‹ Le passé, le présent et l'avenir de la républiqueChapitre 73 sur 112 · DU SICNE DU DROIT AU SUFFRAGE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

DU SICNE DU DROIT AU SUFFRAGE UNIVERSEL

Lors même que la démocratie, conséquence de l'égalité évangélique, commença à s’essayer sur la

terre, à se constituer en gouvernement, à appeler les citoyens à émettre leur droit, leur opinion, leur volonté dans l’élection, celle démocratie imparfaite conserva jusqu’à nos jours, presque partout, les préjugés des anciennes démarcations de castes, de races, ou de professions, et des anciennes exceptions à la souveraineté. Ainsi, en France même, après la révolution française, la démocratie excluait les prolétaires, les non possédants, ceux qui ne payaient pas un impôt égal au salaire d’un certain nombre de journées de travail, et les hommes de conditions soidisant serviles , les domestiques , par exemple , précisément ceux qui participent le plus à la propriété, aux mœurs, aux familiarités, aux lumières 4 aux affections, aux vertus, à l’esprit de conservation des familles! ,

En un mol, la loi électorale de ces démocraties timides ne prenait pour signe de la capacité électorale que la propriété. La propriété , signe matériel , brutal, accidentel, non inhérent à l’homme; un signe que l’homme peut perdre par des vertus telles que la générosité, le désintéressement, la probité; un signe qu’il peut acquérir par des vices, la cupidité, l’avarice, l’usure, le vol!

Dans ce système qui a régné jusqu’à nous, Socrate n’eût pas été électeur à Athènes, Jean-Jacques Rousseau en France, les premiers chrétiens à Jérusalem !... Harpagon, Lucullus, Mandrin, l’eussent été partout.

L’erreur de cette démocratie venait de deux causes.

Premièrement, elle ne respectait pas assez le signe des signes, le titre des litres, le signe de l’intelligence, le titre de l’humanité, le doigt de Dieu sur le front de toute créature appelée homme.

Secondement, elle cherchait une garantie qu’elle avait le droit de chercher, un gage donné par le citoyen à la cité, à la société, à la république, avant de lui confier l’exercice de sa part de souveraineté dans le suffrage ; et au lieu de chercher cette garantie, ce gage dans l’homme lui-même, elle le cherchait à côté. Elle le trouvait dans son impôt, dans son champ, dans son écu. Elle ressemblait au Caron des fables antiques qui passait les qmbres aux Champs-ÉIysées, et qui, au lieu de voir les âmes, ne comptait que les deniers que l’on mettait dans la main des morts.

C’était le matérialisme en action de la démocratie naissante, et comme tous les matérialismes, il trompait l’élection, et il ne donnait en réalité de gage qu’à une seule nature d’intérêt social, la propriété. 11 n’en donnait ni à la moralité tout aussi pure dans la pauvreté, ni à l'intelligence tout aussi élevée dans le désintéressement, ni à la probité tout aussi commune dans le prolétariat ou dans la domesticité, ni au génie, don de Dieu tout aussi réparti par la Providence aux enfants des familles indigentes qu’aux fils des familles enrichies.

La démocratie , en s’avançant vers la perfection , devait inévitablement arriver à chercher ce titre et

ce signe dans un ordre d’idces supérieures et spiritualistes. Elle a fait ce pas le 24 février 1848. Elle a passé, aux applaudissements certains de la postérité, du matérialisme des démocraties antérieures, dans le spiritualisme des démocraties futures. Elle a rendu l’hommage dû à Dieu dans sa créature. Elle a dit à tout Français en âge de raison, en condition d’intelligence et de moralité appréciables: « Tu par- « liciperas au droit, à l’exercice du droit social, non « parce que lu possèdes, mais parce que tu es! Je « ne te demande aucun cens matériel ; je le fais ei- « loyen et électeur, parce que Dieu l’a fait homme. « Ton signe de souveraineté, c’est loname; ce n’est « pas ton champ, ton mur ou ton centime; et ce si- « gne il est inaliénable comme ton nom d’homme « égal à moi. »

De ce jour, la société a été spiritualiste au lieu d’être payenne. L’inspiration fraternelle a été obéie. Les traces des anciennes démarcations, des antiques servitudes, des odieux esclavages ont été abolies. La nature humaine a été réhabilitée, non par l’or, mais par l’esprit. Cette révolution s’appellera à jamais le suffrage universel.

Page 1