SCENE V
JACQUES, seul.
(Jacquea sort de sa chambre A droite... Il parait tout A la fois distrait et pensif... après avoir fait quelques nas inégaux sur la scène, il court tout' A-coup A la fenêtre ; il appuie sa tète sur un des côtés, et regarde la mer en soupirant Bientôt il quitte la fenêtre, et vient tristement s'asseoir sur le devant A gauche. 11 tire de sa poitrine une petite lettre toute usée et la Ht. Musique A l'orchestre pendant celte entrée. 11 Ht : )
«Pars, fuis, mon cher Jacques; je » volerai sur tes traces aussitôt que je » poorraj».. bientôt nous nous rever- » rons ! * {Répétant tans Un. ) « Je vo-
L£ MAUA.SXN 1H>!aJBAL.
» lcrai sur tes traces aussitôt que je M pourrai, bientôt nous nous reverrons.»
{^/hec tristesse. ) Il y a vingt ans qu’elle a écrit cela. ..et elle n’est pas encore arrivée., r.ige ou plutôt la souflVancc a déjà ride mon visage.. .et ellen’csi pas encorcarrivee. pourtant ces paroles que sa main a tracées..
( // Luise la lettre a plusieurs reprises.) Oh î ce ne sont pas hi des paroles légères... ( // re//V. )« Je volerai sur tes traces aussitôt que je pourrai. » C’est qu’elle n’aura pas pu. . . niais je suis tranquille... elle viendra.. . oli ! oui ! elle viendra , car elle sait bien que je l’attends... que je l’attends depuis vingt années î . . . ( i/ plie sa petite lettre aoec soiii^ et la cache élans son sein.) Mariana!... chère M.ariana î voyons encore... ( // se lhe , et m regarder à la fenêtre. ) Rien , que des bateaux do pécheurs !... ( U reoient sur le deoant.) Allons, ce ne sera pas encore ]K>ur aujourd’hui. . .mais demain peut-ctre.
Attendons à demain.
Aia ; Muses des bais et des accords champêtres r)i‘m.iln, ilemain!.. ce mol qui nous console, VkiiI k mon coetsr inportcr quclqu'cspoir j Mariana !.. mon bonheur , mon idole | D(*péchc-loi si lu veux me revoir.
(^«iund chaque jour mes forces me trahissent,
Ür plu^ en plus lorsque tremble ma main, (^)oan«l j'aperçois mes cheveux qui blanrhisscnl, Vlusba», vois>tu, je murmure... à demain ! {bis.)
Allons, allons, chassons ces idées-là...
(lloa oers son piano , et aperçoit le papier que Marcel y ataissé.)()\x*c9,XrCc quecela?...
mon cliOMir final I ah ! tant mieux
l^Iarcel est déjà venu. ..bon jeune homme I il n’aura pas voulu m’cveiller. ( // lit le chœur. ) T rès-him !... comme tout le reste. . . son poème est admirable... et moi... oh !
j’en suis sûr, ma musique est belle aussi...
celle miii, pendant le silence, tout seul...
là... j’ai exécuté mon ouverture... et à l’émotion que j’ai éprouvée... oui , j’cii suis sûr , ma imisiquc est belle ! et s’ils veulent rentendre... je ferai ce clucur après déjeuner. oyons... déjeunons. ( llvaowyrir le buffet qui est it gauche du théâtre. ) Tiens, il ify a plus rien, {Il referme le buffet.) W\ ! c’est vrai I... j’ai mangé hier pour mon souper lesdeii.x poires qui me restaient...
c’esidommagc, j’aurais bien mangéaujourtriiui!...mais il faudrait encore aemander du créditau boulanger... je ne veux pas...
d’aillciiis, il est déjà tard, et la journée sera bientôt finie!. ..Pensons à Marianaî...
à mon opéra!... faisons ma musique , et j’oublierai mon estomac... Voyons le premier vers.
Suidais, rélcLroai sa victoire.
(lifredoonc, puis va vers son piano, et range des feuilles de musique en désordre.)
SCÊi^E VI.
BERNARD, .TACiQI KS , à snu piaro.
RKtlWRÜ, entrant. Ali î le voilà... il est seul, bon !.. .en disposant de sou logement, je lui doiim’iai cette petite cliaiiihic qui est au fond de la cour... De cette manière, je l’aurai toujours sous la main, pour avoir sa musique. ( Haut. ) JMou cher Jacques.
i. vcQl ES, se /ei>anf. C’est uu tliccui de triomplic... j’v luetlrai un accompagnement de troiiipi‘ltcs... En général, les cuivres foui bien... (juaud uu n'en abuse pas. ..
