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Apres s'être restaures... (,p. 102].
verneur danois d'Uppernawik, dont la femme était Anglaise. Puis elle avait quitté le Groenland poursuivre sa famille sur les territoires de chasse. Les deux hommes étaient ses deux frères; l'autre femme, mariée à l'un d'eux et mère des deux enfants, était sa belle-sœur. Ils revenaient tous de l'île Melbourne, située, dans l'est, sur le littoral de l'Amérique anglaise, regagnant à l'ouest la pointe Barrow, l'un des caps de la Géorgie occidentale de l'Amérique russe, où vivait leur tribu, et c'était un sujet d'étonnement pour eux de trouver une factorerie installée au cap Bathui'st. Les deux Esquimaux secouèrent même la tète en voyant cet établissement. Désapprouvaient-ils la construction d'un fort sur ce point du littoral? Trouvaient-ils l'endroit
mal choisi ? Malgré toute sa patience, le lieutenant Hobson ne parvint point à les faire s'expliquer à ce sujet, ou du moins il ne comprit pas leurs réponses.
Quant à la jeune Esquimaude, elle se nommait Kalumah, et elle parut prendre en grande amitié Mrs. Paulina Barnett. Cependant la pauvre créature, toute sociable qu'elle était, ne regrettait point la position qu'elle avait autrefois chez le gouverneur d'Uppernawik, et elle se montrait trèsattachée à sa famille.
Après s'être restaurés, après avoir partagé une demi-pinte de brandevin dont les petits eurent leur part, les Esquimaux prirent congé de leurs hôtes, mais, avant de partir, la jeune indigène invita la voyageuse à visiter leur hutte de neige. Mrs. Paulina Barnett promit de s'y rendre le lendemain, si le temps le permettait.
Le lendemain, en effet, accompagnée de Madge, du lieutenant Hobson et de quelques soldats armés, — non contre ces pauvres gens, mais pour le cas où les ours eussent rôdé sur le littoral, — Mrs. Paulina Barnett se transporta au cap Esquimau, nom qui fut donné à la pointe près de laquelle se dressait le campement indigène.
Kalumah accourut au-devant de son amie de la veille et lui montra la hutte d'un air satisfait. C'était un gros cône de neige, percé d'une étroite ouverture à son sommet qui donnait issue à la fumée d'un foyer intérieur, et dans lequel ces Esquimaux avaient creusé leur demeure passagère. Ces « snow-houses », qu'ils établissent avec une extrême rapidité, se nomment « igloo » dans la langue du pays. Elles sont merveilleusement appropriées au climat, et leurs habitants y supportent, même sans feu et sans trop souffrir, des froids de quarante degrés au-dessous de zéro. Pendant l'été, les Esquimaux campent sous des tentes de peaux de rennes et de phoques, qui portent le nom de « tupic » .
Pénétrer dans cette hutte n'était point une opération facile. Elle n'avait qu'une entrée au ras du sol, et il fallait se glisser par une sorte de couloir long de trois à quatre pieds, car les parois de neige mesuraient au moins cette épaisseur. Mais une voyageuse de profession , une lauréate de la Société royale, ne pouvait hésiter, et Mrs. Paulina Barnett n'hésita pas. Suivie de Madge, elle s'enfourna bravement dans l'étroit boyau à la suite delà jeune indigène. Quant au lieutenant Hobson et à ses hommes, ils se dispensèrent de cette visite.
Et Mrs. Paulina Barnett comprit bientôt que le plus difficile n'était pas de pénétrer dans cette hutte de neige, mais d'y rester. L'atmosphère, échauffée par un foyer sur lequel brûlaient des os de morses, infectée par l'huile fétide d'une lampe, imprégnée des émanations de vêtements gras et de la
UNE VISITE DE VOISINAGE. tG3
chair d'amphibie qui forme la nourriture principale des Esquimaux, cette atmosphère était écœurante. Madge ne put y tenir et sortit presque aussitôt. Mrs. PaulinaBarnett montra un courage surhumain pour ne point chagriner Jet jeune indigène et prolongea sa visite pendant cinq grandes minutes, — cinq siècles! Les deux enfants et leur mère étaient là. Quant aux deux hommes, la chasse aux morses les avait entraînés à quatre ou cinq milles de leur campement.
