‹ Le pauvre pécheurChapitre 1 sur 4 · Le pauvre pécheur · texte numérisé non relu

Le pauvre pécheur

Pas même sur Marthe Sur laquelle il pleure Et dont il s'écarte De peur de ses pleurs;

Ni devant le fleuve Dont les eaux transfuges Ne sont jamais neuves Depuis le déluge;

LE PAUVRE PÉCHEUR i i

Ni devant les portes Derrière où se peut Toujours une sorte De déplaire à Dieu ;

Ni devant l'espace, Immense danger, De peur qu'il n'y passe A quoi s'attacher]

Ni devant le monde Ou tout va très bien, A part lui, V immonde.

Ni devant plus rien.

Devant son filet, Dans Veau sans reflet, Voit celui qu'il est,

Sa morne laideur.

L'eau de son baptême, L'abandon qu'il aime, L'eau grise, lui-même.

Il fait à toute heure L'œuvre minuscule, Dans un grand recul.

Avec des scrupules.

Et c'est son labeur, Devant l'eau de cendre Que veut bien répandre Le bon Dieu, d'attendre....

Il est le songeur D'une âme revêche Dont ïeau se dessèche.

C'est en lui qu'il pêche.

Dans le jour qui meurt, Très humble il se tient, Et il ne prend rien, Pour son plus grand bien.

Et quand un jour vient.

Au Père il s'adresse Pour de la tristesse.

Pain quotidien

Mon âme vous serez, La face morte, Celle qui en silence glisse A des lieux ignorés.

Celle qui va sa voie En levant le calice Qu'elle porte De sa joie Morte.

l8 LE PAUVRE PÉCHEUR

Au travers de moi-même, Un désespoir sacré Mon âme vous serez !

Hautes vos deux mains blêmes, La face vers la nuit,

Vous pleurerez sans bruit

Et vous serez

Celle qui suit sa route, Fixant la coupe d'or Où il tremble à pleins bords Toute, Toute la peine de votre visage, Celle, Eternellement sage, Qui va droit devant elle Sans en perdre une goutte...

Chapitre trente-sept : «... la liberté du cœur... » La cloche lente sonne un mort. II est six heures.

Elle habite un pays que je ne connais pas. Le même crépuscule, où s'égoutte le glas, Ne la circonvient pas d'un semblable mirage. Peut-être au ciel lointain qu'il tonne de l'orage ! Emue ailleurs d'une diverse impression, Elle ouvre à la même heure une Imitation.

Ainsi pour nous unir, nous n'avons pas voulu Des musiques d'un soir qui s'envolent sans plus,

Elle lit en français ces lignes de latin.

Et ce n'est pas non plus dans le charme argentin Desmotslourdsdemensongeetlégers de bruit vide Que nous sympathisons, grisés par des fluides, Mais dans Thonnêteté pensive de l'esprit. Nous ne retenons rien de ces sorcelleries...

Libres de cœur et sourds aux phrases cadencées. Buvons donc purement à la même pensée, Nous retirant du monde extérieur pour faire Le même mouvement dans la même prière.

Je suis passé un soir au crépuscule, en face D'une ville accoudée au bord de sa terrasse.

Une cloche y tintait dans la-jour d'un clocher.

Langoureuse, le long du ciel sur un rocher, De ses coiffes de toits dorés dune caresse, Elle dominait l'ombre, et l'onde, et ma tristesse. Une allée y courait de platanes très bas, Sur lesquels le jour pâle agonisait très las, Et comme j'étais triste, il n'y passait personne.

J'y vis une maison mélancolique et bonne,

Et qui semblait bâtie, ô Marthe, avec du ciel,

Il m'a plu de l'élire au passage pour celle

Où nous aurions pu vivre de beaux jours tout bas,

La maison du bonheur où nous n'entrerons pas...

Qu'elle reste à jamais close d'un clair sourire : Les maîtres du logis ne doivent pas venir.

Ma sœur, élevons-nous.

Dieu les fit homme et femme.

Comme ils devaient s'aimer, diverse fut leur âme. Aimer, c'est se sentir réunis de plus loin. Plus il tient d'univers entre les cœurs disjoints, Plus vaste est la beauté qu'ils évoquent d'un cri! Dieu, pour quenousraimions,nousjetaloinde lui.

Homme etfemmeihabiter deux mondes étrangers. Vivre une chair diversement aménagée...

Mais, ma sœur, différer d'encor plus que cela. C'est la vocation où Dieu nous appela.

Mettre entre nous encore un tel renoncement Que nous ayons une agonie en nous aimant Et que nous soyons ceux qui saiment à genoux. Un sexe volontaire et chaste est entre nous. Mortifions-nous donc d'un adieu sans retour. L'adieu c'est le levain et le sel de l'amour. Ce qui est entre nous, c'est plus que la nature. Ce qui est entre nous, c'est unt surnature. Nous avons entre nous la majesté de Dieu. Nous voici désolés des deux côtés de Dieu Afin que nos désirs étincellent en lui. Cherchons-nous tous les deux face à face vers lui, Mariant des pensers qui montent simplement...

Lt PAUVRE PECHEUR:

Marthe, Marthe,

ô toi mon crucifiement.

Oui t' aimer,

que l'amour me flagellât!

Cela seul!

(Je ne souffre qu"en faimant.) En souffrir,

pour que le Seigneur fût là!

Ah ! lacère

avec ta vive beauté

Le pécheur

qu'un renoncement déchire.

Sur lui pleuve

un firmament de pitié!

Lève-toi !

Si j'allais ne plus souffrir !

La douleur,

ce qu'il m"en reste, c'est toi.

Sois-moi donc

un regret toujours présent,

Un espoir...

Et que ma dernière croix,

Ce désir.

ruisselle de tout mon sang!

Que de ta grâce calme Où, matinal silence, Il palpite des palmes 11 s'épande un vent froid de pénitence!

Que ton souffle léger, Où l'on croit, inquiète, Une aile voltiger, Passe à travers moi comme une tempête!

Ce regard lumineux Qui m'aime et qui me voit, Pacifiquement bleu, Qu'il soit sur mon front le feu qui foudroie î

Ton geste dans lequel Une lueur éclôt.

