‹ Le parti noirChapitre 1 sur 4 · Le parti noir · texte numérisé non relu

Le parti noir

M. Anatole France a bien voulu nous autoriser à publier sous ce titre « Le Parti Noir'n la préface qu'il a écrite pour le recueil des discours de M. E. Combes, président du Conseil, (('ne Campagne laïque. Sirnonis Entpis, éditeur).

En 1897, une afïaire, qui touchait l'armée dans ses bureaux et ses conseils de guerre, émut le pays. Pour l'ardeur des passions qu'elle souleva, elle ne peut être comparée qu'à celle de la bulle Unigenitus, survenue cent soixante-quatorze ans auparavant et qui fut aussi, j'ai plaisir à le dire, une querelle des Français sur le juste et l'injuste. L'affaire de 1897, sortie d'un jut^ement secret, avait cela de dangereux, que le mystère dont elle était environnée favorisait le mensonge. A son origine, on trouve les antisémites, qui travaillaient depuis quekiue tem[)S la France

paisible. Et, qu'il se soit rencontré, par des temps calmes, chez un peuple aimable et tolérant, des hommes pour réveiller les vieilles haines de races et fomenter des guerres de religion, ce serait un sujet d'étonnement, si l'on ne savait d'où venaient ces hommes et si l'on ne reconnaissait en eux des missionnaires de l'Eglise romaine. Aux antisémites se joignit bientôt un parti nombreux, le parti noir, qui, dans les salons, dans les -faubourgs, dans les campagnes, semait des bruits sinistres, soufflait des nouvelles alarmantes, parlait de complot et de trahison, inquiétait le peuple dans son patriotisme, le troublait dans sa sécurité, l'imbibait lon^^uement de colère et de peur. 11 ne se montrait pas encore au grand jour et formait dans l'ombre une masse immense et confuse, où l'on devinait comme une ressemblance avec les frocs cuirassés des moines de la Ligue. Mais, quand il eut rallié toutes les forces de la contre-révolution, attiré les innombrables mécontents de la République, soulevé enfin devant lui tout ce qu'un coup de vent de l'opinion peut emporter de poussière humaine, il diessa son front immense et bigarré, et prit le nom brillant de nationalisme.

La crédulité des foules est infinie. Séduit et furieux, le peuple, par masses énormes, se précipitait dans le piège des antisémites. Et les chefs de l'opinion républicaine, en trop grand nombre, l'y suivaient tristement, La législature s'achevait avec une sourde inquiétude, dans le silence d'un gouvernement dupe ou complice du parti noir et parmi lequel les nationalistes avaient pris des otages. Les élections générales approchant, les moines se découvrirent. Non qu'ils perdissent patience. La patience n'échappe jamais aux religieux. Mais ils rejetèrent toute prudence comme un bagage embarrassant et se lancèrent furieusement dans la lutte politique. Toute la milice romaine donna. Les congrégations non autorisées, se sentant les plus libres, agirent le plus audacieusement. Leur action était préparée de longue main. On retrouve dans toutes les choses ecclésiastiques la constance et la suite. Pour conquérir la domination temporelle en France, l'Eglise préférait, depuis quelques années, les corps francs, les congrégations non reconnues. Et la multitude de celles-ci augmentait sans cesse dans la France envahie.

En cette occasion, on revit ces vieux ennemis des puissances séculières, ces Petits Pères par-

tout supprimés et partout répandus, les jésuites, dont l'avocat Pasquier disait, au temps d'Henri IV, qu'ils ne tendaient qu'à la désolation de l'État, les jésuites, « premiers boutefeux » de nos troubles. Qu'ils aient dirigé les entreprises des antisémites au début de l'Af- ' faire, ce n'est guère douteux. On les surprend ensuite nouant des intrigues dans les bureaux de la guerre pour sauver ces désespérés, qui suaient le sang à étoulier la vérité. Aussi bien les jésuites y avaient-ils un intérêt sacré. Ils comptaient sur l'Affaire pour ré})arer le crime de l'Assemblée constituante, et fondaient cette espérance sur la trahison d'un juif qu'elle déterminerait la France indignée et épouvantée à retirer les droits civils aux juifs et aux protestants et à rétablir ainsi dans ses lois l'unité d'obédience au profit des catholiques romains. Il semble qu'ils aient pris moins de soin qu'à l'ordinaire de se cacher. C'est peut-être que le Père Du Lac se montra peu capable de dissimulation^ ou bien qu'ils se croyaient trop sûrs de réussir, ayant, pour cette fois, dans leurs intérêts leurs ennemis eux-mêmes, une foule de libres-penseurs et de répul)licains.

L'ordre de saint Dominique, institué pour combattre l'hérésie, se retrouva fidèle à sa

mission première. Ses prédicateurs tonnèrent avec un éclat formidable, et non toutefois sans précaution. Ils commençaient à être con- ii ' ( r j. tents de la République et ils attendaient de g^rands biens du ministère Méline : Un frère prêcheur, le Père Maumus, le dit expressément dans son livre sur Les Catholiques et les Libertés politiques : « La politique du cabinet sera, si elle triomphe, infiniment plus avantageuse à l'Eglise que ne le serait un retour à l'ancien régime ».

Cependant, d'un plus robuste etfort que le Gésu et que les Frères prêcheurs, les Assomptionnistes travaillaient à la révolution sainte. C'était un ordre nouveau fondé vers i85o. Us étaient, dans leurs façons, rudes et grossiers, d'allure paysanne. Ils se disaient pauvres, très pauvres, et, comme les oiseaux du ciel, attendant chaque jour la becquée. Et ils possédaient quatorze maisons avec un fond de roulement d'un million et plus. On trouvera sur eux des renseignements précis dans le compte-rendu du procès qui leur fut intenté (i). Us s'étaient enrichis à vendre les miracles de saint Antoine. On sait ce que la basse dévotion moderne a fait de ce franciscain rempli

(IJ Voir annexe I.

-iode courage et de pitié, qui, dans un siècle dur et sombre, consacra sa vie à défendre les pauvres contre l'avarice des évêques et la cruauté des princes. Maintenant, par l'intermédiaire des Assomptionnistes, il retrouve, moyennant un honnête salaire, les objets perdus, et non pas seulement l'argent, les bijoux et les clés. Je sais, à Bordeaux, un propriétaire à qui il a fait retrouver un locataire et une dame à qui il a fait retrouver un attachement. Pour exploiter l'Affaire, ils lancèrent leur journal La Croix, rédigé dans le style du père Duchesne et qui portait pour vignette, au lieu du marchand de fournaux, Jésus crucifié; et ce symbole donnait, pour l'égarement des simples, l'onction d'un texte édifiant et la majesté des formes liturgiques à leurs sales injures et à leurs abominables calomnies. Bientôt des Croix parurent dans tous les départements, qui répandirent par les campagnes, avec l'image du Christ, le mensonge et l'outrage. De leur imprimerie, la « Maison de la Bonne Presse », sortaient une multitude de revues, d'almanachs, de brochures de propagande religieuse et politique. Ils abondèrent en œuvres, fondèrent des confréries pour favoriser les commerçants catholiques et ramener par la famine

les petits boutiquiers à la piété ; ils fondèrent des associations de chevaliers qui prêtaient en leurs mains serment d'obéissance et recevaient un diplôme signé sur l'autel; ils fondèrent l'oeuvre électorale catholique qui, par la suite, prit le nom de Comité Justice-Egalité, et qui se donnait pour objet d'intervenir directement dans toutes les élections municipales, cantonales, législatives, présidentielles, et de triompher ainsi des mécréants comme les croisés du moyen âge triomphèrent des musulmans. « Ils avaient, dit M. Waldeck-Rousseau, pour tenir le comptecourant des élections, une agence et un agent dans chaque commune. » Ils recueillaient « l'obole des nonnes pour la guerre sainte. » Les quatre-vingt-seize cercles catholiques, l'œuvre de Notre-Dame des Armées, qui disposait d'un budget montant à un million et demi de francs, se réunirent à ces religieux. Les ré[)ublicains parlementaires qui n'avaient pas su se porter à temps entre leurs électeurs et les nationalistes et avaient laissé l'antisémitisme envahir l'opinion à l'aide des mensonges qu'ils avaient craint de combattre, regardaient surpris, inquiets, cette entrée en campagne de l'armée noire. M. Léon Bourgeois, dans un discours prononcé à la Cham-

bre, le 1 6 novembre 1897, dénonça l'audace croissante des cong^régations, signala avec terreur la toute-puissance des influences catholiques dans l'armée, montra, dans les villes de garnison, les officiers allant à la messe pour ne pas com promettre leur avancement et envoyant leurs enfants chez les moines qui les élevaient dans la haine et le mépris du pouvoir civil, La Chambre ordonna l'affichage. Mais ni l'orateur ni ceux qui l'applaudirent ne pensèrent un seul moment arracher à ces moines l'arme que leur fournissait l'Affaire, préférant s'en servir eux-mêmes et, pour combattre le nationalisme, s'abriter, du mensonge où l'ennemi se retranchait comme dans une forteresse inexpugnable.

