‹ Le Pays BasqueChapitre 7 sur 152 · UN CHOEUR D'ANGES · texte numérisé non relu

UN CHOEUR D'ANGES

Consolez- vous , — pauvre chère sœur. — Votre amour — nous est venu , — de la plus douce fleur — pareil au parfum. — Consolez-vous.

— Pour vous chercher — nous arrivons; — tant que le tonnerre gronde — jusqu'à ce que le souffle du Seigneur l'éteigne, — consolezvous, — nous vous en prions. — Vous n'avez pas — que nous — plus

— de nous embrasser — de désir. — Nous vous emporterons — avec nous — aux cieux , — quand nous descendrons — par votre ordre, —

LE PATS BASQUE.

pauvre chère sœur. — Alors sera - grande — la gloire du ciel ; — semblable à la brillante étoile, — (elle) éclatera, — quand vous arriverez — au milieu de nous, — au paradis, — auprès de Dieu *.

Remarquable à bien des égards , cette tirade emprunte encore un nouvel intérêt aux circonstances qui s'y rattachent. Elle a été recueillie, il y a vingt-cinq ans, de la bouche d'une vieille fille , qui avait, dans sa jeunesse, joué le rôle de Geneviève, avec un tel feu que sa raison fut ébranlée par les applaudissements de la foule et par le bruit qui s'ensuivit dans tout le pays ; ce qui contribuait encore à l'accroître était l'incognito de l'actrice, qui avait paru fardée et teinte jusqu'aux cheveux. « Je l'ai connue , m'écrit M. Duvoisin, grande, maigre et noire; elle avait des yeux vifs et d'une sévérité extraordinaire, quand elle ne murmurait pas ses chants devant les rochers autour desquels, la quenouille au côté, elle faisait paître quelques misérables brebis. Il me fallut plusieurs mois de patience et de cour pour me faire agréer de la pauvre monomanc; encore, n'ai-jc pu obtenir d'elle que la plus faible partie de ce qu'elle savait. Mais j'ai vu cette femme ridée, un genou sur un escabeau, la figure à moitié tournée vers le public devant lequel elle se supposait, les yeux fixés au mur sur une image du Juif errant qui remplaçait le crucifix de l'oratoire ; sa poitrine se gonflait comme aux beaux jours de sa jeunesse ; j'ai entendu sa voix chevrotante, vibrante, pénétrante, et jamais je n'oublierai cette scène. »

Il me semble que, dans les pastorales , il n'y a guère d'entr'actes. La pièce se joue ordinairement sans interruption, et les mouvements grotesques d'Allah, dont j'ai parlé plus haut, viennent

1 Voici le début do texte basque :

Nie ex diot erran , Nie cz diot pcnlza Blbotzcan cer dudan.

Oi ! nettre ha Isa Doidoia barioba Airera

Nerooi banoha Harckin bateau Airean, etc.

distraire le public pendant les interruptions accidentelles survenues par la faute des acteurs qui tardent trop à paraître. Dans les pièces qui admettent des entr'actes , la scène est occupée, après la retraite des acteurs, par des jeunes gens agiles, au nombre de cinq ou six, qui représentent, dans une danse particulière, les combats entre les bons et les malins esprits en lutte pour la possession de F homme.

Comme la pièce tyrolienne dont a rendu compte M. Louis Énault, les pastorales que je possède commencent toutes par un prologue à la façon d'Euripide, qui résume le sujet. Dans quelques pièces, le même personnage annonce la conclusion de la pastorale, en déclamant la moralité du drame et divers conseils aux pères , mères, jeunes gens, etc. Quant au ton de la déclamation , on peut le résumer en quelques mots : mesure iambique, parfaitement conforme aux règles de l'Art poétique d'Horace.

Les costumes se composent de tout ce que l'on peut obtenir d'ancien et de beau dans les châteaux et dans les maisons bourgeoises, en vertu d'un droit acquis de temps immémorial à la jeunesse, droit que l'on ne saurait lui dénier sans s'exposer à quelque représaille. Les coiffures surtout sont l'objet de soins particuliers, et l'on y prodigue les rubans et les bijoux. Chacun essaie de se rapprocher autant que possible du costume qu'il attribue à son personnage; mais, il faut le dire, acteurs et spectateurs sont assez peu difficiles sur ce point. Voyez plutôt : l'habillement d'un roi chrétien consiste communément en un pantalon blanc galonné, un beau gilet, un habit bourgeois et de petites bottes ; une couronne ornée d'une riche chaîne d'or, une autre chaîne de même métal descendant sur le dos et sur l'estomac, une épée , une canne , des gants , deux montres et la croix d'honneur complètent ce costume, bien fait pour éblouir des paysans. Les courtisans qui accompagnent le roi sont vêtus de même, avec cette différence qu'ils sont coiffés de chapeaux pareils à ceux de nos gendarmes et garnis de plumets et de rubans. Les princes musulmans portent de grandes bottes, un pantalon blanc galonné, un habit rouge , un chapeau cylindrique décoré de panaches et de petits miroirs ; leur suite offre des costumes pareils , si ce n'est

qu'au lieu d'habits , ceux qui la composent ont des vestes courtes en écarlate; les uns et les autres portent de grands sabres. Quant aux danseurs qui paraissent sur la scène pendant les entr'actes , et que l'on nomme Satans , ils ont des escarpins rouges garnis de petites sonnettes , un pantalon blanc galonné , une ceinture en soie, un riche gilet, une veste écarlate, un chapeau triangulaire en carton orné de rubans et de plumets, et une petite canne pareillement décorée de rubans rouges de 40 centimètres. Rien de particulier dans le costume des quatre hommes qui veillent chacun à l'un des coins du théâtre pour qu'il ne soit pas encombré par le public. Si j'en fais ici mention, c'est pour n'oublier personne. J'ajouterai que, dans certaines localités, la scène est complètement libre, et que les personnes qui ont droit à des places réservées les occupent sur une estrade construite à côté du théâtre.

Ces pastorales sont toujours représentées par des acteurs du même sexe. Quelquefois, quoique assez rarement , les jeunes filles se donnent en spectacle sur les tréteaux ; mais on n'y voit guère tfetchectHilhaba, c'est-à-dire de fille de bonne maison, tandis que les jeunes gens acceptent généralement des rôles sans distinction de position. En Tyrol, on fait le contraire, et tous les rôles sont tenus par des jeunes filles.

Le jour de la représentation , tous les acteurs font une promenade dans les rues de la localité ; ils vont ensuite défiler sous les fenêtres du maire et autres personnages notables; enfin, ils se rendent sur la place où s'élève le théâtre, qu'entoure déjà une foule nombreuse , qui se compose de tous les habitants valides des villages situés dans un rayon assez étendu. Arrivés au pied du théâtre, les acteurs, après maintes évolutions, descendent de cheval ; l'archange du mal monte le premier les degrés ; après lui vienueut ses serviteurs , suivis des autres personnages dans l'ordre de l'importance de leur rôle. Tout ce monde se retire dans la partie du théâtre qui lui est affectée, et bientôt on en voit sortir avec gravité l'acteur chargé du prologue. Après avoir salué l'assistance, il déclame son rôle avec force gestes en arpentant la scène. Quand il a fini, il salue encore le public, et la pièce commence.

Il est vraiment impossible de (lire combien l'attention et le silence régnent, malgré le concours si nombreux de spectateurs de tout âge, de tout sexe, de toute condition. Ils restent ainsi entassés, suffoqués, dans une posture gênante, pendant les quatre ou cinq heures que dure la représentation ; sur ces figures avidement tendues vers la scène, on n'aperçoit pas le moindre signe d'impatience ; de ces poitrines qui souvent respirent avec peine , on n'entend sortir aucune plainte, si ce n'est lorsque l'innocence ou la vertu sont persécutées : alors l'attendrissement va jusqu'aux larmes. On recueille avec avidité tous les dialogues, toutes les maximes, dont on tirera parti plus tard dans la conversation et pour l'éducation des enfants. Un acteur, s'il a une belle voix et s'il gesticule avec aisance, entendra longtemps son nom répété avec éloge; s'il rend mal son rôle, il s'expose à recevoir, pour longtemps aussi, un surnom destiné à perpétuer le souvenir de son échec.

