L'HUILE CALMANTE
Monsieur Satan fat beau par excellence, L'ambition pour lui fut un écueil,
Bien mal lui prit de son impertinence, Il fat du ciel chassé par son orgueil. Petits docteurs pétris d'intolérance, Moines cafards, qui dominez en France, Ouvrez les jeux, retenez bien ceci :
La rose est là ; mais l'épine est ici. Le diable donc, de la voûte azurée Précipité, vint tenter les mortels.
Il eût peut-être obtenu des autels, Tant était peu race humaine éclairée ; Mais pour briser les pièges du malin.
On eut recours à remède certain :
A tous les saints on donna des offrandes, On les couvrit de rubans, de guirlandes, On fit brûler et la cire et l'encens, Ce dont pasteurs furent peu mécontents ; A chacun d'eux, outre le soin de l'âme, On assigna le pouvoir de guérir, Et d'empêcher malades de mourir, D'arrêter l'onde et d'éteindre la flamme. Un moine, à ce (c'était en Languedoc) Réfléchissant, s'écria : Par mon froc ! Quoi ! saint Turpin, ce saint rempli de zèle, Qui fut jadis honoré, révéré.
Et du couvent le pourvoyeur fidèle.
Sera toujours au fond de sa chapelle, Sans obtenir un seul bout de chandelle ? Non, palsambleu, vous serez éclairé, Monsieur le saint, vous ferez des miracles, Et dès ce jour vous aurez pour oracles
Tous mes sermons. Voyons. Que ferez- vous? Faut s'arranger. Quel mal guérirons-nous ? Réfléchissons... Ouais, mais je suis fort en peine, Je suis à bout, et ma recherche est vaine. Chaque tourment a son saint pour patron ; Nous ne pouvons ôter le droit d'aubaine A leurs preneurs... chut! voyons... non... oui...
[non....
Si fait, vous serez, mon bon homme, Le plus grand saint qui soit dans le canton : Saint, mais plus saint que le pape de Rome ! Cierges bénits vous manqueront tout comme L'eau dans la mer ; et dans notre maison Beaux louis d'or tomberont à foison.
Ça, vous serez de la chair trop mutine, Des feux trop vifs le médecin banal ; Salyriasis et fureur utérine Ressortiront à votre tribunal.
Vous deviendrez, grâce au panégyriste, De Don Quichotte illustre antagoniste ; De tous les torts il était redresseur.
Et vous, des droits serez le rabaisseur. Si les esprits, frappés pour l'ordinaire, Pour bien guérir ne Tétaient pas assez, A l'instant, crac, dans chaque scapulaire Un peu de camphre, et les feux sont passés. Si de la chair l'aiguillon trop superbe Résiste encore à l'efficacité, Zest, aussitôt un breuvage apprêté.
Camphre dissous l'ensevelit sous l'herbe ;
Et ce nectar, redoutable au malin,
Sera nommé Thuile de saint Turpin.
Il dit, sourit, fabrique et monte en chaire.
« Ecoutez-moi, créatures de Dieu,
Dit le pater, d'une voix de tonnerre,
Si parmi vous il en est en ce lieu
Qui de la chair esclave involontaire,
Ne puisse apprendre à se taire, Qu'il ait recours au bienheureux Turpin. Oui : ce grand saint, ce saint des saints, enfin. Mate la chair, il en éteint la flamme. Qae d'autres saints sur les vices du corps Aillent ailleurs employer leurs efforts; C'est saint Turpin qui guérit ceux de i'àme. Pour les chasser, il n'a qu'à le vouloir ; Et j'ai moi-même éprouvé son pouvoir.
Oui. moi. pécheur et créature indigne.
Il m^a comblé de cette grâce insigne, Il a voulu, par sa toute bonté, Porter remède à mon infirmité... »
Un brouhaha s'élève en l'auditoire...
Oh ! le grand saint ! qui l'eût jamais pu croire l Se disait-on : quoi le père Frappart, Le plus fringant, le plus grand égrillard Qu'on ait jamais connu dans la province ; Il ne fait plus !... essa^^ons dès ce soir. Le sermon fait, on s'assemble au parloir : Jeunes et vieux, tout bourgeois riche ou mince. Robins, curés, dévotes et prélats.
