‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 17 sur 75 · LA POETE DE POXTARABIE · texte numérisé non relu

LA POETE DE POXTARABIE

isolée maintenant entre deux brèches de la muraille démantelée.

Sous cette voûte, elle-même croulante, on s'avance puis,

j'imagine que beaucoup de voyageurs, entrant dans Fontarabie, ont ressenti la même impression de surprise et de ravissement

qui m'arrête là, encore une fois, mais tout court

Ce que je vois a l'air d'un rêve.

La longue rue monte devant moi en deux rangées de maisons peintes, ornées de balcons, prolongeant leurs toits en auvents sculptés. Sur ces balcons, il y a des femmes coiffées de mantilles, qui s'y glissent un instant comme des oiseaux curieux, et disparaissent derrière des jalousies, dont les lames vertes ou brunes tremblent comme des feuillages. C'est le décor du Barbier de Sévllle, c'est la comédie espagnole — un morceau de l'Espagne du xvie siècle pieusement conservé par des archéologues, — apparemment payés pour cela parle roi Alphonse XII, et dona Isabelle sa mère, avant lui. Et je me mets à songer qu'en bas, au bord de la rivière, il y a un Casino ! Les jeux du diable moderne au pied du coteau et l'éblouissement de l'or sur le tapis vert; les jeux du vieux diable à mes cotés, et derrière ces jalousies des étincellements de prunelles.

Eh bien, non! Ce ne sont point des archéologues qui ont conservé cette curieuse relique vivante. Il y a ici un centre de population attachée de cœur et de passion à ce lieu pittoresque. Ce qui double le caractère extraordinaire de cette rue du miracle, c'est qu'elle est unique, et, comme la porte qui la commande, isolée au milieu d'un champ de ruines. La vie y est d'autant plus intense et agissante; toutes ces maisons sont remplies de monde, les habitants y sont pressés. Mais plusieurs méritent mieux que ce nom de maisons ; il faut dire des palacios, comme à Séville. Un seul est abandonné et sert de magasin. Presque tous portent encore des armoiries; il est évident qu'un nid de noblesse militaire s'est naguère établi sur ce flanc du Jayzquibel, regardant la terre ennemie sur l'autre bord, et toujours prête à franchir la rivière. Et qui n'était pas noble , qui n'était point soldat dans la vieille Espagne ? Les sièges que Fontarabie a soutenus racontent assez son ancienne importance de place de guerre. François Ier la prit, Condé l'assiégea, mais point le grand Condé : il s'agit ici de son père, et c'est pourquoi il fut épouvantablement battu là où le fils aurait été victorieux. Il partageait le commandement du siège

avec le duc de la Valette, et les deux généraux étaient en guerre plus ardente entre eux que les deux nations. Les assiégés attaquent nos lignes, partout les rompent et jettent nos soldats dans la Bidassoa; nous en perdîmes deux mille. Fontarabie n'en devint pas une cité plus modeste ; et cela se voit bien à ces restes de fière tournure. Combats, duels, amours, vengeances, elle redit tout, cette rue orgueilleuse et discrète ; elle remet sous nos yeux toute la vieille vie espagnole, avec ses aspects sombres, ses in-

LBS VIEUX REMPARTS.

trigues cachées, ses ardeurs furtives et profondes ; c'est tout le passé qui se réveille.

Ces auvents peints de couleurs chaudes, qui ne sont pourtant pas des couleurs vives, reposent sur des consoles assez grossièrement sculptées; mais on n'a point voulu la finesse de l'exécution, on n'a recherché que le décor. Les balcons sont en fer forgé d'un travail rare. Quant aux armoiries qui ornent les façades et marquaient autrefois les demeures de « qualité », il y en a de colossales — apparemment comme la vanité du maître. L'un de ces palacios est devenu la maison de ville, la « Casa consisto-

rial ». Ce fut le logis d'un grand seigneur. On en peut juger par l'inscription suivante :

Page 1