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SILVIA
J'entends; et vous allez à Florence sans doute?
ZANETTO
Sans doute? Non. Je vais par là; mais, si la route Se croise de chemins qui me semblent meilleurs, Eh bien, je prends le plus charmant et vais ailleurs. J'ai mon caprice pour seul guide, et je voyage Comme la feuille morte et comme le nuage.
Je suis vraiment celui qui vient on ne sait d’où
Et qui n’a pas de but, le poëte, le fou,
Avide seulement d’horizon et d’espace,
Celui qui suit au ciel les oiseaux, et qui passe. On n’entend qu’une fois mes refrains familiers. Je m’arrète un instant pour cueillir aux halliers Des lianes en fleurs dont j’orne ma guitare,
Puis je repars. Je suis le voyageur bizarre
Que tous ont rencontré, léger de ses seize ans, Dans le sentier nocturne où sont les vers luisants. Quand il pleut, je me mets sous l’épaisse feuillée, Et je sors, ruisselant, de la forèt mouillée,
Pour courir du côté riant de l’arc-en-ciel.
Ne la cherchant jamais, je trouve naturel
De n’avoir pas encor rencontré la fortune.
Je suis le pèlerin qui marche sous la lune,
Boitau ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué,
Va toujours et n’est pas encore fatigué.
SILVIA
Et n’avez-vous songé jamais à faire halte?
Dans cette folle course où votre esprit s’exalte
A rèver le douteux espoir du lendemain, N’avez-vous donc jamais, au tournant du chemin, Aperçu la maison calme, toute petite
Et blanche sous le pampre et sous la clématite, Avec son bon vieux chien qui dort près du portail Et sa fenêtre dont s’entr’ouvre le vitrail
Pour montrer le profil pur et le fin corsage
D'une enfant qui vous donne un bonjour au passage?
ZANETTO
Quelquefois. Mais j’ai cru toujours que mes chansons Feraient, comme en jetant des pierres aux buissons On en fait s'échapper tout un nid de vipères,
Sortir de ces logis les tuteurs et les pères.
Or, avec cet aspect de franc bohémien,
Je suis peu de leur goût, comme ils sont peu du mien,
Et j'aime autant laisser tranquilles les familles.
SILVIA
Quoi! vous ne rèviez pas lorsque les jeunes filles
Vous lançaient en riant les fleurs de leurs corsets ?
ZANETTO
A quoi bon? J’envoyais un baiser et passais.
Et puis, je vous dirai, ma liberté m’est chère. Si j'aimais, je perdrais cette marche légère ;
Et, tant que je pourrai, je n’aurai pour fardeaux Que ma plume au bonnet et ma guitare au dos.
Un amour dans le cœur, c’est un si lourd bagage !
SILVIA
Vous êtes un oiseau qu’on ne peut mettre en cage ? ZANETTO.
Jamais.
SILVIA
Et qui pourtant fera son nid un jour,
N'est-il pas vrai?
ZANETTO
Non, non. J’ai trop peur de l'amour.
Ah! vous ne savez pas. C’est une douce chose De s’arrèter ainsi qu’un papillon se pose, D’aller, de revenir, si l’on veut, sur ses pas,
Et puis de repartir ensuite.
SILVIA
Ce n’est pas
Le bonheur. Ainsi donc, vous venez à Florence,
Mais vous n'êtes guidé par aucune espérance.
Vous venez, le hasard vous tenant par la main.
Parce que vous avez trouvé doux le chemin, Ou que dans l’air du soir, à votre loi fidèle, Vous suivites de loin le vol d’une hirondelle,
Ou que la brise hier de ce côté souffla ?
ZANETTO
À peu près.
SILVIA
Ce n’est donc pas tout à fait cela.
Auriez-vous un projet?
ZANETTO
Si vague !
SILVIA
Mais encore?
ZANETTO
Ce que demain pour moi doit être, je l’ignore.
SILVIA
Si je puis vous aider?
ZANETTO
Il n’en est pas besoin.
Et peut-être, après tout, n’irai-je pas plus loin.
Écoutez.
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