complaisant jetait devant ses pas.
U n'avait pas toujours traîné si maigre tripe : Un tel oubli de soi ne vient pas d'un seul coup. Mais il préféra fuir et vivre comme un loup Loin de l'orgueil humain qu'il avait pris en grippe;
Loin de l'orgueil qui rend hypocrite et mauvais ; Dans Tère de progrès égoïste où nous sommes, Onze mots résumant la morale des hommes :
« Faites ce que je dis et non ce que je fais ! »
Trop fier pour s'employer aux besognes serviles, Et trop infirme aussi, trop vieux, trop repoussant, Il se dérobait donc aux regards du passant Et ne s^attardait pas sur le pavé des villes.
Qu'on le crût idiot, je n'en suis pas surpris : Quolibets et surnoms pleuvaient sur son passage ; Mais, à regarder mieux les traits de son visage, Le rictus de sa lèvre exprimait le mépris.
Les maîtres d'ateliers lui refusant leur porte, Il menait l'existence errante d'un vaurien, Sans beaucoup s'aflecter de ne compter pour rien Dans ce flot de vivants que chaque année emporte.
Ses haillons recouvraient un homme même gai, Lorsqu'il se sentait seul sous l'œil de la nature. Par la lande et le bois marchant à l'aventure Jusqu'à l'heure où son corps s'allongeait fatigué.
Le vol d'un papillon parmi l'herbe fleurie , La course du lézard sur le bord des talus.
Pour alléger sa marche, il n'en fallait pas plus, Et pour qu'il oubliât sa longue pénurie.
Il est autour de nous de plus horribles maux ! Aucun sot préjugé ne lui forgeait d'entraves ; Les hêtres fiers, le pin rêveur, les chênes graves. Pour lui donner de l'ombre inchnaient leurs rameaux ;
Le nid lui gazouillait sa chanson la plus douce ; La plaine variait pour lui ses horizons ; Le printemps, sous ses pas, déroulait des gazons. Et, dans la saison froide où la terre est sans mousse,
Combien de fois l'aurore avait réconforté , Par un jet bienfaisant de sa lumière rouge, Ce vagabond transi qui n'avait pas un bouge Et qui logeait dehors, l'hiver comme l'été !
lïtSEl lïROMOt^ 53
Ouaiiil le sort envers nous se monlre ru^are L^t triche A ce jeu de k vie oa tout semble incertain, L'homaie est sage (jui sait tu^cepter son destin : Tout le lauude ici-bas ne peut pas étt'e riche j
Ce gueux, qui n'eut jamais dans sa poche lui ëcu, Vivait ouvertement des jours exempts de bhVine, Et son plus cher espoir était de rendre Tànie A la face du ciel, comme il avait vécu.
Si sa façon de vivre était une atrophie?
Je laisse aa momliste à décider ce point ;
Mais heureux Tindigent qui possède un pourpoint
Taillé dans le manteau de sa philosophie !
Abdiquons devant lui, bourgeois, noti'e fierté ; Ce vieux indépendant n*eiït paM troqué sa fange Contre un habit doré, sachant perdre à l'échange Ce bien qu'il ne trouvait qu'aux champs ; la liberté !
HIPPOLÏTE DURAND