Cette audace des moines, qui semblait poussée à son extrémité, s'accrut. Ils excitaient et stupéfiaient les foules flottantes par des promesses fallacieuses et de g-rossières impostures. Ils entraient dans les complots royalistes, y poursuivant moins la restauration impossible du prétendant que l'établissement d'une dictature militaire et l'organisation d'une force matérielle dont ils eussent été l'àme. Ils se mêlaient aux troubles de la rue, embauchaient des émeutiers. Il n'y avait pas de soir où dans Paris, sur les boulevards,

des bandes de jeunes camelots n'allassent criant « Vive l'armée », au profit de l'Eglise romaine.

Les élections se firent à peu près partout sur l'Affaire, dans un tumulte nouï de menaces et d'invectives, et, si le sang ne coula pas, c'est qu'il y a ('~ns le caractère français un fonds de modération qui ne s'épuise pas vite. Les républicains en sortirent péniblement vainqueurs, après une lutte humiliante, sous un amas d'injures et de calomnies, ayant perdu plusieurs de leurs chefs et laissé en quelques endroits l'avantage à de violents adversaires.

Le péril éclatait. Les républicains du Parlement le virent, mais ils ne découvraient pas encoij, ils ne voulaient pas découvrir la cause immédiate de leur faiblesse et de leur abaissement. Ils ne sentaient pas encore la vérité de cette forte parole qu'avait prononcée un des leurs, en renonçant à une candidature lég'islative dont les conditions étaient le silence sur l'Afiairc : « Lu yrand parti, comme le parti rt'pid)licain, avait dit Maurice Lebon, ne peut impunément laisser violer les principes supérieurs du droit et de la justice, sans perdre ainsi toute raison d'être ». Malgré les efforts de quelques hommes tels que

Ranc, Jaurès, Clemenceau, Trarieux, Pressensé, le parti noir avait réussi à maintenir le concert des républicains et des nationalistes sur l'affaire Dreyfus. C'était l'essentiel, car tant que cet accord subsisterait, il était évident que les républicains au pouvoir ag iraient à l'avantag-e de leurs ennemis et seraient, malgré eux, les auxiliaires des moines.

Aussi quand le chef du gouvernement qui les avait menés avec une invincible opiniâtreté à leur ruine politique et morale, et qu'ils n'osaient ni renverser ni soutenir, tomba, et lorsque la direction des affaires passa à un vieux républicain plein d'honneur, Henri Brisson, ce constant ennemi de la Gongrég"ation fut contraint de partag-er le po uvoir avec les nationalistes et de donner à leur homme, M. Cavaignac, la garde de ce ministère de la guerre où travaillaient les cougréganistes.

Les moines étaient pleins de courage. Ils avaient l'Affaire, la bienheureuse Affaire, suscitée, pensaient-ils, par Dieu lui-même pour ramener la France à la foi catholique. Un des leurs, le père Didon, de l'ordre de Saint-Dominique, supérieur de l'école Albertle-Grand, prononça, lors de la distribution desprix, que présidait le généralissime Jamont, un discours violent etscolastique dans lequel,

avec l'ardeur d'un saint Pierre martyr et la philosophie d'un saint Thomas d'Aquin, il invoquait la force contre des hommes coupables uniquement d'avoir pensé d'une certaine manière, d'avoir eu une opinion, ce qui, selon la doctrine catholique, est à la vérité condamnable en matière de foi. Et qu'est-ce qui n'est pas matière de foi, depuis que le pape infaillible s'est prononcé sur les mœurs comme sur les dogmes? 11 avertissait le gouvernement qu'en tolérant ce désordre il s'en rendrait complice, annonçait des représailles sang'lantes contre ceux qui attaqueraient l'armée, ce qu'il entendait lui-même d'une attaque par la parole et par la plume et qui n'était, dans le fait, que la dénonciation généreuse d'une erreur judiciaire. Enfin il proclamait la subordination du pouvoir civil à l'autorité militaire, mettant ainsi le bras séculier sous l'obéissance directe de la puissance spirituelle.

Faut-il, disait ce moine éloquent, faut-il laisser aux mauvais libre carrière? Non certes? Lorsque la persuasion a échoué, lorsque l'amour a été impuissant, il faut s'armer de la force coercilivp, brandir le glaive, terroriser, sévir, frapper : il faut imposer la justice. L'emploi de la force en cette conjoncture n'est pas seulement licite et légitime,

îl est obllg-atoirc : et la force ainsi employée n'est plus une puissance brutale; elle devient énerg-le bienfaisante et sainte.

J/art suprême du g-ouvernement est de savoir l'heure exacte où la tolérance devient de la complicité. Malheur à ceux qui masquent leur faiblesse criminelle derrière une insuffisante lég-alité, à ceux qui laissent le glaive s'émousser, à ceux dont la bonté tourne en débonnaireté ! Le pays livré à toutes les ang-oisses les rejettera flétris, pour n'avoir pas su vouloir — ^ inêmc au prix du sang- — le défendre et le sauver.

... Aussi, messieurs, la France conserve et soigne son armée comme son trésor sacré ; elle en a le culte, et sa colère serait terrible, ses représailles sanglantes contre les sacrilèges qui oseraient l'attaquer. Malgré l'intellectualisme qui fait profession de dédaig-ner la force, nialg-ré les excès d'une liberté folle qui s'impatiente et se révolte contre la force, malgré les prétentions du civilisme, si j'ose employer ce mot barbare, qui veut se subordonner le militaire, malgré le cosmopolitisme qui méconnaît les lois de l'humanité que la Providence et la nature même des choses a voulu g-rouper en nations distinctes, malg-ré tous les sophismes, les aberrations d'esprits mal équilibrés, malgré les sacrifices que toute armée nationale'impose, la France veut son armée, elle la veut forte, invincible et met en elle ses plus chères, ses plus hautes espérances. ..

Avec une atroce fureur, ce laTigajj e exprime toute une doctrine; il prononce la condamnation des libertés politiques et de la liberté de penser. C'est la proclamation du Syllabus dans un appel à la g-uerre civile. Le g-énéralissime des armées françaises écouta eu silence le moine exciter les soldats à la révolte et au massacre. Ainsi, cette fois encore, la robe blanche de Lacordaire fut une liberté, la liberté de la théocratie, garantie par l'épée de la France. Henri Brisson dura peu. 11 ne dut qu'à son énergie de durer assez pour faire son devoir, et introduire la révision du dtf procès de 1894, devenue nécessaire après les aveux et le suicide du colonel Henry.

Il n'y a pas de mots pour peindre le ministère Dupuy qui lui succéda. Ce fut le chaos, l'écroulement et l'abîme. Las. République allait où l'emportait l'Affaire, que soulevaient en hurlant les nationalistes, entraînés par les bandes romaines. Alors régnèrent dans les villes les matraques et les bayados, et une canne aristocratique défonça le chapeau du président Loubet.