Le spectateur n'est tenu à aucune contribution ; néanmoins, les acteurs rentrent, et bien au delà, dans tous les frais de la représentation. Deux sources de revenus leur sont en effet assurées : la première consiste dans les rafraîchissements distribués en leur nom à tous les assistants , qui répondent à cette libéralité par des dons volontaires d'une valeur supérieure. Ces rafraîchissements sont tout simplement des verres de vin ou d'eau rougie , que des trios déjeunes gens et de jeunes tilles offrent aux spectateurs; les jeunes gens font la collecte et les jeunes filles versent à boire ; ceux-ci sont ordinairement de bonne maison ou marguilliers de la paroisse. La deuxième source de revenu prend naissance dans un autre divertissement, également en usage dans le Tyrol en pareille circonstance. A la fin de la représentation d'une pastorale, on exécute sur le théâtre des danses diverses. Le public y est admis ; mais l'honneur de danser les trois premiers moutchiko, ou sauts basques, est mis à l'encan par les agents des acteurs, et la jeunesse des diverses communes se le dispute. Celle dont les jeunes gens ont le plus offert, passe pour la plus importante; il en est de même pour les deux autres qui viennent après. Le premier saut basque coûte quelquefois de 1 50 à 200 francs , le deuxième

de 50 à 50, le troisième de 15 à 30. Après ces trois danses vient un bal ordinaire.

Une fois les frais acquittés, les acteurs consacrent le bénéfice, s'il y en a, à payer le vin bu pendant les répétitions et à donner un banquet suivi d'un bal, huit jours après la représentation de la pastorale. Le soir même du jour où elle a eu lieu, les assistants rentrent chacun chez eux avec une abondante provision de souvenirs et de conversations ; mais les amours et les combats dont ils viennent d'être les témoins, se retracent quelquefois à leurs regards dans toute leur vérité. Que deux communes rivales viennent à marcher dans la même direction , les jeunes gens se rencontrant se mettent à jouer du bâton, et le drame, que l'on croyait terminé , se dénoue quelquefois en cour d'assises.

A quelle époque peuvent remonter ces sortes de représentations? C'est ce qu'il est impossible de déterminer. Les sujets que l'on y traite , presque tous tirés de la vie des saints , de la Bible et des chansons de geste, la fixeraient au XIII' ou au XIV- siècle, temps où la représentation des mystères et la lecture des romans de chevalerie furent le plus en vogue. Cependant les nombreuses pastorales sur la lutte des chrétiens contre les musulmans, celle qui roule sur la mort de Roland , et d'autres circonstances, feraient supposer que ces pièces sont moins des imitations des mystères qu'une création indigène. Quoi qu'il en soit, leur institut ion parait avoir eu un but utile, moral et patriotique. Malheureusement de nos jours, où les anciennes traditions sont déjà si profondément altérées, bien des représentations de pastorales ont lieu dans un but d'intérêt pécuniaire et à l'instigation des aubergistes, qui s'arrangent de façou à n'y rien perdre. Parfois aussi on voudra faire pièce au curé de la paroisse, homme rigide qui aura tonné contre les désordres amenés par ces réunions. D'autres fois on cède aux souvenirs et aux usages du passé , qui se réveillent dans toute leur force à l'occasion de cinq ou six jeunes gens, heureusement doués de la nature, dont une commune voudra se faire honneur, etc.

Tous les Basques sont très-friands de ces représentations dramatiques; néanmoins, il ne parait pas qu'il ait été compose beaucoup de pastorales en escuara ailleurs que dans la Soûle, pays

RFPRÉSENTATIOfîS DRAMATIQUES.

dont Mauléon est le chef-lieu. C'est dans ce coin de terre, qui a vu naître les Oihenart, les Archu, en un mot les meilleurs poëtes basques, que Ton conserve les recueils dramatiques les plus renommés, et que se donnent les représentations les plus soignées, comme les plus fréquentes. La basse Navarre n'a guère, je crois, de pastorales propres, non plus que le Labourd. Les Labourdins ne connaissent même pas chez eux ces spectacles, ou, à parler plus exactement , ils paraissent avoir abandonné la tragédie ; car il y a encore à Saint -Jean-de-Luz des femmes qui l'ont jouée. Quant à la comédie, ils n'y ont point renoncé. Cette différence dans les coutumes d'un peuple du même sang , aggloméré sur un seul point, se retrouve encore dans d'autres amusements, comme les drames satiriques , les mascarades et les divertissements du carnaval , que l'on ne voit pas ailleurs que dans la Soûle , avec le sens caché qui les distingue. Cette partie du Pays Basque, dont le nom Suberva présente a des Basques le su ou vous respectueux », n'aurait-elle point eu autrefois quelques prérogatives ? Son dialecte, du moins, peut être comparé à l'ionien pour la douceur relative des mots et l'harmonie de la prononciation ; c'est sans contredit la plus poétique des variétés de l'idiome euscarien. Le

1 Ainsi écrit, ce nom signifierait vous seule; mais cette étymologie trouvera des contradicteurs. D'abord les Labourdins et les bas Navarrais disent Suheroo, ou plutôt luheroo, et les Souletias eux-mêmes, pour la plupart, Ciberoo. Beroa signifie ckau4. En second lien, jamais, dans le basane, pronom n'entra dans la formation d'un nom propre. Tous les noms de tien dont la signification est incontestable, sont formés d'un substantif on de deux , avec on sans désinence finale, ou avec un nom de nombre ; d'un substantif et d'un adjectif ou participe-adjectif. C'est là une règle sûre qui contrarie fort les chercheurs d'étymologies dn pays, et contre laquelle la plupart vont échouer. — Olhenart regarde le nom de ta Soûle eomme une contraction de l'ancien terme Subolo, qui signifie, en basque , un pays de forêt. (Notitia ulriusque Yascouiœ , Ht. III, ebap. IV, p. 401 Cf. iladriani Voleoii Nolitio Golliorum, p. 535, col. 1) Il convient d'ajouter que nos ancêtres disaient Soble , comme on le voit par nn article des instructions données, en 1378, a un agent secret de Charles-le -Mauvais, ( Mémoires pour servir è l'histoire de Charles //, etc., par Secousse. A Paris, ebei Durand , M.DCC.LVIIL, tn-4°, t. II , p. 375 , 376.) Pierre Olhagaray, parlant de la Soûle, qui est, dit-il, « le pals anciennement appelé Cuberoo, » ajoute : m mot basque composé qui signifie vous estes chant, pource que le peuple y est de jovlalle humeur. • Quant au nom français, il lui donne pour origine « que ce petit recoin environné du Bearn , Aragon , et basse Navarre , s'est tousjours maintenu seul en l'obéissance des roys de France, contenant les villes et ebasteaux de Mauleon, le Bourg , et l'abbaye de Salael- Engrace, Villeneufve, Montori, et Barreus, avec environ 60. parroisses on villages, ■ etc. ( Histoire its comptes ie Foix, Bear* et Navarre, etc. A Paris, M.DC.XX1X., in4°, Ht. Ul.chap. Il, p. 48».)

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dialecte labourdin répondrait à l'attique , le bas navarrais participe des deux précédents, comme le pays où on le parle tient de la Soulc et du Labourd; en d'autres termes, le dialecte souletin a des inflexions musicales, auxquelles le bas navarrais participe plus ou moins, et que le caractère biblique du labourdin ne saurait admettre. Cette comparaison des dialectes basques aux dialectes grecs n'est point, du reste, une simple réminiscence de grammaire, et il ne serait pas impossible de la justifier en établissant la conformité des règles dans les rapports des dialectes de l'une et de l'autre langue. Mais j'ai encore un mot à dire des pastorales, et je m'empresse d'y revenir.

Leurs auteurs sont tout à fait inconnus. On n'a conservé le souvenir que des instituteurs qui depuis un siècle se sont attachés à recueillir les productions des muses euscariennes , et employés à les faire représenter. Ce sont Agie, de Tardets, Laxague, de Lichans, et Goyheneix, d'Alçay. Depuis 1826, M. Saffores ainé, facteur de la poste dans la première de ces localités, y a fait jouer, ainsi que dans le reste de l'arrondissement de Mauléon, de cinquante a soixante pièces. C'est à cet homme modeste, grand collecteur de pastorales basques, que je dois quelques-uns des détails qui précèdent; les autres, en plus grand nombre, m'ont été fournis par M. l'abbé Bordachar, de Mauléon, ancien économe de l'Institution de Saint-Palais , qui rappelle mon digne ami, feu l'abbé Ségalas, fondateur de cette maison, mais qui ne saurait le faire oublier.

Si ce qui précède a pu intéresser, je n'ai plus qu'un seul vœu à former : c'est que le théâtre basque, déjà amoindri par des pertes inévitables , soit bientôt publié , avec une traduction et des notes , par un homme familiarisé avec les ouvrages analogues que nous a légués le moyen âge. Nous aurons ainsi une nouvelle expression du géme populaire dans notre pays , nous donnerons un nouveau sujet d'envie à l'Europe savante, et l'on ajoutera à l'histoire littéraire de la France ; car, même en supposant que la plus grande partie de ces pastorales soient traduites ou imitées de nos anciens mystères, ou tirées de nos vieilles chansons de geste, il faut reconnaître que nombre des originaux français n'existent plus.

