‹ Le Pauvre Jacques, comédie-vaudeville en un acteChapitre 7 sur 16 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

MARCEL, JACQl ES.

MARCEL. Qu’est-ce qu’il veut dire?...

j’aurai de ses nouvelles... ça m’est bien égal!... ce n'est pas lui qui m'occupe....

Impossible de la suivre... ses chevaux allaient si vite... j’ai eu beau courir derrière la voiture... il a fallu y renoncer... et je n*en sais pas davantage.

JACQUES, assis auprès du piano. Ctmj cents francs! . . un navire... à l’alerme...

à Païenne bien vite!... que je la revoie encore une fois avaut de mourir.

MARCEL. Allons, voilà mon pauvre ami dans un de ses mauvais momens... Païenne!... ce mot lui revient sans cesse...

lorsque sa raison s’égare...

JACQUES. Cinq cents francs!... et de la gloire.

MARCEL. Toujours ses rêves de fortune et de bonheur !..(// s* approche de Jactfues . à Monsieur Jacques...

JACQUES, sortant de sa préoccupation.

Ail î bonjour, Marcel.

MARCEL, lui serrant la main. A la bonne heure.

JACQUES, se leoont. Eli Lien ! mon ami, quoi de nouveau ?

MARCEL. Rien de bon... Je suis allé de grand matin chez mon libraire : il refuse d'acheter mon second volume de poésies...

11 prétend que mon premier a été payé trop cher, et que les journaux n’en ont pas même encore rendu compte.

JACQUES. Il fallait aller chez un autre.

MARCEL. C’est ce que j’ai fait... mais je rougirais de vous dire combien il m’a offert... et encore... un billet à trois mois d’échéance... et qu’il ne paierait pas peutêtre... Oh! les libraires, les libraires!...

bande noire liguée contre le talent.

JACQUES. Les barbares !... des vers aussi beaux ! '

MARCEL. Et cela, parce que je n’ai pas de barbe ]>ointue... de chapeau ridicule...

de canne extravagante!

JACQUES. Au fait, mon ami, pourquoi n’auiiez-voiLS pas aussi une barbe |>oin- Uie... un cba|>eau ridicule... ou un caiiiic extravagante puiscpi’il paraît <jue ça indique le génie... Les éditeurs alors voin.

accueilleraient mieux.

MVRCF.L. Etre sous leur (b’petidance , à leurs ordres!... frappant la tête.) Kl sentir là quelque ebose qui bouillonne...

qui vous dit : «« Tu ])arviendras tu es

jK)èle !... »

JACQUES. Au surplus , mon ami , consolez-vous... vous saurez...

MARCEL, à part. Ah! pourvu qu’elle les lise ! peu importe le reste.

JACQUES. Hein? Je vous disais donc que j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer.

MARCEL, à part. Qiu'l malheur «le ne pouvoir connaître sa demeure,

JACQUES. Ail ça! Marcel, qu’avezvous donc ?. .. vous voilà aujoiird’bui comme vous étiez hier, comme vous étiez

avant-hier... tout triste et préoccupé

Savez-vous que cela commence à m’iaqniéter?

LE PAtIMlC JACf^lUES.

MARCEi. Vous iiu|iiit'*(er.‘

JACi^CES. Oui ; voiiH n'ètos pas gentil depuis plusieuts jouis... vous êtes cachofier... vous me cariiez quel(|iic chose <|ui

vous tourmente... oh! jVii suis siir

Vovons, ù qui conlierez-s'ous tous vos chagrins... si ce n'est à votre vieux Jacques?... Est-ce qu'il n’a plus votre conüance, votre amitié?

MARCEI.. Oh ! vous ne le pensez pas. .

vous, mou seul ami.. Oh! tenez, je ne veux pas vous cacher cela plus long-tcms JACQi'ES A la bonne lieure.

MARCEL. Apprenez donc... que je suis amoureux... amoureux fou.

JACQt'EA. Amoureux!

MVRCEL. Vous allez me traiter d’extravagant, je le suis, j’en conviens... mais si vous saviez comme elle est jolie!., c’est une étrangère... une jeune dame aussi riche que belle. .. depuis peu , je crois, arrivée h Marseille... Elle se nomme Amélie... Son nom, c’est tout ce que j’at pu savoir... Dix fois, je l’avais aperçue dans mes promenades... dix fois ses yeux avaient rencontré les miens... . et allumé là une passion ardente... Avant-hier, je inc promenais sur le bord de la mer, je pensais à elle. . . lorsque toui-à-coup je la vois à deux

Ê as de moi.... comme une apparition!...

Ile était assise. . elle lisait des vers qu’elle récitait tout haut, et une larme courait sur sa joue.. Je crus rêver!... ces vers, mou ami, ils étaient de moi... Ah! m’écriai-jc alors , ne pouvant maîtriser ma joie x « Mille fois heureux le poète qui a pu vous inspirer de scs pensées!... mille fois heureux celui qui a pu vous agiter le cœur!

