CHAPITRE III
A corapter de ce jour, il fut décidé que le point serait fait, ainsi que cela se pratique à bord d’un navire, toutes les fois que l'état de l'atmosphère rendrait cette opération possible. Cette ile Victoria, n’était-ce pas, désormais, un vaisseau désemparé, errant à l’averture, sans voiles, sans gouvernail ?
Le lendemain, après le relèvement, Jasper Hobson constata que l'ile, sans avoir changésa direction en latitude, s'était encore portée de quelques milles plus à l’ouest. Ordre fut donné au charpentier Mac Nap de procéder à la construction d’une vast. 2mbarcation. Jasper Hobsor donna pour prétexte qu’il voulait, l’été prochain, opérer une reconnaissance du littoral jusqu'à l’A mérique russe. Le charpentier, sans en demander davantage, s’occupa donc de choisir ses bois, et il prit pour chantier la grève située au pied du cap Bathurst, de manière à pouvoir lancer facilement son bateau à la mer.
Ce jour-là même, le lieutenant Hobson aurait voulu mettre à exécution ce projet qu’il avait formé de reconnaitre ce territoire sur lequel ses compagnons et lui étaient emprisonnés maintenant, Des changements considérables Douvaientse produire dans la configuration 4e cette île de glace, exposée à l’influente de la température variable des euux, et il importait d’en déterminer Ja forme actuelle, sa superficie, et mème son épaisseur en de certainsendroits. La ligne de rupture, t:ès-vraisemblablement l’isthme,
devait être examinée avec soin, et, sur cette cassure neuve encore, peutêtre distinguerait-on ces couches-st’alifiées de glace et de terre qui conslituaient le sol de l'île.
Mais, ce jour-là, l’atmosphère s’embruma subitement, et une forte bourrasque, accompagnée de brumailles, se déclara dans l’après-dinée, Bientôt
le ciel se chargea et la pluie tomba à torrents. Une grosse grêle crépits sur le toit de la maison, et même quelques coups d'un tonnerre éloigné se
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l'hoi A Les q alors Hobs fusils coute polai Pe deme à sa celle-Q Pas m de su nant, soil dd Mrs
firent entendre, — phénomène qui a été 1arement observé sous des latitudes aussi hautes.
Le lieutenant Hobson dut retarder son voyage, et attendre que le trouble ues éléments se fût apaisé. Mais pendant les journées des 20, 21 et 22 juillet, l'état du ciel ne se modifia pas. La tempête fut violente, le ciel se chargea, et les lames battirent le littoral avec un fracas assourdissant. Des avalanches liquides heurtaïent le cr Bathurst, et si violemment que l'ou pouvait craindre pour sa solidité, désormais fort problématique, puisqu'il ne se composait que d’une agrégation de terre et de sable sans base assurée. Ils‘ étaient à plaindre, jes navires exposés en mer à ce terrible coup de vent! Mais l'ile errante ne ressentait rien de ces agitations des eaux, et son énorme masse la rendait indifférente aux colères de l'Océan.
Pendant la nuit du 22 au 23 ju. st, la temyête s’apaisa subitement. Une forte brise, venant du nord-esi, chassa les dernières brumes accumulées sur l'horizon. Le baromètre avait remonté de quelques lignes, et los conditions atmosphériques parurent favorables au lieutenant Hobson pour entreprendre son voyage.
Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long devaient l’accomnagner dans cetle: reconnaissance. Il s'agissait d'une absence d’un à deux jours, qui ne pouvait étonner les hai:cants de la factorerie, st on se munit en conséquence d’une certaine qur.aiité de viande sèche, de biscuit et de quel. ques flacons de brandevin, qui ne chargerait pas trop le havre-sac des explorateurs.: Les jours étaient très-longs alors, et le soleil n’abandonnait l'horizon que pendant quelques heures.
