VALENTIN, JONAS
(Au lever du rideau, Valentin, encore à table, finit de déjeuner. Il tourne le dot à la porte d'entrée.)
J ON A S, entr’ouvrant la porte.
Monsieur Valentin Desrives, s’il vous plaît?
VALENTIN, le nez dans son verre.
Qu’est-ce que vous lui voulez?
JONAS
Mon Dieu ! Monsieur, j’arrive de Villers-Cotterets, sa patrie et la mienne, pour l'embrasser !
VA LENTIN, se levant.
Jouas 1 (ils s’embrassent.)
JO N AS
Valentin! enfin! enfin! c’est toi!
VALENTIN
Depuis quand es-tu arrivé?
JONAS
Depuis plus d’un mois.
Et te voilà seulement aujourd’hui?
JONAS
Ah! mon cher, c’est toute une histoire!.. Tu déjeunais?
VALENTIN
J’avais fini... et toi?
JONAS
Moi! je prendrai un biscuit avec un doigt de... pâté.
VALENTIN
Ce pauvre Jonas!
JONAS, se mellant à table *.
Oh! tu peux me plaindre, va! je ne te volerai pas ta pitié. Écoute — un peu — voir : il y a environ un mois... (c'était en mai, puisque nous sommes en juin) j’arrive le soir à Paris, je bois, je mange et je me couche. Le lendemain, je prends une voiture à l’heure et je me rends rue de Bucy... « M. Valentin Desrives, s’il vous plaît?.. — Déménagé, me répond-on... (un portier affable!) Allez, rue Bleue. — Cocher! rue Bleue... M. Desrives, s'il vous plaît? — Déménagé, répond-on... (portier sévère!) Allez, rue d’Enfer!... » Je vais rue d’Enfer. «M. Desrives, s’il vous plaît? — Déménagé, répond-on... (portier badin/) Allez, rue Blanche... — Rue Blanche, cocher!.. — Déménagé! (portier majestueux !) Allez, rue de Bucy... » J’y vais, ou plutôt j’y retourne, mais tu étais encore déménagé, à ce que m’apprend un portier... sombre. As-tu déménagé, grands dieux! et en ai-je vu des portiers! Comment un seul homme a-t-il jamais pu tant déménager que ça!., mais ça se comprend, je me -suis présenté dans des hôtels où tu avais demeuré dix minutes.
VALENTIN
Tu me fends le cœur ! Enfin, il s’est trouvé un portier pour le répondre : il est chez lui !
JONAS
Oui! je l’ai regardé, ce portier imprévu , avec des yeux qui lui ont fait peur... Je l’embrasserai en descendant... dans la personne de sa femme.
VALENTIN
Tu es donc devenu brave !..
JONAS
Et toi, qu’cst-ce que tu es devenu ? Tu faisais ton droit la dernière fois qu’on t’a vu à Villers-Cotterets..; et maintenant?
VALENTIN
Je te regarde ! et je te trouve grandi !
JONAS
Oh ! tu es bête !
VALENTIN
Qu’est-ce que tu viens faire à Paris?
JONAS
Je viens me choisir une carrière, et j’ai compté sur toi...
* Jon. Val.