‹ Le pays des fourrures [microforme]Chapitre 54 sur 87 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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Des oiseaux nombreux, ptarmigans, guillemots, puffins, des oies sauvages, des canards de toutes espèces, voletaient par bandes et animaient le littoral. L'air était rempli du cri de ces volatiles, qui couraient incessamment du lagon à la mer, suivant que les eaux douces ou les eaux salées les attiraient.

Mrs. Paulina Barnett put observer alors combien les animaux à fourrures, martres, hermines, rats musqués, renards, étaient nombreux aux environs du fort Espérance. La factorerie eût pu saus peire remplir ses magasins. Mais à quoi bon, maintenant! Ces animaux inoffensifs, comprenant qu'on ne les chasserait pas, allaient, venaient sans crainte jusqu’au pied mêine de la palissade et se familiarisaient de plus en plus. Sans doute, leurinstinct leur avait appris qu’ils étaient prisonniers dans cette ile, prisonniers comme ses habitants, et un sort commun les rapprochait. Mais chose assez singulière et que Mrs. Paulina Barnett avait parfaitement remarquée, c’est que Marbre et Sabine, ces deux enragés chasseurs, obéissaiert sans aucune contrainte aux ordres du lieutenant qui leur avait prescrit d'épargner absolument les animaux à fourrures, et ils ne semblaient pas éprouver le moindre désir de saluer d’un coup de fusil ce précieux gibier. Renards et autres n'avaient pas encore, il est vrai, leur robe hivernale, ce qui en diminuait notablement la valeur, mais ce motif ne suffisait pas à expliquer l'extraordinaire indifférence des deux chasseurs à leur endroit.

Cependant, tout en marchant d'un bon pas, Mrs. Paulina Barnett et Madge, causant de leur étrange situation, observaient attentivement la lisière de sable qui formait le rivage. Les dégâts que la mer y avait causés récemment étaient très-visibles. Des éboulis nouvellement faits laissaient voir çà et là des cassures neuves, parfaitement reconnaissables. La grève, rongée en certaines places, s'était même abaissée dans une inquiétante proportion, et, maintenant, les longues lames s'étendaient là où le rivage accore leur opposait autrefois une insurmontable barrière. IL était évident que quelques portions de l'ile s'étaient enfoncées et ne faisaient plus qu'affleurer le niveau moyen de l'Océan.

« Ma bonne Madge, dit Mrs. Paulina Barnett, en montrant à sa compagne de vastes étendues du sol sur lesquelles les vrques couraient en déferlant, notre situation a empiré pendant cette funeste tempête! Il est certain que le niveau général de l’île s’abaisse peu à peu. Notre salut n'est plus, désormais, qu’une question de temps! L'hiver arrivera-t-il assez vite? Tout est là !

— L'hiver arrivera, ma fille, répondit Madge avec son inébranlable confiance. Voici déjà deux nuits que la neige tombe, Le froid commence à

sé faire là-haut, dans le ciel, et j'imagine volontiers que c'est Dieu qui nous l'envoie,

— Tu as raison, Madge, reprit la voyageuse, il faut avoir confiance. Nous autres femmes, qui ne cherchons pas la raison physique des choses, nous devons ne pas désespérer là où des hommes instruîts désespéreraient peut-être. C’est une grâce d'état. Malheureusement, notre lieutenant ne peut raisonner comme nous. Il sait le pourquoi des faits, il réfléchit, il calcule, il mesure le temps qui nous reste, et je le vois bien près de perdre tout espoir!

— C’est pourtant un homme énergique, un cœur courageux, répondit Madge.

— Oui, ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il nous sauvera, si notre salut est encore dans la main de l’homme! »

A neuf heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge avaient franchi une distance de quatre milles. Plusieurs fois, il leur fallut abandonner la ligne du rivage et remonter à l’intérieur de l'ile, afin de tourner des portions basses du sol déjà envahies par les lames, En de certains endroits, les dernières traces de la mer, s'étaient portées à une distance d’un demi-mille, et, là, l'épaisseur de l’icefield devait être singulièrement réduite. IL était donc à craindre qu’il ne cédât sur plusieurs points, et que, par suite de cette fraclure, il ne formât des anses ou des baies nouvelles sur le littoral.

