ALAN MANN
Mrs Paulina saisissant alors un des pistolets... (p. 119), renouveler sans trop de danger ia provision de bois. Une secousse, imprimée à l’une ou l’autre corde, indiquerait qne le traineau était, ou chargé dans le hangar, ou déchargé dans la maison.
Ce plan était sagement imaginé, mais deux circonstances pouvaient le faire échouer : d’une part, il était :ossible que la porte du magasin au
| bois, obstruée par la glace, fût très-difficile à ouvrir; de l’autre, on pouvait craindre que les ours, abandonnant la toiture, ne vinssent s'interposer
entre la maison et le magasin. C’étaient deux chances à courir. Le sergent Long, Mac Nap et Raë offrirent tous les trois de se risquer. Mais le sergent fit observer que ses deux camarades élaiert mariés, et il
insista pour accomplir personnellement celte {âche. Quant au lieutenant, qui voulait tenter l'aventure :
« Monsieur Jasper, lui dit Mrs. Paulina Barnett, vous êtes notre chef, vous êtes utile à tous, et vous n'avez pas le droit de vous exposer. Laissez
« faire le sergent. »
Jasper Hobson comprit les devoirs que lui imposait sa situation de chef, et, étant appelé à décider entre ses trois compagnons, ii se prononça pour le sergent. Mrs. Paulina Barnett serra la main du brave Long.
Les autres habitants du fort, endormis ou assoupis, ignoraient la tentative qui allait être faite.
Deux longues cordes furent préparées. L'une, le sergent l’enroula autour de son corps, par-dessus de chaudes fourrures dont il se revétit, et dont il avait pour une valeur de plus de mille livres sterling sur le dos. L'autre, il l'altacha à sa ceinture, à laquelle il suspendit un briquet et un revelver chargé. Puis, au moment de partir, il avala un demi-verre de brandevin, — ce qu’il appelait « boire un bon coup de combustible ».
Jasper Hobsou, Long, Raë et Mac Nap sortirent alors de la salle com-
mune. Ils passèrent dans la euisine, dont le fourneau s’éleignaii, £t sis arrivèrent dans le couloir. De Jà, Raë monta jusqu'à la trappe du grenier, et I s’assura que les ours occupaient toujours le toit de la maison. C'était donc l le moment d'agir.
# La première porte du couloir fut ouverte. Jasper Hobson et ses compri-
gnons, malgré leurs épaisses fourrures, se sentirent gelés jusqu’à la moelle des os. La seconde porte, qui donnait directement sur la cour, s’ouvrit alors devant eux. Hs reculèrent un instant, suffoqués. Instantanément, la vapeur humide, tenue en suspension dans le couloir, se condensa, et une neige fine en couvrit les murs et le plancher.
Le temps, au dehors, était extraordinairement sec, Les étoiles resplendissaient avec un éclat extraordinaire. Le sergent Long, sans tarder un instant, s’élança au milieu de l'obscurité, entrainant dans sa course l’extrémité de la corde dont ses compagnons conservaient l’autre bout. La porte extérieure fut alors repoussée cotilre le chambranle, et Jasper Hobson, Mac Nap et Raë rentrèrent dans le couloir, dont 118 fermèrent herméliquement la seconde porte, Puis ils lendirent, Si Long n'élait pas revenu après quelques minutes, on devait supposer que son entreprise avait rénes}, 0k qu'installé dans le hangar, il formait le premier train de bois, Mais dix ni nules au plus devaient suffire à cette opération, si toutefois la porte du magasin n'avait pas résisté, Pendant ce temps, Raë surveillait le grenier et les ours. Par celte nüit noire, on pouvait espérer que le rapide passage (b du sergent leur eût échappé,
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Dix minutes après le départ du sergent, Jasper Hobson, Mac Nap et Raë.
rentrèrent dans l’étroit espace compris entre les deux portes du couloir, et
là ils attendirent que le signal de haler le traineau leur fût fait.