Aucune rencontre d'animal dangereux n’était probablement à craindre, Les ours, gv'dés par leur iustinct, semblaientavoir abandonné l'ile Victoria, alors qu’elle était encore presqu’ile, Cependant, par précaution, Jasper Hobson, le sergentiet Mrs. Paulina Barnett elle-même s’armèrent de fusils. En outre, le lieutenant et le sous-officier portaient la hachette et le couteau à neige , ,qui n’abandonnent jamais un voyageur des régions polaires,
Pendant l'absence du lieutenant Hobson et du sergent Leg, le commandement du fort revenait hiérarchiquement au c'poral Joliffe, c’est-à-dire à sa petite femme, et Jasper Hobson savait bien qu’il pouvait se fier à celle-ci. Quant à Thomas Black, on ne pouvait plus compter sur lui, pas même pour se joindre aux explorateurs. Toutefois, l'astronome promit de surveiller avec soin les parages du nord, pendant l'absence du lieutenant, et de noter les changements qui pourraient se produire, soit en mer, soit dans l'orientation de l'ile.
Mrs. Paulina Barnett avait bien essayé de raisonner le pauvre savant,
Il prit pour chantier... (p. 222).
mais il ne voulut entendre à rien. Il se considérait, non <ans raison, comme un mystifie de la neture, et il ne pardonnerait jar ::: : la nature une pareille mystitication.
Après quelques bonnes poignées de main échangées en guise d 5: # Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons quittèrent la maisez : fort, franchirent la poterne, et se dirigeant vers l’ouest, ils suivirent la courbe allongée forinée par le li‘toral depuis 1: :a5 Rathurst jusqu'au cap Esquimau.
Il était huit heures du matin, Les obliques rujow du soleil animaient la côte, en la piquant dé iueurs fauves. Les dernières houles de la mer
Ils déjounèrent (5. 227),
tombaient peu à peu. Les oiseaux, dispersés par la tempête, ptarmigans, guillemots, puffins, pétrels, étaient revenus par milliers. Des bandes de canards se hâtaient de regagner les bords du lac Barnett, courant sans le savoir au-devant du pot-au-feu de Mrs. Joliffe, Quelques lièvres polaires, des martres, des rats musqués, des hermines, se levaient devant les voya- Seurs, et s'enfuyaient, mais sans trop de hâte. Les animaux se sentaient évidemment portés à rechercher la société de l’homme, par le pressentiment d’un danger commun.
« Üs savent bien qüe la mer les entoure, dit Jasper Hobson, et qu’ils ne
peuvent plus quitter cette île!
LE
— Ces rongeurs, lièvres on autres, demanda Mrs. Paulina Barnett, n’ontils pas l'habitude, avant l'hiver, d'aller chercher au sud des climats plus doux?
— Oui, madame, répondit Jasper Hobson, mais, cette fois, à moins qu’ils
issent s’enfuir à travers les champs de glace, ils devront rester emñ aés comme nous, et il est à craindre que, pendant l'hiver, la plupa. 1e meurent de froid ou de faim.
— J'aime à croire, dit le sergent Long, que ces bêtes-là nous rendront :
le service de nous alimenter, et il est fort heureux pour la colonie qu’elles n’aient point eu l'instinct de s'enfuir avant la rupture de l’isthme,
— Mais les oiseaux nous abandonneront sans doute? demanda Mrs. Paulina Barnett.
— Oui, madame, répondit Jasper Hobson. Tous ces échantillons de l’espèce volatile fuiront avecles premiers froids, Ils peuvent traverser, eux, de larges espaces sans se fatiguer, et, plus heureux que nous, ils sauront bien regagner la {5rre ferme.
— Eh bien, pourquoi ne nous serviraient-ils pas de messagers? répondit la voyageuse.
— C’est une idée, madame, et une extellente idée, dit le lieutenant Hobson, Rien ne nous empêchera de prendre quelques centaines de ces oiseaux et de leur attachier au cou un papier sur lequel sera mentionné le secret de notre situation. Déjà John Ross, en 1848, essaya, par un moyen analogue, de faire connaître la présence de ses navires, l'Entreprise et l'Investigator, dans les mers polaires, aux survivants de l'expédition Franklin. Il prit dans des piéges quelques centaines de renards blancs, il leur riva au cou un collier de cuivre sur lequel étaient gravées les mentions nécessaires, puis il les lächa en toutes directions.
— Peut-être quelques-uns de ces messagers sont-ils tombés entre les mains des naufragés”? dit Mrs. Paulina Barnett.