Mrs. Paulina Barnett, une fois sortie de la hutte, aspira avec ivresse l'air froid du dehors, qui ramena les couleurs sur sa figure un peu pâlie.
« Eh bien, madame? lui demanda le lieutenant, que dites-vous des maisons esquimaudes ?
— L'aération laisse à désirer!» répondit simplement Mrs. Paulina Barnett.
Pendant huit jours, cette intéressante famille indigène demeura campée en cet endroit. Sur vingt-quatre heures, les deux Esquimaux en passaient douze à la chasse aux morses. Ils allaient, avec une patience que les h uttiers pourront seuls comprendre, guetter les amphibies sur le bord de ces trous par lesquels ils venaient respirer à la surface de ricefield. Le morse apparaissait-il, une corde à nœud coulant lui était jetée autour des pectorales, et, non sans peine, les deux indigènes le hissaient sur-le-champ et le tuaient à coups de hache. Véritablement, c'était plutôt une pêche qu'une chasse. Puis le grand régal consistait à boire ce sang chaud des amphibies dont les Esquimaux s'enivrent avec volupté.
Chaque jour, Kalumah, malgré la basse température, se rendait au fort Espérance. Elle prenait un extrême plaisir à parcourir les différentes chambres de la maison, regardant coudre, suivant tous les détails des manipulations culinaires de Mrs. Joliffe. Elle demandait le nom anglais de chaque chose et causait pendant des heures entières avec Mrs. Paulina Barnett, si le mot « causer » peut s'employer quand il s'agit d'un échange de mots longtemps cherchés de part et d'autre. Quand la voyageuse faisait la lecture à voix haute, Kalumah l'écoutait avec une extrême attention, bien qu'elle ne la comprit certainement point.
Kalumah chantait aussi, d'une voix assez douce, des chansons d'unrhythme singulier, chansons froides, glaciales, mélancoliques et d'une coupe étrange. Mrs. Paulina Barnett eut la patience de traduire une de ces « sagas » groënlandaises, curieux échantillon de la poésie hyperboréenne, auquel un air triste, entrecoupé de pauses, procédant par intervalles bizarres, prêtait une indéfinissable couleur. Voici, d'ailleurs, un spécimen de cette poésie, copié sur l'album même de la voyageuse.
iCi LE PAYS DES FOURRURES.
CHANSON GROENLANDAISE.
Le ciel est noir, Et le soleil se traîne A peine!
De désespoir Ma pauvre âme incertaine Est pleine!
La blonde enfant se rit de mes tendres chansons, Et sur son cœur l'hiver promène ses glaçons !
Ange rêvé, Ton amour qui fait vivre M'enivre, Et j'ai bravé Pour te voir, pour te suivre Le givre.
Hélas ! sous mes baisers et leur douce chaleur, Je n'ai pu dissiper les neiges de ton cœur !
Ah ! que demain A ton âme convienne La mienne, Et que ma main Amoureusement tienne La tienne !
Le soleil brillera là-haut dans notre ciel, Et de ton cœur l'amour forcera le dégel!
Le 20 décembre, la famille esquimaude vint au fort Espérance prendre congé de ses habitants. Kalumah s'était attachée à la voyageuse, qui l'eût volontiers conservée près d'elle; mais la jeune indigène ne voulait pas abandonner les siens. D'ailleurs, elle promit de revenir pendant l'été prochain au fort Espérance.
Ses adieux furent touchants. Elle remit à Mrs. Paulina Batnett une petite bague de cuivre, et reçut en échange un collier de jais dont elle se para aussitôt. Jasper Hobson ne laissa point partir ces pauvres gens sans une bonne provision de vivres qui fut chargée sur leur traîneau, et, après quelques paroles de reconnaissance prononcées par Kalumah, l'intéressante famille, se dirigeant vers l'ouest, disparut au milieu des épaisses brumes du 'littoral.