Cinq minutes s’écoulèrent, La corde dont ils tenaient le bout ne remua pas. Que l’on juge de leur anxiété ! Le sergent était pari depuis un quart d'heure, laps de temps plus que suffisant pour le chargement du traineau, et aucun avertissement n’était donné,
Jasper Hobson attendit quelques instants encore; puis, raidissuut l'extrémité de la corde, il fit signe à ses compagnons de haler avec lui. Si le train de bois n’était pas prêt, le sergent saurait bien arrêter le halage.
La corde fut tirée vigoureusement. Un objet lourd vint en glissant peu à peu sur le sol. En quelques instants, cet objeé arriva à la porte extérieure...
C'était le corps du sergent, attaché par la ceinture. L'infortuné Long n'avait pas même pu atteindre le hangar. I! était tombé en route, foudroyé par le froid. Son corps, exposé pendant près de vingt minutes à cette tempéralure, ne devait plus étre qu’un cadavre,
Mac Nap et Raë, poussant un cri de désespoir, transportèrent le curps dans le couloir; mais, au moment où le lieutenant voulut refermer la porte extétieure, il sentit qu’elle était violemment repoussée. En même temps, un horrible grognement se fit entendre.
« À moi! » s'écria Jasper Hobson.
Mac Nap et Raë allaient se précipiter à son secours. Une autre personne les précéda. Ce fut Mrs. Paulina Barnett, qui vint joindre ses efforts à ceux du lieutenant pour refermer la porte. Mais la monstrueuse bête, s’y appuyant de tout le poids de son corps, la repoussait peu à peu et allait forcer l'entrée du couloir...
Mrs. Paulina Barnett, suisissant alors un des pistolets passés à la ceinture de Jasper Hobson, attendit avec sang-froid l'instant où la tête de l'ours s’introduisait entre le chambranle et la porte, et elle le déchargea dans la gueule ouverte de l'animal.
L'ours tomba #r arrière, frappé à mort sans doute, el la porte, refermée, put être barricadée solidement,
Aussitôt, le corps du sergent fut apporté dans la grande salle et étendu près du poèle, Mais les derniers charhbons s’éteignaient alors ! Comment le ranimer, co malheureux? Comment rappeler en lui cette vie dont tout ivmplôme semblait disparu ?
« J'irai, moi! j'irai ! s'écria le forgeron Raï, j'irai chercher ce bois, ou...
— Di, Ruë ! dit uae voix près de lui, et nous irons ensemble! »
L'élait sa courageuse femme qui parlait ainsi.
« Non, mes amis, non! s'évria Jasper Hobson, Vous n’échapperiez ni
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au froid ni aux ours. Brülons tout ce qui peut être brûlé ici, et ensuite, quer Dieu nous sauve! »
Et alors, tous ces malheureux, à demi gelés, se relevèrent, la hache à la main, comme des fous, Les bancs, les tables, les cloisons, tout fut démoli, brisé, réduit en morceaux, et le poël: de la grande salle, le fourneau de ja cuisine ronflèrent bientôt sous une flamme ardente, que quelques gouttes d'huile de morse activaient encore !
La température intérieur: remonta d'une douzaine de degrés. Les soins les plus empressés furent p’odigués au sergent. On le frotta de brandevin chaud, et peu à peu la circulation du sang se rétablit en lui. Les taches blanchâtres, dont certaines parties de son corps étaient couvertes, commencèrent à disparaître. Mais l’infortuné avait cruellement souffert, et plusieurs heures s’écoulèrent avant qu'il püt articuler une pa:ole, On le coucha dans un lit brûlant, et Mrs. Paulina Barneti et Madge le veillèrent jusqu’au lendemain.
