‹ Le passé, le présent et l'avenir de la républiqueChapitre 70 sur 112 · CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES

Je passe aux questions organiques dont la solution, préparée d’avance dans la pensée publique , doit contribuer plus tard à l’organisation complète et régulière de notre démocratie gouvernementale.

Depuis que la Constitution vit, que les factions se calment, que les ressorts du gouvernement jouent, que l’administration administre , que la majorité presque unanime de la nation discute et inspire , que le pouvoir exécutif, personnifié dans un président et dans ses ministres , exécute, avec la force invincible et avec la liberté convenable , la volonté

du pays; depuis, en un mot, que la République, au lieu d’être une révolution, comme dans la première période, puis une dictature de sept hommes , puis un problème en discussion dans une assemblée constituante , est devenue un gouvernement établi , la France respire , les esprits reprennent leur sangfroid, les intérêts leur aplomb, les affaires leurs élasticité: le temps fait son œuvre, œuvre qui n’appartient qu’à lui seul; il crée l’habitude du gouvernement républicain; il démontre par le fait qu’on peut vivre en ordre et en sécurité dans une grande démocratie, quoiqu’un trône ait disparu dans une tempête. Une fois celte habitude cimentée par un peu plus de temps encore, et la République aura répondu à ses incrédules comme le paysan d’Athènes répondit au sophiste grec qui niait le mouvement: en marchant.

Mais on entend partout ce murmure : « Cela lien- « dra-t-il? Oui, nous marchons ; les factions anarchi- « ques s’éteignent dans le sentiment de la nécessité « de l’ordre, sentiment poussé jusqu’à l’évidence « dans un peuple d’ouvriers , dans une nation industrielle et trafiquante, à qui toute journée d’é- « meule coûte trois mois de salaires anéantis et de « crédit évanoui! Les factions démagogiques, com- « munistes, socialistes, radicales, meurent au grand « jour comme ces fantômes que la lumière chasse. « La France a tellement le génie social, qu’elle au- « rait inventé la société et la propriété, si la société « et la propriété n’avaient pas existé avant elle. Ce « n’est pas elle qui les laissera nier ou périr sous

« trente millions d’intérêts, ou sous six millions de « baïonnettes. La paix du monde est assurée pour « tout esprit intelligent qui sait distinguer, entre les « faux courants, le véritable grand courant des cho- « ses humaines. L’Europe accomplit ce progrès. Nous « sommes dans le siècle où la révélation de la paix « se fait enfin à l’humanité. La France l’accepte, « l’Angleterre la veut , l’Allemagne en a besoin, la « Russie serait en minorité pour la violer; aucun « nuage de poudre à l’horizon, si ce n’est du côté de « l’Orient. L’Occident se rasseoit en équilibre sur « scs bases; les luttes intérieures entre les trônes « qui s’abaissent et les institutions populaires qui « grandissent , occuperont assez les souverains et « les peuples chez eux. Le temps des conquérants « est passé; le temps des législateurs commence. « Nous pourrions désarmer s’il ne s’agissait que de « défenses extérieures; nos frontières seraient gar- « dées par un écriteau. »

« Mais cela durera-t-il? et sur quoi tout cela est-il « fondé? Sur un problème! sur le suffrage univer- « sel, qui a sauvé deux fois la nation: une fois au « mois de mai 1848, en nommant l’Assemblée con- « slituante, sagesse improvisée du pays; une fois en « 1849, en nommant l’Assemblée législative, dont « la majorité immense et même la moitié de la mi- « norité, veulent prêter force et modération au gou- « vernement républicain.