— Peut-être, répondit Jasper Hobson. En tout cas, je me rappelle qu'un de ces renards, vieux déjà, fut pris par le capitaine Hatteras pendant!#@i voyage. de découverte, et ce renard portait encore au cou un col: lier à demi usé et perdu au milieu de sa blanche fourrure. Quant à nous, ce que nous ne pouvons faire avec des quadrupèdesnous le fercr” avec des oiseaux! »
Tout en causant ainsi, en formant des projets pour l’aveuir, les deux explorateurs et leur compagne suivaient le littoral de l'ile. Ils n'y remarquèrent aucun changement. C’étaient toujours ces mêmes rivages, trèsaccores, recouverts de terre et de sable, mais ces rivages ne présentaient aucune cassure nouvelle qui püt faire supposer que le périmètre de l'ile
serais à que les depuis baleines Toute 1 golfe K . 'aison, ç Souci de ces icesty fn] qu a — El tience, e Esquinia — Le nom, cet{ aux anses turés! N si le ca tour?
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se fût récemment. modifié. Toutefois, il était à craindre que l'énorme
glaçon, en traversant des courant: plus chauds, ne s'usât par sa base et
ne diminuât d'épaisseur, hypothèse qui inquiétait très-justement Jasper Hobson.
À onze‘heures du matin, les explorateurs avaient franchi les huit milles
qui séparaient le cap Bathurst du cap Esquimau. Ils retrouvèrent sur ce
point les traces du campement qu’avait occupé la famille de Kalumah,
Des maisons de neige, il ne restait naturellement plus rien; mais les
Le cendres refroidies et les ossements de phoques attestaient encore le passage
des Esquimaux. f Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent Long firent halte
né en cet endroit, ieur intention étant de passer les courtes heures de nuit ei à la baie des Morses, qu'ils comptaient atteindre quelques heures plus . de tara. Ils déjeunèrent, assis sur une légère extumescence du sol, recouverte bien d’une herbe maigre et rare. Devant leurs yeux se développait un bel horizon de mer, tracé avec une grande netteté. Ni une voile, ni un iceberg ondit n’animait cet immense désert d’eau.
« Est-ce que vousseriez très-surpris, monsieur Hobson, demanda Mrs, Pauput lina Barnett, si quelque bâtiment se montrait à nos yeux en ce moment?
Je … — Très-surpris, non, madame, répondit le lieutenant Hobson, mais je le nné “€ serais agréablement, je l'avoue. Pendant la belle saison, il n’est pas rare moge” que les baleiniers de Behring s’avancent jusqu’à cette latitude, surtout ps rés depuis que l’océan Arctique est devenu le vivier des cachalots et des pi à baleines. Mais nous sommes au 23 juillet, et l’été est déjà bien avancé. ñ A Toute la flottille de pêche se trouve, sans doute, en ce moment dans le snetée golfe Kotzebue, à l'entrée du détroit. Les baleiniers se défient, et avec tre les raison, des surprises de la mer Arctique. Ils redoutent les glaces et ont js souci de ne point se laisser enfermer par elles. Or, précisément, ces icebergs, vus ces icestreams, cette banquise qu'ils craignent tant, ces glaces enfin, ce sont
Li elles que nouë appelons de tous nos vœux !
— Elles viendront, mon lieutenant, répondit le sergent Long, ayons patience, et avant deux mois les lames du large ne battront plus le cap Esquimau. #
— Le cap Esquimau! dit en souriant Mrs. Paulina Barnett, mais ce nom, cette dénomination, ainsi que toutes celles que nous avons données aux anses et aux pointes de la presqu'ile, sont peut-être un peu bien aventurés! Nous avons déjà perdu le port Barnett, la Paulipa-river, qui sait
si le cap Esquimau et la bsie des Morses ne disparaîtront pas à leur tour?
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— Ils disparaitront aussi, madame, répondit Jasper Hobson, et, après eux, l’île Victoria tout entière, puisque rien ne la rattache plus au continent et qu’elle est fatalement condamnée à périr ! Ce résultat est inévitable, et nous nous serons inutilement mis en frais de nomenclature géographique ! Mais, en tout cas, nos dénominations n’avaient point encore été À adoptées par la Société royale, etl’honorable RoderickMurchison (4)n'aura aucun nom à effacer de ses cartes.