S'il trace un peu de ciel, Qu'il fouaille en moi les mauvais repos.

De crainte qu'en ma chair Lourde et peccamineuse, Si tu ne m'étais chère, Ne croupisse un lac d'eaux empoisonneuses.

Mes chéris, mes frères, les hommes.

Vos plaintes pleurent dans ma voix Vous êtes aussi las que moi.

Une fleur d'angoisse nous sommes.

Une lueur sur de la cendre...

L'oreille écoute au bruit mauvais :

Elle ne s'emplit pas d'entendre, Ni l'œil de voir des visions.

{Livre de l Imitation!)

Notre cœur d'homme est une plaie Qiii saignera toujours, toujours.

Vivre, c'est nous mourir d'amour.

C'est pourquoi je suis votre frère, Etje bénis cette misère.

Voici que je suis un de vous, Le plus vous-même de vous tous.

Athée ou chrétien c'est tout comme, Toute une époque en ce pauvre homme, Le plus infime et le plus nu, Celui qui pleure son cœur mort.

Le dernier penché sur le bord De l'abîme des temps venus.

Voici l'homme î.. Un enfant qui pleure. Et voici le pauvre pécheur.

Lb PAUVRE PECHEUR:

Mercredi

Des Cendres, De petits

Méandres,

De l'air froid Qui frise,

Une brise

Qu'on voit,

n,2 LE PAUVRE PÉCHEUR

Farandoles Légères,

La poussière Qui vole.

Deux secondes Chavire,

Puis expire La ronde.

Ces atomes, En somme,

Le fantôme

Des hommes !

Poudre en l'air Leur chair.

Leurs os libres.

Leurs fibres.

L'assistance

Des corps, Tous les morts Qui dansent 1

Monde ancien, Poussière.

As-tu bien Souffert ?

Seigneur crucifié, j'ai faim, j'ai soif, j'ai froid. Venez à mon secours, descendez jusqu'à moiî

JÉSUS

Si mes deux pieds n'étaient cloués, Je viendrais doucement, pauvre pécheur, vers toi Qui sanglotes et qui sanglotes vers ma croix. Mais j'ai toute la terre attachée à mes pieds.

^6 LE PAUVRlE PECHEUR

Descendez jusqu'à moi !

JÉSUS

Si mes deux mains n'étaient clouées, Sur toi je fermerais immensément les bras Et tu reposerais sur mon cœur ton front las.

Descendez jusqu'à moi î

JÉSUS

11 ne fallait donc pas me clouer sur ma croix, Je suis ici dressé qui souffre le supplice Pour acquitter la dette de tes vices

Et pour laver toa front dans mon sang répandu, Tu m'as crucifié pour me payer ton dû.

Venez à moi, Seigneur Jésus î

JÉSUS

J'en suis empêché Par tous tes péchés.

Venez pourtant, Seigneur Jésus.

JÉSUS

Veux-tu déshonorer celui qui s'est offert? Ne sais-tu que je suis le Fils du Dieu vivant

Qiii ne serait pas Dieu s'il attouchait ta chair Qu'elle ne fût justifiée auparavant?

Descendez jusqu'à moi, Dieu vivant !

JÉSUS

Silence, pour m'aider A parfaire le don miséricordieux Que je te fais ici de ma divinité.

Sois homme, afin que je sois Dieu !

Ayez pitié, mon Dieu !

JESUS

Sois homme, sois humain :

Mon grand désir d'allervers toi, toiquim'imploreî Fait à ces quatre clous saigner tous mes efforts Cesse de m'appeler, tu m'arraches les mains !

Quand pourrais-je. sans vous meurtrir. me faire entendre?

JESUS

Attends que tout soit souffert :

C'est souffrir que de m'attendra.

Sache te taire.

Alors je me clouerai devant vous face à face Afin que mon mutisme ardent vous satisfasse, Vous renonçant encor pour bien vous imiter.

JÉSUS

Je serai décloué pendant l'éternité.

Buissonsdehoux,bouquets d'aubépines troublantes Sous lesquelles la chair fouettée à tour de bras Pourrait s'éclabousser d'une grêle sanglante. Que de douleurs en vous que je ne souffre pas î

Lieux sauvages, milliers de cimes dont chacune Offre à Dieu ses déserts d'épines et d'ajoncs. Fleursd'acierbleu. chardonsqui hérissezlesdunes, Mûriers. que rougiraient les îlagellations.

Scions, qui siffleriez en rythmant des prières, Ronces, dont les fourrés me tracent des chemins Dont je pourrais ensanglanter toutes les pierres En vous pressant sur ma poitrine à pleines mains.

Vous qui montez sans bruit vers le ciel, forêts viergei Où bourgeonnent en vain (si douces !) les saisons Multipliant vos bois pour de nouvelles verges, j Broussailles, qui haussez partout les horizons, ■

Acacias en pleurs, qui, dans l'air des nuits tièdes, Neigez sur la langueur des marches ralenties Et au parfum desquels comme au péché l'on cède, Nuits fraîches qui gonflez de venin les orties,

Aloès, qui dressez, inutiles, des pals.

Landes, où sans limite ondulent des genêts Dont chacun porte en lui l'invention d'un mal, Nature que ma foi n'épuisera jamais,

Rosiers auxflears de chair,dont l'arbre est un supplice A tresser en ceinture aux reins épouvantés, Rosiers, dont je pourrais épuiser le calice, Roses, dont le calice est une volupté,

Et ulcères en fleurs dontla rose segâche. Laideurs des pauvres gens faites pour les baisers. Leur vêture de lèpre où je nose poser La bouche, — buissonsdépines, que jesuis Lâche I

Marche, pécheur, marche. II n'en finit pas, Le sentier sanglant que tes pieds vendangent, Le rosaire aigu qu'égrènent tes pas.

Aux buissons de fer, pinsons ni mésanges N'allègent d'un chant ton àme aux écoutes. Mais voici, mon fils, un détour étrange.

C'est un carrefour d'où partent des routes, Des routes encor où des croix s'érigent Qui, les bras ouverts, les défendent toutes,

Vers quelque cité que tu te diriges, Pour pouvoir passer, tu dois sur ton dos En emporter une, une croix, te dis-je.