A mesure qu’elle s'éloignait du fort Espérance, Mrs. Paulina Barnett remarqua que le nombre des animaux à fourrures diminuait singulièrement. Ces pauvres bêtes se sentaient évidemment plus rassurées par la présence de l'homme, dont jusqu'ici elles redoutaient l'approche, et elles se massaient plus volontiers aux environs de ia factorerie, Quant aux fauves que leur instinct n'avait point entrainés en temps utile hors de cette Île dangereuse, ils devaient être rares. Cependant, Mrs. Paulina Barnett et Madge aperçurept quelques loups errant au loin dans la plaine, sauvages

carnassiers que le danger commun ne semblait pas avoir encore apprivoisés. Ces loups, d’ailleurs, ne s’approchèrent pas et disparurent bientôt derrière les collines méridionales au lagon.

« Que deviendront, demanda Madge, ces animaux emprisonnés comme nous dans l'ile, et que feront-ils, lorsque toute nourriture leur manquera et que l'hiver les aura affamés?

— Affamés! ma bonne Madge, répondit Mrs. Paulina Barnett. Va, croismoi, nous n'avons rien à craindre d'eux! La noyrriture ne leur fera pas défaut, et toutes ces martres, ces heri .înes, ces lièvres polaires que nous respectons, seront pour eux une proie assurée. Nous n'avons donc point à redouter leurs agressions! Non! Le danger n’est pas là ! il est dans ce

sol fragile qui s’effondrera, qui peut s’effondrer à tout instant sous nos: pieds. Tiens, Madge, vois comme en cet endroit la mer s'avance à l'inté=

rieur de l'ile! Elle couvre déjà toute une partie de.cette plaine, que ses

eaux, relativement chaudes encore, rongeront à la fois et en dessus et en

dessous! Avant peu, si le froid ne l’arrête, cette mor aura rejoint 0

lagon, et nous perdrons notre lac, après avoir perdu notre port et notre

rivière ! |

— Mais si cela arrivait, dit Madge, ce serait véritablement un irréparable malheur!

— Et pourquoi cela, Madge? demanda Mrs. Paulina Barnett, en regardant sa compagne.

— Mais parce que nous serions absolument privés d’eau doucel répondit Madge.

— Oh! l’eau douce ne nous manquera pas, ma bonne Madge! La pluie, la neige, la glace, les icebergs de l'Océan, le sol même de l'ile qui nous emporte, tout cela, c’est de l’eau douce! Non! je te le répète! non! le danger n'est pas là ! »

Vers dix heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge se trouvaient à la hauteur du cap Esquimau, mais à deux milles au moins à l’intérieur de l'ile, car il avait été impossible de suivre le littoral, profondément rongé par la mer. Les deux femmes, un peu fatiguées d’une promenade allongée par tant de détours, résolurent de se reposer pendant quelques instants avant de reprendre la route du fort Espérance. En cet endroit s'élevait un pelit taillis de bouleaux et d'arbousiers qui couronnait une colline peu élevée. Un monticule, garni d’une mousse jaunâtre, et que son exposition directe aux rayons du soleil avait dégagé de neige, leur offrait un endroit propice pour une halte.

Mrs. Paulina Barnett et Madge s’assirent l’une à côté de l’autre, au pied d'un bouquet d’arbres, le bissac fut ouvert, et elles partagèrent en sœurs leur frugal repas.

Une demi-heure plus tard, Mrs. Paulina Barnett, avant de reprendre vers l’est le chemin de la factorerie, proposa à sa compagne de remonter jusqu'au littoral afin de reconnaitre l'état actuel du cap Esquimau. Elle désirait savri ., cette pointe avancée avait résisté ou non aux assauts de la tempête. Madge se déclara prête à accompagner sa fille partout où il lui plairait d'aller. lui rappelant toutefois qu’une distance de huit à neuf milles les séparait alors du cap Bathurst, et.qu’il ne fallait pas inquiét:r le lieutenant Hobson par une trop longue absence,

Cependant, Mrs. Paulina Barnett, mue par quelque pressentiment sans doute, persista dans son idée , et elle fit bien, comme on le verra par la

la

dite. Ce détour, au surplus; ne devait guère accroitre que d'une dinilheure la durée totale de l'exploration.