— Ce volume serait-il devons, monsieur?

me deiiianda-t-elle.— Oui, madame , j'en suis l'auteur, » balbutiai- je. Alors, elle m’adressa, avec une grâce délicieuse, des louanges sur mon style, sur le choix de mes sujets... Je ne sais pas au juste ce qu'elle me dit; car un voile couvrit mes yeux tout- à-coup... ma tête se perdit...

je sentis mes jamhcs se dérober sous moi. ..

et lorsque je revins à la raison... elle avait disparu... et je me trouv.si assis sur les cailloux qui bordent la mer . . et au beau milieu de l'eau.

JACQUES. Pauvre garçon !... lui aussi !

(Il devient r^veui et iiVruutr plus MürcrI ) HXRCEf.. Ce n’est pas tout... Ce malin, je vous apportais le chœur final de notre opéra... eh bien! savez-vous qui je rencontre ici , à cette jil.ice , causant avec Bernard, notre propriétaire ?.. mon étrangère... encore mon étrangère!-., couipre-

noz-voiis cela , Jacques.'.. Hein!., vous ne m'écoulez plus?

JACQi?E.<i. l/uiiiour !... oh ! mon ami...

prenez-y garde... «le rameur pour une dame du grand monde ! oh! IMaiccl , prenez- y garde!... Jamais je ne vous ai parlé de moi... du passé.... vous m’avez vu pauvre cl vieux , et vous m’avez tendu la main sans me demander davantage... il est teins que vous connaissiez mieux le pauvre Jacques... Venez vous asseoir près de moi, Marcel... (// dispose deux chaises sur ie der^ant y à gauche.) Oh' c’est une h.stoire douloureuse, et qui va me rappeler des souvenirs amers... mais cette histoire vous sera utile... et il y aura du charme dans ma souffrance... car je vais parler d’elle.

(II B*a&seüil.)

MARCEL. D’elle?.. {^S*Qsseyant à la ganache de Jacques, et le regardant aoec étonne^ ment. ) Je vous écoute , mon ami.

JACQUES, après awir rassemble ses soti-~ aenirs. Je ne suis pas no pour être heureux, mon pauvre ami ; car j’étais tout petit quand je perdis ma mère ; et j’avais dixneuf ans à peine, lorsque mon père mourut.

C’était un digne et honnête Iiomnie, sans fortune, qui ne me laissa que quelque»

centaines d’écus. J’employai sa succcsstuii à lui donner une sépulture , et à acheter des habits de deuil.. . après quoi, il ne me resta rien... rien que du courage , ma liberté, et quelques talenscn musique. Je restai en France pendant plusieurs années, tout en entier livré à mon art, pour lequel j*é> tais passionné. Une occasion sc présenta de passer en Italie, je la saisis... car voir l’Italie, ce berceau de la musique , c’était le rêve de ma jeunesse!... Je partis, j’arrivai à Naples ou je restai quelque teins.... puis, je visitai la Sicile , et je m’arrêtai à Païenne... Païenne! séjour de joie et de douleur... Païenne!... ah! ma tête devient brûlante, au seul souvenir de celle ville.

MARCEL. Remettez-vous.

JACQUES. Oui , oui... J’étais muni di* lettres de recoimnandation pour les premières maisons du pays, et j’acquis bientôt dans les salons une espèce de célébrité comme musicien exécutant , et plus encore comme compositeur... C’est à celte époque que je (is connaissance du comte San- Marco... homme fier et dur... Un sort funeste le jeta au-devant de moi... Mon talent lui plaisait ; il m’invita à scs soirées, et voulut que je devinsse le professeur de sa fille... 0 mon ami! qu’elle était différente de son père!... Rien d’aussi parfait D avait encore frappé mes yeux. .. c’était

ir THl'.rR^T..

un 3 nj»e, cV'lall la v’u;rf»e Je Uapliael

estait le beau iJrnl!... On ne potivail la voir une seule fois sans l'aiinei ; et moi, pendant sia mois, je la vis tous les jours... £t je ne sais coiniiieiit cela se fil... enr la passion me rendait fou. .. mais tm soir que nous étions seuls, je me trouvai à ses pieds... je balbutiai le nom d’amour... et elle ne fut pas courroucée, et elle ne cher** clia pas à me fuir... car déjà Dieu avait marqué nos dcu.x aines pour s\'iiiiier et se confondre... Elle nrnimait... elle m’aimait!

MAnccL. Que vous étiez lieuteux !

