LA DÉBÂCLE
Quand un bruit inattendu les arrêta. vPage ;J59.
nues d'une formidable artillerie. A un demi-mille du rivage, dans tout le secteur dominé par le cap Bathurst, les glaçons commençaient déjà à s'élever les uns sur les autres. La banquise s'était alors cassée en morceaux nombreux, qui faisaient autant de montagnes et dérivaient vers le nord. Du moins, c'était le mouvement apparent de ces icebergs. Le lieutenant ïlobson, sans le dire, était de plus en plus inquiet, et les affirmations de Kalumah ne parvenaient pas à le rassurer. 11 faisait des objections, auxquelles la jeune Esquimaude résistait opiniâtrement.
Enfin, un jour, — dans la matinée du 11 avril, — Jasper ïlobson montra à Kalumah les derniers icebergs qui allaient disparaître dans le nord, et
3ii LE PAYS DES FOURRURES
il la pressa encore une fois d'arguments que les faits semblaient rendre irréfutables.
« Eh bien, non! non! répondit Kalumah avec une conviction plus enracinée que jamais dans son esprit, non! Ce n'est pas la banquise qui remonte au nord, c'est notre ile qui descend au sud! »
Kalumah avait raison peut-être ! Jasper Hobson fut extrêmement frappé de sa réponse. Il était vraiment possible que le déplacement de la banquise ne fût qu'apparent, et qu'au contraire, l'île Victoria, entraînée par le champ de glace, dérivât vers le détroit. Mais cette dérive, si elle existait, on ne pouvait la constater, on ne pouvait l'estimer, on ne pouvait relever ni la longitude, ni la latitude de l'île.
En effet, le temps non-seulement demeurait couvert et impropre aux observations, mais, par malheur, un phénomène, particulier aux régions polaires, le rendit encore plus obscur et restreignit absolument le champ delà vision.
En effet, précisément au moment de cette débâcle, la température s'était abaissée de plusieurs degrés. Un brouillard intense enveloppa bientôt tons ces parages de la mer Arctique, mais ce n'était point un brouillard ordinaire. Le sol se recouvrit, à sa surface, d'une croûte blanche, très-distincte de la gelée, — celle-ci n'étant qu'une vapeur aqueuse qui se congèle après sa précipitation. Les particules très-déliées qui composaient ce brouillard s'attachaient aux arbres, aux arbustes, aux murailles du fort, à tout ce qui f lisait saillie, et y formaient bientôt une couche épaisse, que hérissaient des fibres prismatiques ou pyramidales, dont la pointe se dirigeait du côté du vent.
Jasper Hobson reconnut alors ce météore dont les baleiniers et les hiverneurs ont souvent noté l'apparition, au printemps, dans les régions polaires.
« Ce n'est point un brouillard, dit-il à ses compagnons, c'est un « frostrime », une fumée-gelée, une vapeur dense, qui se maintient dans un état complet de congélation. »
Mais, brouillard ou fumée-gelée, l'apparition de ce métore n'en était pas moins regrettable, car il occupait une hauteur de cent pieds, au moins, au-dessus du niveau de la mer, et telle était sa complète opacité que, placées à trois pas l'une de l'autre, deux personnes ne pouvaient s'apercevoir.
Le désappointement des hiverneurs fut grand. Il semblait que la nature ne voulût leur épargner aucun ennui. C'était au moment ou se produisait la débâcle, au moment où l'île errante allait redevenir libre des liens qui l'enchaînaient depuis tant de mois, au moment enfin où ses mouvements
devaient être surveillés avec plus d'attention, que ce brouillard venait empêcher toute observation !
Et ce fut ainsi pendant quatre jours! Le frost-rime ne se dissipa que le 15 avril. Pendant la matinée, une violente brise du sud le déchira et l'anéantit.
Le soleil brillait. Le lieutenant Hobson se jeta sur ses instruments. Il prit hauteur, et le résultat de ses calculs pour les coordonnées actuelles de l'île fut celui-ci :
Latitude: 69*57';
Longitude: 179° 33'.
Kalumah avait eu raison. L'île Victoria, saisie par le courant de Behring dérivait vers le sud.