Les républicains firent de sages réflexions et virent (jue le mal qui .avait atteint tout à coup l'état aigu était un mal sourd et profond, un mal ancien, et ils trouvèrent à sa racine

la loi du i5 mars i85o. Détruite en grande partie, ses effets duraient et ne cessaient de s'étendre. Certes, elle possédait, cette loi Falloux, une qualité que les lois ont rarement à ce point, l'efficacité. Il fallut, pour la faire, que les ultramontains d'alors fussent doués d'une rare prévoyance et d'une habileté singulière et qu'ils eussent ce sens de la continuité et de la durée qu'on trouve plus qu'ailleurs dans la politique de l'Eglise. Mais ils n'y seraient pas parvenus sans le secours de leurs adversaires qui ne leur fit pas défaut. Ils reçurent l'aide des libéraux, et ce ne devait pas être pour la dernière fois. Le libéraux, comme les autres hommes, sont sujets à la crainte. La Révolution qni avait emporté la monarchie de Juillet grondait encore, et les orateurs des clubs prononçaient les mots effrayants de communisme et de partage. Les bourgeois éclairés qui naguère, tranquilles à l'abri du pouvoir, dénonçaient les intrigues des jésuites, se donnèrent aux ultramontains par épouvante des rouges. La loi Falloux est fille du zèle et de la peur.

Dans la commission préparatoire, l'abbé Dupanloup disait :

— La cause des congrégations est celle de la justice et de la vertu.

Sur quoi ce vieux vollairien de Thieis, se tournant vers son compère Cousin :

— Cousin, Cousin, il a raison l'abbé, nous avons combattu contre la justice, contre la vertu et nous leur devons réparation.

Et le philosophe Cousin s'écriait :

— Courons nous jeter aux pieds des évêques !

Cette loi livrait les trois degrés de l'enseignement à l'Eglise et coiffait la France du trirèg^ne de l'obscurantisme. 11 n'y a pas lieu de rappeler ici l'oppression cruelle de l'enseignement supérieur, quand les évèques brisaient les doux philosophes de l'Ecole normale. Il n'y a pas lieu de rappeler que, pour une parole contraire à l'orthodoxie catholique, Renan fut mis à bas de sa chaire du Collèg^e de France. Ce qu'il suffit d'indiquer, c'est le sort que la loi Falloux fit à l'enseignement primaire et à l'enseignement secondaire. Dans des milliers de communes, les écoles publiques furent données aux congréganistes. La lettre d'obédience l'emporta sur le brevet de capacité et une partie du peuple fut instruite dans l'ignorance et formée aux disciplines de l'erreur. Les jésuites, les marianistes, en possession de toute la clientèle noble, attirèient dans leurs établissements les fils de la bour-

geoisic riche et vaine, quijalouse de ressembler à la noblesse, pouvait du moins l'imiter dans ses préjugés. Ils s'attachèrent spécialement à former de bons candidats aux grandes écoles navales et militaires. L'Université est une bonne mère : mais quand ses nourrissons ont quitté son sein, elle ne les connaît plus. Les Pères, au contraire, n'abandonnent jamais leurs élèves. Beaucoup l'ont dit avant moi, notamment, en excellents termes, M. Joseph Pieinach. Ils les suivent dans la vie, ils les marient. Ils les font avancer dans les administrations, dans l'armée, les poussent dans le grand commerce, dans l'industrie, dans le barreau, dans la médecine, dans les carrières scientifiques. Ils s'assurent ainsi des intelligences dans tous les rangs de la société et dans tous les organes de l'Etat. Ils forment une immense agence sociale. Un visiteur, étant entré dans la cellule du père Du Lac, ne vit qu'un seul livre sur la table de travail, l'Annuaire.

LTn ministère de défense républicaine fut constitué, avec M. Waldeck-Rousseau pour chef. Ce n'étaient pas seulement son autorité de légiste, son expérience des affaires, sa rare intelligence et son grand talent oratt»ire qui le désignaient à tous comme défenseur

des droits de la société civile et de l'indépendance de la République. En i883, lors de la discussion de la proposition Dufaure sur les associations, étant ministre de l'Intérieur dans le cabinet Jules Ferry, il avait déjà combattu au Sénat l'invasion monastique et c'était à la politique, trop vite abandonnée, de Jules Ferry qu'on demandait au nouveau ministère de revenir. De plus, M. Waldeck- Rousseau était unanimement reconnu pour libéral et modéré; l'on savait que, conduite par lui, la défense républicaine ne coûterait rien à laliberté. Enfin, si la majorité renfermait des radicaux et des socialistes, il s'y trouvait aussi des républicains de nuances paies ou, si l'on aime mieux, de nuances douces, et il est plus facile, dans un parlement, de faire accepter aux avancés un chef modéré que d'imposer aux modérés un chef moins modéré qu'eux.

M. Waldeck-Rousseau, quand il se présenta devant la Chambré avec ses collègues, fut accueilli par les invectives et les hurlements des nationalistes. Et, ce qui dut lui être plus sensible, ses amis les plus proches, les républicains libéraux, lui refusèrent leur appui. Libéraux, ils entendaient défendre avec le nationalisme la liberté du privilège et de la

la domination: ce qui était beaucoup accorder aux principes, ou plutôt jouer sur les mots. On sait que les doctrinaires aiment assez ce jeu. La majorité républicaine, ainsi entamée, n'était pas très nombreuse, mais elle ne manqua pas au ministère \\ aldeck-Rousseau pendant les trois années qu'il garda le pouvoir. L'œuvre de ce ministère fut la loi du i" juillet 1901 sur les associations, disposant qu'aucune congrégation ne peut se lormer sans autorisation. Les congrég-ations existantes au moment de la promulgation de cette loi, qni n'auraient pas été autorisées ou reconnues, devraient demander l'autorisation. Celles qui ne l'auraient pas demandée dans les délais légaux ou à qui elle aurait été refusée seraient réputées dissoutes de plein droit. La liquidation des biens détenus par elles ûarait lieu en justice. De plus, cette loi interdisait d'enseig^ner aux membres des congrégations religieuses non autorisées. Loi si traditionnelle et si française, qu'on en retrouve l'esprit et les termes dans toute notre vieille législation, et qu'on entend dans le passé les juristes du nouveau régime et de l'ancien parler comme M. Waldeck-Piousseau. L'article de la loi du jei" juillet 1901, ce n'est pas autre chose que l'article 7 de Jules Ferry.

L'exposé des motifs, on le trouve, pour ainsi dire, dans une note rédig'ée sous le Second Empire par le ministre Rouland, et que cite M. Combes dans son discours au Sénat, le 21 mars igoS (i). En 1847, le ministre Salvandy déposa un projet de loi portant que « nul ne peut diriger un établissement particulier ou y exercer des fonctions quelconques, s'il appartient à une cong'réçation non autorisée ». Et Odilon Barrot disait alors : « Je ne serai pas plus libéral que la Constituante, je n'admettrai pas que mon pays puisse être couvert de congrégations et de couvents en face de la loi, qui resterait silencieuse et impuissanXe. » Sous la Restauration, si favorable aux religieux, en vertu de la loi de 1820, aucun établissement congréganiste ne pouvait être fondé sans une loi et à ceux déjà existants il fallait un décret pour fonder de nouvelles maisons. Quant à l'ancien rég-ime, il est bien vrai que les grasses abbayes, que le roi donnait en apanage à ses ministres, à ses bâtards, à ses favoris et à ses maitresses, étaient au-dessus des lois. Mais en cette matière, partout où le Parlement pouvait atteindre, il prenait, pour le bien de l'Etat, des disposi-

(1) Voir annexe U.

lions que la loi du i^'' juillet 1901 ne fait que reproduire.

