LA NUIT POLAIRE
Ce ne fut pas sans peine que la bète fut extraite (p. 156).
fût certainement changée en glace dans tous les coins de la maison. Mais le combustible était abondant et on ne l'épargna pas. La moyenne de cinquante-deux degrés (10° centigr. au-dessus de zéro) fut maintenue au dedans en dépit des menaces du dehors.
Malgré l'abaissement de la température, Thomas Black, tenté par ce ciel si pur, voulut faire des observations d'étoiles. Il espérait dédoubler quelques-uns de ces astres magnifiques qui rayonnaient au zénith. Mais il dut renoncer à toute observation. Ses instruments lui « brûlaient » les mains. Brûler est le seul mot qui puisse rendre l'impression produite par un corps métallique soumis à un tel froid. Physiquement, d'ailleurs, le phénomène
est identique. Que la chaleur soit violemment introduite dans la chair par un corps brûlant, ou qu'elle en soit violemment retirée par un corps glacé, l'impression estla même. Et le digne savant l'éprouva si bien, quoiqu'il en eût, que la peau de ses doigts resta collée à sa lunette. Aussi suspendit-il ses observations.
Mais le ciel le dédommagea en lui donnant, vers cette époque, le spectacle indescriptible de ses plus beaux météores : un parasélène d'abord, une aurore boréale ensuite.
Le parasélène ou halo lunaire formait sur le ciel un cercle blanc, bordé d'une teinte rouge pâle, autour de la lune. Cet exergue lumineux, du à la réfraction des rayons lunaires à travers les petits cristaux prismatiques de glace, qui flottaient dans l'atmosphère, présentait un diamètre de quarante-cinq degrés environ. L'astre des nuits brillait du plus vif éclat au centre de cette couronne, qui ressemblait aux arcs laiteux et diaphanes des arcs-en-ciel lunaires.
Quinze heures après, une magnifique aurore boréale, décrivant un arc de plus de cent degrés géographiques, se déploya au-dessus de l'horizon du nord. Le sommet de l'arc se trouvait placé sensiblement dans le méridien magnétique, et, par une bizarrerie quelquefois observée en de moins hautes latitudes, le météore était paré de toutes les couleurs du prisme, entre lesquelles le rouge s'accusait plus nettement. En de certains endroits du ciel, les constellations semblaient être noyées dans le sang. De cette agglomération brumeuse disposée à l'horizon et qui formait le noyau du météore, s'irradiaient des effluves ardentes, dont quelques-unes dépassaient le zénith et faisaient pâlir la lumière de la lune submergée dans ces ondes électriques. Ces rayons tremblotaient comme si quelque courant d'air eût agité leurs molécules. Aucune description ne saurait rendre la sublime magnificence de cette « gloire », qui rayonnait dans toute sa splendeur au pôle boréal du monde. Puis, après une demi-heure d'un incomparable éclat, sans qu'il se fût resserré ni concentré, sans un amoindrissement même partiel de sa lumière, le superbe météore s'éteignit soudain, comme si quelque main invisible eût subitement taii les sources électriques qui le vivifiaient.
Il n'était que temps pour Thomas Black. Cinq minutes encore, et l'astronome eût été gelé sur place !