‹ Le parnasse breton contemporainChapitre 50 sur 198 · LA MORT D'UN LIGUEUR · texte numérisé non relu

LA MORT D'UN LIGUEUR

LE comte d'Yverland était homme de cœur ; Il Tavait bien prouvé dans quatorze batailles, Où son parti toujours avait été vainqueur.

Or, il lutte aujourd'hui pour la Ligue et Mercœur, Enfermé dans son vieux château de Corn ouailles.

Il a tenu vingt jours contre les Huguenots Avec deux cents guerriers et d'ardentes prières, Pointant contre eux ses longs et rudes fauconneaux, Les criblant de boulets à travers ses créneaux, De balles,, à travers ses fines meurtrières.

Mais vainement Tardent ligueur a combattu ; Ses hommes sont tombés et la brèche est ouverte ; Aucun secours humain du dehors n'est venu...

Ayant fait son devoir, le vieux château s'est tu Avec ses dix canons coulés en fonte verte.

Ce soir, près des créneaux, Yverland est debout, Cuirasse au corps, un feutre au front ceint d'une plume. Les ennemis, nombreux et forts, Tout mis à bout : 11 a tout employé contre leurs assauts, tout!... Il regarde le ciel où le couchant s'allume.

Sa jeune femme est là qui contemple, en rêvant. Son mari brave et beau, comme elle est brave et belle; Ils se sont épousés six mois auparavant, Croyant, dans un mirage au charme décevant.

Que la joie ici-bas nous demeurait fidèle.

Mais les instants passaient sans trêve ni merci. Le comte d'Yverland se tourna vers sa femme Et dit : « Renée, il faut nous séparer ici !... » Levant son beau regard par les pleurs obscurci, Elle lui répondit : « Vous connaissez mon àme^;

« Vous savez que jamais je ne vivrai sans vous ! »

Le jeune et noble comte eut un triste sourire :

« Oui, dit-il, je le sais, vivre ensemble est bien doux;

« Mais mourir ? Votre cœur est-il assez jaloux

« Pour vouloir partager la tombe où Dieu m'attire ?

« Je suis perdu !... Me rendre ou mourir, il le faut : « Presque tous mes soldats sont tombés dans la lande. « Les païens ont la rage au corps et le cœur chaud ; (( Demain, au point du jour, ils tenteront Tassant. « C'est fini !... — « Quel est donc celui qui les commande?

« Révélez-moi ce nom que vous taisez toujours. » — « C'est Tanneguy du Kcr... » Il se fit un silence. Renée alors revit l'éclat des anciens jours.

Son mépris pour du Ker, et ses nobles amours Pour Yverland rempli d'honneur et de vaillance.

F. FLEURIOT KERINOU.

Puis du Ker furieux et maudissant le sort,

Se faisant huguenot en haine de Renée...

Or, maintenant, bloquant dans le vieux château fort

Ces deux êtres charmants, il veut les mettre à mort

Pour assouvir l'ardeur de sa haine effrénée.

« Écoute-moi, Renée, encor. Tu me connais :

« Pour la gloire et pour toi, souvent, l'âme ravie, « J'ai des labeurs guerriers endossé le harnais ; a Mais, plutôt que tomber aux mains du Béarnais, « Je te le jure ici, je briserai ma vie. »

La jeune femme dit : « Attends encore un peu ! »

— « Non , non , tous les délais expirent à cette heure ;

(( C'est fini. Je ne veux pas môme faire un vœu.

« Le maître de la Ligue est non Mercœur, mais Dieu ;

« S'il ne me secourt pas, c'est qu'il veut que je meure. »

Or, au bas du donjon, une porte de fer

S'ouvre en un souterrain secret : « Fuis là, te dis-je.»

La Bretonne hésitait, car son cœur était fier.

Elle porta les yeux sur les champs et la mer.

Comptant sur un secours, espérant un prodige.

Mais elle n'aperçut, au lointain des forêts,

Dont les arbres semblaient comme de noirs fantômes.

Que les chevau-légers, gens d'armes, argoulets.

Dont les piques lançaient de tragiques reflets...

Et de leurs rangs serrés montait le chant des psaumes.

Puis, elle regarda d'Yverland à son tour :

Elle le vit paisible à cette heure suprême,

Si noble, fier et grand sur cette vieille tour,

Que, méprisant la vie et toute à son amour,

Elle bondit vers lui, criant tout haut : « Je t'aime. »

Le Ligueur un instant resta silencieux ;

Puis ouvrant les deux bras, il dit : « Viens, mon hermine ;

« Pour jamais, nous allons nous unir dans les cieux! »

Et Féclair du bonheur illumina ses yeux,

Quand il tint son trésor pressé sur sa poitrine.

Or, Tanneguy du Ker, environné des siens,

Se tenait comme un tigre à l'affût de sa proie ;

Il regardait le haut castel aux murs anciens ;

Puis, parfois, en lui-même il disait : « Je les tiens... »

Et son front trahissait une infernale joie.

Soudain, une lueur monta subitement, Illuminant les bois et leé landes prochaines ; Elle grandit sublime et rouge en un moment, Projetant ses éclairs des tours au firmament, Écrasant les remparts, déracinant les chênes.

Enfin, un bruit tonna, terrible et destructeur, Fendant les rocs, gonflant les flots de la mer haute, Frappant les Huguenots d'une immense terreur. Du Ker tordit les poings et rugit de fureur : « Mille enfers ! cria-t-il, c'est le château qui saute ! »

Le lendemain, à l'heure où Taube prend l'essor. Furieux d'avoir vu son attente trompée.

Errant par les débris noirs et fumant encor, Il vit, sous une croix étincelante d'or, Des cheveux blonds auprès d'une garde d'épée.

MADEMOISELLE ZÉNAIDE FLEURIOT

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