‹ Le passant; opéra en vers, en un acte de François Coppée. Partition pour piano et chant réduite par l'auteurChapitre 8 sur 23 · SILVIA, SUR LA TERRASSE, ZANETTO · texte numérisé non relu

SILVIA, SUR LA TERRASSE, ZANETTO

ZANETTO

Vivent les nuits d’été pour faire un bon voyage! Le soir, on a soupé dans quelque humble village, Sous la treille, devant les splendeurs du couchant; Et l’on part au lever de la lune. En marchant,

On chante, et l’on oublie, en chantant, la fatigue. Vivent les nuits d’été quand le ciel est prodigue De clartés, et que l’astre au regard presque humain Vous sourit à travers les arbres du chemin!

Vivent les nuits de juin et vive l’espérance !

M'y voici. Dès demain, je saurai si Florence Aime toujours le luth et les chansons d'amour. Mais nous sommes encor bien loin du petit jour; Et quand on est ainsi vêtu de vieille serge

Montrant sa mandoline.

Et qu’on porte ceci sur l'épaule, l'auberge Est sourde au poing qui frappe, et s'ouvre avec ennui. Où pourrais-je donc bien me coucher aujourd’hui?

Il aperçoit le banc,

Ce vieux banc? Oui. C’est dur. Mais la nuit est si douce !

Et puis je les connais, les oreillers de mousse :

On y dort, et, si l’on a froid dans son sommeil, Le matin on se chauffe en dansant au soleil.

Il se dispose à dormir sur le banc.

C’est égal, on est mieux entre deux draps de toile. Cette nuit je te prends pour gite, Ô belle étoile, Auberge du bon Dieu qui fait toujours crédit.

Il s'étend sur le banc, à demi caché dans son manteau, et ferme les yeux.

SILVIA, regardant du haut de la terrasse.

Pauvre enfant! C’est qu’il va faire comme il le dit. Et moi qui me plaignais que la nuit füt si belle. Comme je suis méchante!

Elle descend rapidement la pente.

Il faut que je l’appelle, Car je manque au devoir de l’hospitalité.

On est ainsi pourtant. On se plaint de l’été Parce qu’on est en proie à la mélancolie; On voudrait que la nuit fût sombre, et l’on oublie Tous ces pauvres errants que le sort négligea Et qui n’ont pas d’abri.

Regardant Zanetto endormi.

Mais c’est qu’il dort déjà!

Pauvre petit! il a sans doute l’habitude.

Mais quoi donc? Ce silence et cette solitude, Cette nuit parfumée et cet enfant qui dort Me troublent. On dirait que mon cœur bat plus fort Et qu’une émotion nouvelle le soulève.

Ah! je suis folle!

Regardant Zanetto de plus près.

Hélas! il ressemble à mon rêve.

Lui prenant doucement la main.

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Eu

Allons! réveillez-vous. L’air du soir est mauvais.

ZANETTO, s’éveillant et regardant Silvia avec une admiration étonnée. Une fée ! — Ah! c'était de vous que je rèvais, Car mon sommeil était plein de visions blanches. SILVIA.

Bah! c'était un rayon d'étoile entre les branches.

ZANETTO

Non, et c’est bien en vous mon rêve que je vois, Car il me semble aussi connaître votre voix : Quand on dort, on ne peut savoir, mais on devine;

Et j’entendais un bruit de musique divine.

SILVIA

Ce que vous avez pris sans doute pour des mots Mélodieux, c'était, dans les sombres rameaux,

Le murmure que fait en s’envolant la brise.

ZANETTO

Mais qui donc êtes-vous alors?

SILVIA

Une surprise Qui vient vous proposer repas et gîte enfin,

Si vous avez sommeil et si vous avez faim.

ZANETTO, la regardant toujours.

Merci. Jai soupé tard et je n’ai plus envie

De dormir.

SILVIA, à part.

Sois clémente, Ô cruelle Silvie!

Aujourd’hui souviens-toi que tout te le défend, Que ton amour fait mal et que c’est un enfant.

Haut.

Et n’ai-je pas le droit de chercher à connaître

Celui qui prétendait dormir sous ma fenêtre?

ZANETTO

Si fait. Je ne veux pas garder incognito.

Je suis musicien et j’ai nom Zanetto.

Depuis l’enfance, étant d’un naturel nomade,

Je voyage. Ma vie est une promenade.

Je crois n’avoir jamais dormi trois jours entiers Sous un toit, et je vis de vingt petits métiers Dont on n’a pas besoin. Mais, pour être sincère, L’inutile, ici-bas, c’est le plus nécessaire.

Je sais faire glisser un bateau sur le lac,

Et, pour placer la courbe exquise d’un hamac, Choisir dans le jardin les branches les plus souples; Je sais conduire aussi les lévriers par couples

Et dompter un cheval rétif. Je sais encor

Jongler dans un sonnet avec les rimes d’or,

Et suis de plus, mérite assurément très-rare,

Éleveur de faucons et maître de guitare.

SILVIA, souriant.

Toutes professions à diner rarement,

N'est-ce pas?

ZANETTO

Oh! bien moins qu’on ne croirait vraiment !

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