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Le Pays de Waas préhistorique

« Chaque nation doit ellc-mème écrire son histoire » disait , en 1850, le professeur Van Beneden. De l'avis de ce savant, l'histoire d'un pays ne se borne pas aux renseignements fournis par les traditions , les écrits, les imprimés, et les monuments échappés au ravage des siècles; « elle doit — dit-il — commencer par les terrains, et comprendre les animaux comme les plantes qui y ont vécu aux diverses époques géologiques, aussi bien que ceux qui y vivent encore actuellement », en d'autres termes, elle doit s’étendre aussi à la géologie et à lu paléontologie animale et végétale. M. Van Beneden ajoute : « nous ne subirons plus l'humiliation , j'espère, de voir les richesses de notre sol contribuer à augmenter les titres de gloire de nos voisins » Ce sont ces paroles de notre digne maître, qui nous ont toujours stimulé dans nos études archéologiques, historiques et biographiques du Pays de Waas ~, et qui nous ont engagé également à écrire Le Pays de Waas préhistorique comprenant la géologie et la paléontologie de ce Pays.

Les mots préhistorique, protohistorique et historique, mis en regard.

1. Ossements fossiles découverts ci Saint-Nicolas en 1859, rapport de M. Van Beneden inséré dans les Bulletins de l’Académie royale de Belgique, 28" année, 2e série, T. VIH , N» 11.

2. La liste de nos études sur le Pays de Waas, figure dans le tome VI, Ie livraison

des Annales du Cercle archéologique du Pays de Waas. A celte liste incomplète, il faut ajouter encore quelques publications faites en dehors de ce Cercle, à savoir : 51° Gérard Mercator, sa vie et scs œuvres; 52° té âge de la pierre à Bupel monde, mémoire

inséré dans les Annales de l’Académie d’ archéologie de Belgique, 3e série, tome III;

35° Recherches pour servir à V histoire du cours de l'Escaut , notice insérée dans le

Bulletin de la société belge de géographie, deuxième année, 1878, N° 2; 5i "Le. Pays

de Waas préhistorique.

sont des expressions qui souvent embarrassent. « M. A . Théobald se prononce contre l’emploi du mot préhistorique, qui , d’après lui, n’a pas de sens. A plus forte raison , il repousse le mot protohistorique. Ces dénominations — dit-il — sont fâcheuses, ne peuvent jeter que de la confusion, et sont, d'ailleurs, purement arbitraires ». Mais, M. Henri Martin répond « que les classifications , lors même qu'elles ne seraient pas parfaitement adaptées, sont toujours nécessaires et d'un grand secours pour la compréhension d'un sujet difficile; celles dont il s'agit ici ne sont que conventionnelles. Il préfère trois dénominations à deux, et maintient l’expression de protohistorique pour désigner une époque qui n'est pas encore l'histoire mais qui en approche » '. D'après l'étymologie, le préhistorique est la connaissance ou la description des temps antérieurs à l'histoire. Cette définition ne détermine aucunement la portée du mot, puisqu'on se demande toujours : quand finit le préhistorique et quand commence l'histoire? Pour établir ces limites de dates, les auteurs ne sont guère d'accord. Les uns, tel que M. Leemans , voudraient étendre arbitrairement la limite du préhistorique : « je ne crois pas — dit-il — que nous devions attribuer à l’ expression préhistorique ou plutôt antéhistorique une signification trop restreinte. Les sauvages de nos temps et les nations qui ne possèdent pas encore une histoire, peuvent très bien rentrer dans le cadre de nos études (préhistoriques), au moins, pour ce qui' concerne leurs usages et leurs coutumes » 1 2 3. D'autres « n’attachent le mot préhistorique qu’aux âges primitifs pendant lesquels la présence de l’homme a été constatée, mais dont les conditions géologiques et palèontologiques étaient différentes de celles d'aujourd'hui ». A l'encontre de celte délimitation, M. Mansard observe que « cette distinction, parfaitement applicable à la France, ne peut être appliquée d'une manière générale , ainsi que l'a remarqué M. Valdemar Schmidt pour la Scandinavie » \ D'autres encore, comme M. Tard;/, assignent au préhistorique une limite qui n'est ni fixe, ni générale, ni indiscutable : « la limite entre l'historique et le préhistorique — dit M. Tardy — devra suivre et suit, en effet, dans le temps et dans l’espace, une marche en

