‹ Le passé, le présent et l'avenir de la républiqueChapitre 57 sur 112 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mais il y a un autre point de vue bien plus haut dont le véritable philosophe socialiste, dans le sens honnête du mol, et dont le véritable ami de la démocratie, c’est-à-dire delà justice et de la fraternité entre les classes, n’ont pas suffisamment considéré l’itnpôt. Ce point de vue, c’est celui de la meilleure répartition de la richesse entre les citoyens.

Que les riches et que les grands possesseurs des industries , des capitaux, du commerce et du sol se

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plaignent de l’impôt et l’accusent de décimer leur fortune, je le comprends bien, quoique cela ne soit pas vrai même pour ceux-là, car le capital privé ne diminue pas parce que le capital général augmente, et nous venons de voir que l’impôt augmentait le capital général.

Mais que les pauvres, que les ouvriers, que les travailleurs, que les prolétaires accusent l’impôt, en vérité je ne le comprendrais pas si l’expérience des dernières aberrations du socialisme, du communisme et du fouriérisme ne nous avait pas appris combien le peuple , si grand par ses instincts , si vile éclairé par son bon sens, est encore aveugle et ignorant dans la connaissance de ses finances et de ses véritables intérêts en matière de travail , d’impôt et de propriété. C’est qu’il y a un progrès nécessaire et immense à faire faire à ses lumières. S’il continue à fermer les yeux au vrai jour et à les ouvrir aux fantasmagories dont on l’éblouit en plein midi, il est perdu; il retombera dans l'oligarchie d’argent. Les démagogues et les communistes, après l’avoir enivré, le rejetteront ivre-morl à tous ceux qui voudront se donner la peine de l’enchaîner.

§ ii.

Examinons:

En quoi consiste la vraie démocratie? En quoi consiste le véritable progrès social en matière de propriété ? À faire participer équitablement et sans violence, ni spoliation, le plus grand nombre de citoyens

possible, et lin jour, enfin, tous, au bénéfice du travail et à la jouissance de la propriété. Voilà le problème ; voilà l’œuvre; voilà la justice; voilà la politique ; voilà l’Évangile ; voilà la démocratie ; voilà la Providence; voilà Dieu!

Eh bien ! comment a procédé la première grande révolution française pour arriver à ce résultat , en 1789, ère de la démocratie philosophique?

Elle a fait d’abord de la propriété un droit commun accessible à tous, en détruisant tous les privilèges féodalisés, substitutions qui la concentraient entre les mains de quelques-uns , noblesse , église, etc. qui en excluaient d’autant tous les autres.

Elle a fait plus ensuite: elle a, en limitant le droit de tester, limité les longs monopoles de fortune entre les mains d’un seul individu, d’une seule famille ; elle a établi l’égalité des partages entre les enfants; elle a, par là, rendu la propriété aussi divisible qu’elle était déjà accessible.

Ainsi , accessible à tous , divisible à l’infini entre tous, voilà les deux progrès réguliers, par le temps, par la loi, par la nature, que la Révolution de 1789 a donnés à la propriété pour rendre peu à peu la démocratie noble, forte, éclairée, en la rendant propriétaire.

§ in.

Que doit faire aujourd’hui la seconde révolution française, la République de 1848?

Poursuivre le but de justice et de meilleure répartition de la propriété, but posé et atteint en par-

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tic par la première, c’est-à-dire après avoir rendu la propriété accessible pour tous, après l’avoir rendue divisible entre tous , la rendre plus mobile et plus généralement repartie à tous ; et cela de la seule manière qui ne l’anéantit pas à la fois dans la main de tous, c’est-à-dire sans expropriation, sans violence , sans déplacement convulsif de la propriété ; mais naturellement, progressivement, loyalement et lentement, pour que rien ne souffre pendant celte insensible transformation. Voilà le résultat social et légitime de la Révolution de 1848, en ce qui louche la propriété. Voilà la croissance naturelle et nécessaire de la démocratie. Voilà l’abolition certaine et graduée du prolétariat, de l’abrutissement et de la misère des classes inférieures du peuple. Voilà ce que les anciens appelaient, comme par instinct, la roue de la fortune; ce que les modernes, plus éclairés, appelleront la rotation de la propriété, l’égalisation successive des parts de la terre et des industries entre les familles, la répartition chrétienne des biens de ce monde , mais la répartition par les œuvres, par les héritages, par le travail, par les économies, par la loi! Voilà le communisme vrai!