— Si, un seul! dit le sergent.
— Lequel? demanda Jasper Hobson.
— Le cap Bathurst, répondit le sergent.
— En effet, vous avez raison, sergent, le cap Bathurst est maintenant à rayer de la cartographie polaire ! »
Deux heures de repos avaient suffi aux explorateurs. A une heure après midi, ils se disposèrent à continuer leur voyage.
Au moment de partir, Jasper Hobson, du haut du cap Esquimau, porta un dernier regard sur la mer environnante. Puis, n’ayant rien vu qui püt solliciter son attention, il redescendit et rejoignit Mrs, Paulina Barnett, qui l’attendait près du sergent. ;
« Madame, lui demandat-il, vous n’avez point oublié la famille d’indigènes que nous rencontrâmes ici même, quelque temps avant la fin de l'hiver?
— Non, monsieur Hobson, répondit la voyageuse, et j’ai conservé de cette bonne petite Kalumah un excellent souvenir. Elle a même promis de venir nous revoir au fort Espérance, promesse qu'il lui sera maintenant impossible de remplir. Mais à quel propos me faites-vous cette question?
— Parce que je me rappelle un fait, madame, un fait auquel je n'ai pas attaché assez d'importance en et qui me revient maintenant à l'esprit.
— Et lequel?
— Vous souvenez-vous de cette sorte d’étonnement inquiet quects Esquimaux manifestèrent en voyant que nous avions fondé une factorerie au pied du cap Bathurst?
— Parfaitement, monsieur Hobson. #
— Vous rappelez-vous aussi que j'ai insisté a cet égard pur comprendre, pour deviner la pensée de ces indigènes, mais que je n’ai pu ÿ parvenir?
— Eneflet.
(4) Alors président de la Société,
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— Eh bien, maintenant, dit le lieutenant Hobson, je m'explique leurs hochements de tête. Ces Esquimaux, par tradition, par expérience, enfin par une raison queiconque, connaissaient Ja nature et l’origine de la presqu'ile Victoria. Ils savaient que nous n’avions pas bâti sur un terrain solide. Mais, sans doute, les choses étant ainsi depuis des siècles, ils n'ont pas cru le danger imminent, et c'est pourquoi ils ne se sont pas expliqués d’une façon plus catégorique.
— Cela doit être, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett, mais très-certsinement Kalumah ignorait ce que soupçonnaient ses compagnons, car, si elle l’avait su, la pauvre enfant n'aurait pas hésité À nous l'apprendre. »
Sur ce point, le lieutenant Hobson partagea l'opinion de Mrs. Paulina Barnett.
«Il faut avouer que c’est une bien grande fatalité, dit alors le sergent, que nous soyons venus nous installer sur cette presqu'ile, précisément à Yépoque où elle allait se détacher du continent pour courir les mers! Car enfin, mon lieutenant, il y avait longtemps, bien longtemps que les chosts étaient en cet état! Des siècles peut-être!
— Vous pouvez dire des milliers et des milliers d’années, sergent Long, répondit Jasper Hobson. Songez donc que la terre végétale que nous foulons en ce moment a été apportée par les vents parcelle par parcelle, que ce sable a volé jusqu'ici grain à grain ! Pensez au temps qu'il à fallu à ces semences de sapins, de bouleaux, d’arbousiers pour se multiplier, pour devenir des arbrisseaux et des arbres! Peut-être ce glaçon qui nous porte était-il formé et soudé au continent avant même l'apparition de l’homme sur la terre!