Marche, pèlerin, traîne ton fardeau, Blesse-toi les pieds : le pays est sourd. Il n'y chante pas de petits oiseaux.

Regarde venir sous tes lents pas lourds Les pierres en marche au-devant de toi... Et te revoici dans un carrefour

D'où de toutes parts repartent des voies Par des croix encor toutes interdites.

Sur ton dos cassé charge une autre croix.

Et passe, et fen va, et toujours hésite Entre d'autres croix d'autres carrefours. Charge-toi d'un peu de chacun des sites.

Et retrouve-toi revenu toujours

Au centre du monde entre quelques croix,

Lourd des carrefours qu'en vain tu parcours.

Mais vers tous les ciels, mais à chaque fois Qye j'en lève une autre, je me sens comme Allégé, béni, d'en porter le poids.

D'aller sans merci, leur troupe me somme.

Plus vite, plus vite ! Elles me harcèlent.

L'herbe estdevelours: les croix poussent l'homme.

Et c'est moi qui suis soulevé par elles.

Les croix m'ont parlé, les croix sont en marche

Les croix ont chanté, les croix ont des ailes.

Vers les carrefours, marche, marche, marche

Quand le Seigneur fut mort, le Vendredi célèbre, La terre tout à coup se couvrit de ténèbres.

Alors, du fond des bois, un hymne de salut S'éleva dans la nuit mélodique. Ce fut Une fusée en tleur et un haut jet d'eau pure, Comme un déchirement passionné d'azur.

Et ce fut une flûte éperdue, éperdue, La modulation d'une allégresse aiguë,

Brisant une clameur sur un écho de verre,

Un hymne continu de joyeuse colère,

Un cri bleu palpitant au fond de la nuit folle !

Dans la subite nuit chantait un rossignol.

Seigneur, et celle-ci r

JESUS

Ne t'occupe pas d'elle.

Laisses-en le souci Au Christ intérieur qui s'auréole en elle. Sois heureux simplement qu'elle me soit fidèle.

LE PAUVRE PECHRUR

Qu'elle est singulière votre voix, Lorsqu'elle parle en moi !

Je n'ose pas vous reconnaître..

JÉSUS

Je suis Celui que tu supposes.

Maître, Vous me dites des choses Semblables à moi-même...

JESUS

Je me fais petit, comme ceux que j"aime, Je suis pour chacun le Seigneur qu'il clame,

Car je suis le Christ de toutes les âmes. A la tienne je me façonne.

Je te parle comme tu penses.

Un Dieu en trois personnes...

JÉSUS

Un Jésus en mille présences !

Un Dieu m'est destiné.

JÉSUS

Le Christ uniquement pour chacun s'est donné

Je suis la fleur dont vous préfériez le parfum.

JÉSUS

11 y a le Jésus de chacun.

— Simon Pierre qui la suivait vint à son tour et entra dans le sépulcre et vit des linges posés à terre.

— Et le suaire qu"on avait mis sur sa tête, lequel n'était pas avec les linges, mais plié séparément dans un autre lieu.

Gean. XX, 0-7.)

Soyons ce grand matin d'une candeur étrange Et ce linge plié proprement par les anges. Posés tous deux, l'un ici. l'autre un peu plus loin. Il importe, ma sœur, d'être humbles avec soin. De garder notre place et de n'être autre chose Qiie ce peu d'ordre où nous sommes ces pauvreschoses,

Comme dans la maison des objets sous la main,

Disposés pour Celui qui peut venir demain,

ParQuelqu'und'enalIé, — pleins d'ungeste récent.

L'ordre est une présence éparse des absents.

Il faut régler avec scrupules notre vie,

Observant cette paix fme, la minutie,

Ne pas rire, sourire, en étant ce qu'il faut.

Du linge en ordre le matin, cela est beau,

Du linge frais, rangé, grossièrement cousu...

Soyons avec blancheur la fête de Jésus,

Nos cœurs ici et là, plies comme des linges...

C'est le matin de Pâques : le nouvel été Parsème le jardin de miettes de clarté. Seigneur, voici le jour ensoleillé d'hosties: Bénissez vos enfants dans leur joie abolie!

Le jour léger descend du ciel vert des tilleuls.

Aimer, s'apercevoir ensemble qu'on est seuls. Sans fm, partout, dans la souplesse des mots fins.

bO LE PAUVRE PÉCHEUR

Dans les parfums subtils dont la tleur flambe en vain, Dans l'auroral velours des lumières qui tremblent, Parmi tout ce qui semble se chercher ensemble, Ah ! la pitié d'aimer plus que de tout son cœur ! La fleur ne fleurit pas au delà de sa fleur.

Et c'estpourquoinouste nommons danscejardin Et nous disons : «Jésus», en tremblant de matin Parmi la volupté de l'aurore pascale, Dieu blanc dont le silence est l'aube où tu es pâle, Dieu apparu dans ces lueurs de toutes parts, Dieu dont l'absence éparse est un vaste regard, Dieu que nos mains de fièvre ne toucheront pas, Dieu pur du petit jour,Dieu doux qui viens tout bas, Dieu tragiquement doux dont nous sommes le règne Et que nous connaissons à notre âme qui saigne. Maître de l'impossible amour, Verbe !

— ou plutôt

Beau Dieu qu'ont affirmé nos cœurs d'Occidentaux

LE LIVRE DE LAMOUR 6l

Durs et rudes ainsi que les Océans verts,

Dont l'œil universel à l'infini se perd,

Beau Dieu, les doigts levés, que les sculpteurs d' Amien

Ont fait à notre image, un peu capétien,

Dieu dont le front certain divise la lumière,

Dieu beau dont nous pleurons le sourire de pierre.

Et dont notre âme en peine est bien la cathédrale.

Volonté sachant tout, figure générale,

— A moins, pour satisfaire éperdument l'esprit,

Que ta face ne soit une géométrie!

Voici tout simplement que j'ai perdu ma mère. Je vous offre, ô mon Dieu, son parfum éphémère. Parmi l'or triomphal de cette Fête-Dieu, Et puis je crois en vous, des larmes dans les yeux.

