AU LARGE
II en fut quitte pour uu bain (Page 332.)
Jasper Hobson secoua la tète d'un air de doute. Pour lui, il n'y avait plus qu'un moyen de salut, le radeau, mais fallait-il s'y embarquer dès maintenant, y établir une voilure quelconque au moyen de draps et de couvertures, et chercher à gagner la côte la plus prochaine?
Jasper Hobson consulta le sergent, le charpentier Mac Nap, en qui il avait grande confiance, le forgeron Raë, les chasseurs Sabine et Marbre. Tous, après avoir pesé le pour et le contre, furent d'accord sur ce point qu'il ne fallait abandonner l'Ile que lorsqu'on y serait forcé. En effet, ce ne pouvait être qu'une dernière et suprême ressource, ce radeau, que les lames balayeraient incessamment, qui n'aurait même pas la vitesse imprimée à
l'île, que les icebergs poussaient vers le sud. Quant au vent.il soufflait le plus généralement de la partie est, et il tendrait plutôt à rejeter le radeau au large de toute terre.
H fallait attendre, attendre encore, puisque l'Ile dérivait rapidement vers les Aléoutiennes. Aux approches de ce groupe, on verrait ce qu'il conviendrait de faire.
C'était, en effet, le parti le plus sage, et certainement, dans huit jours, si sa vitesse ne diminuait pas, ou bien l'île s'arrêterait sur cette frontière méridionale de la mer de Behring, ou, entraînée au sud-ouest sur les eaux du Pacifique, elle serait irrévocablement perdue.
Or, la fatalité qui avait tant accablé ces hiverneurs et depuis si longtemps, allait encore les frapper d'un nouveau coup. Cette vitesse de déplacement sur laquelle ils comptaient devait avant peu leur faire défaut.
En effet, pendant la nuit du 26 au 27 mai, l'île Victoria subit un dernier changement d'orientation, dont les conséquences furent extrêmement graves. Elle fit un demi-tour sur elle-même. Les icebergs, restes de l'énorme banquise qui la bornaient au nord, furent par ce changement reportés au sud.
Au matin, les naufragés, — ne peut-on leur donner ce nom? — virent le soleil se lever du côté du cap Esquimau et non plus sur l'horizon du port Barnett.
Là, se dressaient les icebergs, bien diminués par le dégel, mais considérables encore, qui poussaient l'île. De ce point, ils masquaient une grande partie de l'horizon.
Quelles allaient être les conséquences de ce changement d'orientation? Ces montagnes de glace n'allaient-elles pas se séparer de l'île errante, puisque aucun ciment ne les liait à elle?
Chacun avait le pressentiment d'un nouveau malheur, et chacun comprit ce que voulait dire le soldat Kellet, qui s'écria :
« Avant ce soir, nous aurons perdu notre hélice!
Kellet voulait dire par là que les icebergs, à présent qu'ils n'étaient plus à l'arrière, mais à l'avant de l'île, ne tarderaient pasà se détacher. C'étaient eux, en effet, qui lui imprimaient cette excessive vitesse, parce que, pour chaque pied dont ils s'élevaient au-dessus du niveau de la mer, ils en avaient six ou sept au-dessous. Ainsi plongés dans le courant sous-marin, ce courant leur communiquait toute la rapidité dont il était animé lui-même, rapidité qui, vu son peu «de tirant d'eau», manquerait à l'île abandonnée à sa seule impulsion.
Oui! le soldat Kellet avait raison. L'île serait alors comme un bâtiment désemparé de sa mâture, et dont l'hélice aurait été brisée !
A cette parole de Kellet, personne n'avait répondu. Mais un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que le bruit d'un craquement se faisait entendre. Le sommet des icebergs s'ébranlait, la masse se détachait, et tandis que l'île restait en arrière, les icebergs, irrésistiblement entraînés par le courant sous-marin, dérivaient rapidement vers le sud.