L'édit de 1749? rédigé par le chancelier d'Aguesseau, ordonnait qu'il ne pût être fait aucun nouvel établissement de chapitres, collèges, séminaires, maisons ou communautés religieuses sans la permission expresse du roi. Toutes donations de biens faites aux établissements religieux qui n'avaient pas obtenu de lettres paternes étaient nulles ; les ayants droit pouvaient les réclamer du vivant des donateurs. S'ils ne le faisaient, ces biens étaient vendus au plus offrant et dernier enchérisseur et le roi en confisquait le prix. Cet édit de 1749 ne faisait que renouveler d'anciennes ordonnances. Estienne Pasquier dit au livre III, chapitre xliv, de ses Recherches sur la France : a II n'est permis aux communautés ecclésiastiques posséder biens temporels et les unir à leurs tables (menses, revenus), soit par donations entre vifs ou testamentaires, ni par ac(juisitions, sans hi permission expresse du roi, le(juel peut, s'il veut leur enjoindre d'en vider leuis mains, afin que ces biens ne tombent point en mainmorte. »

Après avoir parcouru cette longue suite de lois, on ne croira plus que celle du

I" juillet 1901 est sing-ulière; on ne lui trouvera rien d'un monstre; on s'apercevra plutôt avec inquiétude qu'elle ressemble trop aux autres, qui n'ont point eu l'effet qu'on en attendait, et il sera impossible de ne pas craindre que des prescriqtions vaines et méprisées sous les régimes qui inspiraient au pape la confiance ou la peur, ne soient encore plus insuffisantes pour la défense du régime que l'Eglise hait le plus et redoute le moins. Est-il besoin de le dire ? Cette loi, qui n'était qu'une nouvelle consécration d'un H es plus vieux et des plus constants principes du droit public en France, fut considérée par le parti noir comme un exécrable attentat à la liberté. M. Waldeck-Rousseau l'avait présentée avec courage et soutenue avec talent devant les Chambres. 11 restait à l'appliqi'er quand s'acheva la législature.

Pendant que les Chambres délibéraient, les religieux travaillaient, cette fois encore, à gagner le sutfragc universel. On ne peut reprocher aux jésuites d'y avoir mis tro[) de secret. L'un d'eux, le père Coubé, prononra, le 25 avril lyoi, dans l'église de Lourdes, devant les zouaves de Palav, un discours dans lequel il en appela « au glaive électoral qui sépare les bons des méchants », invo(jua

Notre-Dame de Lourdes sous le nom de la « Vierçe guerrière » et s'écria d'une voix martiale : « A la bataille sous le labarum du Sacré-Cœur! Un labarum n'est pas un signe de paix, mais un signe de guerre (i). »

Ce discours fut imprimé sous le titre de Glaive électoral et répandu à des miliers d'exemplaires. Mais pourquoi parler de Lourdes et du père Coubé ? Dans tous les diocèses, les religieux prononcèrent des sermons politiques avec l'approbation des évoques concordataires. Et nous penserons comme M. Léon Chaîne, catholique sage et solitaire, que de tels discours ont beaucoup aidé M. Waldcck-Rousseau à obtenir du Sénat le vote de la loi des associations.

Les élections de mai 1902 se firent sur cette loi. 11 n'y eut, autant dire, que deux partis : les ministériels et les gens d'Eglise, qui furent abondants en intrigues et excellèrent dans la calomnie. Le ministère fut appelé ministère de l'étranger et ministère Dreyfus, ce qui voulait dire ministère de la trahison. Car l'erreur judiciaire de 1894 constituait le dogme fondamental des Noirs.

Dans la nouvelle Chambre, assez différente

(1) Voir annexe IV,

de la précédente, les nationalistes entraient un peu fatigués de leur ettort,mais accrus en nombre, sans qu'on pût aftîrmer qu'ils avaient été élus uniquement par des adversaires de la République, puisqu'ils s'étaient proclamés républicains et qu'il fallait plutôt croire qu'ils avaient réuni sur leurs noms des ennemis avisés et des amis séduits de la démocratie. Ils pouvaient eux-mêmes, en un^ sens, se dire républicains, puisqu'ils étaient, ou consciemment ou à leur insu, les instruments du parti noir qui voulait non pas renverser la République, mais s'en emparer. Cependant les progressistes, qui avaient refusé de seconder le ministère Waldeck-Rousseau dans son œuvre de défense républicaine et dans sa lutte contre le cléricalisme, revenaient fort diminués, ayant perdu plus d'un quart de leurs électeurs, qui avaient passé soit aux nationalistes soit aux radicaux, plus sûrs ainsi de trouver ou des adversaires violents ou des défenseurs énergiques de la politique ministérielle. Gela était de grande conséquence. Et l'on pouvait prévoir que le parti, que pourtant décorent le grand talent de M. Ribot et le beau caractère de M. Renaull- Morlière, se traînerait sans gloire sur les bords indéterminés du cléricalisme.

Enfin une majorité donna raison au gouvernement de défense civile. 11 parut bientôt (jue cette majorité était plus forte que la précédente, et surtout plus résolue. Victorieux, M. VValdeck-Rousseau quitta le pouvoir.

Amyot, dans sa traduction de Plutarque, dit au chapitre lvi de la Vie de Soloii :

a Ayans donques ses loix ainsi esté publiées, il venoit tous les jours quelques-uns vers luy, qui lui en louoyent, ou luy en blasmoyent quelques articles, et qui le prioyent d'en oster ou bien d'y ad jouxter quelque chose, et plusieurs lui venoyent demander comment il entendoit quelque passage, et le sommer de leur déclarer en quel sens il le falloit prendre. Parquoy considérant que de refuzer à le faire il n'y auroit point de propos, et qu'en le faisant aussi il s'acquerroit beaucoup d'envie, il proposa comment que ce fust de se retirer hors de ces espines pour éviter les hargnes, plaintes et querelles de ses citoyens : car, comme il dit luy mesme,

K Difficile est pouvoir en grand affaire « Entièrement à chascun satisfaire.

« Si prit la charg'e de conduire un navire poui- donner quelque couleur à son voyage et à son absence. »

M. Waldcck-Rousseau fit un voyage en mer pour de moins timides raisons. Il allégua qu'il avait accompli son programme et que l'ordre public était rétabli. L'ordre, sans doute, était rétabli dans la rue. Mais toutes les causes de trouble subsistaient dans 'es esprits et il restait à appliquer la loi sur les associations, tâche nécessaire et laborieuse.

Elle échut à M. Emile Combes, sénateur, l'ancien ministre de l'Instruction publique du cabinet Bourgeois. Président de la commission chargée d'exarhiner cette loi des associations, il avait prononcé, à ce titre, un discours au Sénat, le 21 juin 1901, pour défendre l'article i4 qui consacrait « l'incapacité légale des membres des congrégations non autorisées en matière d'enseignement ».

La majorité savait donc ce qu'elle avait à attendre de lui.

M. Waldeck-Rousseau avait peut-être désigné M. Combes au choix du président de la République. Tout au moins il connaissait les intentions de M. Combes et les approuvait. Comment les eût-il ignorées? M. Cond)es avait parlé devant le Sénat. Et depuis lors, bien loin de cacher sa pensée, il avait saisi toutes les occasions de la faire connaître. Au printemps de 1902, M. Jules Iluret ouvrit

pour le Figaro une enquête sur les lois de la laïcisation. Il alla trouver tout d'abord M. Combes dans la paix du Luxembourg-, et lui ayant fait plusieurs questions sur les avantages et les inconvénients du monopole d'Etat, il lui demanda :

— Au cas où, même du fait de l'abrogation de la loi Falloux, l'enseignement libre ne serait pas supprimé, pensez-vous qu'on prendra des mesures pour arrêter le développement de l'enseignement congrég-aniste, et Huelles mesures ?

M. Combes répondit :

— La loi des associations y a pourvu. Si le g-ouvernement l'exécute dans l'esprit qui l'a conçue, l'enseignement congréganiste aura vécu.

Cet interview parut dans le Figaro du i8 mars. Et l'on ne voit pas que M. Waldeck-Rousseau ait reproclié alors à M. Combes de transformer une loi de contrôle en loi d'exclusion.

