‹ Le pays des fourruresChapitre 56 sur 67 · TO-US AU TRAVAIL · texte numérisé non relu

TO-US AU TRAVAIL

« A nous! A nous! » (p. 371}.

Mac Nap sonda de nouveau. Rien encore. Son pic s'enfonçait toujours dans la terre meuble.

Le charpentier, abandonnant un instant son outil, se prit la tète à deux mains.

« Les malheureux ! » murmura-t-il.

Puis, s'élevant sur les étrésillons qui maintenaient le cuvelage de bois, il remonta jusqu'à i'oriûce du puits.

Là, il trouva le lieutenant Hobson et le sergent plus anxieux que jamais, et, les prenant à l'écart, il leur fit connaître l'horrible désappointement qu'il venait d'éprouver.

« Mais alors, demanda Jasper Hobson, alors la maison a été écrasée par l'avalanche, et ces infortunés...

— Non, répondit le maître charpentier d'un ton d'inébranlable conviction. Non! la maison n'a pas été écrasée! Elle a dû résister, renforcée comme elle l'était ! Non ! elle n'a pas été écrasée ! Ce n'est pas possible !

— Mais alors qu'est-il arrivé, Mac Nap? demanda le lieutenant, dont les yeux laissaient échapper deux grosses larmes.

— Ceci, évidemment, répondit le charpentier Mac Nap. La maison a résisté, elle, mais le sol sur lequel elle reposait a fléchi. Elle s'est enfoncée tout d'une pièce ! Elle a passé au travers de cette croûte de glace qui forme la base de l'île ! Elle n'est pas écrasée, mais engloutie... Et les malheureuses victimes...

— Noyées ! s'écria le sergent Long.

— Oui ! sergent ! noyées avant d'avoir pu faire un mouvement ! noyées comme les passagers d'un navire qui sombre ! »

Pendant quelques instants, ces trois hommes demeurèrent sans parler. L'hypothèse de Mac Nap devait toucher de bien près à la réalité. Rien de plus logique que de supposer un fléchissement en cet endroit, et sous une telle pression, du banc de glace qui formait la base de l'île. La maison, grâce aux étais verticaux qui soutenaient les poutres du plafond en s'appuyant sur celles du plancher, avait dû crever le sol de glace et s'enfoncer dans l'abîme.

« Eh bien, Mac Nap, dit le lieutenant Hobson, si nous ne pouvons les retrouver savants...

— Oui, répondit le maître charpentier, il faut au moins les retrouver morts ! »

Cela dit, Mac Nap, sans rien faire connaître à ses compagnons de cette terrible hypothèse, reprit au fond du puits son travail interrompu. Le lieutenant Hobson y était descendu avec lui.

Pendant toute la nuit, le forage fut continué, les hommes se relayant d'heure en heure; mais tout ce temps, pendant que deux soldats creusaient la terre et le sable, Mac Nap et Jasper Hobson se tenaient au-dessus d'eux suspendus à un des étrésillons.

A trois heures du matin, le pic de Kellet, en s'arrètant subitement sur un corps dur, rendit un son sec, Le maître charpentier le sentit plutôt qu'il ne l'entendit.

« Nous y sommes, s'était écrié le soldat. Sauvés !

— Tais-toi, et continue!» répondit le lieutenant Hobson d'une voix sourde.

TCUS AU TRAVAIL. 371

Il y avait en ce moment près de soixante-seize heures que l'avalanche s'était abattue sur la maison.

Kellet et son compagnon, le soldat Pond, avaient repris leur travail. La profondeur du puits devait presque avoir atteint le niveau de la mer, et, par conséquent, Mac Nap ne pouvait conserver aucun espoir.

En moins de vingt minutes, le corps dur, heurté par le pic, était à découvert. C'était un des chevrons du toit. Le charpentier, s'élançant au fond du puits, saisit une pioche et fit voler les lattes du faitage. En quelques instants, une large ouverture fut pratiquée...

A cette ouverture, apparut une figure à peine reconnaissable dans l'ombre.

C'était la figure de Kalumah !

« A nous ! à nous ! » murmura faiblement la pauvre Esquimaude.

Jasper Hobson se laissa glisser par l'ouverture. Un froid très-vif le saisit. L'eau lui montait à la ceinture. Contrairement à ce qu'on croyait, le toit n'avait point été écrasé, mais aussi, comme l'avait supposé Mac Nap, la maison s'était enfoncée à travers le sol, et l'eau était là. Mais cette eau ne remplissait pas le grenier, elle ne s'élevait que d'un pied à peine au-dessus 'du plancher. Il y avait encore un espoir !...

Le lieutenant, s'avançant dans l'obscurité, rencontra un corps sans mouvement ! Il le traîna jusqu'à l'ouverture, à travers laquelle Pond et Kellet le saisirent et l'enlevèrent. C'était Thomas Black.

Un autre corps fut amené, celui de Madge. Des cordes avaient été jetées de l'orifice du puits. Thomas Black et Madge, enlevés par leurs compagnons, reprenaient peu à peu leurs sens à l'air extérieur.

Restait Mrs. Paulina Barnett à sauver. Jasper Hobson, conduit par Kalumah, avait dû gagner l'extrémité du grenier, et, là, il avait enfin trouvé celle qu'il cherchait, sans mouvement, la tête à peine hors de l'eau. La voyageuse était comme morte.

Le lieutenant Hobson la prit dans ses bras, il la porta près de l'ouverture, et, peu d'instants après, elle et lui, Kalumah et Mac Nap apparaissaient à l'orifice du puits.

Tous les compagnons de la courageuse femme étaient là, ne prononçant pas une parole, désespérés.

La jeune Esquimaude, si faible elle-même, s'était jetée sur le corps de son amie.

Mrs. Paulina Barnett respirait encore, et son cœur battait. L'air pur, aspiré par ses poumons desséchés, ramena peu à peu la vie en elle. Elle ouvrit enfin les yeux.

Un cri de joie s'échappa de toutes les poitrines, un cri de reconnaissance qui monta vers le ciel, et qui certainement fut entendu là-haut.

En ce moment, le jour se faisait, le soleil débordait de l'horizon et jetait ses premiers rayons dans l'espace.

Mrs. Paulina Barnett, par un suprême effort, se redressa. Du haut de cette montagne, formée par l'avalanche, et qui dominait toute l'Ile, elle regarda. Puis, avec un étrange accent :

« La mer ! la mer î » murmura-t-elle.

Et en effet, sur les deux côtés de l'horizon, à l'est, à l'ouest, la mer, dégagée de glaces, la mer entourait l'Ile errante !

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