LE POETE PA Y S AN
On ! la charrue est lourde ! Et, dans le ciel chang-eant Où des nuages noirs s'amassaient tout à l'heure, Le soleil terne luit comme un disque d'argent, Et dans le lent frisson du bois, la source pleure.
Mes bœufs sont fatigués, et de leurs naseaux bruns Sur leur poitrail fumant tombe une écume rose. La terre que j'entr'ouvre est pleine de parfums. Et dans les noirs sillons la pie est moins morose.
Oh ! la charrue est lourde ! et je veux, un moment M'asseoir sur le talus fleuri, pour mieux entendre Mes amis les bergers qui s'en vont lentement. Egrenant leur chanson mélancolique et tendre.
Oui, la charrue est lourde! oh! qu'il fait bon s'asseoir!
Japerçois le landier où ma douce Marie
A mené ses moutons, et la sente où, ce soir,
Nous cueillerons tous deux la bruyère fleurie.
108 LE PARNASSK lîRETOX CONTEMPORAIN.
— Oli! diront-ils, voyez les rêveurs amoureux! — Mais les gens du village ont l'humeur peu subtile : Certes, on peut songer sans être un songe-creux, Et le rêve qui rend plus heureux est utile.
Moi. d'ailleurs, j'aime à voir la splendeur du soleil Sans comprendre jamais, j'ai senti quehjue chose Dans l'aube blanchissante et le couchant vermeil; Quelque part, à mou àine émue, une voix cause.
D'où vient ({ue le frissou des feuilles fait pAlir? Dans l'infini des mers, des forêts et des plaines, Dans la petite fleur qu'un enfant peut cueillir, J'ai deviné des yeux, j'ai surpris des haleines.
J'ai cru que tout vivait, dans l'ombre autour de moi Je suis plein de respect sous les branches pensives. Hélas ! rien n'a jailli de ce confus émoi : J'ai des ailes au cœur, mais des ailes captives.
Pourtant, lorsque mon cœur est meilleur en aimant, A l'heure triste et douce où le soir se recueille, J'ai mon cantique, aussi : je chante seulement Comme chante l'oiseau, comme chante la feuille.
Que suis-je donc? J'ai lu dans un livre savant, Que JMonsieur le Curé me prêta pour m'instruire, Qu'un poète est l'esprit qui chemine en rêvant Et dont l'àme résonne au veut comme une lyre.
Mais le poêle p<'ut exprimer ce qu'il sent : Il déroba, dit-on, le langage d(^s anges. Et moi, rêveur trahi, je demeure impuissant Devant des ailes d'or el des beautés étranges.