Je suis le pauvre enfant que ses bras ont bercé. Elle fut belle et telle qu'une fiancée, Comme ma fiancée est maternelle et grave, Et je saigne au milieu delà fête suave.

La douce femme dort, qui m'a donné l'éveil. Et je ne verrai plus jamais sous ce soleil Celle qui m'a fait homme pour l'éternité. Oui, j'ai perdu vraiment ma mère, la Beauté.

Jetez des roses roses, mes petits enfants, Parmi de l'harmonie éparse dans le vent. Et moi, j'ai effeuillé ma rose la plus belle. C'est ma joie, ô Seigneur, de mourir avec elle. De mourir à l'orgueil, de mourir à la vie En vous offrant ce soir où je me sacrifie, De nous mourir à tous les trois puisqu'il vous plaît. Secouez l'arbre en fleurs, défleurissez la haie !

Sous le ciel pfile, Les sarments verts éclatent.

Les étincelles aux étoiles Se mêlent et l'air doux est fleuri d'aromates.

C'est la saint-Jean, Ce soir d'été suprême.

T'épanouir tout doucement Parmi l'immensité du ciel et de toi-même.

Meure le jour De toute la lumière! N'être qu'une lueur d'amour, Flamber droit vers le ciel, toute l'âme légère.

Te sentir nu D'une simplicité.

Qiie ta souffrance continue Ne pèse sur ton front pas plus qu'un soir d'été.

Te diluer Au ciel aérien, Tout voir, sourire et tout aimer, N'être rien qu'un émoi qui ne tient plus à rien.

N'être qu'un pleur Spiritualisé, Un peu de si fme douleur Que tout le ciel soit plein d'un seul pleur de rosée,

LE LIVRE DE L'aMOUR 67

Elre subtil Tel qu'une flamme au vent, Etre léger, léger, tranquille Dans l'abandon très pur de tes détachements.

Un calme plat Sur un lac de lumière.

Vivre cela, cette nuit-là.

N'être qu'un peu de transparence en la nuit claire.

Par la nuit d'Août qui s'apaise,

Et bleuit tiédissante,

Les vagues phosphorescentes

Se baisent, Et c'est un peu de lumière.

Par la même nuit tranquille, Sans un souffle de colombe, Des étoiles au ciel filent.

Et tombent, Et c'est un peu de lumière,

Et par la même nuit d'Août

Tous les animaux sont doux,

Les vers luisants sont des gemmes

Ils s'aiment.

Et c'est un peu de lumière.

Aussi les petites âmes Font ce qu'elles ont à faire, Se plaisant à leur misère

Sans blâme.

— Et c'est un peu de lumière!

La fontaine Aux joyaux Pleure à pleines Perles d'eau.

Sous la voûte L'eau frissonne.

Une goutte Tremble et sonne

Une encore, Et puis une...

Au dehors Clair de lune.

De l'or traîne Dans l'eau pâle Où s'égrènent Des opales.

Disons, sœur De misère, Pleura pleur Ce rosaire,

Récitant

L'eau des roches, L'eau du temps, Voix des cloches.

Prions, fût-ce Infini !

Angélus Do lui ni...

Tant qu'il est Dans la terre Des mots frais; Faits d'eau claire,

Toute l'eau, Toute, toute, Mot à mot, Goutte à goutte.

Il faut faire de la musique avec nos doigts. II faut nous marier, ma sœur, en l'harmonie C'est un enlacement des âmes réunies, C'est une voix qui chante dans une autre voix,

II faut faire de la musique avec nos âmes. Brodons le contrepoint palpitant de deux rêves, Ourdissons deux personnes d'une seule trame, Que ton angoisse en ma lassitude s'achève.

Que nos âmes, en se jouant, s'identifient! Différons librement dans une volonté Et qu'en vivant de toi je te donne la vie : Chantons à deux, ma sœur, l'hvmne de l'unité!

Marthe, il nous faut rougird'être ces deux visages.

Timbre d'un souvenir que nul écho n'éveille. Je n'ai plus la voix de mon père dans l'oreille. II s'altère à jamais de beaux vieux paysages Au fond de ma mémoireoù mentent des chimères: ]à n'ai plus dans les yeux le regard de ma mère.

Espace dans lequel ils n'ont voix ni figure, Espace où leur profil ne fait plus de blessure, Espace, unique lieu, la chose toute entière, Infini dans lequel leur âme est sans frontière. Drap funèbre tendu sur mes yeux d'orphelins, Azur dont la couleur est de la tleur du lin, Jardin des En Allés, maison à jamais vide. Lieu de toutes les absences, ô mur limpide, Jésus léger sur toi n'apparaîtra-t-il pas ?

O vous qui m'avez fait, dites, mes deux chéris, Pourquoi m'avez-vous fait si pauvre et si petit ? Ma mère, qu'il tient peu d'espace entre mes bras! Je voudrais de mes yeux boire le vide immense. Tandis que j'entendrais un siècle de silence. Voirderespace,oh! voirtoutl'espaceoùtoutpasse.

Marthe, qu'il faut avoir peur de blesser l'espace !

Depuis les jours du Paradis, Aucune rose n'a saigné Comme la fleur que je dédie Au bon passage de vos pieds.

Il ne fut pas d'âme plus tendre Que celle-ci que je vous donne.

Secrètement daignez l'entendre.

Elle ne dit rien à personne...

80 L^. PAUVRE PÉCl^EUR

Seigneur, l'amour dont elle est pleine, C'est pour vous seul. Prenez la peine De vous pencher près d'une eau claire.

Car je suis le gardien sévère D'un trésor qui m'endolorit.

Mais que personne ne m'a pris.

Mon Dieu, délivrez-moi de moi Qui vous garde un siècle d'émoi !

Car enfin tu pouvais, mon Adoré, permettre Mon éternel repos, ne pas penser mon être.

Tu pouvais tempérer, selon combien de lois ! La tiédeur de l'aube et la douceur du froid. Mesurer autrement aux étoiles leurs poids, Affranchir mes travaux de la danse des mois, Varier jusqu'ici la fortune des rois.

Me pétrir d'un peu d'air, me créer autrefois Et me nommer partout où s'élève ta voix.