« Cependant, ajoute-t-on, que s’en est-il fallu, aux « dernières élections générales, que le suffrage uni- « versel ne tombât en cécité ou en démence? Que « s’en est-il fallu que le peuple, égaré ou ignorant « surtout, n’envoyât à l’Assemblée nationale une « majorité de radicaux, d’utopistes chimériques, ou « .de démagogues arriérés, qui auraient constitué « une montagne de fantaisie et un gouvernement de « démolition et de terreur, au milieu d’un pays de « bons sens et de paix? Qui peut envisager sans fré- « mir l’invasion des clubs anarchiques dans le san- « ctuaire de l’Assemblée nationale? Quelles pani- « ques et quelles ruines ne feraient pas de pareilles « mains? Nous savons bien que cela ne serait pas « long; nous savons bien qu’après un premier mo- « ment d’étonnement muet et de stupéfaction inerte « du pays, le Nord et le Midi, l’Eslet l’Ouest, la pro- « priété, la morale , la civilisation , l’honneur, l’in- « duslrie, le commerce, l’armée, la garde nationale, « les ouvriers, le désespoir, la peur même, se leve- « raient contre ce gouvernement d’extrémité, eon- « Ire celte dictature de l’anarchie , et qu’un neuf « thermidor, universel et foudroyant, ferait justice à « la France de celte terreur de quinze jours. Mais « que de mal, que de désastres, que de sang peut- « être dans ces quinze jours ! que d’années pour en « guérir les blessures ! que de sacrifices de liberté , « que de proscriptions pour en éteindre le souvenir « et pour en prévenir le retour! Quelle république « y survivrait? et quel régime succéderait à celte « république? Quelle est aujourd’hui la royauté qui

« n’eût au bout d’un mois contre elle les deux tiers « de la nation attachés à des royautés contraires ou « à la démocratie comprimée? Nous remonterions « donc le cours des révolutions, pour avoir à le re- « descendre encore? Cela fait trembler l’esprit le plus « ferme, et cependant tout cela ne tient qu’à une fo- « lie, à un vertige, à un égarement du suffrage uni- « versel! Sphynx terrible des temps modernes, dont « personne ne connaît l’oracle, et dont l’oracle « est la vie ou la mort des nations! Pouvons-nous « dormir sous une telle anxiété? le hasard est-il un « gouvernement? »

§ ni. *

Je ne nie rien de la réalité de ces inquiétudes, rien de ces possibilités extrêmes de dangers, bien qu’on peut répondre à ceux qui se troublent que les deux épreuves les plus redoutables pour le suffrage universel, l’épreuve faite par le gouvernement provisoire et l’épreuve faite par l’Assemblée constituante, n’ont vérifié aucun de ces pronostics désespérés ; la première a produit une assemblée d’une sagesse presque unanime, la seconde a produit une immense majorité de conservation nationale; on pourrait ajouter que si, pendant la fièvre même d’une révolution, la France en masse n’a pas eu le délire du suicide, dans le calme de la réflexion et de l’intérêt personnel bien compris, la France ne se suicidera jamais.

Cependant je serais moins fondé que tout autre à nier que le suffrage universel , organisé comme il l’a été par l’Assemblée constituante avec le scru-

tin de liste et l’omnipotence des clubs, ne fût un sérieux danger pour l’avenir de la France et de la République. J’ai été un des premiers frappé de ces viees et de ces dangers, et j’ai protesté de toute l’énergie de ma prévision contre ce mode. Je reconnais donc qu’il y a danger possible pour le pays à jouer tous les trois ou quatre ans à celte loterie de sa souveraineté, sans s’être assuré d’avance qu’il ne tirera pas l’aveuglement, la démence et la violence de l’urne. Je reconnais que les sincères amis de la République doivent rechercher dès aujourd’hui dans leur esprit la meilleure organisation possible, non du principe, mais de l’exercice du suffrage universel, afin d’être prêts à la discuter et à la décréter le jour légal auquel la Constitution a ajourné sa révision. Pour que l’opinion soit faite ce jour là, il faut la faire dès aujourd’hui. Qu’est-ce qu’un principe qui n’est pas organisé? Ce n’est qu’une idée. Le suffrage universel chez nous n’est encore qu’à l’état d’idée; il faut l’organiser, et il sera gouvernement.

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