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Ne coinpte-t-on pour rieu aussi l'avantage qu'il y aurait à posséder un corps étendu de poésies basques ? Depuis le XVI* siècle, l'attention des savants de l'Europe et même de l'Amérique est fixée sur l'idiome dans lequel elles ont été composées, et personne ne songe à faciliter cette étude en lui fournissant des éléments , c'est-à-dire en publiant des textes purs et déjà consacrés. Un jour viendra, gardons-nous d'en douter, où l'on trouvera que c'est trop attendre et où l'on voudra recueillir les effusions de la muse pyrénéenne ; mais , comme toujours , ce sera trop tard , et il faudra beaucoup de temps et beaucoup de peine pour rassembler des feuilles qu'il n'y aurait aujourd'hui qu'à ramasser par terre, où elles gisent sans honneur, en attendant que le vent qui vient de France ou d'Espagne les emporte dans l'abîme.

Tobera-munêirac , on comédie*.

11 ne faut pas s'attendre à trouver de Molière chez les Escualdunac : le Basque n'est guère ami des abstractions, et rien ne saurait être plus éloigné de sa pensée que de faire la critique des mœurs en général. Les mœurs privées, les faits qui blessent ses regards et deviennent des scandales publics , c'est là tout ce qui le touche, voilà ce qu'il flétrit, ou du moins ce qu'il flétrissait jadis. Aujourd'hui, en effet, les cinsarrot et les asto lastercac seraient une école de mœurs fort peu à conseiller. Un mari se

par sa femme, en dépit de la loi salique qui veut en France que femme file et ne commande pas , avant peu un drame satirique montrera au public malin le sceptre de la famille tombé en quenouille. Ces sortes de pastorales, autrefois, dit-on, assez fréquentes , sont presque délaissées ; c'étaient des pièces de circonstance dont la coutume interdisait de garder copie, sous peine de s'exposer à des vengeances terribles et sanglantes.

La course sur l'âne (asto lasterca) était la flétrissure infligée à l'infidélité conjugale; je dis encore était , parce que depuis quelque quinze ou vingt ans la police empêche ces jeux tradi-

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tionnels, devenus trop licencieux. En effet, ce n'est pas seulement dans le cas d'attentat contre l'autocratie de l'époux que le public était appelé comme juge : la conduite scandaleuse du mari ou de la femme lui était aussi dénoncée et transportée sur la scène, pour mettre en quelque sorte les coupables dans l'impossibilité de poursuivre leurs criminelles intrigues , et pour donner à l'époux ou à l'épouse offensée une réparation solennelle. Malheur alors aux auteurs du scandale! Les jeunes gens se sont réunis, les parents eux-mêmes accourent ; un poëte a été appelé, on l'a mis au courant de tous les détails; il va, pour un prix déterminé, composer un drame, d'autant plus applaudi que le rimeur saura mieux enchâsser dans l'exposé fidèle des faits incriminés tout ce que l'ironie, le sarcasme et le ridicule ont de plus subtil, de plus amer. Qu'a fait le coupable? Comment l'a-t-il fait? De quels moyens s'est-il servi? Quelles personnes l'ont aidé? Quelles sont les qualités de l'époux ou de l'épouse offensée? Respect, égards dus à la religion, à la famille, à la parenté, au public, etc., tels sout les éléments, le thème de ces drames, dont le mérite consiste dans la vigueur des maximes, la finesse des allusions, la souplesse et le naturel des transitions, et se mesure à la quantité des larmes répandues eu faveur de la victime. Les asto lastercac sont, du reste, divisés en actes et en scènes, etc., et se jouent de la même façon. Le costume des acteurs ne diffère en rien de celui des personnages qu'ils représentent et dont ils essaient d'imiter la voix, la pose, en un mot tous les caractères distinctifs. Le nom <ïasto lasterca (course sur l'âne) vient de ce qu'autrefois la femme coupable était conduite de force sur la scène et promenée ensuite dans le village, à cheval sur un âne dont la queue lui tenait lieu de bride. Les progrès de notre civilisation ne permettent plus que l'on traque le vice avec cette sévérité Spartiate , et néanmoins il y a près d'un demi -siècle que cet usage subsistait encore : M. Bordachar se souvient de l'avoir vu deux ou trois fois mis eu pratique.

Les charivaris », autrefois usités partout, en dépit des défenses 1 Cintsarrùiac, de cinturri, clochettes.

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de l'Église et de l'État *, le sont dans la Soûle autrement que dans les autres contrées, même les plus voisines. Un veuf ou une veuve songent-ils à convoler à de nouvelles noces , fête pour le village. Dès que les projets de mariage ont pris de la consistance, tout le menu bétail est dépouillé de ses colliers à sonnettes, les cornes de boeuf sont préparées , le thupina-utsu • fait entendre ses sourds mugissements, un poète gagé vient chaque soir, avec son formidable porte- voix , débiter de poétiques conseils aux époux devant leur propre demeure. Chaque quatrain est accueilli par les hourrahs de la multitude et le vacarme horrible des clochettes, cornes de bœuf et thupina-utsu, qui confondent leurs affreux concerts. Même sérénade, toujours assaisonnée de couplets improvisés, aura lieu jusqu'à la nuit des épousailles ; car jamais veuf, dans la Soûle, ne se maria de jour. Un cortège d'honneur, musique et poète en tête, accompagne les nouveaux époux à l'église; de gros enfants de chœur leur font humer le parfum de piments rouges, qu'ils brûlent dans des pots de terre, dont ils les encensent. Enfin, au inoins dans la basse Navarre, on porte au bout d'une perche un chat entouré de paille à laquelle on a mis le feu s. Au retour de la cérémonie, le même cortège reconduit les mariés jusqu'à leur demeure, et là se termine leur supplice.

Les choses, au reste, ne se passent point toujours de la même façon. Par exemple, un jeune homme sans fortune vient-il de se marier avec une veuve riche et vieille '/ on leur fait publiquement leur procès. Deux avocats , l'un demandeur au nom de la jeunesse, l'autre défendeur pour la vieillesse amoureuse, se livrent assaut.

' Traité des jeux et des divertissement, etc., par Jean-Baptiste Ttaiers. A Paria, chez Antoine Détailler, M.DC.LXXXVI., in-H, ebap. XXIV, art. vi, p. 288-291

1 Tirelire. Le mot tupina n'est pas basque, mais roman, et comme tel il a été reeaeilli par M. Raynouard, dans son Lexique roman , t. V, p. 373, col. 1 On le retrouve dans un acte passé a Estrlla, en 1313. (Diccionario de antiguedades del reino de Navarre, t.I, p. 413.) — Les Provençaux avaient également lopi pour désigner un pot, que les paysans du Périgord appellent toupi et ceux du Beaujolais tupin.

* C'était dire au mari qu'il était un jeannot , ou tout au moins de la Saint-Jean , fête où il était d osage de brûler des ebats. Voyez sur les auto-da-fé de ces malheureuses bêtes, que l'on faisan a Paris, a cette époqoe, sur la place de Grève, une longue note de M. Édouard Fonrnier, dani son édition des Caquet» de Vaccouckée, et le Miroir de contentement, p. 14 et 15 dn t. Il des Variété* historiques et littéraires, etc. , revues et annotées par le mémo aoteor. A Paris, cbei P. Janoet, MDCCCLV, in-11

Tous deux se renferment dans la discussion du fait moral, en prenant les passions humaines du côté qui prête à rire, en évitant surtout les personnalités qui pourraient donner lieu à des représailles. Le but de ces diverses représentations, qui rappellent les moralités du moyen âge, était sans doute de détourner des secondes noces; mais ce moyen, aujourd'hui sans effet, n'est plus pour les jeunes gens qu'une occasion d'extorquer, de guerre lasse , à leurs victimes, une contribution plus ou moins forte pour prix de leur silence. Par le sacrifice d'une barrique de vin, le veuf le plus renforcé peut compter sur l'impunité de quelques fiançailles qu'il médite ; mais aucun ne réussira à se remarier sans avoir payé son amende auro aut anribus «.