Dès le mois de juin, en application de la loi de 1901, M. Combes fit fermer, par décret, cent vingt-sept établissements qui, depuis la promulgation de cette loi, avaient été créés sans demandes préalables d'autorisation. Au mois d'août, il fit fermer les éta-

blissemenls qui, n'ayant pas demandé l'autorisation dans le délai de trois mois, se trouvaient en contravention avec la loi. Il y eut de la surprise et de l'indignation parmi les Noirs. La surprise était sincère. Je dirai même qu'elle était légitime; car on n'admettait pas alors qu'une loi contre les congrégations pût être appliquée. Ce n'était pas l'usage. Quant à l'indignation, elle fut ^iolente chez les modérés de la Chambre. L'un d'eux, naturellement aimable, parla de crime contre la liberté et l'humanité. Mais cela doit s'entendre au sens parlementaire. Le monde des couvents prépara des manifestations publiques. 11 y eut, au soleil de juillet, de saintes, promenades dans les villes et les campagnes. A Paris, des foules aristocratiques firent cortège aux sœurs expulsées. On vit les femmes fortes dont parle l'Ecriture s'acheminer par les Champs-Elysées vers le ministère de l'Intérieur, où elles espéraient apaiser leur soif . du martyre, qui n'y fut point «Itanchée. En Bretagne, les comités catholiques organisèrent la résistance à la loi. Les hommes d'Eg-lise exhortaient à la haine les femmes et les enfants, poussaient au combat les pavsans ivres de religion et d'eau-de-vie, organisaient des jjardes de jour et de nuit autour

des maisons d'école. Devant ces maisons, des prêtres, commandés par des officiers en retraite, construisaient des barricades, creusaient des fossés et lançaient sur le commissaire excommunié des jets du liquide infect d.ns lequel mourut l'impie Arius. On vit le desservant d'une commune, couché sur le pavé de l'école, oblig^er les g^endarmes à l'emporter comme un paquet.

(( C.'est la tactique ordinaire des partis cléricaux,' a dit Renan dans son JJistoire du Priiple (V Israël. Ils poussent à bout l'autorité civile, puis présentent les actes d'autorité qu'ils ont provoqués comme d'atroces violences. »

On trouvera dans les discours de M. Combes des récits fidèles et pittoresques de ces journées. Mais voici un fait qui montre l'état où les excitations du clergé avaient mis les catholiques bretons : Certain prêtre, ayant versé un baquet d'ordures sur un commissaire de police, un riche présent lui fut offert, en mémoire de ce grand acte, par souscription pidjlique. Ou'on se rappelle ces refus d'obéissance, opposés par des officiers à des ordres légitimes, ces démissions jetées au ministre de la guerre par des militaires dévots. Qu'on se rappelle ces arrêts factieux, rendus par des

juges qui se refusaient à appliquer la loi aux congrëganistes, et l'on jugera que les esprits n'étaient pas aussi a})aisés que M. Waldeck- Kousseau l'avait cru.

M. Combes, insensible aux injures et aux menaces, poursuivit son œuvre. Aux Chambres appartenait d'accorder ou de refuser l'autorisation demandée par les congrégations non reconnues, conformément à la loi de 1901. Ces demandes étaient nombreuses, et s'il avait fallu que chacune fît l'objet d'une loi spéciale et fût soumise à l'une et à l'autre Chambre, dix ans n'auraient pas suffi; la loi n'aurait jamais été appli({uée ; et l'on ne pouvait supposer que telle fut l'intention du législateur, même dans une loi sur les congrégations. Après avis du Conseil d'Etat, le g-ouvernement présenta les demandes d'autorisation avec un dispositif qui permît aux Chambres de voter par oui et par non, et les demandes rejetées par l'une des Chambres ne furent pas présentées devant l'autre puisqu'elles avaient dès lors cessé d'être légalemetit admissibles. Le gouvernement divisa les congrégations en trois groupes : les enseignantes, les hospitalières et les contemplatives, et fit un projet spécial pour chacune de ces trois catégories.

Cette méthode, qui avait pour la droite le grand inconvénient de rendre la loi applicable, fut combattue par des arguments juridiques auxquels le ministre a répondu ainsi qu'on verra dans son discours à la Chambre des députés, le i8 mars kjoS (t).

Il parut soudain qu'il était en désaccord sur ce point avec son prédécesseur, et l'on ne pouvait nier que M. Waldeck-Rousseau n'eût beaucoup d'autorité pour interpréter une loi qu'il avait lui-même proposée et soutenue; Mais il revenait d'un long- vojaçc et il s'y prenait un peu tard pour donner son avis. Cet avis en lui-même était de nature à satisfaire moins ceux qui avaient voté la loi que ceux qui l'avaient repoussée. M. Waldeck- Rousseau faisait connaître qu'il était dans les intentions du législateur que chaque demande fût examinée séparément et soumise aux deux Chambres. Et il ne cacha pas que, à son avis, les pouvoirs publics devaient accorder les autorisati(jns très lilx'ralement, que le refus, en bonne justice, devait constituer l'exception et non la règle, enfin, qu'il ne fallait pas « transiormcr une loi de contrôle en loi d'exclusion ».

(I) Voir annexe III,

— oO

La pensée de l'ancien président du conseil prenait, à cette heure tardive, l'élégance d'une spéculation pure et se revêtait d'une grâce nonchalante. Mais, dans son désintéressement et son détachement même, elle combla d'un espoir inattendu tous ceux qui voulaient accorder aux congrégations, la liberté avec le ^ ^ privilège. Et telle est l'autorité, tels sont le savoir juridique etle talent oratoire deM. ^Valdeck-Rousseau que le Sénat, la Chambre, le public, s'émurent. On voyait avec surprise que tout le monde, amis et adversaires, s'était trompé sur les intentions de cet homme d'Etat, et que la loi, sur laquelle la France entière se querellait depuis six mois, n'était pas du tout ce qu'on croyait. Contrairement à toutes les apparences, M. Waldeck-Rousseau estimait (on le savait maintenant) qu'après avoir chassé les plus actives et les plus violentes associations, ces religieux qu'il nommait les moines ligueurs et les moines d'affaires, ces assomptionnistes ignares e^ furieux que le pape lui-même n'osait pas avouer, la République pouvait vivre heureusement avec le vaste reste des moines contemplatifs, hospitaliers, enseignants, idée étrange dans un esprit si judicieux, car sa loi, appliquée dans cet esprit et dans cette forme, devenue,

comme il le disait lui-même, une loi de contrôle, laissait espérera toutes les congrégations qu'elle ne dissohait pas une sorte d'autorisation et de reconnaissance qu'aucun gouvernement, pas même celui de la restauration, n'eût osé leur accorder si larg-ement. Et vraiment il ne manquait plus à M. Waldeck-Rousseau qu'une entente avec le Saint-Siège, laquelle se serait bientôt faite, pour conclure un C-oncordat plus onéreux que celui de 1901, pour reconnaître les réguliers comme le premier consul avait reconnu les séculiers, pour rendre à la France « l'homme juste » de Pie VU, })0ur devenir enfin le Bonaparte des moines. Entreprise de pacification sans doute grande et généreuse, mais pleine de périls et qu'un Napoléon lui-même eût trouvée imprudente, bien qu'il eût contre la partie adverse des garanties qui manquent à la République, comme de fusiller les Pères conspirateurs et d'envoyer dans un régiment les moinillons tumultueux ! Extrémité surprenante des conceptions d'un rigoureux légiste ! Après nous avoir délivrés des moines ligueurs et des moines d'affaires, M. Waldeck-Rousseau nous donnait des moines d'Etat ! On ne peut méconnaître les grands services qu'il nous a rendus, mais il fallut bien défendre sa loi

contre lui-même. C'est ce que fit M. Combes. Le programme ministériel comportait l'abrogation de la loi Falloux dont, à vrai dire, il restait peu. Lors de la discussion, au Sénat, du projet Chaumié, qui donnait satisfaction sur ce point à tout le parti républicain, la question de la liberté de l'enseignement fut soulevée et mit aux prises les partisans et les adversaires du monopole. Il est nécessaire d'indiquer ici l'attitude de M. Combes dans cette discussion, bien que ce soit dépasser la période comprise dans ce volume. Mais on donnerait une idée incomplète et fausse de la politique de ce ministre républicain si l'on ne montrait pas quelle va prudemment et sûrement à la laïcisation entière de l'enseignement à tous les degrés. M. Combes s'est prononcé plusieurs fois, et k toujours dans le même sens, au sujet de la liberté d'enseigner la jeunesse. Il ne rang-e pas cette liberté « au nombre des droits essentiels qui sont inséparables de la personne du citoyen ». U estime <( qu'il appartient au pouvoir social d'en régler l'usage et d'in<liqi, ;r suivant quel mode et dans quelles limites elle peut fonctianner ». Il la tient pour « une concession du pouvoir social » et se plaît à citer cette maxime de Victor Cousin : « Le

droit d'enseignement est une délégation de l'autorité pulîliqiic ». Il admet des conditions d'incapacité professionnelle, et reconnaît qu'en sortant de la société, en renonçant à vouloir, on se rend inapte à former la jeune volonté d'un être social. C'est le cas des moines. Mais le clcrg"é séculier, outre qu'il est parfois difficile de le distinguer du clergé régulier, prononce aussi des vœux, endurasse un genre de vie, obéit à une direction spirituelle qui rendent suspects ses enseignements civiques et moraux. M. Comljes était donc amené par ses doctrines à proposer, dans la mesure permise })ar l'état des finances, la laïcisation complète de l'instruction publique.