J.\CQIE8. Heureux!... oli! oui, je l’étais; cela tenait du délire?... Mais un soir... O mon ami!... un soir, on frappe à la porte de ma modeste demeure... une femme voilée se pré*sente... c’était !Maliaiia : » Jacques, me dit-elle, on veut me marier; demain un odieux hymen s’apprête, mon père me sacrifie... demniii, nous serons à jamais ptudiis 1*1111 pour l'autre. .. mais je suis Italienne , et je t’aime... Fuyons cette nuit... viens; un bâtiment met à la voile pour la Fiance... J’y ai fait airéter noüe p.xssage... Viens, viens!..»

Que j’étais lier de tant d'amom !... Nous partons, nous voilà sur le vaisseau... le 7 enl est propice... Ün donne le signal du lép.ni... je serre Mariaiia sur mon cœur...

les pleurs de joie inondent mon visage...

alliais je n’av Oh! mais quelle

'St donc cette barque qui fait force de .aines?.. ( // se /éee, </ p^iraîl montrer à Marcel la mer tfu 7 / croit voir fieoani lui , et rers latfuelle il étend la main, ) Tiens, Marcel , vois-tu, lâ-bas?... comme elle glisse sur la mer... comme elle approche... La voilà!... la voilà... {Marcel te fait rasseoir. Un instant de silence ^ et il continue son rériii) Mariana pousse un cri, et tombe évanouie. . . C’est le comte, c’est son père!... ce sont des soldats!... Ils m’arrêtent au nom du grand-duc... ils me lient les inain.s... me reconduisent à Païenne , et me jettent dans un cachot... On instruit mon jugement...

Accusé de rapt, de séduction... j’allais cire

condamné f^mpreiids-lu , Marcel

c’étaient les galères... les galères!...

MAiiCEL. Les galères !.. mais comment pûtes-vous échapper ?

JACQUEA. t’ne nuit, la porte de ma prison s’ouvre... une main me saisit, me conduit dans l’ombre... me remet iitie bourse pleine d’or... et une lettre... Cette lettre, mon ami... cette lettre... m Pars, fuis , mon cher Jacques... Je volerai sur tes traces aussitôt que je pourrai... bientôt nous nous reverrons... » Je partis en effet , un bâtiment me transporta à Marseille...

Oui.!, c’e.sl bien ccla...( Vue pause.) Ici , il y aura tme lacune dan.s mon histoire....

car arrivé à Marseille... il se passa trois années dont je ne puis me rendre compte...

si ce n’est que je fus hieii malade... hieii malade... et qu’un me jetaheaucoiip d’e.au sur la tète pour me guérir... Puis, un matin, on me mit à la porte de l'iiospice, en me disant : » Mua hrave , vous êtes

hirii à présent, hon voyage Il me

testait quelque argent... quand il ftilépuisé , une vieille dame (iiatiiahie pont'Mil à mes hesoins. .. mais elle moni'iithit.nlôt, et je me trouvais seul nu monde... tout seul nu momie , quand le ciel vous eitvoy.1 vers moi, Marcel, ô mon ami! Le hou Dieu est bon... Sans vous, je serais mort.

Il {ileiire cl penrhe lur l'cpsule de ÎSlarcet qui pleure aussi.)

M\ncEE, apres une courte pause. El vous n’eûtes jamais de nouvelles de votre Mal'iana?

jACQrr.s. Jamais !... les années s’accuimilèrerit sur ma tête , et je n’entendis pas parler d’elle!.. Tant que je fus jeune , j’attendis une épouse... N’avait-elle pat été ma femme devant Dieu ?... Mais à présent je ne puis plus aUeiidre qu'une amie.. .. car, comme moi, .AInriana aussi a dû vieillir. . et cette amie... Ah!

voyez-vous, .’Vlaicel... malgré les apparcnci's qui peuvent l’accuser à vos yeux...

elle viendra. ..elle viendra... elle viendra... Attendez... attendez...

(Il «e lève et va regarder par la fcnélre. Molif de

musique qui doit revenir rhai|ue fois que sa t^ie

s’égare.)

MVnCEL , tipris ta musùjur. Pauvre Jacques!.... et voilà ce qui m’.'ittend....

un amour sans espoir... Cette iMariana....

Elle raimaii au moins.... Amélie!.... à |>eiiie si elle m’a remarqué... Ali ! je n’y dois plus penser... H faut prendre une résolution... nréloigiier... |»artir !..jc le puis... Ou m'a piopoW* une place de secrétaire .sur ntl navire qui deni.tin met à la voile... ( Il ri garde Janfurs. ) .Mais que dis-je!., il faudrait donc rabandonrier , lui!.. Uh ! non... cela ne se pntt pas.

JACQl'KS, se rrtounwnt. Rien encore-

(On fr.ippc & la pt>rtr.)

MAncF.L. Entrez.

(Antoine entre )

MAiiCEL. Ce domestique... encore ce domestique !...

LE PAU V B F. JACf^CES

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