Abbés, tendrons, tout arrive en un tas.
Préservez-moi, disait une bigote,
iVavoir toujours en tète dom Prieur î
Accordez-moi, criait l'autre dévote,
De résister aux feux d'un directeur !
Que de Manon, disait tout bas un moine,
l'oublie enfin les agaçants tétons !
Que de Babet, marmottait un chanoine,
Je n'aille plus vers le lit à tâtons !
Des agréments de ma solliciteuse,
Disait Dandin, détournez mes regards !
Que pour mon rang ma servante amoureuse,
Disait Jean Chouard, ait au moins des égards.
Lors le frater, prononçant les oracles,
A chacun d'eux fit présent d'un agnus,
Se fit payer de quelques oremus,
Et leur promit qu'ils verraient des miracles.
Si quelques-uns la liqueur fit effet.
Si que le saint fut bientôt à la mode.
Et dans un lieu plus propre et plus commode
Fut transporté. Certain gentil objet
Un vrai bijou, d'étés comptant dix-sept,
Au demeurant, fraîche comme la rose
Qui sur sa tige au matin est éclose.
Bouche friande et nez narguant l'amour.
Tétons de neige et taille faite au tour,
Vint consulter le pater à son tour.
Le révérend, lorgnant la jouvencelle.
Vertu de froc, dit-il, elle est pucelle !
Père frater, c'est un friand morceau,
11 te le faut accrocher bien et beau...
En conséquence, il donne à la fillette
Non la liqueur qu'il a soin de vanter,
Mais Hippocras, qui doit sur la pauvrette
Faire un effet dont il croit profiter.
« Allez, dit-il, ma chère brebiette,
En toute paix buvez cette liqueur,
Et revenez voir votre directeur
Avant huit jours... » La bouteille était pleine,
Agathe but, en sentit le pouvoir,
Et vers le père, au bout de la huitaine,
Vite revient, le demande au parloir.
« Asseyez-vous, dit-il, ma douce amie,
N'ayez pas peur ; étant aussi jolie,
On doit... — Je viens encor pour implorer
L'aide du saint... — Eh bien ! pourquoi pleurer ^
Rassurez-vous, mon enfant. On vous nomme?...
— Agathe. — Agathe ! Eh bien, ditle saint homme. Qui s'attendait à la dépayser.
C'est un beau nom, qu'on ne peut trop priser ; Oui, c'est le nom d'une pierre très belle, Très précieuse, et vous l'êtes comme elle. Dieux ! quel plaisir j'aurais à la graver!
— Graver ? mon père ? hélas ! je le désire ; Mais j'ai bien peur... — Comment l'entendez- vous.
— Je dis, hélas, qu'il me serait bien'^doux Que le bon saint voulût de mon martyre...
— Ah ! oui, j'entends, quelques démangeaisons : Eh bien, eh bien, contez-moi vos raisons. Depuis six mois, lui dit la pastourelle. Certain désir m'entraîne vers Colin...
-- Ah ! mon enfant, chassez-moi ce coquin, Vous vous damnez. — Je le sais bien, dit-elle, Mais ce Colin, il est si séduisant !
Adroit fripon ! il me caresse tant !
■ Comment? Colin, dites-vous, vous caresse ! — Mais hélas ! oui. Je n'en fus pas maîtresse. Un beau matin que ma mère sortit, Il vint chez nous, j'étais encore au lit. Il m'adorait !... il cessa d'être sage... (Ici les pleurs inondaient son visage), Et j'espérais que le grand saint Turpin De mon esprit ferait sortir Colin ; C'est encor pis, cette huile bienfaisante Semble embraser plus encor son amante ; Avant ce temps, il venait dans mes bras, Je l'attendais ; mais plus impatiente, Je cours moi-même au-devant de ses pas... » Au diable soit et le saint et son huile. Dit à part soi le frater rêvassant, Point ne cro3^ais agir pour ce manant ; « Allez, ma mie, il est fort inutile Que vous ayez recours à mes agnus.
Monsieur Turpin guérit filles bien sages, Tant qu'elles ont gardé leurs pucelages; Mais il est sourd quand elles ne l'ont plus.
WlLLEMAIN d'AbANCOURT.