§ iv.

Quelques hommes s’évertuent, depuis vingt ans, à découvrir et à prêcher un autre communisme, un communisme de somnambules, d’absurdités, de pillage, de confiscation, d’expropriation, de misère com-

mune eide chaos suprême delà société! Tous leurs systèmes, sans exception, aboutissent à ce dernier mot: « Je veux ton bien ou je te dépouille. » Ils oublient que c’est là tout simplement le communisme des grands chemins, avant qu’il y eût des polices et des gendarmes; ils oublient qu’à une pareille sommation ceux qui possèdent (et c’est le grand nombre, et c’est, de plus, le grand nombre organisé) répondront, les uns en se faisant tuer sur le seuil de leurs familles, les autres en tuant les spoliateurs, et que, par conséquent, ce prétendu communisme ne serait, au fond, qu’un mutuel assassinat! Ils oublient, enfin, que, fussent-ils vainqueurs et parvinssent-ils à exterminer les possesseurs actuels de tous les biens personnels et à s’en emparer, il y aurait derrière eux d’autres communistes qui trouveraient les parts mal faites, qui voudraient, avec la même logique, les faire plus grandes pour eux seuls, et qui extermineraient à leu,r tour les exterminateurs de la propriété ! Tournez tous les systèmes communistes comme vous voudrez vous n’y trouverez que du vent ou du sang! Cela tombe de tous côtés dans l’impuissance, dans le ridicule ou dans l’horreur. On n’en parlera plus dans dix ans que comme d’un mauvais rêve d’un peuple dans la fièvre.

Mais ces hommes qui cherchent ainsi le faux socialisme, le faux communisme dans les nuages ou dans le sang, ils ont sous leurs pieds, ils ont sous leur main le vrai communisme, et ils ne veulent pas le voir et le reconnaître! Le vrai communisme, mes amis, c’est l’impôt!

Oui, le grand répartiteur du capital, du revenu, du salaire, de la fortune publique et de la fortune privée, c’est l’impôt ! C’est l’impôt qui va prendre dans la bourse du propriétaire, du capitaliste, du rentier, du commerçant riche ou du peuple aisé, un ou deux milliards par an; qui déplace ainsi, sans violence et sans iniquité , ces deux milliards immobilisés dans les mains de tous ces propriétaires, et qui les porte à l’État, au trésor, au gouvernement.

Et c’est l’État , le trésor public , le gouvernement qui, prenant dans la main de la République ces deux milliards, les jette en traitements, en travaux commandés, en solde et en salaires sur tous les points du sol, sur toutes les parties oisives ou souffrantes de la population, pour qu’elle vive, qu’elle travaille, qu’elle gagne, qu’elle économise et qu’elle possède à son tour!

Ainsi, l’Étal par l’impôt enlève très-réellement chaque année environ un ou deux milliards aux mains de ceux-ci pour les mettre dans les mains de ceuxlà! Au bout de deux ans, presque toute la fortune en numéraire du pays a été ainsi déplacée, remuée, distribuée par l’impôt perçu et dépensé entre les citoyens.

Au bout de cinquante ans, la presque totalité des fortunes mobilières et immobilières de la nation a véritablement changé de mains.

Les uns, les pauvres, se sont enrichis par le travail en recueillant celte pluie d’or de l’impôt sur leur dénuement.

Les autres, les riches, par le travail aussi ont pu conserver leur fortune sans l’augmenter beaucoup , parce qu’elle a été décimée annuellement de ces deux milliards d’impôt.

Les autres enfin , les dissipateurs et les oisifs, se sont appauvris, et leurs familles sont descendues au bas de l’échelle sociale, pour la remonter à leur tour lentement par l’activité et l’économie ! N’esl-ce pas là, je vous le répète, la rotation évangélique et démocratique des fortunes entre les différentes classes? N’est-ce pas là la distribution régulière et continue des capitaux jetés par l’impôt à ceux qui n’en ont pas, sous la forme de deux milliards par an ? N’estce pas là la démocratie croissante des fortunes? N’estce pas là le communisme du bon sens?

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