Et tu pouvais, mon Adoré, ces yeux ouverts, Mes oreilles, qu'emplit la musique de l'air, Et les mains que je tends vers toi, ne pas les faire, Me prêter d'autres sens que ceux dont je me sers Qui du même soleil fissent des choix divers, Pour me donner l'image d'un autre univers.

Et tu pouvais, mon Adoré, mon divin Maître, Unir de toutes parts mes père et mère, admettre Tous les millions d'hommes à me faire naître, Croiser en eux tous les intlux qui me pénétrent, Créer tant d'inconnus pour être ces deux êtres, Tant de possibles gens pour être leurs ancêtres!

Tel pourtant me voici, qui sais ma pauvreté. Tu m'as tiré de toute possibilité.

Moi qui devais percer ton côté d'une lance, Quel désir avais-tu donc de mon existence ? Quoi ! ce pécheur te fut tellement précieux ! Sa vie est le secret de ta douleur de Dieu !

Donc je sais que je suis, tel quel, X:x préférence, Que tu m'as fait à l'amoureuse ressemblance De ta faim, de ta soif et de tes bras ouverts. Le portrait de ton âme est gravé dans ma chair. Je suis celui qu'il est utile que je sois. Je suis le cri vivant de ton besoin de moi. L'empreinte neuve de ton cœur. Tesdoigtsmanient Minutieusement toute mon humble vie.

Et tandis que tes mainstiennent toutes mes fibres. Mon adoré Seigneur, je tremble d'être libre.

Veni. Domine Jesu.

Apocalypse

De toute éternité les astres sont en route Vers le lieu qui leur est fixé pour ce soir-là.

Cette heure est mon héritage entre toutes, Et pas une autre fois qu'au ciel de ce soir-là Ils ne saigneront le même or Selon de tels rapports.

Les mandes sur lesquels mon Créateur souffla S'échevèlent vers Iheure unique de ma mort.

J'attends que la mathématique se résolve, Et par le firmament qui bleuit pour moi seul, L'orbite des soleils me tisse mon linceul. C'est pour me délivrer que tout le ciel révolve.

Ce soir-là je serai très pauvre sur ma couche, Et un sanglot d'amour m'entr'ouvrirala bouche. Les deuils m'auront laissé sur la face leur pli. J'aurai parmi les tâches en vain commencées,

J'aurai, la fièvre au corps, les mains blessées, J'aurai, sous le frisson des mauvaises pensées,

Pâli.

Ce calvaire sera témoigné sur ma face.

Mon cœur las crispera sur un bouquet d'orties Le dernier battement de sa douleur vivace. Un tonnerre secret m'aura blanchi le sang. Tout cela pour qu'au soir des souffrances pâties S'accomplisse en ma chair la pâleur des hosties Et que le fruit soit mûr pour le divin Passant ! Quand me trouverez-vous, ôDieu blanc du Thabor,

Assez pâle Pour la mort ?

Ce soir-là je serai haletant sur ma couche

Et jeté dédierai l'effort d'un dernier râle,

Jésus, et je tendrai vers ta bouche ma bouche.

Alors tu étreindras mes membres en sueur, '

Et mes os crieront, sur ta poitrine écrasés,

Et tu boiras dans la fureur de tes baisers

Le soupir de mes lèvres et mes yeux en pleurs.

Et tu supplicieras mon être épouvante,

Afin que je défLiille en cette volupté

En te donnant mon âme toute, toute, toute...

Oh, je t'entends venir I... Les astres sont en route.

Les yeux fermés, afin, pour ta venue,

De libérer des ors du jour, du vol des vues

Mon âme, et qu'elle soit pour tes pieds toute nue.

Les yeux fermés à tout cet envahissement.

Afin de faire en moi ce vide, mon néant,

Qui esttout ce que j'ai pour mon Dieu d"assezgrand.

Les yeux fermés, afin de tendre ma pensée

Tellement que ce soit une chose insensée

Et qu'un frisson glace ma chair d'amour blessée.

Les yeux fermés, afin que, buvant l'ombre à flots, Te désirent tous les regards de mes yeux clos Et qu'en eux peu à peu meure, saigne un halo.

Les yeux fermés, afin, dans un vouloir de fer. De faire avec l'effort de tout mon être offert Un ciel pur de ténèbre au spectre de ta chair.

Les yeux fermés aux visions qui les caressent,

Afin de palpiter d'une telle tendresse

Qu'au fond de moi très lentement tu apparaisses.

Afin de croire voir, afin de voir ma foi, Afin en te nommant de me mourir d'émoi, Toute une heure, Jésus, les yeux fermés vers toi.

Les yeux fermés en ta présence à tout le reste. Pour te réaliser, mon Christ, et que s'atteste La vision intérieure de ton geste.

Les yeux fermés, comme une bète qui se couche.

Pour que Quelqu'un m'étreigne et que des mains me touche

Et que moncœur soitchaud du souffledeta bouche.

Les yeux fermés si fort que ma tête se brise

Et que mon sang batte mes tempes, que je frise

La folie, ô mon Dieu, votre folie exquise.

Les yeux fermés, ainsi que ton petit enfant, Pourqu'aille et vienne au fond de moi ton frôlement Et pour que je les rouvre avec des cheveux blancs !

Parmi les royautés abyssales du ciel, Christ éternellement monte au Père éternel.

Et je sens, ô Jésus, que je monte vers vous.

J'ai presque détaché le lien qui me noue

Au fardeau de mon corps traîné dans le mépris.

Je me suis fait mourir pour être un pur esprit.

Je m'élève vers vous comme un ange léger.

L'homme est sorti de l'homme et.pourvousapprocher,

q6 LE PAUVRE PÉCHEUR

Cingle vers le vol nu des Vertus furibondes

Adam vient de franchir un des cercles du monde.

Mais où est l'animal qui s'est humanisé? Quelle plante a bondi du sein de la rosée? Aux entrailles du sol a-t-il fleuri des pierres? Et une nébuleuse, une escadre solaire, Pour monter avec nous, sort-elle de la nuit ? La Création folle, est-ce qu'elle me suit?

« Le plus grand philosophe du monde

Pascal

1 )ans les fonds le torrent roule une artillerie Et ion n'entendrait pas. si je poussais un cri !

