‹ Le pays des fourruresChapitre 42 sur 67 · AVENTURES DE K A LU M AH · texte numérisé non relu

AVENTURES DE K A LU M AH

la tortura bientôt. L'épuisement, la fatigue rendirent sa pagaie inerte entre ses mains.

Pendant plusieurs heures, elle lutta, et il lui sembla qu'elle se rapprochait de File, d'où l'on ne pouvait l'apercevoir, car elle n'était qu'un point sur cette immense mer. Elle lutta, même lorsque ses bras rompus, ses mains ensanglantées lui refusèrent tout service! Elle lutta jusqu'au bout et perdit enfin connaissance, tandis que son frôle kayak, abandoriné, devenait le jouet du vent et des flots !

Que se passa- t-il alors? Elle ne put le dire, ayant perdu connaissance. Combien de temps erra-t-elle ainsi, à l'aventure, comme une épave? Elle ne le savait, et ne revint au sentiment que lorsque son kayak, brusquement choqué, s'ouvrit sous elle.

Kalumah fut plongée dans l'eau froide dont la fraîcheur la ranima, et quelques instants plus tard, une lame la jetait mourante sur une grève de sable.

Cela s'était fait dans la nuit précédente, à peu près au moment où l'aube apparaissait, c'est-à-dire de deux à trois heures du matin.

Depuis le moment où Kalumah s'était précipitée dans son embarcation jusqu'au moment où cette embarcation fut submergée, il s'était donc écoulé plus de soixante-dix heures !

Cependant, la jeune indigène, sauvée des flots, ne savait sur quelle côte l'ouragan l'avait portée. L'avait-il ramenée au continent? L'avait-il dirigée, au contraire, sur cette île qu'elle poursuivait avec tant d'audace? Elle l'espérait. Oui! elle l'espérait! D'ailleurs, le vent et le courant avaient du l'entraîner au large et non la repousser à la côte!

Cette pensée la ranima. Elle se releva et, toute brisée, se mit à suivre le rivage.

Sans s'en douter, la jeune indigène avait été providentiellement jetée sur cette portion de l'île Victoria qui formait autrefois l'angle supérieur de la baie des Morses. Mais, dans ces conditions, elle ne pouvait reconnaître ce littoral, corrodé par les eaux, après les changements qui s'y étaient produits depuis la rupture de l'isthme.

Kalumah marcha, puis, n'en pouvant plus, s'arrêta, et reprit avec un nouveau courage. La route s'allongeait devant ses pas. A chaque mille, il lui fallait tourner les parties du rivage déjà envahies par la mer. C'est ainsi que, se traînant, tombant, se relevant, elle arriva non loin du petit taillis qui, le matin même, avait servi de lieu de halte à Mrs. Paulina 13arnett et à Madge. On sait que les deux femmes, sa dirigeant vers le cap Esquimau, avaient rencontré non loin de ce taillis la trace de ses pas empreints sur la neige. Puis, à quelque distance, la pauvre Kalumah était tombée une dernière fois!

A partir de ce point, épuisée par la fatigue et la faim, elle ne s'avança plus qu'en rampant.

iMais un immense espoir était entré dans le cœur de la jeune indigène. A quelques pas du littoral, elle avait enfin reconnu ce cap Esquimau au pied duquel avaient campé les siens et elle l'année précédente. Elle savait qu'elle n'était plus qu'à huit milles de la factorerie, qu'il ne lui faudrait plus que suivre ce chemin qu'elle avait si souvent parcouru, quand elle allait visiter ses amis du fort Espérance

Oui ! cette pensée la soutint. Mais, enfin, arrivée au rivage, n'ayant plus aucune force, elle tomba sur la neige et perdit encore une fois connaissance. Sans Mrs. Paulina Barnett, elle était perdue !

« Mais, dit-elle, ma chère dame, je savais bien que vous viendriez à mon secours et que mon Dieu me sauverait par vos mains ! »

On sait le reste ! On sait quel providentiel instinct entraîna ce jour même Mrs. Paulina Barnett et Madge à explorer cette partie du littoral, et quel dernier pressentiment les porta à visiter le cap Esquimau, après leur halte au taillis et avant leur retour à la factorerie. On sait aussi — ce que Mrs. Paulina Barnett apprit à la jeune indigène — comment eut lieu cette rupture du glaçon et ce que fit l'ours en cette circonstance.

Et même, Mrs. Paulina Barnett ajouta en souriant :

« Ce n'est pas moi qui t'ai sauvée, mon enfant, c'est cet honnête animal ! Sans lui, tu étais perdue, et si jamais il revient vers nous, on le respectera comme ton sauveur ! »

Pendant ce récit, Kalumah, bien restaurée et bien caressée, avait repris ses forces. Mrs. Paulina Barnett lui proposa de retourner au fort immédiatement,, afin de ne pas prolonger son absence. La jeune Esquimaude se leva aussitôt, prête à partir.

Mrs. Paulina Barnett avait en effet hâte d'informer Jasper Hobson des incidents de cette matinée, et de lui apprendre ce qui s'était passé pendant la nuit de la tempête, lorsque File errante s'était rapprochée du littoral américain.

Mais avant tout, la voyageuse recommanda à Kalumah degarder un secret absolu sur ces événements, aussi bien que sur la situation de l'Ile. Elle serait censée être venue tout naturellement par le littoral, afin d'accomplir la promesse qu'elle avait faite de visiter ses amis pendant la belle saison. Son arrivée même serait dénature à confirmer les habitants de la factorerie dans la pensée qu'aucun changement ne s'était produit au territoire du cap Bathurst, pour le cas où quelques-uns auraient eu des soupçons à cet égard.

Il était trois heures environ, quand Mrs. Paulina Barnett, la jeune indi-

gène appuyée à son bras, et la fidèle Madge reprirent la route de l'est, et, avant cinq heures du soir, toutes trois arrivaient à la poterne du fort Espérance.

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