Ministre, il restait fidèle à sa pensée du i8 mars 1902, quand il avait dit à M. Jules Huret : « Si le g-ouvernement exécute la loi des associations dans l'esprit qui l'a conçue, l'enseignement congréganiste aura vécu. »

Avant de reconnaître que c'est là, sans doute, tenir en suspicion la morale chrétienne, il conviendrait de se demander s'il y a vraiment une morale chrétienne et, peut-être, découvrirait-on qu'il y en a plus d'une. Le christianisme, quoi qu'il semble, a beaucoup varié dans ses dogmes j il a varié plus encore

dans sa morale. Faut-il en être surpris ? Il est vieux de dix-neuf siècles. Il aurait moins duré s'il avait moins changé. Il a traversé des peuples nondjreux, des races diverses, des civilisations ou barbares ou corrompues; il aconnu trois formes successives du travail: l'esclavage, le servage, le salariat, et il s'est ])lié à toutes les conditions sociales dans les- (juelles il a vécu. Il a nécessairement professé beaucoup de morales. Mais ce n'est pas la question. Et il suffit en ce moment de considérer ce que des religieux ig'norants, des filles simples, enseignent, sur le bien etl 1(5 mal, aux petits enfants des écoles. Sans doute, la morale chrétienne, ainsi définie, peut passer pour innocente. Il faut considérer la simplicité de celui qui la donne et de ceux qui la reçoivent, et se garder duridicule de découvrir dans la pensée naïve d'un bon frère les monstres d'une noire théologie. Pourtant, en y regardant de plus près, on sera surpris et attristé de reconnaître que cette pensée uianque de tendresse humaiud ] ot de générosité, que l'idée du devoir s'y montre intéressée, égoïste et sèche, et qu'enfin le bien y consiste presque uniquement dans l'observation de pratiques insigniliantes et de formules absurdes. Ce n'est pas

la faute du pauvre moine. Sa doctrine l'oblige à lier les âmes à son dieu incompréhensible, avant de les unir entre elles par la sympathie et la pitié.

La morale puérile des religieux a surtout le tort grave d'imprimer la peur dans l'àme des enfants et d'effrayer les jeunes esprits par des images de flammes et de tortures, par la menace de supplices atroces. Ils enseignent à knirs écoliers qu'on ne peut écha^ per à l'enfer éternel qu'en observant des règles de vie minutieuses et compliquées, dans lesquelles le désintéressement n'a point de place. J'ai sous les yeux un petit livre de piété, à images. Ou n'y voit que brasiers, fournaises, diables cornus, armés de broches et de fourches. Gela nous semble ridicule. Mais c'est odieux. Qu'il y ait quelque chose d'inhunjain au principe de la morale congréganiste, c'est ce que je ferai mieux sentir par un exemple.

Je le prendrai dans une de ces congrégations autorisées, auxquelles la loi, pour des raisons budgétaires et nullement confessionnelles, laissera encore, durant un cerlain nond)re d'années, l'enseignement primaire qu'elle a retiré aux congrégations non reconnues. Je le prendrai dans l'institut religi ux

le plus fréquent en écoles, le plus abondant. en élèves que possède notre pays, si riche en œuvres monacales. Ce n'est rien qu'un mot. Mais il vaut qu'on le. rapporte avec toute l'exactitude possible. Voici :

Dans l'automne de i395, me trouvant à Saint-Emilion, j'allais visiter la maison de Mme Bou({uey. Cette dame, on le sait, cacha pendant un mois, dans une g'aierie souterraine, sept t;irondins proscrits. Son dévouement la perdit et ne les sauva pas. Elle lut f^uillotinée à Bordeaux. Valady, Salle, Guadet ctBarbaroux périrent à la même place. Buzot et Pétion se donnèrent la mort dans un champ de seigle où leurs corps furent retrouvés à demi dévorés. Louvet seul échappa. Ouand je vins, il y^ a sept ans, à la vieille maison Bouquey, basse, sous son toit de tuiles, et qui regarde tristement les buis et les ifs d'un maigre jardin clos, les frères ignorantins V tenaient une école. Elle était déserte en ces jours de vacances. Le supérieur me re(;ut.

C'était un [)etil vieillard à l'œil vif, à la parole claire et brève. Il me conduisit ol)iigeamment dans le logis dont les dispositions n'ont guère été changées dej»nis le départ de Mme Bou(|uey. Une des chambres a gardé sa

cheminée du dix-huitième siècle, où l'on voit sur le bandeau de marbre blanc, dans un cadre de perles, le B des Bouquey. Le frère supérieur me dit qu'il avait beaucoup entendu parler de cette dame, et que même un avocat de Bordeaux lui avait donné un livre où il était question d'elle. Nous descendîmes dans une galerie de calcaire dont les parois blanches s'éclairaient d'un jour livide.

— C'est là, me dit le religieux, que les sept girondins mis hors la loi se tinrent cachés [)endant un mois. Ils y entraient et en sortaient par le puits que vous avez vu dans le jardin et qu'on nomme encore le puits des (iirondins.

Nous échangeâmes quelques paroles. Il observait dans ses propos une extrême prudence et s'abstenait de tout jug"emcnt. Mais à la façon dont il exposait les faits, il me parut qu'il en savait sur l'histoire de la B.évolulion dans le département un peu plus qu'on n'aurait attendu d'un esprit aussi peu curieux qu'était certainement le sien.

Evitant moi-même avec soin de toucher aux croyances, aux doctrines, je lui dis quelques mots de ces hommes éloquents et jeunes, tombés de leur brillante popularité, abandonnés de tous, mis hors la loi, enthou-

siastes encore de leur cause perdue, soucieux, en attendant la mort, de défendre leur mémoire, et je prononçai avec sympathie le nom de cette aimable femme qui les nourrissait dans un moment de disette, elle-même rationnée, suspecte dès qu'elle cherchait des vivres, et qui cachait des proscrits, sans craindre ce qu'un républicain d'alors appelait la contagion du supplice.

Après m'avoir écouté très attentivement, le frère supérieur demeura silencieux, les mains croisées et les veux baissés.

Après m'avoir écouté très attenlivement, ^ le frère supérieur demeura silencieux, les mains croisées elles yeux baissés, i

Puis, secouant la tête, et tournantses clés entre ses doigts :

— J'ai beau y regarder, dit-il; je ne découvre là, ni d'un côté ni de l'autre, des œuvres méritoires, de bonnes actions. Je n'y vois que des vertus humaines.