La facilité avec laquelle la langue basque se prête à la versification , à cause des inversions qu'elle permet et des règles de sa syntaxe, qui toutes aboutissent à des variantes de désinences, fait que tout Basque peut composer des vers ; s'il a de l'imagination , il deviendra une espèce de barde, et sera invité à chanter tout ce qui dans les nouvelles du jour frappera tant soit peu ses compatriotes. Une autre observation importante à faire sur l'escuara, c'est que, comme toutes les langues anciennes, elle exprime décemment, par leurs mots propres, nombre de pensées et de choses que les convenances actuelles obligent de rendre par des équivalents ou par des périphrases, dans les langues modernes. Ainsi il existe une foule d'expressions basques qui ne choqueront pas les oreilles les plus délicates , les plus chastes , et qui cependant, traduites littéralement en français, seraient insupportables. Il résulte de là que l'introduction du français dans la Soûle, le Labourd et la basse Navarre, peut bien, dans les commencements , être nuisible , en éveillant par sa délicatesse même l'attention sur les mots de la langue cuscarienne employés jusque-là avec la naïve simplicité des temps antiques. C'est ce qui explique la

• Ce tribal levé sur les mariés semble on reste de ce droit de pelote, qw toot veuf on veuve se remariant , on toute mariée étrangère au pays de son époux , devait payer autrefois; les premiers pour se racheter du charivari , les autres pour indemnité a l'abbé de la basoche ou de raaugouvern. Ce droit , supprimé en Roossillon par édit de Jayroc I", du mois de mai 1300, subsista en Provence jusqu'en 1789. (Histoire de Houssillon, repart., p. lxxxvi.)

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résistance que le clergé basque semble opposer aux efforts de l'administration pour répandre dans les Pyrénées l'usage exclusif du français, si favorable à l'exercice de l'autorité gouvernementale.

Je ne sais guère jusqu'à quel point ces considérations et les détails qui précèdent parviendront à intéresser le lecteur ; mais je n'en ai pas fini avec ces derniers , et je reprends mon récit où je l'ai laissé.

Les seconds mariages ne sont pas les seuls sujets des causes grasses que nous venons de signaler chc/. les Basques. En général, lorsqu'un événement singulier, en désaccord avec le caractère et les usages des habitants, vient porter l'émoi parmi eux, les jeunes gens se réunissent pour décider si l'on en fera le sujet d'un tobera-munstra , c'est-à-dire d'un charivari représenté. La majorité se prononce-t-elle pour l'affirmative? on passe à la cérémonie du bâton. Tous ceux qui veulent prendre part au drame comme acteurs , ou simplement se cotiser pour subvenir aux frais de la représentation, se réunissent d'un côté. Deux d'entre eux tienneutun bâton chacun par un bout, et tous les associés passent dessous : ce qui constitue un engagement sacré. On procède ensuite à la nomination de commissaires chargés de veiller aux préparatifs. Comme ils ne sont pas secrets, le bruit du divertissement qui s'apprête ne tarde point à se répandre dans les cantons voisins, et, au jour indiqué, l'afflucnce est considérable. La partie scénique de ces fêtes, que M. Duvoisin a pris le soin de décrire », consiste en plaidoyers, dont on ne peut reproduire les paroles, toujours improvisées. Cet écrivain s'étend longuement sur la tactique suivie par les deux orateurs, de façon à nous donner la plus haute idée de leur talent et des ressources qu'ils mettent en jeu; je me bornerai à dire qu'ils les emploient toutes, jusqu'à l'allégorie, figure pour laquelle les Basques ont une grande prédilection, et qu'ils visent bien plus haut qu'à convaincre leur auditoire : enlever les suffrages dans des positions difficiles en faisant rire le public de ses travers, voilà leur triomphe, le seul qu'ils ambitionnent. Il existe dans le pays un certain nombre de ces sortes

* Comédie de$ Bosquet, dans M/»«n nrtnien. V** ann. Pao,i»41, iii-80, p. MO, 31!.

d'avocats; leur réputation, une fois bien établie, leur vaut la considération que donne ailleurs la richesse, et leur société est fort recherchée.

Les crimes ne sont jamais traduits à cette barre populaire. A part quelques traits lancés contre les notaires, les gens de lois, de chicaue et d'argent, on ne s'attache qu'à tourner les vices en dérision et à égayer le public aux dépens des gens têtus , des gourmands, des avares, sans oublier les autres péchés capitaux. Sans doute , il n'est point aisé de démêler une méthode dans ces plaidoiries, et l'on peut les trouver trop longues, trop burlesques; mais, après tout, ce sont des représentations curieuses, et le Basque en fait ses délices.

M. Duvoisin en trace ainsi le tableau : « Une garde à cheval ouvre la marche ; elle a pour uniforme le pantalon blanc , la ceinture en soie ponceau, la casaque blanche, et un énorme colback orné de brillants, de panaches et de rubans de diverses couleurs flottante sur les épaules. Vient ensuite la musique, composée de flûtes, de tambourins, de violons et de tambours. Elle précède une quarantaine de danseurs. Ceux-ci s'avancent sur deux files en marche cadencée ; c'est la célèbre danse connue sous le nom de moresque, et qui est réservée aux fêtes nationales *. Cette troupe a le même costume que la garde à cheval; chaque danseur tient à sa main droite une baguette garnie de rubans et surmontée d'un bouquet de fleurs artificielles. Ensuite viennent le poète et un huissier, puis un juge et deux avocats en costume de palais. La garde à pied, armée de carabines, les escorte et ferme la marche. Le juge et les avocats montent sur le théâtre; ils s'îisseoieut devant trois tables. Le poète se place sur

* On appelait aussi moresques les airs dt celte danse. A bel Jouan, dans son Recueil et discours du voyage du roy Charles iX... en tes pais et provinces de Ckampatgne... Gascoignt, Baionne, etc. (A Paris, pour Jean Bonfons, M.D.LXV!., in-8°, fol. 17 verso*, raconte que pendant le séjour du roi à Lyon , en 1564, ce prince prenait plaisir a s'éprouver sur la rivière après souper, « et a faire sonner les Moresques, qu'il fahoit bon voir. • — Pins loin (fol. 50 verso), on lit que pendant les boit jours qu'il passa à Saint-Jean -de-Luz , Charles IX prit plaisir a voir damer les filles a la mode da Pays Basque, « qui sont toutes tondues, celles qui ne sont point mariées, et ont toutes chacun un tabourin, faict en manière de crible, auquel y a force sonnettes, et dansent une daoce qu'ilr appellent les c anode l- Um et l'autre le bendel. »

REPRÉSENTATIONS DRAMATIQUES. Cl

l'avant de la scène , à gauche des magistrats ; l'huissier est devant le théâtre. Pendant ce temps arrive un deuxième cortège. Des jeunes gens habillés à la façon des personnes qui occupent la chronique, sont lentement traînés sur une voiture; un huissier, monté sur un âne et tourné vers la queue, les suit; une foule d'arlequins, de polichinelles et de farceurs aux figures grotesques les entoure de toutes parts. De ce nombre sont des maréchaux qui ferrent, déferrent, froissent et traitent si bien la pauvre bourrique, que, plus d'une fois, impatientée de tant de soins, elle se sauve, jetant à la renverse huissier et maréchaux. Lorsque tout ce monde a pris place immédiatement au-dessous du théâtre, les huissiers ordonnent le silence. Chacun se tait. La musique joue un air, et aussitôt le poëtc, improvisant sur les mêmes tons, annonce au public le sujet de la représentation. C'est un chant moitié bouffon, moitié sérieux... Dans le dernier couplet, le poëte indique l'avocat qui prendra la parole le premier, soutiendra la cause des mœurs violées et demandera réparation du scandale commis. L'avocat désigné se lève. Il commence un plaidoyer bien assaisonné d'épigrammes mordantes qu'il lance sur son adversaire. Celui-ci... riposte sur-le-champ par des traits non moins acérés; il ne se borne plus à la défense, il poursuit l'aggresseur sur son propre terrain. 11 s'établit entre eux un dialogue en prose rimée, et , quoique l'actualité doive dominer dans la discussion , les débats deviennent nécessairement une satire générale des vices et des ridicules de tout genre. Les deux champions luttent d'esprit à se déchirer les membranes du cerveau ; leur verve , animée encore davantage par la causticité du style, fournit tant de traits malicieux et de saillies spontanées, que le public ravi les interrompt souvent de ses applaudissements. » Ces représentations, comme les autres, ont leurs entr'actes occupes par des danses du pays et des intermèdes, ou plutôt des bouffonneries ducs aux polichinelles et aux arlequins. Puis la lutte recommence entre les avocats. Il survient parfois des incidents, des contestations sur certains usages ou sur des faits qui se rattachent à l'action principale. Le juge est appelé a se prononcer, et, quoique le livre de la loi soit ouvert devant lui, il adresse souvent, par la garde à cheval, des

62 LE PATS BASQUE.

messages au sénat, aux ministres et au roi lui-même, pour connaître leur avis. D'autres fois, un huissier sera accusé de faux ou de tout autre crime par l'un des avocats. Le juge le condamne à mort; il fuit; les gardes le poursuivent à coups de fusil. Il finit par être décapité sur la place, mais il ressuscite. Il fuit de nouveau, et de nouveau il est poursuivi. En attendant, la plaidoirie suit son cours. Enfin, le grand juge se lève ; d'une voix solennelle, il blâme le scandale et condamne les auteurs à la peine de mort. On se prépare à exécuter la sentence, le glaive est levé, quand arrive à bride abattue un courrier qui annonce grâce de par le roi. Ici finit la pièce : juge et avocats se retirent pour faire place aux musiciens, et les contredanses, puis les sauts basques, commencent pour ne cesser qu'à la nuit.

