‹ Le passage du prince; impromptu-vaudevilleChapitre 5 sur 9 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Les mêmes , FRANCOEUR.

FRANCOEUR

Salut à Monsieur Grognac qui est triste quand il pourrait être gai , et qui ne veut pas entendre Içs aventures d'un homme qui est gai, quand il pourrait être triste.

GROGNAC.

Il est vrai que je ne suis pas d'aussi bonne Immeur que vous ; et que je me sens peu disposé à vous entendre. D'ailleurs vous avez déjà fait votre récit à quelqu'un , et je craindrais de vous fatiguer.

FRANCOEUR

J'ai causé un instant avec Fanchette ; mais je ne lui ai pas tout dit.

Air : La plus belle promenade^ Lorsqu'on revient d'un voyage , Près de celle qu'on chérit , Au retour , selon l'usage , On lui doit un beau récit ; Mais envain pour lui complaire , On le fait de bout en bout ; En un jour , quoique sincère , On ne saurait dire tout.

Ainsi je puis recommencer.

GROGNAC.

Je vous en dispense : franchement , votre gaîté

contraste pa? trop fort avec ma tristesse ; nos métiers ne vont pas , et , quand je souffre , je n'aime pas qu'on rie.

F RANCŒUR

Vous souffrez ! eli ! morJjleu : que serait-ce si vous aviez été dans les pajs d'où je viens ? si vous vous étiez trouvé a toutes les scènes déplorables qui se sont passées à mes jeux? si vous aviez éprouvé les maux que j'ai soufferts ? j'ai vu des débordemens de fleuves, des campagnes inondées, des moissons détruites, des villes en cendres, des peuples dévorés par la famitie; j'ai fait de longues marches sans souliers , sans habit et sans pain ; j'ai gravi des rochers ; j'ai traversé des rivières ; j'ai marché sur des volcans; j'ai dormi sur la neige; j'ai été blessé ; j'ai été laissé pour mort sous des monceaux de cadavres ; j'ai été fait prisonnier ; j'ai couché dans des casemates ; j'ai fait naufrage ; j'ai vu des ours blancs.

FANCHKTTE.

Des ours blancs î

FIIANCCHÎUR.

Oui, des ours blancs.

GALIPPE.

Blancs ! a beau mentir qui vient de loiiw

FRANCHCEUR.

Qu'appelez-vous , mentir? Est-ce que vous^

ïje savez pas qu'il j a des ours J^lancs? Est-c« que vous êtes encore aussi ignare que quand je suis parti ?

GALIPPE.

Qu'il est grossier ! et qu'un liomme qui a de l'éducation, est malheureux......

rr.AJN'COEUB.

Pe l'éducation! vous ! je gagerais , avec tous vos proverbes volés à Sancho Pansa , que a ous ne savpz pas la géographie si bien que pioi.

GALIPPE.

Ce serait fort ! et dans quel livre avez-vDus appris la géographie ?

FKANCOEITR.

Dans le livre des voyages.

GALIPPE.

Dans le livre des voyages ! je ne connaissais pas celuirlà !

FRANCOEUR

Ce n^est pas le seul , je crois.

GROGNAC.

Que la géographie est une belle chose ! et que ce doit être une science utile pour le commerce !

•^ IKAIXCOEUR,

Il est vrai ; mais elle n'est guère fixe , et nous l'avons bouleversée bien des fois.

FANCHETTE

H faut espérer que vous ne la houleverserez plus , et que ceux qui l'apprennent aujourd'hui , ne seront plus obliges de la désapprendre.

Aïk : La Comédie est un miroir^ Du long usage des tyrans Il est temps enfin qu'on s'écarte j Assez le fer des Conquérans Traça les états sur Ja carte i Enchaînés par les plus saints nœuds ^ Les Rois, dans une paix profonde.

Ne veulent plus souffrir entre eus Que Ton touche à la mappemoadç.

FRANCCEUR.

H paraît , Mademoiselle , que vous n aimez pas la guerre?

' FANCHETTE

Cest vrai.

FRANCOEUR

Et que vous tenez à la géographie ?

FAUCHETTE.

Cest vrai encore.

GALIPPE.

Mais , Mademoiselle , vous la savez. Ne vous souvenez-vous pas de mes leçons ?

FANCHETTE

Je les ai oubliées.

GALIPPE.

Grand .merci.

TRANCOBUR.

Si Mademoiselle le désire , je lui appren* idrai le peu que j'en sais.

AiR. : Mon père était pot.

Je ne suis pas des plus savans

Dans la gcogr:ipbie ; Et , je l'avoue , à mes talens ,

Bien bonne qui se lie!

Pourtant sur les flots ,

J'ai connu Papbos , Et sans erreur grossière ^

Sûr de mon chemin.

Je puis par la main , Voiis conduire à Cythère,

GROGWAC.

Allons , Monsieur Francœur , c'en est assez ; vous me dérideriez ; et je ne le veux pas : j'ai résolu d'être triste toute la journée.

FANCHETTE

Je crois , mon père , que vous n'en viendrez pas à bout. Francœur est gai , je ne suis pas chagrine , Monsieur Galippe est très-plaisant

GALIPPE.

Et vous, fort honnête.

FANCHETTE

Mon frère , long-temps retenu par sa blessure , est de retour aujourd'hui ; le Prince est dans nos environs ; j'ai comme des pressentijnens; tenez, tout cela se passera mieux que vous ne croyez. L'arrivée du Prince surtout est d'yn heureux augure.

FRAIS CCXïUR.

Il est si populaire !

GALIPPE.

D'où le connaissez-vous ? '

' TRANCŒUR..

D'abord, je l'ai vu en Espagne; il y faisait chaud ; et l'on se souviendra Jqng-temps en France de ce qu'il en coûte à se mesurer contre lui.

GROGNAC.

Est - ce que vous l'avez connu encore dans d'autre pa^ s ?

' TRANCCKUR.

Je ne l'ai pas connu ; mais j'en aï beaucoup entendu parler en Russie , où il a lait une conquête qui en Vaut I)ien une autre.

Air : Du Vaudeville de la soirée crayeuse.

Il fallait un illustre hymen f

Au noble vengeur de l'Espagne ;

Aussi tit-il un Ion? chemin

Pour aller chercher sa conipagne ;

Elle méritait bien ce soin ;

Et, pour rencontrer sa seconde,

Certes, l'on n'irait pas trop loin, 1

SI l'on a'allait qu'au bout du moode»

GROGNAC.

Il est certain que jamais alliance n'a élé^ contractée sous des auspices aussi favorables à ce pays ; et qu'on -ne peut songer sans orgueil aux relatioïis qui existent entre nos Princes

et le magnanime Empereur des Russîes , ce Monarque ami de ses sujets , qui semble ne devenir chaque jour plus puissant que pour faire chaque jour plus de bien,

FRANCŒUR

Vous ne vous trompez pas ; j'arrive de son Empire ; il le pardourt en ce moment ; et Ce tte sont de tous côtés sur son passage que des concerts de bénédictions.

AiB. : Prenottf d^ahord Pair Bien médianti Providence de ses Etats , Modèle des plus sages Princes ^ Alexandre, las des combats.

Aime à 'visiter ses pi'ovinces ; Quoiqu'on ait dit de ses projets , Snr la Pologne il règne en père , Et cherche moins plus de sujets , Que des heureux de plus à faire.

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