Mrs. Paulina Barnett st Madge se levèrent donc et se dirigèrent vers le cap Esquimau.

Mais les deux femmes n'avaient pas fait un quart de mille, que la voyageuse, s’arrêlant soudain, montrait à Madge des traces régulières, trèsnettement imprimées sur la neïge. Or, ces empreintes avaient été faites récemment et ne dataient pas de plus de neuf à dix heures, sans quoi la dernière tombée de neige qui s'était opérée dans la nuit les eût évidemment recouvertes

« Quel est l'animal qui a passé là ? demanda Madge.

— Ce n'est point un animal, répondit Mrs. Paulina Barnett en se baissant afin de mieux observer les empreintes. Un animal quelconque, marchant sur ses quatre pattes, laisse des traces différentes de celles-ci. Vois, Madge, ces empreintes sont identiques, et il est aisé de voir qu'elles ont été faites par un pied humain!

— Mais qui pourrait être venu ici ? répondit Madge. Pas un soldat, pas une femme n'a.quitté ie fort, et puisque nous sommes dans une Île... Tu dois te tromper, ma fille. Au surplus, suivons ces traces et voyons où elles nous conduiront. »

Mrs. Paulina Barnett et Madge reprirent leur marche, observant attentivement les empreintes.

Cinquante pas plus loin, elles s’arrétèrent encore.

« Tiens. vois, Madge, dit la voyageuse, en retenant sa compagne, et dis si je ine suis trompée ! »

Auprès des traces de pas et sur un endroit où la neige avait été assez récemment fouiée par un corps pesant, on voyait très-visiblement l'empreinte d’une main.

«Une main de femme ou d'enfant! s'écria Madge.

— Oui ! répondit Mrs. Paulina Barnett, un enfant ou une femme, épuisé, souffrant, à bout de force, est tombé... Puis, ce pauvre être s’est relevé, a repris sa marche... Vois! ies traces continuent. plus loin il y a encore eu des chutes !.…

— Mais qui? qui? demanda Madge.

— Que sais-je? réponditMrs, Paulina Barnett. Peut-être quelque infortuné emprisonné comme nous depuis trois ou quatre mois sur celte Île? Peut-être aussi quelque naufragé jeté sur le rivage pendant cette t:mpête..,. Rappelle-toi ce feu, ce cri, dont nous ont parlé le sergent Long et le lieutenant Hobson!.. Viens, viens, Madge, nous avons peut-être quelque malheureux à sauver!... #

Il se contentait de le retourner (p. 282),

Et Mrs. Paulina Barnett, entraînant sa compagne, suivit en courant cette voie douloureuse imprimée sur la neige, et sur laquelle elle trouva bientôt quelques gouttes de sang.

« Quelque malheureux à sauver! » avait dit la compatissante et courageuse femme! Avait-elle donc oublié qué sur cette île, à demi rongée par les eaux, destinée à s’abimer tôt ou tard dans l'Océan, il n’y avait de salut ni pour autrui, ni pour elle?

Les empreintes laissées sur le sol se dirigeaient vers le cap Esquimau. Mrs. Paulina Barnett et Madge les suivaient attentivement mais bientôt les taches de sang se multiplièrent et les traces de pas disparurent. Il n’y avait

plus q heure pant, Vétemd de pho «A1 romprq Mad le voye Il était

|. AS U'était le corps de la jeune esquimaude Kalumah ! (p. 283).

plus qu’un sentier irrégulier tracé sur la neige. A partir de ce point, le mal-

ant heureux être n'avait plus eu la force de se porter. {1 s'était avancé en ramva pant, se trainant, se poussant des mains et des jambes. Des morceaux de vêtements déchirés se voyaient çà et là. C’étaient des fragments de peau pra de phoque et de fourrure.