— Eh bien, s’écria le sergent Long, il aurait bien dû attendre encore quelques siècles avant de s’en aller à la dérive, ce glaçon capricieux! Cela nous eût épargné bien des inquiétudes et, peut-être, bien des dangers! »
Cette très-juste réflexion du sergent Long termina la conversation, et on se remit en route,
Depuis le cap Esquimau jusqu’à la baie des Morses, la côte courait à neu près nord et sud, suivant la projection du cent vingt-septième méridien. En arrière, on apercevait, à une distance de quatre à cinq milles, l’extrémité pointue du lagon, qui réverbérait les rayons du soleil, et un pe® au delà, les dernières rampes boisées dont la verdure encadrait ses eaux. Quelques aigles-siffleurs passaient dan l’air avec de grands battements d'aile. De nombreux animaux à fourrures, des martres, des wisons, des hermines, tapis derrière quelques excroissancessablonneuses ou cachés entre les maigres buissons d’arbousiers et de saules, regardaient les voyageurs. Ils
semblaient comprendre qu'ils n'avaient aucun coup de fusil à redouter. Jasper Hobson entrevit aussi quelques castors, errant à l'aventure et fort désorientés, sans doute, depuis la disparition de la petite rivière. Sans huttes pour s’abriter, sans cours d’eau pour y construire leur village, ils étaient destinés à périr par le froid, dès que les grandes gelées se feraient sentir. Le sergent Long reconnut également une bande de loups qui couraient à travers la plaine.
On pouvait donc croire que tous les animaux de la ménagerie polaire
étaient emprisonnés sur l'ile flottante, et que les carnassiers, lorsque l'hiver les aurait affamés, — puisqu'il leur était interdit d'aller chercher leur nourriture sous un. climat plus doux, — deviendraient évidemment redoutables pour les hôtes du fort Espérance. 6
Seuls, — et il ne fallait pas s’en plaindre, — les ours blancs semblaient manquer à la faune de l’île. Toutefois, le sergent crut apercevoir confusément, à travers un bouquet de bouleaux, une masse blanche, énorme, qui se mouvait lentement; mais, après un examen plus rigoureux, il fut porté à croire qu’il s'était trompé.
Cette partie du littoral, qui confinait à la baie des Morses, était généralement peu élevée au-dessus du niveau de la mer. Quelques portions même affleuraient la nappe liquide, et les dernières ondulations des lames couraient en écumant à leur surface, comme si elles se fussent développées sur une grève. Il était à craindre qu’en cette partie de l’ile, le sol ne se fût abaissé depuis quelque temps seulement, mais les points de contrôle manquaient et ne permettaient pas de reconnaitre cette modification et d'en déterminer l'importance. Jasper Hobson regretta de n’avoir pas, avant son départ, établi des repères aux environs du cap Bathurst, qui lui eussent permis de noter les divers abaissements et affaissements du littoral. Il se promit de prendre cette précaution à son retour.
Cette exploration, on le comprend, ne permettait, ni au lieutenant, ni au sergent, ni à la voyageuse, de marcher rapidement. Souvent on s'arrélait, on examinait le sol, on recherchait si quelque fracture ne menaçait pas de se produire sur le rivage, et parfois les explorateurs durent se porter jusqu'à un demi-mille à l’intérieur de l’ile. En de certains points, le sergent prit la précaution de planter des branches de saule ou de bouleau, qui devaient servir de jalons pour l’ovenir, surtout en ces portions plus profondément affouillées, et dont la solidité semblait problématique. Il serait, dès lors, aisé de reconnaitre les changements qui pourraient se produire,
Cependant on avançait, et, vers trois heures après midi, la baie des Morses ne se trouvait plus qu'à trois milles dans le sud. Jasper Hobson
put déjà faire observer à Mrs. Paulina Barnett la modification apportée par la rupture de l’isthme, modification très-importante, en effet.
Autrefois, l'horizon, dans le sud-ouest, était barré par une très-longue ligne de côtes, légèrement arrondie, formant le littoral de la vaste baie Liverpool. Maintenant, c'était une ligne d’eau qui fermait cet horizon. Le continent avait disparu. L'ile Victoria se terminait là parun angle brusque, à l'endroit même où la fracture avait dû se faire. On sentait que, cet angle tourné, l'immense mer apparaîtrait aux regards, baignant la partie méridionale de l’île sur tou‘ : cette ligne, solide autrefois, qui s’étendait de la baïe des Morses à la baie Washburn.
Mrs. Paulina Barnett ne considéra pas ce nouvel aspect sans une cer-
taine émotion. Elle s'attendait à cela, et pourtant son cœur baittit fort. Elle cherchait des yeux ce continent qui manquait à l'horizon, ce continent aui maintenant restait à plus de deux cents milles en arrière, et elle sentit bien qu’elle ne foulait plus du pied la terre américaine. Pour tous ceux qui ont l’âme sensible, il est inutile d’insister sur ce point, et on doit dire quaJasper Hobson et ie sergent lui-même partagèrent l'émotion de leur compagne.