J'admirais. En quelques mots, c'était toute une doctriniî. Ce simple vieillard exprimait tranquillement, avec douceui-, les sentimenis de profonde et sainte inhumanité dont il était nourri. (Télait un religieux. Il professait que les œuvres sans la foi sont vaines. Je ne dis pas qu'il fut capable pour cela de

dessécher et désoler le cœur des petits gars girondins qui passaient sous sa férule dans la vieille maison Bouquey. Il ne faut pas supposer tant de vertu à une doctrine. Mais enfin, comme disait l'abbé Morellet quand on lui parlait des chefs-d'œuvre de la pénitence: « Si ce n'est pas là du fanatisme, je demande qu'on m'en donne la définition. »

Et c'est pourquoi nous sommes heureux d'entendre M. Combes déclarer que les enfants reçoivent à l'école laïque (( les principes d'une morale d'autant-plus-plus solide qu'elle est indépendante de tout dogme et d'autant plus noble qu'elle est dérivée uniquement des idées éternelles et nécessaires de justice, de devoir et de droit. »

Les dévots disent volontiers que M. Combes est Robespierre, sans songer que le g-rand pontife de l'Etre suprême faisait l'unique espoir des prêtres quand on le renversa. Ils le traitent de jacobin, en quoi ils montrent qu'ils connaissent bien mal là Société des Amis de la Constitution. Ils le nomment Dioclétien, et c'est précisément le nom que reçut en 1828 M. de Marlignac. lis le nomment aussi Hérode. Je ne crois pas qu'ils le fâchent. Aucune injure, aucune calomnie ne lui a été épargnée. Il les avait prévues. Il a dit noble-

mont à la Cliambre, dans la séance du 17 octobre 1890 :

« Quand j'ai consenti à assumer la responsabilité du pouvoir pour la tâche qui s'impcsait au nouveau ministère, je ne me suis fait aucune illusion sur le sort qui m'était réservé. Je savais d'avance que j'aurais à subir une avalanche d'attaques injustes, de calomnies systématiques et d'injures grossières. J'ai tout prévu et tout accepté. »

En lisant le recueil de ses discours, on sent la probité de son esprit, et, si l'on songe que ses actes ont toujours été d'accord avec ses paroles, on ne lui déniera pas la fermeté du caractère. On ne doutera pas non plus de son goût pour la simplicité, l'ordre et la clarté. Ce sont là les ornements sévères de son langage. Dans sa petite maison blanche de Pons où se voit encore la sonnette du docteur (car il pratiqua longtemps la médeeinej, M. Combes passe ses vacances en promenades et en lectures. Il sait les langues anciennes et il aime, m'a-t-on dit, les orateurs et les historiens grecs. Il a raison. Les Grecs ont ce mérite, entre autres, de garder la juste mesure et de n'être jamais excessifs. M. Combes les suit en cela. 11 n'est point déclamateur et n'enlle jamais la voix. ' >n ne trouvera

pas dans ses discours la moindre trace d'emphase.

Je n'en dirai pas davantage et me g'arderai bien de le louer : il est au pouvoir et son œuvre n'est pas achevée.

Du succès de cette œuvre, à laquelle travaillent le ministère et la majorité républicaine, dépendent les destinées de notre pays, et il s'ao-it de savoir si le sort de la Belgique nous est réservé ou si notre grande démocratie pourra se développer dans l'ordre et dans la liberté. L'échec de la politique suivie par les Chambres depuis cinq ans nous livrerait au parti noir et aux artisans de la contre-Révolution.

Depuis que Bonaparte a restauré le culte en France, tous les gouvernements qui se sont succédé ont accru la richesse et la puissance de l'Eglise, et ce ne sont pas ceux qui l'ont le plus aimée qui l'ont le mieux servie. La Restauration fit moins pour elle par amour que le gouvernement de Juillet et le second Empire par intérêt ou par peur. Et certes un N'illèle n'était pas capable de lui rendre les services qu'elle a reçus d'uuGuizot. Quant à la troisième République, née dans les convulsions de cette Assemblée de Versailles qui voua Paris au Sacré-Cour, elle

grandit sous le péril romain qu'elle ne pouvait pas toujours conjurer, qu'elle ne sut pas toujours regarder en face et qui la menace encore.

La fixité des mots, qui désig-nent des choses mouvantes, trompe les esprits et cause de faux jugements. Les noms de Pape et d'Eglise demeurent, mais ils ne représentent autant dire rien de ce qu'ils représentaient il y a cent ans., il y a seulement trente ans. Depuis 18(19, depuis le concile du Vatican et la retraite du Souverain Pontife dans sa forteresse spirituelle, une papauté nouvelle est née. Au pape Roi a succédé le pape Dieu. Le nouveau dogme de l'infaillibilité, qui sembla un coup de folie religieuse, fut un acte d'habileté politique.

Promulgué à l'heure où Pie IX perdait les derniers restes de son domaine royal, ce dogme substituait à la souveraineté abolie des Légations la souveraineté éventuelle de de l'univers. En disparaissant à jamais derrière le Vatican, ce palais sans façade et presque sans abords, le pape semblait dire : « Quand j'aurai laissé Rome à l'impie, quand je ne serai plus nulle part sur la terre, je serai partout et ma Rome sera le monde. » Expansion violente de la papauté subtilisée I

Si l'infaillibilité du pape en matière de dogme est d'ordre théologique, l'infaillibilité du pape en matière de morale est d'ordre politique; c'est la mainmise sur toutes les consciences, c'est la direction temporelle des sociétés, c'est le Sijllabiis imposé aux Etats comme acte constitutionnel.

Rêve? non pas! Réalité solide. Et ce n'est pas Pie IX seul qui a fait cela ; ce ne sont pas seulement ses cardinaux, ce sont les Eglises de toutes les nations, c'est l'Eglise. Et dès lors, pour s'emparer de la conscience des individus et des peuples par tout le globe, la papauté mit en marche l'armée la mieux commandée et la plus disciplinée qu'on eût jamais vue, évoques, prêtres, moines et les tiers ordres.

Sans doute la papauté avait aspiré de tout temps à la domination universelle et médité de suspendre la terre à l'anneau du Pêcheur. Depuis le douzième siècle, les [lapcs disputèrent à nos roislegonvernemeiil du royaume. Mais qu'était le pape d'alors au[»rès du pape d'aujourd'hui ? « Vous êtes non pas leseig'neur des évêques, mais l'un d'eux », disait saint Bernard au pape. Et Bossuct, citant cette parole, ajoutait : « Voilà ce qu'on toujours dit ceux qui ont été parmi nous les plus pieux. »

Et pour affronter l'Eg-lise du dehors, les rois de France avaient leur Eglise, la plus riche et la plus populeuse de la chrétienté. A la veille de la Révolution, le clergé, premier ordre de l'Etat, formait une armée de cent mille hommes et possédait trois milliards de biens fonds, cent millions de dîmes. C'était une force invincible aux mains du roi. Il n'en usait pas toujours de la même manière ; tantôt il se servait de son Eglise pour combattre le pape, tantôt il s'entendait avec le pape, pour la réduire, ou bien encore il la laissait, pervertie par ses chefs, se donner elle-même au pape. C'est ainsi que le vieux Louis XIV, après avoir opposé au Saint- Sièg"e les libertés gallicanes, devint tristement ultramontain.Mais, au besoin, les parlements défendaient le pouvoir du roi contre le roi lui-même. Et l'Etat trouvait toujours, quand il fallait, sa propre Eglise pour résister aux usurpations du prince romain. Vous, pour vous (hifendre, qu'avez-vous aujourd'hui ? L'Eglise des (iaulesa passé à l'étranger. Vous n'avez plus chez vous qu'une milice ultramontaine, des prêtres, des moines, soldats du pape, qui campent dans la République démantelée.

Vos évêques sont vos ennemis, vos enue-

mis irrités. Le vieux Montalembert, catholique ardent, défenseur généreux du Saint- Sièg-e, ne put voir sans douleur et sans effroi l'abdication de l'épiscopat national devant les usurpations de la papauté. Quelques mois avant sa mort, il écrivait -à un catholique allemand : « Si vous pouviez vous figurer l'abîme d'idolâtrie où est tombé le cler"ré français! » Depuis lors, rÉglise de France s'est enfoncée plus profondément dans Fidolàtrie étrangère. Depuis lors, la papauté est devenue plus avide de domination. Elle vous ci'aint moins encore qu'elle ne craig-nait Napoléon 111, qu'elle a poussé à sa ruine et à notre désastre, et elle nous hait davantage. Elle a été sans pitié pour l'empereur, parce que l'empereur, lui donnant beaucoup, ne lui donnait pas tout. Interrogez ce présage et songez qu'une plus implacable menace est sur vous. dur enfin les gouvernements catholiques, (piand ils se repentaient et s'il en était temps encore, elle les recevait à merci. Mais vous, vous n'avez pas de pardon à attendre d'elle, vous êtes à ses yeux comme si vous n'étiez pas, puisque vous n'êtes pîus catholiques. Elle vous a irrévocablement jugés et condamnés. Elle hâte le moment d'exécuter la sentence. Vous êtes SCS vaincus et ses prison-