par « Allons! allons! » répétait Paulina Barnett, dont le cœur battait à se alut rompre,

Madge la suivait. Le cap Esquimau n'était plus qu’à cinq cents pas. On aue le voyait qui se dessinait un peu au-dessus de la mer sur le fond du ciel t Le Il était désert,

a va

Evidemment, les traces suivies par les deux femmes se dirigeaient droit sur le cap. Mrs. Paulina Barnett et Madge, toujours courant, les remontèrent jusqu'au bout. Rien encore, rien. Mais ces empreintes, au pied mème du cap, à la base du monticule qui le formait, tournaient sur la droite et traçaient un sentier vers la mer.

Mrs. Paulina Barnett s'élança vers la droite, mais au moment où elle débouchait sur le rivage, Madge, qui la suivait et portait un regard inquiet autour d'elle, la retint de la main.

« Arrêle! lui dit-elle.

—— Non, Madge, non! s'écria Mrs. Paulina Barnett, qu'une sorte d'instinct entrainait malgré elle,

— Arrète, ma fille, et regarde! » répondit Madge, en retenant plus énergiquement sa compagne.

A cinquante pas du cap Esquimau, sur la lisière même du rivage, une masse blanche, énorme, s'agitait en poussant des grognements formidables,

C'était un ours polaire, d’une taille gigantesque. Les deux femmes, inmobiles, le considérèrent avec effroi. Le gigantesque animal tournait autour d’une sorte de paquet de fourrure étendu sur la neige ; puis il le souleva, il le laissa retomber, il le flaira. On eût pris ce paquet pour le corps inanimé d'un morse.

Mrs. Paulina Barnett et Madge ne savaient que penser, ne savaient si elles devaient marcher en avant, quand, dans un mouvement imprimé à ce corps, une espèce de capuchon se rabattit de sa tête, et de longs cheveux bruns se déroulèrent.

« Une femme ! s'écria Mrs. Paulina Barnett, qui voulut s’élancer vers cette infortunée, voulant à tout prix reconnaitre si elle était vivante ou morte!

— Arrête! dit encore Madge, en la retenant. Arrête! Il ne lui fera pas de mil!

L'ours, en effet, regardait attentivement ce corps, se contentant de le

relourner, et ne songeant aucunement à le déchirer de ses formidables griffes. Puis il s’en éloignait et s’en rapprochait de nouveau. Il paraissait hésiter sur ce qu’il devait faire. Il n'avait point aperçu les deux femmes qui l'observaient avec une anxiété terrible !

Soudain, un craquement se produisit. Le sol éprouva comme une sorte de tremblement, On eût pu croire que le cap Esquimau s’abimait tout entier dans la mer...

C'était un énorme morceau de l'ile, qui se détachait du risage, un vaste glaçon dont le centre de gravité s'était déplacé par un changement de

Pesanteur spécifique, et qui s’en allait à Ja dérive, entratnant l'ours et le Corps de la femme | Mrs. Paulina Barnett jeta un cri et voulut s'élancer vers ce &laçon, avant qu'il n'eût été entraîné au large, « Arrête, arrête encore, ma fille!» répéta froidement Madge, qui la srrait d'une main Convulsive, Au bruit produit par la rupture du &laçon, l'ours avait reculé soudain; Poussant alors un &rognement formidable, il abandonna le corps et se préi 6 du rivage dont il était déja séparé par une Quarantaine i ant le tour de l'ilot, laboura i la neige et le sable, et revint

En quelques brasses, l'ours, me le sont tous ses con- Bénères des régiuns arctiques, eut atteint le rivage de l'ile, Un vigoureux effort lui permit de Prendre pied sur le sol, et, là, il déposa le corps qu'il avait emporté,

elle, Toutefois, s’il eût perdu

ntérieur, sans même regarder derrière lui.

Mrs. Paulina Barnett avait aussitôt couru vers ce Corps étendu sur Ju neige,

Un cri s'échappa de sa Poitrine.

« Madge ! Madge ! » s’écria-t-elle,

Madge s’approcha et considéra ce Corps inanimé,

C'était le Corps de la jeune Esquimaude Kalumah !

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