Après ces spectacles, qui tombent en désuétude , nous parlerons des mascarades muettes toujours en usage dans le Pays Basque, et qui, suivant mon cicérone, datent au moins du XVI* siècle et figurent les diverses classes de la société féodale. Que l'on se représente uuc petite bourgade du XIII* ou du XIV' siècle, dont tous les habitants réunis un jour de fête dans la cour du manoir seigneurial s'alignent sur deux rangs. Le châtelain et la châtelaine se joignent à leurs vassaux. Le tout défile en silence par les rues principales de la bourgade, et se rend sur une place publique pour consacrer la soirée à des danses particulières et variées suivant la condition de ceux qui les exécutent : on aura là une idée des mascarades souletines. En tête marchent gravement un violon, un tambour et deux tambourins , qui jouent l'air traditionnel du défilé, air à la fois de marche et de danse, auquel le jarret basque peut seul obéir. Arrive immédiatement après le cherrero, espèce de courrier ou d'estafette , tout paré de clochettes et armé d'une longue perche surmontée d'un panache en crin, avec lequel il balaie, en dansant, les lieux à parcourir; il veille encore à dissiper les attroupements de curieux et à ménager un passage libre au défilé. A vingt pas de distance et en tète du cortège se montre l'écuyer ou chevalier ; son corps est encadré à la ceinture dans une construction destinée à figurer un cheval. On n'a rien épargné pour sa parure : sa toque, son cheval de bois, son corset

et jusqu'à ses souliers sont richement ornés. C'est d'ailleurs le jeune homme le plus agile de la localité. Six jeunes gens en veste rouge et pantalon blanc voltigent autour de lui et sont suivis d'une trentaine de eueulleros costumés d'une manière uniforme et élégante ; ils ont à la main une badine ornée de rubans, qu'ils croisent deux à deux à chaque évolution ou mesure de danse , correspondant à quatre pas de marche ordinaire. Ces acteurs représentent probablement les gentilshommes. Puis viennent le châtelain et la châtelaine en costume de ville , après eux le paysan et la paysanne coiffés du gros béret du pays. La châtelaine et la paysanne sont deux enfants de quiuze à seize ans, encore imberbes, et vêtus suivant leur rôle. A côté du paysan se trouve le berger, conduisant deux petits enfants représentant des agneaux. Voilà la partie libre de la société, comme la fleur de la jeunesse du village; elle forme la première partie de la procession , que je semis assez tenté de comparer à la femme d'Horace, mvlier formosa svperne. Sur un second plan , et comme une queue hideuse , apparaissent les serfs, eskelleria. Outre une caricature de tout ce qui précède, figurée par un chevalet et des eu eu lieras en haillons et grotesquement accoutrés, on voit une suite de gagne-petit, de chaudronniers , de bohémiens et de bohémiennes , de mendiants , de conducteurs d'ours, d'apothicaires, de charlatans, etc., tous censés étrangers au pays, et qui cherchent à vider la bourse des spectateurs. Après le défilé et les stations ordinaires devant la porte des principaux habitants , arrivés sur la place, les acteurs de la mascarade exécutent des danses de caractère. La première est celle du chevalet, qui, dans un cercle d'environ quarante pas de diamètre, doit, sans perdre la mesure, échapper autant que possible à la poursuite de ses six satellites. C'est là surtout que l'on peut remarquer la souplesse et l'agilité de la jeunesse basque ; cette danse est un véritable exercice gymnastique 1 . D'autres se succèdent tour à tour, différentes entre elles comme les airs qui les accompagnent, et qui leur sont propres et traditionnels. Enfin, le

• Elle c$i ainsi en nsage dans le département de l'Hérault (Du liège, Stat. gin. de* défit. pyre»., t. II, p. 383-3%) et dans celui de la Loire-Inférieure. (Mèn. de l'Âcad. &//»««<, etc., U II, p. 375-383.)

64 LE PATS BASQUE.

châtelain tend la main à la paysanne , le paysan à la châtelaine ; ils dansent tous quatre une contredanse, qui termine la fête. Le défilé recommence, et, revenu au point de départ, chacun se retire chez soi ou plutôt dans les cabarets. Les membres de Yeskelleria déposent entre les mains de l'aubergiste les bénéfices de la journée, le chaudronnier a remis ses comptes et donné quittance de sommes fabuleuses pour 5 centimes, le gagne-petit a aiguisé maint bâton, l'apothicaire a vidé ses boites de pilules, les bohémiennes ont brossé tous les chapeaux et prédit à chacun un avenir filé d'or et de soie, etc. Tous les métiers ont été lucratifs, et les spectateurs, qui plus , qui moins , assez généreux pour qu'un plantureux souper soit assuré aux acteurs de la fête ».

Il serait difficile , pour ne pas dire impossible , de déterminer l'époque exacte d'où datent ces mascarades. M. Bordachar, au risque de blesser la susceptibilité nationale, manifeste l'opinion qu'elles ont bien pu , de même que les pastorales , être inspirées ou importées par les comtes de Tresville et leurs mousquetaires, c Rien de plus naturel, ajoute le savant abbé, que les Tresville étant Souletins et en même temps haut placés à la cour, aient voulu, pendant leur séjour dans le pays, organiser des fêtes à l'instar de la capitale , vers la fin du XVI* siècle , et que ces fêtes se soient ainsi conservées jusqu'à nos jours. » Il trouve, il est vrai, une objection à son système dans les airs de danse et de défilé qui paraissent très-anciens et de création basque • ; mais il ne s'y arrête pas.

« Voyei une autre description de pareille fête dans le Voyage en Norarre, de M. Ctaaho, rhap. IX, p. 33S-337.

* II existe, sur les danses basques de Guiptueoa, un curieux volume intitulé : Guipuzcoacô dont m nogo«n$arrien Condaira edo hiêtoria beren sofiu tar, eta Us neurtu edo rersoaquin. Boita berac ongui dantzazeco iracaste edo instruceioac ère. Obra balio andicoa eta chit premiazroa, Guipnzcoatarren jostaldia gaitzic gabecoaquio, lendabicico etorqui Espafiar arqui eta garbi aien oitura maitagarrien gordacaiateeco. Berrarrn cgalltea D. Juan Ignacio de Iztueta , Guipuzcoaco erri leial Zaldivian jaioa , etc. Donostian, Ignacio Ramon Baroja-ren moldizteguiao \VU garren urtcan cgoiila. ( Notice ou histoire des danses les plus mémorables du Guipuzcoa, avec les airs anciens et les paroles en vers qui le* concernent, et aussi avec des instructions pour les bien danser. Ouvrage utile el très-nécessaire pour conserver les amusements sans malice des Guipuzcoans, et les usages si dignes d'être ebéris de ces aborigènes espagnols, distingués par leur Illustration et par la pureté de leurs mœurs, dont l'auteur est don Juan Ignacio de Iztueta, né h Zaldivla, loyal bourg dn Guipuccoa , etc. A Saint-Sébastien , publié a l'imprimerie d'Ignacio Ramon Baroja, l'an 18ii. In-R°. — Cette publication, en basque du Guipozcoa, ne contient pas les paroles des airs

Cet obstacle, qui n'en est pas un pour lui, me parait d'autant plus considérable que j'en vois une multitude d'autres à sa suite. L'usage des mascarades , et en particulier la coutume de promener sur un âne des individus qui s'étaient rendus coupables de quelque action déshonorante, de quelque grave atteinte aux bonnes mœurs , remonte à une assez haute antiquité, et l'on trouve de nombreux exemples de ce genre de punition chez les peuples anciens. Plutarque nous apprend qu'à Cumcs, la femme adultère, après avoir été exposée quelque temps sur la place publique, était promenée sur un âne dans toute la ville, et conservait dans la suite le surnom tionobatis, qui consacrait cette flétrissure. Chez les Pisidiens, au rapport de Stobée, l'homme surpris en flagrant délit d'infidélité conjugale était condamné à la même peine avec sa complice. À partir de ces époques reculées jusqu'à nos jours, une semblable promenade fut toujours considérée comme infamante, et c'est parce que l'on regardait comme un lâche celui qui s'était laissé battre par sa femme, que la société, suppléant au silence de la loi , crut devoir le punir en le livrant ainsi à la risée publique.