{// Jrritonnren chrechunt.)
5uld;it», célt'brons sa victoire.
BEiiXARO. ^lousieur Jacques...
JACQUES, ihnutunt toujours.
Ct^iébroiix, (éich>ofi> r» * icioirr.
DERNIRD , plus haut. Bonjour, mon cher Jacques. «
j. vcguES. Hein !... Ah! c’est vous, monsieur Bernard?... ah! mon Dieu! vous venez peut-ctre chercher vos deux romances ?
BEn^ARD. Non, pas précisément ; mais je les emporterai par la même occasion...
je viens pour vous dire...
JACQUES , tjuiUanl le piano. Oh ! je suis bien fâché; mais je n’ai pa.s eu le teins...
la musique n’est pas faite... j'étais malade liier... je me suis couché de iioiine heure.
BERNARD, finement. C’est donc ça que je vous ai entendu faire de la musique jusqu'à près de deux heures du matin?...
hein ?
JACQUES, embarrassé. Comment?
BERNARD. J’ai laissé ma fenêtre ouverte exprès |)our vous écouler.
J.VCQUES, de niémrj\ ous avez etitcmlu...
RER\ \RD. l ue symphonie admirable...
tudieu ! quelle vigueur !
J\CQL’ES. Vous l’avez trouvée hcHe ?
BERNARD. C'cst 1111 clief'd’a'uvrc. .. ah !
ça , d’où est-cc tiré ?
J.ACQUES , le tirant h part y et en confia dence. C’est tiré de là... ( H se frappe le front,) Mon opéra est terminé ! C’est mon ouvcrliire que vous avez entendue.
BERNARD. Vraiment?... Diable!... ( A part.) Je m’en doutais...
JACQUES. Je n’ai plus à faite que U chccur final.
(// se frotte Us mains et cherche dans sa téU e€ répétant.)
.Soldati, célrbmns M victoire»
Célébrons, amis , célëbrotu...
DI:R^AnD, à part. Un opëta !. . .un opérai
oli ! si je pouvais cc dtable-là a du
talent... quel honneur ça me ferait dons tout Mai'seille !... Voyons un peu,
JACQ^HES ,frrrionnnnt.
Sa \irloirc, victuire.
Piai»! ^traniin 1 prainrn !
BF.UVARD. Vous voilà dans le feu de la roniposition !... Pauvre Jacques!... Quel in.'iliteur que tant de peines soient itiu~ ides!... quel niallieur que cc travail , le ft uit de votre talent et de vos veilles soit perdu !
JACQIJKS. Perdu!... et pourquoi cela ?
RKn.VARD. Pourquoi?... eli ! mou cher ami... ]>arcc que votre ouvrage ne sera jamais représenté. . . que vous ayez coiiiposé votre musique dans le but d’occuper vos loisirs . je le conçois ; mais que vous esptTiez la voir exécuter... raisonnablement, cela ne se peut pas?
JACt^DES. Cela ne se peut pas.
BEnNAiiD. Vous n’irez j>as sans doute vous présenter au j^rand théâtre... Vous savez fort bien qu’on ne voudrait seulement pas vous entendre.
JACQUES. Et pourquoi?... est-ce parce que mon costume annonce la .souffrance et la pauvreté?
BEttNAnD. Hélas! mon cher... ce n’est que trop vrai! et malheureusement, de toutes les professions, la votre est la plus à plaindre... Le peintre, lui, quand il a achevé son tableau , il dit à la foule : Kcgaitlez, et la foule applaudit à son chefd’œuvre, quand chef-d’œuvre il y a... mais le musicien, il faut qu’on l’écoule... qu’on
exécute sa musique, pour la juger et
quand la misère l'accompagne , on s’en
éloigne avec déliance, ou le repousse
Hélas! mon pauvre ami! c’est crueludirc...
mais, croyez-moi, votre partition mourra avec vous.
JACQUES, avec chtigrm. Ma partition mourir avec, moi! oh! non... elle doit me survivre, immortaliser mon nom peutêtre.
BERNARD. Oui , St VOUS parvenez à trouver un orchestre pour l’exécuter... Mais ce ne sera pas à Marseille... H faudrait |x>ur cela trop de protections... il faudrait coniiattre le directeur du grand tliéâtre, être son ami..,., avoir déjà une position musicale.