Quelquesarbrestordus.puisdesblocs de décombres. Puis plus bas deux lueurs glissantes, —puis de l'ombre Jusqu'où cette muraille où je suis coule à pic.

q8 LE PAUVRE PÉCHEUR

De l'ombre î Un lieu muet, de l'espace tragique. Combien d'om.bre au-dessous des deux clartés livides. A plein espace, par-dessus l'ombre, le vide!

C'est 2id bord de cela que je suis arrêté.

Si Jésus me disait de me précipiter!

Tomber

jusqu'au fond,

les yeux ouverts, Et voir

s'élargir

la nuit des pierres î

Un grand vent

d'air arraché

sur mon front qui sue, Un volcan

de bleus soleils,

un coup de massue I

Ah î de l'autre côté Que le grand paysage est baigné de clarté î

Pointd'ailes Qui vous portent si vites etvousdéchevèlent De si vertigineuse allure à travers l'air. Choir sans rémission, voler avec colère, L'élan suprême, la vitesse de l'amour ! Moi l'hommeauxpas tardifs traînés le long desjours !

Oui. mais ne plus tenir la terre sous ses pieds,

Tout perdre, dans le vide énorme se noyer,

Rien qu'on puisse palper, qu'on frôle, où l'on se pose,

Avec l'inquiétude alors d'être une chose,

Puisque Dieu nous a fait stables en nous créant.

Etre par tout soi-même en proie à du néant.

Oh! les pieds qui saignaient à travers les cailloux,

Qu'ils battent l'air affreusement, et les genoux !

Ce sont eux les membres souftrants des grandes chutes

Etre fou de ne rien étreindre une minute !

Mon corps mortel, mon corps vivant, Vos mains seraient des chairs meurtries. Si je n'étais ce pauvre enfant.

Vos mains aux bonnes industries.

LE LIVRE DU VERTIGE lO

Mon corps, vous êtes doux et beau, Votre stature est juste et forte ; Vous qui pendriez en lambeaux, Vous palpitez de folle sorte.

Mon corps qui n'avez obéi, Vous aimez l'eau claire et l'été, Ma chair par la peur envahie, Je vous touche et vous existez.

Et puisque je n'ai pu m'asservir la nature, Je suis redescendu pour pleurer en lieusûr.

C'est moi dans la nuit : Marthe, lève-toi. Debout ta chair tiède et ton cœur qui tremble. Posons nos genoux sur le gravier froid. Veillons côte à côte et prions ensemble.

Prions sans nous voir, nous sachant dans l'ombre. Venus tout hagards du fond du sommeil, Dans l'informe nuit sans couleur, sans nombre. Les yeux grands ouverts vers de noirs soleils.

104 l'E PAUVRE PÉCHEUR

L'âme grelottante, appelons TEpoux.

Tout l'espace est noir de sa grande absence, Ouvrons fixement les yeux devant nous Et prions sans voir, la mort dans les sens.

Jusqu'à temps qu'il fuse un sanglant éclair, Dilatons vers lui des yeux ténébreux.

Jusqu'à temps qu'un astre, éclaboussant l'air, S'allume devant nos immenses yeux î

Comment prier ? Les mots sont des images.

C'est dommage.

Il en est de si pitoyablement agiles.

Mais il n'est pas en eux de pensée assez dense.

Ils sont une forme fragile :

Et le Seigneur est-il sous le joug de nos sens ? Us ne disent pas le fond de notre âme,

En chacun d'eux il sonne un blâme.

i06 LE PAUVRE PÉCHEUR

II hésite un discours menteur :

Peut-on les dire avec pudeur?

Ne rien dire plutôt ; Ne pas dire des mots qui ne nous disent pas ;

Puisqu'on ne peut penser tout haut, Ne pas parler tout bas.

Taire des chapelets d'aspirations vagues. Etre un fleuve d'amour ondulant vague à vague. Méditer devant Dieu, sans jamais lui rien dire. Mener un chœur intime, unanime de lyres

Harmonieusement muettes.

Une idéale théorie

Des passantes de notre esprit, Tisser de l'ineffable en heures inquiètes. Etre en silence un lac plein du glisser des cygnes..

— Oui mais comment fixer des lueurs sans reflets. L'idée est enchaînée au verbe qui la signe.

Notre prière est un bouquet Qu'il faut cueillir, qu'il faut tenir avec nos mains. L'intelligence est faite avec d'anciens langages, La pensée a reçu des paroles en gage :

Si l'on ne parle, on pense en vain.

Ne pas même penser alors ce que l'on pense. Etre en toute ferveur un feu follet qui danse. Jouer de mille obscurs mouvements en soi-même. Pousser du fond de soi la puissance qui aime.

La prière parfaite :

Une paralysie amoureuse de Thomme; Etre passivement une âme qui végète, Et renier, Jésus, ce mot dont jeté nomme...

Sonneurs de rouge, coqs des fleurs, coquelicots. Dont l'éclat crisse en l'or des soirs dominicaux, Mon âme fraternise avec vous. Fleurs brûlantes, Fleurs de sang, fleurs de Saturne, fleurs ululantes. Trompettes éructant des rages sabbatines, Vrilles de vermillon, blessures scarlatines, Printemps de braise, Avril, bruine d'étincelles, Phares vifs au soleil dont la flamme éteint celle Du jour qui par-dessus vos transports s'obscurcit. Ma fauve ardeur s'exalte à vos apoplexies.

Picrocholes des champs, papillons incarnats, Ma ferveur en vos fleurs de foudre s'incarna, Et dans regorgement de vos cœurs écarlates, C'est mon tourment exaspéré que vous parlâtes. Mon cri que je voudrais que le ciel entendît Piaffe en vos lueurs, arde en vos incendies. Vous qui vous efforcez, en hurlant de douleur, A sortir à jamais du cercle des couleurs, Le courroux qui vous fit resplendir ne fut-il Semblable au rêve fou dont mon came rutile ? Fleurs brûlantes où meurt sans trêve un cri suprême. Hardi I — Hardi la plaine aiguëavec moi-même !

Dans le ciel, Océan lumineux des nuages.

Un mûrier baigne ses immobiles feuillages.