Cependant Jasper Hobson, Mac Nap et Raë cherchaient un moyen de sauver la situation, si effroyablement compromise alors. Il était évident que, dans deux jours au plus, ce nouveau combustible, emprunté à la maison même, manquerait aussi, Que deviendrait alors tout ce monde, si ce froid exirème persévérait? La lune était nouvelle depuis quarante-huit heures, et . L sa réapparition n'avait provoqué aucun changement de temps. Le vent du nord couvrait le pays de son souffle glacé. Le baromètre restait au « beau sec», et, de ce sol qui ne formait plus qu’un immense icefield, aucune vapeur ne se dégageait. On pouvait donc craindre que le froid ne fût pas près de cesser ! Mais alors, quel parti prendre? Devait-on renouveler la tentative de retourner au bûcher, tentative que l'éveil donné aux ours rendait plus périlleuse encore ? Etait-il possible de combattre ces animaux en plein air? Non. C’eût été un acte de folie, qui aurait eu pour conséquence la perte de tous.
Toutefois, la température des chambres était redevenue plus supportable. Ce matin-là, Mrs. Joliffe servit un déjeuner composé de viandes chaudes et de thé, Les grogs brülants ne furent pas épargnés, et le brave sergent Long puten prendre sa part. Ce feu bienfaisant des poëles, qui relevait la température, ranimait en même temps le moral de ces pauvres £: gens. Îls n’attendaient plus que les ordres de Jasper Hobson pour attaquer les ours. Mais le lieutenant, ne trouvant pas la partie égale, ne voulut pas risquer son monde. La journée semblait donc devoir s’écouler sans incident, quand, vers {rois heures après midi, un grand bruit se fit entendre dans les combles de la maison.
« Les voilà ! » s'écrièrent deux ou trois soldats, s’armant à la hâte de haches et de pistolets.
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IL était évident que les ours, après avoir arraché un des chevrons de la toiture, avaient forcé l'entrée du grenier.
« Que personne ne quitte sa place ! dit le lieutenant d’une voix calme, Raë, la trappe! »
Le forgeron s’élança vers le couloir, gravit l'échelle et assuje!it la trappe solidement.
On entendait un bruit épouvantable au-dossus du plafond, quisemblait fléchir sous le poids des ours. C'étaient des grognements, des coups de patte, des coups de grifte formidables!
Cette invasion changeait-elle la situation? Le mal élait-il aggravé ou non ? Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons se consultèrent à ce sujet: La plupart pensaient que leur situation s'était amélior ‘ilesours se trouvaient tous réunis dans ce grenier, — ce qui paraissn:! pros bable, — peut-être était-il possible de les attaquer dans cet étroit espace, sans avoir à craindre que le froid n’asphyxiât les combattants ou ne leur arrachât les armes de la main. Certes, une attaque corps à corps avec ces
carnassiers était extrémement périlleuse; mais enfin, il n’y avait plus impossibilité physique à la tenter,
Restait donc à décider si l’on irait ou non combattre les assaillants dans
le poste qu’ils occupaient, opération difficile et d'autant plus dangereuse,
que, par l’étroite trappe, les soldats ne poñvaient pénétrer qu’un à un dans le grenier.
On comprend dor: que Jasper Hobson lésität à commencer l'attaque. Toute réflexion faite, et de l'avis du sersrnt et autres dont la bravoure était indiscutable, il résolut d'attendre. Peut-être un incident se produirait-il qui accroltrait les chances? Il était presque impossible que les ours pussent déplacer les poutres du plafond, bien autrement solides que les chevrons de la toiture. Donc, impossibilité pour eux de descendre dans les chambres du rez-de-chaussée,
: altendit. La journée s’acheva. Pendant la nuit, pe’sonne ne put dornur, tant ces enragés firent de tapage !
c l‘ademain, vers neuf heures, un nouvel incident vint compliquer la sation et obliger le lientenant Hobson à agir.
On sait que les tuyauxdes cheminées du prèle et du fourneau de la cuisine traversaient le grenier dans toute sa hauteur. Ces tuyaux, construits en briques de chaux et imparfaitement cimentés, pouvaient difficilement résister à une pression latérale, Or, il arriva que les ours, soit en s’attaquant directement à cette maçonnerie, soit en s’y appuyant pour profiter de la chaleur des foyers, la démolirent peu à peu. On entendit des morceaux de briques tomber à l’intérieur, et bientôt les poëles et le fourneau ne tirèrent plus.
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