1. Congres international des sciences géographiques , tenu à Paris du ! au 11 Août 1875, T. I, paye 593.

2. Sur un bas-relief d’un temple à Java, notice insérée par M. C. Leemans dans le compte rendu de la 8e session du Congrès international d’anthropologie et d' archéologie préhistoriques, page 531.

3. Congrès international des sciences géographiques , tenu et Paris du 1 au 11 Août 1875, T. 1 , page 588.

rapport avec le degré de latitude des différents lieux où se sont arrêtées les invasions successives. Ainsi , ce qui est au nord , était encore récemment préhistorique , tandis que ce qui est au sud, est depuis longtemps historique. Cependant — continue M. Tardy — il doit y avoir une limite, et elle semble devoir être placée vers la fin de l'époque tertiaire » *. Tel est aussi l’avis du savant professeur de Copenhague i. 2. Les limites qu’on peut assigner à la période dite préhistorique , différent donc suivant les peuples dont on envisage l'histoire, de sorte qu'il est presque impossible de leur fixer une date précise. La difficulté dans la délimitation, devient moindre quand il s'agit, non du monde entier, mais d'une ou de quelques-unes de ses contrées déterminées. Pour la Belgique, par exemple, et les autres pays compris, jadis, sous la dénomination générale de Gaule, l’histoire commence avec l'invasion romaine décrite dans les commentaires de César ; et , pour le Pays de Waas en particulier, l'histoire prend date de la première mention qui en est faite dans la charte de 868, par laquelle le roi Louis-le-bègue fait don de ce Pays, qu'il appelle foresUim Wasda, au comte Thèodoric son chambellan 3, ou bien, comme van den Bogaerde le veut, après la première invasion des Normands qu'il semble rapporter à l’année 837 *. Tout ce qui est antérieur à l’invasion romaine pour la Belgique, et à l'invasion des Normands pour le Pays de Waas, est du domaine de l'inconnu et appartient à l’immense période préhistorique.

Mais, si le préhistorique et l’historique confinent de si près, ces deux branches des connaissances humaines se distinguent cependant d'autre part. Le préhistorique recherche l’inconnu primordial, la formation et la physionomie primitive de la totalité ou d'une partie du globe, et crée, en même temps, les premiers feuillets des annales de l'humanité ou d’un peuple; l’historique ne remonte pas jusqu'au berceau, et s’occupe des évènements postérieurs qui se sont succédés jusqu'à nos jours, pour les rapporter dans leur ordre chronologique , ou les grouper dans leurs rèlations de causes à effets. Les preuves sur lesquelles le préhistorien se base.

i. Sur les migrations humaines, mémoire inséré par M. Ch. Tardy dans le compte rendu du Congrès international d'anthropologie et d' archéologie préhistoriques , p. 191.

2 « Lorsqu’on doit parler des temps anléhisloriques — dit M. Valdemar Schmidt — il faut forcément remonter à l'époque tertiaire ». (Congrès international des sciences géographiques tenu à Paris du. 1 au II Août 1875, T. I , p. 585).