Un mûrier ! Christ a dit : « Si vous aviez la foi,

Vous diriez à cet arbre : Déracine-toi

Et te transplante et pousse au milieu de la mer ! »

Moi donc, puisque Jésus l'a dit, je puis le faire :

Mûrier quitte le sol au nom de Jésus-Christ !

C'est le verbe de Dieu qui fut vraiment écrit. En lui dort la vertu créatrice de l'être.

Je réaliserai l'Ecriture à la lettre

Sans en omettre un seul iota précieux,

De peur d'avoir perdu quelque chose de Dieu.

La lettre, c'est l'esprit maître Je l'absolu

Et l'outrance en laquelle il s'aifirme le plus.

Que la lettre au grand jour du ciel soit épelée :

Je veux garder en moi Jésus immaculé.

Mûrier, je crois en Dieu le Père Tout-Puissant

Qui posa sur ta tête un ciel éblouissant

Et fit la terre vaste et fraîche pour porter

Ta tige nourricière ou reverdit l'été.

Je crois au Fils qui fut immolé sous Pilate

Et dont Thomas Didyme a touché les stigmates.

Et je crois en l'Eglise dans le soir qui tombe,

Sur laquelle palpite et plane la colombe.

Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.

Elève-toi, mûrier du ciel, par Jésus-Christ î

Au vent tes racines avec leurs filaments. Je veux sur toi ceci : je le veux tellement Que ton bois va se tordre et va bondir : je veux Q.u'un fleuve de vouloir jaillisse de mes yeux, Et pleuvent-ils sur toi, hachant comme une grêle Tes feuilles et faisant voltiger tes fleurs frêles. Ebranle-toi ainsi qu'à la brise, arrachant Ta flbre chevelue à la glèbe des champs. Enlève-toi au vent de mon esprit qui pense, Suspends-toi dans l'espace, attestant ma croyance. Voyage par le ciel entre les mains des anges. Et t'en va te dresser, seul, sur des mers étranges. Je veux à même toi la chose que je veux Jusqu'à faire tomber le tonnerre du feu !

Mûrier j'ai bien sommeil, car j'ai versé sur toi La fièvre de mon sang, la ferveur de ma foi. Et voici que je doute si jusqu'à ce soir Je soutiendrai l'effort surhumain de vouloir. Sors du sol, en pitié du pécheur qui le veut, Plante compatissante et bonne du bon Dieu,

Samaritain du ciel qui reçois les oiseaux. • Sois celui qui fleurit sur la plaine des eaux, De peur, si tu n'allais tout à coup te soumettre, De faire en moi mourir celui que je veux être.

Marthe.va-t'encueillirdansleschamps despoisons, Ceux qui montent l'esprit au plus haut diapason, Les chélidoines, les sauges, les jusquiames, Et si d'autres encor volatilisent l'âme. Que ma parole pèse un effroyable poids. Que mon vouloir se tende plus qu'il n'est en moi. Mûrier, voici toutes mes forces. — Je te crie : Ah î envole-toi donc au nom de Jésus-Christ!...

MonDieu,je vois, mon Dieu, je sais, mon Dieu, je croii

Le miracle sest bien accompli devant moi.

Ce n'est plus dans le sol que ces racines plongent.

Le ciel est un mirage et la terre un mensonge.

Ce ne sont plus les plis de la plaine ondulante

Ni des buissons qui battent le pied de la plante Et j'entends une mer que mes yeux ne voient point. Mais vous ne vouliez pas que je fusse témoin Du prodige promis qui par moi se consomme : C'eût été trop d'ivresse, monDieu, pour un homme.

Gloire à tes flots de pourpre et d'azur furieux, Triomphale joueuse où frémit l'aube en feu, Meraux mille flots verts levés comme des flammes. Mer lumineuse et folle, foule en pleurs des lames Qui bondissent,rythmant des tonnerres de mousse. Pâturage miraculeux où l'arbre pousse, Mer invisible, et non ce pays manifeste, Indéniable mer qu'un Evangile atteste, Embruns salés, eaux vivantes que le vent ploie, Salut, toute la mer qui chante autour de moi I !

Jusqu'au fond de ma chair pousse un arbre de vent, Dontles rouges rameaux sont mes poumons vivants. Il boit le flot du ciel, l'air musical des lyres, L"ombre, la brise ; c'est un arbre qui respire.

Sa vie est douce et palpitante; C'est l'arbre qui sanglote et c'est l'arbre qui chante.

Le vieux château de la Pensée, A jamais obscurci par ses folles poussées, S'écroule sous l'assaut d'une frondaison vaine Dont les fraîches fleurs d'air me parfument les veines.

Il8 LE PAUVRE PÉCHEUR

Et quand surgit en moi ta vision qui pleure, Marthe de toutes les douleurs,

Il éclate à travers les feuillages houleux Un orage de sang qui pleut !

C'est l'arbre décevant chargé du fruit perfide.

En lui s'écoulent des rivières d'air liquide,

De fragrantes vapeurs de rose et de résine. Ses racines, oh ! ses racines :

Voici le crépuscule et tout le vent du ciel,

Des sonnailles dans le bêlement des agnelles ';

Et le râle du bœuf qui boit, La gamme des ruisseaux chromatiques, les bois , Creusant dans les vais des coupes d'aventurine, Les mouettes, l'aile traînante en l'eau marine,

Des midis blancs, des nuits de laque, Et de lointains soleils claquant sur l'eau des lacs, Et des soirs traversés d'arômes d'oliban. Le vent de nuit qui hurle aux forêts du Liban, Il fraîchit, Marthe, il joue entre tes doigts qui tressent

Des lacis d'heures charmeresses.

Le vent de toutes parts vient de toute la vie. Il est le souffle universel qui purifie,

C'est en lui que battent les ailes, C'est lui l'Océan dor où les êtres se mêlent, La source où les vivants s'abreuvent sans mesure

A même une vasque d'azur.

C'est lui la poussière féconde qui s'envole, Lui l'annonciateur qui chante les paroles, L'haleine de l'Avril évocateur des plaines. Et l'eau du ciel, et la lumière, et ton haleine ! Ainsi l'arbre est planté dans l'aube qui ruisselle. Ses racines, ce sont tous les souffles du ciel A toutes choses accrochant leurs tentacules.