Cet usage devint à peu près général en France ; seulement il variait suivant les provinces. Ici, c'était le mari battu et sans doute peu content , pour ne rien dire de plus , que l'on promenait sur l'âne; là, c'était son plus proche voisin, qui, dans des temps d'arrêt , lisait à haute voix un placard sur lequel on avait couché, en style burlesque, l'aventure tragi-comique; ailleurs, c'était la femme rebelle que l'on condamnait à la chevauchée de l'âne.

Deux relations connues sous ce nom *, et réimprimées de nos

de danse promis par le IHre ; la censure s'opposa a leur impression , qui n'en eut pas moins lien pins tard, avec musique gravée et le titre suivant : Euscaldun ancifia anctilaco la are Icndabicico etorquien ban lia on iritci pozcarri gailsic gabecoen soAu gogoangarrioc keren iti neurtu edo versoaquin. Donostun , Ignacio Ramon Rarojaren Moldizteguian , 1826 garreu nrtean cguiûa. ( Les Dame», les amusements innocents des anciens Basques et de ceux d'aujourd'hui, avec la musique et les paroles mesurées ou vers. A Saint-Sébastien, publié a l'imprimerie d'Ignacio Ramon Raroja, l'an 1826.) In-folio de trente-cinq pages, pins trois feuillets de titres et de préliminaires.

* Recueil faict au vray, de la chevauchée de l'asne, f aie te en la ville de Lyon : Et commencée le premier jour du mous de Septembre, mil cinqcens soixante six, etc. A Lyon, par Guillaume Testefort, sans date, petit in-8° de quaraute pages. — Recueil de la chevauchée, faicte en la ville de Lyon : Le dixseptksme de Sovembre 1578, etc. A Lyon, Par les Trois Supposts. Avec privilège. Petit in-8° de vingt-deux pages, plus un feuillet.

jours, nous montrent les cérémonies observées en pareille circonstance dans la ville de Lyon ; je me bornerai à renvoyer à ces opuscules, aussi bien qu'aux savantes notes dont les ont enrichis les derniers éditeurs, MM. Brcghot du Lut et Péricaud, qni ont trouvé à faire une nouvelle récolte dans un champ moissonné par Claude Noirot 1 et par M. Leber ». On verra dans l'édition de 1859 que loin d'être , dans ces derniers temps , particulière à notre pays, la chevauchée de l'àne était encore répandue en Angleterre. Toutefois , elle y présentait cette différence que , chez nos voisins, le mari outragé et la femme haute à la main envers lui étaient placés ensemble et dos à dos sur la même monture, la mégère par devant, sa victime par derrière, une quenouille à la main et la face tournée du côté de la queue de l'animal. Un détail à remarquer, c'est que, dans ces sortes de cérémonies, quelques-uns des suivants du cortège, armés de balais, s'arrêtaient de temps en temps pour balayer le devant de quelques maisons dans lesquelles la femme était réputée exercer une autorité despotique, comme pour avertir les habitants du lieu qu'ils pourraient bien figurer quelque jour comme acteurs dans une pareille fête *. On expliquerait peut-être ainsi un détail du cérémonial usité dans les mascarades basques.

trafééto.

Entre les nombreuses productions du génie dramatique des coblacari basques , celle qui roule sur la vie et la mort de Clovis nous a paru la plus propre à donner une idée bien complète de cette sorte d'ouvrages. Aussi en présenterons-nous une analyse assez développée.

« L'Origine des masques, nomment, berne», et revennet è* jours gras de earesmeprenant, menés sur rasne à rebours et eharieary, etc.; te tout eitraict du livre de la mommerie de Cl. yoirot. Lengres, Jehan Chauvetet, 1609. Petit in-8°.

1 Collection des meilleurs Dissertations, Notice* et Traités relatifs à F Histoire de France, par MM. C. Lebor, J.-B. Saignes et J. Cohen. Paris, 1826, t IX, p. 54.

• Dans les Landes de Gascogne, une nouYdle mariée va-t-elle habiter ta maison de son époux? elle trouve a la porte un balai, signe de ses fonctions domestiques. {La Ruche d'Aquitaine, t. I, p. W; Stat. §èn. des départ, pvrén., t. Il, p. 353.)

Cette pièce commence par ce prologue, en vers comme le reste :

Soyez les bienvenus, messieurs et dames. Votre serviteur vous souhaite le bonjour.

Me voilà aujourd'hui en votre présence, confiant, bien qu'incapable, dans votre bonté.

Vous m'entendrez parler avec courtoisie et vous expliquer maintenant quel est ce sujet.

Lorsque Clovis, prince plein de bonnes qualités et de perfection, était roi de France,

Comme il était barbare et païen et qu'il ne connaissait pas notre • religion, il adorait les idoles.

Il y avait en ce temps-là une princesse, une créature magnifique qui s'appelait Cfotilde, et qui était nièce du roi de Bourgogne.

Cette princesse était fille d'un roi appelé Chilpéric, et le roi Gondebaud était son oncle.

Lorsque Gondebaud fit périr *on père, sa mère et ses frères, il conserva Sedelinda et Clotilde.

Clotilde demeurait à la cour de son oncle, parce que celui-ci l'avait aimée aveuglément.

Cette princesse était douée de vertu et de perfection ; pour la beauté, elle n'avait pas d'égale sur la terre.

Ses exercices étaient la prière, la méditation , la fréquentation des sacrements et l'aumône.

Lorsque Clovis eut appris de ses nouvelles , il en devint en même temps follement amoureux.

Il envoya Aurélien pour savoir ce qu'il en était et pour la demander en mariage.

Ayant laissé sa suite dans le bois de Bourgogne, Aurélien part déguisé en mendiant.

Il se mit au rang des autres pauvres, à côté du mur de l'église, et baisa le revers de la main ( de Clotilde ) en acceptant l'aumône.

Clotilde comprit qu'il y avait là quelque mystère, et elle appela le mendiant à son appartement.

Alors Aurélien la salue au nom du roi de France, lui propose le mariage et lui offre les présents de Clovis.

Clotilde lui répond que ce n'est pas le devoir d'une âme chrétienne de contracter mariage avec un païen.

Aurélien lui répond qu'il croyait que Clovis ferait tout pour l'amour d'elle.

Cette princesse accepta la parole que Clovis se ferait chrétien, et reçut aussi ses dons.

68 LE PATS BASQUE.

Aurélien s'en retourna et apporta cette nouvelle en France. Le roi la communiqua à son conseil.

11 envoya de nouveau Aurélien pour demander Clotilde à Gondebaud, et pour lui déclarer la guerre s'il la refusait.

Ne voulant pas avoir de guerre, Gondebaud l'accorda , et auparavant prit Tavis de son conseil.

Pendant ce temps-là, un ange fit connaître à Clotilde en un instant la volonté de Dieu ,

(Lui disant) qu'elle pouvait se marier avec le roi de France, bien qu'il suivît les lois du paganisme.

Alors Clotilde vint en France avec cet ambassadeur, et épousa aussitôt Clovis,

A condition qu'il se ferait chrétien et qu'il reconnaîtrait Jésus- Christ, moyennant quoi il serait victorieux en toutes choses.

Quelque temps après, Clotilde eut un fils; mais cet enfant mourut dès qu'on le baptisa.

Alors Clovis reprocha à sa femme que son cher fils était mort parce qu'on l'avait baptisé.

Peu de temps après , Clotilde mit au monde un autre fils, et celui-là fut aussi baptisé comme l'aîné.

Cet enfant tomba de même malade , et de telle manière qu'il paraissait ne pas avoir une heure de vie.

Alors le roi Clovis crut que Clotilde se trouvait dans la fausse religion.

Mais cet enfant guérit; Clotilde ayant prié Dieu, il ne paraissait nullement qu'il eût eu une maladie.

Comme depuis lors Clovis aimait mieux sa femme, Clotilde eut aussi quelques autres enfants.

Le roi Clovis dut marcher à la guerre. Clotilde en partant l'exhorta,

En lui disant que s'il adorait Jésus- Christ , il serait vainqueur de ses ennemis.

Les ennemis de Clovis étaient des Allemands; ils avaient fait essuyer de grandes pertes aux troupes françaises.

Déjà Clovis, ayant perdu beaucoup de monde, allait se rendre, lorsque la prière de Clotilde lui vint à l'esprit.

Il fit vœu et promit à Jésus de se faire chrétien, s'il lui donnait la victoire.

Alors toutes les troupes de Clovis étaient accablées ; en ce moment toutes leurs forces furent doublées.

Quoique ses ennemis fussent dix fois plus nombreux , Clovis gagna la bataille et les tua presque tous.

Leur général et leur roi périrent, et Clovis demeura chef de tous, parce que Dieu l'avait secouru.