Tous pressèrent le pas, afin d'atteindre l'angle brusque qui fermait encore lesud. Le sol remontait un peu sur cette portion de littoral. La couche de terre et de sable était plus épaisse, ce qui s’expliquait par la proximité de seite partie du vrai continent qui autrefois jouxtait l’île et ne faisait qu'un même territoire avec elle. L'épaisseur de la croûte glacée et de la couche de terre à cette jonction, probablement accrue à chaque siècle, démontrait pourquoi l’isthme avait dû résister, tant qu’un phénomène géologique n’en avait pas provoqué la rupture. Le tremblement de terre du 8 janvier n'avait agité que le continent américain, mais la secousse avait suffi à casser la presqu'ile, livrée désormais à tous les caprices de l'Océan.
Enfin, à quatre heures, l'angle fut atteint. La baie des Morses, formée par une échancrure de la terre ferme, n'existait plus. Elle était restée attachée au continent.
« Par ma foi, madame, dit gravement le sergent Long à la voyageuse, il est heureux pour vous que nous ne lui ayons pas donné le nom de baie Paulina Barnett!
— En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, et je commence à croire que je suis une triste marraine en nomenclature géographique ! »
De nombreux animaux à fourrures regardaient les voyageurs (p. 229). CHAPITRE IV.
Ainsi, Jasper Hobson ne s'était pas trompé sur la question du point de rupture. C'était l’isthme qui avait cédé aux secousses du tremblement de : terre. Aucune trace du continent américain, plus de falaises, plus de vol-
cans dans l’ouest de l'ile. La mer partout.
de de :
ol-
De là le lieutenant Hobson put observer la muraille (p. 235).
L’angle, formé au sud-ouest de l'ile par le détachement du glaçon, dessinait maintenant un cap assez aigu qui, rongé par les eaux plus chaudes, exposé à tous les chocs, ne pouvait évidemment échapper à une destruction prochaine.
Les explorateurs reprirent donc leur marche, en prolcngeant la ligne rompue qui, presque droite, courait à peu près ouest et est. La cassure élait nette, comme si elle eût été produite par un instrument tranchant. On pouvait, en de certains endroits, observer la disposition du sol. Cette berge, mi-partie glace, mi-partie terre et sable, émergeait d'une dizaine de pieds. Elle était absolument accore, sans talus, ei quelques portions,
LR Lasidr ai danger ae lé DS ETES ar :
” 7 A k î mr ME. ARS, don oo, jo amas
quelques tranches plus fraîches, attestaient des éboulements récents. Le sergent Long signala même deux ou trois petits glaçons détachés de la rive, qui achevaient de se dissoudre au large. On sentait que, dans ses mouvements de ressac, l’eau plus chaude rongeait plus facilement cette lisière nouvelle, que le temps n'avait pas encore revêtu, comme le reste du littoral, d’une sorte de mortier de neige et de sable, Aussi, cet état de choses était-il rien moins que rassurant.
Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant Hobson et le sergent Long, avant de prendre du repos, voulurent achever l’examen de cette arête méridionale de l'ile. Le soleil, suivant un arc très-allongé, ne devait pas se coucher avant onze heures du soir, et, par conséquent, le jour ne manquait pas. Le disque brillant se trainait avec lenteur sur l’horizon = l’ouest, et ses obliques rayons projetaient démesurément devant leu 1 les ombrer des explorateurs. À de certains instants, Ja convers: ceux-ci s’animait, puis, pendant de longs intervalles, ils restaient silencieux, interrogeant la mer, songeant à l'avenir.
L’intention de Jasper Hobson était de camper, pendant la nuit, à la baie Washburn.Rendu à ce point, il aurait fait environ dix-huit milles, c’est-àdire, si ses hypothèses étaient justes, la moitié de son voyage circulaire. Puis, après quelques heures de repos, quand sa compagne seruit remise de ses fatigues, il comptait reprendre, par le rivage occidental, la route du fort Espérance.