Où la joie ardente circule !

Délicieuse est ma blessure ! L'arbre inverse

D'un jet de sève me transperce, D'un flot des sangs du monde où ses fibres s'enlacent, Et, ô Jésus, c'est ta figure qui s'efface, Ton geste qui se ruine au capiteux vertige Du fleuve naturel afflué vers sa tige,

Intérieur Jésus! Ses racines ce sont Les formes, les clartés, les sons et les frissons, O Marthe, et ta chanson, et l'air qui t'emprisonne, Et le vent du matin qui baise ta personne, Et le mauvais conseil de vivre Pour V boire comme un homme ivre !

Forêt d'or et d'orgueil éclose dans mon sein, Qui viole mon secret et trouble mon dessein, Voici l'arbre de vent qu'il faut déraciner !

Pleins d'œuvres soient lesjours et longues les années. Est-ce assez d'une vie à tuer une vie ?

Jésus, bénis la hache et soutiens mon défi!

Lb PAUVRE PÉCHEUR:

Comme un arbre en fureur éclatant son écorce, Jevoudrais,monSeigneur,tendrepIushautmesforces,

JÉSUS: Noîi me tangere.

Réalité des deux te serrer dans mes doigts, Heurter avec mes os la lueur de ma foi,

JÉSUS

Il ne faut pas m' aimer ainsi.

Brûler mes yeux d'unjourdansl'éclairdetesyeux, Sentir en moi passer la foudre, en touchant Dieu !

JÉSUS

Si tu crois en moi, pourquoi veux-tu me toucher ?

Vous aimer seul à seul, être l'unique élu, Me sentir câliné vivant par l'Absolu,

JÉSUS

Est-ce à moi que tu parles ainsi?

Me fondre, en t'adorant, dans un divin sommeil, Comme un grêlon d'Avril dans un bain de soleil,

JÉSUS

Tu ne cherches en moi qu'une jouissance.

Et me jeter pour un broiement délicieux Dans le pressoir du vin de la fureur de Dieu,

JÉSUS

Aime plutôt les pauvres.

Et rugir de victoire en buvant tout le ciel, Et me pâmer dans un abîme essentiel.

JÉSUS

Mon ami, tu finiras dans le péché du sang.

Quoi vous aimer. Seigneur, sans en crier de joie ! Ah détournez le fiel ! Illuminez la croix !

JÉSUS

Ne m as-tu pas appelé ?

Bah ! ce n'était pas vous qui m'imposiez silence. C'est moi qui vous prêtais des chosesqueje pense.

JÉSUS

J'étais là qui te parlais ...

Jeûnons côte à côte...

Voici que trois soleils

Se sont couchés sur notre faim.

Mourons-nous comme de doucesvictimes.

MARTHE

Quelqu'un de divin passe...

Est-ce le vent

Ou Jésus qui m'a frappé ?. .

Une présence indécise m'opprime...

Appuie ta tempe

Le long de la mienne,

Marthe,

Exaltons-nous d'un amour unanime.

MARTHE

Des coups de maillet

Me martèlent la tête.

Les entends-tu contre mon front?

Qj,run fixe amour en nos cœurs s'envenime !

Lequel de nous va défaillir le premier?

Si c'est moi, tu te détourneras pour en pleurer.

Si c'était toi !

Rivalisons de souffrance et d'estime.

MARTHE

Je vois des visions :

Il me semble que les étoiles se rapetissent.

J'entends sonner des lumières,

Je vois des aigles s'envoler des cimes.

k LE PAUVRE PÉCHEUR :

Liberté ! Liberté !

Plus de chaînes à notre pensée.

La voilà qui bondit I La voilà qui vole !

Libres de chair, notre esprit bat Labîme.

MARTHE

Liberté ! Liberté !

Depuis trois jours,

Notre corps a vécu des forces de notre âme.

Patience ! Nos êtres se subliment.

Grisons-nous purement de notre unique idée. Enivrons-nous du vent de la Pentecôte.

Le jeûne qui te brûle, c'est Jésus qui nousétreint. Notre douleur est sa maison intime.

MARTHE

Préparons-lui la maison de la chair,

Faisons-la blanche,

Lavons-en le pavé,

Et soyons-y des serviteurs minimes.

Qu'il entre en elle éperdument avec sa gloire ! Quil ne reste de nous que l'ardeur de l'attente î De quelle faim Nous mangerons bientôt le pain azyme !

Le prêtre a déposé l'hostie en notre cœur

Et nous sommes tout pleins de Jésus palpitant.

Confondons nos deux sangs dans le même Seigneur.

MARTHE

Adorons en nous deux le divin Habitant,

C'est toi l'ostensoir d'or et c'est toi la custode Où du froment divin la parcelle est enclose, Le ciboire de chair, la coupe toute chaude.

MARTHE

Le Seigneur est en toi qui murmures ces choses !

Tu es son corps, il est le pécheur que je suis. Or notre éternel Dieu n'existe pas deux fois. Nousne sommesplus qu'un, puisque nous deux, c'est

MARTHE

Jésus, j'ai peur d'aller jusqu'au bout de ma foi.

A même notre cœur palpite notre Dieu Celui qui brûle ma poitrine, II est toi même. C'est moi qui suis venu dans ta poitrine en feu.

MARTHE

En aimant leSeigneur, c'est le pécheur quej'aime.

Dansmesbras, mon épouse, afin que jel'étreigne,

En l'incarnation de tout ton sang qui bat

Et que toute ma chair de son souffle s'imprègne.

n2 LE PAUVRE PECHEUR

MARTHE

Est-il permis d'aimer le Seigneur jusque-là?

Laisse, ah ! laisse ma bouche, ivre d'Eucharistie, Chercher, pour y baiser celui que tu reçus. Sur tes lèvres à jeun la trace de l'hostie.

MARTHE

Voici pour un instant la bouche de Jésus!

Ainsi l'acte de foi fut de toute ma fièvre,

C'est vraiment le corps du Seigneur que j'ai touché

En baisant le baiser de mon Dieu sur tes lèvres...

MARTHE

Ah ! cette hostie avait la saveur du péché I

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