REIRÉSEKTATIOAS DRAMATIQUES.

Dès que Clotilde apprit qu'il avait été vainqueur, elle alla à sa rencontre avec l'archevêque saint Remy.

Ils allèrent a l'église de Reims pour baptiser Clovis, rendre grâces à Dieu et lui faire des vœux.

Un pigeon lui apporta du ciel la fiole sainte et l'huile pour baptiser Clovis. Cela n'est-il pas un miracle?

Cette fiole est encore là et y sera toujours ; elle sert pour baptiser tout le monde.

Peu après un ange apporta du ciel à un saint ermite une belle fleur pour la porter à Clotilde.

Depuis lors les armes de Clovis et des autres rois de France portent toujours une fleur de lis.

Par cette fleur Clovis connut qu'il devait déclarer la guerre au roi Alaric.

Cet Alaric était roi des Goths et des Wisigoths; cette nation était hérétique et pleine de cruauté.

Elle suivait les lois d'Arius et infectait tout le pays de son poison.

Clovis part avec son monde, une fois la guerre engagée, sans faire aucun arrangement ,

Quoique Théodoric , gendre d'Alaric, l'eût supplié et qu'il eût tenté d'amener Alaric à un arrangement.

En marche, Clovis eut une marque très-certaine que son entreprise serait bénie de Dieu.

Comme l'église de Saint-Hilaire se trouve dans la ville de Poitiers, ce saint lui apparut au haut du clocher.

Une lumière éclatante éclaira tous les environs, et ce grand saint parla de cet endroit à Clovis.

Le lendemain , le roi alla à son église prier Dieu , et puis attaquer ses ennemis en bataille.

Le combat dura longtemps et fut rude; mais à la fin, Clovis remporta la victoire.

Les pays qui se trouvent entre les Pyrénées et Poitiers, et qui étaient infectés par cette funeste hérésie,

Furent alors entièrement purifiés; les Goths furent arrêtés et se rendirent, craignant les catholiques.

Mais comme nous ne sommes pas pour toujours sur la terre, Clovis et saint Séverin moururent peu de temps après.

Sainte Clotilde fut on ne peut plus affligée, et porta le deuil avec regret.

Lorsqu'elle était mariée, elle était comme une étoile brillante; veuve, elle devint semblable au soleil.

A son tour, elle meurt. Suit un détail des vertus et des miracles

70 LE PATS BASQUE.

de la sainte reine , exposé dans sept couplets. L'auteur reprend ensuite en ces termes :

J'ai omis de vous raconter beaucoup de faits de cette histoire , qui mériteraient une grande attention ,

Particulièrement du commencement des règnes des fils de Clovis; mais il serait impossible de les représenter.

Cependant les actions de Clovis sont retracées aussi fidèlement quo possible, et de même comment Clotilde quitta la terre.

Le prologue finit par l'analyse de cette dernière partie du drame, en cinq couplets.

La scène s'ouvre par un dialogue entre Clovis et Aurélien. Le roi confie à son général son amour pour Clotilde , et le charge d'aller la demander en mariage à l'insu de Gondebaud ; il lui donne à cet effet des présents pour elle, et tout ce qu'il lui faut pour accomplir ce voyage. Aurélien reçoit ces ordres ; il tâchera de les exécuter.

Après chaque scène, les acteurs rentrent en ordre et marquent le pas pendant que la musique joue. Un moment la scène reste vide ; mais bientôt d'autres acteurs s'avancent , toujours dans le même ordre.

Aurélien communique ses projets à ses deux serviteurs Mamel et Nestorin , et leur ordonne de préparer ce qu'il faut pour le voyage. Ils partent, et leur maitre, resté seul , parle au public des difficultés que lui offre son entreprise, Gondebaud ne voulant pas entendre parler du mariage de Clotilde. Pour arriver à ses fins, l'envoyé de Clovis imagine un artifice. En ce moment , Mamel et Nestorin arrivent avec des chevaux. Aurélien part avec eux pour la Bourgogne ; il est remplacé sur la scène par un pauvre nommé Polis, qui demande la charité au public. Bientôt après, Aurélien reparait avec son monde, qu'il fait cacher dans une foret, avec ordre de l'attendre trois jours. Nous sommes en Bourgogne. Le confident de Clovis monte sur le théâtre , salue Polis et lui demande comment il vit . Polis lui explique amicalement son genre d'existence , et le secours qu'il trouve dans Clotilde , qui lui donue un franc tous les jours. Il voudrait lui payer bouteille; mais le temps

EEPBÉSENTITIOAS DRAMATIQUES. 71

les presse. On voit, en effet, venir Florinde et Clotilde; celle-ci distribue quelques pièces de monnaie, et Aurélien lui baise la main. Clotilde le regarde et rentre.

Polis veut toujours payer bouteille, maintenant surtout qu'il a reçu de l'argent ; il connaît une bonne auberge où ils pourraient bien déjeûner. Aurélien s'excuse, sous prétexte qu'il jeûne. Ils rentrent, et Clotilde et Florinde paraissent , toujours au son de la musique. La princesse expose à sa suivante les soupçons qu'elle a conçus au sujet du mendiant, et la charge de le lui amener. Florinde s'acquitte de la commission , et Aurélien fait part à Clotilde de la sienne. Après quelque hésitation, la princesse accepte l'offre et les dons de Clovis. Aurélien descend du théâtre, change d'habits , monte à cheval et part avec ses compagnons. Clotilde, restée seule, s'agenouille et adresse cette prière à Dieu et à la Vierge :

Adoratcen çutut, Jauna , Celuco erreguia, Celiaren , lurraren eta Gaïça ororen creaçalia.

Guk cer behar dugun , Jauua, çuk badakiçu.

Çoure gracia handiaz , Othoï, guida guitçaçu.

Jauna, othoï, erakax daçu Cereguin behar dudan , Clovis sinhexi ala Refusa tu behardudan.

Çu adoratzen çutielarik Hitza dit avanzatu ; iiena , Jauna , bestela , Othoï, çuk libra nezaçu.

0 Virgina Maria santia !

Balia çakitzat arestuosa Jésus seme Jaunaren Cretcian, othoï, onxa.

Guidatia izan n.idin Hulzic batere eguin gabe, Ene salbazale justua Jésus offensalu gobe!

Je vous adore, Seigneur, roi du ciel, créateur du ciel, de la terre et de toutes choses.

Vous connaissez, Seigneur, ce qui nous manque. Conduisez • nous , je vous prie , par vos grandes grâces.

Seigneur, apprenez- moi, je vous prie, ce que je dois faire , si je dois croire Clovis ou le refuser.

J'ai donné ma parole comme s'il vous refusait; mais, Seigneur, s'il en est autrement, délivrez-moi, jo vous prie.

0 Vierge sainte Marie 1 intercédez bien pour moi , je vous prie , auprès de Jésus fils de Dieu.

Puissé-je me conduire sans commettre aucune faute , sans offenser mon juste sauveur Jésus!

72 LE PATS BASQEE.

Après cette invocation , un jeune enfant habillé en ange Gabriel sort, sans plus de cérémonie, par la même porte que les autres acteurs, et fait connaître à Clotilde la volonté de Dieu. La scène, un moment restée vide, est bientôt occupée par Aurélien et ses deux serviteurs de retour de Bourgogne ; ils se promènent un instant, puis rentrent pour faire place à Clovis et à Aurélien.

Il est à remarquer que Clovis et Clotilde sont toujours assis sur la scène pendant qu'ils parlent à leurs serviteurs, tandis que ceux-ci, déboute et découverts, sont dans une attitude de respect.