niers. Elle augmente tous les jours sou armée d'occupation; elle étend tous les jours ses conquêtes. Elle vous a pris déjà le gros de votre bourgeoisie; elle enlève des villag-es entiers, assièg'c des usines ; elle a des intelligences, vous le savez bien, dans vos administrations, dans vos ministères, dans vos tribunaux, dans le commandement de votre armée. Ne lui demandez pas la paix, elle ne veut pas, elle ne peut pas vous l'accorder. Si vous suivez à son égard les règles de vos prédécesseurs, la politique de la Restauration, de la monarchie de Juillet et du second Empire, vous serez amenés à lui donner assez pour la fortifier encore et trop peu pour vous la rendre pacifique ; et vous vous serez fait seulement une ennemie plus redoutable. Gardez-vous de lui rien céder : elle ne vous cédera rien. Elle médite cette fois, non plus de faire concourir le pouvoir laïque à ses desseins et à sa g-loire, mais de l'anéantir pour son infidélité. Elle prend votre place, elle se substitue à vous. Le gouvernement temporel des j)apes, qui était la honte de l'humanité, votre Eglise travaille ouvertement à l'établir chez vous ; elle veut faire de la France une province des Etats pontificaux. Elle a déjà dressé sur la butte Montmartre le Saint-

Pierre de la Rome nouvelle. Entie elle et vous, il n'y a pas d'alliance possible. Mais, pour vous défendre contre elle, vous possédez une force que les ^gouvernements monarchiques n'avaient pas : le sentiment populaire, force immense à laquelle rien ne résiste dans une démocratie. Le peuple est avec vous. Demandez-lui des armes. Il vous en donnera.

ANNEXE î

Extrait du Réquisitoire du Parquet dans le Procès des Assomptionnistes (Audience du 22 Janvier 1900).

. . . L'Association est en apparence locataire des principaux immeubles qu'elle habite à Paris et en province; en réalité, elle paraît être propriétaire de la plupart de ces immeubles qui ont été acquis sous forme tontinière par quelques-uns de ses membres, auxquels celles de leurs règles que l'on a pu connaître interdisent de rien posséder personnellement sans l'autorisation de leur supérieur.

L'immeuble de la rue François-I", à Paris, notamment, paraît être la propriété d'un M. Baudon de Mony, dont une contre-lettre en date du 29 décembre 1860, soigneusement épinglée au dernier bail par lui consenti en 1897, reconnaît que la propriété appartient aux Assompfionnistes. Cet immeuble, à lui seul, représente une valeur de l.JiOO.OOO francs au moins, d'après l'expert commis par M. le juge d'instruction.

La proprifté do Li^ ry appartient à Ijcnjamin Bailly, en religion P. Kmmanuel Bailly, qui aurait dépensé notamment 17o.000 francs pour l'édification de la chapelle, si on en croit hs déclarations du P. Hilaire, économe de la maison, qui reconnaît en outre que des

sommes importantes, 100.000 francs environ, auraient été adressées à sa maison en 1897 et 1998 par la maison mère pour les dépensei immobilières.

Il en serait de même d'un établissement dans la Charente-Inférieure, sis à Saint Sulpice-de Royan, qui serait la propriété de deu.K pères assomptionnistes, MM. Chardavoine, 8, rue François-I", à Paris, et Broché (Auguste), à l'Alhambra, à Bordeaux; de l'établissement de Toulouse, propriété des Assomptionnistes Maubon (Joseph), 8, rue François-I", à Paris, et Chabaud à Toulouse; de l'établissement de Miri belles-Echelles, propriété des Assomptionnjstes Doiiniet (Emile), Chicart (Jules) et Jacquot (Emile); de l'établistement d'Arras, acheté par le P. Halluin, décédé en 189r), qui a laissé, pour légataires unive.sels le- P. Ranc, Aîsomptionniste, Farras et Maubon, prêtres assomptionnistes; de l'établissement de Clermardis, près Saint Omer, qui appartiendrait à une tontine comprenant les sieurs Vincent de Paul Bailly, François Picard et Germer Durand, Assomptionnistes, rue François-1"', Bernard Bailly, propriétaire, Louis Cavray, à Arras, et Jean-Baptiste Morel, prêtres. Les autres propriétés semblent appartenir à l'Association sous le couvert de personnes interposée?.

Au cours des perquisitions opérées à Paris, le 11 novembre dernier, M. le commissaire de police Péchard a découvert dans la cellule du P. Hippcdyte Saugrain, économe général de la Congrégation, une somme d'environ 1.500.000 francs, composée d'or et de billets de banque, ainsi qu'un nombre considérable de titres et de valeurs qu'il avait évalués à '.i ou 400.00'^ fr. et qui, d'après le P. Hippolyte, ne s'élevait ju'à 130.000 francs. Ce dernier prétend, malgré les affirma-

lions précises et détaillées données par le commissaire de police, dans sa déposition faite sous la foi du serment, qu'il n'y avait pas plus de 79.000 francs en espèces. — Ce chiffre paraît d'.i-tant plus inacceptable que, d'après un document trouvé dans les perquisitions ])ratiquées à Nîmes, les dépenses effectuées de 1886 et 1892 se sont élevées à plus ac 8.000.000 ^e francs, qui se décomposent ainsi :

Une mission 974 . 903 fr .

Les maisons de France 1 .394.773

Pèlerinaçe de Jérusalem 3 . 300 . 000

Notre-Dame-de-Salut 212.798

Vœu national 94.000*

Pèlerinage de Lourdes 2 . 500 . 000

Au total 8. 670. 474 fr.

En outre, « les œuvres de presse dépensent à elles roules plus que toutes les autres maisons, mais gagnent tout ce qu'elles dépensent, et leurs dettes qui sont énormes sont bien inférieures à la valeur des immeubles qu'elles ont dû acquérir », d'après ce document.

On peut en conclure que de ce dernier chef l'économe général a encore un roulement de fonds des plus importants et Ion n'est dès lors point étonné, en présence de l'importance des sommes dépensées, de l'importance des sommes découvertes dans le coffre-fort de cet économe général. Il ne faut pas oublier, en effet, que de iS92 à 1898 les dépenses n'ont pu qu'augmenter en proportion de l'importance croissante que n'a cessé de prendre l'Association.

Pour faire face à ces dépenses énormes, aux termes de la même pièce (Rapport présenté par le T. R. P, Picard, supérieur général des Augustins de l'Assompllon), à l'ouverture du chapitre général tenu à Li'fry

du 20 aoiit an 8 septembre 1892, les Assomptionnistes « n'ont rien, absolument rien pour répondre à de pareils besoins; pas de renies, pas de fondations, pas de dois. Comme les oiseaux du ciel, nos enfants attendent tous les jours la becquée, et Itur père, toujours magnifique, leur envoie chaque jour le pain indispensable ».

On peut supposer que l'OEuvre de Saint-Anloine-de- Padoue, celle du Pain de Saint-Antoine et beaucouj) d'autres de même nature ne sont point étrangères à cette remarquable prospérité.

Les ressources de l'Association s'augmentent de dons en nature, ainsi qu'il résulte d'un certain nombre de documents saisis; c'est ainsi que notamment on voit, dans une pièce saisie à Bordeaux, une lettre du P. Ignace adressée à un tiers, « M. le vicomte de Roussy », que ce membre de la Congrégation sollicite de son correspondant l'envoi d'une pièce de vin dans les termes suivants :

« Et puis en son nom (le P. Picard), je me serais encore permis de vous demander la charité d'une demibarrique de vin très ordinaire — juste de quoi prendre les forces nécessaires pour donner quelques bons coups de poing aux infâmes gendarmes qui viendront sans doute bientôt pour nous chasser. Quoi qu'en puisse écrire la sale Gironde^ nous sommes très pauvres ! lu preuve, la voici. N'ive la pauvreté! vive la joie! vive l'Assomption et ses généreux amis ! »

Cette lettre, datée du 10 novembre 1809, a été saisie le 11, avant d'avoir élé expédiée.

X^e Pr§cè$ ;(ies Assomptionnistes,

pages 8 et suivaulos).

Page 1