Aucun incident ne marqua cette exploration du nouveau littoral, compris entre la baie des Morses et la baie Washburn. A sept heures du soir, Jasper Hobson était arrivé au lieu de campement dont il avait fait choix. De ce côté, même modification. De la baie Washburn, il ne restait plus que la courbe allongée, formée par la côte de l’île, et qui, autrefois, la délimitait au nord. Elle s’étendait sans altération jusqu’à ce cap qu'on avait rommé cap Michel, et sur une longueur de sept milles. Cette portion de l’île ne semblait avoir souffert aucunement de la rupture de l’isthme. Les taillis de pins et de bouleaux, qui se massaient un peu en arrière, étaient feuillus et verdoyants à cette époque de l’année. On voyait encore une assez grande quantité d'animaux à fourrures bondir à travers la plaine.
Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons de route s’arrêtèrent en cet endroit. Si leurs regards étaient bornés au nord, du moins, duns le sud, pouvaient-ils embrasser une moitié de l'horizon. Le soleil traçait un arc tellement ouvert que ses rayons, arrêtés par le relief du sol plus accusé vers l’ouest, n’arrivaient plus jusqu'aux rivages de la baie Washburn. Mais ce n’était pas encore la nuit, pas même le crépuscule, puisque lastre radieux n'avait pas disparu,
Stratifi fales sd s'étaie On S Puis, S allant q Au co £laces Mais, sur le ri Sa cong4 bonne lo
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« Mon lieutenant, dit alors le sergent Long du ton le plus sérieux du monde, si, par, miracle, une cloche venait à sonner en ce moment, que croyez-vous qu'elle sonnerait ?
— L'heure du souper, sergent, répondit Jasper Hobson. Je pense, madame, que vous êtes de mon avis?
— Entièrement, répondit la voyageuse, et puisque nous n'avons qu'à nous asseoir pour être attablés, asseyons-nous. Voici un tapis de mousse, — un peu usé, il faut bien le dire, — mais que la Providence semble avoir étendu pour nous, »
Le sac aux provisions fut ouvert. De la viande sèche, un pâté de lièvres, tiré de l’officine de Mrs. Joliffe, quelque peu de biscuit, formèrent le menu du souper.
Ce repas terminé un quart d'heure après, Jasper Hobson retourna vers l'angle sud-estde l’île, pendant que Mrs. Paulina Barnett demeurait assise au pied d’un maigre sapin à demi ébranché, et que lo sergent Long préparait le campement pour la nuit.
Le lieutenant Hobson voulait examiner la structure du glaçon qui formait l’île, et reconnaitre, s’ilétait possible, son mode de formation. Une petite berge, produite par nn éboulement, lui permit de descendre jusqu’au niveau de la mer, et, de là, il put observer la muraille accore qui formait le littoral.
En cet endroit, le sol s'élevait de trois pieds à peine au-dessus de l’eau. Il se composait, à sa partie supérieure, d'une assez mince couche de terre et de sable, mélangée d'une poussière de coquillages. Sa partie inférieure consistait en une glace compacte, très-dure et comme métallisée, qui supportait ainsi l'humus de l'ile.
Cette couche de glace ne dépassait que d’un pied seulement le niveau de la mer. On voyait nettement, sur cette coupure nouvellement faite, les stratifications qui divisaient uniformément l’icefield. Ces nappes horizontales semblaient indiquer que les gelées successives qui les avaient faites s'étaient produites dans des eaux relativement tranquilles.
On sait que la congélation s’opère par la partie supérieure des liquides; puis, si le froid persévère, l’éprisseur de la carapace solide s'accroit en allant de haut en bas. Du moins, ilen est ainsi pour les eaux tranquilles, Au contraire, pour les eaux courantes, on a reconnu qu’il se formait des glaces de fond, lesquelles montaient ensuite à la surface.
Mais, pour ce glaçon, base de l'ile Victoria, il n’était pas douteux que, sur le rivage du continent américain, il ne se fût constitué en eaux calmes. Sa congélation s'était évidemment faite par sa partie supérieure, et, en bonne logique, on devait nécessai:ement admettre que le dégel s’opérerait
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