3. Lisez cette charte dans Auberti Mirœi diplom : T. I , p. 33.

i. Tel est l’avis de van den Bogaerde, au tome II, page 41 de son livre intitulé Het distrikt St. Nikolaas voorheen Land van Waes.

sont tirées de l’écorce terrestre et de son contenu, et, par conséquent, ses sciences auxiliaires sont la géologie et la paléontologie ; les preuves de l'historien se tirent de toutes sortes de souvenirs humains, et les sciences auxquelles il a principalement recours, sont l'archéologie, la paléographie et la bibliographie. Le préhistorien et l'historien procèdent tout différemment : le premier observe et constate les faits, et s'occupe de la déduction scientifique de leurs conséquences ; le second se contente d’établir l’exactitude des évènements , par la confrontation et la discussion des témoignages. Le préhistorique est une science de création nouvelle , qui ne date guère, en Belgique, que des premiers travaux sur les cavernes de la province de Liège, commencés par Schmerling en 1829; l’histoire, au contraire, a pris naissance il y a bien des siècles, et existait depuis le jour où l'homme marqua, sur une pierre, sur une feuille ou une écorce d'arbre, un évènement qu'il connaissait par tradition ou qui s’était passé sous ses yeux. M. Dupont caractérise l'ethnographie préhistorique de la manière suivante : « la reconstitution d’un passé si éloigné — dit-il — ne se fait ni en réunissant les données des anciens historiens, ni en déchiffrant des inscriptions dont l'alphabet et la langue sont perdus. S'il en était ainsi, elle serait du domaine historique proprement dit. Les débris matériels de leur existence sont les seuls monuments qui puissent mettre en lumière la manière de vivre des antiques occupants de notre sol ; l'observation de ces débris et l’induction sont les procédés que nous pouvons y employer. Ainsi, les faits accidentels de leur existence, leurs exploits ou leurs désastres ?ious échappent, mais nous pouvons reconnaître leurs caractères et leurs mœurs. En d’autres termes, ce n'est pas leur histoire telle que la comprend ce mot pour les peuples plus avancés en civilisation , c'est leur ethnographie, l'essence même de leur état social que nous cherchons. Les études de cette nature , qui puisent leurs éléments dans les sciences géologiques , sont donc du ressort exclusif des sciences naturelles. Par ces investigations, la géologie donne la main à l'histoire et l'aide à restaurer le passé de l'humanité » \

La description de la contrée waasienne d'avant les notions historiques, n'a jamais été tentée jusqu'ici : notre présent travail se ressentira donc immanquablement des imperfections inséparables de tout premier essai. Nous n’avons qu’une seule prétention : c'est d’avoir exécuté, une photographie exacte, ou, du moins, consciencieuse des faits que nous observons ici tous les jours; mais nous sommes loin de croire que, dans leur interprétation , tout le monde pensera comme nous ; nous nous attendons, au

i. L’homme pendant les âges de la pierre, p. II.

contraire , à plus d’une observation critique. Nous serions heureux de connaître l’opinion des hommes compétents , particulièrement sur la partie géologique de notre livre. Mais nous les prions de juger de nos terrains waasiens, non d’après des idées préconçues et en voulant subordonner, absolument et a priori, la géologie du Pays de Waas à celle de la Haute et de la Moyenne Belgique ou à celle même de la rive droite de l'Escaut , mais en venant faire ici un examen sur place et en se prononçant ensuite. Si on peut nous convaincre d'erreur, nous n’en serons nullement mortifié. « Je cherche sincèrement la vérité — disait l'abbé Bourgeois — et quand je vois que je me suis trompé, je ne crains pas de le dire » i. Nous pensons comme lui. Et pourquoi rougirait-on d’une erreur commise? Tant d'autres se sont trompés. D’ailleurs , d’Omalius , « le fondateur de la géologie belge », n a-t-il pas dit : « il est rare de trouver deux géologues qui soient complètement d’accord sur ces questions » 2 ?

Il nous reste à remplir un devoir aussi doux qu' impérieux : celui de remercier nos souscripteurs qui ont bien voulu s'associer à notre œuvre, dont le produit net — comme il a été dit dans le bulletin de souscription — est réservé aux nécessiteux éprouvés par la crise industrielle. Si nous avons fait le sacrifice de quatre années de recherches, d'études et de peines, nous nous estimons suffisamment dédommagé pur le concours généreux qu'ils nous ont prêté et dont nous les remercions.

[)' J. Vais Raemdonck.

Saint-Nicolas (Waas) 24 Août 1878.

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