Sur la demande du roi , Aurélien raconte le stratagème dont il a usé pour s'introduire auprès de Clotilde ; 'il vante encore les qualités de cette princesse , et Clovis le remercie de ce service ; il veut faire part de ses projets à son conseil, qui doit décider le mariage, et il commence par solliciter les voix d' Aurélien et de ses amis. Le conseil assemblé, le seul Nestorin s'oppose à l'union projetée : il ne fera point partie de l'ambassade envoyée à Goudebaud pour lui demander sa nièce. Clodéric, Austrasse et Gondebaud font leur entrée sur la scène ; en même temps arrivent à cheval Mamel et Aurélien, envoyés de Clovis. Aurélien s'acquitte de sa commission avec beaucoup d'orgueil et d'arrogance. Gondebaud ne peut accepter la proposition sur le moment ; il y réfléchira avec son conseil, et le lendemain il pourra donner réponse. L'auteur retrace toutes les agitations du roi bourguignon , qui voit un danger dans un refus aussi bien que dans un consentement. Rassuré par Clotilde, il le doune, et la princesse part pour ses nouveaux États. On voit alors deux personnages habihes de rouge : ce sont Bulgifcr et Satan, deux esprits tentateurs qui vont tâcher de tout déranger. Dans une autre scène , ce dernier reproche au roi de Bourgogne la facilité avec laquelle il s'est dessaisi de sa nièce ; il essaie aussi de détourner Clovis de ce mariage. Clovis ne lui répond pas, parce qu'en ce moment arrivent de Bourgogne la princesse et sa suite. Il commence par embrasser sa fiancée. Après s'être entretenu avec elle et avoir essuyé les reproches des deux anges de ténèbres , qui vomissent des imprécations contre Clotilde, on sert le repas de noces. Clodéric et

B E Pli SE R TAXIONS DRAMATIQUES. 73

Àustrasse font ensuite leurs adieux et repartent pour leur pays. Clotilde, restée seule, implore le ciel; elle demande à Dieu la conservation du fruit qu'elle porte. Bientôt la naissance d'un enfant magnifique est annoncée ; mais peu de temps après cet ange meurt , et le roi accuse le dieu de Clotildc. Néanmoins , il a la force de repousser les tentations de Satan, qui lui conseille d'abandonner cette odieuse femme. Un autre enfant vient au monde, si chétif qu'on désespère de le conserver. Cependant, après une invocation de Clotilde, Dieu rend la santé a cet enfant. Ravi, Clovis donne dix mille livres de rente à Florinde, qui lui a annoncé la nouvelle.

On voit alors arriver au bas du théâtre une cavalcade d'Allemands qui viennent insolemment déclarer la guerre à Sigebert, roi de Cologne. Celui-ci implore le secours de Clovis, qui arrive au palais de son allié. En ce moment, les Allemands montent sur la scène et une bataille s'engage : Clovis ayant invoqué le dieu ae Clotilde, a le dessus. L'un des chefs ennemis, Jules, qui doit se battre avec lui, invoque à son tour son dieu Barlaman; mais c'est en vain , le vigoureux Franc le perce d'un coup mortel.

Après la bataille , sortent Satan et Bulgifer ; ils contemplent leur proie, et tâchent de soulever le corps de Jules. Pour y parvenir, ils mettent le feu à un fagot de paille et s'approchent du mécréant, qui , sentant la flamme , se lève et rentre avec ses compagnons pour se précipiter dans l'enfer. Clotilde ayant appris la victoire de Clovis et ses bonnes dispositions en faveur du christianisme, va à sa rencontre jusqu'à Orléans, accompagnée de saint Reniy, qui administre le baptême au roi et à ses généraux , en se servant de l'huile apportée du ciel par un pigeon. La cérémonie terminée, on chante un Te Deum, puis on rentre.

Alors, un ermite sort et adresse des actions de grâces à la Sainte-Trinité, à la Vierge Marie et à tous les bienheureux. L'ange Gabriel lui apparaît et lui remet trois fleurs de lis de la part du Tout-Puissant. L'ermite les donne à Clotilde, qui, à son tour, fait part à Clovis de ce présent mystérieux, symbole de la sainte Trinité. Le roi y voit encore un ordre d'exterminer tous les ennemis de Dieu, principalement les Goths et les Wisigoths, et

il se met en mesure de leur faire la guerre ; en même temps Satan et Bulgifer se promettent de bien s'amuser. Après le départ de Clovis , le prince des démons recommande à son acolyte de se tenir prêt pour emporter tous les cadavres en enfer. Bulgifer n'a jamais manqué à son devoir : Satan ne pourrait- il pas lui donner à boire? On satisfait à ce désir. Arrivent au bas de la scène Clovis et ses officiers. Us se trouvent à Tours. Le roi ordonne à Nestorin et à Mamel d'aller invoquer saint Martin dans son église. Ces deux officiers reviennent annoncer à leur maître qu'ils ont vu l'ange Gabriel qui chantait un psaume. Clovis, après avoir traversé une rivière , campe sur le théâtre et y passe la nuit. Satan et Bulgifer sortent et trouvent tout ce monde endormi ; le seul tour qu'ils puissent lui jouer, c'est de noircir toutes les figures. Après la vision de Tours vient l'apparition de saint Hilaire , dans laquelle les Francs voient une approbation de leurs projets. Des propositions de paix n'ayant été suivies d'aucun résultat , un combat s'engage , et les soldats d' Alaric tombent un à un ; mais auparavant tous ces champions échangent les injures les plus grossières.

Comme toujours, ces batailles se composent de combats singuliers ; on se bat au son de la musique ; les deux antagonistes sautant au pas d'un bout de la scène à l'autre , portent et parent réciproquement les coups jusqu'à ce qu'enfin l'air finissant, celui qui doit être tué tombe.

Vainqueur de ses ennemis, Clovis veut aller remercier saint Hilaire. Unissant sa voix à celles de Clotilde et de saint Remy, il entonne un cantique d'actions de grâces ; le chant est alterné par l'orchestre. Bientôt après , Satan et Bulgifer poussent devant eux, le fouet à la main, tous ceux qui étaient restés étendus sur la scène. Les Goths encore en vie n'échappent à la mort qu'en se faisant chrétiens.

Clovis reparait, soutenu par Aurélien; consumé par la fièvre , il touche à sa dernière heure. On envoie Nestorin chercher un ami de Dieu, nommé Séverin; il arrive auprès de Clovis, et par ses prières lui rend la santé , ou plutôt il paie de sa vie celle du roi , car on le voit tomber mort sur la scène. Vient enfin le tour de Clovis ; ayant réuni tous ses courtisans , il meurt de la façon la

plus édifiante. Avant de l'enterrer, son corps est placé sur une table , et les siens , l'archevêque en tête, récitent un De Profondis, tandis que la musique fait entendre des sons funèbres.

On ne déploie pas moins de pompe pour les obsèques de Clotilde, qui ne tarde point à suivre son mari dans la tombe. Avant de s'y coucher pour toujours , elle fait venir ses deux fils, Clotaire et Childebert, et leur donne sa bénédiction. Ses reliques opèrent des miracles.

Satan et Bulgifer sortent ; le premier déplore leur triste situation. Malgré des efforts inouïs , ils ne peuvent faire aucun profit. Il invite le public à venir avec eux , en lui promettant qu'il n'aura pas à craindre le froid. Bulgifer lui répond que les spectateurs aiment mieux danser un instant, et que pour eux , ils iront boire quelques verres de vin, s'il en reste encore. Pour terminer la tragédie , tous les acteurs qui ont joué dans le cours de la pièce paraissent sur la scène , et le plus habile à manier la parole récite la conclusion , qui consiste en un appel à la bienveillance des spectateurs et en une récapitulation de quelques-uns des principaux faite de la pièce. Le tout est couronné par une invitation au bal qui doit avoir lieu.

Hctri* rf> JVmvuff», tragédie.

« Les Basques, dit M. Duvoisin, qui vient de nommer nos grands tragiques, n'ont jamais lu ces beaux modèles; ils ne se sont formés a aucune école ; ils n'ont suivi que leurs propres inspirations ; ils n'ont même pas encore de règles fixes : aussi voit-on dans leurs pièces, étincelantes de beautés de tout genre, des défauts que l'étude seule aurait pu corriger. » Chaque pièce a son genre; il en est cependant qui, par la manière dont elles sont conduites, se rapprochent beaucoup des tragédies françaises. Nous allons donner, d'après le même écrivain !, l'analyse de la tnigédie anonyme de Marie de Navarre, non qu'elle renferme des traits plus piquants ou des beautés plus saillantes que bien d'au-

« Album pyrenten, nw6 1841 , p. 90-101

très, mais pour faire voir à quel degré les Basques ont porté l'art du théâtre sous le rapport indiqué. Nous avons cherché dans l'histoire quelle est cette princesse Marie ; nous croyons pouvoir assurer qu'elle n'est autre que Sancha, fille de Sancho Abarca, neuvième roi de Navarre. L'événement doit être rapporté à l'année 935. Vers ce temps, les Navarrais et les Castillans remportèrent une célèbre victoire , à Siraancas , sur Abd-el-Rahman , calife de Cordoue. L'histoire a conservé les noms de la plupart des acteurs.

c Le manuscrit que j'ai sous les yeux, ajoute M. Duvoisin, n'indique pas la division des actes et des scènes; je ne pense même pas que les Basques aient jamais fait de ces sortes de distinctions ; mais cette division se forme naturellement dans le cours du récit , et ici elle se trouve d'une régularité remarquable. Pour plus de clarté, je vais présenter la pièce avec des divisions que j'établis de mon chef. La scène a lieu dans le palais de Medina- Azarah , à quelques lieues de Cordoue ; c'est là que le calife surnommé par les chrétiens le Magnanime, vivait au milieu des délices d'une cour brillante , dans la compagnie des savants et des poètes de son empire. »

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