JACQUES , nec/r désespoir. Mon opéra perdu!... mes veilles, mes travaux... perdre tout cela !
BERNARD. Il y aurait bleu moyen de le faire représenter... mais vous ne le voudriez pas.
JACQUES. Je ne voudrais pas!.... Oh!
JACQUES
mais, pourquoi me dites-vous ça?... je ne voudrais pas... Ah! parlez... parlez!,..
BERN \RD. Ei:outez-moi , mon cher Jacques... L’n véritable artiste se soucie peu des flatteries du monde... de cette gloriole que procure un succès... sa récompense à lui , c’est d’ccoulcr sou ouvrage , de jouir de rémolioii de la miillitiide... d’entendre les applaudissement qu’il fait naître!.. Son ame alors est heurcuso et hère! mais lière seulement du cri de sa conscience qui lui dit : bravo! tu as bien fait!... Le reste n’est que fumée... pure fumée.
JACQUES. Ou voulez-vous eu venir avec votre fumée?
BERNARD. J’ari'ivc au fait , mon cher
inonsieiu* Jacques Puisque dans vos
mains votre ouvrage serait perdu ;• puisqu’il ne peut arriver à la publicité que par un canal étranger.. . de même que vous m’avez cédé vos romances, cédez-moi votre opéra... et je m’engage à le faire reprcWnter avant trois mois.
j.tCQUES. Vendre mon opéra !.,.. oh!
jamais, jamais, monsieur.
RERNARD. Vous préférez le perdre, n’est-
ce pas?... à votre aise!.... Songez-y je
suis connu, j’ai de la rt'putation, je suis riche... Le directeur s’empres.sera de mettre l’ouvrage à l’étude , s’il m’eu croit l auteur; tandis qu’il rcTu>era net, s’il sait qu’il est de vous. ,. Que voils importe qu’on jette au public les noms de Jacques, Pierre on Paul?.,, cc qu’il vous importe, c’estd'eiitendre exécuter votre musique... c’est de voir tout ce que la ville a de miet« réuni au lhé;\tre ; car je vous aurai la meilleure loge... Entendez-vous d’ici frapper les trois coups d’annonce.... pomh.... poinh....
pomb... L’ouverture commence... un silence religieux règne dans toute la salle...
cl ce silence n’est interrompu que par les bravos , les Irépignemcns de rassemblée.
JACQUES, Iranspurtê. Je verrais tout cela!
BERNARD. Vous verrez tout cela. Uemeltcz-inoi votre manuscrit aiijourd'lmi , et je vous donne une quittance des quatre termes arriérés , de l’nrgent que vous me devez... eide plus, je joins à tout cela uu lieau hilictde cinq cents francs.
JACQUES. Cinq ceiiLs francs!,., cl je verrais jouer mon opéra... {A pari.) Cincç cents francs !.. et je pourrais, en abandonnant cette somme il IMarcel , recoimaitrc cc qu’il a fait pour moi jusqu’à ce jour.
BERNARD. Eli bien?
JACQUES , ûpcc hèAtatlon. Eh bien !.. . eh bien... nous verrons... je ne dis pas non...
Vous me pressez tant !
BERNARD. C’cst une aflaîre conclue.«*.«
LE HMASUI TBÉETEâL.
Allons , mon ami , <ionnei-moi votre partition ; et dans une heure , )e vous apporte la somme.
(Il va vers le piano.)
JACQUES» allant viU prendre sa parülion^ et la serrant contre lui. Que je vous donne mon opéra!., comme cela... tout de suite...
Oh! non... pas encore.
Aie des Amazones, ou Que partez^^wus ici de gloire.
£h quoi? sitôt... lui, quitter ma Hemeore,
Ah S lausea-moi retarder ce moment...
Depuis rioq ans... chaque jour... à toute heure Du pauvre Jacques n calme le tourment!
C'cit mon ami, moosienr, c’est mun enfant!
C'éiait ma vie et ma seule espe'rance!
Auprès de moi qu'il reste encore un peu ;
Après cinq ans... c*e$t bien le moins, je pense ,
Qu'ense quittantonse dise unadleu. {oisi)
BERNAnD. Oh ! soit!... je veux bien attendre... mais donnant» donnant... Je vais chercher votre quittance , vos cinq cents francs... et tout sera dit... Au revoir. (// fait quelles pas pour sortir^ et reoient à Jao (pies.) Surtout» pas un mot... vous comprenez.
JACQUES. Oui, oui...
considère avec amour son op^ra. Bernard va sortir, lorsque Marcel entre.)